CHAPITRE m
Décadenee de la philosophie i^eeqne. Le StoIclMne.
La philosophie grecque* avait donné la noesure de sa force dans les grands systèmes de Platon et d'Aristote. Après pe puissant effort, non seulement elle ne tenta point de franchir les limites où Tavait portée le génie de ces deux philosophes, mais elle ne put se soutenir à cette hauteur et déclina rapidement. Le platonisme , entre les mains de Xénocra,te et surtout de Speucippe , dégénère en pytbagorisme , et la théorie des idées qui , déjà du vivant de Platon , avait affecté les formules mathématiques, va se perdre dans la théorie des nombres, Pui3 1 il s'engage dans ta polémique la plus subtile et la plus sophistique, et se confond presque dans les écoles de la moyenne et de la nouvelle Académie , avec le scepticisme dont il a emprunté les armes pour combattre ses adversaires* Tout le génie des académiciens s'é* puise en subtilités logiques et ne donne pas dans tout le cours de leurs controverses le moindre signe de vie métaphysique , ni même de vie morale. Alors il devient évident que , s'il reste fidèle è. la doctrine de Platon , il en a perdu entièrement l'esprit. Carnéade déploie en faveur du dogmatisme platonicien un art infini et une ardeur infatigable ; mais quel étrange disciple de Platon !
Le génie d'Aristote avait bien pu maintenir sa doctrine entre un idéalisme chimérique et un empirisme aveugle. Mais après lui , le péripatétisme se dégrade
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ou se transforme entre les mains de ses successeurs. Les uns cultivent exclusivement sa logique et sa physique, et laissent dans Toubli cette philosophie supérieure dont ils ont perdu le sens. Les autres ne saisissent et ne développent de cette incomparable doctrine que le côté empirique et la rabaissent à un sensualisme grossier. Le véritable esprit péripatéticien se retire des écoles aussi bien que le véritable espxit platonicien ; il semble que, trop supérieurs à leur époque, Platon et Aristote aient emporté avec eux le secret de leur pensée.
C'est un phénomène bien remarquable que cette décadence de la philosophie grecque privée du génie de ses grands hommes. On dirait qu'aussitôt qu'il est abandonné à lui-même , l'esprit grec , malgré ses admirables qualités, se dissipe et s'épuise en vaines subtilités. Après Pythagore, qui l'avait vivifiée par une grande doctrine morale , importée d'Orient ; après Parménide , qui , par un puissant effort , l'avait élevée brusquement au sommet de la métaphysique , cette philosophie va se perdre «dans les arguties de l'école d'Élée et dans les misères de la sophistique. Socrate la relève par le sens commun et le sentiment moral. Vient ensuite Platon , qui l'emporte sur l'aile des idées dans les plus hautes régions de l'idéalisme , si haut qu'elle y perd de vue le monde sensible. Aristote, sans la faire descendre , la rattache à la nature en élevant l'expérience à la hauteur de la spéculation. Puis, quand le génie de Platon n'est plus là pour l'inspirer, quand elle n'est plus soutenue par la forte direction d' Aristote, la voilà qui retombe dans la dialectique la plus raffinée et la plus stérile. Le stoïcisme la relève de nouveau,
moins par un effort systématique que par la puissance du sentiment moral qui l'anime. 11 ne faut pas chercher la cause de ces alternatives de force et de faiblesse, de fécondité et de stérilité ailleurs que dans la nature même de l'esprit grec. H est des qualités que cet esprit ne doit ni au génie des hommes , ni aux lieux , ni aux circonstances, ni aux traditions étrangères, des qualités qui lui sont propres, qui le constituent et le caractérisent véritablement, à savoir : une activité infatigable dans les recherches spéculatives, une prodigieuse sagacité dans le discernement des différences et des moindres nuances de la pensée , une puissance d'analyse qui trouve dans là langue un merveilleux instrument , une ardeur passionnée pour l'argumentation et la polémique , enfin une netteté et une précision de pensée incomparables. La philosophie grecque manifeste ces qualités dans ses plus médiocres comme dans ses plus éminents penseurs , dans ses époques de faiblesse et de décadence aussi bien que dans ses époques de force et de grandeur. On les retrouve également dans les plus divers , dans Platon comme dans Aristote. C/est en vertu de ces qualités que l'esprit grec tend sans cesse à soulever de nouveaux problèmes, à distinguer et à diviser infiniment , à créer des artifices de dialectique et de langage pour exprimer les subtiles combinaisons de sa pensée : or, cela ne suffit point à la philosophie. Il lui faut en outre le sens des grandes et profondes vérités. Si le génie ne venait point élever, agrandir, illuminer, simplifier cette science hérissée de distinctions , de définitions et de formules, elle ne serait bientôt plus qu*un tissu de
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subtilités et de sophismes. Voilà ce qui explique camment aux grandes ou fortes méditations de l'Académie et du Lycée succéda bientôt cette dialectique stérile et retentissante de la moyenne et de la nouvelle Académie. Pythagore, Parménide, Platon , Aristote , sont plutôt le type que l'expression de l'esprit grec; c'est l'esprit grec élevé à sa plus haute puissance par le génie. L'École atomistique, Zenon d'Élée, le stoïcien Ghrysippe, l'académicien Carnéade, le sceptique Pyrrhon , le représentent, sinon plus fidèlement, du moins plus communément.
C'est au milieu des interminables controverses du Péripatétisme et de la nouvelle Académie que survint le Stoïcisme, dernier effort de la philosophie socratique. Toute philosophie qui aspire à remonter au vrai prin cipe des choses, à ce principe au-delà duquel la pensée n'a plus rien à chercher, ne doit point s'arrêter qu'elle ne soit parvenue à l'unité. Or, ni Platon ni Aristote ne satisfont à cette nécessité. Dans la doctrine du premier, deux principes contraires sont posés en face l'un de l'autre, le même et te divers, le bien et le mal, l'être et le non-être, l'idée et la matière ; et telle est l'opposition de ces deux principes, que Platon ne parvient point à en faire comprendre le rapport. La formule d' Aristote détruit cet antagonisme en réduisant la matière à une* pure possibilité d'être; mais, outre qu'il n'explique point l'origine de cette possibilité , il crée une difficulté nouvelle, en supprimant la substantialité du principe matériel. D ailleurs, ni l'une ni l'autre doctrine n'arrive à l'unité : Platon pose la ipatière à part du monde intelligible et de Dieu ; Aristote fait I. 6
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plus : il laisse en dehors de Dieu la totalité des êtres compris dans Tunivers. Enfin tous les deux séparent du monde et relèguent dans une sphère inaccessible le principe suprême des choses. Le Dieu de la dialectique est une idée ineffable et incompréhensible ; le Dieu de la métaphysique est parfaitement intelligible , puisqu'il est le type de la pensée ; mais c'est une intelligence qui ne pense qu'elle-même , et qui , solitaire et immobile, préside de loin au monde, sans le remplir ni le pénétrer. Le génie des successeurs de Socrate n'avait donc pas épuisé le problème, et léguait à la^ philosophie ultérieure les difficultés suivantes ; i"" Expliquer le concours de la sensation et de la raison dans la connaissance. Platon et Aristote avaient tellement séparé ces deux facultés, qu*il était devenu fort difficile d'en concevoir le rapport. 2° Expliquer la coexistence et les relations de Tâme et du corps, tout en conservant le principe matériel qu' Aristote avait réduit à une abstraction. 3° Rallier 003 deux principes à une cause supérieure qui les concilie et les domine. 4° Rétablir la présence et l'action universelles de Dieu dans le monde, sans altérer la nature, ni abaisser la majesté du principe suprême.
Il est très vrai que le Stoïcisme fait descendre la philosophie des hauteurs de la dialectique et de la métaphysique; mais ce n'est pas pour la renfermer exclusivement dans le cercle des recherches logiques ou morales. Il comprend que la science du juste et du bien repose sur la connaissance du vrai et du divin , et il cherche , comme les doctrines qui l'ont précédé , le principe de sa morale dans la théologie. Mais il ne faut pas oublier
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que le Stoïcisme, de même que l'Épicurisme, est une réaction contre l'esprit de la philosophie dominante. Aux grands systèmes de Platon et d'Aristote avaient succédé les subtiles et stériles controverses de l'académie et du Lycée. L'Académie avait réduit en formules mathématiques la doctrine de son fondateur ; le Péripatétisme avait peu à peu , entre les mains des successeurs d'Aristote , dégénéré en sensualisme. La philosophie, corrompue par une vaine éristique , était tombée d&ns le scepticisme, ou plus bas encore, dans la sophistique. Dans ces discussions sans fm et sans résultat , elle avait perdu tout à la fois le ^ens du bien et le sens du vrai. La réaction devait donc avoir pour double caractère le retour de la science à la pratique et au sens commun. En même temps qu'on prit en dégoût les luttes de l'Académie et du Lycée, on prit en défiance les doctrines qui les avaient engendrées. On retrancha de la science l'incorporel et l'intelligible proprement dit ; on rejeta les idées de Platon et V intelligence pure d'Aristote. Rien au-delà de la nature; plus de science qui dépasse la physique. La dialectique parut une subtilité, et la métaphysique une chimère. A quoi avaient abouti ces deux sciences tant célébrées , sinon à convertir en abstractions les principes substantiels des choses 6t les choses elles-mêmes? Il fallait ramener enfin la science au point où l'avait laissée Socrate, c'est-à-dire à la morale et au bon sens* Telle fut la double tetldâiiCe des deux écoles, fort opposées d'ailleurs, qui vinrent remplacer l'Académie et le Lycée. Toutes deux vont également à la pratique , et fondent la science sur le même principe , la sensation. Seulement, comme
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elles obéissent îi des instincts profondément contraires, elles se séparent au point de départ pour ne se plus rencontrer. Épicure s'attache et s'arrête à l'élément passif, extérieur, mobile de la sensation. Pour lui, la sensation est une pure impression du dehors que le sujet reçoit et conserve sans y rien ajouter. La sensation n'est une représentation fidèle de la réalité qu'autant que l'âme n'y mêle rien d'ellemême. Sans doute Épicure n'abandonne point l'âme à toutes les impressions du dehors; il veut qu'elle intervienne et agisse , qu'elle accueille certaines sensations et qu'elle en repousse d'autres. C'est qu'alors il considère la sensation, non plus comme représentative, mais comme affective. Et encore, même dans ce cas, il fait plutôt appel à la prudence de l'âme qu'à son énergie. Le sage d' Épicure s'abstient , mais n'agit pas ; il se dérobe au mal par la fuite , mais il ne le repousse point par un effort. Le repos dans lequel il trouve le bonheur n'ei^t pas le calme de l'athlète qui a vaincu l'obstacle , mais le bien-être que procure le relâchement de toutes les forces de l'âme. Tout vrai repos, pour Épicure, est à ce prix.
De même que le principe de l'Épicurisme est le re* lâchement (ârovia), de même le principe du Stoïcisme est l'effort, la tension (tovoç). On le retrouve dans toutes les parties de leur philosophie, dans leur logique, dans leur physique , comme dans leur morale. Toute substance est force pour les Stoïciens ; toute vie est action. L'âme, la nature. Dieu, sont des forces; la sensation, l'entendement, la raison, la volonté , sont des actions. Le Stoïcisme bannit du domaine de la réalité toutes les
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essences dites intelligibles. Ce mot d'incorporel ne comprend que des abstractions de la pensée, comme l'espace, le temps, l'idée générale ^. La sensation est l'unique source de nos connaissances ; toute faculté de perception est un sens ; toute chose n'est perçue que par le contact 2, La sensation n'est pas seulement l'impression produite par l'objet, ni même l'image que cette impression dépose dans l'âme; c'est un acte de l'âme réagissant contre l'impression adventice. Toute sensation suppose une affirmation volontaire ; les Stoïciens vont jusqu'à prétendre qu'elle est un consentement de la volonté *. Mais si toute vraie connaissance se fonde sur la sensation , est-ce à dire que toute sensation soit vraie ? Les Stoïciens ne pouvaient le penser après tout ce qui avait été dit sur les erreurs des sens. Ils ont donc cherché un critérium à l'aide duquel on pût discerner dans quel cas la sensation est une représentation vraie de la réalité, et dans quel cas elle n'est qu'une illusion. Toujours fidèles à leur principe, c'est encore dans l'élément interne de la sensation , dans l'activité de l'âme, qu'ils trouvent ce critérium.
1 Sext. Empir., Jdv, Matth., 1. vu, p. 38; 1. x, p 218. — Diog. Laert., 1. vu, p. 140 et 141.
^ Cicér., Acad.^ 1. ii,p. 10. Mens enim ipsa, quœ sensuum fons est atque etiam ipsa sensuspst. Stob., Scrm. Append,, 1. xx. p. 9. Ol SroVxot Tfi'iht TYiv xotvviv «(aôiç^tv cvtgç àyvïv irpoorayopcuouat, xa9* -Jv xae to/jiSv avrwv àvreXot^ÇavojucOa.
^ Cicér., Acad., 1. ii , p. 33. Sensus ipsos assensus esse. — Ibid., 1. I, p. 11. Sed ad haec qu» visa sunt et quasi accepta sensibus assensionem adjungit animorum; quam esse vult in nobis positara et voluntariara.
Selon eux, la vérité des représentations sensibles se mesure au degré dafiirmation volontaire qui les accompagne. Plus le consentement de l'âme est ferme, plus la sensation est vraie. Mais, aurait-on pu dire, qu'est-ce qu'un critérium qui repose sur un acte de volonté , et comment une affirmation de l'âme peut-elle garantir la vérité de la représentation? La difficulté avait été prévue et. résolue d'une naamère fort ingénieuse : le consentement de l'âme est volontaire, mais non arbitraire; c'est une réaction de l'âme qui correspond à l'impression de l'objet, réaction qui , bien que volontaire , est provoquée par l'action de la cause extériem-e , et se développe toujours en raison directe de cette action ^. Les Stoïciens ont mênie déterminé quel devait être le degré de l'impression adventice pour qu'elle provoquât une affirmation suffisante de l'âme. C'est seulement quand cette impression frappe comme un choc que l'âme consent légitimement, ^t que la sensation est vraie ^. Alors, en effet, l'âme résiste et réagit, et la vraie sensation a lieu. Voilà d«^na quel sens le choc (ir^.YiyTj) est le signe de la vérité des représentations sensibles. Mais puisque l'objet produit un choc, il est donc une force : c'est une force qui perçoit; c'est aussi une force qui est perçue, la réalité extérieure ne se révélant à
1 Cicér., Jcad. , 1. ii , p. 4 û. Mens naturalem vim habet, quam inteodit ad ea quibus moTetur.
2 Sext. Çmp., Adt>. Math., l.^vii, p. 257. Av-nj yà.^{i tftœfraaia) vjaçr^ o3w x«i irXu«T»w. Cleanth. apud Plutarcb., De Stoic. rep, , p. 7. \\).nyri trupoç ô tovoç tçt.