Histoire complète et méthodique des théatres de Rouen
L'année théâtrale précédente avait fini le dimanche 20 avril 1817. Celle-ci a commencé un jeudi, le l«r mai suivant/ par une représentation ainsi composée :
lo Défiance et malice, comédie;
2° Le Misanthrope, comédie;
3o Le LegSf comédie.
A cette époque encore, les débuts pour l'opéra se faisaient dans des ouvrages où Ton ne rencontrait pas de ces tours de force ni de ces casse-cou qui sont Tun des caractères des opéras d'aujourd'hui. On débutait dans
(1) Sixième de la direction Corréard.
s THEATRE
le Traité nul, Biaise et Babet, Paul et Virginie, le Nouveau Seigneur du village, Jean de Paris, Œdipe à Colonne, les Maris garçons, Adolphe et Clara, Joseph, Zoraïme et Zulnar, Héléna, la Fausse magie, le Calife de Bagdad, une FoUe, Aline, Sylvain, le Comte d'Albert, Marianne, le Tableau parlant, Zémire et Azor, les Prétendus, le Concert interrompu, V Auberge de Bagnères, Félix et la Maison à vendre.
Pour la comédie , les débats avaient lieu dans des ouvrages plus classiques que de nos jours, où on les fait dans des pièces écrites moitié en français, moite en argot. En -1817, on débutait dans : le Misanthrope, le Legs, Tartufe, Claudine de Florian, la Femme jalouse, les Femmes savantes, la Jeunesse de Henri Vet le Vieux Célibataire.
Après les débuts, que le dimanche n'interrompait même pas et qui ont duré peu de temps, la troupe a été constituée ainsi :
Comédie :
Granger, premier rôle.
Bouchez, jeune premier.
Bonnety, deuxième amoureux.
Lamareil; père noble.
Guyaud, financier.
Samson, premier comique.
Richard, second comique.
Bosselet, deuxième rôle, raisonneur.
Gauvin, grandes utilités, mmet Miller, premier rôle.
Boinel, jeune première.
Langlade, seconde amoureuse.
Prestat, troisième àmooreose.
Fabre, première soubrette.
Gayaud, deuxièmes soubrettes.
Duversin^ mères nobles et caractères.
Granger nièce; utilités.
Opéra :
Ponchard cadet ou le jeune, première haute-contre,
Elleviou.
Edouard Bruillon, Colin.
Floricourt, Philippe.
Welsch, Martin.
Darius, première basse, Laïs.
Lavillette, basse-taille comique.
Bié, Laruette et Juliet.
Granger neveu, trial.
Desruisseaux, utilité.
Hlmes Berteau, première chanteuse.
Ponchard atné, première chanteuse Philis. Mutée (Louise), première Dugaion.
Prestat cadette, deuxième Dugazon.
Dorsan (née Renelle), mère Dugazon, mères nobles et
caricatures.
Beilecourt, duègne.
Langlade, des deuxièmes Dugazon.
Granger nièce, Richard, Rose et Clément, utilités.
Dix-sept choristes.
Aubin, chef d'orchestre.
Belmont, souffleur.
Alanx, peintre-décorateur.
Deux emplois ont donné beaucoup de tourment à la direction, celui de première haute-contre et celui de première chanteuse Philis.
Pour l'emploi de première haute-contre^ d'EUeviou, on a commencé par Téchec de Malvigne; puis un nommé Saint-Estève, qui se trouvait à Rouen pour ses affaires, a bien voulu tenir l'emploi pendant quelques soirées. Enfin on a reçu Ponchard jeune, enlevé, disait-on, de vive force par Ck)rréard à la direction de Lyon.
Quant à la première chanteuse Philis, W^^ Noiriga ayant échoué, on a été privé d'en posséder jusqu'aux premiers jours de juillet. Alors Mi°« Ponchard aine, élève du Conservatoire— -de la classe de Garât, — est venue en représentation; mais c'était un ballon d'essai : elle plut au public et signa un engagement. A quelques jours de là, Nicolo Isouard, alors momentanément à Rouen, lui adressa les éloges les plus flatteurs, et l'Institut lui décerna une médaille portant d'un côté l'effigie de Rameau et de l'autre ces mots : L'Institut à M^ Ponchard, Ces deux circonstances ajoutèrent à l'admiration que suscitait le talent de cette artiste^ et bientôt elle devint l'idole du parterre.
LA POLITIQUE AU THÉÂTRE. — Lc caractèrc des faits que nous allons comprendre sous ce titre diffère un peu de celui des années précédentes , mais l'intérêt n'est pas moindre. Ils pourraient suggérer une foule de réflexions que nous livrons à la sagacité du lecteur.
Le 8 juillet 1817, jour anniversaire du retour du Roi dans la capitale, il y a eu, au théâtre, un spectacle toutà-fait de circonstance. L'affiche était ainsi conçue :
« POUE L'ANlIiyERSÀIRE DU BUn JUILLET, « AU BÉNÉFICE DES IHDIGEITTS DE CETTE TALE,
« La Partie de chasse de Henri IV, comédie; < Charles de France ou Amour et gloire, opéra; « Le Serment français, scène lyrique.
« Par extraordinaire, le spectacle ne commencera qu'à sept heures (1). »
Les autorités assistaient à cette représentation, et toutes les allusions au Roi et à sa famille ont été saluées par les bravos de la foule.
Après Tanniversaire du 8 juillet, le principal événement a été la délivrance de S. A. R. madame la duchesse de Berry; mais les courtisans ne l'ont pas attendue pour exploiter la circonstance. Il nous faut donc faire un pas en arrière; dès le 27 juin 4817, Corréard avait reçu, comme les directeurs des théâtres de Paris, des à-propos relatifs aux couches futures de madame la duchesse. Deux notamment étaient annoncés déjà. L'un avait pour titre : Un Français de plus, au cas où naîtrait un prince ; Tautre : V Heureuse naissance ou Cest fête partout, s'il naissait ime princesse. Ces deux ouvrages, des mêmes auteurs, étaient de deux employés des douanes de Rouen. Ils avaient tout prévu pour ne pas manquer leur effet.
Le 14 juillet suivant, on apprit officiellement à Rouen qu'une princesse du sang de Bourbon était née la veille, à midi. Les pièces qui devaient composer la représentation théâtrale de la soirée furent aussitôt changées pour
(i) Au lieu de cinq heures el demie ou six heures.
faire place à d'aatres qui permissent aux spectateurs de donner un libre cours à leurs démonstrations. Beaucoup de couplets improvisés — de longue main — ont été chantés dans un entr'acte, entre autres ceux-ci :
Tournant ses regards vers la France, En proie aux fureurs des tyrans, Dieu, pour finir notre souffrance, Rendit un père à ses enfants.
Ce Dieu clément bientôt encore Voulut combler tous nos souhaits :
L'hymen d'un prince qu'on adore «Fut un de ses nouveaux bienfaits.
Français, Français, à Faliégresse^ Consacrons des moments si chers ; De nos cœurs que la douce ivresse Brille dans de joyeux concerts.
Chantons, célébrons la naissance D'un rejeton du grand Henri, Et répétons: Vive la France !
Vive la fille de Berri !
La joie ne fut pas de longue durée : le 15,' Mademoiselle n'existait plus. Les deux employés des douanes en ont été pour leurs frais d'imagination.
Le 2S août 1817, jour de la Saint-Louis, et par conséquent de la fête du Roi, des couplets en son honneur ont été chantés au Théàtre-des-Arts. On donnait^, comme àpropos, Charles de France, suivi du Serment français.
L'anniversaire de la mort de Sa Majesté Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France et de Navarre, a motivé une ordonnance de M. Ribard, maire de Rouen, datée
du 15 octobre i817. 0 y était dit que, pendant le service solennel, tontes les bontiqaes seraient fermées et que les spectacles et antres liepx de divertissements publics seraient fermés pendant tonte la journée; en conséquence, le 16 octobre^ il y a eu relâche par ordre.
En 1817, S. A. R. Mgr le duc d'Angouléme a visité Rouen. Il est arrivé le 30 octobre, à quatre heures du soir. Le lendemain, le prince s'est rendu, à neuf heures et demie, au Théàtre-des-Arts, dont les portes avaient été ouvertes dès quatre heures précises de relevée. L'annonce était ainsi conçue :
« Spectacle brillant, honoré de la présence de S. A. R. Mff le duc d'Angoulème.
« On jouera le Menteur ^ comédie, suivi du Nouveau Seigneur de village, opéra.
« On commencera à six heures très^précises. Les bureaux seront ouverts à onze heures du matin.
(c Prix des places : premières , galeries , parquet et parterre assis, 6 &. ;-secondes, 4 £r. ; troisièmes^ 2 fir. SO; quatrièmes, 1 fir. 2S. »
A peine S. A. R. avait^lle paru, et la salle retentissait des cris de Vive le roi! vive monseigneur le duc d^Angoulémel Uiie cantate à grand orchestre fut aussitôt exécutée, puis on commença le Nouveau Seigneur. Les allusions de cet opéra ont été saisies avec enthousiasme. Quand M>b« Berteau a eu chanté le premier des jolis couplets sur les droits du seigneur, elle s'est avancée sur le bord de la scène, en adressant à S. A. R. les vers suivants, composés sur le même air :
De respects, dans votre voyage, Recueillir une ample moisson^ Chaque jour sur votre passage Entendre bénir votre nom ; En tous lieux, par votre présence, Fixer le plaisir, le bonheur.
Chez nous et dans toute la France, Ce sont là vos droits, monseigneur.
Cet amour, ce joyeux délire, Ces hommages que Ton vous rend, Votre vertu nous les inspire Bien plus encor que votre rang.
Mais cette aimable bienfaisance.
Chez vous unie à la grandeur.
Double notre reconnaissance En doublant vos droits, monseigneur.
Défendre à tous, sur votre route.
Les fêtes, les brillants éclats.
Vous en aviez le droit sans doute....
Le pouvoir, vous ne Paviez pas.
Vous aimer, vous le dire en face, Le dire avec Taccent du cœur.
Voilà nos droits, souffrez de grâce Que nous en usions, monseigneur.
Mais Tavouerai-je à Votre Altesse?
Vous ne régnez pas seul ici ; Il est une auguste princesse Que nous aimons beaucoup aussi.
Daignez lui porter notre hommage, Il est offert de bien bon cœur ; Ayant vos vertus en partage.
Elle a tous vos droits, monseigneur.
Qu*à présent Tennemi se montre, J^aperçois d'ici nos guerriers, Sous vous, marcher à sa rencontre Et cueillir de nouveaux lauriers.
Mais, que.dis-je? la France entière, Fidèle aux Bourbons, à l'honneur, Jusques à son heure dernière Défendra vos droits, monseigneur.
Le duc d'Angoulême a quitté Rouen le 23 octobre, à six heures du matin.
En vertu d'une ordonnance du maire^ signée par M. Elie Lefébure, premier adjoint, les spectacles et autres lieux de divertissements publics ont été fermés pendant toute la journée du 21 janvier 1818, jour anniversaire de la mort de Sa Majesté Louis XVI, roi de France et de Navarre.
Il y a eu relâche par ordre le jeudi saint de Tannée 1818, le vendredi et le samedi idem.
LA CENSURE. — Le ministre de la police générale accorda, le 12 juin 1817, sans supprimer une seule pièce, l'approbation demandée pour le projet de répertoire de Tannée théâtrale 1817-1818; toutefois, il fallait, pour le Mariage de Scarron, se conformer à l'exemplaire corrigé du théâtre du Vaudeville, et, pour le Mariage de Figaro, à l'exemplaire de la Gomédie-Fraiçaise.
Charles et Caroline, drame, était autorisé, ainsi que la Comédienne, comédie, sans remarque d'aucune espèce.
Le directeur n'a pas profité de la permission pour le premier ni le dernier de ces quatre ouvrages.
REPRÉSENTATIONS EXTRAORDINAIRES. — * LCS dcUX prc-
iO THEATRE
mières ont été un hommage à notre immortel Pierre Corneille.
* Le jeudi 26 juin, on a joué au bénéfice de W^^ Jeanne- Marie Corneille, arrière-petite-fille en ligne directe de Pierre Corneille. Le spectacle était ainsi composé :
10 Marton et Frontin, comédie;
2o La reprise de Cinna» M^i® Corneille, également arrière-petite-fille de Pierre Corneille, y jouait le rôle d'Emilie ;
3o La Fête de la cinquantaine, opéra.
C'était la seconde fois que M^^*^ Corneille paraissait sur une scène; elle a cependant mérité les applaudissements à plusieurs reprises pendant la soirée.
Le dimanche suivant, 29 juin, en l'honneur de la fête du grand Corneille, on a donné :
La reprise àe Poîy^ucte , tragédie, dans laquelle M"« Corneille a rempli le rôle de Pauline;
La première représentation de la Fête de saint Pierre, scènes épisodiques, mêlées de musique, par MM. ***;
La reprise du Menteur.
Le spectacle a commencé par le couronnement des bustes des deux Corneille, pour lequel ont paru tous les artistes de la comédie et de l'opéra.
L'à-propos en l'honneur de Corneille a été entendu avec plaisir. Corneille, Racine, Boileau, Chapelle et La Fontaine, tels sont les personnages mis en scène par