‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 3)Chapitre 20 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Plotin. Psychologie.

Théorie de l'essence de Fâme et de ses rapports avec le corps. Euuinération et analyse de ses facultés. Sensation. loiagination Mémoire. Raisonnement. Volonté. Intelligence ou contemplation. Amour ou extase.

L'homme est un être double : ce qu'on est convenu d'appeler le corps, par opposition à l'âme, n'est pas simplement la masse matérielle, c'est la matière ayant

^ Enn. VI, m, 27.

« Enn. VI, ni,. 27.

PLOÏIN. PSYCHOLOGIE. Ô35

forme et vie ; en sorte que dans le corps proprement dit , il y a déjà une certaine âme , comme il y en a partout. Mais l'âme , quand on Toppose au corps et non plus à la matière, prend un caractère déterminé î c'est l'essence même de l'homme, le principe qui le distingue de tous les êtres de la nature , lesquels ont aussi des âmes. La science de l'homme comprend deux ordres de recherches bien distinctes :

1* Considérer d'une manière générale, en tant qu'âme, la nature de l'âme humaine , et en quel rapport elle est avec le corps.

2* Considérer la nature intime de l'âme humaine, et déterminer les facultés qui lui sont propres dans le développement de la vie totale.

L'âme humaine est-elle une essence véritable , distincte eFsépârable du corps, ou bien h^ésl-elle que le corps proprement dit, ou une harmonie , ou une entéléchie du corps? L'âme n'est point un corps : en effet, l'essence de l'âme, c'est d'être un principe de vie ; or ce n'est ni dans la forme du corps, ni dans les éléments dont il se compose , ni dans l'arrangement des éléments, qu'on peut trouver le principe de la vie *. Il y a plus : nul corps dans la nature n'est simple que par sa forme, laquelle lui vient d'une certaine raison séminale déposée dans le sein de la matière par l'Ame du monde^. Si on soutient que ce sont les atomes qui , par leur réunion , forment l'âme , l'unité de la vie totale devient inexplicable *. Mais pourquoi un atome m serait-il

^ Enn. IV, VII, 1.

» Enn. IV, vil, 2. 3 Enn. IV, vil, 3.

J36 ANALYSE LIVIŒ 1.

pas principe de la vie pour le corps entier? En ce cas, comme tout corps peut toujours se décomposer en forme et en matière , dans lequel des deux principes placera- t-on le principe de la vie? Ce ne peut être dans la matière ; c'est donc dans la forme. Mais alors on sort du système , puisque la forme vient de l'âme. Fait-on de la forme une affection de la matière, il reste à expliquer d'où lui vient cette affection; car la matière ne se donne à elle-même ni la forme ni la vie *.

Les Stoïciens, forcés par l'évidence de reconnaître que le corps ne suffît pas pour expliquer la vie, supposent que l'âme est un souffle d'un certain caractère ^^ Mais que veut-on dire par là? Ce souffle vient-il de la matière , et le caractère qu'on lui attribue en vient- il égalen(ient? S'il en vient, c'est un mystère à expliquer; s'il n'en vient pas, il faut donc admettre un principe autre que la matière, d'où il vienne \

D'ailleurs, si l'âme est un corps, elle change sans cesse. Mais sans l'identité du sujet , comment expliquer la mémoire^? D'un autre côté, elle ne peut ni sentir ni penser, puisque tout corps est étendu, et comme tel, répugne & l'unité et à la simplicité, qui

1 Enn. IV, vil, 3.

2 Enn. IV, VII, 4.

3 Enn. IV, VII, 4.

* Enn. IV, VII, 5. AXX' o(i^ * clS(77rep ^ivr^^^ny/ii aunj cv ôyvota fçae, «V Yi €TC,oa oTity xa\ tùiKtp o a).Xoç oyxo; Yi^jôiv, tô ficv re (xiroppcuacroee aOroO , TO $é rt irpoceXeuacrac , ou'îcv Sk tçat to «iito ; irwç ouv vifih at fuvyjuott , TTcu; oe r/ yvwptîtç olxcicov oxjii itotc tJ «vtJ ^XV Xf*** ptvwv ;

sont les conditions de toute sensation, de toute pensée*. En effet, ce n'est pas l'organe qui sent et perçoit, c'est l'âme par l'organe, l/âme est le centre auquel aboutissent toutes les impressions des organes ; il faut donc que ce centre soit un principe simple et un ^. Si l'âme est un corps , c'est le corps qui sent. Dès lors, comme la sensation est partout , il faudra qu'elle ait parcouru toutes les parties du corps , à commencer par l'organe qui pâtit. Or la sensation est instantanée : ce qui ne peut s'expliquer que par un principe simple et un ^. Enfin si l'âme est un corps, comment expliquer l'intelligence et la vertu? L'intelligence étant l'intuition des choses incorporelles , comment . le corps peut-il avoir cette intuition ^ ? Et quand on admettrait qu'il n'y a pas de substances incorporelles , et que ce que l'on appelle de ce nom n'est que la forme ou le genre du corps, il n'en serait pas moins difficile de comprendre comment un corps peut percevoir la forme immatérielle des choses matérielles. Quant aux vertus et aux qualités , si l'âme n'est qu'un corps, elles devraient changer avec ce corps ^. Non seulement l'âme n'est point un corps, mais elle n'est pas même corporelle. Autrement comment

* Enn. IV, VII, 6. On ^ cl acapa uri rj ^^J^^» ouTt t6 atoÔoévca-

0X1, OUTC TO VOetV, OUTC TO CTTlVocoGaC, OUT€ ÔtpCTÏÎ, OUTC TC TWV XoXcJV

tçau^ ex Tcovjc ^Xov.

^ Enn. IV, VII, 6. Ae? Totvuv tovto &cirtp xcvtjîov cTvac, ypa/jipàç $î c\jfxMXo\}(jciç £x TCtptftptiaç xuxXou, toc; iravToej^ôQw aîa9rÎ7fcç icpoç ToÛTO irrpoccvKv, xac TotoOrov to divTcXocpCcxvofACVov civac, cv ovTw;.

^ Enn. IV, VII, 7.

* Enn. IV , VII , 8. Et o5v to vonv içt to a^trj otay^aroç ivTtkaftSér vcg9(X(, ttoXù TrpÔTcpov êîï n^i 9fa>fAa auTÔ tô vowov tTvat.

5 Enn. IV, vu, 8.

pourrait-elle être une et simple ^? Quant h dire que l'étymologie même du mot témoigne de la nature matérielle de l'âme, que ^xp^'^ signifiant le froid, ^j/uy/f doit être le principe du froid , c'est-à-dire un véritable souffle dans le sens propre du mot, un tel argument ne mérite pas de réponse *. Combien ils comprennent peu Tordre véritable de la génération des êtres , ceux qui font ainsi du corps l'âme elle-même ou le principe de l'âme ! Car c'est toujours le nieilleur qui engendre le pire ; le Bien engendre l'Intelligence, celle-ci l'Ame, et l'Ame la Nature, le principe engendré étant toujours inférieur au principe générateur *.

Il vient d'être démontré que l'âme n'est point un corps ; mais ne serait-elle pas une harmonie du corps ? Cela est impossible. L'harmonie est un effet, et l'âme est une cause; l'harmonie est donc un effet de Tâme, et non l'âme elle-même^. Ne serait -elle pas une entéléchie, c'est-à-dire simplement l'acte d'un corps organisé qui a la vie en puissance , ainsi que le prétendent les Péripatéticiens*? Dans cette hypothèse, l'âme serait divisible comme le corps , et en suivrait les développements et les variations •. D'ailleurs , si l'âme était une entéléchie , il n'y aurait plus de lutte de la raison contre la passion ; l'être humain tout en-

' Enn. IV, vil, 8.

2 Enn. IV, VII, 8.

3 Enn. IV, vu, 8.

* Enn. IV, VII, 8. Kal yàp ore /ib irpôrepov yi ^"ox^* ^' ^* àp/Jiovfot uç-cpov xai <i>ç To fjtfv oLp/^ti xote ÏTttçoLTtT Toi acûfiaTt, xac /jia^^CTac iroX- Xotj^Tî, àpfiovta St oùx av oZaa TotOra tcoioT. Cet argument est reproduit du Phédon.

5 Enn. IV, 11, 3.

6 Enn. IV, II, 3.

PLOTIN. PSYCHOLOGffi. 539

lier ne serait qu*un seuf et même principe , qui n'éprouverait partout qu'un seu! et même sentiment * sans jamais être en désaccord avec lui-même. D'ailleurs , les sensations seules peuvent avoir lieu dans cette hypothèse ; !es pensées pures sont impossibles. C'est pourquoi les partisans de cette doctrine introduisent dans la nature humaine une autre âme , à savoir, l'intelligence pure , qu'ils font immortelle ^ En outre, si l'âme n'est que l'acte du corps, elle n*est point un principe indépendant , elle n'a pas de facultés qui lui soient propres. Comment pourra-t-elle alors penser,, raisonner, se souvenir sans le corps *? Cette définition serait plus vraie pour les plantes ; et encore est-îl nécessaire , pour pouvoir expliquer la vie végétale , d'admettre dans les plantes un principe interne, qui, loin de se confondre avec le principe de la vie extérieure et générale , réagit contre ce principe et maintient par sa résistance Tunité et l'identité de la plante^. L'âme n'est donc pas une simple forme , même une forme de l'être vivant ; c'est une véritable substance qui vit par elle-même et se suffit pleinement par rapport au corps ^.

* Enn. IV, II, 3. Kac pirv èvrcXcp^ctoeç ouo^jç, oOA cvoevrtwfftv Xôyoti Tcpoç inSvniaç' cv Se xai rauTov ^t* oXou ircTcovÔcvat tottôcv, ob ftot-

2 Knn. IV, II, 3. MaBincuç^ fiôvov ^uvar^v ftfwç ycv«<jOa«, ràç Sk

voYifJttç ô^vaTov. A'è xoct avrot aXXvjv ^'^^fïv tov voOv etffayouffcv, ôv dtôavarov rlBvjrat-

3 Enn. IV, II, 3.

4 Enn. IV, H, 3.

Enn. IV, H, 3. aXX tçrj où^fot, ov Trapà to èv ^ûtfxoLrùSp'ocBat To ctvat Ttvo; t6 cTvac XotjuSavcu^a, àXX oS^a irçÀy xat Tou^e yîv€<rOai,

Cela posé , il n*est pas difficile de démontrer que l'âme est immortelle ; car l'immortalité n'est qu'une conséquence de sa nature. L'âme étant une essence indépendante et séparable du corps , simple et indivisible , sans figure, sans couleur, sans pesanteur, immuable, incorruptible, même dans son contact avec les choses sensibles , enfin principe de vie et de mouvement pour la matière , ces divers attributs ne révèlent-ils pas son origine divine et sa nature immortelle *? Si l'âme était de ce monde, comment posséderait-elle la sagesse, l'intelligence et l'amour, facultés des êtres divins 2 ? Et qu'on ne dise pas que ces attributs ne sont point essentiels à sa nature. Ce n'est point hors d'elle, mais en ellemême que l'âme contemple les choses divines. Le contact du corps est à l'âme ce que la rouille est à l'or. Quand elle est dégagée de ce contact, elle recouvre sa pureté primitive , et alors elle revoit dans tout leur éclat les divines images du Bien , un moment obscurcies par la rouille de la matière^. En outre, l'âme étant le principe de la vie , et la vie étant immortelle , comment l'âme ne le serait-elle pas elle-même ? Comment d'ailleurs une essence, une, simple, indivisible, périrait-elle par la dissolution des parties ^ ? Enfin l'âme du monde

^ Enn. IV, vil, 9.

2 Enn. IV, VII, 1 0.

Enn. IV, VII, 4 0. Kat tou 0 rrpoTcpov ?v, wCTCfp ôyakfMxa cv auTïj (opvjLrcvœ ôpw^a, ola uiro jfpôvou cou irtirXijpwfAcva, xa9afà TrotKjff^fji£v>3 • oTov cl jfpyaôç t{xy\njyoç ttvi , cTra àtzoxfiovcréiy.svoç oaov yojpôv aÙTÔS , cv ôyvoca , ïcpOTcpov cauroO «v , ott juiïî ^pi^O'ov ttapa , tot« $^ aÙTÔv rtSvi Toû j^prî/uiaToç S'ou/JiaffCiev, ôpwv ptcjtAovcopifyov, xotV wç oi^cv apa £^£c aÙTo) TtaXkoxiç cTraxTOu, îvBdixoTtq «vtô; xpaTcç-euwv, ttrt^ auTov c^ éocuToO i(fo uvai.

< Enn. IV, vu, '12.

PLOTIN, PSYCHOLOGIE. Ui

étant immortelle , l'âme humaine , qui est de même nature, ne peut pas ne pas l'être également *.

Il semble étonnant que Plotin insiste avec tant de développement et de force sur la nature immatérielle, immortelle, indépendante de Tâme humaine, lorsque déjà, dans sa théorie générale des principes des choses, il a compris l'Ame universelle et toutes les âmes particulières parmi les essences intelligibles, dont les attributs sont la simplicité , l'indépendance et l'immortalité. Mais il faut considérer que deux grandes écoles, les Péripatéticiens et les Stoïciens , avaient soutenu la thèse contraire , et qu'elles avaient répandu , par une argumentation subtile et spécieuse , des doutes qu'il importait de dissiper. C'est pour cela que Plotin s'attache à démontrer par des arguments nombreux et décisifs : 1* que l'âme n'est point un corps, ainsi que le voulaient les Stoïciens ; 2^ qu'elle n'est pas une simple forme du corps, une entéléchie , comme le prétendait Âristote.

Mais que devient l'âme immortelle après la mort, et comment faut-il entendre cette immortalité 2? Biea que Plotin ne s'en explique pas catégoriquement , la solution de ce problème ressort clairement de sa doctrine générale sur le rapport des âmes individuelles à l'âme universelle. Si , conmie il l'affirme , la chute des âmes dans les corps est le principe de leur individualité, la mort, en les détachant de la matière, les fait rentrer dans le sein de l'Ame universelle. Là elles perdent leur existence individuelle, mais non leur essence. Au contraire, l'essence véritable étant en

> Enn. IV, VII, 4 3.

2 Enn. IV, II, 3.

raison inVWsè de Tindividualité , elles M recouvrent que par leur réunion à leur principe Cette pleine et pure essence qu'elles avaient perdue dans Tisolement de l'existence individuelle. C'est là le sens des paroles que Porphyre attribue à Plotin au moment de sa mort: « qu'il s'efforçait de rendre au Dieu universel la partie divine de soi-même *.»

Plotin recherche ensuite en quel rapport l'âme est avec le corps. L'âme est indivisible^. quant à§on§s* sençe; ce n'est qu'en tant que ses puissances se r^andent dans le corps qu'elle peut être conçue •comme - -divisible. Et alors même >, elle ne se divise pas comnae le corps en parties distinctes et exactement correspon- • dan tes aux parties corporelles. Elle se divise en ce -sens seulement qu'elle se communique à toutes les parties du corps. Mais elle reste tout entière dans chaque ipartie ; elle^'est donc pas divisible en elle-même , îmais par rapport au corps. Le corps étant divisible, îl'âme ne peut agir sur lui qu'en s'accoimeiodant à sa mature, c'est-à-dire en se divisant pour le pénétrer tout enti^. C'est le corps qui divise la vie en la rece- WM^ comme le prisme fractionne la lumière, qui est pa^ elle-même simple et indivisible. Mais n'est-il pas ai3^urde d'admettre à la fois la divisibilité et l'indivis. flbiSSté de l'âme? Cette prétendue contradiction est la hai anême de la vie. Si l'âme n'était pas indivisible, c*®aattinent pourrait-elle sentir, «comparer, penser, chaque PBr£ftne étant affecté individuellement ^ ? Si elle

* Porph.,ri ^^ ^^ Plotin, î. Kat <pyî<7aç icttpâdBoit to cv if/tv S"cTov àvayctv'. "Wpàç t-o fv tw irâtvTt ^cTov.

2 Enn. l\^, n, L

3 Enn. IV,v'*'2î.

PLOTIN* PSYCHOLOGIE. Un

n'étail pas divisible, elle reslerait tout entière en ellemême, et ne se communiquerait point au corpg. Com-^ ment alors expliquer la vie qui circule dans toutes les parties du corps ^î

Mais comment faut-il çoncevair.Ja présence et l'expansion de Tâme dans le corps? L'âjne n'est pas dans le corps comme dans un vase ou dans un lieu ; eWe n'y est point, comme la partie dans le tout, ou le tout dans la partie , ni comme la qualité dans le sujet , ni comme la forme dans la matière ^. Aucune de ce» comparaisons ne peut donner la véritable idée du rapport de F âme avec le corps. Loin que le corps contienne l'âme, il est plus vrai dédire que c'est l'âme qui contient le corps. Ce qui fait notre erreur, c'est qtie ne voyant pas l'âme , mais seulement un corpe vivant , nous renfermons l'âme avec la vie dans ce corps^ Mais s'il était possible d'apercevoir et de sentir l'âme , elle apparaîtrait comme un immense filet qui enve-*> loppe le corps de toutes parts \ L'âme ne réside donc* pas dans le corps; elle y préside comme le pilote préside au navire , avec cette différence que le pitote ne remplit pas le navire , comme l'ân^ fait te €oi*ps ^.

> Enn. IV, II, 2.

^ Enn. IV, m, 20.

* Ena. IV, ni, 20. Hôç o5v h tS a^ixart ri xlu^^i Xiysvon iroo^ trdtvTwy; Yi zKtt^ri rj\j^ ôparov ri ^f^X^î àïïà xo :ài|!Jia" cupa ouv ôpcov-

ocÛTÔ * £V a.^^To^ apa T&i ca>fji«r( xàà> \|*w^iW cTvat, axoXouôcaç «v AcyotjiAr/- El Si yt ôpoiTOv ri ^^x^' '^** ataGy^rôv^ ïv, TtcptstXr/jui^evav ir^vTnî tv} Çwç, xac p-^'XptÇ èff^aTwv oZy<x elç?99V, oOx av cyapiv t^v tj«>j^^yr; rut ceofAaTc cTvott, dcXX* èv tw xupwTepu To fxiï twoutw, xot^ èv tw 9îiv»>* ^ovTt tb avve^oacvov, %oà êv T'o /a^q pcovTt, xb peov* < Enn. IV, m, 21.

11 n'y a point dMmage dans le monde sensible qui puisse donner une. juste idée de la présence dej'âme dans le corps; pourtant c'est approcher. de la vérité, que de compajer Tame. à la lumière qui se répand dans Tair sans s'y mêler et„sans rien perdre de sa pureté *• Et quand on parle de l'effusion de l'âme dans le corps , c'est de l'âme sensitive et végétative qu'il s'agit, et non de la raison et de l'intelligence, dont l'essence répugne à toute action sur le corps ^. L'âme est présente au corps , non par son essence , mais par ses puissances ou facultés 5. La variété des facultés n'altère en rien l'unité de l'âme, chaque faculté n'étant pas une partie de l'âme , mais l'âme tout entière. Chaque faculté, entant qu'âmcj est pré§entaau corps tout entier; mais en tant que faculté spéciale, elle n'agit que là où elle trouve m instrument. C'est en ce sens qu'on peut assigner à chaque faculté un organe particulier pour siège de son développement : à la pensée , la tête ; au désir et à la volonté , le cœur ; aux appétits , le basventre ; à la nutrition, le foie ^.

Après ces considérations générales sur la nature de l'âme et sur ses rapports avec le corps, Plotin s'attache à déterminer les facultés qui lui sont propres dans le développement de la vie totale. Nous le suivrons pas à pas dans cette ingénieuse et profonde ana-

* Eon., IV, III, 22. Kac yàp «S xotc toOto irapov, oy iroptçc, xote it oXow irapbv, GÙ^r/c pyvurai, xat ecp^xe jtAiv otwri, tô Sk noLf^^u»

2 Enn. IV, m, 23.

Enn. IV, m, 22. Twv fth oaXcéiv juva^cov où^s Trapwfft'ov tw tfwfi«Ti XtxTc'ov T^ç ^l'ux'î» •*v«« * **'«' ^ SuroLti TaÛTa iropnvotc * xat irapcTvxc oux èvc^pu9cvT« To7; |uicp(9iy oturoO, ov^' vZ roi oXw.

* Enn IV, m, 23.

PLOÏIN. PSYCHOLOGIE. 545

lyse, dont les procédés et les résultats sont également remarquables.

Si rhoname était un être simple, une pareille recherche serait inutile ; car il serait évident que toutes ses facultés appartiennent au même principe. Mais il est composé d'âme et de corps, c'est-à-dire de deux principes essentiellement distincts. Et en outre le rapport de l'âme et du corps engendre un troisième principe qui tient le milieu entre les deux et qu'on appelle le principe animal (to î^ôov) K Ces trois principes ont chacun leurs facultés propres , et c'est le concours de ces facultés diverses qui produit la totalité des actes de la vie si complexe et si variée de l'homme. 11 s'agit de savoir, dans cette multitude de facultés, quelles appartiennent à l'âme proprement dite , quelles au corps , quelles au principe animal , afin d'arriver, par l'élimination des opérations étrangères à l'âme, à la connaissance de ses véritables actes et, par suite, de sa nature intime et de son essence propre.

Le développement complet de la vie met en jeu les facultés suivantes : la nutrition, la reproduction, la locomotion, la passion, la sensation, l'appétit, le désir, l'opinion, la perception, l'imagination, soit sensible , soit intelligible , la mémoire , le raisonnement , la volonté, la pensée,cramour.^:

La nutrition , la reproduction et la locomotion sont évidemment des actes étrangers à l'âme ; c'est le corps seul qui se nourrit , qui se reproduit , qui se meut, T/âme proprement dite n'y a aucune part. Quel que

» Enn. 1,1, 7.

Boit \% rapport de Tâme et du corps , il art évident que Tâme se sert du corps , comme la cause se sert de l'in* stoument ^. Or il n^est pas naturel que la cause subisse toutes les affections de l'instrument. Toutes les propriétés et facultés du corps sont donc et restent tou^ jours étrangères à Tàme. Quant à la passion (iraOoç), il est également impossible de la rapporter à Tâme; elle ne jouit ni ne souffre , pas plus qu'elle ne tisse : c'est l'animal seul qui pâtit ^.

Sensation {Sio^aiç). Est-ce l'âme qui sent? La sensation , dans la doctrine de Plotin , n'est pas le plaisir ou la douleur ; c'est le sentiment qui les suit \ Le plaisir , la douleur , sont des passions : c'est le corps qui souffre ou jouit , le corps en tant qu'il est animé par le principe vital. La sensation n'est point dans l'âme une pure impression ni une simple trace des objets sensibles. H faudrait pour cela que l'âme f&t une puissance passive qui, comme une cire molle, recevrait l'impression du corps ^. Quand Fâme voit mi objet, c'est en dehors d'elle-même , et à une certaine distance; de plus, c'est l'objet même qu'elle voit, et non une image matérielle renfermée dans l'organe de la

* Enn.I,i, 4.

* Enn. 1,1, 4. Ka« yàp aroTrov yyî^e riv \|;u;^iv û^atvecv Xtyttv , &çt xoii tnSxh- jjicTv, xal hjntt(jBat ' àXXà to Çwov /iaXXov.

3 Enn. TV, iv, 19. aXX* oSv rîjv alcWaev oeiitiv oox o^ovifïv Xtxreov,

< l^Mf IV, VI, 4 . AîîXov jV Aîirow cv 1C0WTC, c^ç aToOvj^tv otovowv X0ipSQcv(>vT(Ç il ' opaoce^c , IxcT opw/fcy xat t^ $^(c vpM^oXkofWf ou ti ôpotTov cçcv lir* cu9ecoeç xctpcvov, «ç ixti AQXov^re t^ç oévTtXrl^J^cei)^ ycyvojMviQC, toi irplç t6 t^ta rriç ^J'jfiç pfktiroitaioç* ptc fAvj^evbç oitMt Tuirou èv aùrÇ ycvo/ievov, y) ycvo/jievw, ouj^ ru 7^payc^oe Xocft^ouTijc, â>9frcp cv xi9pw ^axTvXtoy, jSXetrou'?*)?.

PLOTIN. PSYCHOLOGIE. Ui

visîon. Supposer que râiûé lie volt que led images des objets, c'est la condamner à ne voir que des ombres K Mais si la sensation n*est point une impression ni une image de Fobjet sensible, qu*est-elie done^ et comment l'expliquer? La sensation, comme l'imagitia* tion et le souvenir qui en viennent, n*est point une passion , mais une action. L*âme en effet est une puissance active, une cause : or le propre d'une cause est de ne pâtir en rien , mais de pouvoir et de faire ison œuvrepar elle-même 2. Notre imagination ne pouvant croire qu'une puissance puisse connaître son objet, ^ elle n'en reçoit l'impression , suppose que fftme pfttit par le contact. Mais la vérité est que l'ftme ne connaît quoi que ce soit que par un acte : elle agit dans la sen-' sation , comme dans tous les phénomènes qui kii sont propres; c'est en agissant sur le corps qu'elle en fait un objet de sensation. Quand les impressionfif des corps, soit des images, soit des sons, arrivent à l'âme, elles se présentent à elle , comme les lettres écrites h celui qui veut lire ; l'âme alors, en vertu de sa puissance et de son essence , reconnaît, fixe et détermine ces impressions, à mesure qu'elles s'approchent d'elle, et entrent dans le champ do la vision ou de l'audition \ Maintenant que ta nature de la sensation est

* Enn. IV, VI, 1 . Tb A fAcycçw àirovrwv, cl yàp tÙitou; XofAÔavo(/ifv wf ôpb»|Mv, oùx tçat pXtKtiv aura a ôpupcv, (JoXfMtra ^ hpofÂa- Tuy xa^ oxcaç.

* Enn. IV, VI, 2. Tpvro yàp ^ifutùç, oO th iraGtîv te, JiXXà rb ètnvfivtmtj xac iy' M Ttrooerac Içya^aa^h

Enn. IV, VI, 2. T^ jucvroe ^uvapv xa\ riiv t^c >tu^c o6(réav oTov âvayvôhm roùç ruirouc 2v t£» odpt ycypafj^nfvovç, tk^évrnç ithivtovf

548 ANALYSE. UVHE I.

définie, pour savoir si elle appartient à l'âme, il faut remonter à la nature de celle-ci. Il y a des êtres dont l'essence et la nature sont distinctes , de telle sorte qu'en eux l'essence n*est point la nature même, mais le principe de la nature. L'identité d'essence et de nature est le caractère propre des êtres simples ; la distinction d'essence et de nature est le caractère propre des êtres composés ^. Il est bien évident que la sensation répugne à l'essence de l'âme. Si donc elle se rattache à l'âme , ce ne peut être qu'à sa nature. Mais pour cela il faut que dans l'âme autre chose soit l'essence, autre chose soit la nature; il faut, en un mot, qu'elle ne soit point un être simple. Or la simplicité de l'âme ne peut être mise en doute 2 : donc sa nature est identique à son essence; et, par cela seul que la sensation répugne à cette essence , elle répugne à l'âme elle-même K D'ailleurs l'âme , qui est l'être pur, aspirerait par la sensation au non-être ^ : or elle n'a besoin d'aucun principe inférieur pour vivre et agir ; elle se suffit pleinement en qualité d'essence impassible , elle peut vivre et agir par elle-même ^.

Mais quel est donc le principe qui sent dans l'homme, si ce n'est pas l'âme? II est bien évident que ce n'est pas le corps non plus. Le corps se nourrit, se reproduit, se meut, pâtit; tous ces actes étant extérieurs,

J Enn. I, 1, 2.

*^ Enn. I, I, 4.

3, Enn. I, I, 2. OuTcayào xa\ ri «Govarov à).ï}%;)£y£fv, uittp &7 To aOavotTov xac ay9a^>Tov àncStç tTvat, «XXoi» courcO irwç ^iiw^ «VT^ 02 Tcap * aXXoO irn^tj .

* Enn. 1,1, 2. Ouro» yap «v aictvht tU tô fm c?»»fi 0 içt,

* Enn. T, î, 2. Avtx&x-ç yip ro^r «it).<Ov iv aMcf..

PLOÏlN. PSYCHOLOGIE. 349

composés , successifs, locaux, sont conforineà à là nature du corps. Mais la sensation, acte intérieur, instantané, universel , y répugne essentiellement. Or, puisque ce n'est ni le corps, ni Tâme qui sent, il faut que ce smt le principe intermédiaire , l'animal *. C'est même là la propriété essentielle et caractéristique de ce principe.

On dit avec raison qu'entre l'âme et le corps il y a le rapport de la cause à l'instrument, du moteur au mobile ; mais on n'explique pas comment l'âme peut mouvoir le corps, comment elle peut s'en servir*. Qu'un corps en meuve un autre, rien de plus simple, puisque ce sont deux substances de même nature; mais qu'une substance simple comme l'âme agisse sur une substance composée comme le corps , c'est ce que Ton ne comprend pas aisément. L'âme agit-elle sur le corps par une impulsion mécanique , ou bien par mélange et par diffusion *, ou bien comme une idée, ou comme une providence? Et s'il y a communication entre l'âme et le corps, l'âme conserve-t-elle son essence pure et parfaite? Le corps, masse inerte , gagne sans doute à cette communication le mouvement et la vie; mais l'âme, principe et fin de toute la nature, Tâme, essence simple, impassible, n'y perd-elle pas son unité et son impassibilité? Nullement. Elle reste simple, pure, impassible, tout en communiquant avec le corps K Elle pénètre le corps

r £aa. I, I) 7. Tyiv tou Çwou fdatv fre^ov rt, ov otc^OavtoOod , xat

2 Enn. I. I, 4.

3 Enn. I, I, 4.

* Enn. I, I, i. A).X* c^jv »ncSti ujat to ^tairXctxcv.

qommQ h lumière pénètre les objets, sans rien perdre de h pureté de son essence ^. Mais cela n'est possible qu'autant qu'on reconnaît entre l'âme et le corps l'a^ nimal proprement dit (to Kwv)^ lequel transmettant h Tàme les impressions du corps, et au corps l'impulsion des puissances de Tâjne, permet à l'âme de communiquer avec le corps, tout en conservant sa pureté et i^a simplicité. Le principe vanimal n'est pas un être h pft?t dans l'honmie , comme le corps ou l'âme 2 ; Q^eist une puissance de l'âme, immobile par elle-même, et qui n'entre en action que sous l'impulsion de lame. C'est Pâme qui communique la vie et la sensation , maitt l'animal seul vit et sent La vie et la sensation touchent à l'âme; et au corps, mais elles ne sont propres ni à l'une ni h l'autre,

I4 sensation, étant l'acte par lequel le principe anink9\ ppère la communication entre l'âme et le oorps» n'«|t ni une impression matérielle, comme le mouvement, la passion, ni un acte pur de l'âme, comme la pensée. La sensation n'est pas propre à l'âme, mais elle y touche comme h son terme : elle tient le nûli^tt ej^tre la passion et la pensée ; elle unit les deux vies, la vie pure, de l'âme et la vie grossière du coi^s. Mais concluent peut-elle servir de lien? Yoici l'explication tFès ingénieuse de Plotin. D'une part, il faut distinguer dwis. to corps le cadavre et la vie, la miasse. matérielle ^ Ift principe vital ; de l'autre, il faut dûitinguer dana

Swi^. I> I» 4. Ka^ îç* ^v^^v itcvKSxpotnowtaïf frin iraop^cev ri Ixetvou TcotBïiy &a7ctp xa( to <^Çy xa( /xoAtça ù oStu et' oXou «^^ &«-*

Enn. I, I, 7. aXXoc wwç iS/wTç aloOotvQficôa ; ^ ot< ^jç iin»XXoty>î-

fitV TOV TOtQUTW ÇttOV*

PLOïlN. PSYCHOLOGIE. 551

Tàme Tessence purement intelligible et la puissance ^ qui, sans être elle-même sensible, contracte Tem^ preinte de rimpression sensible. Entre l'essence intelligible et la masse matérielle, c'est-à-dire entre les extrêmes , nulle communication n'est possible ; mais entre les moyens , c'est-à-dire entre le principe vital et rame sensitive, le rapport a lieu naturellement*. C'est par le principe sensible que l'âme perçoit la forme de la sensation, qu'elle se souvient, qu'elle imagine. Cela explique comment elle est avertie de ce qui se passe dans le corps, sans en éprouver aucune affection. Il faut que l'âme ait le sentiment et la perception de la douleur ou du plaisir , pour être avertie de ce qui se passe en elle; et, d'un autre côté, îl né faut pas qu'elle-même jouisse ou souÉfre; car alors agitée et troublée par la douleur, elle ne pourrait en indiquer ni la cause ni le siège au médecin ^.

L'âme ne sent pas elle-même Timpression du corps; mais elléperçoitlaformede cette impression, c^est-à-dire Télément intelligible renfermé dans toute sensation que lui transmet le principe animal *. La sensation de l'âme, ^il est permis de se servir de ce mot , a pour objet la forme du corps ; elle est donc plus vraie que la sensation de ranimai. Cette sensation supérieure, que Plotin

1 Enn. IV, iv^ 48. Kat aùro to 9tùfia cv ^ xac \|ni)^i) xcù ^atç où T^covTov tTvotc ielf olov rh &{ai^ov.

2 Enn. IV, lY, 19.

^ Enn. ly i| 7. Ti}v St t^ 4^^ ^^ ai^ovc^ot» ^uv«fity ov rSiv aiadiQxwf cTvac ^c? * tw» & ôirè ttIç «loO^^ndic syyiVQfctMiv ^ Cc*^ TtjQMtv Jn^<Xv)irT<xiiv Aai fiSXXoii« Nov^tà yàp rih Toôror Àc Tk» a?9*

ùZace^y (l^wv /jiovov gt.iç<Awi eTva{ ^cb»p{9(v* Ici clj«av sigaiéfe images et nop idées.

distingue de là sensation animale, répand k i'srat(T^<7i; des anciens et à la perception des modernes. C'est un commencement de pensée, un premier degré de l'activité de rame. La sensation intelligible marque la transition de la vie animale à la vie spirituelle.

U Appétit ( 8in6u(jLta ) ne vient ni de rame ni du corps, mais du principe animal. Le corps pâtit, l'animal appète, l'âme obéit ou résiste à l'appétit^. Ce qui prouve que c'est l'animal et non l'âme qui appète , c'est la diversité des appétits , et surtout les variations qUQ l'âge leur fait subir. Si l'âme en était le sujet et le principe, comme elle est simple et immuable, il serait impossible d'expliquer cette diversité et ces changements^. Le Désir ( opeÇi; ) , entendu comme un simple mouvement de l'ânie vers les choses sensibles, se confond avec l'appétit. Entre l'appétit et la colère (^oW)*, il y a une étroite relation. ÈTnôujiita et j^oXvj expriment plutôt deux degrés d'un même mouvement de l'âme sensible que deux mouvements réellement distincts ^. L'appétit vient du principe végétatif dans l'animal , et la colère du principe sanguin et bilieux ; le premier a son siège au-dessous du cœur, tandis que le second a le sien dans le cœur même.

* Enn. IV, IV, 20. Kae twv crw/xare wv Si ê7rt9ufA((il>v tyîv àpj^iîîv, h Tw outw xofvov xat t^ç TOiotury)? fjîù^-cixrî^ ^sttù^ àxôXouGov rc- Oso^ott ytvcoOjre. Outc yàp tw oTTcoaovv c^^ovTt <7W|yi«T« ^oti'ov riv àpyrci Ttjç opCsCb>ç xat 7rpo9uf*taç,

î Edd. IV, IV, 21. (5t« ^ toÛto (ff«^) eç-i ^«p« o i âpy* t^ç iKS^^daq^ xoce aéi^Xcxiai fAaprvpoviatv aé ^ta^opoc.

^ XoX^ exprime un fait à» Tâme très difficile à nommer dans ntïlro langue, colère^ énergie^ caractère ^ passion dans le sens moderne du mot.

* Enii. IV, IV, %%.

VLOTIN. PSYCHOLOGIE. 353

VOpinion (âoça) est déjà un acte de Tâme, «on pas un acte pur comme ia pensée , mais un acte qui a pour origine cette sensation supérieure qu'on pourrait appeler perception. Elle touche du reste de plus près à l'âme que la sensation, en ce qu'elle est plus indépendante et moins voisine du corps ^.

^Imagination estousensibleouj^ntellectuelle^. L'imagination sensible est uii reflet de la sensation , et rentre tout-à-fait dans le principe animal. L'imagination intellectuelle participe de l'animal et de l'âme ; véritable miroir de l'intelligence , elle a pour fonction de représenter en images les choses intelligibles : elle doit être considérée comme un acte de l'âme proprement dite *. Ces deux imaginations sont entre elles dans le même rapport que les principes d'où elles viennent. Partout où se produit l'imagination intellectuelle , elle éclipse l'imagination sensible ; les images éclatantes et pures du monde intelligible font pâlir les grossières représentations du monde sensible , de même que la pensée pure fait oublier l'opinion ^.

La Mémoire est comme la perception , comme l'imagination intellectuelle» un acte de l'âme, mais un acte qui tient encore à la sensation ^. Il n'est

* Enn. I, 1, 7. Attô iè toutwv twv ct'îwv, àcp' wv \|/y;^yi ri^-n 'Kol^ol" oij^CTae /uiov»? riv tov Çwcu r/^e/ioviav ^lavotae ^vj xae ^dÇat, xae vorî-

^ Enn. IV, m, 31. aXV ci tou yxvraç-exou, ^ fAW,un^ cxarepa Sk V7 ^'^xh fivvjuovctSctv c?^y}Ta(. ^uo toc yotvrocçtxa*

^ Enn. IV, m, 30. O ^g Xoyo; àvairrûÇotç, xoit CTrccywv ex Toû v«qfiaTOç ttç t6 yavraçuov, t^ti^t xb vOYitAa. elov èv xarô'WTpw.

* Enn. IV. III, 31.

5 Enn. IV, m, 26. Ti5ç ^t >\f^yyiç to uyYiaoytmtv ouj^-Sttov tirt.

pas un acte pur et parfait comme ia pensée : car il implique la vanété , la succession ^ la transition, de la puissance à Taote , tandis que la pensée est un acte pur, simple 9 indivisible, immanent. Le souvenir re* produit toujours ia notion d'une chose adventice et passagère, tandis que la pensée ne s'attache qu'à l'immuable et à l'éternel. On ne se souvient ni de Dieu , ni de l'Être, ni de l'Intelligence ^«

De ce que l'âme iie se souvient pas de choses adventices et corporelles, il ne s'ensuit pas que ce soit le corps qui se souvienne ; il est la condition , non le sujet du souvenir ^. Et en effet la mémoire reproduisant la sensation intellectuelle, laquelle est un acte de l'âme, quel autre principe que celle-ci pourrait s'en souvenir ? On a supposé ( les Stoleiei» ) que le souvenir est une trace sensible empreinte dans l'éune ; la nature de l'âme ne se prête pas ii cette hypothèse : coDune elle est essentieUanent uûe énergie ^ tout en elle est action ^« La sensation est une «k^tion simple y la mémoire est une action persévérante et continue ; c'est l'activité de l'âme qui se redouble. Tout ce que perçoit l'âme, essences intelligibles ou formes» corpo* relies , elle le perçoit par assimilation. Il en est de même de la mémoire ; le souvenir se confond comme la perception primitive avec son objet. L'âme ne reçoit point en elle, comme dans un récipient , l'c^j^t intelligible de son souvenir; elle le possède «l le voit intélieurement, ou plutôt elle n'est elle-même que cet

* Btan. IV, m, 25. Mv^-j ft wrpt 5fôv, owft Trij)*t tq h xotc vovv

2 Enn. IV, IV, 26.

3 Enn. IV, VI, 2.

intelligible primitivement obscur : par le souvrair, éïe ne fait que passer de robacurité à la lumière, du sommeil au réveil, de la puissance à l'acte^. Dans la perception des choses sensibles, ï'âme tire en quelque sorte Tobjet d'elle-même, pour le faire briller au dehors et le transformer en objet de spectacle par le travail de sa propre activité. Par suite de ce travail tout intérieur, Fâùie reste longtemps affectée , comme si l'objet était présent , et plus elle a insisté sur son opération , plus Timpression est durable. Ce qui fait que Tenfance a plus de mémoire que la jeunesse ou Page mûr , c'est que n'étant point distraite par un grand nombre de sensations , elle tient ses regards longtemps attachés sur un objet. Le même principe explique les vicissitudes et les degrés de la mémoire K Dans l'hypothèse de l'impression qui reste et se grave dans l'âme , cette interruption et cette inégalité du souvenir serait inexplicable. Ce principe explique encore pourquoi la fréquence des souvenirs développe tant la mémoire. C*est qu'il est de ï'essence d'une énergie pure comme l'âme d'agir d'autant plus et d'autant mieux qu'elle agit plus souvent.

Mais si le souvenir n'est pas un acte du corps, c'est-àdire une passion, ne serait-il pas un acte du principe animal, de ce principe qui sent, qui appète, qui désire?!! est certain que le souvenir ne se rattache à aucune de

< Enn. IV, vi| 3. riyvwoxcc )iap vtâ aura mjç cTvott' ycyw^tfxec

cTuoi «vrài dt^u^oTcpov,. xa< yifvt^cu ex toO ôtfÂudpoO, Tft> olov tyttpco^ Bai Ivapycç^pa^ xoec ex ^uva^Açcoç elç èvepyctotv («yav

» toa. IV, VI, 3,

oàii ANALYSE. LIVKE I.

ces facultés^. Lesouveuir suppose la sensation, puisqu'il la reproduit; mais, comme il n'en reproduit que la forme intelligible, il en diffère essentiellement 2. L'appétit garde une affection de Tobjet absent ; mais cette affection n'est point un véritable souvenir : la preuve en est que la mémoire calme et pure ne connaît pas Tappétit ^« Donc le souvenir appartient à Fâme proprement dite. Il a la sensation pour condition , mais non pour objet. Son véritable objet est la forme intelligible de la sensation , en sorte que le souvenir est déjà une intellection , et non une impression ou une impulsion produite par le sensible ^. Le souvenir s'attache, non au sensible, mais à ce qui, dans le sensible, ne passe ni ne s'altère, à l'élément intelligible. C'est dans l'ànie elle-même et dans le monde intelligible qu'elle porte, et non dans le monde extérieur, qu'il faut chercher l'objet du souvenir. L'âme fixe et affermit la mémoire, en l'attachant à l'éternel et à l'immuable , tandis que le corps tend à le faire chanceler et évanouir, en l'attirant vers ce qui passe et change. Yoilà comment il est vrai de dire que l'âme engendre le souvenir, tandis que le corps le détruit. Le corps est ici le Léthé, fleuve de l'oubli ^.

Maintenant suivons la mémoire dans une vie supérieure. Puisqu'elle est un acte de l'âme, elle est une des

« Enn. IV, m. 28.

2 Enn. IV, m, 37.

4 Enn. IV, m, 26. QyA' eS^ircp otc ivofÇiocfiattÇj wè' à^rt^atiç ^ -k TWirwcciî, ou ^ ' û&ia^o;, jUT/^' &7ict^ cv îw>pw, ôtXX * 6 rpoir«? oFov voTîat;, xai im rwv atoBifiTw.

* Enn. IV, m, 26 !Môvy/; oi vjrr,^ y'i'.f'izyYJ/jfii) âv»yx»j tz/v îoj

facultés qui persistent après la séparation de Tâme et du corps; reste à savoir de quoi l'âme se souvient ^. Elle ne garde pas le souvenir des choses dMci-bas : ce n'est pas qu'elle les ignore réellement ; comme elle possède les principes de toutes choses , on peut dire qu'elle connaît tous les êtres intelligibles ; mais le contact de l'àme avec les essences pures a pour effet d'épurer le souvenir, en le dépouillant de toute trace sensible, et de le transformer en une pure intuition qui embrasse simultanément les idées des choses dont l'âme ici-bas ne se souvenait que successivement *. C'est en effet le propre de toute intelligence dans le monde divin, de contempler les choses dans leur unité et dans leur va* riété, dsms leur développement et dans leur succession logique, mais sans distinction de temps et de lieu. S'il est permis de comparer l'intuition de l'intelligence à la vue , l'âme, dans l'autre monde, voit le système entier des idées, comme l'œil voit un arbre, distinguant toutes les parties qui composent le tout, mais les embrassant dans un seul regard ^. Pour que le souvenir des choses d'ici-bas accompagne Tâme dans le séjour divin , il faut qu'il subisse une transformation : des deux parties qui composent la vie terrestre, la mémoire ne conserve et n'emporte que l'élément intelligible K Ainsi l'âme

9u>fxoiroç fi<7iv xcvo'J|ji£VV}v xûc( pfcy^ftv X/îG»; altcav, âXX ov fxvrîjuvjç ttvae • iih xa( o rriç AyiBy)ç irora/iôç outo; àv uttovgoTto. t Enn. IV, IV, 4,

2 Enn. IV, IV, 1 .

3 Enn., IV, IV, 1 . Éçt y^p xai ta;», oTov t\ ^uroy vt ra^i; h ^(^wv i^^cifxiVïi ?wç TÔ ovM, Tw 5tw|uivw c'jy, ty^it a).)wf , ri rdEtt to irpoTfpcv xotc rbuç-epov a^ma to Trîv ^tMeiïvM.

* Enn. IV, IV, 4.

8e sottvie&t des figures et des formeB^ mais seuldUieiit en ce qu'elle» ont d'essentiel et d'idéal. Elle se souvient des mœurs et des vertus , parce que les mceurs ei les ^rtus tiennent à la nature intelligible ^» mais non des passions , des sensations et des appétits qui viennmt du sensible. Elle se souvient encore des affections qui ont pour objet la famille et la patrie ^ ; mais ce n'est plus le souvenir obscur , agité de la sensibilité, c'est le souvenir calme, pur et clair de l'intelligence. De toute sa vie passée, l'âme ne conserve que le vrai , le beau, le bien , le divin. Hercule se souvenait avec orgueil dans le ciel des triomphes de sa force et de son courage. La mémoire du sage néglige les combats du corps, et ne se souvient que dm triomphes de la vertu^. Mais revenons au souvenir tel qu'il se produit dans les conditions de la vie d^tuetle. La mémoire est pro- {Mre k l'éyoae, et en cela diffère essentiellement de la passion, de l'appétit, du désir, de la sensation et même de rimagination. Mais elle n'est pas une faculté pure de l'àme comme la pensée et la contemplation. Elle est nécessaire à l'âme humaine, qui connaît successivement et par voie indirecte ; mais les âmes cé^ lestes n'en ont nul besoin. Leur pensée n'est pas, comme la nôtre, un effort et un travail : c'est un acte simple et uniforme; elles connaissent tout idéalement, les choses sensibles , comme les idées elles-mêmes *•.

1 Enn. IV, IV, 5.

2 Enn. IV, m, 32.

' Enn. IV, III, 32. d Sk (ffoybç) xa\ raOTa J^expà r/^ouficvoç, ta) luxaxtdttç i\ç âtytdiTtpQi/ Toirov, xac èv t^ vQY}Ta» yçytvnpifvoç, jw^ ûir^ t6v HpaxXea to^^aç toTç aXdotç, oTot aâXcu«U9( aoyt^t.

< Enn. IV, IV, 6.

Leur vie est simple et in^muable comme leur pensée; elles ne se souviennent pas plus d'avoir vécu à telle époque que d'avoir contemplé Dieu K Si les âmes célestes n'ont pas besoin de la mémoire pour connaître, les Dieux peuvent encore plutôt s^en passer. C'est par une simple et constante intuition, et non par un acte de mémoire , que Jupiter comprend Tinfinité des mouvements du monde \

Le Raisonnement (^lavoia) n'est pas un acte pur de l'âme, comme la pensée; c'est une opération complexe ^, ainsi que l'indique son étymologie, par laqu^le l'âme remonte péniblement des formes sensibles aux raisons intelligibles. Le raisonnement a donc pour point de départ la sensation , et pour terme la raison. Voilà pourquoi le Dieu qui crée et gouverne le monde ne raisonne pas. Raisonner, c'est chercher la sagesse; oe n'est point encore être sage. Or Jupiter possède la sagesse sans la chercher : il ne délibère ni ne discourt ; il voit et contemple. Le raisonnement est donc, comme la mémoire, une faculté de l'âme , mais non un acte pur de son essence \ L'âme ne raisonne pas avant d'entrer dans le corps et lorsqu'elle en est sortie ; une fois tombée dans le corps, elle perd quelque chose de la pureté et de l'énergie de son essence. De là le besoin pour elle de raisonner pour connaître, besoin qui trahit toujours raffaiblissement de l'intelligence *. Le raisonnement

1 Enn. IV, IV, 7.

» Enn. IV, IV, 9.

» Enn. IV, IV, 12.

* Enn.IV, IV. 42.

5 Enn. IV, III, 18.

intervient dans les arts , lorsque l'artiste hésite devant l'obstacle qu'il a rencontré; mais là où il n'y a du côté de la matière ni obstacle ni défaut , l'art triomphe et produit instantanément et sans raisonnement K De même, le corps est pour l'âme un obstacle à l'intuition du vrai; d'où la nécessité de raisonner dans notre condition actuelle. Mais , dira-ton , si les âmes ne raisonnent point, elles ne sont donc plus raisonnables? Elles le seront d'autant plus qu'elles auront moins besoin de raisonner 2 ; car alors la raison en elles au lieu de s'exercer par une opération complexe et successive , se produira tout-à-coup par un acte simple et immanent, pur reflet de l'intelligence ^. C'est là le seul exercice de la raison qui ne répugne point à l'essence de l'âme , et alors le langage nécessaire au raisonnement ordinaire devient inutile ^. C'est ainsi sans doute que raisonnent les âmes célestes ; elles agissent sans se proposer un but et sans délibérer ^. Elles se connaissent les unes les autres par la simple intuition, sans avoir besoin ni du langage ni de l'induction , comme il nous arrive quelquefois de connaître nos semblables sans qu'ils nous parlent, et par la simple vertu du regard qui pénètre dans l'intérieur des âmes à travers l'enveloppe matérielle ^. Dans le monde céleste, tout corps est pur et transparent dans toutes ses parties : chacun est

t Enn. IV, m, 18.

2 Enn. IV, m, 4 8.

••» Enn. IV, iiT, 18.

4 Enn. IV, III, 18.

5 Enn. IV, m, 18.

e Enn. IV, m, 18.

PLOTIN. PSYCHOLOGIE. ôsi

toute lumière , et chacun aussi est tout œil ; rien ne peut être caché ou simulé *. Quant aux démons qui habitent l'air , il n'est pas étonnant qu'ils raisonnent et se servent de la voix , car ce sont des êtres vivants et non des Dieux, comme les âmes célestes ^.

Aucune des facultés qui viennent d'être énumérées ne révèle encore l'essence pure de l'âme. La nutrition, la reproduction, la locomotion, appartiennent au corps. La sensation, l'imagination sensible, l'opinion, l'appétit j le désir, la colère (xo^rj), se rattachent à l'âme sensible, principe intermédiaire entre le corps et l'âme proprement dite. La mémoire et l'imagination intellectuelle, le raisonnement (et par là il faut entendre tout procédé complexe de connaissance) , relèvent de l'âme, mais sans être des actes purs et parfaits de son essence. Au raisonnement et à la mémoire fmit la vie sensible ; au-delà est la vie pure de l'âme.

Volonté {ôeXTiertç). L'activité de la nature humaine ne se produit pas seulement par l'appétit et le désir ; elle se manifeste encore par la volonté. Cest l'animal qui appète et qui désire ; mais c'est l'âme elle-même qui veut *. La volonté n'est pas seulement propre à l'âme comme la mémoire, le raisonnement, la délibération ; elle en est un acte pur ^. A vrai dire , la volonté n'est pas une faculté de l'âme ; elle en est l'attribut essentiel. L'âme est, par essence, indépendante de toute influence extérieure , elle est donc libre. La liberté ne réside point dans l'appétit, ni dans le ôupç ;

* Enn. IV, III, 18.

2 Enn. IV, III, 48.

^ Enn. VI, ^M^^, i.

* Enn. VI, viii, 7.

les êtres dont toute l'activité se borne à ces deux facultés, les enfants et les aliénés, ne sont pas libres. La liberté réside dans l'acte pur de l'âme, dans la volonté *.

Autre chose est la liberté , autre chose la volonté. L'acte volontaire n'a lieu que lorsque le pouvoir d'agir est accompagné de la conscience de ce qu'on fait K Pour qu'il y ait liberté , il suffit que le pouvoir d'agir n'éprouve aucune contrainte extérieure 3 ainsi tuer un homme sans le savoir est un acte libre , mais non volontaire *. La liberté dans l'homme n'est pas un pouvoir d'agir quelconque * î elle ne réside ni dans le désir, ni dans l'appétit, ni dans la colère, ni dans aucune action extérieure à l'âme. Le pouvoir d'agir ne s'exerce pleinement et librement que dans l'intérieur de notre être. Pouvoir agir sur elle-même et en ellemême , pouvoir développer sans obstacle toutes les facultés propres à son essence, pouvoir vivre d'une vie pure et parfaite , conformément à sa nature , voilà en quoi consiste la vraie liberté ^. Le principe absolument un et simple dans lequel la nature et la puissance ,

* Enn. VI, Tin, %. ÂXI' ti ^« J&uuû» xai Jucôupa, «ac w««ac %qi

B^plotÇ TÔ fTC' Û.ÙTOÎÇ T« çTvat (S&>7QpCV.

* Enn. VI, viii, \. Exoûaiov fiïv yào tt^v, opi|3('a fxsToc toO «(«ît— vai| cy ' iQfJitv ^, 0 xou xupcoe TrpScÇas

3 Enn. VI, VIII, 2.

* Enn. VI, viii, 3.

* Ean. Vï, vni, 3. ^lo xaè toTç fopvXai; xonrà T^yTocj w(MiTr«i^f zà KoXkoL ouTC TO Ik ' «uTot; ovTC TO «ovatov ^waopiev, tw St Sià voû Tc5v tytç,ytitj^ zltu^ipiô Twv Tra9r;/uiaTwv roZ çwjiaTOç tô avre^Gu^tov ^WTOfjiev, tiç àp5f>îv TÔ if rifxXy xotXXiçyjv àvdtyovTCç t^îv toO voû èvf|5yf jav xat Taç èvTcOGev irpOTa-setç f ).rj9epotç ovrwç ^côvopicv, x«t Tat; ôpc- Çf»ç Ta; ex Tov voeTv iyttpofiiyoLÇ ovx âxovTeo'j; tîvat ^cqucv, xai Tor;

PLOTIN. PSYCttOLOCÎlE. 86^

TeBsence et les facultés se confondent, n'est pas libre , en ce sens quMl n'a pas d'objet sur lequel il puisse agir. Il n'est pas libre , dans le sens hunrîain du nîot, c'est-à-dire en tant qu'il se possède lui-même et qu'il soit maître de ses facultés *. D'une autre part, Tétre composé d'âme et de corps , un par l'essence et divers par les facultés, comme l'homme, n'est pas libre non plus, en ce sens que le pouvoir d'agir ne dispose point des mouvements, des passions et des appétits du corps. Le libre arbitre ne se rencontre véritablement que dans l'être simple au sein duquel l'essence et l'action , la nature et la puissance sont identiques , quoique distinctes ; et alors elle n'est autre chose que l'empire que cet être possède sur les facultés qui lui sont propres ^. On vient de voir que tout être est libre , lorsqu'il agit selon sa nature. Or la nature de tout être tend nécessairement au bien ; donc la liberté et la volonté ne sont que l'acte de l'âme par lequel elle tend au bien •. Tout mouvement qui l'écarté ou l'éloigné de ce but est involontaire et fatal ; tout mouvement qui l'y conduit ou l'y pousse est volontaire ; le désir et l'appétit du bien sont de vrais actes de liberté ^.

5loTç TOVTOV C|wat T&y TpOTTOv, offoc vu xac opt^tt r^ xocrà vouv Cà>7if ffiaofisv TrapeTvai.

* Enn. VI, vni, 12. Ottou ^t oûâuo, ws ^vo;, àXXà iv {ri yçip Cvc'pyttoi povov, ri oi»^* oXwç «v£j;y£ta), orj^t TÔ xvpiov aùroy ô,oOwç.

* Enn. VI, viii, \%. AixTtov toi'vvv npbç TaOra cWc, wç fxotçoçjulv Y,ixw xoLTot, fxkv TÔ ffb>|uio( icôppo «v tivi oxiolaç, xaxà ^ TYîv ^l'Uj^/v, xa\ 0 pâXiça èajL&^v, piirij^opiev orjaiaç, xai Ifffjiîv Ttç oûoia. ToOto Sk tçtv oTov 9vv9<Tov T( ex ^roi^op3é$ xotc oùa/aç, OTiXOUv xvptwc ou9(0(, o\jè' axjxh ov7(ot • ^10 oxjSk wptot tfîç auTwv oMjt^.

3 Enn. VI, VIII, 4.

* Enn. VI, viii, 4. IIwç Sk irpbc rh ôyaSov ti ^ep^/mcvov iîvo7xa«'-

Mais, dira-t-on, comment la liberté peut-elle consister à suivre irrésistiblement sa nature? Cette objection est facile à résoudre dans la doctrine de Plotin. Si un être est libre , par cela même qu'il est indépendant de toute cause extérieure, la nécessité intérieure n'est point un obstacle à la liberté. Et comme d'une autre part, en tendant au beau et au bien , l'âme ne fait qu'obéir à sa nature , c'est dans cette tendance nécessaire que Plotin retrouve surtout la liberté. Plus l'âme obéit à l'intelligence et au bien, plus elle est libre ^.

A la suite de la liberté \ient la vertu. La vertu n'est pas la simple tendance de l'âme vers le bien , car alors elle ne serait rien de plus que la liberté. Elle n'est pas non plus l'effort de l'âme qui lutte contre les passions et les causes extérieures. Cet effort n'est qu'une préparation à la vertu. La vertu ne paraît dans l'âme que lorsque la tempête des passions domptées par le triomphe de la* volonté, a fait place au repos, au calme et à la paix. C'est une disposition constante , une habitude solide de la volonté 2. Par la vertu , l'âme tend à se confondre avec son essence , et par conséquent à devenir intelligence. Et en effet , l'âme n'est primitivement qu'une puissance qui tend au bien , sans le posséder : or l'effet de la vertu sur l'âme est de transformer cette tendance en un acte constant et permanent de possession. Mais posséder le bien est le caractère propre de l'intelligence, de même qu'y tendre est

dryaôov toe , to yàp axouatov ôtiraywyvî àitb tov oyoïOoO , xat irpb; t6 y/vayxa^o/uievov, et irpoç toOto yspoero, o wn -îryaôbv «vtw.

» Enn. VI, vui, 4.

2 Enn.VI, vin, 5.

le caractère propre de l'âme*. Donc la vertu, en changeant la tendance en possession , transforme Tâme en intelligence 2. Parvenue à cet état, l'âme est vraiment libre, l'intelligence étant le vrai type de la liberté ; mais alors elle est sortie des limites de la vertu. La vertu proprement dite cesse et fait place à la vie pure et parfaite de l'intelligence. La volonté et la vertu ne font qu'aspirer au bien ; l'intelligence seule le possède *.

L'acte intérieur de l'âme, la pensée pure, ne coûte point d'efforts et ne laisse pas de fatigue ; mais il ne faut pas croire qu'il se produise primitivement etnatu- Tellement ^. Tons les principes de la nature humaine , le corps, l'animal, l'âme, l'intelligence, existent déjà au début de la vie , dans l'âge des grossières passions. Mais alors les principes inférieurs seulement se développent et agissent sur l'âme ; l'intelligence se tient à l'écart, non pas immobile, puisque son essence est d'agir, mais dirigeant son action vers les essences supérieures ^. Ce n'est que par la constance et l'énergie de son action extérieure que l'âme arrive à la vie parfaite de l'intelligence. Naturellement et au

1 Enn. VI, VIII, 1.6.

* Enn. VI, Viil, 5. El ouv oTov vou; tiç àXXoç cçtv àpiTYî xai eÇtç oTov vo(i>6^vae tyîv ^\>)^rj "KOioZca 'iroXev au ijxct oùx cv TrpaÇet 70 èy ' YiiitVt dtXX' h vûS r/Tuj^M Twv irpaÇcwv.

* Enn. VI, VIII, 6. H yip pouXTfjçreç 5c).c( tô àyaôôv' rb ^c voth orXvjOwç Içcv IV Toi àtyaOâ>. Ej^ct ouv £xe?voç9 oir«p rj j3o»jXn^eç 3"iXce, xolI tu TUf/cîrJaa av raurv} voyîatç ylyvtrat-

* Enn. VI, I, 9. Auvœtôv yàp xai c^eiv, x^e (xri Trpôyctpov ty^ttj.

* Enn. I, r, W, Tlaî^edv Sk ovtwv, htpyit fûv rot ix toû cuvOc'tou, ôXiyof Sk c/Xof/JLTTit ex twv âvcn) ilç aùrô ' orav ft àpyri e»; rvfiaç, htç^yii IC00Ç TO avw.

566 ANALYSE. LIVKE I.

début, elle est profondément engagée dans les liens du corps et ne s'en dégage qu'en le domptant par un effort persévérant. Chaque vertu n^est que l'action de r&me imprimant h telle faculté inférieure , passion , sensation , appétit « désir, une direction conforme au bien. Chaque vertu correspond donc à un principe inférieur, la tempérance à l'appétit, le courage à l'effort , la prudence à l'opinion , à l'imagination , etc. Les faiblesses et les souillures de l'âme ne viennent pas d'elle-même , mais de son contact avec les êtres sensibles. Tout impassible qu'est l'âme * , c'est elle qui pèche , et non tout autre principe : seulement la cause de la faute est hors d'elle. L'âme peut pécher et faillir, en tant qu'âme sensible ; comme âme pure et comme intelligence , elle ne le peut pas 2. La vertu est le chemin de la vie parfaite. Maton considérait ainsi les vertus diverses , la tempérance , le courage , lea appelant purificatives. Et en effet, elles ne sont vertus qu'en tant qu'elles conduisent l'âme à sa fin , qui est la contemplation. Elles purifient l'âme, c'est-à-dire qu'elles la délivrent d'un mal ^. L'âme alors devient libre ; mais cette liberté n'est point la parfaite indifférence d'action quant au bien et au mal. Après la purification, l'âme, livrée à elle-même, obéît à sa nature, qui est d'incliner au bien. L'élan de l'âme vers l'intelligence , vers le bien , voilà l'état naturel et constant de l'âme purifiée ^.

' Enn. I, 1, 9,12.

2 Enn, VI, Yiii, 9. Eçtxt rotvuv iiuivnç y,pTv rHç ^tJx^ç "h f>i««;

^ Enn. I, II, 3.

4 Enn. I, II, 3.

PLOim. PSYCHOLOIÎIE. 567

Mais comment Tâme s'y prend^elle pour opérer cette purification? Comment se délivre-t-elle de Tappétit, de la colèi^e , du plaisir, de la douleur, et parvientrelie à se dégager du corps? en se détachant des lietix dont rinfluence pèse sur elle, en se retirant du tumulte des passions , en ne permettant au corps que les plaisirs nécessaires ou propres à le guérir de ses douleurs , à le reposer de ses fatigues, à le stimuler dans ses lan* gueurs^. Ainsi elle modère la colère, et même la calme tout*à-fait, s'il est possible ; sinon , elle la renferme tout entière dans le principe animal. De même l'âme se tient en garde contre les surprises de la peur, et surveille les brusques mouvements du corps ; elle ne cède qu'aux mouvements nécessaires à la santé des organes ^* Quant aux plaisirs de l'amour, l'âme ne permet que les plaisirs naturels, et encore elle les transforme en plaisirs de l'imagination ; en , substituant partout la forme à la matière , elle purifie tout ce qu'elle touche ^. Si l'on attribue des vertus à là vie pure et parfaite de l'âme, si l'on parle encore de tempérance, de courage, de justice, de prudence, les mots alors prennent un tout autre sens ^. La tempérance n'est plus que la conversion de l'âme vers elle-même; la justice n'est que l'élan libie de l'âme vers ce qui lui convient ; le courage est la persévérance de l'âme dans son indépendance et dans sa pureté ; la prudence est la pure contemplation des idées ^.

1 Ëon. I, H, 6.

2 Enn. I, II, 5.

3 Enn. I, II, 5.

* Enn II, II, 6, 7

* Enn. l,«, 6, 7,

La fin et l'espérance de la nature humaine n'est point de se purifier du mal qui la souille primitivement, mais de posséder le bien et de devenir Dieu*. Si la purification est instinctive , Tâme devient Dieu et d^mon tout ensemble. Si elle est l'œuvre de la réflexion et de la volonté, l'âme devient un Dieu de l'ordre immédiatement inférieur au Dieu suprême \ L'exercice des vertus purificatives est le vrai et seul moyen légitime d'affranchir l'âme des liens du corps. 11 ne faut pas l'y arracher brusquement par une mort volontaire. Pour sortir du corps, l'âme n'a pas besoin de changer de lieu ; sans cesser d'être présente au corps, elle en est toujours indépendante par essence, et elle peut l'être aussi en action par l'effet de la vertu ^. L'âme n'abandonne réellement le corps que lorsque tous les liens qui l'y attachaient sont rompus ^. Alors l'harmonie que Dieu. avait établie entre elle et le corps ayant cessé, le corps se détache de l'âme , et celle-ci s'en va , libre et pure , reprendre sa place au séjour des essences intelligibles. Quand on sort volontairement de la vie, ce n'est pas le corps qui quitte l'âme ; c'est l'âme qui fait effort pour se séparer du corps, et cela par un acte violent, qui ne s'accomplit que dans la passion , la souffrance , le chagrin ou la colère ^.

i ËDD. I, II, 4 .

2 Enn. I, II, 6.

3 Enn. I, I, 9. Oûx i^â^tt, ha fxri èÇîyj. EÇcÂcuatrat yotp €)^o\j9oi tt,

* Enn. I, I, 9. flwç ouv ccwiçarac t6 crtafia'y orav fAYjitv ïrt ^c^c/ic" vov ft TYiÇ ^Jyr,q^ dcouvaTovvToç îrt tov atùfxoLZo; çuv^eTv, t^ç OLpuojloi; otvToO oùxcTi Gu^y/î, Yi'j tYOJ% tiyt tvîv xlu^riv*

^ Enn. I, 1, 9. Kat otc ).uct oùx âTrad:^;, ôXX' ri ^o^ip^v^tç, Yi

Mais n'est -il pas sage de- prévenir le délire ou la folie qu'on sent approcher ? D'abord la folie n'arrive guère au juste ; et si elle lui arrive , il faut se résigner à la nécessité ^. D'ailleurs, le poison qui arrache l'âme au corps ne la délivre point des vices et des infirmités qu'elle a contractés dans son commerce avec la matière ^. Il y a un temps marqué pour notre vie ici-bas ; il faut respecter l'arrêt du destin ; et puisque chacun garde dans le cours universel de l'existence le rang auquel l'a élevé l'épreuve actuelle , tant qu'il reste quelque chose à faire pour que l'épreuve soit complète , il ne convient pas qu'il l'abrège brusquement *.

Intelligence et Contemplation ( vou^, ôewpia ). La vraie fin de l'âme n'est point la vertu ; c'est la contemplation du vrai et du beau , c'est l'amour et la possession du bien. Voilà la vie pure et parfaite, dont la vertu n'est qu'une introduction nécessaire. Il y a des âmes qui ne s'élèvent point au-dessus de la vie du corps ; leurs ailes sont tellement chargées des vapeurs sensibles qu'elles ne peuvent se soulever audessus de la fange des passions. D'autres , se dégageant des liens de la vie simple, parviennent jusqu'à la vertu , mais sans pouvoir s'élever plus haut ^. D'autres enfin , à travers la vertu , s'élancent dans la contemplation. Celles-là , de leurs ailes libres et pures , percent rapidement les brouillards et les nuages du monde sensible, et arrivent jusqu'au foyer

* Enn. I, I, 9.

^ Enn. 1,1, 9.

* Enn. I, I, 9. Ec A oîoç fjcoKroç fÇ««, t«wti9v ttr/tt cxtF TotÇw i!; To irpoxôirTciv, ova>}ç iirtiôatwÇf ovx cÇotxTiov.

* Enn. V, IX, 1.

de la lumière intelligible; et là, dédaignant tout ce qu'elled ont laissé au-dessous d'elles, se reposent, comme après un long voyage, dans leur vraie patrie K

Mais rame n'arrive point brusquement à contempler rintelligible« Il ne suffit pas do dire qu'elle y parvient par la vertu« La vertu est une condition, non un intermédiaire de la contemplation; elle y préparé l'âme en ce qu'elle la rend libre et pure ; mais elle ne la guidé point dans l'intervalle qui la sépare de la .lumière intelligible« L'intermédiaire qui conduit l'âme à la contemplation de Tintelligible est la beauté ^.Quelles sont les diverses formes « quelle est l'essence de la beauté'? Le beau affecte particulièrement le sens de la vue. Cependant l'oreille le perçoit aussi^ soit dans la composition du discours ^ sôit dans les divers genres de musique; car des ebants et des rhythmes sont également beaux. Nous retrouvons également le beau dans les sentiments ^ les mœurs , les habitudes de la vie, dans les sciences, et dans les difféi'entes vertus \ Il y a des êtres, les êtres corporels par exelnple, dont la beauté, est accidentelle et non Inhérente à l'essf^nce même du sujet « tandis que d^autres » comme la vertu , sont beaux d'une beauté qdi leur est propre» Ainsi être beau» étfe corps^ sont deux propriétés bien différentes ^< Les oorpë nous paraissent tantôt beaux et tantôt difformes^ Quel est donc le principe de la beauté dan»

1 Enn. V, IX, i .

2 Enn. V, IX, 2.

3 Ici nous traduisoBS le plu» si^uvenfc.

* Enn. I, VI, 1.

* Enn. I, VI, 1.

PLOTIN. PSYCHOLOGIE. 57 f

les corps? Quel est cet aimant qui attire , qui entraîne, qui charme le regard de ceux qui Taperçoivent? L^opi^ nion commune prétend que c'est Theureuse combinai** son des parties entre elles et par rapport à Tensemble, unie à la grâce des couleurs qui fait la beauté ; en sorte que rtiomme et tous les êtres de la nature seront beaux, s'ils sont formés suivant des proportions exactes et uni^^ formes ^ Mais dans cette opinion, le simple ne saurait être beau ; il n'y aura de beau que le composé* Les par* lies isolées n'auront pas elles*mêmes aucune beauté ; elles ne seront belles que par leur relation avec l'en-semble ^. Et pourtant , si Tensemble est beau , il faut que les parties aussi soient belles. Le beau ne sau* rait résulter d'un assemblage de parties difformes; si la beauté est dans l'ensemble , il faut qu'elle se ré* pande dans toutes les parties* Suivant cette même doc* trine , les plus belles couleurs, comme la lumière du soleil , les couleurs simples et qui n'empruntent point leur beauté à l'harmonie de leurs combinaisons, seront exclues du domaine de la beauté ^« Comment l'or serat-il beau ? Comment les feux scintillants de la nuit , comment les astres seront-ils beaux à contempler ^ ? Il faudra aussi exclure les sons simples; et pourtant chaque son est beau par lui-même et reste beau, lors même qu'il est complètement isolé. Donc la beauté est indépendante des proportions ^. D'un autre côté,

* Enn. I,vi, 1.

2 Enn. I, VI, 1.

3 Enn. I, VI, 1.

* Enn. I, VI, 1 . Xpu<7ô; te $Yi irwçxaXov^ xai vvxtoç ri àç-pairij, 4

a^pa opa.<jQoit tw xoXw ;

* Enn. I, VI, 1.

tandis que les mêmes proportions subsisteront, la même figure pourra sembler tantôt belle , tantôt hideuse et difforme ; ce qui prouve qu'autre chose est la proportion et autre chose la beauté, et que la proportion ellemême emprunte sa beauté * à un principe supérieur. Si Ton passe à un autre ordre d'idées, on ne saurait soutenir que la beauté dans les sentiments et dans le langage dépende de la proportion : car comment concevoir la proportion dans les sentiments, dans les lois, dans les sciences? Comment admettre que les spéculations soient belles par symétrie ^ ? D'ailleurs ne serait-il point absurde de dire que la beauté découle de la proportion , quand cette proportion se retrouve dans ce qu'il y a de plus contraire à la beauté *? Ainsi, prétendre que la sagesse est simplicité d'esprit et que la justice est une sottise généreuse , sont deux propositions qui s'accordent parfaitement. Où en est la beauté ^? Ensuite toute vertu de l'âme est une beauté beaucoup plus vraie que celles que nous venons de nommer. Or, comment l'âme serait-elle proportionnelle, puisqu'on n'y retrouve ni la quantité ni le nombre? L'âme étant divisée en plusieurs facultés , qui pourra déterminer le rapport dans lequel s'opère la combinaison de ces facultés ? Enfin comment

^ Enn. I, VI, i. Orav St $ii xal rriç otùr^; o^JfJl^trpiaç fjicvova>îç, or^ lÂtv xœXôv to ai^ro irpoo'cJTrov^ ô tc ^e fxii <faiytvon^ ircSç eux aXXo ètl ÎKt Tw aumurptû Xc'yjcv to xocXbv cevac, xat rh ffû/ificrpov xotXov cTvat $t

2 Enn. I, VI, 1. OewprîjuiaTa yotp ffv/ijtiCTpa trpoç oXXïîXœ, Trw; àv

^ Enn. I, VI, 1.

* Enn. I, VI, 1.

y aurait-il beauté dans l'intelligence pure, si la beauté n'est que proportion * ?

Mais si la beauté ne consiste pas dans la proportion, quel en est donc le principe? Lorsque apparaît la beauté sensible , Tâme la reconnaît comme quelque chose d'intime et de sympathique à sa propre essence ; elle Taccueille et se l'assimile '. Mais qu'elle rencontre un objet difforme, elle recule, le répudie et le repousse comme étranger et antipathique à sa propre nature K Nous disons , pour expliquer cette attraction ou cette répulsion, que l'âme étant telle qu'elle est, c'est-à-dire d'une essence supérieure à tous les autres êtres , sitôt qu'elle aperçoit au dehors un être identique ou du moins analogue à son essence , elle se réjouit et s'exalte , se replie sur elle-même et sur son essence intime. Or, d'où viendrait cette sympathie de l'âme pour le beau, s'il n'existait pas entre eux une certaine affinité de nature^? L'âme se réjouit à la vue du beau, parce qu'elle y retrouve sa propre image. L'image de l'âme en effet n'est -elle pas la forme des choses extérieures? Or c'est la forme qui est le principe de la beauté ; c'est elle qui , pénétrant à la fois l'ensemble et les parties d'un tout, en fait un objet beau de tqut point *.

Mais laissons la forme et la beauté sensible qu'elle produit , et élevons-nous vers les beautés d'un ordre supérieur. De même que nous ne pourrions parler de

' Enn. I, VI, 4. Th St roî» vov xaX).oç ^ovoupicvov, ri Stv ttr, ;

2 Enn.I,vi, 2.

3 Enn. I, VI. 2.

^ Enn. I, VI, 2. Tcç oZv o;jo'6rn^ to"; rfAt troo; t« èxiT x»Xo[; * Enn. I, VI, 2.

ft74 ANALYSE. LIVKE f.

la beauté corporelle , si le gens de la vue nous nian-> quait, de même aussi l'âme ne pourrait comprendre ni goûter la beauté des sentiments , de la science , de la vertu » si elle ne possédait toutes ces choses en elle^ môme. Pourrions-nous parler de l'éclat de la vertu, si nous n'aviras contemplé la face de la justice , devant laquelle pâlissent Tétoile du soir et Tétoile du matin ^? Toute beauté corporelle émeut Tâme ; mais rien n'égale son admiration pour la beauté de la vertu K D'où vient cette beauté supérieure qui , comme une auréole, couronne toutes les vertus? Pour le comprendre , il faut raisonner par les contraires et chercher ce que c'est que la laideur par rapport à l'âme *• L'âme devient laide , lorsque , entraînée par un pen-» chant irrésistible vers les puissances sensuelles, elle se plonge dans le commerce de la matière , au point de se confondre avec elle, et perd dans ce contact fâcheux sa pureté originelle ^. Tel un homme tombé dans un bourbier infect ne présenterait plus h l'œil sa beauté primitive effacée par l'empreinte de la fange qui l'a souillé. La laideur, chez cet homme, ne venant que de la superposition d'une substance étrangère, s'il veut recouvrer sa beauté primitive , il lui faudra se purifier de ces souillures. Ainsi la laideur de Fâme , c'est de n'être ni pure ni vraie. Semblable à l'or, qui est toujours beau quand il est pur, l'âme ne brille de

* Enn. I, VI, 4. ObSk irepï ôpcT^; yeyyouç, roTç ain^ (^avraaQtXat'j^ el>ç xaXov To t^ç Stiufto9woç xat OM^poovvv^ç irpo^iATTOv, teoci ovrc ?ff7rcf^o; ovTC ec5oç curca xaXdc.

2 Enn. I, VI, 4.

3 Enn. ï,vi, 5, < Enn. I, VI, 5.

la beauté qui lui est propre que lersqu'elle a été , par la purification, ramenée à sa nature primitive ^. L^&me alors devient une figure , un verbe , une émanation de rintelligibie et du divin , principe et source de toute beauté ^. Être, intelligence, beauté, tout cela exprime une seule et même nature qui est la Beauté en soi » type suprême de toute beauté. Vient ensuite Tâme , dont la beauté éclate dans les sentiments et dans les actes ; enfin parait la nature dont la beauté se mani* feste par les formes et les proportions. Comme Tintel* ligence produit Ffime et Tàme la nature , de même de la Beauté en soi émane la beauté de Tàme , laquelle produit la beauté du corps. Mais quel est donc Torgane par lequel on peut apercevoir cette beauté ineffable , cette beauté enfermée , pour ainsi dire , dans le fond d'un sanctuaire, et qui n'apparaît jamais au dehors, fuyant les regards profanes qui la souilleraient * ? Ici Tenthousiasme de Plotin éclate en accents dignes des plus beaux dialogues de Platon. « QuMI avance hardiment, qu'il pénètre au fond du sanctuaire, celui qui a fermé les yeux au spectacle des beautés terres^ très J qu'il les ouvre pour contempler la vraie beauté, type originel de ces pâles et impures images aux*

* Enn. I, VI, 5. Kat tçi toûto (xia)^po; ^X'^j fx/i xaôap^i, fXYi Se cl" XixpocT cTvai 9 caffircp XP^^^* i avacTrcrrX^aÔocc Sk toO yscùèvo^ , % ti tiç a^cXo(> xoirocXcXcdtTat X^\t9oç^ %m ïçi xa).6ç, (AOvoûfAtvo; plv tSv ^Xtav, a-jxSi ^ 9VVÙV fié\ta.

* Enn. I, VI, 5. PcvcTat ovv ^ "^^y^ xaBap^laa ttèo;* x«> Xtyo-, xcà rcâvxTi àawfiaroç, jux\ vocfà, jtat oXtq too 3|{ou, 58iv iJ Wfjy^ xoZ xaXov.

^ Enn. I, VI, 8. Tcçow h Tr.6ito;; rfç fifix^^i \ wSç tcç 5ca«»nTort xoXàoç àirrijçavov, «Tov fv^ Iv aiyiot; liporç ficvovi ovJl irpocW cîç rh t^(jj) {voc T(ç xa'( pe^YiXoçf^*

576 ANALYSE. LIVRE h

quelles ropinion donne ce nom *. Ces beautés fugitives ressemblent aux formes mobiles reflétées par les eaux, et dont un apologue ingénieux dit que Tinsensé qui voulut les prendre disparut entraîné par le courant ; l'âme qui s'élancerait pour les saisir n'irait-elle pas se plonger et se perdre dans ces profondeurs ténébreuses abhorrées de l'intelligence 2 ? C'est ici qu'il faut nous écrier: Fuyons, fuyons dans notre chère patrie I Mais comment fuir? comment échapper? se demande Ulysse, dans cette admirable allégorie qui nous le représente échappant à tout prix à l'empire magique de Circé ou deCalypso, sans que le plaisir des yeux ni le spectacle des beautés corporelles puissent le retenir sur ces bords enchantés. Notre patrie , notre père à nous, sont aux lieux que nous avons quittés ^. Comment y revenir? Nos pieds sont impuissants pour nous y conduire ; ils ne sauraient que nous transporter d'un coin de la terre k l'autre. Ce ne sont pas non plus des navires qu'il nous faut , ni des chars emportés par de rapides coursiers; laissons de côté ces inutiles secours. Pour revoir cette chère patrie, il n'est besoin que d'ouvrir les yeux de l'âme en fermant ceux du corps K »

1 Enn. 1, VI, 8.

2 Enn. I, VI, 8.

^ Enn. I, VI, 8. $euy6if&cv èii ftkviv iç irarpî^a, aXy<ÔcVcpov ov rtç irccpcQctXtuocTO. T{; ouv i yuyn; xai icuç âva^dfuOa, olov ôerrô fidyoxt

apcffOeiç, xottrof i/wv y,5ovàç Si ôfAfxarwv, xai xaXktt iroXXrT) ai^jQrixiô ffuvwv. Ilarpt; Sk ripv o9fv Tra^riXÔo/Aev, xa\ itarip c«?.

^ Enn. I, VI, 8. AXXà raOroc travta ot^eTvofe 5cT, xol\ juïj pXtitefv, â/X oTov pj^av?«, ?%f'(v aXX>)v iXXaÇotT^ac.

Comment doit s'opérer cette vision intérieure? L'âme ne peut tout d'abord contempler les vertus trop éclatantes. II faut qu'après avoir détaché son regard des beautés corporelles, elle contemple les mœurs, puis les vertus, cesœuvres admirables produites par les artistes, qu'on nomme les gens de bien ^. Mais pour découvrir la beauté des sentiments et des actions chez les autres , il faut que notre âme les possède en elle-même. « Rentre donc en toi-même, s'écrie Plotîn, et si tu n'y trouves pas encore 4a beauté, fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure sans relâche*, jusqu'à ce qu'il ait orné sa statue de tous les dons de la beauté ; retranche aussi de ton âme tout ce qui n'est point droit; purilie ou illumine tout ce qui est impur et ténébreux ; ne cesse point d'embellir «t de perfectionner ton image, jusqu'à ce que la lumière étincelante de la vertu en jaillisse sous tes yeux, et que tu contemples ta sagesse ferme et inébranlable , au sein d'une pureté sainte et incorruptible^. Alors, plein de confiance en toi et n'ayant plus besoin de guide, regarde en ton âme, tu y découvriras la beauté. Que chacun de nous devienne beau et divin, s'il veut contempler la beauté

ï Enn I, VI, 9.

* Enn. I, VI, 9. Kàv/Jiritcw aaurôv Ur,ç xaXbv, oia 7roir,Tr/; àyaXpoi- Toçi ô itX xa).ov yevioôat , to fxh ôupatpst^ t6 <îi âiréçecc, to èk )c7ov , TO «ft xoôapbv firotViffiv, fwç t^tt^t xaXov tKi tw oyoD./awtTt trpocrw-

■JTOV.

3 Enn. 1, VI, 9. OuTb> mat (tu àfaiptt oora irepcTTa, xat errciiOuvf ô'îot «JxoXtoi, o^a (JxoTcevà x«9cxt(:wv , ipyoL^orj cTvat Xorf/icpà , xûli ^i itaBÔ<rri Tfxraivwv rè ^àrj ayak^oi , co? âv iïikafi^tti (joe t^ç àpcT^ç ij ^tottiri^ "iyÀar/ , cw; ocv X'^ri^ s'wypoTWYîv , cv «yvw ^tS^ccry xa-

et la divinité. Jamais Tœil n'eût aperçu le salfâl.s'il n'en avait pris d'abord la forme *• »

C'eât donc par le spectacle du beau hors d'elle q( en elle-même « dans la nature et dans la conscience , que l'àme parvient à s'Quvrir l'horizon du monde intelli-* gibie. De U beauté physique qui l'a laissée inquiète et agitée , elle s'élève à la beauté de la vertu et de U science, qui la remplit d'une douce et pure ivresse, sans la satisfaire entièrement ; car elle sent que cette beauté supérieure n'est qu'une beauté d'emprunt. N'y a-t-il pas, en effet, des âmes laides comme il y en a de belles? L'âme n'est donc pas belle par elle-même. i\e pouvant en rester là , notre âme s'élève jusqu'à l'intelligence, s'y arrête et s'y repose comme au prin-. cipe même de la beauté -, Mais , en présence de ce monde si nouveau pour elle , l'âme éperdue se sent frappée d'unç stupeur profonde ; elle se vçiile la face et se recueille pour se reconnaître ^. Telle est en effet la splendeur du monde intelligible, qu'il couvre de lu*mière ceux qui le contemplent ^. C'est un soleil trop éclatant pour les yeux mêmes des Dieux ; seul entre tous, Jupiter le contemple, et avec Jupiter, l'âme qui, par la purification, s'est élevée jusqu'au principe de la beauté ^. Alors elle n'est pas seulement ravie par ce spectacle, elle est transfigurée par la lumière qui ^st

I Enn. I, VI, 9. OO yàp àv irwROTe fîlcv ofÔaX^ôs tJ'Xjqv, rAtosi-

» Enn. V, u, 'i.

î Enn. V, «.10.

* Enn. V, IX, 4 0. Air<iç»X<w{ yàç %à-^x(x. 3<»i K^ri^qX tqvjî cxfTyi-

•' Enn. V, IX, 10.

Pi.OTm. PSYCH9J,af.lE. S7%

répandue autour d'elle. De mêing q^^ cm^ qui.ont gravi une haute montagne brillent toutrà,r0oi|p, a4 commet, des couleur^ du sol reflétéas par la Iti^nil^f^, dq même Tâme n'a pas plus tôt contemplé le monde intelligible qu'elle en revêt la couleur, c'^st-ràndire (a beauté ^ C'est ainsi que, de simple pui^ancf» contao)^ plative, elle devient objet de contemplation , qqe d^ 1^)1^ qu'elle était , elle devient la beauté ellermême. Pan§ cet état, l'âme jouit d'une félicité pure et serejn^ comme l'intelligence avec laquelle elle se ppnfoifd. Cette félicité veut le repos et non le mouvenient ; c'ç§t une douce ivresse qui n'a rien de commun avec la vqlupté des sens. Tel est le sens des expressions deç poètes parlant du bonheur des Dieux , de l'ivre^sQ ^\i nectar, des festins de l'Olympe , du rif e de^ PiçMx et de Jupiter lui-même 2,

Amour et Eoptase ('?pa>«, Ê)c<jTa<nç). La contemplation ne peut pas être le dernier état de l'âme. Dans l'ordre des principes, avant l'unie vient l'Intelligence; avant l'Intelligence, le Bien. De même dans l'âme, avant la vertu, vient la contemplation, et avant la contemplation doit venir un état correspondant an Çiei).

Enn. V, VIII, 4 0. (jKoia. ttoXXoxïç av9pwTrc«, ctç 0\[/nXoùç ivaêatvovreç Tétrôuç, t*o ÇocvGbv ^^o^^ot iyoxxjYiÇ r^ç yrtç tyJç «s?, inhfia- 69}ffotv bcetvv}? v^q X9^^^ î èjLiO{w6«vT«$ , ri? If k t6iÇ»îxi7av. Exc7 tk yifiqoi. Yi Iwavftw-ya xaXH; cci, yS^Xn-ê âk îr»% ^^pooe X7.< tilX^ç U ^àr

'^ Enn., VI, vil, 30. Tç Sk xotBaip'j'^ xy.t t'ù.uptÀç rb cvcpyvj/jia, xo(«

xat ae6£TWTaT>3V cTvae Tc9f|Ji€vo<, r^^ov^ ^^^(^(Qat Xcyou<7(v, OLKOpioi cîxctac 'JC^oonyoptaç* oTa Trotovac xcrt ri SÀXt: ôvépaTa irotp r<|ui7v àya~ TTwpeva /ACTOcf cp9VT€ç , TO fA<@*icrde(ç cirt toO vcxrapoç, xRt cirt ^Tta , xott fir'i i^taffcv, xa« tô juttA^ie ^ ir«TV}p, oî irotYîTat.

580 ANALYSE. LIVRE l

«Où donc, s'écrie Plotin dans un mouvement d'enthousiasme , où donc est celui qui a créé cette beauté si éclatante et cette vie si parfaite? Où est celui qui a engendré la première essence? Voyez-vous la beauté qui brille dans toutes ces idées si diverses? N'est-il pas beau pour l'âme d'y fixer son séjour? Mais il faut chercher d'où viennent ces êtres qui ont la beauté pour fondement , et pourquoi ils sont beaux. Celui qui les a engendrés ne peut être aucun d'eux ; car alors il serait quelqu'un d'entre eux , et seulement une partie dans le tout. Il ne peut être ni une telle forme, ni une telle puissance, ni l'ensemble de toutes les formes et de toutes les puissances qui sont ou qui deviennent dans l'univers. Il faut qu'il soit supérieur à tout cela : il n'y a de vrai principe que ce qui est sans idée (âvei^eov), sans forme , et d'où vient toute forme intellectuelle... Le Premier, étant l'objet suprême du désir, doit être le plus désiré et le plus aimé, par cela même qu'il ne présente aucune figure ni aucune forme que l'imagination puisse saisir. L'amour qu'il inspire doit être immense : car ici l'amour est sans bornes comme son objet; il domine tout amour, de même que la beauté de son objet dépasse toute beauté. Comme objet suprême du désir, le premier est le principe de la beauté* Puissance génératrice de tout ce qui est beau, il est en même temps la fleur où s'épanouit toute beauté *. »

Mais comment Pâme parvient-elle au suprême objet de l'amour? Plotin vient de nous la montrer s'éle-

• Enn. VI, VII, 32. A«ivau(r <&5v 7r«vTÔ; x«aov âv^o^ iri y.jî/j o.;

JliXXoTCOtÔV.

vant par la vertu jusqu'à la contemplation , et entrant dans le monde intelligible, dont la pure lumière la transfigure tout-à-coup. C'est alors qu'elle laisse sur le seuil du monde intelligible toute science et toutis pensée, et qu'elle s'envole sur les ailes des idées jusqu'au sommet de Tintelligence ^. Parvenue à cette hauteur, il semble qu'elle ne puisse plus monter. Mais voilà que tout-àcoup , soulevée comme par le flot de l'intelligence qui s'enfle et s'élève jusqu'au-delà du monde intelligible lui-même, elle se trouve en face du bien ^. Alors il se passe en elle quelque chose de nouveau et de profondément différent de tout ce qu'elle avait éprouvé et senti jusque là. Quand l'âme désire et aime l'intelligence, elle sent jusque dans l'enthou* siasme dont elle est saisie que ce n'est pas comme intelligence, mais comme bien qu'elle la désire et l'aime ^. De même que ceux qui voient les corps n'aiment en eux que la beauté qui y reluit ; de même , c'est le reflet du bien qui, en toute chose, excite, inspire et échauffe Tâme ^. Avant que l'âme en ait senti

< Enn. VI, vu, 36.

' Enn, VI, VII, 36. E^rwc^ôc'e; et tw otÙTb> toû v»u oIov xu/jiocrt,

Sirwç «X)/ ri 5ta TrXyiaotaa fwtoç [roi opfwtra, ou ^t ' avroô içtn^ivixty o[).Xo ôp^) à).X a\)xh To y>wç tô o^fia ^v.

3 Enn. VI, VII, 20. El St ;aî Ca»^ç kf lirai xati tgO itt cTvae Tutt cvepycrv, oyjf ■? voûç àv ify) to cyfcov, àXX -J oyaGov ' xac «tto âyot9;0 xat ttç «yaOov inti xat -n C<^ri gutwç*

* Enn. VI, vil, 22. Orav ouv to ^ç toûto t«; T^ry, rôxt ot -/.yi Kcvcrrat ctt oevrà, xa'j tou yuTo; tou cirtOcovTOÇ èir' aî»roT; yXt^ôtxcvo; €Ù^pot(V€Toi.'. O^TTCjï xa( tg5v ivTOiOda acDiAoïTuv où TÔîv utTGxscpcveov sç'ev ô ept»;, «).'à ToO c|uta>d(VTaÇotievou xoXXo'jç ik avroT;.

581 ANALYSE. LIVBE I.

là douce itifluenGéy elle reste froide et engourdie^ tnémè devant la beauté et l'iiltelligence. Ni Tuiïe ni l'autre n'a )â vertu de faire naître le désir et l'amour *. G^eat le bien qui pénètre la beauté d'une douce flamme et en fait un objet aimable. Privée du bien , elle serait pour l'âme une lumière sans chaleur, comme le cadavl*e est pour les sens une forme sans vie. L'objet ne devient désirable que lorsque le bieîi l'illumine et le coloré , en quelque sorte, donnant à ce qui est désiré les grâces et à ce qui désiré les amours. L'âme , aussitôt qu'elle en a reçu l'émanation , s'émeut , entre en dé!ire Sous l'aiguillon caché qui là presse, et alors naît l'amour 2. Elle n'a pas plus tôt senti cette chaleur secrète qu'elle s'éveille et ouvre ses ailes. Alors celui qui donne l'ahiour remporte , lui fait franchir l'îtttelligeftce et la dépose mt le seuil du bien. Parvenue là^ elle a atteint le tferme de son Vol. Tant qu'elle s'arrête à l'ift-^ telligence , elle contemple un spectacle ftofale et beau * mais elle ne possède poiht encore ce qu'elle cherche *. Le plus beau Visage n'attire point, si à labeaùté né à'a-

* Enn. VI, VII, 22. IIpo toO St obSk Trpèç tov vouv xcveTrac, xatirtp xaXov ovToe, àpyov Te yotp rb xa).Xo; ayrou, irpcv Toy iyaôoO ywç /.aÇ^j, UTTTt'a Tf ôcvaTrfTTTWxev vj xJ'^X^ '"^*? owTYîÇ, xoii "Kphç Tcôév àpySç t^tt, xQti TcapdvToç vou iç\ Trpoç aûrov vwOrîç.

' Enn. VI, VII. 22. Ecperov it yîyvtrai intypojaavTOÇ aÛTo toO âya9oO, wtkcçj y^apnoiç Sàvroç a'jToT<j, xa'c et; rot ecpa'picva ffwtâç * xac To/vuv ^JX^ XaÇoOiot eiç aùfr>v cxs79cv ànoppoYiv xtveTTac, x«t àvaS-xx- 5^£U£Ta«, xai ofçpwv irtfATcXocTat, xoit tptùç y iy vivat -

* Enn. VI, VII, 22. ETcct^àv ft rix-n ilç aÙTyjv &7Ktçt 3^«pfjia<7ta ixtlîdvj^ pwvvuTOJt T€ xat cyetpsTGK xat ovtwç TTrcpoOrat. — Infrà. Ra\ rwç Tt fç-tv dtvwTf'pw TOii TrapovToç, ouptrctt t^'rti avw, a\pO[ù-^ri uitb Tou iovToç TOV fpwTa , xa( voSv picv virtpatptt , où Wvotfai ft ult^û t-b etyotObv 5pffpi«7v.

jôiîtè le charme de là grâce ; t'est que le beau est plutôt ce qui resplendit d&ns la proportion que la proportioti elle-même. Pourquoi la beauté brille-t-elle de tout son éclat sur la face d'un vivant , tandis qu'on n en trouve après là mort que le vestige, alors même que les chairs et les proportions n'en sont point encore altérées * 1 Pourquoi, entre plusieurs statues, les plus vivantes paraissent-elles plus belles que d^aulres mieux proportionnées? Pourquoi enfin la laideur vivante est -elle plus belle que la beauté en peinture 2? N'est-ce point parce que la vie est plus désirable que la forme? Or l'âme d'où vient la vie est une image du bien plus pure que la forme * ; c'est le bien qui la colore , pour ainsi dire, de sa lumière, qui l'éveille, la soulève, l'attire à lui , et la fait autant que possible à son image ^*. Enfin la beauté, tout en élevant l'âme au-dessus des choses sensibles, la trouble et lui communique un plaisir mêlé de peine. Le beau nous détourne quelquefois du bien , de même que l'objet aimé fait oublier son père à l'amant*. L'influence du bien est toujours douce, pure, salutaire.

* Enn. VI, VII, Î2. OVov yàp irjso^wTrw trcXaÇtt, x«Xw juàv, outtw Sik oy\fi'j xeveTv JuvétfACvci) , a> fAV) ifxicptKU yâf^iç iitStoMfJot ru xakXti» A(ô xac cvraOGa yarôv ^aXXov to xâÀXoç, tô èwi t^ «3U|uij[A£T|iia c Ttc - X^fAirôfAivov, y/ TYîV «upifiCTpiav ccvai. A(à ri yUp cttc pzv Çûvtoç ir^offcuTcou poéXXov TO ^iyyoç toO xaXoO, Tjin/o; ô' cTri tiOviîxotoç;

2 Enn. Vl,vii,îâ.

3 Enn. VI, VII, 33. T6 5* ciri r^ «X»? u^o; ttofià ^x^'^'

* Enn, VI, VII, 22. T&Oto 6 orr ^^r,v t^^' ' "^^'^^o ^* ^"î"* à-ya- OotjiJcçÊpov • Toûrs ê orc àytxGoO a^fiytKr, vroTt xi^^ç^t^ xait ^f''^*^" 6ei7<x èy».y?pTa«, xat àvc^xcxouytfrotc, xae ffvaxc>u<pcs« o cjfce xat wç olôv* TtaÙTM ocyaGoTTOfiT ftÙTÔ xftc iyetpit.

* Enn. V, V, i2. K^i fç-t ^ to ^xh -^rrrov xat roooyjvc; xit àSiô-'

o8 4 ANALYSE. LIVRE L

L'âine, en aiTivant à Dieu, fait comme le visiteur qui , après avoir considéré les ornements d'une maison, ne la regarde plus dès qu'il en a aperçu le maître *, Ici le maître n'est pas un homme, mais un Dieu; et ce Dieu ne se contente pas d'apparaître au spectateur , il le pénètre et le remplit tout entier 2. Le bien n'est pas comme la beauté, comme l'intelligence, un objet de contemplation , mais d'amoun L'âme, tout entière à cet amour, se dépouille de toute forme , même intelligible ^ ; car toute forme est un obstacle qu'il lui faut écarter, si elle veut enfin se trouver en présence du Bien , seule à seul avec lui ^. C'est dans ce recueillement absolu qu'elle voit tout-à-coup en elle-même paraître le Dieu; elle le voit face à face ; elle ne fait plus qu'un avec lui ^ Telle est l'intimité de cette union, que l'âme ne se sent plus distincte de l'objet de son amour ; car c'est le propre de Tamour de fondre en une seule et même nature celui qui aime et celui qui est aimé. Elle ne sent plus son corps, ni qu'elle est dans un corps ; elle ne s'affirme plus conmie vivante, comme

xcjiov, xott &>; ÈÔcXti xi; itxftO'j aura-. Tb ^i ^a/aêo; £}^ce xaî fxnXiQjiv xoci avf/fAry^î Toi dtXyuvovTt tyîv TÔd&vrîv- Kar yàp av xai ùxît «iro toO àycSoxt 70ÙÇ oyx el^ÔTaç, wonip àno 'Ktxxfoç rb èpe^^jievov-

« Enn. VI, VII, 3o.

'^ Enn. VI, VII, 36. Kat oÛtoç ou xar' o^tv ^avciç, àXXà riv ^j^ïïv

3 Enn. VI, vu, 34. ÉTcct xat \j^x^ orav «yroû cjpwra juvtovov Xà)^, aTcoTiOtT^/e Tra^ov, tîv rj^ct fiJO^fpif,v^ xai yjre; àv xai voistoO fi £v

* Enn. VI, VII, 34. AXXà ^cr jmriie xotxôv fA/tre oZ ayoSov txrtStv

'^ Enn. VI, Vil, 34. McraÇù yotp ov^v , oui' Ui Wo , àXX* ev

PLOTIN. PSYCHULOlilfc 583

humaine , cuiume essence pure : elle perd jusqu'à la conscience ^. En cet état, Tillusion n'est plus possible ; car il n'y a rien de plus vrai que la vérité même. L'âme est tout ce qu'elle dit ; elle l'est même avant de le dire; elle le témoigne, non par la parole, mais par un sentiment muet et infaillible d'ineifable félicité '. Parvenue à cette hauteur, elle ne peut plus que descendre; la pensée elle-même est une chute , quand l'âme en est à l'amour *. Lorsque ce feu divin la pénètre, richesses, formes, science, vertu, beauté, intelligence, tout ce qu'elle poursuivait jusque là avec tant d'ardeur la laisse froide et indifférente^. L'amour, l'absorption en Dieu, l'extase, en un mot, est la Tm et le terme suprême de la vie de l'âme. Mais comment l'âme passe-t-elle de la pensée à l'amour, de l'intelligible au divin ? Tout-à-l'heure Plotin nous a représenté cette transition par une éclatante image ; mais comparer l'intelligence à la vague qui s'enfle et élève le spectateur qu'elle porte à un horizon supérieur, n'est point résoudre la difficulté. Plotin le sent et imagine un intermédiaire pour expliquer la transition. L'intelligence possède la double faculté de voir ce qui est en elle et d'apercevoir ce qui est au-

1 Enn. VI , VII, 34. Ou yotp ov ^(axptvotcç ctc, ?6>; iropc^e , xa\ cy-c atùfiaroç crt âtc^Gavcrac, otc èçtv cv aÛT^ï, ovtc cauTYiv a).).o t( Àcyee eux âyOpuirov, oiiÇtoov, oùx ov.

2 Enn. VI, VII, 34. Où yàp içtv àtraryi èxcr, •nitov ov tou ôtXi^- 6&'jç âXiqôcVcpov Tv^fOf. O ouv Xéyet, cxfTvo €ç«, xaî vçcpov X^yce^ xac ;((i>7{à>?a & )iyc(, xaî cvTroedou^a oii tpt'jètrat^ otc cùiraôcT.

^ Enn. VI, VII, 34. Outc yàp ôc^fttTtpta Tpe;;^«, ra tc otXka ttocvtoj xaTiou^ç , xàv Y.v av«.

* Enn VI, VII, 34.

dessus par un effort et une sorte d'intuition ^, La première contemplation appartient à la simple intelligence ; la seconde , à Tintelligence ivre d'amour ^. Pour que l'âme arrive à sentir le Dieu^ il faut que ces deux facultés se confondent. C'est l'action du Bien , qui , s'étendant sur l'âme ^ op^e cette fusion et commu** nique à l'âme l'heureuse vision et l'ineffable sentiment de lui-même ^. Dieu est présent à lout ce qui lui ressemble : pour être prêt à le recevoir, l'âme doit se faire à son image. Puisque Dieu est au-dessus du mouvemetit^ de la vie, de l'intelligence, l'âme ne doit plus ni se mouvoir, ni vivre , ni penser *. Dieu est rUn ; l'âme se fera donc une et simple autant que possible ^.

Une image du monde sensible peut donner une idée du rapport de l'âme avec Dieu. L'action du centre sur tous les points de la ciroonférrace dans la vie universelle peut représenter l'attraction que le Bien exerce sur les âmes ^. Seulement l'action du centre sur la circonférence est affaiblie par les inler-

* Enn. VI, VII, 35. K»( tôv voOv toivwv tyiv fùv î/tiif Sùvoifitv ttç

TÔ voîTv , ri Ta £v aÛTw pXcTCCt , TTiV ^, Ç Toe CTrexcevoe ocÙtoO ÈTrtÇîX^

^ Enn. VI, VII, 35 Kac èç-iv èxuviQ fth-h Béa voû îpypovoc, oStiq ^£ voûç kpS>y. Orov â^pe»v ycvv}TOR fitBv^U 'toô vàerotpoç, x6rt èpuv yiyvtrat-

^ Enn. VI, VII, 35. ÉxTaOcv ^ Tôotyoôôv cw' oturoeç... iiftèpaifxhv xatf cvwffocv Tot ^tio întçtv ««tocç ptoexirp/ ûtv ^iovç oX^Oii^tv tac ô'€«v .

* Enn. VI, VII, 35. àth oh^ xi-^ttron i xl'uj^îi ^ort on p^^ * kxMOf ùvSz "^X^ Toévvv ) OTf }iin^t Cç intuvo , aXXà ûirèp ro Ç^v, oiioi vou^ , oTi jÈJWî^c v^c7. OpioeoîlaOae y«p éfT* vw ^ ov^' èxcrvo, Stc 6Ù^ vocT.

•*> Enn. VI, IX, 4. ATroçàç irdtvrwv ^ovoç itvac. » « Enn. VI, IX, 8.

PLOTIN. PSYCHOLWHE. 887

médiaires qui Ten séparent, Undisque le rayot) divin tombe directement è\ït les âmes. Gomme chacune d'elled ne ploAge dans le corps que par sa partie inférieure , elle élève la tête au-dessus de la matière et commu» nique par son centre , c'est-à-dire par son essence avec le centre universel ^ Du reste , Dieu agit sans sortir de son immobilité ; ce n'est pas lui qui nous désire : c^est nous qui le désirons. Les âmes tournent autour de DieUt comme un chœur de chanteurs autour du chorège ; toute âme qui s'éloigne de Dieu sort du concert divin et perd le sentiment de l'harmonie 2. Dans ce chœur, l'âme voit le Principe de la vie, de l'être , du bien , de la sagesse, de l'âme *. Tout énchatnées que soient nos âmes aux corps ^ elles ne sont pas pour cela séparées de Dieu. Dieu est présent à tout , et aucun être n'est séparé de lui par la distance \ Son action incessante conserve les êtres, en même temps qu'elle les inspire : Dieu ne se retire jamais

^ Enn. VI, il, 8. NGv Se Ï7ct\ fxtpoi ^ypwv xaTc^cT«< ûiro totî aw* ^t-oç, oTev ît Tcç Toùç iro^otc f^tt h u^ari, tw ^* fiXXto ût^p^rt OTrepijfoe, Tw ft fiïî (îaTtrwOlVT» tw urûfxotu vittp«vTcç, fo^to) ovvaltT^juicv xaroL TO éauTwv kt'vrpov) tô> oIov iravrwv xevtpM, xocOairc^ rwv /«tyio- Twv xvxXcdv xà xcvTjsa, tw xriç 9<faipaç Ttiç ircpccj^oucrr/Ç xcvTpa» otvairauojmcvot.

^ Enn. YI, ix, 8. HfuTç ^ orocv fxri f^«i»|u4v , xdotcrvo fièv iq^vv oOx ê^ÛTorc, &çt ntpt Yinaç cTvoci, rjfjtcTç ^ cxccvou ^ tuçt igfAcrç Tucpt IxiTvo , xocè drc( ftfv trfpc aiiTO, oùx ac( $k ttç axjxb |3Xciro]!tfv ' âXX* otov ^o^àç t^aitù^y xaintp tyta-j iripe tov xopuyjarov, TpaTrct'y? àv ctç fb fÇ<» t>îç ^eotç, otttv ^ cirtç'pctj/y} > â^t re x<xX»ç xoi( ovtwç ircp\ ocvrov

» Enn. VI, IX, 9.

* Enn, VI, II, 9. Ou yàp iiroTiTfAti/uicOa, evll x**f*Ç t^^th) te xat 7rapewwe^oO<ra ry ow/JiotToç ^9iç7rp6ç «yrîjv y/,«wç eiXxD^ry.

d'eux ^ Ou est près ou loin du Bien, selon qu on en participe plus ou moins. C'est cette participation de TAme à Dieu qui engendre la beauté, la justice, la vertu j l'amour ; c'est elle qui engendre tous les Dieux. Vénus en sort, non pas cette Vénus sensible et impure que les poètes font naître de Técume de la mer, mais la Vénus céleste , la divine fille de Jupiter *. Tout âme est Vénus et mère de l'amour ; car l'amour pur naît de l'union de l'àme avec la beauté intelligible : le commerce de l'âme avec la beauté sensible engendre l'a* mour impur *.

Mais pourquoi l'âme ne se tixe-t-elle pas sans retour dans cette union ineffable avec Dieu, quand elle a eu le bonheur d'y atteindre? Parce que le corps la sollicite sa])s cesse et Tenlève à ce commerce divin pour la replonger dans la vie sensible. Ce n'est qu'après la mort que l'union de l'âme avec Dieu pourra être constante et durable ^. Les paroles manquent pour expliquer le ravissement de l'âme en Dieu. On ne peut le représenter comme une vision ; car toute opération de ce genre suppose un spectateur distinct du spectacle. Dans la vision qui a le Bien pour objet, l'âme qui contemple ne fait qu'un avec le Dieu contemplé*. C'est pour cela

1 Enn. VI, IX, 9. ÀXX' tv irveofxr/ xat coit^c'fiicSot, oh ^ovroç, tira ànoçoeévoç èxcivou, àXX' àct /opr/yoOvToç, ciwç ovr), oircp içt-

2 Ebd. VI. IX, 9.

Enn. VI, IX, 9

* Enn. VI, IX, 4 0. Uwç ouv où jucvct iutti vj ort fi^ntù c$eXr)Xu6ev oXw;. Erai ok ore x<xt ro awty/.q zçat t^ç Bcolç , oùx ïrt cvo)fXouf*ivw o\)itfii(Xj cvô^ATiffev toO 9a>|Jiaroç.

-5 Enn. VI, IX, 10. Totc iih o5v ovt€ ôp^t, ourc^catxpîvcili, tc ô,owv, îvoi (p^vràCcrac ^ûo^ âXX' oïov âXXoç yevopcvoç.

PLOtlN. PSYCHOLOGIE. Ô8«J

que rinstitulion des mystères défendait d'ouvrir le sanc tuaire à ceux qui n'étaient point initiés. Le véritable initié s'identifiait avec Tobjet de sa contemplation ^ ; il s'était dépouillé de toutes ses facultés , du mouvement , de la passion , du désir , de la raison , de la pensée, même de la personne, pour se laisser ravir et posséder par le Dieu. C'est alors que, tout entière à son objet, son âme goûtait un repos ineffable dans la pure abstraction de sa propre essence , après avoir franchi le chœur des vertus et le monde intelligible 2. Elle avait fait comme celui qui laisse derrière lui les statues qu'il a rencontrées en entrant au temple et va di'oit au sanctuaire *. L'état inexprimable de l'ame ravie en Dieu n'est point une simple contemplation : dans cet acte suprême, l'âme se retire d'elle-même, se simplifie, s'abandonne h son objet; elle aspire, non plus à la simple vision, mais au contact; et enfin, parvenue à son but, elle se fixe et se repose autour du Dieu qu'elle embrasse de toutes parts *. Telle est l'extase , seul procédé par lequel Dieu se laisse saisir ^. L'âme en extase est sortie de l'être pour entrer dans le divin ;

* Enn, VI, IX, 41. Eirit roivuv ^uo ovx îv, àÀX* h -Jv aûrèç ô liàw TcpbçTo ccopafAivov, ci>ç acv fiv, (o>pa^cvov, âXX r/vci>|ui(vov*

Enn. VI, VII, W. Où yàp xi Iyavuto itatp* ocÙtÔ), oùBuuoç, owx £7t(0ii|j:«'a aXXou irap^v abroy âvaSeÇr/xoTt, àXX' ôv^ ^ôyoç, oitSt t(ç voï3<J ;, où-î oXwc aÙTo;, ce izixxi toOto Xcyttv, âXX* eScTrcp àoTrot^Gctç % i'SoMCi(X'7ai: •fi'jvy^ hf iprititù xotrat^étru yeytvYîforc àrpttxtî rri aùroO ovfféot.

3 Enn. VI, vu. 4 4.

* Enn. VI. vîi, 4 4. Tè (îi Umç îv où 5c«pa, àXAà aXXo? rpoTto; roO c^fTv, 6(ç-flt:;t^, xat aTcX^^tç, xat iTti^ooiç avToO , xott e<ps7iç irco; ot'j>ï;v X7.\ çoLÇt; xoit mptyôri^tç 7cp(i^ i(fOLp'j.oyT,j.

5 Enn. Vr, VII, 41. El ^f «XXwç |3)f jrot, oh^h it^ypt^t.

âîio ANALYSE. LIVRB I.

car elle n'est plus une essence, mais quelque chose de supérieur, un Dieu ^, Quand elle est déchue de cet état, elle peut y remonter graduellement par la vertu, par la sagesse , par rintelligence. Telle est la vie des Pieux et des hommes divins et bienheureux» affranchie (3es hiens ^t des voluptés d*ici-bas ; c'est la société d^ r&me , iseule à. seul , avec Dieu ^.

Maintenant ne semble*t-it pas étrange de considérer comme le terme suprême de la perfection un ^tat dans lequel Tâme perd la pensée et la conscience d'elle-r même 1 Si tel est l'effet de l'amour, en quoi est-il supérieur à la science , h la vertu , h la vie pure et parfaite de la pensée? C'est là le point le plus délicat de la doctrine de Plotin, Pour être comprise, sii pensée a besoin de développement. Plotin reconnaît dans la nature humaine des principes extérieurs^ comme le corps, le principe animal , et des principes intérieurs ^ comme l'âme, l'intelligence, le bien. L^ conscience, telle qu'il l'entend, n'est pas simplement le intiment de l'individualité personnelle ; ce sentiment n'en est que le premier degré, L'âme n'arrive à la pleine conscience d'elle-même que dans la contemplation de son essence. Jusque là elle ne se connaît pas en elle-même, mais seulement comme distincte du corps et du principe animal. C'est en vertu de ce rapport et de cette opposition qu'elle se reconnaît comme un être à part , un individu. A mesure qu'elle s'éloigne de l'extérieur, elle tend à rentrer en elle-même , à s'y recueillir, à se posséder, à se reconnaître ; en sorte que plus la vie est

1 Enn. Yl , vu, i\. Kae oO* èv tw ovtc , fv èxcivu. Ttyjtxat yàp

2 Enn. YI , vu , H. ^uyri ps'vou icpbç f*^vov.

PLOTIN. PSVCHOiUXilE. i>9l

iiilériewre et pure, plus lame a conscience d'elle-mânoe. 11 ne fj^ut pi^$ oublier que , selon Plotin , autre chose est rindividualité , autre chose Tessence de Thomme , îi tel i>oint que Tessence est en raison inverse de rindividualité ! Dans sa pensée, Texistence individuelle et personnelle de Tâme a, sa racine dans une circonstance tout extérieure. L'âme hunnaine n'est devenue un être individuel et n'a eu conscience de son indivi-^ dualité qu'après s'être séparée et détachée de son principe K Or, en vertu de son essence,, elle tend à rentrer dans l'âme et dans Tintelligence universelles. Donc , à mesure que le sentiment de l'existence indir viduclle s'affaiblit et s'efface dans l'âme, la conscience de son essence, et par conséquent d'elle-même, devient plus claire et plus profonde ; c'est ainsi que cette conscience , obscure dans la sensation , se dégage dans la vertu, et devient parfaitement claire dans la uontemplation, Ejà effet, comme l'âme y rencontra un objet ^upérieiir» mais identique avee aon essence, la eontem^^ plation de cet objet redoubla en elle le sentiment de sa propre nature. Plus elle contemple, et plus elle se sent âm^ , plus elle a le sentiment de aa vertu et de sa grandeur infmia \ I/amour, qui confond et abaorbe

1 £nn. IV, lY, 3. ËÇcXSouaa Sk èxccOcv xai où^c 4Evae9^o^'v^ to iv,

v)/aaa , fiWtfjnv û)ç lotxev tœjTYiÇ XocjuiÇavcc •

Enn. IV, IV, 3. hXk' ii t^x^ ^^ ''"^ vsïjtû* oZcci, tout» Ka^tt TÔ aXÀ9 xat âÀXo irpoçavTYjv, xat toi èv ocvt^ ' j xoeôaoâ^ kv ta vovitw ou'Toc, i^t( t6 OfxtxâStkTnrQv xœt ocVTvi. Kœt yàp ajTyi èçcv a içtv * \k6\ X2t oToiv cv iïuvétû i TO) Toiru , (é; r^a>9fv iXOen^ t&> va> ocvàyx»} , ttscp iirKrpa'fî ■ «rpacptTaa yào, oii^v fitraÇw ïjfct. Efç té voOv cXôoyçaiJjs-

&9i ANALYSE. LIVRE L

rame en Dieu , détruit toute conscience de l'essence « ménoe universelle ; mais il fortifie , il exalte le sentiment de la nature de l'âme, confondue avec la nature divine. L'âme ne s'y sent plus comme être individuel, comme vie, comme intelligence, mais comme Dieu, C'est en Dieu seul qu'elle a conscience de sa divinité ; c'est donc par l'extase qu'elle arrive à la parfaite connaissance d'elle-même. Tel est, selon Plotin, le vrai sens du yv^ôi <y£auTov. Et qu'importe que, dans cette union avec Dieu, l'âme perde la connaissance de son sentiment? Sans doute elle ne sait pas qu'elle sent, puisque l'amour détruit tout savoir. Mais le sentiment n'entraîne pas nécessairement la conscience ; au contraire, il l'exclut K Plus il est énergique et pur, moins il est accompagné de conscience. Tant que l'âme sait qu'elle sent , elle se distingue et se sépare en quelque sorte de l'objet de son amour; mais quand elle a perdu la conscience même de son sentiment , c'est alors qu'elle est véritablement ce qu'elle sent, et qu'elle ne fait qu'un avec son objet. C'est en ce sens que l'âme conserve le sentiment d'elle-même dans le monde qu'elle habite après la mort. L'extase, pour l'âme condamnée à vivre ici-bas , n'est qu'un accident heu-

^uo. OuT&>ç oSv ^p^ou9fl( oùx àv jucrdîÇoeXXof , dcXXà e^oc ov àrpeTrtcd? Trpô;

TOv yvifOftiinn

> Enn. IV, lY, 3. Acl Sk rnv piipjv XafxSavctv oO /uibvov èv tw oiov atoôocveo^at «rt |uvy}|:Aovtve( , oùlà xœe oroev ^(otxcyjTocc xarà roc irpoGOev Tcaô/ifArtTa >? B'ea/jtara* r«vo»To yàp àv xcà juïîv irotpoixoXou- 9ovvTOi 0T( £;(£<, tyttv noL^' «vtw «•.■^upoTfpwç , ti îi ttSûrt ' ti^tùç ^v yàp Tajfaov et; oXXo t-^oty aXkoç aitroç wv * àyvowv ^ on ejfs«, xîv^-

reux , bien qu'elle soit Tétat le plus conforme à sa nature. I^a matière pèse sur elle, l'enchaîne et la trouble. Mais dans le monde intelligible , d'où elle est sortie et où elle se retire après la mort, Tàme, libre de tout obstacle et pure de tout contact, recommence sans effort et continue sans fatigue la vie parfaite qui lui convient, vie toute de contemplation et d'amour. L'extase n'y est plus cet éclair qui brillait çà et là dans la sombre nuit de la vie sensible ; c'est une pure et douce lumière qui ne cesse jamais d'éclairer l'âme ^. Le séjour permanent de l'âme en Dieu est la destinée des âmes pures qui n'ont rien gardé du corps. Essences libres et incorporelles, après la mortelles vont là où est l'intelligible , le divin et Dieu lui-même; ce Dieu que, dans la vie actuelle , l'âme la plus privilégiée ne peut qu'effleurer rapidement, elle le possède ou plutôt l'habite définitivement '. Cette félicité ineffable n'est pa« de ce monde. L'état habituel des âmes vertueuses ici-bas, c'est le bonheur.

Le problème du bonheur, agité par toutes les écoles, trouve dans la philosophie de Plo'tin une solution aussi neuve que profonde. L'opinion qui étend le bonheur à tout ce qui existe ne parait pas digne d'une réfutation sérieuse à Plotin, et semble n'avoir été citée par lui que comme une conséquence extrême du principe que le bonheur consiste à suivre le cours de la nature. Mais il

i Enn. IV, iv, 4, 2, 3.

'' Enn. IV, m, 24. T«7c ^ rm ^x^ luSetfcuç o(!tfacç, xotl juitiAv

^tt cîvac. £( ovv c(<Jc xai ft^aiiw ovtffAOtroc, ov^ yàf c;(0U7( ffwjuoc, w Içcv r^ov9i«xai tô l^^ xat TÔ^nov rv tw 5i*** tvT«08a s>':^it* Tiw- Twv, xaicv TO'JTW r, TOidrutr/ ^^^ ^çoii-

K«i ANALYSE. LIVRE L

8'appiique à réfuter la doctrine qui cherche to bonhêlll* parmi les êtres qui sentent, et qui le fait cotisistâf dans le sentiment qu'ils éprouvent de cet état K Poar se sentir heureux , il faut déjà l'être ; donc la sentiment n'est point le principe, mais le résultat du bonheur* En outre t être heureux ou bien vivre ^ o'est vivre selon le bien* Or le bien , ou au moins le malleori n'est pas le sentiment, maid la raison et la pensée '. Est-ce donc dans la raison qu'il faut placer le bon« heur? Pas encore ; car la raison n'est point une fia « mais seulement une faculté excellente do l'âme pour arriver h une fin ^. D'ailleui^s , faire résider le bon» heur dans la raison , c'est le plaeef dans un accident^ non dans l'essence même de la vie \ Les êtres intel^ligibles n'ont point la raison , et pourtant leur vie n'eb est que plus psurfaite et plus heureuse* Hais si le bon^ heur est essentiel à. la vie , il faudra admettre que pai^ tout où est la vie est aussi le bonheur, et au noême degré que la vie. Le bonheur alots derait Commun à toute la nature* Cette conséquwce n'est paétiicesudre. Le bonheur est sans doute attaché à la Vie et en soit les divers degrés. Mais le vrai bonheur n'appartient qu'à la vraie Vie , à la vie parfaite 4 laquelle n'eet paA de ce monde K La vie des êtres sensibiôs ï)*est qu'une ombre de la vie ^ ce qui fait que leur bonheur n'est qu'une ombre du bonheur. Tout au plus peatmn dire

> Enn. I, IV, 2.

' Enn. I, it, 3. ÂXX' li Srt foir» ri àfdÊinj eine aîoêiSoAit tovro %M t}^) «XX' Mp99 fiii^ftf 4 iitt«' tHiêtivti ^éfàmç,

> Bon. I, it, 3.

* Enn. i, iT, 3.

» Enn. 1, IV, 3.

PLOTDf. PSYGHOLOQIE. SM

que rhonune possède par ioBlants la vie et atissi pat instants le bonheur; la vie, la perfection ^ le bonheur sont ehoses identiques ^, Ainsi la question du bonheut* ici**bas se réduit à savoir si Thomme peut y mener une vie parfaite^ S'il ne le peut ^ le bonheur n'est pas de ce monde, et il faut le renvoyer aux Dieux,

il est un signe auquel Tâme peut recohnattre qu^elle est en possession de la vie parfaite et du bonheur: é'est le calme et le repos produit par le silence absolu des désirs et des besoins. Quand Tâme est parvenue à œt état « rien ne peut troubler ni détruire son bonheur '% Hais ici viennent les objections en foule. La douleur» la maladie , la langueur et Tinertie du corps ne sont-elles pas un obstacle au bonheur ? Le bonheur est possible chez les Dieux dont l'essence est pure; mais l'homme, être composé d'âme et de corps» ne porte-t-il pafi toujours et partout le poids de sa triste nature ^7 La réponse à cette objection est facile. Le bonheur est un et simple ; il est propre à l'àme et ne peut venir que d'elle^ Il n'y a ni secours à attendre ni obstacle à craindre du corps dont il ne vient pas* 11 n'y a qu'un bien comme il n'y a qu'une ftme et ({u'unè vie, l'ftme pure et la vie parfaite K La possession de ee

* Enn. I, it, 3. Ou Sk ^ riXtiu îj«^, xat iq olnBivh xo-t Sv'twç, c> incvt) Tn voip^ fwikk tul 9t( «> QXàl ^àtXt xotï UMifiéra (^^ Ita^

^v ctjpiirae.

2 Enn. I, IV, 4.

3 Enn. I, IV, 5.

* Enn. I, IV, 6. Et 5i rb tcàoç h rt cTvai, àXX' dw m'^à itï ixiTvo )(fih Xap&Rvccv f«évov, .e ia^oixév xi kçi xoi) rijjiiWTclrov^ thi\ o 19 ^X^ Cyïtc? èv avrÇ cyxoXir(9ao6o(i •

bien , de ce seul bien , fait le bonheur. Tous les bienB et tous les maux sont indifférents par eux-mêmes; on les considère comme des biens ou des maux parce qu'ils sont des moyens ou des obstacles. Ainsi la bonne ou la mauvaise fortune, la santé ou la maladie peuvent êtrB des biens ou des maux par leur rapport au vrai bien de Tâme et au bonheur. Mais ces choses sont si peu des biens et des maux par elles-mêmes» qu'elles deviennent alternativenaent bonnes ou mauvaises selon leur rapport au bien ^. Si la maladie fait languir T&me , elle est un mal ; mais si au contraire elle exalte son énergie , elle est un bien. La santé est un bien quand elle dispose Tâme à. l'activité, elle est un mal quand elle l'engourdit^. La poursuite et la possession du bonheur et du bien ne dépendent essentiellement d'aucune de ces choses. L'âme peut tou-* jours y arriver par la seule énergie de son essence. Les fléaux extérieurs que Ton énumère ne sont des obstacles que pour les âmes faibles.

Mais, dira-t-on encore, l'homme n'est point heureux dans le sommeil , dans le délire , dans la léthargie et dans d'autres états involontaires où il a perdu le sentiment de ce qui se passe en luié C'est une grossière erreur que de placer la vraie vie et le bonheur dans le sentiment. La vie, comme le bonheur, est dans l'énergie pure et parfaite de l'essence ^. L'acte^ pour être parfait , n'a pas besoin d'être réfléchi dans la sensibilité. Ainsi l'acte de l'intelligence est libre et

» Enn. I, IV, U

2 Enn. I, !▼, U

3 Enn. I, IV, 9. K«i ?ç*iv v? tîïç oûa/a; avri tt^é^n iv «vTw, xoii y, TOCxwTifî ctOirvoç cvcpycca.

PLOirN. PSYCHOLOGIE. 597

pur de tout sentiment , puisqu'eu lui se confondent la pensée et l'être. Ce n'est que dans l*âme , être complexe, que la vie se réfléchit dans le sentiment comme dans un miroir ^. Quand une cause quelconque a brisé l'harmonie entre l'âme et le corps « comme il arrive dans la léthargie et dans Textréme souffrance, la vie de l'âme cesse de se réfléchir dans la sensibilité , et alors le sentiment disparaît. Mais la vie elle-même n'a point cessé; au contraire, elle s'est retirée au fond de l'âme et s'y dérobe aux regards de la conscience '. N'est-ce pas d'ailleurs le caractère des plus sublimes actions, d'être faites sans conscience et sans réflexion? La conscience et la réflexion , loin d'être le signe de l'énergie de la vie intérieure , en révèlent l'affaiblissement *. La plus pure activité, la vie la plus parfaite n'a point d'écho dans la conscience.

L'homme vertueux est infailliblement heureux, et heureux en proportion même de sa vertu ^. C'est dans le sanctuaire même de l'essence qu'il faut placer le

' Ënn. J» IV, 10. AcTyàp t6 irpô àvTcXr;\|AC»; Mpyrtixa cîva», txfc^ 70 aÙTOy Ttvoerv xat cTvotC' Kae C9(X(v i âvriXvj^LfÇ civat xac yivca6«(4

àyfitxa^ftTOvToç toO vori/uiaTOf, xat roû cvcpyoOvro; rov xdtrà tô i^)}v

T^ç4«>X^Ç, CÎOV àjTWjÔl'vTOÇ TToXtV, «07ircp CV XaTOITTJÏW TPCpt TO Xcî«V

%ol\ Xajuiirpàv r/Ou^otÇov.

2 Enn. I, IV, 10. Aav&àvcc ^ e^t^ç, toS im ircpc ôtc&Cîv twv o\9-

^TWV.

* Enn. I, IV, 10. ELoXXàc ^' onr reç evpoi xat «ypïîyopôrwv xoXà; :v«pyc£«ç, xae 5c«i»p£<x;, xotc irpaÇccç, otc â'iwpoO^v, xai otc irparro- ;jtcv t6 trapaxoXouderv i^pioé; ciOrarç oOx i^ou^aç*-. t^c ràç irapœxoXou- OiQ9Ciç xiv^evffv a|uii»^porfpaç «ùraç rà; cvepyccaç» <xe; iroipoexoXoii- Oo09c, irocerv' povaç A aûràç ûuaoeç, xoSapàc totc c?vot(, xac juiaXXov ivcp^Hv, xat fioXXov C^v.

* Enn. I, IV, H. '

boniHHiF, là où l'&me peut toujours agir, où nulle impression ne peut la troubler , où elle n'entend pas les cm de la bâte enfermée dans le taureau de Phalaris ^.. Il faut toujours se souvenir de cette ipaxime de Platon : « que c'est par rapport au souverain bien qu'on doit » juger de la sagesse et du bonheur. » C'est là la seule diose dont il faille tenir compte; tout le reste se réduit à un changement de situation '. Le corps n'est qu^un instrument au service de l'âme. Quand l'homme vient h mourir, Tâme ne fait que laisser là un instrument usé, comme le musicien jette sa lyre. Seulement, le corps est une lyre qui , loin de soutenir et d'aider la voix de l'âme , la voile et la trouble. Quand l'âme ne peut plus s'en servir, elle chante sans instrument , et son chant n'en est que plus pur et plus éclatant ^.

La félicité est comme la vie parfaite avec laquelle elle se confond, un acte simple, indivisible, immanent, non susceptible de degrés. Elle est tout entière dans un état présent de l'âme , auquel le souvenir du passé ne peut rien ajouter ^. Mais , pourrait-on objecter , puisque le temps augmente le malheur, ne semble-t-il pas qu'il doive produire le même effet sur le bonheur? Il faut répondre que la conséquence n'est nullement nécessaire. Car entre le malheur , accident d^lne vie

' Enn. I, IV, 4 3. To ^ iuyi<;ov fta^fAct irpôp^ccpov âù %at fur' otw-

•^ Edu. I, IV, 16.

Enn. I, IV, 4Q. OXoy u fj^çinoi; Xujmk &»f oIômtc )(çSh^t ' c( êlk

<vffiyc7v àfé^t%w^ iXko {ç^ov av^ Xv^ocf i}(m% yfai xicfAcvin* wkn^iw trtp(o>|^CTae , &^wj avcv 6pyav»v.

* Enn. 1. V, r

PLOTIN. PSYCHOLOGIE. »ft9

mobile et passionnée, et le boaheur qui est la vie ellemême dans toute sa pureté et toute 3a perfection , il y a la différence du mobile à l'immuable , du temps à réternité K Mais , dira-t-on , le désir de vivre toujours étant le plus puissant désir qui anime la nature humaine, la plus grande félicité n'est-elle pas dans 1% satisfaction de ce désir? Il répugne à la nature de la vraie félicité de s'accroître par cette succession perpétuelle. Autrement il faudrait dire que c'est le temps et non la vertu qui est la mesure de la félicité, et que les Dieux ne jouissent pas d'une félicité parfaite *. Le temps , il est vrai , mesure le bonheur des êtres sensibles, mais il ne peut rien sur la vraie félicité; acte pur de l'essence de l'âme en contemplation , la félicité échappe à la durée. Jusqu'à ce que l'âme y arrive, la vie est soumise à la loi du temps, et avec la vie, l'ombre de bonheur qui s'y attache ; mais lorsque l'âme est parvenue à la pure félicité , elle s'arrête et se fixe dans un acte qui exclut le mouvement et la succession '.

« Enn. I, V, 6.

* Enn. I, V, 2.

* Enn. I, V, 7.

flN DU PRÏMIIi^ YOLUMB.

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