LE PORTATIF
Voltaire avait assuré le succès de la grande Encyclopédie en lui apportant la force de sa collaboration (1755), quand la publication de l'œuvre fut soudainement suspendue par arrêt. Or, après sept ans d'attente, et comme la suspension durait toujours, on api)rit à Paris qu'un Dictionnaire philosophique, mais portatif celui-là, venait de paraître en Suisse sans nom d'auteur. Un exemplaire arrive à Paris. Tous les amis de Voltaire de s'écrier sans réilexion: C'est de lui! c'est son style! A ces cris, l'orage se forme. Un abbé d'Eslrée, ex-associé de Fréron, donne un exemplaire du livre au procureur général qui se propose d'instrumenter contre Voltaire; l'évéciue d'Orléans se déchaîne contre Voltaire ; on va même jusqu'à s'adresser au roi en termes très-forts contre Voltaire, et le roi i)romet de faire examiner le livre qu'on im|)ute au philosophe. Instruit de tout ce bruit, de toutes ces dénonciations, celui-ci craint d'être obligé de fuir, il craint surtout que le scandale grossisse tellement autour du Portatif ([ue la grande Encyclopédie ne puisst,' plus jamais reparaître. 11 n'y a pas à hésiter. Voulant conjurer la lemi)ête, il écrit net au censeur Marin (ju'il proteste contre la calomnie dont il est victime. Puis il prie d'Argenlal, et Damilaville, et madame du Delland, et madame d'Ki)inai, et d'Alemberi, de dire, de répéter (jue le livre n'est pas de lui,(|u'il est de plusieurs mains, (jue l'auteur du recueil est un nonnné Début, petit apprenti théologien de Hollande,
el voilà (lu'il taii ai^ir, aller, venir le Début (ju'il a créé. Mais la lempéie grossit toujours. Alors Voltaire imagine de désigner les auteurs des articles. L'article Messie est du premier pasteur de l'église de Lausanne, Polier de lîottens. Voltaire a chez lui la copie signée du pasteur; deux conseillers de Genève sont venus constater cette signature ; l'article Apocalyse est d'Abauzit; l'article ENtEii est tiré de Warbuton : l'article Baptême est bien de Middleton; il ne voit dans ce recueil que Amulu, Amitié, Guekke, Gloire, etc., tous articles destinés autrefois à la grande Encyclopédie. Et il écrit cela au président Hénault, qui doit examiner le livre pour le roi ; au duc de Richelieu, qui doit user de son iniluence à la cour; à M. de Praslin, qui promet de parler en ce sens au Conseil; enfin il en fait dire un mot en pleine Académie. Et voilà le roi, la cour, le Conseil, l'Académie qui en prennent leur parti et qui s'apaisent. Mais reste le parlement, et Voltaire a beau dire que le livre n'a été imprimé c|ue pour tirer de la misère une famille malheureuse, il a beau vouloir circonvenir les conseillers les plus influents, Joly de Fleury n'en rédige pas moins son réquisitoire. Toutefois, pendant ([u'il rédigeait, le livre incendiaire reapparaissait en Hollande avec plus d'éclat encore que la veille, terriblement augmenté pour employer l'expression même de Voltaire. — Georges Avenel, Œuvres complètes de Voltaire. Edition du journal le Siècle. (Paris, aux bureaux i\\\ Siècle, 1867.) T. 1, Note.