‹ Histoire complète et méthodique des théâtres de RouenChapitre 46 sur 55 · LEKAIN · texte numérisé non relu

LEKAIN

Pendant le mois de fructidor an V, Martin, artiste du théâtre des Italiens, a joué le rôle de Bonnefoi dans Philippe et Georgeite, et celui de Lafrance dans VEpi-eitue villageoise; il a donné aussi les Visitandines et le Secret.

Enfin, M^eDavrigny, que les Rouennais avaient applaudie bien des fois lorsqu'elle portait le nom de M^e Renaud, est venue en vendémiaire an VI recevoir de nouvelles ovations pour la manière dont elle a interprété les

DES AKTS. 413

personnages de LuceUe dans la Fausse Magie, de Céliinène dans VAynant statue, etc., etc.

INCIDENTS

Un certain jour de messidor an V, le bruit s'étant répandu qu'on demanderait aux deux théâtres l'exécution de la Marseillaise, deux cents gardes nationaux ont été commandés et deux administrateurs, accompagnés des chefs de la garde nationale, se sont présentés dans les spectacles. Leur présence a suffi pour maintenir le bon ordre.

La partie du public disposée h demander la Marseillaise alléguait les arrêtés du Directoire exécutif des 18 et 27 nivôse an IV (voyez pages 373 et 37/i).

On leur opposait un extrait des registres des délibérations de ce même Directoire exécutif du 11 germinal an IV, c'est-à-dire un arrêté plus récent; il était ainsi conçu :

« Le Directoire exécutif arrête ce qui suit :

« Art. 1er. — Tout spectacle oîi des troubles se manifesteraient sera fermé.

« Art. IL — On ne pourra jouer ou chanter sur les théâtres que les pièces ou airs indiqués par les affiches.

(( Art. III. — Le théâtre de la rue Feydeau pourra rouvrir son spectacle.

« Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera imprimé. »

Il suDBsait donc à cette époque de recommander au di-

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recleur du Ihéàlre de ne point indiquer sur l'affiche l'hymne des Marseillais pour paralyser l'ardeur palriolique de certains spectateurs qui désiraient l'entendre très-souvent. D'autre part, l'article lei- de l'arrêté du 11 germinal déterminait l'entrepreneur de spectacles à veiller au maintien du bon ordre dans la salle, de sorte que le tumulte était devenu aussi rare qu'il avait été fréquent dans les années précédentes.

DKS ARTS. H5

Qiiiuzc loois de crise théâtrale.

La faillite de Cabousse, en nivôse an VI, a eu pour résultai la fermeture prématurée du Tliéâtre-des-Arts. Les artistes se sont trouvés dans une position Irés-précaire, quoique dans les derniers jours de nivôse la recelte de chaque jour leur eût été partagée. Les acteurs de comédie et la plupart de ceux de l'opéra ont quitté Rouen pour s'engager dans divers endroits, notamment à Lisieux. Une faible partie, au contraire, a préféré former une espèce de société et a obtenu la permission d'achever l'année théâtrale en jouant pour son propre compte.

Le théâtre a été rouvert dans ces conditions le 12 pluviôse an VI (31 janvier 1798), après une quinzaine de jours d'interruption. L'entreprise a suivi son cours tant bien que mal pendant la fin de pluviôse, ventôse et jusqu'au 18 germinal inclusivement. Pâques était le 19 germinal (8 avril) ; la société dramatique a donc tenu jusqu'à l'époque ordinaire de la clôture.

Voici une liste ofiicielle des artistes et employés du Théâtre-des-Arls (1) ; elle est datée du 23 ventôse an VI :

Prin. Grandville.

Saint-Fard. Goyon.

Monnier. Fleury.

(1) Les emplois n'y sont pas indiques, mais presque tous ces artistes nous sont connus.

Perceval. M^^s Brulo.

Tanquerelle. ValcoiirL

Fontaine. Maulouchet.

Dulaire. Micalef.

M"'" Hichardy. Grandville.

Derville.

Danseurs : Hus, maître de ballet ; Rivière, Angomard, Lebouchet, Mikelli, Dutac, Gricoiirt, Garabu, Fleury, Lucet père, Lucet fils, Duveret et Lareine.

Danseuses : Guingret, Dutac, Rivière, Hus, Guingret cadette, Murât, Lebert, G. Fressinet, S. Fressinet, F. Fressinet, Gricourt, Fleury mère, Richement et Desforges.

Orchestre : Laroche, Cabousse et vingt musiciens.

Chœurs: Sept femmes, sept hommes.

Employés divers : Sept hommes.

Garçons de théâtre : Treize, y compris le perruquier, le portier et le menuisier.

Bureaux, postes, habilleuses : Vingt femmes et deux hommes.

Les artistes en société ont joué : Azémia, Biaise le Savetier, la Caravane du Caire avec ses ballets, la Dot, le Maréchal ferrant, Panurge avec ses ballets, Philippe et Georgette, les Pêcheurs, Rose et Colas, le Secret, etc. D'autre part : le Ballet des Sabotiers, le Ballet de la Paix; enfin^ au commencement de germinal an VI, une pièce nouvelle Adèle et Dorsan, opéra en trois actes, de Marsollier et Dalayrac, et un ballet de circonstance dont voici le titre et l'analyse succincte :

Les Fêtes de Mars et de Vénus, ballet-pantomime de la composition de Hus, représenté, pour la première fois.

en ventôse an VJ. Après quelques entrées de danse, le fond du théâtre s'ouvrait tout-à-coup et présentait le pont d'Arcole gardé par les Autrichiens. Les Français* qui les attaquent sont d'abord repoussés, mais le général Buonaparte arrive avec un régiment des Guides, il prend l'étendard des mains du général Augereau, court sur le pont et l'y plante malgré le feu des Autrichiens ; Mars et Vénus se rendent au-devant du vainqueur, Buonaparte est élevé sur un pavois et, au même instant, la Victoire et la Paix, descendant du ciel, couronnent le héros auquel toutes les troupes présentent les armes.

Un nouveau changement à vue découvre un port de mer avec une escadre française. Buonaparte fait ses adieux à Mars. La gloire de venger la République l'appelle. Il se met à la tête des troupes, défile et va s'embarquer. La Victoire et la Paix, élevées dans l'air, planent sur son vaisseau, l'escadre part et la toile tombe.

Cependant Gabousse, du consentement de ses créanciers, civait cédé son entreprise à deux individus de Paris, Bruno et Montereau, qui en traitèrent sous le nom de leurs femmes. Avec eux était sous main le nommé Champagne-Demoute.

Bruno possédait déjà, depuis deux mois environ, le théâtre de la République ; on y jouait les variétés, les I. 27

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vaudevilles et les panlomiraes, tandis qu'au Théâtre-des- Aris étaient réservés les autres genres. C'était la première fois que l'on voyait h Rouen les deux théâtres réunis sous une même direction ; toutefois, il y avait deux troupes, celle du grand théâtre représentait, dans certaines soirées, sur la seconde scène, mais la réciprocité n'avait pas lieu. Le régisseur du Théàtre-des-ArIs était un nommé Belleval, acteur en même temps ; celui du théâtre de la République s'appelait Rozeval.

La direction Bruno-Monlereau et C'^ a fermé, jusqu'à nouvel ordre (1), le théâtre de la République le 20 floréal an VI (9 mai 1798) et a fait le lendemain l'ouverture du Théâtre-des-Arts.

On donnait :

lo Un Prologue d'ouverture, dans lequel Belleval, régisseur, et la citoyenne Dossonville, ex-artiste du théâtre de rOdéon, à Paris, jouaient les principaux rôles;

2° Iplwjénie en Aulide; les rôles d'Agamemnon , d'Achille, d'Ulysse, de Clylemnestre, d'Iphigénie et d'Eriphile étaient joués par Dugrand, ex-artiste du théâtre de rOdéon de Paris, Garnier, artiste qui avait déjà été acteur à Rouen, Belleval, les citoyennes Milord , ex-artiste du grand théâtre de Lyon, Guérin et Reymond ;

3o La Gageure imprévue ; la citoyenne Milord débutait par le rôle de M^e Glainville.

Le second jour, ont commencé les débuts d'opéra dans deux ouvrages très-connus :

1» La Fausse Magie; les rôles de Lalnval, d'Alain, de

(1) Jusqu'au 7 prairial suivant.

Rosimond et de Lucette étaient interprétés par Deraarthe, Richard, Fleury et la citoyenne Véricourt ;

2» Camille, ou le Souterrain , Andrieu, Deraarthe, Richard, Fleury, Monnier, Montbrun, les citoyennes Mézières et Frésinet jouant les rôles d'Alberti , Lorédan, Fabio, Marcelin, Strosi, Adolphe, Camille et Laurette.

Fleury et Monnier étaient les deux artistes que le public applaudissait k ce théâtre pendant les campagnes précédentes. La direction avait aussi conservé Mme i\ii« calef, que suppléait quelquefois une artiste nommée Renaut. Quant à Demarthe et à M^e Mezières, Joigny et autres, ils venaient du théâtre de la République.

D'autres débuts d'opéra ont été efTectués dans les i5e2<a; Chasseurs et la Laitière, les Deux petits Savorjards, Philippe et Georgette, les Visitandines, etc.; dans ce dernier ouvrage, la citoyenne Véricourt chantait le rôle d'Euphémie.

Pour la comédie, Calland, comique, débuta par le rôle d'Hector et Mi^eGarnier par celui de Nérine dans \q Joueur; Sidonis, par les rôles du Français dans le Français à Londres, et de Valère dans le Glorieux, comédie qui a servi aussi de début â Roselle, financier. — Le Légataire universel fut donné pour Frogères, ex-artiste du théâtre de la République de Paris, jouant Crispin, et la citoyenne Dossonville, jouant le rôle de la soubrette; la Fausse Agnès, pour Frogères , rôle de Desmazures , et la citoyenne Guérin, rôle de la fausse Agnès ; la Feinte par amour, pour la citoyenne Reyraond, rôle de Mélite ; enfin, dans le Père de Famille, drame, le rôle de Saint- Albin fut choisi pour épreuve par Joigny, ex-acteur du théâtre de la République de Rouen.

OPÉRA. — La troupe était encore incomplète parce que certains acteurs n'avaient pu arriver assez tôt pour la compléter en temps opportun. On fit prendre patience au public avec les six opéra que nous avons cités et avec la Belle A rsène, V Epreuve villageoise, le Tonnelier, les Dettes et Paul et Virginie ; puis, au milieu du mois de prairial, Julien a débuté par le rôle de Bonnefoi de Philippe et Georgette (1), et Gubian par ceux du mélomane, du déserteur et de Sylvain, dans la Mélomanie, le Déserteur et Sylvain; ce dernier ouvrage, à la même époque, a permis à la citoyenne Frémont de s'essayer dans le rôle d'Hélène. Enfin, la citoyenne Méjan, tour à tour comtesse et Colombine, a débuté dans le Comte d'Albert et sa Suite et le Tableau parlant.

A la fin de ce même mois, on a donné la première représentation du Prisonnier, ou la Ressemblance, opéra en un acte et en prose, de Duval, musique de Domenico- Della-xMaria, et celle du Traité nul, opéra-comique en un acte, par Marsollier et Gaveaux.

Pour terminer ce qui concerne l'opéra, voici la liste des œuvres qui ont été maintenues à la scène sous cette direction et que nous n'avons pas eu occasion de citer:

(1) Ce début avait lieu le 10 prairial, un décadi, c est-à-dire un dimanche républicain et, qui plus est, ce décadi était un jour de grande fête nationale. Deux irrégularités pour un seul début ! La seule concession faite aux abonnés était exprimée en ces termes : « A cause de la fête, le spectacle ne commencera qu'à six heures. » On voit qu'en 1798 on commençait encore ordinairement le spectacle à l'heure à laquelle aujourd'hui on ne commence mémo pas le dîner.

DES ARTS. /i21

V Amant jaloux. Renaud d'Ast.

Biaise et Babet. Rose et Colas.

Félix. Le Secret.

Raoul Barbe-Bleue.

La citoyenne Henniq a débuté en messidor an VI, par le rôle de Lucinde dans Renaud d'Ast.

Quelquefois, entre deux pièces, Réthaller père et son fils exécutaient une symphonie concertante pour deux clarinettes, une entre autres de la composition de Devienne, ou bien Réthaller fils faisait entendre un concerto de clarinette, ou bien encore l'orchestre jouait l'ouverture d'Iphigénie en Aitlide, grand-opéra. On a eu même l'idée très-originale de faire précéder de cette ouverture la représentation d'fyhigénie en Aulide, tragédie.

BALLET. — Le corps de ballet était utilisé surtout au théâtre de la République ; cependant le Théâtre-des-Arts a vu monter deux ouvrages nouveaux:

Atalante vaincue i^ar Hyppomène , ballet anacréontique en un acte. Première représentation en prairial an VI ;

Les Deux Rivaux, grand ballet-pantomime à grand spectacle, en trois actes, représenté pour la première fois dans le même mois. Lebœuf, maître de ballet et premier danseur, y a débuté. Il avait alors pour partenaire la citoyenne Saint- Vallery, première danseuse du grand théâtre de Marseille.

TRAGÉDIE, COMÉDIE ET DRAME. — La pi US grande partie a été empruntée au répertoire classique:

Amphitryon. Crispin rival.

Le Barbier de Sévilk. ' Le Dépit amoureux.

Les Etourdis.

La Fausse Agnès.

Féiiélon.

Le Festin de Pierre.

Les Folies amoureuses.

Les Foîirberies de Scapin.

Le Glorieux,

Les Horaces.

Iphifjénie en Atilide.

Le Joueur.

Le Légataire universel.

Mahomet.

Le Médecin malgré lui.

Tancrède.

Les autres ouvrages connus qui ont été représentés pendant cette courte saison théâtrale sont :

V Amant bourru.

Le Bourru bienfaisant.

Les Châteaux en Espagne.

L'Epreuve réciproque.

Eugénie.

La Femme jalouse.

Gabrielle de Vergy.

Guerre ouverte.

VHabitant de la Guadeloupe.

U Heureuse erreur.

h' Impromptu de campagne.

La Jeune Indienne.

Le Philosophe marié.

Les Trois Frères rivaux.

Un seul de ces trois genres, la comédie, a été enrichi de quelques rares nouveautés, savoir :

Le Défi. Première représentation en messidor an VI. On l'annonçait quelquefois sous le titre du Défi hasardeux.

Le Major Palmer, comédie mêlée d'ariettes, en deux actes, par Pigault-Lebrun, musique de Bremi. Première représentation dans le même mois.

Médiocre et Rampant, ou le Moyen de parvenir, comédie en cinq actes et en vers, par Picard. Première représentation dans le même mois. On a surtout applaudi les idées exprimées par ces vers ;

DES A[ITS. i'ili

A moins qu'il ne soit là tout prêt à se défendre, Contre un homme jamais je ne veux rien entendre.

Qui mérite une place est loin d'y parvenir Et le sot, en rampant, est sûr de l'obtenir.

Les principaux rôles y étaient remplis par Dugrand, Garnier, Sidonis, Galland, Lejeune et Champion.

Le Vieux Célibataire. Première représentation de la reprise en prairial an YL Bellevai, le régisseur, y jouait le principal rôle, celui du célibataire ; autres acteurs : Sidonis, Mmes Milord (rôle de M"" Evrard) et Lequien.

Dès les premiers jours de messidor an VI, le public avait porté son jugement sur la nouvelle direction et sur la troupe qu'elle produisait ; les deux théâtres étaient très-peu suivis. Les recettes, quoi qu'on fît, allèrent chaque jour en diminuant.

Le 5 thermidor, on allait commencer le Vieux Célibataire quand l'acteur Sidonis déclara qu'il n'entrerait pas en scène parce qu'il n'était pas payé de ce qu'on lui devait (58 liv.); Bellevai, l'un des régisseurs, a dû annoncer que la représentation ne pourrait avoir lieu. L'argent a été rendu au public, qui s'est retiré fort désappointé.

La direction, aux abois, obtint de Sidonis et de ses camarades qu'ils jouassent encore quelque temps, k la condition qu'ils seraient payés un peu sur les recettes de chaque jour.

Les représentations du Théâtre-des-Arts continuèrent donc, mais ne purent être poussées plus loin que le 13 thermidor inclusivement (31 juillet 1798). A partir de ce jour, les artistes jouèrent provisoirement au théâtre de la République, et pour leur compte, les pièces les pins connues du répertoire.

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Les artistes jouaient pour leur compte ; cependant, par suite de quelque tripotage dont on n'aura jamais la clé, — non plus que de tous ceux qui vont encore se succéder pendant quelques mois, — le 23 thermidor on annonça que «les actionnaires, propriétaires de loges et les abon- « nés au Théiitre-des-Arts, en présentant leur carte au (( théâtre de la République, y disposeraient de leurs « entrées, »

Au milieu de la crise théâtrale, la mémoire de Pierre Corneille n'a nullement préoccupé les directeurs , ce qui motiva la lettre suivante, adressée au rédacteur d'un petit journal qui avait pour titre : Affiches et Annonces de Rouen :

« Rouen, le 13 messidor an VI (l'''' juillet 1798).

« Citoyen, « La réclamation que je prends la liberté de vous adresser intéresse la littérature, et c'est à ce titre qu'elle doit trouver place dans un des numéros de votre feuille. Si la mémoire de Pierre Corneille, créateur de la tragédie en France, doit être chère et respectable à tous les Français, elle doit l'être doublement aux citoyens d'une ville au sein de laquelle il a pris naissance. Aussi avions- nous toujours été jusqu'ici dans l'usage, à Rouen, de consacrer tous les ans un jour à rendre hommage aux talents de cet illustre citoyen. Les artistes du Théâtre- des-Arts, que ce soin l'egardait plus particulièrement, illuminaient leur salle et donnaient au public la représentation de quelqu'une de ses immortelles tragédies. L'an passé même, nous eûmes encore le plaisir, en applaudissant le Cid, de payer, à son étonnant auteur, le juste tribut d'admiration

DUS AUTS. 425

qu'il mérite. N 'aurions-nous pu, sans attenter à notre Constitution, sans manquer au respect que tout bon citoyen doit aux lois du Gouvernement, solenniser de même cette année la fête du grand Corneille? Je suis d'autant plus porté à le croire, que cette espèce de solennité, circonscrite, pour ainsi dire, à l'enceinte du spectacle, n'offrait à l'extérieur aucun appareil, aucune pompe qui pût déranger l'ordre public. La fête du génie dramatique, célébrée dans son propre sanctuaire, n'avait rien de commun, ni pour le lieu, ni pour la forme, avec celle que les chrétiens célèbrent dans leurs temples, en l'honneur de l'apôtre dont Corneille portait le nom... Que dis-je?... En honorant la mémoire de ce poète sublime, c'était fêter le précurseur de la liberté. La révolution, loin d'être un obstacle b. notre hommage, nous fournit au contraire un motif de plus, puisque loin de diminuer notre estime pour cet homme célèbre, elle lui donne un nouveau droit à notre admiration. Je n'ai garde d'entreprendre ici son éloge. Cette tâche, bien supérieure à mes forces, était réservée à la plume de Fontenelle, dont la naissance honore aussi notre ville. Sans rien ajouter à ce qu'en a dit cet aimable écrivain, je me contenterai d'observer que la sublimité du génie de Corneille devait avoir une grande influence sur le caractère de sa nation et lui donner plus d'énergie et de grandeur, si la politique de Richelieu n'eût prévenu cet heureux effet. Ce père immortel de la tragédie semble s'être rendu familier le grand caractère des Romains, chez lesquels il a choisi la plupart de ses héros. En un mot, il a plus l'air d'appartenir à un Etat républicain qu'à un gouvernement monarchique.

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« Cependant je sens que mon enthousiasme pour ce favori de Welporaène m'entraîne malgré moi et m'éloigne de mon objet, auquel je me hâte de revenir. Il me semble que l'on pourrait concilier l'obligation de suivre le nouveau calendrier avec celle d'honorer un grand homme , le respect dû aux lois avec celui que nous devons h sa mémoire. Ne serait-il j)as possible, par exemple, pour perpétuer annuellement, dans notre cité surtout, l'hommage que mérite notre illustre compatriote, d'assigner un jour spécialement consacré à remplir au théâtre, comme par le passé, ce devoir solennel et respectable? Ce jour serait, par exemple, celui qui, dans le nouveau style, correspond au 6 juin de l'ancien calendrier, jour à jamais célèbre, à jamais méuiorable, qui fut comme l'aurore du plus beau siècle de la scène française.

« L'oubli, ou peut-être la crainte prudente des artistes du Théâtre -des-Arts, m'a obligé de traiter à la hâte un sujet qui demandait sans doute plus de soin et de correction ; mais , comme le principal mérite de ces sortes d'écrits est l'à-propos, je m'empresse de vous communiquer sur-le-champ, et comme en impromptu, cette idée conçue à la vérité un peu trop tard pour qu'elle puisse se réaliser cette année , mais qu'on pourrait peut-être adopter pour les années suivantes. Au reste, j'ai cru, en la mettant au jour, acquitter ma part de la dette sacrée qui nous lie au plus illustre de nos compatriotes. Quelqu'opinion qu'on puisse avoir de ma démarche et quelqu'en puisse être l'effet, j'espère qu'on me saura gré de l'intention en faveur de celui qui en est l'objet.

« Salut, etc.

(( D. L. , de Rouen. »

Cette lettre, — qui n'a pas besoin de commentaires, — était perdue pour la génération actuelle ; nous avons eu un plaisir infini à la retrouver et h la reproduire.

Une compagnie, composée de Bligny, Patu et Ledreux, ce dernier étant directeur en litre, s'est substituée à Bruno, Montereau et G'", qui avaient tout-à-coup quitté Rouen, sans payer leur dettes (1). Les trois nouveaux associés possédaient les deux théâtres comme leurs devanciers et avaient un régisseur général du nom de Delliorraes. On commença par tenir fermé le Théâtre-des-Arts sous prétexte de former la troupe. Le théâtre de la République, au contraire, n'a interrompu ses représentations qu'à partir du 6 fructidor an VI (23 août 1798) ; à cette date précisément, le grand théâtre s'ouvrait pour la troisième fois depuis sept mois à peine.

L'ouverture du 6 fructidor a été très-brillante ; on avait huit artistes du théâtre du Vaudeville de Paris : les citoyens Henry, Duchaume,Carpentier, Legendre et Révol, et les citoyennes Blosseville, Duchaume et Thubé, qui jouèrent dans cette soirée :

lo La première représentation de V Hommage du petit

(1) Ledreux était beau-frère de Montereau.

Vaudeville au grand Corneille, prologue en prose el en vaudevilles.

2» Le Faucon, vaudeville ;

o» Le Cordonnier allemand, vaudeville en un acte qui présente le raême sujet que l'opéra- comique les Souliers mordorés.

Le lendemain et les jours suivants, ces artistes, réunis à Rouen sous la surveillance de deux hommes de lettres, Piis et Barré, jouissant alors d'un certain renom, ont complété successivement leur répertoire spécial par :

Le Moîilin de Sans-Souci, vaudeville retraçant l'anecdote si connue de Frédéric, roi de Prusse.

La Gageure inutile, vaudeville.

La Revanche forcée.

Les Plaisirs de l'hospitalité.

La Danse interrompue.

Le 10 fructidor, pour la fête de la vieillesse, spectacle brillant, illumination de la salle, — la Matrone d'Ephèse, — les Plaisirs de l'hospitalité, — la première représentation de la Fin du monde, ou la Comète, comédie-parade en un acte. — L'administration municipale, accompagnée d'un détachement de la garde nationale et de la musique militaire, a conduit les vieillards à cette représentation, où ils ont occupé, selon l'expression consacrée, une place très-dislinguée, c'est-à-dire la loge du milieu ornée de feuillage. L'administration municipale s'est mise dans les deux loges voisines. Vieillards et administrateurs ont été accueillis, à leur entrée dans la salle, par les témoignages de la plus flatteuse satisfaction. A l'issue du spectacle, les héros de la fête ont été reconduits à leur domicile.

DES ARTS. i2!l

Après le départ des artistes parisiens, le répertoire courant a été repris. Ainsi, celui de la tragédie a fourni ■Alzire, Tancrèdc, Zaïre, etc., et celui de la comédie et du drame :

U Amant bourru. La Jeune Indienne.

Les Châteaux en Espagne. Le 31édecm malgré lui.

Le Consentement forcé. Médiocre et Rampant.

UEcole des Pères. Le Père de famille.

Les Etourdis. Le Sourd, ou V Auberge

La Femme jalouse. pleine.

La Folle journée. La Surprise de l'Amoiir

Le Français à Londres, français.

Le Glorieux. Le Vieux célibataire.

L'Heureuse erreur.

Pour l'opéra, nous retrouvons : Alexis et Justine, les Deux Chasseurs et la Laitière, \es Deux petits Savoyards, Nina, le Prisonnier, le Secret, Raoul Barbe-Bleue, le Devin de Village, etc. , etc.

Nous n'accorderons une mention particulière qu'à un petit nombre d'ouvrages ; les voici :

Le Dissipateur, comédie dans laquelle la citoyenne Dufresnoy a fait son premier début par le rôle de Cidalise.

La Feinte par amour, comédie. La même actrice y a débuté par le rôle de Mélite.

La Jeunesse de Richelieu, ou le Lovelace français, comédie de Monvel et Duval. Première représentation au commencement de frimaire an VIL

La Maison isolée, ou le Vieillard des Vosges, opéra en deux actes, de Marsollier et Dalayrac. Première représentation en fructidor an VI. Evrard le vieillard des

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Vosges était personnifié par Diicaire , Charles le jeune soldat par Dubian, Zozo le valet niais et poltron par Richard, et Glaire par la citoyenne Saint-Léger.

Le Mariage de Scarron, vaudeville en un acte, par Barré, Radet et Desfontaines, joué en fructidor an VL

Zelia, opéra (reprise).

Une représentation, donnée le 12 brumaire an VII, au profil des deux hospices de Rouen, a offert plus d'un genre d'attraits ; elle se composait de :

1° Le Vieux Célibataire, comédie en cinq actes ;

2° L'ouverture du Jeune Henry (Mehul), exécutée par l'orchestre ;

?>" Lq Devin de village, paroles et musique de J.-J. Rousseau ;

h" Un ballet, dans lequel les citoyens Vestris, Orner et les citoyennes Chevigny et Monroe, artistes du Théâtre des-Arts de Paris, ont dansé les principales entrées.

Une autre représentation au bénéfice des hospices a produit, le 12 frimaire, la somme de 36Zj fr. 35 c.

Le 26 frimaire, un spectacle composé de Zaïre et du Sourd, ou V Auberge pleine a été l'occasion d'une critique en forme de lettre dialoguée, qui eût eu beaucoup plus de prix si l'auteur avait nommé l'artiste qui faisait le confident d'Orosmane (1). Nous la reproduisons néanmoins, parce qu'elle renferme quelques piquants détails :

« Rouen, le 27 frimaire an VII.

« Citoyen,

« J'ai assisté hier à la représentation de Zaïre et du

Sourd, et je vous avoue que je n'ai pu me défendre

(1) Il devait être question de Vacteur Belleval.

df:s ahts. 131

de quelque liuraeur, malgré les larmes que Lusignan m'a fait répandre. Pourquoi , ai -je dit i\ un de mes voisins, a-t-on l'air de plaisanter, de bafouer même le confident d'Orosmane? Est-ce h raison de sa coiffure, qui, à la vérité, ne lui est pas avantageuse? — Non, citoyen. — Pèche-t-ilparl'intelligence? — Non, citoyen. — A-t-il l'habitude trop commune h présent de tronquer, de mutiler les vers? — Non, il n'est peut-être pas d'artiste dont la diction soit plus pure et la mémoire plus fidèle. — Quel est donc le reproche qu'on lui fait? — De ne pas crier aussi fort que son maître. — Mais c'est alors qu'il serait vraiment ridicule, si, oubliant qu'il n'est qu'un personnage secondaire, il donnait à sa voix et à son maintien une importance qui aurait l'air de singer le personnage principal et nuirait h l'effet du tableau. — Vous avez raison, mais il parle trop naturellement, et le goût du chant s'est tellement répandu, que dans la tragédie et la comédie même, on n'applaudit que ceux qui chantent. — Ahl je n'ai plus rien à dire, et sans doute il est souvent exposé aux désagréments qu'il éprouve aujourd'hui? — Pardonnez-moi, je l'ai vu remplir, à la satisfaction du public , les rôles d'Ulysse dans Iphigénie, de Narcisse dans Britannicus , rôles très-difficiles et qui demandent une profonde intelligence. Je l'ai vu justement applaudi dans les personnages du philosophe marié , du comte d'Olban, du mari de la femme jalouse, du raisonneur du Tartufe. Quant au vieux célibataire, il n'est qu'une seule voix sur son compte, c'est qu'il le joue avec une perfection rare. — Et il déplaît dans Corasmin ? — Le malheur de cet artiste est de n'avoir pas les leviers nécessaires pour émouvoir fortement une certaine partie de spectav

teurs; mais ceux qui ont encore du goût et de la sensibilité s'accordent à lui trouver de la vérité, de la décence, de la noblesse et un ton de bonne société. — Et il déplaît dans Gorasmin ? — Peut-être n'est-ce pas sans raison ; ce qui fait disparaître ses avantages, c'est son excessive complaisance, qui peut fort bien le rendre agréable à ses camarades , mais qui lui nuit infiniment dans l'esprit de ceux qui ne veulent point apprécier les sacrifices de l'amour-propre.

« La toile se leva pour la seconde pièce, et la gaîté franche et comique de Danières me rendit toute ma bonne humeur. L »

L'amateur qui a écrit les lignes précédentes prenait bien mal son temps pour s'occuper avec tant de soin du jeu des acteurs. En effet, la direction Bligny, Palu et Ledreux périclitait. Finissant aussi mal que la précédente, elle a fermé le Théâtre-des-Arts le 1er nivôse an VII (21 décembre 1798).

Formée depuis moins de quatre mois, la troupe se dispersa. Quelques artistes restèrent à Rouen, par exemple Calland, Belleval, Joigny, Mi'e Lequien, etc.; ils s'engagèrent au théâtre de la République, et y donnèrent des pièces du grand répertoire. C'était, comme on disait alors, Euterpe donnant l'hospitalité h ses deux sœurs, Thalie et Melpomène. Le second théâtre de Rouen, depuis le commencement de la direction Ledreux et C'%"n'était ouvert que très-rarement. Il ne faisait pas ses frais. Après l'événement du 21 décembre, on y joua plus souvent elles spectateurs devinrent plus nombreux. Il ne tarda pas du reste à passer dans de nouvelles mains, dans celles d'un vnoniraé Dugrand, qui était probablement l'ex-acteur du

Df:S ARTS. 43.?

tliéâtre de l'Odéon de Paris et du Théâtre-des-Arls de Rouen, et plus probablement encore un homme de paille. Pour le dire en un mot, dépuis la chute de Cabousse les deux théâtres étaient au pillage.

Revenons au Théâtre-des-Arts. A la date du 1er nivôse an VII, le jour même oii la salle devait ne pas être ouverte le soir, se place une pièce officielle que nous transcrivons sans en rien retrancher :

« Le commissaire du directoire près l'administration municipale de Rouen, informé de l'abandon de la direction du Théâtre-des-Arts de la part des citoyens Bligny, Patu et Ledreux,

« Considérant que l'intérêt de la sûreté publique exige l'ouverture d'une salle de spectacle dans une commune populeuse, et que la police n'aurait pas tous les moyens de surveillance si les théâtres étaient fermés;

« Considérant que la vente du terrain sur lequel la salle a été bâtie n'a été consentie qu'à la condition de voir la salle de spectacle ouverte sans interruption ;

« Considérant que le dixième, accordé par la loi pour les pauvres des communes où des salles de spectacles sont ouvertes, doit engager l'autorilé administrative à empêcher la fermeture du Théâtre-des-Arts, particulièrement à une époque rigoureuse de l'hiver et oii le commerce est en souiïrance;

■',U rHEATKb:

(( Invite et requiert en tant que besoin le propriétaire du Théàtre-des-Arts, ceux des décorations et tout intéressé quelconque à faire jouer la réunion d'artistes attachés à ce théâtre, en prenant entre eux tels moyens conciliatoires quant à leurs intérêts respectifs et sans entendre vouloir y préjudicier;

<( Dans le cas où des difficultés s'élèveraient, ils sont pareillement engagés, en attendant que l'autorité compétente en décide, à laisser représenter les acteurs qui pourraient, du consentement des parties, prendre tel parti qu'il conviendrait pour le partage de la recette ;

«Sans prétendre influencer et favoriser l'un des intéressés au préjudice des autres, vu que la réunion des acteurs dans la salle, sous la surveillance des intéressés ou leurs fondés de pouvoirs et des officiers de police, ne peut léser aucun intérêt, ils sont autorisés à s'assembler à l'endroit et à l'heure que l'on conviendra désigner, a

Fort de cette invitation, un des intéressés s'empressa de faire imprimer, le 2 nivôse, des billets d'annonce de spectacle pour le lendemain ; ils étaient ainsi conçus :

« Sous l'autorité et du consentement des corps constitués,

« Au profit des artistes provisoirement réunis,

(( On jouera :

« Le Sourd, ou V Auberge 'pleine, comédie en trois actes et en prose, de Desforges.

(( Le Vieillard des Vosges, ou la Maison isolée, opéra en deux actes et en prose, de Marsollier et Dalayrac.

« Le Somnambule, comédie en un acte et en prose, de Pont-de-Vesle. »

Mais cette annonce fut décommandée et la représentation n'eut pas lieu.

On ne saurait imaginer un chaos plus impénétrable que celui dans lequel était tombée la question théâtrale à Rouen ; les deux théâtres, livrés h la fois aux combinaisons astucieuses d'industriels d'une probité douteuse, des cessions partielles, tantôt réelles, tantôt simulées, des ventes faites par les maris au nom de leurs femmes, procès sur procès, faillites sur faillites, etc., rien ne manquait pour compliquer les choses. Dans les dettes de Gabousse, il s'en trouvait d'anciennes qui remontaient jusqu'à Mole. Les créanciers de cette faillite justifiaient d'un déficit de 276,000 fr. , dont un jugement obtenu par eux avait réglé le paiement par 95 fr. à chaque représentation pendant huit ans.

L'administration municipale de la commune de Rouen recevait, le 3 nivôse an VII, trois pétitions issues de trois ordres d'intérêts bien opposés.

D'abord, la femme Montereau exposait qu'elle avait fait originairement l'acquisition du spectacle des Arts avec la citoyenne Rruno ; que cet achat avait été fait du consentement des syndics des créanciers du citoyen Cabousse, qui exigèrent, pour éteindre leurs créances: 1» que l'on donnât le droit de prélever, chaque jour, sur la recette 95 fr. ; 2° qu'on accordât h chaque possesseur d'une action de 2,000 ou 3,000 fr. la liberté d'entrer librement au spectacle.

« Les créanciers de Cabousse, disait-elle, ont tenu à ces conditions et elle s'était donc bientôt trouvée à découvert de /i2,000 fr.

a Elle avait cédé ses droits au citoyen Rligny ; mais.

43fi TIIEATIIE

instruite que Bligny voulait céder le bénéfice du bail qu'il tenait d'elle, elle avait réclamé la préférence, de sorte qu'à, partir du 1"" nivôse an VII, Bligny lui avait rétrocédé le restant de jouissance du bail.

(t Elle priait donc l'administration municipale de la laisser régler librement sa fortune et ses intérêts comme elle le croirait convenable. Il était, en effet, impossible d'accorder aux artistes le droit de jouer à leur bénéfice; ce serait porter atteinte à sa propriété ; n'élait-elle pas d'ailleurs chargée de payer les créanciers de Cabousse ? n'était-elle pas engagée avec eux? Il ne lui resterait aucun moyen de faire face à environ ^400,000 liv. d'obligations qui pesaient sur elle, à cause de l'entreprise des spectacles de la commune de Rouen. »

De son côté, le commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de la commune de Rouen alléguait :

Que la salle avait été construite sur un terrain appartenant à la ville, aliéné sous la condition qu'on y donnerait quatre représentations par semaine ;

Que l'intérêt des indigents exigeait la réouverture du Théâtre-des-Arls ;

Qu'enfin la police s'exerçait plus facilement et avec plus de sûreté dans un spectacle que dans les autres lieux.

La fenniie Montereau (ou plutôt son mari, homme insolvable que l'opinion publique accusait d'indélicatesse) répondait :

('. Que les années précédentes on avait joué tous les jours; on pouvait donc actuellement tolérer une trêve de quelques jours h l'occasion d'un changement de direction;

« Que la loi faite en faveur des indigents ne forçait pas

ù ne jamais fermer le théâtre pendant quelques jours pour s'organiser;

« Que jusqu'à ce jour enfin la surveillance de la police avait pu s'exercer de la manière accoutumée, puisqu'il n'y avait pas encore eu d'interruption au spectacle de la République, qui ne tarderait pas à être organisé. »

La seconde pétition du 3 nivôse était adressée au citoyen Caudron , commissaire du pouvoir exécutif près l'administration municipale de Rouen, par les artistes du Théàtre-des-Arts. Ils étaient livrés, disaient-ils, à une troupe d'intrigants qui se passaient successivement le loyer de la salie et accumulaient faillite sur faillite. Ils demandaient l'ouverture de la salle dans l'intérêt de la commune, dans l'intérêt des pauvres, dans l'intérêt des artistes.

« Vous avez, ajoutaient-ils, la surveillance immédiate (( du spectacle, vous avez donc le droit de le faire ouvrir « ou de le faire fermer suivant l'intérêt de la commune « que vous administrez, sauf aux tribunaux à prononcer « sur les actes judiciaires. Mais vous avez le droit de de- « mander un spectacle au propriétaire de la salle, surtout « quand vous avez des raisons plus que suffisantes pour « soupçonner la bonne foi des entrepreneurs.

« 3 Nivôse an Vil.

Pour tous les artistes, Pinel, Dulaire. »

L'administration municipale recevait enfin le même jour, 3 nivôse, une troisième demande qui n'est pas moins intéressante. Elle était signée de Champagne-Demoute, l'ex-associé de Rruno et de Montereau, auquel il était dû, dans cette affaire, 53,800 liv. et qui se trouvait, avec la

438 THÉATIŒ

femme Montereau, responsable de toutes les dettes de la grande faillite. Il avertissait les citoyens administrateurs de la municipalité de Rouen que sa femme, — toujours les femmes, — était entrée en jouissance de la location du Théâlre-des-Arts le !««• nivôse an VII. En effet, le citoyen Bligny, agent de change à Paris, leur avait proposé, à lui et h sa femme, au mois de thermidor précédent, de prendre l'exploitation du Théâtre-des-Arts à condition de payer les créanciers de Cabousse, les artistes, l'imprimeur Ferrand, Bruno, ci-devant directeur (1), Montereau (2), la citoyenne Montereau (3), etc., etc. Le pétitionnaire demandait qu'on ne le forçât pas à autoriser les acteurs en société du Théàtre-des-Arts à jouer pour leur compte ; irait-on conserver cette troupe qui ne pouvait faire ses frais ? Il allait d'ailleurs s'entendre avec le directeur du théâtre de la République pour mettre les deux théâtres en activité. « Que les artistes du Théâtre-des- Arts, disait-il en terminant, se contentent de donner deux ou trois représentations pour leur compte, exemptes de la rétribution des 95 fr. et avec la suppression des entrées gratis des actionnaires ; cela aidera beaucoup les plus malheureux ; faire plus, ce serait le ruiner lui et sa femme. »

Dans une lettre que les artistes du Théâtre-des-Arls ont adressée le 7 nivôse au juge-de-paix, officier de police judiciaire, ils ont dépeint énergiquement la situation; ils étaient, disaient-ils, victimes de deux banqueroutes

(1) A savoir: 6,000 fr.

(2) 800 fr. pour déboursés.

(3) Une rente annuelle de 1,.%0 fr.

DES AUTS. 439

frauduleuses. Montereau, qui faisait partie de la première société, était beau-frère de Ledreux, qui se trouvait dans la seconde; c'était une famille d'intrigants se passant le loyer de la salle. La femme Montereau paraissait ne vouloir ouvrir que le théâtre de la République, qu'elle remetlait aux mains d'un nommé Saint-Aubin , parent de Ledreux. Quant à Montereau, poursuivi à la fois par les créanciers de Cabousse, par les artistes et les propriétaires de la salle, il voyait sans déplaisir les scellés apposés sur les divers magasins, parce qu'ainsi l'affaire traînait en longueur et cet état de choses empêchait d'arriver un directeur habile et solvable que l'on savait avoir des vues sur le théâtre de Rouen.

Tous ces tiraillements se prolongeant, les spectacles à Rouen furent très-peu suivis; on ne joua presque jamais au Théâtre-des-Arts pendant les mois de nivôse et de pluviôse. Ainsi, pour nivôse, les droits d'auteur ne s'élevèrent pas au-delà de 2/j liv. H s. pour le grand théâtre, ni de ko liv. 10 s. pour l'autre; total : 68 liv. h s., tandis que pour frimaire ils avaient encore été, pour le Théâtre-des-Arts, de 361 liv. 10 s. et, pour le théâtre de la République, de 67 liv. l/j s. ; total : Zj29 liv. h s. — En brumaire, les deux sommes formaient 603 liv. 19 s. 6 d.; en vendémiaire, on avait fait 513 liv. 9 s. 6 d. d'une part, 92 liv. 12 s. 6 d. de l'autre ; total : 606 liv. 2 s.

Pendant le mois de pluviôse, on n'a joué que deux fois au Théâtre-des-Arts ; la troupe d'opéra étant dispersée, ce genre était complètement supprimé.

En ventôse, nous ne savons même pas que cette salle ait été ouverte une seule fois.

iiO THEATRE

A la fin du mois de ventôsa an VII, commence une phase nouvelle de cette ténébreuse aiïaire ; l'aulorité supérieure intervient.

Le 25 ventôse, en effet, le ministre de l'intérieur adresse une longue lettre au commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale du département de la Seine- Inférieure, en réponse à une communication officielle par laquelle celui-ci l'avait informé (le 3 ventôse précédent) des débats élevés entre les directeurs du spectacle de Rouen, les propriétaires de la grande salle et les propriétaires des décors. Ces débats, dit le ministre, privent les habitants du plaisir du spectacle, laisse sans ouvrage un grand nombre d'ouvriers, enfin enlève aux hôpitaux un revenu annuel de 20 à 30,000 fr. On le prie de décider si l'autorité administrative locale peut ordonner, — malgré les actes divers passés entre les intéressés, — aux artistes qui restent de jouer sur le Théâtre-des-Arls, avec une recette séquestrée entre les mains d'un receveur nommé par elle. «Je pense, conclue-t-il, que l'adminis- (( tration du département et de la commune peuvent in- « tervenir comme médiatrices dans ces débals en prenant « toutes les précautions convenables pour ne préjudicier « aux intérêts d'aucun des intéressés, en ayant soin de '( ne point se charger elle-même d'une comptabilité qui « la rendrait responsable du bon ou du mauvais succès de « ces théâtres, en n'apportant enfin, dans cette média- « tion, que des vues patriotiques et désintéressées.

« François de Neufchateau. »

Le 27 ventôse, cette lettre a été signifiée au commissaire du canton de Rouen par le commissaire près le départe-

DES ARTS. 'tH

nienl, et une prompte solution eût été obtenue si les syndics el commissaires des créanciers unis du citoyen Gabousse n'eussent, de leur côté, signifié au commissaire du Directoire près l'administration municipale de Rouen qu'ils ne pouvaient, comme ce magistrat le désirait, permettre que l'on donnât, le 30 du mois de ventôse, une représentation sur le Théàtre-des-ArIs. Ceci, écrivaientils, ne dépendait pas d'eux. La salle et ses accessoires n'étaient pas encore h leur disposition. Le tout était sous la main de la justice, les scellés étaient sur les magasins, etc.

Le 30 germinal suivant, les propriétaires de la salle ont enjoint à ces mêmes syndics, en vertu d'un jugement du 17, d'ouvrir et faire jouer, sur le Tliéâtre-des-Arts, au plus tard le 10 floréal. En conséquence, les syndics de la faillite de Gabousse d'une part et les propriétaires des décorations, habillements et autres effets, composant le mobilier du Théâtre-des-Arts, de l'autre, ont signé, en faveur du citoyen Louis Michu le jeune, le consentement qu'ils avaient jusque-là refusé.

Voici enfin un extrait du registre des délibérations de l'administration municipale du canton de Rouen, séance du 4 floréal an VII de la République française, une et indivisible :

« L'administration municipale,

« Gonsidérant que la clôture de la salle du Théâtredes-Arts en cette commune compromet d'une manière sensible les intérêts des hospices et des indigents, au

profit desquels la loi du frimaire attribue le dixième

de la recette des spectacles ;

<( Considérant, en outre, qu'il devient chaque jour plus

intéressant pour la police que les représentations recommencent en celte salle ;

(( Que le contrat d'aliénation qui a été passé par l'ancien Hôtel-de-Ville, du terrain sur lequel elle est construite, porte comme clause expresse d'y faire élever une salle de spectacle ;

« Que cette interruption contrarie les vues du Gouvernement, qui considère les théâtres comme une institution utile à la propagation de l'esprit public et des mœurs, et prive en même temps le public d'un délassement qui contribue aux progrès des arts ;

« Considérant enfin que cette inlerruption, prolongée d'une manière qui révolte les honnêtes citoyens, paroit n'avoir pour cause que les manœuvres de l'astuce et de la chicane, et que le minisire de l'intérieur, par sa lettre du 25 ventôse dernier, déclare que les administrations peuvent entrer dans cette difficulté;

« Après avoir entendu le commissaire du Directoire exécutif,

(( Délibère :

(( Art. I. — Les propriétaires de la salle du Théâtredes-Arts seront requis d'ouvrir leur salle et d'y faire représenter en dedans le 10 de ce mois.

« Art. II. — Faute par eux de se conformer à ladite réquisition, l'administration leur déclare que le 11 elle fera dresser inventaire des meubles et décorations existants audit théâtre et représenter des ouvrages dramatiques, et au bénéfice de telle société d'artistes qui pourra se présenter.

« Art. III. — Lors du jugement définitif, l'administra-

lion remeltra la jouissance de la salle h. qui justice ordonnera. »

Deux jours après cette délibération, Louis Michu le jeune, artiste du théâtre des Italiens, à Paris, s'est engagé auprès de l'administration municipale h jouer aussitôt que la salle aurait été mise à sa disposition et s'est rendu passible de tous les événements prévus et imprévus.

La crise était donc terminée.

Le 7 floréal et jours suivants, les scellés ont été levés et l'inventaire a été dressé en présence des parties. Pour le dire en passant, il y avait à cette époque une grande quantité de magasins : deux rue du Petit-Salut, un à côté du Théâtre-des-Arts, deux rue Nationale, 9, un sur le foyer des artistes, un dans un grand foyer donnant sur la porte Grand-Pont (1), d'autres dans divers escaliers, notamment dans celui qui conduisait k la chambre du directeur, laquelle avait une vue sur le port ; enfin une foule d'armoires contenaient des accessoires et des pièces de théâtre.

L'enchaînement des documents que nous avons réunis pour l'histoire de la crise théâtrale qui a régné après la direction Cabousse nous a forcé de négliger ce qui con-

(1) 11 ne s'agit pas ici du grand foyer destiné actuellement au public des premières places.

cerne les fêles nationales. Il est temps de combler cette lacune.

Pendant la fête de la souveraineté du peuple, célébrée au Ghamp-de-Mars de Rouen, le 30 ventôse an VI (20 mars 1798), les musiciens des deux théâtres ont exécuté une ouverture à grand orchestre qui a été suivie d'un roulement de tambours. Quelques instants après, les acteurs et les musiciens ont fait retentir les airs d'un hymne à la Liberté, en grand chœur.

La fête de la vieillesse, célébrée en l'an VI, le 10 fructidor comme d'usage, s'est terminée par une très-brillante représentation au Théâtre-des-Arts (1); mais il paraît qu'il s'en est peu fallu qu'elle manquât de toute la pompe de circonstance. Voici une lettre qui en fait foi :

« Le. ministre de l'intérieur au président de l'administration municipale du canton de Rouen.

« Paris, le 25 vendémiaire an VII de la République française une et indivisible.

« Citoyen, j'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée le 3 fructidor dernier pour m'informer de la crainte que vous aviez que l'administration municipale que vous présidez n'éprouvât de la part du directeur du spectacle de Rouen quelque désagrément lorsqu'elle se serait présentée pour y conduire les vieillards couronnés k la fête du 10, soit en refusant de placer la municipalité dans la loge qu'elle avait coutume d'occuper, soit en lui assignant une place peu convenable aux magistrats du peuple, vous me demandez à cette occasion si l'administration municipale

(1) Voir page -4^28.

L)i:.S ARTS. 44-i

qui, par les lois, esl chargée de la police des spectacles n'a pas le droit de choisir une loge. Il est bien constant que pour exercer la surveillance dont elles sont chargées, les administrations municipales doivent y occuper une place distinguée , autrement comment pourraient-elles exercer cette surveillance? Ainsi l'administration municipale de Rouen doit avoir une place au théâtre qu'elk surveille. Quoique la loi ne se soit pas formellement expliquée à cet égard, dans toutes les communes où il y a spectacle, les directeurs se sont tous empressés d'olTrir aux administrations municipales une loge. Celui du théâtre de Rouen ne peut donc se refuser à en accorder une au choix de l'administration raimicipale, mais comme la loge que l'administration a précédemment occupée est louée à des officiers de la garnison, il serait contraire à la justice et à l'intérêt de l'entrepreneur d'exiger qu'il la leur retirât avant l'expiration du terme pour lequel elle est louée, mais l'administration peut le prévenir que quand ce terme sera expiré, elle est dans l'intention d'occuper cette loge ; cette invitation sans doute ne sera pas sans effet. En attendant, l'administration municipale peut lui demander d'être placée d'une manière convenable.

« Citoyen, si je n'ai répondu qu'aujourd'hui, c'est que votre lettre ne m'est parvenue qu'après la fête pour laquelle vous désiriez particulièrement que je vous fisse une réponse, mais je pense que quoique tardive, elle pourrait peut-être vous servir de régulateur dans une autre occasion.

« Salut et fraternité.

« François de Neufchateau. »

i4(i rilÉATKL

Le !•;• vendémiaire an Vil (22 septembre 1798), Rouen fêtait l'anniversaire de la fondation de la République française. Le cortège, revenant du Champ-de-Mars par le port et la rue Grand-Pont, est entré dans le temple sur la place de la République; sous ses voûtes a été exécuté, par les pensionnaires des deux théâtres, un concert vocal et instrumental composé ainsi qu'il suit :

lo L'orgue a exécuté une ouverture ;

2° Hymne à l'Eternel, par les chanteurs et les symphonistes ;

3o La Rataille de Jemmapes ;

k° Second morceau d'orgue ;

5» Une symphonie à grand orchestre;

6° Le chant de guerre contre les Anglais ;

7° L'orgue a exécuté une sortie.

L'anniversaire de la mort du dernier roi a été, suivant la coutume, l'occasion d'une fête organisée avec les plus grands soins. Dès le 12 nivôse an Vil, l'administration centrale du département de la Seine-Inférieure a pris un arrêté concernant la fête du 2 pluviôse suivant. On y lisait :

(( Art. X. — Ce même jour, 2 pluviôse, les entrepre- « neurs des spectacles sont iavilés et en tant que besoin (( requis à faire représenter des pièces républicaines, telles (( que Brutus, Epicharis, Guillaume Tell, Caïus Grac- « chus et autres. »

On sait que le Théâtre-des-Arts, à cette époque, ne jouait que très-rarement. Le théâtre de la République, dirigé par Martin, a donné Brutus, tragédie en cinq actes de Voltaire.

Dans le temple décadaire où la fête a été célébrée, le

DEÏ5 AKÏS. 447

corps de musique du Théâtre-des-Arts, sous la direction de Cabousse, l'ex- directeur, chef de musique (1), a exécuté plusieurs morceaux, et Fleury, artiste du théâtre, accompagné par l'orchestre , a chanté V Invocation à l'Eternel, ode approuvée par l'administration centrale. Les paroles étaient du citoyen Formage, professeur de langues anciennes à l'école centrale, la musique du citoyen Thiémé, artiste de Rouen fort distingué. Elle était ainsi conçue :

0 père des humains, seul maître de la terre! Du ciel, où fa bonté sourit à nos exploits. Regarde un peuple armé du glaive de la guerre Pour imposer silence 'a la ligue des rois.

Lorsque la main posa les fondements du monde. L'homme reçut de toi, pour don, la liberté. Ce bien de tous les biens est la source féconde ; Mais l'homme s'ennuya de sa félicité.

11 méconnut les droits qu'il tient de la nature. Son front s'humilia sous le joug des tyrans. Homme ingrat ! devais- tu faire à Dieu cette injure Et, las de ses faveurs, en priver tes enfants ?

La France a reconquis un auguste héritage. Elle a brisé ses fers, elle a repris son rang : Conserve-lui, grand Dieu, l'honorable apanage Que ses vaillants guerriers ont payé de leur sang.

Qu'à ta voix, affranchi de la griffe inhumaine. Du monstre dont la rage ensanglante les flots, L'océan roule en paix son eau républicaine. Fier d'avoir pour vengeur un peuple de héros !

(1) Chef d'orchestre.

448 riIEATKE

Qu'un sentiment commun, l'amour de la patrie, Echauffe tous les cœurs en un seul confondus! Que les arts triomphants couronnent le génie! Que les talents heureux embrassent les vertus !

0 Dieu, nous t'invoquons! daigne la main propice

Effacer de nos maux le triste souvenir !

Ou s'il faut que jamais la liberté périsse,

Avec elle, grand Dieu, permels-nous de mourir !

A la fin de la cérémonie, un roulement de tambours a été le signal de l'exécution, par le corps des musiciens du Théâtre-des-Arts, de V Hymne des MarseiUms, chantée par les artistes du même théâtre.

Notons pour mémoire que, par arrêté du Directoire exécutif, à la date du 23 pluviôse an VII, la fête de la souveraineté du peuple a été célébrée, le 30 venlôse suivant, dans toutes les communes de la république française, et que le soir les théâtres, en vertu de l'art. 10 du même arrêté, ont retenti de chants patriotiques et n'ont offert que des spectacles propres à inspirer l'horreur du royalisme et de l'anarchie.

La fêle de la jeunesse, le 10 germinal an VII (30 mars 1799), a eu son programme spécial, dans lequel, toutefois, nous retrouvons un article dont la rédaction a déjà été précédemment l'objet d'une observation (1) : « Art. VII. Les musiciens de la garde nationale, les artistes et amateurs sont invites à contribuer à la solennité de cette fête. »

Quant aux fêtes décadaires, une circulaire adressée le

(1) Voir pages 383 et 400.

26 frimaire an VII, par le niinislre de la police générale de la République aux administrations centrales et municipales et aux commissaires du Directoire exécutif placés près d'elles, en dit plus — beaucoup plus — que nous ne pourrions le faire. On y lit :

« Après avoir indiqué de quelle manière la garde nationale sédentaire doit contribuer à la célébration des fêtes décadaires, il me reste à cet égard à vous rappeler et vous recommander un objet bien important, je veux parler des jeux scéniques.

« La loi du Ih août 1793 (vieux style) autorise les administrations à diriger les spectacles et à y faire représenter les pièces les plus propres h former l'esprit public et il développer l'énergie républicaine.

« Vous veillerez, sans doute, à ce qu'un aussi puissant moyen ne soit pas négligé et à ce que les impressions favorables à la liberté et à la République qu'auront produites les fêtes décadaires ne soient pas rapidement détruites par des impressions contraires, et que le brûlant enthousiasme qu'inspire le récit des actions héroïques et des traits de dévoûment civique, loin d'aller s'éteindre dans les spectacles au profit de la honteuse superstition, de la royauté et des principes les plus méprisables, y trouve un nouvel aliment, et que les théâtres, qui, dans aucun temps, ne doivent rien offrir de contraire à la morale et au républicanisme , soient particulièrement et exclusivement consacrés les décadis h. la liberté, par les airs chéris de la victoire et par la représentation des pièces républicaines. »

Ce langage n'a rien qui puisse étonner à une époque I. 29

450 THÉATRF<:

où le niinislre de Tiiilérieur donnait encore h la fête du 2 pluviôse le nom de célébration de l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français.

Trois incidents, qui n'ont pu trouver leur place au milieu de tous ceux de la longue crise que nous venons de parcourir, doivent former ici un dernier chapitre.

Le H prairial an VI, le commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de Rouen écrivait au citoyen Noël, rédacteur du Journal de lîouen :

(( Vous reconnaissez, citoyen, combien il est important que les théâtres soient l'école des mœurs ; l'administration municipale, pénétrée de ce principe, a exigé du citoyen Demarthe, artiste du Théâtre-des-Arts, une réparation authentique, vu sa conduite répréhensible, lorsqu'il a joué le rôle de Paul dans la pièce de Paul et Virginie, le 8 de ce mois.

« Comme il est essentiel que le public soit convaincu de l'intérêt que prend l'administration pour tout ce qui a rapport au maintien de la moralité et du respect que les artistes doivent aux spectateurs, je désire que vous rendiez publique, par la voie de votre journal , la réparation qui a été exigée du citoyen Demarthe, telle qu'elle a dû être prononcée.

« Salut et fraternité, Signé Gauduo^. »

Il nous a été impossible de savoir quelle avait été la conduite du citoyen Demarthe, mais voici le texte de la réparation qu'il a faite au public :

« Le 8 de ce mois, dans la représentation de Paul et Virginie, j'ai, dans l'exécution du rôle dont j'étais chargé, commis une faute qui a scandalisé les magistrats et le public.

(( Je vous prie de croire qu'il y a eu de ma part plutôt vivacité et irréflexion qu'intention de commettre un acte dont j'aurais à rougir, s'il eût été volontaire.

« Je promets d'être plus circonspect à l'avenir. »

Quelques jours après la représentation donnée au Théâtre-des-Arts, le 12 brumaire an VII, au bénéfice des hôpitaux (1), la direction Bligny, Patu et Ledreux envoya l'état des frais de cette soirée à l'administration municipale de Rouen, qui l'a transmis aux administrateurs des hospices. Ceux-ci ont répondu en ces termes :

« Du 23 brumaire an VU.

« Citoyens,

« Nous avons reçu la lettre que vous nous avez adressée le 19 de ce mois, à laquelle était joint l'état des frais de la représentation donnée au Théâtre-des-Arts, le 12 de ce mois, au profit des deux hospices de cette commune.

« Sans examiner si ces frais sont ou ne sont point exorbitants, nous soutenons que le produit total de cette représentation doit être appliqué au soulagement des hospices et versé dans la caisse du receveur, sans aucune déduction ni retenue des frais accasionnés par cette représentation, à l'exception cependant de ceux de garde et de lumières. A l'appui de notre

(I) Voir page 430

452 TilEATKE

opinion, nous allons remettre sous vos yeux deux clauses essentielles du contrat de fieffe faite par les maire et échevins de cette commune à divers citoyens y dénommés, des terrains et bâtiments alors appartenant à THôtel-de-Ville, faisant partie de l'emplacement de la Petite-Boucherie, sur lesquels ces citoyens ont fait construire la salle des spectacles, aujourd'hui désignée sous le nom de Théâtre-des-Arts. Ce contrat a été passé devant Vitecoq et son confrère, notaires à Rouen, en Tannée 1774 (15 mars) ; il est rédigé en divers articles ; nous allons copier lilléralement ceux cy-après :

« Article 8. Il sera donné chaque année, du consentement « de monseigneur le gouverneur, au profit des deux hôpitaux « de cette ville, dans le carême, à l'exception de la dernière « semaine des spectacles, les frais de garde et de lumières « prélevés, et tout abonnement cessant, deux représentations « dont les pièces et les jours seront au choix de monseigneur « le gouverneur sur la proposition qui lui en sera faite par « MM. les maire et échevins, desquelles deux représentations « le produit sera partagé également entre les deux hôpitaux.

« Article 9. Lesdits sieurs preneurs s'obligent d'employer « dans les baux qu'ils feront de ladite salle de spectacles les « conditions employées aux articles 7 et 8 cy-dessus, à peine « de tous dépens, dommages et intérêts. »

" A la simple lecture de ces deux articles, on trouvera sans doute notre opinion bien fondée; ce n'est point un acte de bienfaisance que l'entrepreneur des spectacles ou le locataire de la salle exerce en faveur des hôpitaux, en donnant à leur profit deux représentations par chaque année, c'est au contraire une dette qu'il acquitte, soit en son nom, soit en celui des propriétaires de la salle. Si le locataire n'en a point été chargé par son bail, aux termes de l'article 9 devant cité, c'est aux propriétaires à l'indemniser s'il veut exercer son recours contre eux. L'obligation de donner chaque année les deux représentations au profit des hospices est une redevance et une

soumission du bail à titre de fiefTe en sus, et sans aucune diminution du prix de ce bail. Elle peut et doit être assimilée aux soumissions ordinairement exprimées dans les baux, de faire tant de journées de maçonnerie, tant de journées de voyages avec un tel nombre de chevaux ; les fermiers qui exécutent ces sortes de soumissions ne viennent pas demander, en payant leurs fermages, à être remboursés des frais que Texécution de ces soumissions leur occasionne.

« Dans le contrat dont il s'agit, on a prévu ceux des frais occasionnés par ces deux représentations qui devraient être remboursés seuls, ce sont ceux de garde et de lumières seulement ; tous les autres doivent être à la charge du propriétaire de la salle ou de son locataire.

« Suivant Tétat des frais que vous nous avez fait passer et que nous vous remettons avec le bulletin de la recette dudit jour 12 de ce mois, nous ne trouverions à prélever sur le montant de cette recette par la direction du spectacle qu'une somme de 54 fr. qui nous paraît avoir été dépensée pour lumières, encore cette somme est-elle forcée; nous n'y remarquons point de frais de garde avec raison, ainsi il ne peut en être question.

« Voilà, citoyens, les observations que vous deviez attendre de notre zèle à défendre les intérêts des hospices dont vous nous avez confié l'administration; nous espérons que les jugeant bien fondées nous en obtiendrons par vos soins un résultat favorable. »

La question soulevée en l'an VII est revenue plusieurs fois depuis. Nous croyons donc pouvoir la réserver, en nous bornant h la reproduction que l'on vient de lire.

On sait dans quelle triste situation la chute de la direction Bligny,Palu et Ledreux avait laissé les deux théâtres de Rouen depuis le 1" nivôse an VII jusqu'à la réorgani-

sation par Michu (10 floréal suivant); on admirera, par conséquent, une annonce datée du 3 pluviôse et ainsi conçue :

« A vendre quatre abonnements d'entrée aux théâtres « de la République et des Arts, à la volonté du porteur, « lesquels ont commencé h courir du le»" du courant <( et finiront le 30 germinal prochain, dont trois pour « hommes et un pour femme.

(' S'adresser, pour en traiter avantageusement, au ci- « toyen Lefebvre, rue des Bons-Enfants, 53, au coin de « celle Etoupée, qui les a reçus en paiement de la direc- « tion des spectacles. »

Ah ! le bon billet qu*a La Châtre !

Direction Michii

Après la tourmente théâtrale, l'adrainislration municipale, malgré les prétentions opiniâtres de la dame Montereau, ne manqua pas de profiter des offres de Michu et lui confia la direction du Théâtre-des-Arts.

Directeur, Michu le jeune.

Régisseur, Michu aîné.

Année théâtrale 1799-1800.

Le théâtre a été ouvert le 10 floréal an VII (29 avril 1799). Ce jour-là, d'après l'ordre du commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Rouen, on a pris des mesures énergiques pour prévenir les événements que l'on craignait de la part de la malveillance, les entrepreneurs du théâtre de la République étant intéressés à ce que le Théâtre-des-Arts continuât à être fermé. Ainsi on a mis des commissaires de police à toutes les places de la salle : deux au parquet ; un aux premières loges ; deux aux secondes, avec deux gendarmes ; deux aux troisièmes, avec deux autres gendarmes ; un aux quatrièmes, encore avec deux gendarmes ; un au parterre, toujours avec deux gendarmes ; enfin un dixième commissaire chargé de surveiller partout.

4r>6 THÉÂTRE

La direction a eu soin de rappeler sur la scène du grand théâtre un certain nombre de sujets connus et aimés à Rouen, par la manière distinguée dont ils avaient exercé leur art, soit au Théàtre-des-Arts, soit au théâtre de la République ; c'est ainsi qu'elle a engagé :

Gaboiisse, chef d'orchestre (1).

Desfossés, haute-contre.

Fleury, basse-taille.

Tanquerelle, idem.

Ducaire, troisième basse, utilités.

Perce val, trial (et comique de comédie).

Saint-Fard, laruette.

M"" Pauline, première chanteuse.

Burger, première dugazon, les dugazon jeune, dugazon-corset, qui a débuté dans le rôle de Denise de l'Epreuve villageoise, Babet de Biaise et £abet, Virginie de Paul et Virginie, Justine A' Alexis et Justine.

Saint-Léger, dugazon,

Micaleff, duègne.

Fressinet, troisième dugazon, rôles travestis.

D'autre part pour les genres autres que l'opéra : Ménonval, financier.

Calland, premier comique de caractère, quelquefois

des niais.

Sidoni, amoureux.

Prin, comique.

(1) Chef d'or«hestre depuis près de vingt ans et ex-directeur du Théàtre-des-Arts.

DES AirrS. 457

MraesGuérin, rôles de mère.

Gonlier, soubrette.

Fressinet, utilités.

Les artistes nouveaux, chargés des emplois importants, étaient :

Joanny, premier rôle, qui a débuté dans Othello, ou le Maure de Venise, tragédie en cinq actes et en vers, dans la Femme jalouse et dans le Méchant, et qui a joué le Tartufe en prairial an VII.

Duplan, deuxième premier rôle.

Duval-Desroziers, plus connu sous le nom de Desroziers, père noble, qui a débuté dans Othello, la Femme jalouse, etc.

M°"* Verteuil, premier rôle, qui a débuté dans la Femme jalouse, le Méchant, etc.

Letellier, jeune première, dont les débuts ont eu lieu dans Othello, la Femme jalouse, le Méchant, les Jeux de l'Amour et du Hasard, etc.

Dubois, deuxième jeune première, amoureuse.

Toussaint, soubrette.

Julien, haute-contre.

M'"" Schreutzer, première chanteuse.

Cartigny, deuxième dugazon.

Goujet, rôles à baguettes, fées.

Enfin des rôles secondaires étaient remplis dans la comédie par: Delhorme, Grandfils, Baudoin, Montbrun,Thénard, Adam ; M"'* Cartigny (à cette époque, rien de plus commun que de voir le même artiste jouer l'opéra et la comédie). — Dans l'opéra par: Garnier, Delhorme, Lavio-

im THÉÂTRE

lette, Montbriui, Jules, Adam, Cambray, Fontaine; M""" Louise et les petites Montbnin.

A la tète de la troupe, et comme directeur et comme acteur, était Louis Michu le jeune, ex- artiste du Tliéàtre- Italien, haute-contred'un rare talent(l) ; il s'estfaitconnaîlre successivement dans les rôles de Paul de Paul et Virginie, de Biaise de Biaise et Babct, de Linval de la Fausse Magie, de Colin du Maréchal ferrant, d'Alexis d'Alexis et Justine. Il n'en fallait pas tant pour conquérir les faveurs du public, aussi Michu fut-il, dès les premiers jours, l'idole du parterre rouennais. Il obtint un succès égal dans les rôles d'Alcindor de la Belle Arsène, de Sargines de Sargines, de Félix de Félix, ou VEnfant trouvé, dans les Dettes, les Deux Avares, Lodoiska.

Michu a créé en outre le rôle de haute-contre dans les ouvrages suivants :

Adolphe et Clara, ou les Deux Prisonniers, opéra en un acte et en prose, de Marsollier et Dalayrac, dont la première représentation a eu lieu en messidor an VII. Michu jouait Adolphe, et M'ieBurger Clara. Un spectateur a composé, pour cette dernière, des vers que nous reproduisons ici, en respectant, comme il le mérite, le titre qui leur a été donné.

A la citoyenne Bwger, sur la manière plus qu'intéressante dont elle rend le rôle de Clara dans les Deux Prisonniers.

Quand pour éprouver un amour, Que troubla seule rétourderie,

(1) Michu était venu en représentation à Rouen, voir p. 410,

Votre oncle, hors de votre patrie,

Prétend fixer votre séjour,

Qui mieux que vous d'une âme tendre

Sait peindre les ardents regrets !

Il n'est pas de touchants effets

Que vos talents ne sachent rendre !

Prêts à tout vous sacrifier

Les cœurs, Clara, rendent les armes,

Le sort d'Adolphe a tant de charmes,

Qu'il se fait par nous envier.

Dans cet opéra, Gaspard, le geôlier du château de Limbourg, chante ce couplet qui mérite d'être lu :

Pour raccommoder deux époux Qui, dit-on, vivent mal ensemble, C'est en prison, sous mes verroux.

Qu'un même ordre ici les rassemble ; Si le remède était certain, Prenant pour exemple le nôtre.

Une moitié du genre humain, Ferait bientôt enfermer l'autre.

Clémentine, ou la Belle-Mère, opéra en un acte et en prose, par Vial, musique de Fay, artiste du théâtre Feydeau. Dès la première représentation, en ventôse an VIII, on a remarqué un beau solo de cor dans l'ouverture et la manière distinguée dont Michu et Tanquerelle interprétaient leur rôle. Cette première représentation était au bénéfice de M'ie Saint-Léger, la seconde a été au bénéfice de Tanquerelle.

Gulnare, ou V Esclave persanne, opéra en un acte et en prose, orné de son grand spectacle, de marches, d'une

4G0 THÉATKE

décoration nouvelle, de costumes neufs et de toute la pompe qu'il exige. Lors de la première représentation, en frimaire an VIII, Michu y obtint un véritable triomphe. Les auteurs sont Marsollier des Vivetières et Dalayrac.

Lisheth, opéra en trois actes et en prose, de Favières, musique de Grétry, orné de tout son spectacle et d'une décoration nouvelle. Première représentation en prairial an Vn. Acteurs principaux : Michu , Tanquerelle , Desfossés; Mmes Burger et Cartigny. — Ajoutons, en passant, que cet ouvrage a été joué, pendant le mois de vendémiaire an VIII, en présence de Favières.

h' Opéra-comique, opéra en un acte et en prose, paroles de Ségur le jeune et Dupaty, musique de Domenico- Della-Maria, élève de Paësiello. A la première représentation, en prairial an VII, Michu jouait le rôle d'Armand, Tanquerelle celui de l'oncle , la citoyenne Saint-Léger celui de Laure. On a surtout applaudi une romance finissant par ces deux jolis vers :

Aimer, c'est rêver le bonheur, Être aimé, c'est le bonheur même.

Ponce de Léon, opéra-bouffe en trois actes et en prose, orné de tout son spectacle, poème et musique de Berton. La première représentation a eu lieu en germinal an VIII, au bénéfice de Desfossés, avec Auguste et Théodore, ou les Deux Pages, comédie. Michu et Desfossés chantaient, l'un le rôle de Ponce, l'autre celui de Padille, son valet.

Roméo et Juliette, ou Tout pour l'Amour, opéra en trois actes et en prose, du Théâtre-Italien , par Monvel et Dalayrac, orné de tout son spectacle et de décorations nouvelles. A la première représentation, en vendémiaire

DKS ARTS. i()l

an VIII, Michu jouait le rôle de Roméo, Ducaire celui de Capulet, et M^e Schreutzer celui de Juliette. Autres acteurs : Desfossés, Percevai, Fleury, Saint-Fard, Lavioletle; M^e Micaleff, Goujet et la petite Joséphine Schreutzer, âgée de dix ans. Cette petite fille a chanté, avec un talent bien précoce, le coryphée du troisième acte, ce qui lui a valu une pièce de vers qui a été lue sur le théâtre le 28 vendémiaire. Voici les quatre derniers qui, par un chemin détourné, arrivaient, comme on le voit, â l'adresse de la première chanteuse, chargée du rôle de Juliette :

Euterpe n'eut jamais un accent plus flatteur ; Des filles d'Apollon es-tu la jeune sœur? On m'a dit en secret : Cupidon est son frère. Je n'en saurais douter en regardant ta mère.

LA POLITIQUE AU THÉÂTRE. — Après cettc infraction aux règles de notre marche habituelle, faite en mémoire de l'artiste-directeur, reprenons nos chapitres accoutumés et commençons par la politique.

On a fait relâche le 20 prairial an Vil (8 juin 1799), parce que cejour-làjàRouen, comme dans toute la France, a en lieu une cérémonie funèbre en mémoire des ministres français Bonnier et Roberjot, assassinés près de Rastadl par les hussards de l'Autriche. Chacun, h cette époque, a voulu payer son tribut d'indignation contre l'assassinat des plénipotentiaires. L'auteur de la Jievue de l'an VI, jouée à Paris, s'est empressé de mettre dans la bouche de l'amant un nouveau couplet. Il définit un tableau dans leciuel on doit voir l'espérance en perspective et il termine ainsi :

Air: Femmes, voulez-vous éprouver.

De nos ministres égorgés S'offre Timage ensanglantée; Les Français dans le deuil plongés !

Plus loin l'Europe épouvantée !

Je peints les regrets, la douleur Embrassant leur ombre plaintive ; Au second plan, je mets Fhorreur, Et- la vengeance en perspective.

Le général Buonaparte, à son retour d'Egypte, a débarqué le 17 vendémiaire an VIII, dans le port de Fréjus avec deux de ses lieutenants, Lannes et Mural elle savant Monge. Cette nouvelle a causé à Rouen une grande allégresse. Le 23 vendémiaire suivant (15 octobre 1799), les vers que nous donnons ci-après ont été lus sur le Théâtredes-Arts :

Français, célébrons par nos chants Le retour du fils de la Gloire ; Ce jour ramène dans nos camps Et Buonaparte et la Victoire.

Quels doux transports vont exciter Un peuple que la joie convie !

Partout on entendra chanter :

Honneur, amour à la patrie.

L'Autrichien, tombant sous nos coups, Trouve un tombeau dans l'Helvétie, Et l'Anglais, fuyant devant nous, Reçoit des fers en Batavie.

Puissent d'aussi brillants succès, En ranimant notre espérance, Dans nos champs ramener la paix Et les trésors de l'abondance.

Sept jours après, le 30 vendémiaire (22 octobre), la direction a fait représenter un divertissement de circonstance, en un acte et en prose, mêlé de vaudevilles, intitulé VHeureux retour. On y a remarqué ce couplet :

Air : Tôt, tôt, tôt, battez chaud.

Pour rendre h notre heureux public Le bonlieur qui lui fut ravi, Que chaque citoyen se pique De n'embrasser aucun parti.

Pour nous ramener Tabondance, Saisissons cet heureux instant, Et faisons tant, tant, tant, tant.

Que la concorde et la clémence Fassent dire à tous les Français :

Vivons en paix, vivons en paix !

La Iragédie de Guillaume Tell a été jouée k Rouen le 18 brumaire an VIII. C'est là une coïncidence, puisqu'alors on ne pouvait pas connaître déjà les graves événements de cette journée.

Ce fut dès le 26 brumaire an VIII que l'on donna, pour la première fois, sur le Théâtre-des-Arts de Rouen, les Mariniers de Saint-Cloud, impromptu relatif au 18 brumaire et représenté sur le Théâtre-Italien, à Paris, le 22 du même mois (13 novembre 1799). On sait que le Gouvernement, craignant les réactions, n'a pas tardé à défendre cette pièce au théâtre Favart. Voici une lettre écrite à ce sujet :

« Le minisire de la police aux administrateurs duthéàtre de r Opéra-Comique national de la rue Favart.

(( La révolution du 18 brumaire, citoyens, ne ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée : elle n'aura point

de réaction, c'esl la résolution du Gouvernement. Si les factions persécutent, lorsqu'elles obtiennent l'une sur l'autre quelque léger avantage, la République, lorsqu'elle les écrase toutes, triomphe avec générosité.

« Une pièce intitulée les Mariniers de Saint-Cloud a été jouée sur votre théâtre. L'intention en est louable sans doute, mais trop de détails rappellent amèrement d'anciens souvenirs qu'il faut elîacer. Quand toutes les passions doivent se taire devant la loi, quand nous devons immoler au désir de la paix intérieure tous nos ressentiments et que la volonté de le faire est fortement exprimée par le peuple et par ses magistrats, quand ils en donnent le touchant exemple, il n'est permis à personne de contrarier ce vœu. Vous obéirez, citoyens, et j'augure assez bien de votre patriotisme, pour croire que vous ferez, sans que je vous en donne l'ordre, le sacrifice de votre pièce, puisque la tranquillité publique vous l'impose. »

L'impromptu les 3Iariniers de Saint-Cloud fut toléré à Rouen, grâce à quelques corrections dictées par la prudence ; il fut joué, pour la deuxième fois, le 28 brumaire, puis le 30, et en frimaire, le Zi et le 6; en tout cinq fois. Le public rouennais, ne jugeant que l'intention, l'avait bien accueilli et avait applaudi avec transport tout ce qui faisait allusion au jeune héros, l'espoir de la France, et à la paix si ardemment désirée.

A la fin du mois de nivôse an VIII, on a donné le Mameluck à Paris, divertissement en vaudeville et en un acte. Il y était question de l'armée d'Egypte et d'une frégate ramenant plusieurs officiers de l'armée d'Orient. — En ventôse, on annonçait cet ouvrage sous le titre d'opéra-vaudeville et avec cette particularité queFerrand,

DES ARTS. 40b

auteur du Savetier de Péronne, y jouait une scène de sa composition. Nous donnerons quelques détails dans l'histoire du théâtre de la République sur ce Ferrand, espèce d'idiot monomaniaque qui était indigne de tout le bruit que l'on a fait autour de lui.

Si les grandes fêles républicaines ont passé presque inaperçues, ce n'est pas que les circulaires ministérielles aient manqué. Le ministre de l'intérieur écrivait aux administrations centrales et municipales, le 21 germinal an VII, relativement à la fête des Epoux, à célébrer le 10 floréal suivant :

(( Invitez les directeurs de spectacles à donner pendant « ce jour des pièces morales, telles que le Père de Fa- (( milieu le Préjugé à la mode, le Bourru bienfaisant, « etc., etc. »

Le 27 floréal an VII, h propos de la fête de la Reconnaissance, à célébrer le 10 prairial suivant, il écrivait encore ;

« En attendant que nos poètes aient pu seconder la (( morale publique par la composition de pièces appro- « priées aux grands objets de nos fêtes nationales, vous « inviterez les directeurs de spectacles à donner ceux des « ouvrages de théâtre existant qui sont les plus propres « à nourrir les sentiments de reconnaissance dans l'âme « des spectateurs, tels que V Indigent, le Bienfait ano- « nyme, etc. »

Peine inutile! Les directeurs invités faisaient la sourde oreille, préférant donner des pièces qui fissent recette. Mais, en revanche, le 10 fructidor, jour de la fête de la Vieillesse, les vieillards occupaient, au spectacle, une place distinguée auprès des magistrats.

466 THÉATKE

Le document officiel que l'on va lire complète bien ce que nous avons dit de la politique au théâtre pour l'an VII; c'est un extrait du compte moral de l'instruction publique dans la commune de Rouen pour l'an V(I (1).

« Vingt-deuxième demande : Les théâtres, dans les communes qui en renferment, sont-ils dirigés dans un bon esprit? Sont-ils des écoles de républicanisme, de moralité et de bon goût?

« Réponse ; La difficulté des temps semble ne pas laisser aux directeurs la liberté absolue du choix des pièces. La désertion évidente des théâtres les oblige de mettre au jour des productions éphémères et qui n'ont la plupart que le mérite de la nouveauté. Au reste, Tadministration surveille les répertoires et n'admet à la représentation que des ouvrages connus et avoués du Gouvernement, ou que des pièces exemptes des inconvénients de Timmoralité.

« Arrêté en séance de Tadministration municipale de la commune de Rouen, ce ... brumaire an VIII de la République française. » [Suiveiit cinq signatures).

REPRÉSENTATIONS EXTRAORDINAIRES. — EUeS Ont été

nombreuses pendant cette campagne.

Un mois environ après sou entrée en fonctions, Michu fit venir Saint-Fal et la citoyenne Simon, artistes du Théâtre-Français, et les conserva depuis le 17 prairial an VII (5 juin 1799) jusqu'au 26 messidor suivant (14 juillet).

Ces deux artistes ont commencé par Misanthropie et Repentir, drame en cinq actes et en prose, du théâtre

(1) Compte moral rédigé conformément aux circulaires du ministre de l'intérieur des 20 fructidor an V et 17 prairial an VI.

allemand de Kotzbiie, traduit par Bursay et arrangé à l'usage de la scène française par la citoyenne Julie Mole, artiste du Théâtre-Français. C'était la première fois que l'on jouait ce drame (17 prairial) sur le Théâtre-des- Arts (1). Saint-Fal et M^e Simon, créateurs de l'ouvrage à Paris, ont rempli les rôles de Meino et de M""= Miller.

Dans la Coquette corrigée, M™» Simon jouait Julie, Saint-Fal et M^e Verteuil, actrice du Théàtre-des-Arts, avaient les deux autres rôles les plus importants ; dans le Babillard, dans Y Amant bourru, on entendait également à la fois Saint-Fal et sa partenaire ; dans Y Intrigue épistolaire, M™e Simon était ravissante. La reprise de Médiocre et Rampant, ou le Moyen de parvevir, a permis à Saint-Fal de se faire connaître aussi dans le rôle de Laroche.

Ce jour-là, on donnait en outre Eugénie, drame. M^e Simon représentait Eugénie, et Saint-Fal Clarendon. A la fin du spectacle, on a jeté sur le théâtre des vers qui furent lus sur le champ ; les voici:

A LA CITOYENNE SIMON Eï AU CITOYEN SAINT-FAL.

Quels transports de Thalle ont réveillé l'empire ? Quels sont donc les mortels dont les heureux talents Font sentir à nos cœurs ces doux ravissements? C'est Simon, c'est Saint-Fal, qui causent ce délire ! Oui, ce sont eux, amis, qui, charmant nos loisirs. Sont venus parmi nous exciter les plaisirs.

(1) Cet ouvrage important avait été monté au théâtre de la République deux ou trois mois auparavant. (Voir notre Histoire du Théâtre-Français de Rouen, page 63.)

4G8 THÉÀTflt

Artistes précieux, recevez notre hommage: A nos yeux, en ce jour, vous paraissez charmants, Et vos noms respectés, passant au dernier âge, N'ont point à redouter les outrages du temps. Oui, Meino, retrouvant son épouse chérie. Ne phit jamais autant à notre âme attendrie Que ce jour où, votre art imitant les douleurs. Au spectateur ému lit verser tant de pleurs. Je vous atteste, vous, cœurs tendres et sensibles, A ce cruel aspect, demeuriez-vous paisibles? Non, non, par des sanglots vous étiez déchirés. Cessez! Bientôt, quittant le douloureux langage, Ils vont nous égayer d'un charmant badinage, Et d'allégresse, enfin, nous sommes enivrés. Artistes, qu'à nos yeux vous possédez de charmes ! Vous excitez la joie et nous tirez des larmes, Et des traits de la vie, heureux imitateurs, Aux lugubres cyprès vous unissez des fleurs.

Parle citoyen Ch..., Elève de l'école centrale de la Seine-Inférieure.

En prairial an VII, la première représentation d'un drame en cinq actes et en prose, de Monvel, Clément ine et Desormes, a offert cette particularité que les deux principaux rôles ont été joués par les acteurs en représentation.

On peut en dire autant d'une comédie en quatre actes et en prose, du même auteur allemand que Misanthropie et Repentir, traduite et adaptée à la scène française par J. Patrat, sous ce titre : les Deiix Frères, ou la Réconciliation. Elle a été donnée à Rouen, le 19 messidor an VII (7 juillet 1799) , alors qu'elle n'avait jamais été mise au théâtre à Paris, oii l'on ne faisait encore que

se préparer à la monter. Saint-Fal y a créé le rôle de François Bertrand, ' M^e Simon celui de Charlotte, et Joanny, acteur de la troupe, celui du docteur. Autres acteurs : Calland, Desroziers, Ménonval ; M""' Guérin et Goujet. L'auteur, demandé à grands cris, a été amené sur la scène par Saint-Fal et M^e Simon.

Voici maintenant une reprise importante, avec Saint- Fal et M"^ Simon: le 12 messidor, le Chevalier sans peur et sans reproche, ou les Amours de Bayard, comédie héroïque en quatre actes et en prose, du citoyen Monvel, orné de toat son spectacle, danse, chant, marches, combat de Bayard et Sotomayor et musiques militaires, terminée par un chœur à grand orchestre, musique du citoyen Monsigny. Saint-Fal a rempli le rôle de Bayard et M^e Simon celui de M^e de Rendan.

Le 5 messidor, une représentation extraordinaire, au bénéfice de M™e Simon, se composait :

lo De Misanthropie et Repentir ;

2» De l'Homme sans façon, ou le Vieux Cousin, comédie en trois actes et en vers, de Léger, qui n'en était qu'à sa deuxième représentation, la première ayant eu lieu à la fin de prairial.

Le 22 du même mois, Saint-Fal avait à son tour son bénéfice; on donnait :

1» Les De^ix Jumeaux de Bergame, comédie en un acte ;

2° Les Deux Frères, ou la Réconciliation, deuxième représentation ;

3° Le Conteur, comédie en trois actes et en prose.

L'auteur des Deux Frères, J. Patrat, a paru celte fois encore au milieu des plus vifs applaudissements ; il y a répondu par cet impromptu :

Quoique d'un tel accueil mon cœur soit enchanté,

Je sais fixer avec prudence

Des bornes à ma vanité Et n'en mettrai jamais à ma reconnaissance.

Le lendemain, on adressait h Saint-Fal et à M*"* Simon cette pièce de vers, sur leur prochain départ :

Vous désertez nos murs, pour nous plus d'allégresse ! Vous partez, nos plaisirs n'ont duré qu'un moment! Adieu, nobles accents ! amitié ! tendresse !

Adieu finesse et sentiment !

Nos plaisirs sont finis ; vous en étiez la source ! Il est trop vrai, Saint-Fal va plaire à d'autres yeux, Et prêtes, en tout temps, à la suivre en tous lieux. Les Grâces de Simon accompagnent la course.

Allez, artistes trop charmants,

Embellir une autre contrée :

Partez ! et les regrets de notre âme enivrée

Egaleront nos applaudissements.

Enfin, le 2li messidor, après la troisième représentation des Deux Frères, entre autres pièces de vers, le Bouquet suivant a été lu, sur la scène, en présence des deux artistes célèbres :

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