‹ Histoire contemporaine de l'EspagneChapitre 138 sur 152 · DES COLONIES · texte numérisé non relu

DES COLONIES

Les désordres de la guerre'civile nuisent aux progrès de ragrioulture, qui est favorisée cependant par la suppression desmajorats et de la dtme, et la vente des biens de mainmorte. — L'industrie est contrariée par l'élévation du taux de l'intérêt payé par les fonds publics; le commerce, ne pouvanl s'appuyer sur l'agriculture et l'industrie, est aussi arrêté dans sou développement. Seules, les colonies prospèrent d'une manière continue. — Progrès de Tlio de Cuba. — Administration du général Tacon. — Excédants de revenus fournis au Trésor par Puerto Rico et les Philippines. — La prospérité de Cuba, de Puerto Rico et des Philippines compense en partie pour l'Espagne la perte que lui a fait subir rafTranchissement du continent américain.

Une des plus déplorables conséquences de la guerre civile, c'est l'insécurité qu'elle crée dans les campagnes.

Aussi la longue lutte intestine qui désola TEspagne de 1833 à 1840 doit-elle être considérée comme ayant porté à son agriculture un très-grand dommage. Elle a contribué dans beaucoup de provinces à maintenir cette mauvaise distribution de la population sur le territoire, qui est un des caractères les plus saillants de l'organisation espagnole. Si Ton excepte trois provinces de la zone septentrionale, celle de Pontevedra, en Galice, la plus dense de toutes, qui compte 97 habitants par kilomètre carré ; Guipuzcoa, qui en compte 86, et Biscaye, qui en compte 76, la population rurale, en effet, au lieu de s'étendre en fermes isolées sur la surface du pays, séjourne en général dans des petites villes [puebloi), où elle forme des «ggloméralious assez fortes. Chacune de ces villes a un rnyon considérable {ter*

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mino], qui s*étend souvent jusqu'à 15 kilomètres; d'où il suit que le cultivateur est condamné soir et matin, avant de commencer sa lâche sur son champ, à des marches fatigantes qui absorbent la plus grande partie de son temps et de son activité. Mettez à côté de ces grands villages où 8*eatassent les familles de cultivateurs éloignées du sol qui les fait vivre, quetques grands déserts incultes entre les divers terminos, où rien ne vient attester la présence de l'homme civilisé, des monts déboisés et présentant Taspect de la dévastation, des terrains communaux sans bornes ni frontières, dont les voisins se disputent avidement la possession et l'usage ; tel est l'aspect général que le pays offre au voyageur.

Dans de telles conditions, rien d'étonnant à ce qu'un homme éminent, don Fermin Caballero, ait pu donner la description suivante sans être accusé d'exagération * :

« Ce ne sont partout que jachères ressemblant à des terres ensemencées, parce que le travail s'est borné à un grattement de terre trompeur, qui n'a servi qu'à développer les herbes spontanées; quand apparaissent les céréales, elles sont étouffées par les chardons, coquelicots^ orties et autres parasites qui les rongent et les consument. Ici ce sont des nuées de troupeaux mourant de faim dans de vastes champs dépourvus de végétation; là des bêtes, servant au labour, mal soignées, sales, ditformes, traînant des appareils primitifs et brisés. La plus grande partie du terrain restant en friche pendant une ou deux années de suite ; les eaux per- • dues ou mal employées ; partout la preuve que l'on attend de l'action môme de la nature des résultats que devrait procurer un travail plus intelligent et plus assidu. »

* Don Fei'mxn Caballero, Fomento de la poblacion rural. Cet oa« rra^e, admirablement pensé et écrit, devrait être médité par tous les Espagnols. Jovellanos u'a rien fait de plus remarquable.

CHAPITEB lY. <— AGRICULTUEB, INDUSTâlB. Ai\

Il est évident, quand il s'exprime ainsi, que Gaballero ne fait allusion ni aux provinces basques, ni aux belles huertas de Valence et de Murcie, ni aux vegas de Zaragoza et de Grenade, ni aux rives de TEbre, du Tnge, du Guadiana et du Guadalquivir; mais ces terrains humides et d'irrigation ne constituent qu'une exception sur le sol espagnol ; leur superficie n'est pas grande ; ce ne sont pas eux, quelque importants qu'ils soient, qui donnent la physionomie réelle au paysage. Ce sont les terrains secs qui font l'immense majorité du territoire de la Péninsule; ce sont ceux-là dont l'aspect si misérable et si triste vient de nous être exactement retracé. D'ailleurs, comment en serait-il autrement, lorsque la densité delà population dans toutes les provinces de l'intérieur de l'Ëspague, si l'on en excepte celle de Madrid, n'atteint pas 32 habitants par kilomètre carré, et arrive à peine, comme dans cellesdeCuencaetde Giudad Real, à dépasser, sur la même surface, la proportion même de 12 habitants?

L'Espagne a devant elle un immense avenir, rien qu'à mettre en exploitation les terres incultes qu'elle possède encore aujourd'hui, et à substituer la culture intensive aux procédés primitifs au moyen desquels le cultivateur actuel cherche à s'enrichir en augmentant la quantité de ses terres, sans tenir suffisamment compte de son capital d'exploitation. Nous ne pouvons dire que pendant la période qui nous occupe de grands pas aient été faits dans celte direction ; il y avait trop peu de tranquillité générale pour que les familles songeassent à abandonner l'intérieur des pue-' blos, au milieu desquels elles trouvaient une sécurité relative, pour se disperser dans les campagnes. Mais l'abolition de la dtme, charge exclusive de l'agriculture ; mais l'extinction des majorats et autres substitutions qui réunissaient les patrimoines entre les mains de l'alné au délri-

4S2 LITRB If. — TlANBFOItHATlON DB LA BOCIÉTÉ.

ment de ses frferes; mais la destruction des seigneuries, dernier vestige du régime féodal, attnchèrent au sol nombre d'individus qui, sans ces réformes de la législation, se seraient expatriés. Cette somme nouvelle de travail et d'intelligence qui Rejaillit sur le sol de la Péninsule, se traduit en accroissements notables, dont le résultat se touchera un peu plus tard, après quelques années de repos. Enfln, la vente des biens de mainmorte et des cens qui pesaient sur eux, flt sortir de dessous terre un capital qui dormait en dehors de toute circulation ; lorsqu'on mit en vente des terrains dont il connaissait la valeur et le prix, à des conditions extrêmement avantageuses, avec des délais très-longs, le paysan espagnol ne put résister à la tentation et se précipita sur eux, non-seulement en tirant de ses cachettes toutes ses épargnes, mais encore en spéculant sur son travail futur. De là une excitation que, depuis longtemps, le peuple espagnol n*avait jamais connue, et qui contribua puissamment à le faire sortir de sa torpeur séculaire.

U y avait donc, en ce qui concerne l'agriculture, sinon des effets immédiats, du moins de très-précieuses espérances pour Tavenir.

L'industrie, plus que Tagriculture, est solidaire dans une nation du crédit public ; elle ne pouvait se développer avec le haut intérêt que les capitalistes rencontraient dans les fonds de l'Etat. Aussi pendant toute cette période, sou développement est-il presque nul. Ce n'est que le 23 août 4843 que le premier chemin de fer, celui de Barcelone à Mataro (28 kilomètres), est concédé à une société catalane. Les autres nations européennes étaient depuis longtemps déjà lancées dans le mouvement qu'occasionna la naissance de cette grande industrie, et l'île de Cuba, elle-même, était en avance sur la métropole, puisque, dès 4838, on s'occupa activement de l'autre côté de TAtlan-

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tique de la construction du chemin de fer de la Havane h Guines.

Quant au commerce, que pouvait-il faire, sinon se traîner dans une déplorable langueur, lorsque faisaient défaut les deux grands éléments sur lesquels il s'appuie : le travail agricole et le travail manufacturier ? Comme il n'y avait pas à cette époque de statistique exacte, nous ne pouvons donner le chiffre approximatif qui permettrait d'évaluer le montant réciproque des exportations et des importations; mais en calculant d'après les données recueillies plus tard, vers

1848, on ne peut croire que les importations annuelles fussent supérieures à 1 50 millions de francs, et les exporta*

tions à 125 millions. Voilà à quoi se trouvait réduit le peuple qui un jour avait concentré dans ses magasins de Se ville et de Cadix toutes les marchandises des Indes et de TAmérique destinées à la consommation du continent européen.

Il y avait cependant dans l'ensemble général des intérêts matériels de la nation espagnole un élément qui se développait en pleine prospérité, et pouvait la consoler de bien des malheurs : c'étaient les colonies, dont il nous reste à noter les progrès.

La situation de l'Ile de Cuba, lau commencement de ce siècle, n'était pas de nature à faire présager la richesse qui, dans quelques années, allait s'y accumuler. Gomme nous l'avons constaté, loin de rapporter à la nation, cette colonie coûtait alors. La grande lutte d'émancipation des diverses contrées de l'Amérique espagnole, en y faisant afQuer un très-grand nombre de familles qui étaient restées attachées de cœur à la métropole, et refusaient de reconnaître le principe de Tindépendance, et en déterminant l'importation d'une masse considérable de capitaux déjà formés pour travailler la terre et développer l'industrie, changea rapidement les conditions et la physionomie de Cuba.

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Voici dans quelle étonnante proportion s'accrurent sa population, son industrie du sucre, son commerce et son revenu public.

Un recensement fait en 1817, parles ordres du capitaiae général Cienfuegos, n*ayait révélé que l'existence, dans toute rUe, de553 028 habiUmis, dont 239830 blancs, 414 058 libres de couleur et 199 145 esclaves. Tout à coup, sous Tinfluence d'un décret en date du 10 février 1818, qui ouvrit libéralement à toutes les marines étrangères les ports de rUe jusque-là réservés au commerce espagnol, à la faveur de diverses «autres dispositions éminemment libérales qui modifièrent tout le régime commercial, Tune déclarant titres légitimes de propriétés les grâces spéciales qui n'avaient fait, jusque-là, qu'autoriser la possession de certaines terres (i819), l'autre supprimant toutes entraves à la production du tabac et en déclarant la fabrication entièrement libre, une troisième concédant des faveurs spéciales à quiconque viendrait y défricher et exploiter des terrains vagues, il se détermina une progression extraordinaire dans l'accroissement de la population : de grandes cités, des villages importants se fondèrent dans toutes les parties de rile ; la Havane prit en peu de temps l'aspect d'une vraie capitale, d'un port de premier ordre.

On comptait déjà, en 184i, 1 007 624 habitants, dont 418 291 procédaient de la race blanche et 589 333 de la race africaine.

La production du sucre était à peine, en 1815, de 4 millions d'arrobas ^ ; elle atteignait 20 millions vers 1843.

Le chiffre du mouvement commercial extérieur, trèsconsidérable en 1836, 37 et 38 à cause d'une hausse considérable sur les sucres, s'était un peu abaissé par suite

* L'ttrroba vaut il kilogrammes et demi.

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d'une certaine réaction en 1840 et 1841 ; maïs, néanmoins, il dépassait déjà 100 millions de francs, soit en importation soit en exportation.

Quant au revenu public, il put être évalué, en 1843, à 40 millions de francs, dont 65 pour 100 provenaient des douanes ou autres droits maritimes, 18 pour 100 de con*tributions territorinlos, 13 pour 100 de contributions indirectes, et le reste de produits divers. Et tandis qu'au commoncement du siècle, les vice-rois du Mexique et du Pérou envoyaient annuellement à la Havane, près de 1 million de francs pour couvrir ses dépenses, non-seulement Tlle faisait déjà face par elle-même à toute une administration intérieure très-largement rémunérée, mais encore elle envoyait des remises considérables à sa métropole toujours affamée» et payait sur ses propres deniers une part trèsimportante de Ja marine espagnole.

Malgré les discordes dont la Péninsule était le théâtre, Cuba, placée sous Tintelligente administration du général Tacon, à partir du 1*' juin 1834, ne ressentit aucun contrecoup des prétentions de don Carlos : au contraire, cette époque marque pour elle toute une ère de progrès et d'amélioration locale. Tacon était un homme d'initiative; sévère contre tous les abus, il reforma la police, fit aux malfaiteurs une guerre acharnée, ferma les maisons de jeu, sans considération aucune ni pour les riches ni pour les pauvres, éclaira les rues et fit construire de beaux édifices. C'est à lui que sont dus ces spacieuses casernes, ces marchés, cette belle promenade, ce théâtre modèle, et tous ces monuments qui font de la Havane Tune des plus splendides cités du continent américain. 11 occupait à ces grands travaux tous les prisonniers carlistes qui lui étaient envoyés de la Péninsule.

La sagesse de sa conduite, la préoccupation qu'il ne cessa

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de inanifefiter pour le bien-être de la colonie valurent à Tacon un ascendant qui lui fut très-utile en une circonstance difficile. En effet, quand on apprit le soulèvement de la Granja, en 1836, le général Lorenzo qui commandait à Santiago de Cuba, prétendit avec quelque fondement, que la constitution de i8f2 devait être immédiatement mise en vigueur dans la colonie et, de sa propre autorité^ la proclama h Santiago de Cuba. Si le capitaine généra] eût été moins respecté, cet acte d'insubordination eût pu devenir le signal d'une insurrection dangereuse ; mais le eri de Lorenzo ne trouva point d'écbo à cause du prestige dont jouissait le capitaine général ; le gouvernement qui se forma immédiatement après les événements de la Granja, décréta qu'aucune variation ne serait faite au régime politique de la colonie, et Tacon n'eut qu'à publier cette décision pour recouvrer toute son autorité. Lorenzo dut quitter rile de Cuba, et se rendre à la Jamaïque, où il s'embarqua pour l'Europe avec ceux de ses officiers qui partageaient ses convictions ; il est seulement regrettable que le lieutenant de Tacon, à sa rentrée dans Santiago de Cuba, n'ait pas su s'abstenir de sévères et inutiles persécutions.

Pendant la régence d'Espartero, sous le gouvernement de Valdès, la colonie courut le risque, à propos de l'abolition de la traite des nègres que réclamait avec justice l'Angleterre, d'avoir à supporter les rudes conséquences d'une guerre servile : il y eut quelques révoltes d'esclaves noirs dans les districts de Cardenas et de MatanZfis ; mais l'Ile possède une classe de paysans libres (guagiros) contre laquelle, en toutes occasions, sont venus se briser les efforts des nègres. Les paysans armés rétablirent l'ordre par eux mêmes, sans qu'il fût besoin des troupes que le capitaine général allait envoyer de son cAté.

CHAPITRB IV. — ÀORICCLTURB, INDU8TR1B. AVI

Beaucoup moins importante que Cuba, Tile de Puerto- Rico n'en avait pas moins une prospérité relative aussi évidente; sa population progressait et dépassait déjà 200000 âmes. Son revenu donnait des excédants : on pouvait évaluer à 25 millions de francs le montant de ses importations, à 20 millions celui de ses exportations.

Quant aux îles Philippines, elles entrèrent, elles aussi^ dans une nouvelle ère qui donne pour Tavenir, si les Espagnols peuvent y conserver leur dominalion, de bien flatteuses espérances. On sait qu'il y a là une population de 4 millions deTagals, doux, inoffensifs, complètement soumis à un joug qui les protège contre les violences d'une race nègre, vivant dans les montagnes de Tinlérieur ; ces Tagals, consommateurs passionnés de tabac et de liqueurs, sont habitués à payer sans murmurer une capitation qu'ils recueillent entre eux ; ils s'administrent eux-mêmes et ont jusqu'à ce jour croupi dans l'abrutissement. Le moindre développement dans cette population peut se traduire par des résultats considérables pour l'Espagne ; il y en eut quelques-uns dans la période qui nous occupe, car tandis qu'en 1825 le budget de ces îles se bornait à 7 millions et demi de francs, et ne laissait au Trésor de la Péninsule qu'un million de boni tout au plus, voici comment, en 4843, les choses se passaient : le tribut à lui seul, imposé par fueros, produisait 5 millions de francs; les produits bruis du tabac monopolisé par radminislralion s'élevaient à 16 millions et les produits nets à 8 millions. Diverses autres contributions indirectes (vin de coco, étoffes de nippe, chènevis, combats de coqs, cic.) donnaient 5 autres millions. Les douanes, loin d'<Hro, comme à Cuba, la contribution par excellence, ne donnaient que 2 millions. Plus du quart de ces impôts prenait la route delà Péninsule ou servait à Manille même à faire face aux besoins de la marine espagnole.

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Ainsi, dans une période de vingt années, on peut dire que le Trésor avait vu se quintupler les avantages qu'il tirait de celle colonie. Et ce n'était que Taurore de nouveaux progrès qui devaient encore se dévc^lopper dans les années suivantes.

11 est donc vrai de dire que l'Espagne a trouvé dans la prospérité de Cuba, de Puerto-Rico et des lies Philippines une compensation qui atténue beauC'Oup l'énorme perte queluiflt subir raffranchissemenl. du continent américain.

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