II
Que pour l'honneur du corps on nommait tes rivaux. Tu vainquis cependant l'orgueilleuse ignorance; Desfontaines, Fréron, n'abusaient point la France. Si du bon Loyala ces renégats pervers d'Alzire et de Mérope outrageaient les beaux vers, Tous les soirs le public en savourait les charmes, Et silllait des journaux réfutés par ses larmes. Caressant des bigots le crédit oppresseur, Dévotement jaloux, Grébillon le censeur, Crébillon, dont le style indigna Melpomène, A ton fier Mahomet voulait fermer la scène : Mais bientôt d'Alembert, censeur moins timoré, Opposait au scrupule un courage éclairé. Contre un vieux cardinal quinteux et dillicile ' Tu soulevais un pape, au défaut d'un concile ; Et si, loin des beaux-arts, l'amant de Pompadour, Soigneux de respecter l'étiquette de cour. T'interdisait Versaille, où, portant sa livrée, Dominait en rampant la bassesse titrée, Frédéric à lierlin t'ait[»elait près de lui. Et l'égal d'un grand homme en devenait l'appui.
Là régnait chez un roi l'esprit philosophique, Et l'empire h souper passait en républiiiue. Frédéric oubliait de fastueux ennuis :
Tout riait à sa laide, excepté Maupertuis. Recherchant la faveur, craignant le ridicule. Et cru, lorsipi'il llaliait, par un prince incrédule, Maupertuis de la cour exila les bons mots.
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Eh ! qui ne connaît point la gravité des sols? Aux bons mois toutefois rarement elle échappe. Médecin de Tesprii plus encor que du pape, Tu conçus le projet de guérir un Lapon Se croyant à la fois Fonienelle et Newton, Bel esprit géomètre, aspirant au génie, Et grand calculateur en fait de calomnie. Il t'avait oflensé. N'en déplaise au pouvoir, La défense est un droit, souvent même un devoir. Tu fis bien de répondre, et mieux de disparaître, En regrettant l'ami, mais en fuyant le maître.
Loin de lui cependant que de fois tes regards Ont suivi ce héros qui chérit tous les arts ; Qui sur tant de périls fonda sa renommée ; Qui forma, conduisit, ménagea son armée; Qui fut historien, philosophe, soldat; Qui t'écrivit en vers la veille d'un combat ; Rima le beau serment de mourir avec gloire ; Vécut, et pour rimer remporta la victoire; Appauvrit les Saxons, enrichit ses sujets; Fit toujours à propos et la guerre et la paix; Aima sans l'estimer l'autorité suprême.
Et sourit sur le trône à la Liberté même!
Ah ! cette Liberté qui régnait dans ton cœur Ne sait pas d'un coup d'œil attendre la faveur, Et, du palais des rois hôtesse passagère, N'y peut gêner longtemps son allure étrangère. Elle rit de le voir apprenti courtisan.
Et te (it ses adieux (luand lu fus chambellan. -Mais, dégagé bientôt de les liens gothiiiues, Tu vins la retrouver sur les monls helvétiques. Elle vit tout entière en ce chant inspiré Qu'aux nymphes du Léman la lyre a consacré. 0 silence des bois! solitude éloquente ! Sans appui, loin de vous, la pensée inconslanie, Au milieu du torrent des esprits agités. Dans la pompe des cours, dans le bruil des cités, Par un mélange impur s'affaiblit et s'altère : Mais, prompte à dépouiller sa parure adultère. Seule, dans les loisirs d'un champêtre séjour. Elle croit et s'épure aux rayons d'un beau jour. Qui sait aimer les champs ne peut rester esclave. Égaré quehiuefois dans le palais d'Octave, C'est au sein des forêts que Virgile en repos Se retrouvait poêle, et chantait les héros ; C'est là que Cicéron, libérateur de Rome, Sur les devoirs humains écrivait en grand homme, Peignait de l'amitié les soins religieux, El sur leur providence interrogeait les dieux.
Les bords du Mincio, les rives du Fibrène, iju'aimait à célébrer l'urbanité romaine, i\e l'emporteront pas dans la postérité Sur le rivage heureux de ton lac argenté. lîemplissant de Ferney l'asile solitaire, Ta gloire avait rendu chaciue heure tributaire. A des succès nombreux ajouiant des succès, Et, pour mieux les insiruife, amusant les Fraiirais. Joignant à la raison la grAce et l'harmonie,
Tu planais sur le siècle où brilla ton génie. Quel siècle ! vainement un ramas d'écrivains Ose lui prodiguer d'injurieux dédains ; Sans pouvoir éclairer leur aveugle ignorance, L'éclat de son midi luit encor sur la France. Montesquieu, dans ce siècle, osant juger les lois. Des peuples asservis revendiqua les droits. Du pouvoir absolu vengea l'espèce humaine, Et lit rougir l'esclave en lui montrant sa chaîne. Diderot, d'Alembert, contre les oppresseurs Sous un libre étendard ' liguèrent les penseurs ; Et l'arbre de Bacon, bravant plus d'un orage. Par degrés sur l'Europe étendit son ombrage. Buffon de l'art d'écrire atteignit les hauteurs : Prodiguant la richesse et l'éclat des couleurs, Il peignit avec art la nature éternelle. Moins paré, mais plus beau, mieux inspiré par elle, D'après elle toujours voulant nous réformer, En écrivant du cœur, Rousseau la (it aimer. 0 Voltaire ! son nom n'a plus rien qui te blesse : Un moment divisés par l'humaine faiblesse, Vous recevez tous deux l'encens qui vous est dû : Réunis désormais, vous avez entendu, Sur les rives du neuve où la haine s'oublie, La voix du genre humain qui vous réconcilie.
Que votre âge imposant a bien rempli son cours ! Quand, de l'expérience empruntant le secours. Les sciences d'Hermès, d'Archimède et d'Euclide
L'Encyclopédie. (R. d'A.)
En des chemins frayés marchaient d'un pas rapide : Parmi de vains débris, écueil de nos aïeux, Le génie imprimait ses pas auckicieux ; Des sens, de hi pensée il tentait l'analyse, Et la nature humaine à l'homme était soumise. On la chercha longtemps : dédaignant d'observer, Descartes l'inventa; Locke sut la trouver : Condillac, après lui, d'une marche plus sûre, Pénétrait plus avant dans cette route obscure.
Pour. toi, des imposteurs ennemi déclaré. Tu signalais partout le mensonge sacré.
L'encensoir à la main, conquérant la puissance; Partout l'ambition, l'intérêt, la vengeance Élevant tour à tour sur un tréteau divin Moïse et iMahomet, Céphas et Jean Calvin. Bayle en des rets subtils enveloppa sans peine Des pieux ergoteurs la logique incertaine ; Et Fréret, descendu sur la roule des temps ', Sapa l'antique erreur jusqu'en ses fondements: Mais, armant la raison des traits du ridicule, Toi seul as renversé sous tes flèches d'Hercule La superstition qui, du pied des autels, Instruit l'honnne à ramper devant des dieux mortels. Tu n'as pas combattu le dogme salutaire
1 Les beaux travaux de Frérot sur la chronologie, — Frércl. l'un des plus savants hommes que la France ait produits, l'auteur de la ci^lébre Lellre de Trasyhulc à Lcucippe, et qui fut tout à la fois chronologiste, {.'éographe, philosophe, grammairien, mythologue cl philologue (1088-1749). (H. dA.)
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Que Socraie expirant aniionrait à la terre ; Et, laissant les docteurs librement pratiquer L'art de ne rien comprendre et de tout expliquer, Sans crier, Tout est bien ', lorsque le mal abonde, Sans trop examiner si les troubles du monde Sont les vrais éléments de l'ordre universel, Tu reconnus ce Dieu, géomètre éternel, Aperçu par Newton dans la nature entière. Pur esi)rit dont les lois font marcher la matière, Mais que, d'un télescope armant ses faibles yeux, Lalande après Newton n'a pas vu dans les cieux.
Échappés cependant à l'empire des prêtres, Des élèves nombreux, dirigés par des maîtres. Animés de la voix, du geste et du regard, De la philosophie arboraient l'étendard.
Les talents imploraient son appui nécessaire : Elle aida Marmontel à peindre Bélisaire ; Elle ouvrit ses trésors au jeune Helvétius, Qui lui sacrifia les trésors de Plutus ; Elle aima de Raynal la fière indépendance ; Saint-Lambert la charma par sa noble élégance; Labarpe... Je m'arrête ; il osa la trahir ; Champfort la défendit jusqu'au derniersoupir ; Thomas fut son organe en louant Marc-Aurèle ; Et Condorcel péril en écrivant pour elle.
1 Dans le Poème sur le désastre de Lisbonne. Schopenhauer a fait le plus grand éloge de ce pot-me dans « Le Monde connue volonté et représentation » (Die Well als Wille und Vorstellung), Chap. 46 : Du néant et de la douleur de la vie. (R. d'A.)
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Puissance reconnue, elle obtint à la fois L'amour des naiions et le respect des rois. Le fils et non l'égar des généreux Gustaves, L'invoquait sans pudeur en faisant des esclaves ; Aux bords de la Neva, deux reines ^ tour à tour La révéraient de loin sans l'admettre à la cour; Joseph^ lui confiait les droits du diadème ; Lambertini ' l'aimait; Clément^ le quatorzième La laissait quelquefois toucher à l'encensoir ; En plem conseil d'Etat, Turgot la fit asseoir ; Au sein des parlements qu'étonnait sa présence ; De Servan *, de Monclar ' elle arma l'éloquence ; Et, chez les (iers Bretons, elle dicta l'écrit Que traça dans les fers la Ghalotais * proscrit. Elle unit le savoir à des mœurs élégantes ; Inspira dans Paris à cent femmes charmantes Le goût de la lecture et des doux entretiens ; De la société resserra les liens ; Des rangs moins aperçus rapprocha la distance ; Des pédants à rabat trompant la vigilance, Sur les bancs du collège elle osa se placer, El dans le couvent même on apprit à penser.
1 GusUivc m, roi (le Siu'df. (R. (l'A.) , 2 Elisuhelh Ivtiowna et Catherine H, impératrices de Russie. (R. d'A.) 3 Joseph II. empiTciir (Un JliHsre. (11. d'A.) 'i Le pape Fîenoit XIV. (H. d'A.) 5 Ganganelii. (R. d'A.) 0 CeKlire avocat -Hfiicral au parlement de Grcnohle (1737-1807. (R.d'A.)
7 Ci'lchre profurfur-tçcncral an parlement de Frovenrc. (1711-1773.) (R. d'A.;
8 Céli'bre procureur-général au parlementde Rennes(1701-1785). (R.d'A.)