‹ Histoire complète et méthodique des théâtres de RouenChapitre 36 sur 55 · A MM. LES MAIRE ET OFFICIERS MUNICIPAUX DE LA VILLE DE ROUEN · texte numérisé non relu

A MM. LES MAIRE ET OFFICIERS MUNICIPAUX DE LA VILLE DE ROUEN

« Le sieur Mole, pensionnaire du roi et entrepreneur des spectacles de la ville de Rouen, dépose dans les mains de MM, les maire et officiers municipaux les titres de sa propriété, ce qu'on appelait autrefois le privilège des- spectacles de la province.

« Ces titres seront désormais plus sacrés, plus honorables pour lui, s'il les obtient une seconde fois de cette réunion de citoyens dignement élus par leurs concitoyens libres.

« Il n'est pas en son pouvoir de donner une preuve plus grande de sa confiance et de son respect inséparable de sa confiance.

« C'est sans autre émotion que celle de la reconnaissance, sans autre inquiétude que celle des efforts nécessaires pour s'en rendre digne, qu'il confie à MM. les officiers municipaux, pour en avoir la confirmation, sa fortune entière, son honneur, la liberté du reste de sa vie et, ce qui est plus précieux encore h son cœur, la fortune de ceux qui l'ont assez estimé pour lui

prêter les fonds immenses de cette acquisition (1), dans un temps où ces traités étaient d'usage et autorisés par la loi.

« Trois objets méritent principalement l'attention de MM. les ofïiciers municipaux : la prolongation de neuf années accordée par M. le duc d'Harcourt, Taddition de ces mots : et ses ayanl cause, mise en marge de la même main de M. le gouverneur et la redevance annuelle de neuf mille livres imposée au privilège.

« Sur le premier objet il suffira d'apprendre à MM. les officiers municipaux que le privilège, accordé au sieur Neuville, n'avait plus qu'une durée de huit années lorsqu'il a été question que le sieur Mole en traitât.

« Le prix que le sieur Neuville exigeait n'était pas proportionné au terme prochain de la possession qu'il abandonnait.

'( M. le duc d'Harcourt voulut être bienfaisant à son égard et juste envers le sieur Mole.

« Il promit d'ajouter une prolongation de neuf années aux huit qui appartenaient encore au sieur Neuville, ce qui mit la proportion la plus équitable entre le prix exigé et la chose vendue.

« De sorte qu'à parler rigoureusement, le sieur Mole a acheté au même titre la continuation du privilège cédé par le sieur Neuville et la prolongation accordée par M. le duc d'Harcourt.

« Le second objet n'exige pas une explication plus difficile.

« Dans la rédaction du privilège en parchemin, faite par le secrétaire de M. le duc d'Harcourt, ce secrétaire avait omis la clause héréditaire.

« Ainsi l'argent, confié au sieur Mole pour cette acquisition, n'avait d'autre assurance que sa vie.

« Alarmé pour ses prêteurs du peu de solidité d'une hypo-

(i) Le privilège et les fonds de théâtre ont été vendus 300,000 livres à Mole par Neuville et la Montansier.

{Note de raideur.)

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thèque viagère, agité par toutes les délicatesses d'une probité intacte, le sieur Mole ne voulut recevoir son privilège qu'après avoir obtenu de la justice de M. le duc d'Ilarcourt, qu'après ces mots au sieur François-René Mole, etc., il daignerait ajouter en marge, de sa main : el ses ayant cause.

« Ces mots, qui suffisent pour transmettre aux héritiers du sieur Mole la même possession pour le même nombre d'années, pouvaient seuls le tranquilliser sur les sommes considérables confiées plutôt à sa délicatesse qu'aux efforts de son entreprise.

« C'est un malheur de perdre sa fortune, mais c'est un tort inexcusable d'exposer celle des autres; instruits du motif légitime qui a déterminé cette clause héréditaire, messieurs les officiers municipaux, dans leur justice paternelle, ne seront pas moins sensibles que M. le duc d'Harcourt à la délicatesse du sieur Mole sur cet objet.

« Le troisième mérite quelques détails.

« Le privilège, vendu par le sieur Neuville, fait mention d'une redevance annuelle de 9,000 liv., imposée aux propriétaires du privilège et payée sur les ordres de M. le gouverneur.

« Cette redevance était employée en secours de bienfaisance, distribués aux demoiselles pauvres, aux gentilshommes peu fortunés et l'emploi seul justifiait la perception.

« Cette redevance était le prix principalement du droit attribué au propriétaire du privilège de percevoir une rétribution sur tous les spectacles quelconques qui parcouraient la province ou qui pouvaient s'établir dans la ville de Rouen.

« L'intention du sieur Mole n'est pas d'échapper à cette redevance, mais ce qu'il vient d'exposer donne lieu à quelques réflexions.

« C'est ici le moment de faire remarquer à MM. les officiers municipaux de la ville de Rouen la loyauté et la bonne foi du sieur Mole dans sa manière de traiter. Cette redevance, portée à 9,000 liv., étant affectée au privilège de toute la province, il aurait dii en être distrait, au-delà de celle légitime à exiger pour

la ville de Rouen, une somme quelconque pour les droits que percevait le sieur Neuville sur tous les spectacles répandus dans la province. Cette somme quelconque aurait amoindri celle pour Rouen et serait maintenant perçue au bénéfice des pauvres par les municipalités dans l'étendue desquelles le sieur Neuville mène ou établit des spectacles,

« La totalité ou portion de cette redevance, qui sera mise à la charge du sieur Mole par MM. les officiers municipaux, pourrait ainsi être versée par lui dans la caisse des hôpitaux ou dans celle des pauvres.

« Mais cette redevance était dans les mains du sieur Mole le prix du droit à lui attribué de prélever une rétribution sur tous les autres spectacles quelconques qui pouvaient s'établir dans la ville.

« Et, à cet égard, il croit possible de concilier les intérêts d'une bonne administration municipale, d'une sage police, avec les principes de la plus exacte justice et de la liberté la plus jalouse.

« Sans doute un privilège exclusif est un monstre dans un gouvernement libre.

« Mais l'unité des pouvoirs, si essentielle pour toutes les parties du gouvernement public, n'est point un privilège exclusif.

« Mais les municipalités, en recevant de la nation le droit d'accorder chez elles les permissions des spectacles, ont incontestablement reçu le droit de les refuser ou de les modifier par des conditions relatives à l'intérêt commun.

« MM. les chefs de la municipalité de Rouen pèseront, dans leur sagesse, s'il ne convient pas à l'intérêt de la ville, à l'intérêt des arts qu'elle affectionne, de contraindre, par quelques modifications, cette facilité indéfinie des spectacles quelconques, des jeux ambulants dont le grand nombre ne tend qu'à égarer le bon goiit, reserrer les ressources du grand théâtre, qui seul est dépositaire du bon goût et, ce qui peut être plus intéressant

encore, porter le peuple à des dissipations dont le moindre danger est l'interruption de ses travaux journaliers.

« Ils sentiront sans peine que de toutes les villes du royaume, la ville de Rouen est, sans doute, la plus exposée à cet inconvénient.

a Sa proximité de la ville de Paris ne manquerait pas d'attirer dans son sein une foule d'entrepreneurs de spectacles et de jeux, si MM les officiers municipaux ne mettaient pas au-devant de cette fausse liberté les entraves d'une police sage et prudente.

« Us sentiront qu'il est en même temps convenable de procurer au théâtre de la ville les moyens de se maintenir avec une splendeur digne d'elle et de la purger de ce nombre de spectacles nuisibles aux mœurs autant qu'au commerce.

« Le moyen d'obtenir ce double avantage serait de n'accorder aucune permission d'ouvrir aucun spectacle dans la ville, qu'en mettant l'entrepreneur de ce spectacle en présence de l'homme choisi par la municipalité pour administrer le grand théâtre, avec faculté de régler amiablement ensemble la somme dont tout autre spectacle contribuerait pour le soutien du grand théâtre.

« Et cette somme, amiablement réglée entre les entrepreneurs, serait payée entre les mains de l'entrepreneur du théâtre de la ville, chargé lui-même de verser la redevance entière dans la caisse des pauvres ou des hôpitaux.

« Les chefs de spectacles quelconques se plaindraient injustement d'une condition apposée à la permission que MM. les maire et officiers municipaux pourraient refuser sans injustice, sans violation des principes de liberté.

a Et, à son égard, le sieur Mole, dans l'intention qu'il manifeste de consacrer ses derniers talents, son zèle, son expérience et toutes ses ressources à la plus grande perfection d'un spectacle qu'il veut un jour faire rivaliser avec les théâtres de la capitale, le sieur Mole se soumet à tout ce qui va lui être près-

crit parla prudence et Téquité de MM. les chefs municipaux, pour le bon ordre en cette partie de leur administration, pour le plus grand intérêt des pauvres et des hôpitaux, pour la beauté du spectacle, pour la décence et le respect dû aux bonnes mœurs, à la tranquillité publique, au bon goût de cette \ille fameuse de tout temps, et surtout aujourd'hui, renommée par la pureté des choix dont elle s'honore.

« Signé MoLÉ. »

Le procureur de la commune lui ayant appris que la jouissance exclusive de l'entreprise théâtrale h Rouen lui était confirmée, Mole a fait parvenir ses reraercîmenls k la municipalité. Il n'est pas non plus sans intérêt de donner les termes dans lesquels il les a exprimés :

« Monsieur le maire et messieurs,

« J'éprouve à quel excès était juste la confiance sans bornes que j'ai eue dans votre équité, en déposant dans votre sein les titres d'une propriété immense que je ne pouvais plus tenir que de vous.

« Le billet de M. le procureur de la commune, qui m'apprend que ma jouissance exclusive vient d'être confirmée pour toute sa durée, est pour moi le comble du bonheur et de la gloire.

« Combien, messieurs, il m'est flatteur de tenir ce titre de votre choix libre ! Combien d'efforts pour m'en rendre digne ! Cette équitable décision de votre part, ce respect pour une propriété acquise vont bien dignement confirmer l'opinion déjà répandue, que la municipalité de Rouen est la réunion de toutes les vertus et l'assemblage le plus parfait.

« Puisse-t-elle, par sa sagesse et sa justice, devenir, pour le bonheur de la France, le modèle des autres, et puissent tous les citoyens, soumis à son administration, respirer comme moi le charme de la reconnaissance, la vénération pour ses principes,

et le respect inséparable d'un pouvoir administré par la sagesse, réquité et la bienveillance.

« Je suis avec un profond respect, etc.

« Paris, 24 juin 1790. Signé Mole,

« Entrepreneur des spectacles de la commune de Rouen. »

L'ouverture du théâtre de Rouen s'est faite, pour cette campagne, le 12 avril 1790, par un compliment prononcé par Corréard, le premier comique. On donnait, ce jour-là, Sylvain, opéra en un acte, et V Amant jaloux, opéra en trois actes.

Ces deux ouvrages ont servi de début à Renaldi, haute-contre; à Lecoutre, basse-taille; à M""^ Lecoutre et à M'"^ S. Martin.

Le lendemain et les jours suivants, Ghapisot, jemiepremier, Vanhove, père noble, Canot, financier, et M"' Bernard, jeune amoureuse, ont débuté dans le Père de Famille, comédie en cinq actes et en prose, de Diderot, Dupiiis et Desronais, comédie en trois actes et en vers, de Collé, V Ecole des Maris, etc.; M"^ Derosés, soubrette, dans les Folies amoureuses. Boquet, qui remplaçait Baptiste aîné, a débuté dans Coriolan et dans Philoctcte, c'est-à-dire, comme nous le verrons, dans deux pièces qui ne faisaient pas encore partie du répertoire, ce qui, disons-le une fois pour toutes, ne devrait jamais se faire. Jeannin, troisième rôle, a débuté aussi lors de la première représentation de Coriolan.

L'opéra le Magnifique, en trois actes, a été choisi pour la première apparition de M"« Renaldi et la continuation des débuts de Renaldi; en même temps, par exception, Corréard, le comique de comédie, y a joué et

chanté le rôle de valet et y a obtenu quelque succès. Ces tentatives excentriques n'étaient pas rares : M"^ Mézières, danseuse, a chanté, en mars 1791, le rôle d'Ariane, dans l'opéra de ce nom.

La troupe a été composée ainsi :

Pour l'opéra: Paulin, Fleury, Manyer; M°"' Guérin, Granier, Damassis, Lucier, artistes restant ; — Renaldi, haute-contre; Lecoutre, basse-taille; M"'= S. Martin, M"« Renaldi et M"'*' Lecoutre, grandes chanteuses ; — Corréard et M"« Mézières exceptionnellement.

Pour la comédie : Bérard , Corréard, Leber (1), M"'" Dufresne, d'Estival, Lucier, Leber (2), artistes restant; — Boquet , premier rôle ; Ghapisot , jeune-premier ; Vanhove, père noble ; Canot, financier; Jeannin, troisième rôle; M"*^ Bernard, jeune amoureuse; M"^ Derosés,. soubrette ; — Renaldi jouait aussi dans la comédie.

Pour le ballet : Borda, Vermilly, Guingret; M"" Camerer et Mézières.

Le Théâtre-Français laissait beaucoup de loisirs à Mole, son illustre pensionnaire ; en effet, dès le mois de mai 1790, il est venu à Rouen jouer le rôle du métromane

(1) Désigné précédemment comme troisième rôle ; c'était plutôt un emploi rompu, ce qu'on appelle aujourd'hui une grande utilité ou encore, si l'on veut, ce qu'on a longtemps nommé un raisonneur.

(2) C'était une deuxième duègne, ce qu'on appelait , dans ce temps-là, les Margot, les caquettes, les bavardes, par opposition à la première duègne, qui avait le côté noble de l'emploi.

dans la Méiromanic, comédie en cinq actes et en vers,

de Piron.

De la comédie de Piron , nous ferons trois citations, les deux premières pour un motif que l'on comprendra sans peine, la troisième parce qu'il s'y trouve deux vers que beaucoup de gens citent ou parodient sans savoir, et surtout sans supposer, qu'ils sont de Piron.

DAMIS

Ça, partageons les prix que dans peu je remporte.

MONDOIU

Les prix?

DAMIS

Oui ; de l'argent, de l'or, qu'en lieux divers La France distribue à qui fait mieux les vers. A Paris, à Rouen, à Toulouse, à Marseille, Je concourrai partout, partout ferai merveille.

Plus loin, Damis le métromane, auquel on fait entrevoir les jugements trop souvent fantasques du public, s'écrie :

Que peut, contre le roc, une vague animée? Hercule a-t-il péri sous l'effort du Pygmée? L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna, Zoïle, contre Homère, en vain se déchaîna; Et la palme du Cid, malgré la même audace, Croît et s'élève encore au sommet du Parnasse.

Enfin, voici les sages paroles que Piron met dans la bouche de son héros :

DAMIS

Oui, de mes mœurs, bientôt j'instruirai tout Paris.

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