CHAPITRE IV
Saint Paul avait ou\ ert le Christianisme aux peuples ; il restait k l'ouvrir aux idées. Il fallait qu'une doctrine, qui devait conquérir le monde et dominer l'esprit humain , puisât k toutes les sources , s'inspirât de toutes les traditions, empruntât k tous les systèmes, et parvint, par l'assimilation et l'absorption de tous les grands produits de la sagesse antique, k résumer dans une synthèse supérieure tous les éléments organiques de la pensée humaine , au risque de s'altérer ou de se transformer sous des influences diverses et quelquefois contraires. De là les progrès et les ei-reurs , les développements légitimes et les déviations dangereuses, les doctrines orthodoxes et les hérésies qui si-
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gnalèrent la formation du dogme chrétien ; de là la
Gnose et la philosophie des Pères de l'Ëgliee *.
La GnoBe fut le premier et peut-Mre le plus sérieux danger du Christianisme. Avuit de rencontrer le monde grec et romain, la religion nouvelle devait ressentir tout d'abord l'influence des traditions qui entouraient son berceau. Née en Orient , c'est dans tes voies du mysticisme oriental qu'elle devait être primitivement entraînée. Déjà le génie de saint Jean t'inclinait de ce côté ; )a%pente était fatale et irré^stible. Pour bien comprendre l'origine et le caractère du grand mouvement d'idées qui se fit autour du Christianisme naissant, il faut se rappeler à la fois l'origine judaïque et la simplicité de la doctrine primitive. Sans doute , l'esprit nouveau , le principe chrétien , sous la direction de saint Paul et sous l'influence toute mystique (!c saint Jean, avait manifesté sa vertu propre et sa profonde originalité. Toutefois il était resté fidèle à son origine et avait adopté toutes les traditions qui s'y rattachaient. En outre, la doctrine transmise par les apôtres était encore vague et incomplète; c'était plutôt un germe fécond et puissant qu'une doctrine. Le génie de rOriènl, bercé en quelque sorte dans le sanctuaire même de la métaphysique, nourri de mysticisme et d'extat»e , était difficile à satisfaire, d'autant plus difficile que ses doctrines théologiques et cosmulc^iques l'avaient initié à tous les mystères du monde céleste et à tous tes secrets de la création. Il savait le principe
' Voye;; l'Hisloire de la philosophie des Pères de l'Ëglisc, pat Riller, cl lea livres de Néaaderet daH. HatlersurlosGDOstiqueii. La Gno«! Rorissait an commeDcementdu deuxième siècle de l'èir cb retienne.
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suprême des ctioses ; comment ce principe, sans sortir de son repos , avait engendré toute la hiérarchie céleste, le plérome divin et les innombrables légions d'archanges , d'anges , de génies et de démons ; il savait comment la chute des anges a produit le monde sensible ; d'oii vient la matière , d'où vient le mal, A ce génie rêveur et contemplatif, si riche de traditions, si puissant dans la spéculation, ta doctrine primitive dti Christianisme ne pouvait suffire. T^es grands pQuples chez lesquels ce génie s'était déployé avec le plus de grandeur et d'éclat, la Syrie, la Chaldée, la Perse, l'Egypte, pouvaient- ils renoncer h. leurs profonds symboles, k leurs conceptions grandioses, pour une croyance aussi simple que la doctrine des Apôtres? L'Orient ne fit point comme l'initié des mystères, qui se purifie et se dépouille avant de pénétrer dans le sanctuaire même du temple ; il y entra avec tout l'appareil de ses traditions. Dans chaque grand pays de l'Orient oiise répandit tout d'abord la doctrine chrétienne, elle s'imprégna des croyances, et se teignit, en quelque sorte , des couleurs du génie national. On la vit en Syrie se prêter à l'enthousiasme mystique; CD Egypte , s'envelopper des symboles du naturalisme égyptien ; en Chaldée et en Perse , s'égarer dans l'antagonisme du bon et du mauvais principe. C'est ce qui explique l'apparition presque simultanée sur tous les points de l'Orient d'un grand nombre de doctrines, également issues du Christianisme, mais d'ailleurs fort diverses. Telle est la double origine de la Gnose chrétienne '. Née à la fois d'un besoin d'indépendance et
' [l parut , dans les premiers temps <Iu christianisme, des doc-
va INTROniCTION. LIVHE U.
d'un betioin de développemeal du Christianisme primitif, elle a pour but d'affranchir la doctrine nouvelle du Judaïsme et de l'enrichir des traditions des autres pays de l'Orient. La Gnose n'est point une doctrine, ni une série de doctrines analogues, qu'on puisse rapporter à tel maître ou à telle école : c'est un ensemble de doctrines fort diverses , indépendantes pour la plupart les unes des autres , et qui se produisent presque simultanément dans les grands pays de l'Orienl. Sauf Simon et Ménaodre , dont on sait peu de chose, touB les organes bien connus des doctrines gnosUques sont à peu près contemporains : Saturnin , Bardusane, Basilide, Marcion , Valentin, ont tous âeuri dans la première partie du deuxième siècle de l'ère chrétienne , dans l'intervalle qui sépare la mission des Apôtres des travaux des Pères alexandrins. Si toutes ces doctrines sont pénétrées du même esprit ; si. malgré les différences qui les distinguent, elles professent les mêmes principes et aboutissent aux mêmes conclusions pratiques , c'est qu'elles ont im point de départ et un but commun. L'identité qu'on y aperçoit ne tient pas à l'unité d'école ; c'est l'effet d'une nécessité puissante et universelle : voilà ce qu'il importo de bien comprendre. Le caractère constant, la mission propre de la Gnose sous toutes ses formes est de détacher la nouvelle doctrine de son origine judaïque pour ta rattacher plus ou moins aux autres traditions de l'Orient Il est des Gnostiques qui se préoccupent surtout de
irines gnostiques toui-i-raît étrangères à U tradition éTBD^liqup . et qui remontent évidemment i une origine antérieure, par eiemple la doctrine de Simon le Mage. Ueis il n'est ici queatîon que d" U Gnose chrétienne.
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l'indépendance de la doctrine chrétienne vis-&-vis du Judalshie"; il en est d'autres en bien plus grand nombre qui s'appliquent surtout k fondre cette doctrine avec les autres croyances religieuses de l'Orient. Marcion est de tous les Gnostiques celui qui a le moins innové au profit des idées de l'Orient. Sincèrement attaché au Christianisme, et ne voulant point s'en séparer , il crut le servir en brisant les liens trop étroits peut-être qui l'unissaient primitivement au JudaTsme. Dans la rérorme qu'il entreprit, il eut constamment pour règle et pour principe ce texte de saint Matthieu : " On ne met [>oint le nouveau vin dans de vieux vaisseaux. >■ Partant de I& , il retrancha du Nouveau Testament tout ce qui lui semblait en contradiction avec l'esprit de la doctrine nouvelle ; il en développa la tendance rationnelle et spiritualiste, et de ces retranchements et de ces additions, il composa un nouvel Évangile. Les autres Gnostiques allèrent plus loin , et transformèrent le Christianisme primitif en un mysticisme tout oriental.
Cela posé, il importe peu de savoir d'une manière précise à quelle époque , oii et par qui a commencé la Gnose. Saint Paul parle en plusieurs endroits de ses épltres d'une fausse sagesse qui aurait déjà séduit quelques membres de t'Ëglise primitive, et oppose à cette fausse sagesse la vraie Gnose, celle qui résulte de la révélation du Christ. « Gardez, dit-il dans sa première lettre à Timothée , le dépôt qui vous a été confié, fuyant les profanes nouveautés et les antithèses de cette fausse sagesse (i)i«uâ<»u|uuc Yvù«^), dont quelques uns, faisant profession, se sont égarés dans la foi chrétienne. » Il recommande « de ne point
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fi'amuser & des ffdilas ( mythes ) et à des généalogies sans fin , qui servent plus à exciter des disputes qu'à Tonder par la foi Tédifice de Dieu. » Saint Paul dit quelque part : « qu'on a vu le plérome de la divinité habiter en Jésus-Chrit. » Quelle était cette Gnose, d'où venait-elle , et quand avait-elle commencé à paraître? On ne le sait pas positivement. Tout ce qui résulte clairement des allusions de saint Paul , c'est qu'elle .«'était formée , sinon antérieurement à ta doctrine des apôtres , du moins k côté et dans une certaine indépendance de la doctrine évangélique. Lee témoignages de plusieurs Pères de l'Église s'accordent h en faire remonter l'origine jusqu'à Simon le Mage , contemporain des apôtres. Il paraît qu'en cITet les Gnoatiques de Syrie se rattachaient à ce personnage mystérieux. Mais, en admettant qu'ils aient puisé à cette tradition quelques unes de leurs idées, ce qui est douteux, il ne .«erail pas exact de considérer Simon comme le père des Gnostiques chrétiens. La Gnose, telle qu'elle a été professée par Saturnin , Basilide, Marcion, Valentin, n'est pas une doctrine rivale ou ennemie du Christianisme ; c'est une hérésie toute chrétienne , qui se donne pour une interprétation supérieure de la doctiine pi'imitivc. La doctrine de Simon est contemporaine et indépendante de la doctrine des apùtres. Simon parut en Samarie en même temps que Jésus en Galilée. Voici , s'il faut en croire les Pères de l'Église * , quelle aurait été sa doctrine. La loi de Moïse u'e^ que la révélation d'un Dieu inférieur, dont toutes les créa-
' Voy. sur c«ttedootriDe saint Irénée, a/li: Houes., 1. 1, ch.20, 33. — Saint Ëpiphane, Harrs., I. ii, 1. ^, p. C)9. — - OH^éne, ciuit. Ci/s.. I.T, ch. 8; I, VI, cil. ).
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tions trahissent l'impuissance el la faiblesse. Le Christ, qui est venu annoncer une loi supérieure , n'est plus une puissance démiurgique , un ange ; c'est Dieu luimême dans sa seconde manirestation. La première manifestation de Dieu, c'est Simon. La personne du Christ n'avait révélé que le Fils de Dieu ; la personne de Simon a révélé le Père : c'est en ce sens que Simon s'appelait ta grande puissance de Dieu. De là l'autorité supérieure de ses révélations. Simon , ou du moins son école , avait conçu entre Dieu et le monde un vaste système de dieux , d'anges et de génies, émanant de Dieu comme d'une source inépuisable. La première de ces émanations est la Pensée (iv^ûia), le vrai Fils de Dieu, son Verbe. La Pensée est le principe de toutes les puissances qui viennent après elle , et la m^re de la création , en ce sens que c'est avec elle et par elle que Dieu a créé le monde. Les Esprits inférieurs, issus de la Pensée, jaloux de sa supériorité , s'emparent d'elle par surprise et l'enferment dans un corps. Une femme que Simon avait retirée de l'esclavage et de la prostitution, Hélène, figurait la Pensée, esclave de la matière, et souillée par le contact de ce principe impur. La Pensée, dans cette triste condition , ne put plus se faire jour dans le monde, ni y répandre la vie, la santé , le bonheur, comme auparavant. Elle se consumait dans une lutte impuissante avec le principe du mal , loi'sque parut le Rédempteur qui devait la délivrer. Ce Rédempteur est Simon. On voit que cette doctrine tend & absorber celle du Christ , loin de s'y rattacher, et qu'elle est d'ailleurs trop contraire au principe même du Christianisme pour Pire comptée au nombre des doctrines
SOS INTROWCTION. LIVBE II.
gnostiques proprement dites. C'est un pur reflet de3
idées de la Perse et de la Chaldée.
On ne sait si c'est spontanément ou sous l'influence des idées de Simon le Mage et de son école que la Gnose s'est développée en Syrie. Certains Pères de l'I^Use rapportent & Simon les doctrines de Saturnin et de Basilide. Mais ce qui est digne de remarque, c'est que ce pays , voisin de la Judée , fut le premier et le principal foyer des idées gnostiques. On ne saurait s'en étonner, si on songe que , bien avant la fondation d'Alexandrie, la Syrie était, par ses communications fréquentes avec tous les autres pays orientaux , le centre de toutes les traditions religieuses de TOrient I^ père du Gnosticisme en Syrie fut Saturnin. I/inspiration orientale se révèle dans toutes les parties de la doctrine de ce Gnostique. Dieu est unique, inconnu k tous , inelTable , inaccessible *. Tous les êtres procèdent de Dieu par émanation. L'intervalle qui sépare Dieu du monde est rempli par un système d'êtres immatériels, dont tes ordres divers, archanges, anges, puissances, démons, génies, forment une immense échelle hiérarchique *. La puissance suprême de Dieu est la Sagesse ou le Verbe , premier né de Dieu , type idéal sur lequel a été conçue et formée la plus parfaite de toutes les créatures, l'homme^ Des puissances supérieures , parmi lesquelles le Dieu des Juifs, ont reçu la mission de créer et de gouverner le monde : ces puissances ont créé l'homme E'ur le modèle du Verbe ; mais , dans leur faiblesse , elles n'ont
' Ii*D , I, I, ch. i. par. 2
> Ibid.. cb. 1, par. t.
> Ibid., cb. ^, par. 3.