‹ Histoire complète et méthodique des théâtres de RouenChapitre 24 sur 55 · A LA DAME MONTANSIER · texte numérisé non relu

A LA DAME MONTANSIER

« Enfin, madame, voilà donc un ballet i grâce à votre intérêt, et non au désir que vous auriez dû montrer de nous satisfaire, car nous savons à quoi nous en tenir, n'ignorant pas les démarches que vous avez faites auprès des danseurs de cordes, et quelles étaient vos vues. En outre, vous pouvez vous flatter de nous avoir fait attendre assez longtemps ; mais il vaut mieux tard que jamais ; votre conduite, cependant, vous fait perdre le fruit de notre reconnaissance, et vous a fait généralement détester de tout le monde ; mais ce n'est pas là ce dont il s'agit.

« Abrégeons ; voudriez-vous bien, madame, acquiescer aux demandes générales que nous allons vous faire ? Comme elles ne sont pas bien difficiles, nous y espérons, et puisque vous n'avez d'autre principe que votre intérêt, c'est en son nom que nous réclamerons, et nous attendons réponse positive et de suite.

« Nous désirons :

« 1" Que vous conformant à l'ordonnance de M

du , vous ne laissiez entrer à l'avenir, dans le

parterre, aucun soldat ni bas officier ;

« 2" Faites en sorte de ne pas nous exposer davantage, au parquet ou aux premières loges, à nous trouver à côté d'une femme de chambre, chef de cuisine, laquais, etc.; puisque ces individus ont leur entrée, donnez-leur un coin des troisièmes, c'est assez ;

« 3° Nous savons de bonne part que M"'" d'Ilerville ne demande pas mieux que de reparaître au théâtre ; pour ce, nous désirons que vous arrangiez à l'amiable votre procès avec cette jeune actrice, qu'il nous fera plaisir de revoir malgré l'écart qu'elle a fait, et dont cependant nous ne pouvons lui faire un crime, ne devant point entrer dans les différends que peuvent avoir vos pensionnaires, différends qui n'arriveraient pas si fréquemment si les directeurs n'étaient pas des huit et neuf mois absents ; par conséquent, si nous sommes privés des talents de M™'' d'Herville, nous ne devons nous en prendre qu'à vous seule, madame. Vous conviendrez, d'ailleurs, que la scène exige souvent une actrice d'une taille svelte et déliée, et que nous ne trouvons pas cette qualité essentielle dans les premiers sujets que vous avez aujourd'hui ; '

« 4° Ayez soin do faire distribuer les rôles de manière que les pièces ne soient point élaguées et soient jouées ou chantées en entier, ayant remarqué que dans plusieurs, telles que le Déserteur, opéra, ZiHmre et Azor et autres, on s'était permis de retrancher des ariettes, ou, dans d'autres circonstances, l'acteur qui en était chargé se contentait de déclamer ce qui devait être chanté ; il en est de même, très-souvent, dans les comédies, entr'autres dans la Piété filiale, qui est élaguée depuis un bout jusqu'à l'autre, dans V Amant bourru et autres;

« 5° Nous sommes informés qu'il existe un différend entre les sieurs Dubus et Paulin au sujet du rôle de Blondel dans Ricliard-Cœur-de-Lion, ce qui nous prive du plaisir de voir

IGO THÉÂTRE

celte pièce dont nous aUendons cependant la reprise avec impatience. Nous rendons volontiers justice au sieur Dubus dans ce rôle et nous lui marquons d'ordinaire notre satisfaction, mais qu'il ne s'enorgueillisse pas de son succès pour nous priver de voir jouer ce rôle par un de ses camarades qui, d'ailleurs, pourrait faire tous ses efforts pour nous plaire. Nous lui conseillons donc de ne pas s'opposer à ce que le sieur Paulin joue Blondel alternativement avec lui ; ce que nous désirons qui soit exécuté à l'avenir, ainsi que dans d'autres rôles où le sieur Paulin plaisait à Caen, tels que le Crispin de la Mélomanie, Biaise dans Biaise et Babet, André dans YEpreuve villageoise, et autres, article auquel il est de votre devoir, madame, de tenir la main ainsi qu'aux autres ci-dessus si vous voulez regagner notre bienveillance et attirer l'affluence à votre spectacle.

« Nous pourrions encore vous parler du remplacement indispensable à faire dans les rôles de reine et de valet ; mais nous nous flattons que vous vous êtes déjà aperçue que votre troupe ne peut se passer de deux sujets de ce genre, et que vous occupant, dès à présent, d'en trouver, vous n'attendrez pas de notre part une nouvelle demande à cet égard.

« Nota. — Depuis cette lettre écrite, le sieur Dubus ne s'étant pas conformé à l'article V à l'égard du rôle d'Alexis dans Alexis et Justine, on lui a envoyé, un jour même que l'on représentait cette pièce, copie de cet article et on Ta prié de s'y conformer, ce qu'il a fait, car, dès le soir, Te sieur Paulin a joué le rôle. »

Cette lettre semblait devoir réveiller la lutte ; elle a été au contraire — provisoirement — la dernière manifestation de l'opposition, et, à partir du 27 juillet 1787, a commencé, sinon une paix définitive, au moins un armistice qui dura quelques mois.

DE ROUEN. Kil

Le lendemain même de la représentation de la Paysanne coquette, la directrice a offert au public un ballet de demicaractère dans lequel Borda et M"^ Camerer ont débuté.

Profitons, nous aussi, de ce moment de calme pour passer en revue, avec quelque continuité, le répertoire de cette campagne. A partir de cette époque, nous y trouvons successivement : ^

Le Tuteur dupé, ballet-pantomime. Première représentation en août 1787.

Lucette et Lucas, opéra en un acte, de Fargeot et de M"" Dézede. Première représentation également en août. Quand M"^ Dézede composa cet opéra, en 1781, elle n'avait que dix-huit ans.

La Nuit aux Aventures, comédie en trois actes et en prose, de Duraaniant, auteur de Guerre ouverte, ou Ruse contre ruse (page 126). Première représentation dans le même mois, Baptiste cadet, qui jouait des amoureux et de préférence des comiques-niais , excellait dans cette comédie.

Isabelle et Rosalvo, comédie en un acte, mêlée d'arieltes, paroles de Patrat et musique de Propeïac. Première représentation en octobre (cette pièce avait été donnée, en 1781, à Paris sous le titre des Deux Morts; elle était alors en vaudevilles). A Paris, elle a réussi, ciprès la modification , grâce au talent de M"" Renault, rôle d'Isabelle, et, à Rouen, elle a eu aussi quelque succès par la manière dont M"'* Granier (1) a chanté ces charmants couplets :

(1) Et non pas Grenier, comme nous l'avons écrit jusqu'alors.

Femme qui chérit la sagesse, En feignant toujours de céder, Doit trouver Tart, avec adresse, De se faire tout accorder.

De ces maris l'âme est si vaine, Mais quand ils sont bien enchaînés.

On vous les mène {bis.)

Par le nez ; Oh ! ces hommes, Ces pauvres hommes !

Quand ils sont bien enchaînés, ' On vous les mène (bis.)

Par le nez. (bis.)

Sans leur prodiguer nos carresses.

Il faut connaître leurs penchants.

Fermer les yeux sur leurs faiblesses Et les flatter sur leurs talents.

On ne les gagne pas sans peine ; Mais quand, etc.

Les Méprises jmr ressemblance, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, paroles de Palraf, musique de Grétry. Première représentation en novembre 1787. C'est une imitation de la comédie de Regnard, les Menechnes.

Pauline et Valmont, comédie en deux actes, par Bodard. Première représentation en décembre 1787. Le conte de Marmontel, intitulé Laureite, a fourni le sujet de celte pièce où les noms sont changés. Bodard était un enfant de la Normandie (1).

(t) Voir, pour plus de détails au sujet de ce littérateur, le Manuel du Bibliographe normand, par Edouard Frère, A. Lebrument, éditeur ; Rouen, 1857.

DE ROUEN. IG.i

Le Prix de sagesse, opéra de Favart, mis en musique par un Rouennais nomm6 Vauquelin. Première représentation dans le même mois. Celle pièce n'a pas réussi.

Azcmia, ou les Sauvages, opéra en trois actes, par de la Ghabeaussière et Dalayrac. Première représentation en janvier 1788.

Ccphise, ou V Erreur de Vesprit, comédie en un acle et en prose, par Marsolier des Vivetières.

Emilie et Saint-Preux, ou V Officier de mérite, drame en trois actes et en vers, par Marandon.

Ariane abandonnée, mélodi'ame, musique de Benda.

Le Satyre amoureux, ballel-paiitomime.

Ces quatre ouvrages ont été également donnés pour la première fois en janvier.

h' Ecole des Pères, comédie en cinq actes et en vers, par Peyre. Première représentation en février.

V Amant bourru, le Fou raisonnable , les Fourberies de Scapin, pour les débuts de Duplessis, rôle de valets (1).

Renaud d'Ast, opéra en deux actes, par Barré et Radet, musique de Dalayrac. Première représentation en février. Le conte intitulé l'Oraison de saint Julien, que La Fontaine a imité de Boccace, a servi de base à cet opéra.

Les Etourdis, ou le Mort supposé, comédie en trois acles et en vers, par l'auteur du Meunier sans souci, Andrieux, qui a été professeur de littérature à l'école Polytechnique. Première représentation en mars.

Les deux bénétices des hôpitaux ont eu lieu en février et en mars 1788. La première représentation, — 18 fé-

(1) Voir aux incidents une lettre relative à ces Jébiits.

Ki-l TIlfiATRK

vrier, — élait composée de V Ecole des Pères, à'Azemia et du Satyre amoureux ; la deuxième, — 3 mars, — du Mariage secret, de Céphise et du Maréchal de logis, pantomime, terminée par un ballet. Ces deux soirées ont produit ensemble, tous frais déduits, 3,012 livres.

La direction a eu soin d'organiser, pendant l'année, quelques représentations extraordinaires. En décembre 1787, Rouen a joui d'une troupe de bouiïons italiens qui a chanté quelques opéras. Mais ce sont surtout les représentations de M"^ Renault, secondée par Solier, acteur du Théâtre-Italien, qui ont eu le don d'attirer la foule ; elles ont commencé le 9 mars par la Fausse magie et les Dettes. M^^" Renault a joué successivement dans la Belle Arsène, la Coloiiie, Renaud d'Ast, VAtviiié à Vêpreuve, la Mclomanie, Zémire et Azor et V Amant statue.

La clôture de l'année théâtrale se fit le 15 mars d'une manière brillante et tout-à-fait originale; M"^ Renault et Solier donnèrent ce jour-là deux représentations : l'une, à cinq heures et demie, la Belle Arsène, et l'autre, à dix heures du soir, V Amant statue et Renaud d' Ast.

A la fin de la soirée, qui avait été remplie d'une manière vraiment, extraordinaire, M. Desrosiers récita un compliment de clôture en prose dont il était l'auteur ; il s'y trouvait des éloges pompeux à l'adresse de M"^ Renault, aux pieds de laquelle, quelques instants auparavant, étaient tombées des pièces de vers et des couronnes. Ce compliment, — puisque compliment il y a, — commençait ainsi :

« Messieurs, les talents trouvent leur véritable récompense dans lestime d'un public qui sait les apprécier.

DK HCHIEN. 165

Qu'il me soit permis de le dire ; c'est ici, sans doute, leur plus redoutable tribunal. Il n'en est point qui ne frémisse en se présentant dans cette enceinte. Eh ! pourquoi cette timidité, cette défiance de soi-même?... Pourquoi? Parce qu'ils savent que le goût est le juge suprême qui va prononcer un arrêt irrévocable ; que le faux brillant est chez vous sans valeur, et que votre jugement est l'écueil où l'on a vu souvent se briser l'orgueil des réputations usurpées. Vos principes sont justes, messieurs. Dans une ville oîi tous les arts marchent à l'envi vers le but de la perfection, dans une ville célèbre oii le grand Corneille a reçu la naissance, dans une ville oii ses mânes nous entendent et planent peut-être, au moment où je parle, audessus de nos têtes, un sage rigorisme peut produire des effets salutaires, éloigner la médiocrité, corriger les défauts et donner le ton convenable aux organes de ceux d'entre nous qui vous ont paru mériter quelque distinction. »

Quel qu'ait été le talent de W^' Renault, elle n'a pu plaire également k tout le monde. Un comédien de Rouen, en présence duquel on mettait en doute la supériorité de cette cantatrice, objecta qu'elle avait fait faire une recette énorme. Cet argument inspira à un avocat, nommé Le Fourdrey, la pièce de vers suivante, qui renferme quelques traits méchants et un énorme calembour :

Au sein des bravo frénétiques Dont Renault veut s'enorgueillir, J'ai vu des bouches pacifiques A plus d'un bâillement s'ouvrir ; Quelle voix ! c'est une merveille !

lOG TIIKATIIK

Disait l'un, je me sens ravi !

Tout en échappe h mon oreille, Disait Tautce; extase pareille, Sans cela me prendait aussi.

Quelle douceur ! quelle décence !

Ajoutait Tardent louangeur; Point de jeu, point d'intelligence, Répliquait le hardi censeur.

Sur ses succès, sur leur mesure 11 faut pourtant un jugement.

Est-ce le journal de Milcent (1) Et le compliment de clôture Que nous suivrons docilement?

La marche n'est pas assez sûre.

Journaliste et complimenteur, Tous deux de bonne foi, sans doute, Ont pu juger sans y voir goutte, Et voici pourquoi j'en ai peur :

Trop souvent un folliculaire Prodigue un mercenaire encens ; • Mais un complimenteur sincère...

Le trouverait-on en mil cents?

J'attendais donc qu'une autre preuve Terminât ma perplexité; Grâces au Ciel, je suis content.

Ne croyez pas qu'elle soit neuve, Mais j'aime sa naïveté ; Je la tiens d'un acteur honnête :

Sachez, me dit-il bonnement, Que c'est le taux de la recette

(1) Rédacteur en chef du Journal de Normandie dans lequel, bien entendu, on chercherait en vain les vers de Le Fourdrey.

DE KOUEiN. 107

Qui fixe le taux du talent.

Récusez notre journaliste Et mon compliment s'il le faut, Mais croyez notre buraliste Et rendez hommage à Renault.

Pour une année pendant une grande partie de laquelle l'orage le plus formidable n'avait cessé de gronder , le travail dramatique, dont nous avons pris soin de dresser le tableau, fut encore fort étendu : .

Sept opéras nouveaux.

Quatre opéras remis (les 3Ioissonneurs, — Orgon dans la lune, — le Hiiron, par Marmoiitel et Grétry, — V Amitié à r épreuve) .

Sept comédies nouvelles (Fellamar et Tom-Jones, en cinq actes, et les comédies citées plus haut).

Trois comédies remises (le Paysan magistrat, — la Vie est un songe, — les Trois Cousines avec leurs agréments).

Quatre tragédies remises {Athalic avec les chœurs en musique, — la Mon de César, — Mcdée, — le Siège de Calais).

Un mélodrame nouveau.

Huit ballets (la Paysanne coquette, — le Tuteur dupé, — V Heure du Berger, — les Savetiers juifs, — le Satyre amoureux, — les ballets turc, provençal et bohémien) indépendamment des divertissements faisant partie des comédies ou des opéras.

KiS TUtATlŒ

INCIDENTS

Le premier incident qui s'offre h nous appartient à l'histoire judiciaire en même temps qu'à l'histoire théâtrale. Trois habftants de Chauraont (Haute-Marne), les nommés Bradier, Lardoise et Simare, avaient été condamnés à la roue, en 1785, pour vol nocturne avec violence contre deux époux. Dupaty, président à mortier, au parlement de Bordeaux (1), revenant de son voyage d'Italie, avait publié, en 1786, un Mémoire justificatif où il établissait que le crime avait été commis, au contraire, par les cavaliers de la maréchaussée. L'arrêt de condamnation du bailliage de Chauraont, que le parlement de Paris avait confirmé par sentence du 20 octobre 1785, avait été cassé ; on renvoya l'affaire devant le bailliage de Rouen, qui rendit un arrêt d'absolution, conflrmé ensuite par le parlement de la même ville, après évocation et sur la plaidoirie de Dupaty. Le 18 décembre 1787, après cinq ans de prison, Bradier, Lardoise et Simare ont été mis en liberté. Le lendemain, le président Dupaty assistait h la représentation du théâtre de Rouen et son entrée a été accueillie par des applaudissements unanimes.

(1) Né à la Rochelle en 1744, mort dans la même ville en 1788, un an après le succès qui marqua le plus dans sa vie» c'est-à-dire l'acquittement de trois innocents.

DK IlOUEN. 1G9

Une société patriotique, formée spontanément, acheta à la direction, moyennant trente-cinq louis, la représentation du samedi suivant, 22 décembre, et flt représenter ce jour-là, au profit de Bradier, Lardoise et Simare, une comédie en trois actes, le Bienfait anonyme, suivie des Méprises par ressembiance ei à' un ballet. L'assemblée fut très-nombreuse et très-choisie ; le président était dans la salle. Le public a saisi, pendant la récitation de la comédie, une infinité d'allusions heureuses qui devinrent pour le digne et vertueux magistrat l'occasion de plusieurs ovations. L'acteur Bérard ajouta à son rôle les vers suivants :

La bienfaisance est un présent des dieux : Quels biens elle apporte à la terre !

Par vous, par vos bontés, nous voilà trois heureux A jamais arrachés du sein de la misère.

L'orgueil n'a point dirigé vos bienfaits ; Oui, rhumanité seule en a toute la gloire ; Votre nom, siir de vivre à jamais dans Thistoire, Sans attendrissement ne s'y lira jamais. Ah ! ne dédaignez pas un légitime hommage : Qu'il est doux de l'offrir quand il est mérité !

Nous secourir, voilà votre partage.

Et le nôtre est la sensibilité.

De talents, de vertus, quel plus rare assemblage !... Mais je cède au respect ; car mon cœur transporté Craindrait, en vous nommant, d'en dire davantage.

Le même jour. M, de La Viéville faisait imprimer cette épître ti M. Diipaty :

En ce siècle égoïste, où cliacun vit pour soi,

L'innocent, dans tes bras, trouve donc un asile.

Du code criminel analysant la loi.

Tu nous prouves combien la réforme est utile.

Que j'aime à voir ton cœur exalter ton esprit,

Pour ravir à la mort Tinnocence opprimée !

On sent couler ses pleurs en lisant ton écrit,

Si digne d'occuper longtemps la Renommée.

Sans témoins, sur la foi de deux accusateurs.

Trois mortels indigents périssaient sous la roue :

L'éloquent Dupaty confond ces délateurs ;

L'homme dur se récrie et le sage le loue.

Qui pourra désormais répondre de son sort,

S'il suffit d'accuser pour perdre sa victime.

Si le juge ignorant sur les délits s'endort.

Et si la vraisemblance est la preuve du crime ?

Du monarque français qui gouverne aujourd'hui

Je n'ai que le bonheur et le noble avantage

D'encenser les vertus dont il devient l'appui ;

Mais, pouvant l'approcher, je lui dirais : « Roi sage,

« Que ton peuple a nommé Louis-le-Bienfaisant,

« De t'immortaliser le moment se présente.

«f Réforme les abus par qui l'être innocent

« Est enlevé du sein de sa mère expirante,

« Des bras de ses amis, de ceux de ses enfants,

« D'une famille, hélas! sans taches, gémissante,

« Pour souffrir, dans les fers, les plus affreux tourments,

« L'honnête homme en gémit, la raison s'en offense.

(c D'un juge négligent, facile à prévenir,

c( Casse l'arrêt injuste, arrache la balance

« Des mains qui ne sauraient constamment la tenir,

« Sans la faire pencher pour une récompense ;

« Et, comme Frédéric, héros littérateur,

« Si sage dans la paix, si redoutable en guerre.

'< Fais faire un nouveau code aussi pur que ton cœur;

« Ta mémoire à la France à jamais sera chère.

« Admets à ce travail ce mortel vertueux

« Qui des mains des bourreaux enlève trois victimes;

« La sévère Thémis vient s'unir à mes vœux,

« Et ne punira plus, sans la preuve des crimes. «

Célèbre Dupaly, c'est avec fermeté

Qu'ainsi je parlerais à mon roi que j'admire,

Si bien fait pour ouïr l'auguste vérité ;

Ne sera-t-il que foi qui veuille la lui dire !

En février 1788, les débuts d'un acteur nommé Duplessis, dans les rôles de valet, ne passèrent point inaperçus, malgré l'époque avancée" de l'année théâtrale ; témoin cette lettre écrite, le 8 mars, à Bérard, acteur et régisseur :

« Monsieur,

« Nous avons suivi exactement les débuts du sieur Duplessis, acteur que l'on paraît nous destiner pour jouer après Pâques les rôles de valet. Nous ne pouvons nier qu'il a quelque talent et nous avons été les premiers à lui donner des preuves de satisfaction quand il nous a paru les mériter ; néanmoins, nous ne le croyons pas capable de remplir, dans un spectacle tel que celui de cette ville, un emploi aussi nécessaire à la comédie. Nous espérons donc que, quoiqu'il n'ait pas élé absolument renvoyé, le sieur Duplessis ne s'opiniâtrera pas à rester ; nous le croyons d'autant mieux que , malgré la cabale payée ou laissée entrer pour applaudir, le grand nombre de soldats placés dans le parterre pour empêcher les mécontents de paraître, le grand nombre d'étrangers qui étaient au spectacle le jour de son dernier début, gens qui n'y viennent

que pour rire et se soucient peu s'il y a un acteur à juger ou non, on n'a pas laissé d'entendre des preuves de mécontentement qui, certainement, se renouvelleraient souvent et avec plus d'éclat si le sieur Duplessis voulait absolument rester. Nous lui conseillons donc, et vous, monsieur, nous vous prions de lui faire envisager ces risques, vous avez ce pouvoir en votre qualité de régisseur. Prévenez M™« Montansier de nos intentions et faites-lui part, si vous le jugez à propos, de la présente. Engagez-la, pour son intérêt et pour nous épargner des scènes semblables à celles de l'année dernière. Le seul moyen d'y réussir, c'est de nous donner, pour remplacer les sujets qui nous manquent, de meilleurs acteurs qui, d'ailleurs, la dédommageront au centuple.

« Nous avons un avis à vous donner : mettez moins d'intérêt à faire recevoir les débutants. Laissez ceux qui ont le droit de parler sur ces débuts le faire librement et ne les sollicitez point de flatter et de ne point dire leur façon de penser. Vous nous entendez, et nous espérons que , profitant d'un avis d'amis, vous resterez neutre à l'avenir, ou plutôt que si vous prenez un parti, vous préférerez à celui de la direction, celui d'un public qui vous donne continuellement, à vous en particulier et à quelques-uns de vos camarades qui méritez bien de lui, des marques de bienveillance, et qui ne cessera de vous en donner tant que vous vous en rendrez dignes.

<c Nous sommes vos amis et partisans.

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