MONTANSIER
Cette réponse de la directrice, on doit bien le penser, ne fut pas sans provoquer de nouvelles lettres. En voici une, entr'autres, datée du 26 avril :
« J'ai vu avec la plus grande surprise le ton qui règne dans la lettre de M'"" Montansier, et cette manière de vouloir composer avec le public, à qui il faut laisser le soin de juger. Mais je ne tairai pas à la dame Montansier que ce public éclairé n'a pas besoin de ses lumières pour apprécier le talent des acteurs. On doit effectivement avoir beaucoup d'obligations à la dame Montansier des sacrifices qu'elle vient de faire, en nous présentant deux sujets indispensables pour aider à compléter sa troupe. La dame Montansier aurait bien pu se dispenser d'ordonner, en quelque sorte, au public d'encourager
les talents de celte jeune élève, pour jouir de ceux de son père. Nous savons ce que nous avons à faire <'i cet égard, et ses obser. valions sont de trop. D'ailleurs, cette jeune actrice n'a pas à se plaindre du public, qui Ta toujours vue avec indulgence, et qui n'a paru mécontent que parce qu'on lui faisait jouer des premiers rôles.
« M"'" Montansier fait des objections à l'infini au sujet d'un ballet. Un ballet ! c'est une dépense extraordinaire ! Il faut augmenter les prix ! Il faut agrandir le théâtre ! Et puis où loger ce ballet ? Ainsi, suivant elle, c'est la chose impossible. Ainsi il faudra nous en passer, malgré la demande générale qu'on en a faite de tout temps. Cependant, il y en avait un à l'ancienne salle, laquelle est beaucoup plus petite, en tout point, que celle-ci (i) ; les prix n'étaient point augmentés, les recettes n'étaient pas aussi fortes et les bénéfices n'étaient pas aussi considérables, les acteurs étaient aussi mieux payés, et on ne perdait pas un bon sujet pour vouloir épargner cent écus.
« Mais ne nous fâchons pas; le souvenir des avantages qu'elle a retirés jusqu'à présent de son privilège, et l'augmentation des bénéfices qu'elle peut obtenir par l'effet des changements demandés, la décideront, à coup sûr, à remplir les vues du public plutôt que de s'exposer à n'avoir aucun spectateur.
M""" Montansier n'a certainement pas fait attention que l'on exige une autre actrice pour jouer les rôles de reine.
Au reste, j'applaudis beaucoup aux nouvelles dispositions que M™« Montansier se propose de prendre pour le choix des nouveaux sujets qu'elle doit nous présenter par la suite.
tt J'ai l'honneur d'être, etc.
« Un Abonné.
« Rouen, le26avriH787.
(1) Ce seul renseignement suffirait à donner une grande importance à la lettre que nous reproduisons.
Les débals suscités par la composition de la troupe de M"'^ Montansier occupèrent beaucoup et longtemps la population rouennaise. Pour ce motif, nous reproduisons encore en entier une lettre dans laquelle un abonné fournit des détails aussi utiles que minutieux.
« Monsieur, si pour tâcher de se justifier des plaintes que le public articule depuis quelque temps, la directrice s'était bornée à défendre et même à louer le talent de ses acteurs ; si elle se fût contentée de parler des dépenses que lui occasionnerait ce ballet, désiré si généralement, renfermé dans ma petite sphère, j'aurais, comme tous les gens raisonnables, attendu en silence et patiemment Tissue de ce qui se passe entre le public et M™* Montansier.
« Mais mon amitié et mon estime pour les talents de l'artiste à qui nous devons notre salle de spectacle, ne m'ont pas permis de lire de sang-froid le passage suivant de sa lettre, où, pour éluder les demandes qu'on lui fait, elle cherche à dénigrer cet édifice avec une légèreté qu'elle n'aurait pas dû se permettre, puisque le célèbre M. Moreau, invité par M. de Crosne à donner son opinion sur l'ensemble et les détails de cette salle, s'est fait un devoir et un plaisir d'exprimer hautement sa satisfaction, et de faire à l'auteur les comphments les plus honorables.
« OU loger ce ballet? demande la dame Montansier, dans un thcàtre oh? etc. (1).
« Assurément, si cela était ainsi, l'architecte de ce bâtiment serait très-repréhensible et pourrait être taxé de ne point connaître les éléments de l'art qu'il professe. Mais la dame Montansier elle-même est si peu persuadée de ce qu'elle avance,
(1) Voir la lettre de M"^^ Montansier, page lU.
qu'aille une augmentation dans le prix des places, elle fait pressentir que tous les inconvénients disparaîtraient, en sorte que c'est dire au public, comme Figaro : Mon intérêt vous répond de vos plaisirs ; pesez-les à cette balance.
« Le fait est que le grand cintre de la salle a été disposé de manière à servir de magasin pour les décorations, en attendant que les actionnaires aient pu se procurer un emplacement convenable, emplacement qu'ils sont sur le point d'obtenir par la protection des gens en place. Quant au magasin pour les habits et aux loges pour les acteurs, danseurs, etc., la dame Montansier affecte d'oublier qu'il y a vingt pièces destinées à cet effet, savoir: à gauche du théâtre, 1" le foyer des acteurs; 2» neuf loges d'acteurs au-dessus ; 3° adroite, au rez-de-chaussée, un magasin ; 4° au premier étage, trois magasins ou grandes loges ; 3° au second étage, deux autres magasins sur la petite cour ; 6" trois pièces que le directeur se réserve inutilement, puisqu'il ne les habite jamais ; 7° enfin, un laboratoire construit à grands frais par les actionnaires, il y a quelques années, sur le grand cintre.
« D'après ces faits constants, comment la dame Montansier n'a-t-elle pas craint d'être démentie, surtout quand le public ne peut manquer de se rappeler qu'on a déjà logé un ballet dans cette salle si incommode ; et que, malgré la difformité de l'ancienne salle, l'exiguité de son emplacement, les bornes étroites et limitées "des loges d'actrices, magasins, etc., confondus avec les chauffoirs destinés au public, ses prédécesseurs y ont donné, pendant trente ans, des opéras à machines et ballets, des opéras-comiques à grand spectacle ; ce qui est si positif qu'on vient de retrouver dans les démolitions de cette salle la première inscription, gravée sur marbre, en lettres d'or : Académie ROYALE DE MusiQUE. Il résulte de tout ceci que la dame Montansier ne trouvera pas dans le local une seule raison qui puisse l'empêcher de remplir le vœu du public.
« Puisque l'occasion s'en présente, monsieur, j'espère que T. I. 10
vous me permettrez de disculper encore mon ami de quelques reproches que j'entends faire journellement à cet édifice. On se plaint: 1° qu il manque desorties; 2« qu'on y respire l'air le plus infect, faute de ventilateurs, etc.; 3" que les bureaux sont mal ])lacés.
« C'est par des faits que je vais répondre :
« 1° Il y a NEUF PORTES DE SORTIE, en sorte qu'aucune salle de spectacle n'offre plus d'issues dans les moments de grande afiluence ; savoir, les trois d'entrée et les deux contiguës des deux rues ; deux à chaque bout du corridor du parterre, aboutissantes, l'une à la direction, l'autre sous le vestibule du café; une autre pour la sortie de l'orchestre, se dirigeant à droite sous le théâtre ; enfin, une issue pour le dégagement des troisièmes loges et du paradis par l'escalier du café, et dont la servitude est imposée au limonadier ;
« 2" Bien que les deux grands théâtres qu'on vient d'élever dans la capitale ne présentent aucun soupirail pour le renouvellement de l'air, ces moyens n'ont pas été omis dans le nôtre. Quatre des ouvertures du paradis du côté de l'avant-scène, à droite et à gauche, sont destinées à cet usage par leur communication avec deux grandes trappes qui donnent dans le grand cintre, lequel, par les différents courants d'air qui le traversent, peut être comparé à ce que les anciens appelaient chambre irEole. Mais à la négligence qui tient ces trappes fermées se joint surtout, pour vicier l'air de la salle, la négligence encore plus grande qui, rendant inutiles les précautions de l'architecte, fait des latrines un foyer de corruption permanente et s' accroissant tous les jours. L'artiste a cependant tiré parti d'un aqueduc qui porte les immondices à la rivière, en sorte qu'un seul coup de balai chaque jour détruirait la cause du mal. Le défaut de surveillance et la paresse des gagistes sont tels qu'on a été forcé, il y a très-peu de temps, de désobstruer le canal de cet aqueduc, bouché par une demi-corde de bois au moins,
« Quant aux bureaux pour la distribution des billets, je suis
bien loin de penser qu'il faille les mettre en dehors. Car qu'imaginer de deux trous exposés aux injure3 de l'air, à l'action de la neige, du vent, de la pluie, etc.? Comment ne pas être effrayé du tumulte qui doit résulter d'un millier de personnes, voulant toutes h la fois approcher du but, chacun armé de parasols, et s'exposant à crever les yeux de son voisin, pour ne pas être mouillé ? Des guichets en dehors ne sont admissibles que sous un péristyle, et le public est en état de prononcer si le local le comporterait. D'ailleurs ils s'admettent rarement, vu la grande dépense qu'ils occasionnent ; et c'est un luxe dont on se passe pour cette raison.
<f Le public cependant a raison de se plaindre des bagarres qu'il éprouve ; mais, pour les éviter, il ne faudrait que prendre les plus simples précautions, et suivre la marche que la disposition du local actuel indique naturellement. Il faudrait ouvrir les trois portes, disposer une garde suffisante, et fermer, avec une chaîne, l'intervalle des bornes des portes latérales. On ferait alors entrer tout le monde par la porte du milieu, qui est assez large pour cela ; chacun irait sous le vestibule prendre ses billets, de droite et de gauche, et entrerait au spectacle ou sortirait, sans obstacle, par les portes latérales. Rien n'est plus simple que cette disposition.
« J'ai l'honneur d'être, etc. « Un Abonné. »
Indépendamment des lettres qui avaient les honneurs de la rampe et de celles qui avaient les honneurs de la publication dans le journal, nos fougueux devanciers en ont adressé directement à M"^ Montansier. Voici un échantillon de cette correspondance, qui devait lui faire peu de plaisir :
« Madame, « Flattés d'avoir réuni le suffrage du public sur les diverses plaintes que nous avons portées au théâtre le jour de son
ouverture, persuadés que votre futile réponse ne Taura pas ébloui, et que, tenant à ses principales demandes, il est toujours convaincu que c'est dans une réunion générale qu'il trouvera la véritable justice, nous allons, en nom collectif et en vous démontrant, madame, que votre intérêt vous aveugle et vous expose à perdre un privilège bien précieux pour vous par les profits immenses qu'il vous procure, privilège plus précieux encore pour un directeur délicat, mais moins intéressé, qui se trouverait agréablement récompensé de ses soins, de son zèle et de son bonnêteté par l'estime, la considération d'unç cité qui honora, distingua les modestes talents, autant qu'elle dédaigna, repoussa l'orgueilleuse insuffisance, nous allons, dis-je, répondre avec autant de vérité que de modération à la lettre adressée au rédacteur du Journal de Normandie, dont nous serions oiTensés, si nous ne croyons votre présence nécessaire au spectacle d'une Reine auguste que nous chérissons et dont nous nous faisons gloire de respecter les plaisirs.
« Vous annoncez faire dans ce moment-ci tout ce qui est en votre pouvoir pour prouver au public votre empressement à vous rendre digne de son suffrage, et tous ces efforts, ce vif empressement, se bornent à presser de quelques jours les débuts des sieurs Paubn et Manier et à nous donner une description avantageuse de M"'' Verdelet, tous acteurs engagés et destinés depuis longtemps pour notre théâtre, et c'est ainsi que vous croyez nous satisfaire. La montagne enfanterait encore une souris! Non, non, nous attendons un plus beau fruit d'un si pénible accouchement.
« Les talents sont rares, très-rares, dites-vous, et surtout les hautes-contre. Oui, pour vous, mais pour les directeurs de Lyon, Bordeaux, Marseille, Bruxelles, non, parce qu'ils savent les payer. Quant au sieur Dubus, nous savons qu'il a du talent, et nous consentirions à lui rendre nos applaudissements, pourvu que, veillant plus attentivement sur sa conduite, on n'expose plus sur la scène de Colins ivres, de Monte-au-Ciel
presque nus, et que, toujours proprement vêtu, il n'en impose plus d'une manière aussi indécente que trompeuse.
« Il est encore un abus dans la salle, mais nous ne savons qui pourrait nous en affranchir. Nous demandons que les portes du parterre ne soient plus embarrassées par un nombre de sentinelles déplacées dont l'inutilité et l'arrogance gênent les personnes qui les environnent. L'on peut encore trouver quelques petites satisfactions à donner au public, comme d'annoncer, dans l'alïiche, le spectacle du jour et celui du lendemain ; c'est à ces légères attentions que nous reconnaîtrons le zèle de votre régisseur, qui a paru chercher à remplir l'attente du public.
« Nous passerons à la question principale, celle d'ajouter un ballet.
« Votre refus, madame, quoiqu'adroitement présenté, ne séduira pas plus que la prétendue célérité que vous avez mise à nous envoyer le sieur Paulin. L'intérêt seul est le motif de vos objections. Vous voulez une augmentation ; qu'on l'accorde, plus d'obstacles, les magasins s'élargiront, les loges se multiplieront dans vos appartements inutiles et tous les inconvénients disparaîtront. Mais le moment n'est pas favorable pour solliciter, pour obtenir cette augmentation ; vous pouvez à la suite le faire naître, par des attentions soutenues pour les plaisirs du public ; alors ne doutez pas de son empressement à récompenser vos soins. Bornez- vous dans ce moment à lui faire oublier vos torts, et croyez qu'en comblant ses plaisirs, l'affluence de son retour vous dédommagera au-delà des frais que vous aurez faits pour remplir ses désirs. Ne devezvous pas craindre que ces refus constants, que ces scènes effrayantes ne vous privent à la fin d'une protection dont vous abusez depuis tant de temps ? Il existe ici des hommes dont l'âme pure, sensible et alarmée des dangers auxquels vous nous exposez, adéjiporté aux pieds de noire gouverneur l'humble supplique de toute la cité.
« Celui que le Roi a choisi pour élever, pour instruire, le plus doux espoir de toute la nation, n'aura pasToreille fermée aux cris douloureux des citoyens qui le chérissent autant qu'ils le respectent et l'honorent, et ces pères de la patrie, ces conservateurs de l'honneur, de la vie des citoyens seront-ils toujours insensibles à Fidée de ces scènes sanglantes qui ne sont que trop récentes? Us ont blâmé d'abord une jeunesse un peu trop active dans ses demandes, mais ils se rappelleront sans doute avec attendrissement que les marques de sa joie et de son amour sont encore plus expressives que celles de son inquiétude et de son mécontentement ; sentant alors qu'ils sont doublement pères, attendris, indulgents pour un âge dont ils doivent modérer la pétulance, mais qu'ils doivent protéger, ils voudront bien s'intéresser aussi pour que le privilège passe dans des mains plus sages, plus occupées de nos plaisirs et qui pourraient en consacrer les produits au soulagement de Thumanité. »
Nous avons voulu grouper tous les arguments fournis de part et d'autre et donner sans interruption les cinq lettres qui précèdent, mais actuellement il nous faut revenir un peu sur nos pas.
Deux jours après l'ouverture du théâtre, on se communiquait, dans les endroits publics, des exemplaires d'un écrit copié à la main et dont voici les termes :