CHAPITRE LUI
LA STATIK DE VOLTAIRK.
En 1770, une société irès-nombreuse de gens de lettres ' forma le projet d'élever une statue à l'auteur de la Henriade et de tant d'autres ouvrages immortels; honuiiage que ce grand homme méritait de recevoir de son vivant.
Celte statue lui fut en elVel érigée avec cette inscription :
A VOLTAIRE, PAR LES CENS DE LETTRES SES COMPATRIOTES ET SES CONTEMPORAINS ^.
Ceux (|ui avaient formé le projet de ce monument, désiraient que le roi de Prusse, si respecté de tous ceux qui cultivent les lettres, si digne appréciateur des rares talents de
1 Le 17 avril 1 770, les pliilosophcs tinrent une assemblée chez M'"°Ncrkcr, c'étaient Diderot. Siiard, Chastellux, Grinnii, Schomberg. Marmontel. d'Alembei't. Thomas, Necker, Saint-Lambert, Sanrin, Helvéliiis, Besnard, et les abbés Raynal, Arnaud et Morellet. Après un copieux diner, il fut résolu d'élever une statue à Voltaire. Le statuaire Pifralle assistait à la séance. J.-J. Rousseau se lit inscrire sur la liste des souscripteurs et donna deux louis : mais les offrandes de La Beaumelle, de Palissot et de Fréron furent refusées. (R. dA.)
2 Cette statue est l'ouvrage du célèbre Pifralic. La tète est pleine d'enthousiasme et l'attitude de noblesse, de mouvement et d'expression. Userait à souhaiter que l'artiste, trop attaché ii l'idée de représenter un vieillard, n'eût pas fait du corps une espèce de squelette, que les connaisseurs reçîardenf à la vérité' comme un chef-d'o'uvre de sculpture, mais qui parait moins beau au commun dc'^ spectateurs. (Note de d'Alemberf.)
cet illustre écrivain, si célèbre enfin lui-même par son génie, par ses victoires et par ses ouvrages, voulût bien permettre que son auguste nom lût mis à la tète des sous- ■cripteurs.
D'Alembert, qui avait reçu de ce grand prince les maniues de bonté les plus signalées, eut l'honneur de lui écrire à ce sujet, et voici la réponse qu'il en reçut. Que ne peut-elle être gravée au bas de la statue de Voltaire! elle serait encore plus honorable pour lui que la statue même.
ff A Sans-Souci, le 28 juillet 1770.
« Le plus beau monument de Voltaire, est celui qu'il s'est érigé lui-même. Ses ouvrages; ils subsisteront plus longtemps que la basilique de Saint-Pierre, le Louvre, et tous ces bâtiments que consacre l'éternité. On ne parlera plus français que Voltaire sera encore traduit dans la langue ([ui lui aura succédé. Cependant, rempli du plaisir que m'ont fait ses productions si variées, et chacune si parfaite en son genre, je ne pourrais, sans ingratitude, me refuser à la proposition que vous me faites, de contribuer au monument que lui érige la reconnaissance publique. Vous n'avez (ju'à m'informer de ce qu'on exige de ma part, je ne refuserai rien pour cette statue ', plus glorieuse pour ceux qui l'élèvent que pour Voltaire même. On dira que dans ce dix-huitième siècle, où tant de gens de lettres se déchiraient par envie, il s'en est trouvé d'assez nobtes, d'assez généreux, pour rendre justice à un homme doué de génie et de talents supérieurs à tous les
1 D'Alembert, à qui la lettre était adressée, répondit à cette oflfre du roi : <( Votre Majesté désire savoir ce que nous demandons pour ce monument. « Vn écu. Sire, et votre nom. » Ce prince a donné une somme considérable. (Note de d'Alembert.)
siècles; que nous avons mérité de posséder Voltaire; et la postérité la plus reculée nous enviera encore cet avantage... »
L'Académie franraise, ayant entendu la lecture de cette lettre, arrêta, d'une voix unanime, qu'elle serait insérée dans ses registres, comme un monument également honorable pour Voltaire et pour la littérature française '. — D'Alemberiv Œuvres compiles. (Paris, Belin, 1821), t. HT.