UNE SOCIÉTÉ DE JEUNES GENS
Pendant que la fougueuse jeunesse se livrait à des manifestations et à des correspondances empreintes de colère et procédait par la menace, d'autres, plus paisibles, méditaient sur la question théâtrale et mettaient sur le papier leur plan de campagne. C'est ainsi qu'aujourd'hui il nous est possible de fournir k nos lecteurs
UN PUÛJET d'ORDUE A ÉTABLIR ET DE RÉFORME A FAIRE
Pour procurer à la ville de Uouen un spectacle intéressant.
« Cette entreprise exige un directeur actif et intelligent, uniquement occupé de cet obfet, qui ne le perde pas de vue et ne s'en rapporte qu'à lui-même pour en tirer tout l'avantage qu'elle doit lui procurer.
'( Un comédien régisseur n'y mettra jamais autant de zèlo et d'activité qu'un directeur dont ce sera l'affaire essentielle, qui aura assez d'autorité pour se faire respecter et obéir par ses pensionnaires auxquels il aura le droit de commander, et qu'il pourra punir s'ils manquent à leurs devoirs ; il ne souffrira pas qu'un acteur change le texte de la pièce et substitue au dialogue de l'auteur des plaisanteries grossières, qui font rire la jeunesse ignorante et scandalisent les gens honnêtes et instruits; il ne permettra pas à ses acteurs de dégrader leurs rôles en se présentant sur la scène avec un costume bas et ridicule qui avilit le personnage et métamorphose les pièces d'un comique agréable en un plat bouffon. Le secrétaire d'un magistrat supérieur ne sera plus couvert d'un vil habit sec et d'une perruque rousse, qui ne conviendraient pas même à un bedeau de village. Un valet de chambre ne portera plus la livrée, le valet d'un ordre inférieur en sera revêtu, et la soubrette ne sera pas mieux mise que sa maîtresse ; des paysans et des paysannes ne seront plus couverts de soie, pomponnés et frisés comme des élégants de la ville.
« Le directeur engagera même ses principaux acteurs à s'habiller uniformément. On ne verra plus, dans la même pièce, l'un couvert d'un habit d'hiver et l'autre d'un habit d'été ; il leur épargnera des efforts inutiles et leur conservera la santé, en leur faisant connaître qu'un ton trop élevé, des clameurs outrées ne remplacent pas la c'ialeur et le sentiment, et si quel-
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quefois ils provoquent les bravos de la multitude, plus souvent ils heurtent le bon sens et font gémir les spectateurs raisonnables. La comédie n'est autre chose qu'une conversation animée ; les drames et la tragédie permettent rarement d'aussi grands éclats, et le théâtre n'est point une arène où le comédien vient faire assaut de vigueur et déchirer l'oreille aux dépens de ses poumons. Le directeur attentif recommandera à ses pensionnaires de ne perdre jamais la scène de vue ; s'il en aperçoit quelqu'un dont les yeux distraits parcourent la salle et dont la physionomie sourit au camarade placé dans l'orchestre en qualité de spectateur, il lui en fera le reproche et lui fera connaître combien celte conduite nuit à l'illusion ; il leur persuadera à tous que c'est toujours à son interlocuteur qu'on doit parler et jamais au public ; il leur recommandera de ne point se familiariser avec lui sur la scène, et de s'y maintenir toujours de la façon la plus respectueuse et la plus soumise.
« Il fera faire des répétitions exactes et ne manquera jamais de s'y trouver. Il ne mettra pas une pièce au théâtre à moins qu'elle ne soit sue correctement ; l'acteur le plus exercé ne peut bien jouer un rôle qu'il no sait pas, et il mérite correction si c'est par paresse ou par négligence qu'il s'y est exposé ; il fait languir la pièce, arrête l'essor de son camarade et gâte tout.
« Un directeur intelligent connaîtra promptement le goût du public et ne négligera rien pour le satisfaire. Il conservera, autant qu'il lui sera possible, les acteurs en possession de lui plaire, et éloignera promptement ceux qui n'auront pas cet avantage. 11 ne présentera, pour les rôles principaux, que des sujets exercés et d'un talent reconnu. S'il admet quelque novice pour les doubler, ou pour les rôles subordonnés, il ne choisira que des gens d'une taille et d'une tournure agréables, analogues à leur emploi, et chez lesquels il apercevra le germe du talent. Il suivra leur diction, la corrigera et fera son possible pour qu'ils ne s'écartent pas de la vraisemblance. Il trou-
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vera dans les figurants du ballet des sujets pour remplir les accessoires, qui le dispenseront de donner des appointements à des ignorants qui ne savent ni marcher ni se tenir en place.
« Un ballet est nécessaire au théâtre dans une quantité de jolies pièces qui, sans cela, sont décousues et n'ont plus d'agrément. Un maître ingénieux peut, avec de grands ballets-pantomimes, attirer beaucoup de spectateurs, faire plaisir et dédommager amplement le directeur de la dépense qu'il aurait occasionnée. Ces ballets donneront aux comédiens le temps de se reposer ou d'apprendre les pièces nouvelles qui attireront les amateurs au spectacle et entretiendront une forte recette.
« C'est par une grande variété de nouveautés qu'un directeur se fera aimer du public et rendra son entreprise fructueuse. Il peut sacrifier une grande partie du logement qu'occupe la direction actuelle. Il y trouvera des magasins et des loges pour son ballet ; le goiit devenu général pour la musique et l'opéracomique a rendu ce genre de spectacle essentiel pour le public. Autrefois il n'était qu'un accessoire très-subordonné et il ne doit pas encore être envisagé comme le genre principal. Néanmoins le directeur doit s'en occuper sérieusement.
« S'il ne peut pas se procurer des voix et des chanteurs de premier ordre, il faut qu'il trouve au moins des figures agréables, de la légèreté, des grâces et assez de voix et de méthode pour inspirer de l'intérêt. Il ne faut pas que ses chanteurs soient lourds et ignobles, révoltants par leur gaucherie et la fausseté de leurs intonations.
« Il faut un bon maître à la tête de l'orchestre et deux premiers violons forts et tranchants ; ce n'est pas sur cet objet qu'un directeur doit économiser. Il recevra toujours un ample dédommagement de la dépense qu'il aura faite pour bonifier sa troupe.
« Quand le public sera content, il se portera avec empressement au spectacle et la recette augmentera considérablement.
« La passion pour le théâtre a subjugué tous les ordres de
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la société, et ce genre d'amusement est devenu une espèce de besoin.
« Tous ces objets ainsi conduits et dirigés, le directeur doit encore s'occuper du soin de procurer une entrée facile à son spectacle, et d'y loger le spectateur à son aise et agréablement.
« S'il est forcé d'accorder l'entrée gratuite aux gens et valets des chefs de la cité, il n?. doit pas les laisser occuper inditféremment les premières places ; il est désagréable pour un homme qui a payé son écu, de se trouver au parquet à côté d'un suisse, d'un cuisinier, d'un marmiton, de la laveuse de la maison d'où il sort et oii il a dîné, d'être importuné par leurs réflexions bizarres, leur admiration stupide, leurs bravos effrénés et leur familiarité fatiguante. Un coin dans les troisièmes doit suffire à ces gens-là.
«( Le directeur doit tenter tous les moyens pratiquables pour procurer de l'air à la salle et une évaporation qui enlève le mcphitisme empoisonne dont elle est remplie, par la réunion des spectateurs et la mauvaise odeur des latrines adjacentes, qu'il faut réparer ou supprimer. Un des moyens à employer pour la rendre moins insalubre, c'est de la maintenir très-propre en la faisant balayer tous les jours et laver très-fréquemment.
« Si le directeur entend bien ses intérêts, il doit faire quelques sacrifices pour établir ses bureaux de recette en dehors et ne laisser entrer sous le péristyle que ceux qui se présentent avec des billets. C'est par ce péristyle, où tout le monde se presse et s'entasse, que s'introduisent les gens peu délicats qui profitent de la confusion pour entrer gratis dans la salle, et c'est par là que se commettent beaucoup d'abus et de fraudes.
« Il serait bon de rétablir l'ancien usage d'annoncer le spectacle pour les jours suivants, cela satisfait le public, et c'est dans ce moment que l'acteur chargé de l'annonce reçoit la récompense flatteuse de son travail et jouit de ses succès.
« II serait agréable que l'intérieur de la salle fût mieux éclairé, qu'on y put voir les dames qui rempliront les loges et
qui font toujours rornement principal d'uno salie de spectacle. « Tant de soins exigent la présence d'un homme sage, ferme et honnête, formé par Texpérience, éclairé par un goût sûr et animé par son intérêt personnel. Il ne peut être suppléé par un pensionnaire qui n'aura ni la même autorité, ni le même intérêt. »
Ce projet d'ordre, comme on le voit, est la critique de tout ce qui se faisait alors et, à ce seul titre, sa place était ici marquée.