CHAPITRE I. — LES MOBCRS
Il ne saurait entrer dans notre plan de comparer entre eux les anciens types qui disparaissent et les nouveaux qui se manifestent : c*est au romancier, au moraliste^ qu'il appartient de les esquisser, de les comparer, de les juger. Pour nous, il nous suffira de les signaler.
A la place de l'ancien moine^ pénétrant dans l'intérieur des familles, exploitant la crédulité, effrayant les imaginations et semant la terreur et la superstition, quel est le nouveau pouvoir spirituel qui s'élève? C'est le journal, dirigé par déjeunes t'ilents, ambitieux, avides de gloire et de places, sans portée profonde, et condamnés à ne point trop faire parade de leurs lumières pour rester en communication avec une foule encore ignorante.
Le moine a disparu : le journaliste s'empare de l'opinion publique.
Qui a la direction réelle des affaires de l'Etat? Ce n'est plus le vieux conseiller de Castille, arrivé, après de longues années, au dernier échelon de l'administration, simple rcQet du trône qu'il exalte à tout propos, docile à la voix de l'Eglise^ et affectant de paraître attaché à la pratique des cérémonies religieuses : c'est le tribun puissant dont la pa- . rôle vive et énergique entraîne les masses populaires, dont la conduite doit toujours être en conformité avec les opinions, et qui doit savoir avec consttmce et courage supporter les plus terribles épreuves.
Qui, par son lux& et ses prodigalités, force l'attention de la foule et impose l'admiration aux âmes faibles, qui s'in* clinent toujours devant les richesses sans se préoccuper de leur origine? Ce n'est plus le représentant des plus vieilles races nobiliaires, ce ne sont plus les grands noms de l'aristocratie : c'est un simple traitant, un banquier, un agent de change, enrichi dans des spéculations heureuses et adroites, quelquefois conformes au bien public, le plus souvent pour*
368 LITEB IV. — TIANSPORMATIOII DK LÀ SOCIÉTÉ.
suivies au détriment de tous et avec le secours de honteuses connivences.
L'artisan n'a plus pour souci exclusif de s*afQIier à des confréries religieuses : il cherche son profit dans le succès de son industrie, et commence à se préoccuper de Técoulement de ses produits au dehors ; Tarli^e se sent relevé dans Texercicâ de son art ; il cesse d'accepter comme aumône la rétribution, qui n'est que la légitime récompense de ses efforts. Les lettres deviennent une profession, et ne sont plus l'amusement de la classe riche et oisive. Dans l'armée, on a supprimé tout ce qui était privilège de noblesse ; si la faveur existe toujours, du moins Tinstruction, le courage, la capacité, la durée du service, sont seuls devenus des causes légales d'avancement. Les plus hautes dignités, le titre de duc, sont décernés à un vieux soldat qui a fait sa carrière pas à pas, en supportant toutes les fatigues des camps, à Espartero, devenu un moment, à ce titre, l'incarnation de l'Espagne reprenant possession d'elle-même.
Les événements avaient exercé leur influence jusque sur le palais lui-même. La jeune régente Christine, laissée dans un état complet d'isolement, lors des scènes de la Granja de 1832, avait dû chercher son point d'appui auprès de familles nouvelles : elle avait rompu, en 1833, avec plusieurs représentants de l'aristocratie, pour distribuer les faveurs de la couronne à des personnages moins entichés du pouvoir absolu et du fanatisme clérical ; elle avait été obligée de favoriser tous les talents, toutes les capacités, sans se soucier de leur origine ou de leur fortune ; de là une rupture de tous les liens traditionnels qui consacraient, au profit de certaines personnes^ la concession exclusive des places et des monopoles.
Il n'y a rien comme l'adversité pour tremper et pour fortifier les âmes. En d'autres circonstances, la veuve de Fer*
CHÀPITRB I. — LES MOEURS. 369
diaand VII n'eût peut-être, vu les tendances de son esprit et les habitudes de son éducation, mérité de Thistoire que le jugement qui devra être porté sur sa flUe Isabelle; mais obligée, à la période la plus critique de sa vie^ de lutter pour elle et pour ses enfants, elle sentit de bonne heure la nécessité de garder, devant le peuple qui racclamait, certaines convenances qui évitaient au moins (oute mauvaise influence sur la moralité publique. On pouvait dire d^elle qu'elle n'avait point conservé longtemps le deuil d'un époux, qu'il était d'ailleurs impossible d'aimer et de regretter ; on pouvait lui reprocher d'avoir contracté un mariage secret avec un de ses gardes, et de s'être ainsi créé trop vite une seconde famille ; mais, une fois ces faits signalés, il y avait^ dans toute sa conduite, certaine dignité, certaine conséquence, qui ne laissait point grande place à la malignité.
Pendant la régence d'Ëspartero, il ne vint à toutes les classes de la société que les meilleurs exemples de la part de ceux qui dirigèrent la marche des affaires ; l'honnêteté du régent n'a jamais été mise en doute. A rguelles^ Martin de los Héros, la comtesse de Mina, importèrent au palais des mœurs sévères, dont l'austérité fut même une des causes qui devaient les rendre absolument antipathiques aux tendances des modérés.
Les ennemis du progrès affectaient de répéter qu'au mi-> lieu d'une population si ignorante, quand Tancienne foi venait de recevoir, par la destruction des ordres religieux^ un coup si profond^ il s'en était suivi un grave relâchement de la morale, un oubli de tous les devoirs de famille. II n'en était rien : tout témoigne au contraire que cette période de dix ans fut, à cet égard, infiniment supérieure à celle qui l'avait précédée et à celle qui devait la suivre.
Ce n'est point d'ailleurs dans les époques de troubles et d'agitation que les peuples s'abandonnent le plus à la cor-
T. IV. i\ ^
370 LIYBB lY. — TRÂNSFORMITION DB LA SOClÉTfi.
ruption : les mœurs dissolues sont plutôt le fait des nations opulentes qui en sont arrivées àlV.doration du veau d'or et placent la richesse au-dessus de toutes les vertus.
Nous avons signalé avec soin tous les sentiments si divers par lesquels le peuple espagnol avait passé : d'abord l'espérance d'un accord entre toutes les classes pour rétablissement d'un nouveau régime ; puis un profond découragement causé par la proclamation du statut royal. La nécessité de lutter contre don Carlos ï'empôche de retomber dans le marasme et l'apathie ; mois bientôt il n'y peut tenir : il se cabre sous la main de ceux qui n'avaient pas voulu corn* prendre ses destinées nouvelles, et enfin, grâce à Mendizabal, il obtient la réalisation de la grande mesure à laquelle surtout il aspire.
Aussitôt après, toute son ardeur se reporte vers la fin de la grande lutte qu'il a à soutenir contre les carlistes ; il se soumet volontairement à la constitution de 4837, parce qu'elle consacre une espèce de trêve au moyen de laquelle il pourra se livrer tranquillement aux travaux de la paix. Puis tout à coup la convention de Vergara vient réchauffer un instant des espérances nationales que des scènes ininterrompues de désastres avaient depuis longtemps amorties; alors il se laisse aller à un fol enthousiasme pour l'homme d'action auquel il rapporte un si grand succès ; mais^ par malheur, son admiration ne peut être de longue durée : l'insuffisance du nouveau régent, honnête citoyen, mais politique maladroit, ne tarde pas à lui être démontrée ; il lui faut briser encore cette idole et, au cri des tribuns qui lai inspirent le plus de confiance, Olozaga, Lopez, se résigner à de nouvelles aventures.
Point de place, dans une vie si agitée, entre la guerre civile, trois révolutions, la fondation et le renversement de deux constitutions, pour l'abandon et le relâchement des
GUAPITRB I. -- Lit HOIDRS* . . 371
mœurs»; il n'était que trop difficile pour chacun, en face de la détresse publique, de subvenir à ses premières nécessités.
On n'eut pas à redouler les maux qu'entraîne aprfes lui le développement de la richesse, mais bien plutôt ceux qui proviennent de la misère et de la pauvret^, tels que le brigandage et le vol à main armée.
Le manque de capitaux est aujourd'hui Tobstacle le plus grand qui s'oppose à Fessor de la. nation espagnole ; ce fut alors, en face des progrès accomplis par les autres peuples, qu'elle commença le pluâ à. souffrir du peu de considération qu'elle avait pendant m longtemps accordé au travail, et de son goût trop persévérant pour les aventures.
Déjà, avant 1843, par la presse, la tribune, les Espagnols se trouvaient informés des grands progrès matériels qui s'effectuaient sur tout le continent : ils avaient entendu parler de gaz, de télégraphes, de chemins de fer, et un ardent désir s'était emparé d'eux de jouir eux aussi, sur leur propre territoire, des nouveaux instruments que la civilisation venîiit de s'approprier ; mais un retour sur eux-mêmes venait tristement les convaincre de leur impuissance : sans argent, sans crédit, sans connaissance des procédés industriels, sans habitude de la spéculation, ils se voyaient obligés de reconnaître une infériorité matérielle qu'ils s'étaient toujours dissimulée à eux-mêmes; de là, chez certains esprits, un sombre découragement, qu'il nous faut encore noter comme un des caractères de l'époque.
Il n'eût pas été de trop que la bourgeoisie, devenue maîtresse de la situation, par un irrésistible élan, au sortir de la guerre civile, se précipitât avec ardeur dans le mouvement commercial et industriel qui faisait si défaut au pays : ce ne fut malheureusement point là la direction qu'elle suivit. Sous l'influence des vieux enseignements universi-
taires, elle crut que le progrès réel consistait exclusivement
372 LITftB IV. — TRANSFORMATION BB LA SOCifiTft.
dans le genre d'études dites alors exclusivement libéralei; ety comme le nombre des avocats, magistrats, médecinsi pouvant utilement être employés, était excessivement réduitf on vittoutàcoup refluer sur l'administration un nombre considérable de jeunes gens qui en obstruèrent toutes les issues. De là un effort trop grand pour assurer dans la législation, au détriment du contribuable, le sort des fonctionnaires et de leurs familles; de là des luttes plus vives entre les partis pour s'emparer du pouvoir ; de là de nouvelles forces perdues ; de là des générations de cesanies malheureux et destinés à être turbulents, dans un prochain avenir ; de là enfln Templéo-manie, devenant pour le corps social une maladie plus dangereuse qu'elle n'a\ait encore été, parce qu'elle va se combiner avec les luttes politiques.