A DÉLIBÉRÉ
« Ne point devoir retouruer à jamais au spectacle tant que cet homme en sera directeur, et, à cet effet, prie les dames de vouloir bien s'en priver encore une fois et de ne pas s'exposer à devenir victimes de ces malheureuses circonstances qu'on ose S3 flatter de voir changer par les justes réclamations qui seront portées à ceux, mêmes dont il a, jusqu'alors, surpris la justice.
« Afin de justifier à tout le monde la nécessité de l'exécution du présent arrêté, on rendra publics, dans la huitaine, les procédés de ce malheureux, indigne à jamais de la plus faible pitié.
« En attendant, on fait savoir qu'au refus d'un ballet ou petite pièce quelconque, demandés hier, samedi 28, pour remplir le vide du spectacle (le spectacle n'a commencé qu'à six heures et était fini à sept heures et demie) que causait la seule représentation d'un opéra nouveau {Hélène et Francisque), le sieur Neuville, par deux reprises, a fait tout éteindre, même jusqu'au lustre, malgré qu'il y eût encore des dames aux premières et deuxièmes loges. Cette infamie envers nos dames, ajoutée à celle des sentinelles d'augmentation pour empêcher la jeunesse de réclamer contre les abus qui se perpétuent dans cette direction, sont un précis des nouveaux crimes d'un homme qui paraît n'avoir échappé à la roue que pour subir son châtiment de ceux-mêmes qu'il a tant de fois offensés. «
Cet arrêté était une imitation de ce qui avait été fait quatorze mois auparavant ; on en peut dire autant d'un pamphlet intitulé : Portraits et Signalements des Femmes qui ont violé le sage Arrêté du 29 juin 1788, et tellement ordurier que nous ne pouvons pas même en reproduire une ligne. Cependant il circula, à Rouen, de main en main, quoique le nom de toutes les dames s'y trouvât en toutes lettres.
Comme l'année précédente, la direction a tenu bon. Les représentations ont suivi leur cours: le répertoire a été augmenté, des artistes étrangers ont été engagés pour un certain nombre de soirées et les hôpitaux ont eu leurs bénéfices ordinaires.
La troupe, en fin de compte, fut composée ainsi qu'il suit :
Pour la comédie. — Artistes restant : Baptiste l'aîné, Baptiste cadet, Bérard , Duverger, Desrosières , Prin, Dozainville, M"'" Baptiste et Dufresne. Artistes nouveaux:
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Delille, premier comique; M"'" Lange, rôles de caractère, et M"*^ Lucier, ingénue.
Pour la comédie et la tragédie : M"'*' d'Estival.
Pour l'opéra. — Artistes restant : Paulin, Manyer, M"* Guérin, M"^ Granier et M'"*Damassis qui, après avoir été première chanteuse, joua les rôles de mère dans l'opéra et, de préférence, les rôles dits à baguette, parce que souvent, dans cet emploi, on représentait une fée. Artistes nouveaux : Crescent , première haute-contre ; Simon , même emploi; Dupuys, première basse-taille; Fleury, rôle à tablier, c'est-à-dire deuxième basse-taille ; M°'^ Dascour, deuxième chanteuse, et M'^« Lucier, deuxième dugazon.
Pour le ballet. — Artistes restant: Devos, Borda, M"" Camerer et Mézières, et M"'*^ Devos. Artistes nouveaux: Verrailly, premier danseur, et i\P'^ Dutac, mime.
Il paraît, disons-le en passant, que les amateurs de ballet n'avaient rien perdu pour attendre; car une des danseuses, que nous venons de nommer, se livrait h une pétulance tellement cynique que le public en était venu à ne plus oser l'applaudir dans la crainte de se compromettre lui-même.
Quant à l'orchestre, il a été enrichi, celte année-là, de deux instruments à vent qui en augmentèrentl'harmonie.
Continuons l'étude du répertoire,, que nous avons laissée au 29 juin 1788 :
Les Amours de Bayard, comédie héroïque en quatre actes, mêlée d'intermèdes, par Monvel. Première représentation en janvier 1789. Le sujet est tiré d'un roman de de Mayer, inséré dans la Bibîiothcque des llomans en
1780. Baptiste l'aîné jouait Bayard ; autres artistes: Desrosières, Bérard, M'""= Baptiste.
Les Arts et l'Amitié, comédie en un acte, en vers, du Thécâtre-Italien. Première représentation en no\embre 1758. Acteurs : Baptiste aîné, Baptiste cadet, Bérard, M'"" Baptiste. Cette dernière y chantait une romance dont voici le premier couplet :
De mon Lonlieur Si vous voulez je vous dirai la cause ;
J'ai sur mon cœur Cédé mes droits ; ce n'est pas peu de chose. Cependant, si vous m'en croytz, Le même marché vous ferez ; Ne redoutez point l'esclavage, Ah ! laissez médire le sage Et de l'amour et du plaisir. {bis)
On sait qu'un sage ainsi n'en use Que quand son âme lui refuse (bis)
Le désir.
Le Baiser, féerie en trois actes, en vers, mêlée d'ariettes, paroles du chevalier de Florian, musique de Champein. Première représentation en juillet 1788. Acteurs : Paulin et M"' Guérin.
Le Baron de Trench, pièce en deux actes. Première représentation en novembre 1788.
Les Caquets, comédie en trois actes, de Biccoboni, reprise en septembre 1788.
La Caravane, grand-opéra en trois actes, avec ballets, paroles de Morel, musique de Grétry. Première représentation en août 1788. Principaux rôles joués par Fleury et M"" Damassis.
Le Comie Albert et sa suite, opéra en trois actes, de Sédaine etGrétry, terminé par un ballet. Première représentation en février 1789. Baptiste aîné y chantait le vaudeville suivant :
Quand j'entends un homme sensé Qui parle après avoir pensé, Comme j'estime sa personne !
Mais un bavard qui déraisonne Et qui parle ab hoc et ab hac.
Je le méprise,
Et je le prise Moins qu'une prise de tabac.
J'ai le respect le plus profond Pour tout homme qui porte un nom, S'il l'honore par sa conduite ; Mais un noble sans nul mérite, Descendît-il d'un Armagnac,
Je le méprise,
Et je le prise Moins qu'une prise de tabac.
Ah ! que j'aime une belle enfant Qui de l'amour ne se défend Que pour n'être jamais légère ; Mais une autre qui cherche à plaire Pour faire d'amour un mic-mac.
Je la méprise,
Et je la prise Moins qu'une prise de tabac.
Le Comte de Waltron, ou la Discipline militaire du Nord, drame en cinq actes, traduit de l'allemand par
Eberts et arrangé par Bérard, acteur du théâtre de Rouen. Première représentation en septembre 1788.
Les Dangers de V absence, ou le Souper de Famille, comédie en deux actes et en prose, par Pujoulx. Première représentation en janvier 1789.
Les Deux petits Savoyards, opéra en un acte , par Marsolier des Vivetières, musique de Dalayrac. Première représentation en mars 1789. Les rôles des deux petits Savoyards ont été joués par M"'" Granier et Lucier.
Le Duc de Monmouth, ou le Prince rebelle, pièce en trois actes et en prose. Première représentation en mars 1789, aubénéficede Dozainville. Ce duc de Monmouth était Jacques Scot, fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre. L'idée de cette pièce a été fournie par un petit ouvrage de de Mayer, inséré dans la Bibliothèque des Romans.
L'Entrevue, comédie en un acte et en vers, par Vigée. Première représentation en mars 1789. Le sujet est tiré d'un conte de Imbert.
Le Frondeur, ou VAmi des Mœurs, comédie en cinq actes et en vers, par C. Duverger, alors acteur à Rouen, représentée pour la première fois sur le théâtre de celte ville le 17 décembre 1788 (1). Acteurs: Baptiste aîné, G. Duverger lui-même, Bérard, Prin, de Lisle, Baptiste cadet. M"" d'Estival et Baptiste. Voici le sujet en quelques mots : M. d'Auteuil, riche libraire, désire marier sa fille Angélique à un nommé Gandor, tandis que M""^ d'Auteuil, détestant le système frondeur de ce jeune homme.
(1) Se vendait chez Yeury, libraire ordinaire des spectacles, rue Grand-Pont.
veut pour gendre le chevalier de Belfort, scélérat éhonté, jadis laquais, qui a su, à l'aide d'un déguisement, se faire l'ami de d'Auteuil fils. Il est secondé par le comte de Germain te, fripon de sa trempe. Tous deux entraînent d'Auteuil fils à faire des dettes ; Candor l'apprend et les paie. D'un autre côté, le comte et le chevalier font conduire Candor dans une maison de jeu où ils veulent le dépouiller, mais d'Auteuil fils le sauve et le ramène à son père, à sa mère et à sa sœur. Candor alors épouse Angélique malgré le penchant qu'il avait annoncé pour le célibat.
Nous pouvons, sans nous écarter de notre sujet, citer un passage de cette comédie, dont l'auteur est quasi- Rouennais. On cause théâtre ;
M. d'auteuil, souriant.
De votre air soucieux elle a su vous distraire, Et cette pièce en vous allume la colère !