‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 4)Chapitre 15 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le C;iuriMiaBftnMe. Hoctrtee prfaBlilve. flatet Mathlea. Sailli Paul. Saint Jean.

S'il y a dans l'école juive un hohnme capable d'al-^ lier la philosophie grecque aux traditions religieuses dé son pays, c'est Philon, esprit souple, étendu, facile, ouvert à toutes les spéculations , familier avec toutes les méthodes, qui platdnise et hellénise avec l'àisaocé d'un disciple de Socrate, tout en restant fidèle à la religion de ses pères* Et pourtant, même (fans Tœttrre de Philon , on à pu voir combien l'alliance est ped

naturelle entre les idées orientales et grecques. La philosophie des Pères de l'Église était bien plus en mesure de réaliser cette alliance. Née d'une religion qui eut, il est vrai, la Judée pour berceau, mais qui devait bientôt embrasser le monde dans sa rapide expansion , elle ne se sentait plus enchaînée, comme la philosophie des écoles juives, à la tradition de Moïse. Si l'origine du Christianisme la rattache encore au Mosaïsme, le principe même de la nouvelle religion l'en sépare profondément. Infiniment plus large et plus fécond que la tradition juive, le principe chrétien était assez grand pour tout comprendre, assez puissant pour tout absorber.

On se fait en général une idée fausse du rôle de la philosophie des Pères de l'Église dans le Christianisme. On la considère trop souvent comme la démonstration ou l'explication d'une doctrine primitive parvenue à son complet développement et à sa formule définitive. Elle eut une tout autre importance. Ce fut la philosophie des Pères de l'Église qui, inspirée, il est vrai, par l'esprit de la tradition évangélique et apostolique , fonda , développa , formula la doctrine chrétienne. Pendant les trois premiers siècles de son ère, le Christianisme eut une double tâche à poursuivre; il lui fallut fonder et défendre, développer et diriger, recevoir et exclure. Ce ne fut que lorsqu'il eut fixé son dogme et conquis le monde que , pour assurer la direction des esprits et des âmes , il dut professer, non l'immobilité, mais l'immutabilité de ses dogmes. Dans les premiers temps il se développe et se transforme sans cesse; à mesure qu'il étend son empire, il agrandit et enrichit sa pensée ; il sent qu'il ne peut con*

LE CUAlSTlANiSME. 4 69

quérir et dominer le monde qu'avec les forces de l'esprit humain tout entier. Tout ce que la spéculation a conçu de profood et d'élevé en métaphysique , tout ce que le bon sens pratique a trouvé de plus sûr et de plus efficace en morale, le Christianisme s'empresse de le recueillir et de se l'assimiler. On n'a voulu voir le plus souvent dans la philosophie chrétienne que l'origine de toutes les erreurs qui ont infesté l'Église; on aurait dû y voir également la source* de toutes les grandes vérités qui composent la partie supérieure et vraiment métaphysique du Christianisme. Si c'est cette philosophie qui engendre les hérésies, c'est elle aussi qui enfante le dogme. Que font les premiers conciles , sinon consacrer les conclusions de cet immense et magnifique mouvement de la pensée chrétienne se développant sous l'influence de la philosophie grecque? Les conciles de Nicée, de Constantinople, de Chalcédoine, tranchent ou délient les plus subtiles et les plus abstraites difficultés d'une métaphysique élaborée par les saint Justin , les Athénagore, les saint Clément , les Origène, les Athanase, les Grégoire de Nysse. Ils n'adoptent pas sans doute toutes les conceptions sorties de ce grand travail ; ils en rejettent les erreurs évidentes et les doctrines contraires à l'esprit même du Christianisme ; ils en éliminent aussi les spéculations téméraires qui, sans être opposées à l'esprit de la nouvelle doctrine , conviennent mieux à une philosophie qu'à une religion ; mais en définitive ils recueillent et renferment dans les formules du symbole chrétien toute la substance de la philosophie des Pères de l'Église. Ainsi cette philosophie n'est pas moins que la

«70 INTRODUCttOÎf. LiVnE II.

pensée chrétienne elle-même , élevée à sa plus hàiite puissance; àrce titre, elle est inséparable du dogme.

Cela étant, il est nécessaire de remonter jusqu^au principe de la philosophie des Pères de l'Église, c'està-dire jusqu à la tradition primitive, si on veut bien juger du caractère de cette philosophie, et discerner les emprunts qu'elle a faits à la science grecque. Où en était la pensée du Christianisrhe quand les Pères de l'Église grecque s'en empareilt pour là développer et la transformer, tel est le premier point à éclaircir. De là la nécessité de reprendre la pensée chrétienne à son berceau.

On connaît l'état de là Judée avant l'avènement du Christ, fendant longtemps elle avait résisté par les armes aux invasions de ses puissants Voisins, les rois d'Egypte et de Syrie. L'insurrection et les victoires des Macchabées ne sont que l'épisode le plus héroïque de cette lutte opiniâtre et presque continuelle. QUaiid apparut la puissance domaine , la i'ésistance devint impossible, et la Judée céda comme le reste du mohde. Mais ce peuple indomptable n'abandonna que son territoire à la conquête romaine : il garda avec une inébranlable constance ses croyances, ses lois et ses coutumes; il supporta le joug, mais ne s'y résigna jamais. L'espoir d'un avenir meilleur le consolait des misères du présent ; il attendait, en souffrant, un libérateur, un nouveau David , le Messie promis par les prophètes *. De temps en temps ce libérateur sortait tout-à-coup de là foule, et, se réfugiant dans lesmontagnes de la Jtidée,

* Voy. Isatt\

LÉ CHRISTIANISME. it4

appelait le peuple aux armes, et réutHs.^aît quelques partisans ; mais, après une résistance fkfcile à dothpter, il finissait sa destinée sur la croix , avec les compagnotls de sa courageuse entreprise. Ces insurrections partielles, toujours réprimées, mais toujours renaissantes, irritaient le vainqueur et aggravaient la servitude des vaincus. Cela fit que le gouvernement national, d'abord secrètement favorable à ces tentatives , avait fini par les redouter, et les poursuivait avec plus de sévérité que Tautorité romaine elle-même. Ce n'est pas que la nation tout entière, chefs et peuple, ne JDersistât à croire à Tavénement prochain d'un libérateur. Les promesses de son Dieii étaient formelles et ne pouvaient rester vaines : le peuple choisi devait être, après un temps d'épreuves , infailliblement replacé à la tête des nations. Mais on aVait vu l'inutilité de toute résistance par les armes ; pleine du sentiment de son impuissance , la nation juive avait mis toute sa confiance en Dieu. Le Seigneur saurait bien , qUand le jour serait venii , sauver et glorifier son peuple. Que fallait-il donc faire? Attendre en silence la justice de Dieu, en observant fidèlement sa loi. Plus on résistait à Pînfluence des idées et des institutions étrangères, plus on punissait les fauteul-s de troubles. Car toute révolte nouvelle fournissait aux vainqueurs lô prétexte d'intervenir dans les affaires intérieures de ce peuple infbrtuné , et de restreindre ou de supprimer les libertés qu'avait 1-espectées la Conquête. Tel était le double rôle, au sein de la nation juive, de cette secte fameuse tiui fit mettre à mort Jésus. Également attetitif à ttlàintenir la paiJt dàdà là cité contre les fautèufs de

\rz INTRODUCTION. LIVRE IL

troubles, et à défendre la loi contre les influences étrangères , le Pharisaïsme représente fidèlement l'esprit conservateur de la nation. Pour mieux préserver la loi des atteintes du dehors , il l'enferme dans la lettre, et l'enveloppe de pratiques extérieures, jusqu'à en étouffer l'esprit. Sauver la loi, tel est l'unique préoccupation de cette secte ; telle est aussi , il faut bien le reconnaître , le sentiment général de la nation : c'est ce qui explique la popularité et la puissance du Pharisaïsme. Le peuple juif n*a pas moins horreur des influences extérieures , grecques ou orientales, qui menacent sa doctrine , que de la domination romaine qui lui a ravi sa liberté. 11 est vrai que le danger était grand ; l'arche sainte était incessamment battue et minée par le flot toujours croissant des doctrines étrangères. Les Esséniens transformaient la loi en une espèce de règle pythagoricienne; les Thérapeutes substituaient à la doctrine les illuminations de l'extase orientale. D'autres sectes non moins dangereuses envahissaient la Judée. L'esprit d'interprétation et d'innovation avait pénétré jusque dans le sanctuaire ; le Saducéisme prétendait simplifier et épurer la doctrine , en la dégageant de toutes les croyances orientales qui l'avaient altérée et obscurcie, et en la ramenant à la pure tradition de Moïse. C'est alors que l'esprit de conservation se concentre à Jérusalem , au cœur même de la nationalité juive, qu'il s'organise et se personnifie dans le Pharisaïsme. Le Pharisaïsme n'entend pas qu'on distingue dans la loi , qu'on y ajoute ou qu'on en retranche : tout, à ses yeux, y possède une égale autorité, une égale vertu, la pensée comme la formule, les doc-

trines adventices comme les traditions primitives et vraiment indigènes , l'accomplissement même de la loi comme les pratiques extérieures qui raccompagnent. Si le pharisien défend contre le Saducéisme telle croyance d'origine orientale , par exemple la doctrine des anges et des démons, ce n'est point par sympathie pour les idées de l'Orient, c'est uniquement parce que ces idées sont consacrées par l'autorité des livres saints. La loi écrite, rien de moins, rien de plus, telle est la devise des Pharisiens.

Le Pharisaïsme régnait à Jérusalem ; mais bien qu'il étendît son empire dans toutes les parties de la Judée, il était loin d'être aussi puissant dans les provinces. Là l'esprit de localité protestait contre cette aristocratie sacerdotale concentrée autour du temple ; là aussi le formalisme des Pharisiens provoquait les libres inspirations du sentiment religieux. A Jérusalem, dans le temple, au sein des synagogues, la parole des docteurs était souveraine ; mais au désert et sur les bords de la mer, c'était la voix de l'Esprit saint qu'on aimait à entendre, de cet Esprit qui n'avait jamais cessé de visiter le peuple de Dieu, et qui avait suscité tant de prophètes. Le peuple de Galilée se pressait donc autour de ces hommes inspirés, qui sortaient lout-à-coup de la foule ou de la solitude du désert , comme saint Jean-Baptiste ; il écoutait avidement leur parole et les suivait par toute la Judée, jusqu'à Jérusalem, où l'autorité romaine, sur les instantes démarches des prêtres, les jetait en prison ou les livrait au supplice.

C'est dans ces circonstances que paraît le nouveau

474 INTRODUCTION. MVRP IL

IMessie. Jésus ne vient point coinme un simple prophète envoyé par Dieu pour convertir son peuple et lui rappeler sa loi ipéconpue» )1 s'annonce comme le fils de Dieu lui-même , qui est descendu du ciel pour révéler aux )iommes la volonté de son père. Tout ce qu'il possède de perfection et de puissance, c'est 4q son père qu'il le tient. « Pourquoi m'appele^vous bon? dit-il à ses disciples ; il n'y a que Dieu qui soit bon *. » Nul ne connaît le Fils que le Père , comme nul ne connaît le Père que le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler 2. Jésus s'annonce en n^ême tenips comme fils de David et roi d'Israël. Il ne vient pas simplement pour prédire la délivrance dlsraël , mais aussi pour Taccomplir ; c'est lui qui réalisera toutes les promesses faites par Dieu à son peuple. Seulement ces promesses ont été jusqu'ici mal comprises. Le royaume d'Israël, où le peuple de pieu doit reparaître p;lorieux et triomphant h la tète des nations , n'est pas de ce monde *. La terre de Judée est vouée aux ruines ; le fer et le feu passeront de nouveau sur elle. De plus grands malheurs , de plus cruelles humiliations attendent le peuple de Dieu, il verra détruire sa ville sainte ; il verra tomber son temple ; il assistera à la dispersion de tous les enfants dlsraél. Malheur alors h ceux qui auront méconnu le fils de pieu. Quant aux fidèles, cette épreuve sera pour eux la dernière. Le royaume des cieux est proche ; lç§ Apôtres n'auront point achevé d'instruirç toutes les

* tf . saint Marc, ch. 40 , ftrad. de Lettaiftre de Sacy. ' Ev. saint Math., ch. 4 4.

} Ef. 9aH|timUi.,cb. 4Ç.

villes d'Israël avant que le Fils de Thomme vienne sur lesHuées *, à là tête de ses apôtres, juger les nations et inaugurer en même temps T alliance de tous les peuples de la terre et le triomphe définitif du peuple de Dieu. Et qu'est-ce que ce règne nouveau ? Saint Jean et les Pères de TÉglise n'y verront qu'un symbole de la vie spirituelle. Mais cette interprétation dépasse la pensée des premiers Évangiles. « Bienheureux ceux qui sont doux, dit saint Matthieu, car ils posséderont la terre \n II s'agit bien réellement d'un règne nouveau sur la terre , mais sur la terre transfigurée par Tapparition du Christ , après la catastrophe qui doit tout y détruire. Dans ce royaume de justice , de paix , de fraternité universelle , le peuple de Dieu marchera h 'la tête des nations sous le gouvernement du Christ et de ses apôtres. Tous les hommes mourront pour ressusciter ; et après cette résurrection, ils seront immortels, les méchants pour souffrir éternellement, les bons pour jouir de l'élerneUe félicité. I^s élus auront des corps éclatants de lumière , et seront conmie les anges de Dieu dans le ciel ^. Annoncer cette nouvelle aux Juifs, telle est la mission de Jésus. Du reste , il n'est point venu détruire la loi ni les prophètes, mais les accomplir *. Seulement la loi périt sous le formalisme des prêtres ; il faut lui rendre l'esprit , la liberté , la vie. Car, comme le dira un apôtre du Christ, la

• Saint Math., ch. 4 0.

* Saint Math., oh. 5.

' Saint Math., ch. 2S.

^ Saint Math.

ne INTRODUCTION. LIVRE II.

lettre tue et Tesprit vivifie *. La doctrine de Jésus , sa parole , sa vie entière est une continuelle protestation contre le Pharisaïsme. Il prêche rarement dans la synagogue et dans le temple ; et quand il le fait, c'est moins pour dogmatiser que pour confondre les sophismes de la scolastique pharisienne. 11 prêche dans le désert, sur la montagne, sur les bords de la mer, ou même au milieu des flots, toujours en présence de cette nature à laquelle il emprunte tour à tour la simplicité ou la majesté de son langage. La pensée de sa prédication est d'une profonde sagesse ; c'est toujours la loi dans son esprit et dans sa vérité. Sa parole rejette les formules comme un vêtement incommode , et se déploie , simple et libre , en paraboles et en récits. Il n'affecte point les subtilités de la science, comme les docteurs de la loi , ni les rigueurs de la plus austère pratique, comme tes Pharisiens. Profondément versé dans la science des sages , il recherche le commerce des simples d'esprit et de cœur. « Laissez, dit-il à ses disciples qui écartent les enfants , ces petits venir à moi. » Plus sévère sur la pureté et la chasteté que la loi qui ne condamne que l'acte , sans atteindre le désir et Tintenlion , Jésus confond dans sa charité toutes les classes, toutes les conditions, toutes les erreurs 2. H parle à une Samaritaine ; vit avec des publicains; sauve la femme adultère par

< Saint Paul.

' Saint Luc, ch. 7. a Le fils de l'homme est venu mangeant et » buvant, et vous dites: C'est un homme de bonne chère, et qui » aime à boire du vin ; c'est l'ami des publicains et des gens de 9 mauvaise vie. »

une parole sublime , accablante pour les Pharisiens ; guérit les malades un jour de sabbat. Jésus n'enseigne point une doctrine nouvelle ; mais quoi de plus nouveau que sa parole, sa vie, sa personne ? La tradition évangélique est plus qu'un dogme ; c'est un esprit, c'est un principe de vie. La lumière et la science viendront plus tard. Cet esprit nouveau ne détruit pas seulement le formalisme pharisien ; il transforme la loi ellemême. La loi de Moïse était une loi de justice étroite et surtout de crainte ; le Christ l'interprète dans un tel sentiment de bienveillance et de fraternité qu'il la convertit en une loi de dévouement et d'amour *. « Aimez Dieu , aimez-vous les uns les autres ; ces deux commandements comprennent toute la loi. » C'est surtout dans le sermon sur la montagne que se montre cette opposition de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau de la loi. Là , Jésus relève tout ce que les docteurs méprisent , et méprise tout ce qu'ils honorent ; il réhabilitela simplicité d'esprit et de cœur, l'humilité, la pauvreté. « Si vous ne devenez comme de petits enfants , vous n'entrerez point dans le royaume des cieux 2.... Mon Dieu , tandis que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents , vous les avez révélées aux simples et aux petits.... Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Bienheureux ceux qui sont doux , parce qu'ils posséderont la terre. Bienheureux ceux qui pleurent , parce qu'ils seront consolés *. » Mais qu'y a-t-il de plus

< Saint Math., ch. 22.

* Saint Math., ch. 47.

^ Saint Math., ch. 5.

478 INTRODUCTION. LIVRE n.

nouvMtt que ces paroles î « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : vous ne tuerez point ; mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère méritera d'être condamné par le jugement. Vous avez appris qu'il a été dît aux anciens : vous ne commettrez point d'adultère ; mais moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme avec un mauvais désir pour elle a déjà commis l'adultère dans son cœur. Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil et dent pour dent ; et moi je vous dis de ne point résister au mal qu'on veut vous faire : mais si quelqu'un vous a frappé sur la joue , présentez-lui encore l'autre. Vous avez appris qu'il a été dit : vous aimerez votre prochain , et vous haïrez votre ennemi ; et moi je vous dis : aimez vos ennemis , faites du bien à ceux qui vous haïssent , et priez pour ceux qui vous persécutent *• j> Jésus défend h Pierre de tirer Tépée contre ceux qui viennent le saisir, et prie sur la croix pour ses bourreaux.

Voilà une loi vraiment nouvelle , étrangère au Judaïsme , inconnue à l'antiquité grecque et romaine. La Grèce et Rome avaient connu et pratiqué la justice, le dévouement, l'égalité , la fraternité, mais seulement dans les limites étroites de la cité. Ce n'était pas dans l'homme, mais dans le citoyen qu'elles voyaient un égal et un frère. L'antiquité a de la pitié et même de la sympathie pour le faible et le pauvre ; mnis elle n'a jamais honoré ni aimé la faiblesse et la pauvreté. Si le Grec ou le Romain pardonnent les in-

1 Saint Math., ch. 5.

jures, c'est par sentiment de leur force ou par dévouement à la cité ; mais ils ne vont jamais jusqu'à bénir la main qui les frappe, ou aimer le cœur qui les hait. La morale de Socrate, la plus pure et la plus parfaite qui soit sortie de la société grecque, n'est encore que la morale de la cité. Socrate lui-même, ce type vivant de la perfection aiilique , est un citoyen pénétré du juste, un artiste épris du beau. La vertu antique , quoi que fassent la religion et la philosophie , se ressent toujours plus ou moins de son origine; elle est avant tout la force (âpsr/i), et le juste de l'antiquité est toujours un héros, c'est-à-dire un athlète. Il faut que cette société, si vaine de ses institutions, si fière de ses vertus politiques , en ait contemplé la misère et l'impuissance pour aspirer enfin vers d'autres vertus et une autre société. 11 faut qu'elle meure à la cité pour renaître à l'humanité. Déjà la philosophie stoïcienne commence à comprendre l'unité du genre humain et rêve une république universelle ; elle proclame l'amour des hommes , non comme une loi de l'intérêt , mais comme un sentiment du cœur essentiel à la nature humaine. Les lettres de Marc-Aurèle respirent un profond sentiment de tristesse et d'humanité tout à la fois *. La philosophie de Sénèque a de douces paroles pour les esclaves. Mais, sauf de rares exceptions, c'est plutôt le sentiment de la misère commune qui inspire les philosophes et les poètes de ce temps qu'une sympathie véritable.

Non ignara mali, miseris succurrere disco.

> Marc. Antonin., vu, 42. f^cov rou dcvGpcairou ành xof^iotç ^(Xc?y Tovç ovCl^irouç.

Pour entendre les vrais accents de l'amour et de la fraternité, il faut quitter cette terre orgueilleuse d'Occident, et s'enfermer dans le plus pauvre pays de l'Orient, là où le sentiment religieux d'un peuple opprimé emprunte la voix de l'inspiration prophétique , pour exhaler ses plaintes et ses espérances. Cette race courageuse et pure est le type le plus profond et le plus pathétique de la personnalité. Nul peuple ne sait comme elle la loi morale, parce que nul n'a autant souffert , autant combattu. Toujours faible , elle a appris à détester le règne de la violence ; toujours victime , elle a appris à aimer la justice. Elle en sait plus sur les mystères de la vie que cette heureuse et noble Grèce , riche de toute la sagesse de ses philosophes ; elle en sait plus que le mystique Orient , plongé dans l'ivresse de ses extases. Son histoire n'est qu'une longue passion. Elle a passé sa vie dans les larmes de l'exil ou dans les angoisses de la guerre civile. La Judée est vraiment le cœur de l'humanité, comme la Grèce en est la pensée. C'est au moment où ce cœur souffre d'intolérables douleurs que la voix des derniers prophètes annonce le Messie. Mais cela ne suffit point encore pour l'accomplissement du grand mystère. Ne faut-il voir dans la personne de Jésus que le type de la personnalité juive , dans sa parole que l'inspiration sublime, mais locale des prophètes, dans sa passion que l'idéal de cette tragique histoire dont les livres saints retracent le tableau? Non, la scène a changé dans l'intervalle qui sépare l'Ancien du Nouveau Testament. La Judée n'est plus le sanctuaire impénétrable d'une doctrine exclusive.

L'esprit universel , dont Alexandrie est le grand foyer. Tenveloppe et la pénètre de toutes parts de ses puissants rayons. La Judée , au temps de la conquête romaine, est ouverte à toutes les doctrines et sillonnée par toutes les influences étrangères. Le Pharisaïsme conserve encore la tradition au centre de la nation, à Jérusalem. Mais la fermentation des esprits, sous Taction des idées nouvelles, est extrême dans les provinces. Avant lavénement du Christ , la Judée a déjà vu se produire des doctrines et des institutions d'un esprit tout nouveau. Déjà une secte célébrée par Philon, les Esséniens, a pratiqué, dans de nombreuses communautés , les maximes du sermon sur la montagne , le mépris des richesses , le pardon des injures , la chasteté des mœurs et des pensées, l'amour, fct paix, l'égalité, la fraternité entre les hommes. C'est sur ce théâtre , ainsi préparé pour les desseins de la Providence , que s'accomplit le mystère d'où devait sortir tout un monde nouveau, c'est-à-dire l'incarnation de la Raison universelle dans la personnalité juive. Le jour où cette Raison vraiment divine , qui n'avait jamais cessé d'illuminer le monde , qui avait inspiré toute sagesse à l'Orient et toute science à la Grèce, trouva enfin une âme digne d'elle, elle devint féconde et mit au jour la plus grande des religions.

Pour revenir à l'Évangile , il y a loin encore de la justice stoïcienne, suprême degré de la morale antique, à la loi du Christ, telle que la proclame le discours de la montagne. Dans cette loi , le principe de la vertu est en quelque sorte changé. Ce n'est plus dans l'é-

\St INTRODUCTION. LIV^E II.

nergie personnelle, cet attribut des forts, qu'elle réside; c'est dans l'attribut des doux et des faibles , dans l'amour. L'amour devient la source de toute puissance et de toute perfection. Les vertus de l'amour remplacent les vertus de la force; à l'orgueil, à l'impassible ferr meté, sont substitués la bonté, la douceur, le dévouement. Le principe de la guerre es^ détruit; la nouvelle loi doit amener le règne de la paix , de l'égalité et du bonheur parmi les hopimes. C'est là toute la doctrine du Christ. Tout ce que le Christianisme contient de métaphysique et de morale , ses profondes doctrines de Dieu et son Verbe , sur le monde , sur l'âme et sa destinée, lui viennent de la tradition hébraïque ou de la philosophie grecque. Mais le sentiment sublime déposé dans le sermon sur la montagne fait l'essence et l'esprit même du Christianisme , esprit immortel , conime l'humanité elle-même, qui survivra à toutes les doctrines et à toutes les institutions. Ou est, en effet, la loi morale supérieure à l'amour? Où est la doctrine sociale supérieure au dO;^ç de ^a fraternité? Bien des doctrines vieilliront et passeroi^^ dans l'humanité et dans le Christianisme ; niais à, cette sublime morale on peut appliquer le mot du Christ lui-même : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » Cette loi d'amour , d'égalité et de fraternité ne s'est point accomplie dans le monde jusqu'ici , malgré les immenses progrès des sociétés humaines. En dépit de l'anathème du Christ , la force a continué dedominei; le monde , tempérée par une justice étroite ; le règne de paix et de justice universeVe est encore h venir. ]\ul n'en aperçoit au|o,urd'hui njênae l'aurore

LE CHRISTIANISME. «td

et ne pourrait dire, comme autrefois le Christ : h royaume des cieux est proche *•

Jésus n'était point venu détruire la loi et les pro« phètes, 11 croyait au Dieu de Moïse, et observait toutes les pratiques de Tancienne loi. 11 priait au temple, jeûnait le jour du sabbat , célébrait la Pàque ; mais il était le révélateur et le type d'un esprit nouveau qui devait détruire, avec le Pharisaïsme, le Judaïscae tout entier* Jésus souleva contre lui toutes les puissances de cette société qu'il appelait à une vie nouvelle , Twtorité politique, les prêtres, le peuple. Le gouverne* ment d'Hérode voyait un perturbateur dans ce prophète qui se disait fils de David et prenait le titre de roi. Le peuple de Jérusalem ne pouvait entendre sans colère prédire la destruction de U ville sainte et la ruine du temple ; il attendait pour ce monde et pour cette vie le règne glorieux que Dieu avait proBïb à son peuple ; dans tout Messie iiouveau , il rêvait UE Macchabée. Quant aux prêtres, Jésus n'était poûU seulement pour eux un instigateur de troubles (comme ils aSectaient de le dire) ou un messie chimérique; c'était un ennenû personnel ^ , doiU il fallait ai^ra-* cher k, tout prix l'arrêt aux scrupules de la ji^tioe romaine. Jésus, d'ailleurs, en venant à Jérusalaia»

^ C'est (jàa3 VévaDgile de saint Mathieu, le premiei? foi ut paru» qu'on trouve Vexpressioo la plus exacte et la plus na'ive de la tradition en ce qui concerne la vie et la doctrine de Jésus.

' La haine profonde de Jésus pour les Pharisiens éclate en pa* rolea amères et terribles. H les appelle race de Ttpèrea^ et lee oompftre à dmsépiklores Manebis, au fond desquele ù n> a qttft P9urritu,r9v

4 84 INJRUIKJCTIUN. LIVRE IL

courait auKlevant du supplice , impatient qu'il était de donner par sa mort et sa résurrection un témoignage éclatant de la vérité de sa mission.

Le Maître n'avait point laissé de doctrine ; mais il avait dit à ses apôtres : « Aussitôt que vous serez plusieurs ensemble , mon esprit sera avec vous. » Et, en effet, ils ne se trouvent pas plus tôt réunis que l'esprit de Dieu les visite et les remplit de confiance et de force. Ils sortent tout-à-coup de leur retraite , se répandent dans la foule, où ils prêchent Jésus ressuscité avec un courage et un enthousiasme qui étonnent le peuple. Ils convertissent à leur croyance une multitude de Juifs et d'étrangers. Bientôt une première communauté de fidèles s'établit à Jérusalem même, à côté de la grande synagogue des Juifs indigènes et des nombreuses synagogues particulières de Juifs grecs , syriens , alexandrins , etc. Cette petite Église, berceau de la grande société chrétienne qui devait comprendre le monde, rayonne bientôt, grâce à l'ardente prédicition des apôtres, dans toutes les parties de la Judée e! dans les contrées voisines où les Juifs habitaient en grand nombre. Mais tout-à-coup une question agite el divise l'Église de Jérusalem : est-ce aux Juifs seulement, indigènes ou étrangers, qu'est réservée la parole du Christ, ou doit-elle s'étendre aux Gentils? Les prescriptions du Maître pouvaient paraître contradictoires à cet égard : s'il s'était dit le fils de l'homme , il s'était appelé aussi le fils de David. N'avait-il pas dit d ailleurs (Évangile saint Mathieu) ? « N'allez point vers les Gentils, et n'entrez point dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt aux brebis perdues de la maison d'Is-

raël. »> Pierre tranche la question en imposant les mains à un étranger, et s'en justifie devant l'Église de Jérusalem, en racontant sa vision, et comment la voix céleste lui avait dit : « N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié. » Mais Pierre ne va point au-delà : comme l'Église de Jérusalem , il veut qu'on soumette les étrangers à la circoncision et aux diverses pratiques de la loi de Moïse. Saint Pierre et saint Jacques (saint Jacques surtout) sont les deux principaux représentants des tendances judaïques de la nouvelle Église. Pierre ne comprend qu'à demi la sublime doctrine du sermon sur la montagne. S'il prêche l'amour des hommes dans ses épîtres, il prêche aussi la crainte de Dieu, et le respect des puissants de la terre. « Aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi*. » Il prend à la lettre les promesses du Christ : « nous attendons , selon la promesse du Seigneur, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, dans lesquels la justice habitera *. » Quant à saint Jacques, il ne voit et ne prescrit rien au-delà de la loi. Il recommande surtout les œuvres : « La foi sans les œuvres est morte. » Il maudit les riches et exalte la pauvreté : « * Que celui d'entre nos frères qui est d'une condition basse se glorifie de sa véritable élévation , et au contraire que celui qui est riche se confonde dans son véritable abaissement , parce qu'il passera comme la fleur de

l'herbe Mais vous, riches, dit-il encore, pleurez ;

poussez comme des hurlements dans la vue des misères

' Saint Pierre, Première cpttrc , ch. 2. * Saint Pierre, Troisième ép,^ ch. 3.

^ Ep, saint Jacques., ch. h.

t8« INTRODUCTION. LIVRE IL

qui doivent fondre sur vous ^. » Ainsi Tobservance scrupuleuse de la loi de Moïse, la priorité des œuvres sur les doctrines, l'exaltation de la pauvreté, le mépris des richesses, de la science, le royaume de Dieu réservé parmi les hommes, aux Juifs , parmi les Juifs aux pauvres et aux simples, la communauté des biens, tel est l'esprit de l'Église de Jérusalem. « Toute la multitude de ceux qui croyaient n'avait qu'un cœur et qu'une âme; et nul ne considérait ce qu'il possédait comme étant à lui en particulier , mais toutes choses étaient communes entre eux ^. » y Église de Jérusalem , par ses institutions pratiques et ses tendances exclusives, réduisait le Christianisme au3^ étroites proportions d'une secte juive, comme l'Esi^ nianisme ; la loi du Christ, destinée à la conquête du monde, voulait une interprétation plus large. A moins de s'enfermer et de s'ensevelir dans son berceau, l'Église naiss^ante devait s'attacher moins aux paroles Qt aux traditions positives qu'au principe et k l'esprit même de cette loi.

C'est alors que le plus redoutable ennemi de la,ftouvelle société passe dans ses rangs , et après avoir vainenaent combattu la prédominance de l'esprit judaïquiÇ dans l'Église de Jérusalem ^, s'en sépare pour porter la parole de Jésus dans toutes les parties de l'empire. Paul est véritablement l'apôti'e des Gentils, non seulement parce qu'il leur enseigne la doctrine nouvelle,

^ Ép, saÎQt Jacques, ch. 5.

^ jict. apôt., ch. 4.

^ Ép. aux Galat^ cb. 2. « Céphas étant venu k ^ntiocbe» je » lui résistai en face parce qu'il était répréhensible. »

mai^ surtout en ce qu'il les affranchit des pratiques de la loi de Moïse. Le vrai Juif , selon saint Paul, est celui qui l'est intérieurement; la circoncision véritable est celle du cœur : celle-là se fait par l'esprit et non selon la lettre *. Qu'on soit circoncis ou non, qu'importe ; le tout est d'observer les commandements de Dieu ^. Le Dieu des Juifs n'est-il pas aussi le Dieu des Gentils? Tout en étendant aux Gentils la comraunicatiojti de la parole du Christ , saint Paul n'en maintient pas moins la primauté des Juifs. « Considérez , dit-il aux Gentils , que ce n'est pas vous qui portez la racine , mais la racine qui vous porte *. » Saint Paul fait plus qu'affranchir le monde du joug de la. loi ancienne ; il eu dégage et sépare nettement la loi nouvelle. Avant la venue du Christ, les Gentils étaient sans Dieu et sans loi en ce monde ^. Les Juifs seuls avaient l'un et l'autre ; mais leur loi fût restée impuissante sans la foi. 11 fallait, pour rendre cette loi efficace, que Dieu envoyât soi^ propre ûls revêtu d'une chair semblable h, la chair du péché ^. Il n'y a qu'un seul pieu qui justifie par la foi les circoncis, et qui par la foi justifie aussi les incirconcis ^. Ainsi la foi justifie , comprend , absorbe la loi. Mais qu'est-ce que la foi? Est-ce une tradition, un dogme, un recueil de préceptes? Tout cela n*est qu'une lettre morte. La foi est la croyance en Jé-

* Ép, Rom,, ch. 2.

^ Ép. Çorinth., i, ch. 7.

3 Êp. Rom., ch. 44.

* Ép. Éphés., ch. 2

* Ép. Rom., ch. 8.

* Ibid., ch. 3.

SUS crucifié, c'est-à-dire''en la vérité vivante et incarnée ^ : voilà pourquoi elle seule donne la vie en même tempsque la lumière. Dieu, voyant que le monde, aidé de la sagesse humaine, ne l'avait point connu dans les ouvrages de sa sagesse, s'est plu à sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui. Les Juifs et les Gentils cherchent la vérité où elle n'est pas : ceuxlà demandent des miracles , et ceux-ci invoquent la sagesse humaine. Les chrétiens ont trouvé cette vérité dans Jésus crucifié, qui est un scandale aux Juifs et une folie aux Gentils 2. Cette distinction de la loi et de la foi est le principe et le fond de toute la doctrine de saint Paul : partout il oppose la foi à la loi, faisant ressortir l'impuissance de l'une et la vertu de l'autre. La loi était un principe de servitude et de division ; la foi seule affranchit et réunit les peuples. « C'est Jésus- Christ qui fait notre paix , qui des deux peuples (les Juifs et les Gentils) n'en a fait qu'un, qui a rompu en sa chair la muraille de séparation , cette inimitié qui les divisait , et qui a aboli par sa mort la loi chargée de tant de préceptes et d'ordonnances, afin de former en soi-même un seul homme nouveau *. »

Ainsi , sans briser absolument la chaîne de la tradition , saint Paul en détache la loi nouvelle, et l'établit fortement sur elle-même. Maintenant en quoi consiste cette loi? Croire en Jésus Christ, dit saint

^ Ép. Corinth,, ch. 2. «Car je n'ai point fait profession de sa- » voir autre chose parmi vous que Jésus-Christ , et Jésus-Christ » cniciBé. »

* Ép, I Corinth,, ch. <.

3 Ép. Éph., ch. 2.

Paul, c'est croire, non à une doctrine, mais à la vérité elle-même , vivante et incarnée. Quelle est cette vérité? Qu'est-ce que le Christ? La tradition primitive n'expliquait ni la nature du Père , ni celle du Fils, ni les rapports qui les unissent. Jésus avait dit seulement : « On ne connaît mon Père que par moi. » C'est saint Paul qui , le premier, définit la nature et les fonctions du Fils par rapport au Père , et pose le principe de la théologie chrétienne. Un seul Dieu, le Père, de qui toutes choses tirent leur être, et qui a tout fait pour lui ; un seul Seigneur, Jésus-Christ , par qui toutes choses ont été faites * , médiateur unique entre Dieu et les hommes 2. Le Christ , né avant toutes les créatures , est le Fils bien-aimé , infiniment supérieur aux anges ^, l'image même du Dieu visible ^, la splendeur de sa gloire , le caractère de sa substance *. Non seulement il est l'instrument de toute création , mais encore c'est lui qui soutient tout par la puissance de sa parole. Voilà comment la foi en Jésus-Christ , en cette image visible du Dieu invisible, devient, dans la pensée de saint Paul , la science de toute vérité , la sagesse universelle. Mais d'où peut venir aux hommes cette foi ? Saint Paul le dit clairement : Nul ne peut confesser que Jésus est le Seigneur, sinon par l'Esprit

' Ép. Cormt/t., I, ch. 8.

* Ép. Timoth., ch. 2.

^ Ép, Héb„ ch.'l.

* Ép. Coloss.t ch. 4.

* Ép. Hi'b.y ch. \. «0; wv àîravyaafia t^ç ^oÇiç; xac ^^oefaxTip T^ç uiroça<Tfw; awTov. » On retrouve dans ces expressions la doctrine du livre de la Sngessr.

^96 INTRODUCTtON. LiVRE II.

saint *. De triême que l'esprit de Thomme seul connaît ce qui est en l'homme, de même il n'y a que l'Esprit de Dieu qui connaisse ce qui est en bieu *. Dieu nous a communiqué sa sagesse par son Esprit, par cet Esprit universel qui pénètre tout ^. L'Esprit fait coniiaître le Fils, comme le Fils révèle le tère. L'Esprit seul donne la grâce , et avec la grâce la liberté , la science, la charité, la paix, toute vertu, toute sagesse, toute félicité. Où souffle l'Esprit, la grâce vient, qui rend inutile toute loi et toute doctrine. Saint Paul méprise la loi et exalte la grâce ; il va jusqu'à dire que le salut n'est que pour ceux que la grâce a visités, pour les enfants prédestinés de Dieu. l'Esprit seul vivifie et sanctifie ^. Toute chair que l'Esprit habite devient sainte , et c'est ce qui fait que lé péché d'impureté est une véritable profanation. La communion des fidèles, l'Église, animée par l'Esprit, devient le corps même du Christ *. Tous les chrétiens sont membres de ce corps et participent à une même vie^ La foi, l'espérance, la charité, sont également des vertus de l'Esprit; mais la plus excellente est la charité, c'est-à-dire l'amour. Là science universelle, même la sagesse des anges, le don de prophétie, la foi qui transporte les montagnes, la bienfaisance, le sacrifice , tout cela n'est rien pour qui n'a pas la charité ^.

' Ép, Corinth., i, ch. 4 2.

^ Ép. Corinth., i, ch. 2.

5 Êp. ibid., ch. 2.

* Ép. Corinth.f ii, ch. 3.

* Ép. Corinth,,\, ch. 42.

^ Ép. Rom., ch. 42.

» Ép. I Corinth. ,ch. 4 3.

On voit que l'œuvre de saint Paul est immense dans la fondation du Christianisme. Il porte la parole aux Gentils , et les affranchît des pratiques dé la loi de Moïse ; il dégage la loi nouvelle de ses origines , et l'assied sur son propre principe ; il fonde la théologie chrétienne sur une notion nette, bien qu'incomplète, du Père, du Fils, de l'Esprit, considérés quant à leur nature et à leur fonction. Et en même temps qu'il émancipe la doctrine nouvelle, il la maintient contre toutes leâ innovations qui répugnent à sa raison éminemment pratique. 11 condamne également l'ascétisme, qui interdit le mariage et l'usage des viandes ^ ; le mysticisme naissant de la Gnose * ; les tendances ultra - démocratiques de certaines sectes chrétiennes de la Judée * ; l'inspiration impatiente d'autres sectes qui attendaient chaque jour la résurrection ^. Voilà ce qu'il fait pour la doctrine. Ce qu'il fait pour l'Église naissante dépasse toute croyance. Il fonde, il organise partout en courant ; sa voix soulève et entraîne les multitudes ; les Églises naissent sous ses pas , et croissent sous sa main comme par enchantement. Quand il meurt , la semence de la parole chrétienne germe partout , en Asie , en Grèce , à Rome ; elle n'a plus qu'à se développer pour devenir l'arbre qui couvrira le monde. Quelle œuvre et quel homme î

• Ép. Coioss., ch. 2. — Ép. à Tlmothée, ch. 4.

i Ép. là Timothée, oh. %. — Ép, Coioss,, ch. %.

^ Ép, Coloss.f oh. 4 3. «Que toute persotiûe seit soumise aui » puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui no » vienne de Dieu.»

* Ep.U à Timothée, ch. t.

Une intelligence supérieure et capable de parler aux Grecs le langage de la métaphysique la plus élevée, l'esprit hardi et souple d'un grand novateur qui n'a rien du sectaire , un génie pratique et politique merveilleusement propre à organiser et à conserver les conquêtes de sa parole , une activité prodigieuse , un courage à toute épreuve , une éloquence sublime , saint Paul réunissait tout, et jamais plus grande mission ne fut accomplie par un plus grand apôtre. Quand on a suivi cette vie si laborieuse, si agitée, si pleine d'œuvres, si féconde en résultats, on comprend qu'à la fin de son apostolat le héros du Christianisme rappelle ses services méconnus , avec ce noble orgueil d'un vétéran qui compte ses blessures, et qu'il s'écrie: « Sont-ils minisires de Jésus-Christ ? Quand je devrais passer pour imprudent, j'ose dire que je le suis encore plus qu'eux. J'ai plus souffert de travaux , plus reçu de coups , plus enduré de prisons ; je me suis vu souvent tout près de la mort. J'ai été battu de verges par trois fois , j'ai été lapidé une fois , j'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer ^. »

Pendant que la religion nouvelle se répandait dans tout l'empire et fondait partout des Églises , grâce à saint Paul , le génie contemplatif et mystique de saint Jean , inspiré des livres saints et de l'Orient , fécondait par ses puissantes méditations le germe métaphysique déposé dans la tradition primitive. Déjà saint Paul avait défini le rapport du Fils au Père, en le pré-

LE CHRISTIANISME. \n

sentant comme Timage du Dieu invisible, comme l'instrument de la création universelle et le médiateur entre le Créateur et la créature. Il avait exprimé avec force et profondeur le lien qui unit la créature à Dieu, lorsqu'il avait dit : « C'est en Dieu que nous avons la vie , l'être et le mouvement. » Enfin , par une interprétation toute métaphysique des paroles de la cène, il avait conçu l'Église nouvelle comme le corps même du Christ, et tous les Chrétiens comme m(ijnbres de ce corps mystique. Cette doctrine forte et précise sur les trois questions vitales du Christianisme , n'était que le début de la métaphysique chrétienne. Elle posait des vérités inébranlables, sans les expliquer. Quelle est la nature de ce Père invisible? Quelle est la nature de ce Fils , organe de création et de médiation ? Comment la créature en général et l'humanité en particulier participent-elles de la vie divine? Quels liens rattachent le Christ à son Église? Saint Paul avait affirmé toutes ces choses sans s'élever jusqu'au principe qui les domine et les comprend. Tout préoccupé de l'indépendance et de la vertu propre de la doctrine nouvelle , il avait peu songé à la tradition hébraïque. C'est un autre génie qui va renouer la chaîne traditionnelle interrompue par l'entreprise révolutionnaire de saint Paul ; c'est le mystique auteur de l'Apocalypse. On se souvient des paroles de Salomon sur la Sagesse : « J ai été établie dès l'éternité et dès le commencement avant que la terre fût créée, les abîmes n'étaient point encore conçus. » Écoutons saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par lui , et rien de ce qui a été fait n'a 1 n

«94 INTROnrCTION. UVRB II.

éié fait sans lui *. » L'évangéliste a retrouvé dès le début le grand mot de la tradition que saint Paul semblait avoir oublié , le Verbe. La réminiscence est évidente. C'est dans les livres de Salomon , et surtout dans les deux commentaires postérieurs de ces livres , dans TEcclésiastique et le livre de la Sagesse, que saint Jean a puisé sa doctrine du Verbe conçu comme distinct de Dieu , et de la création à laquelle il préexiste et dont il est l'instrument. Mais saint Jean ne s'en tient pas à la tradition. Le Verbe, tel qu'il l'entend, n'est pas seulement coétemel à Dieu, qui Ta engendré de toute éternité , ainsi que l'avaient déjà dit Salomon et Jésus de Sirach : il est Dieu lui-même. Autre progrès. Saint Jean est le premier auteur sacré qui ait conçu le Verbe dans son essence. « En lui était \^ vie , et la vie était la lumière des hommes *. » La tradition ne l'avait considéré jusque là que dans son rapport, soit avec Dieu, soit avec le monde , le représentant tantôt comme l'éclat de la lumière divine, tantôt comme l'instrument de Dieu dans l'œuvre de la création. Dans la pensée de saint Jean , la nature propre du Verbe, c'est la vie. Enfin, lorsque saint Jean ajoute : « Le Verbe était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde ^, » il énonce une pensée nouvelle, par rapporta saint Paul, qui n'avait pas reconnu d'autre^manifestation du Verbe que Jésus-Christ, mais déjà ancienne, si l'on remonte à la tradition. Dans VEcclésiasie, dans le livre de la Sagesse^ dans VEcclésiasiique , tonte sagesse est

• /!v. sci. saint Jr an ^ ch. 1.

2 Ibid., ch. h.

3 Ibid., ch. 4.

LB CHRISTIAMSME. If 5

divine ; la sagesse dite humaine n'en est qu'une illu-» mination. Voilà pour la nature du Verbe. Quant au lien qui le rattache à Dieu, saint Jean le conçoit plus intime que saint Paul. Ce n'est pas seulement le Fils qui est dans le P^., c*est aussi le Père qui est dans le Fils. «Je suis en mon Père , et mon Père est en moi. » C'est sans doute en vertu de cette union intime que le Fils participe essentiellement de la nature du Père , et que saint Jean a pu dire , non pas seulement que le Verbe est en Dieu , mais encore qu'il est Dieu*

Le Verbe étant conçu par rapport à la créature comme la lumière qui illumine toute intelligence et comme la vie qui pénètre toute nature, il devient plus facile de comprendre le grand mystère de Tincarnation. Dans saint Matthieu, dans saint Luc, dans saint Paul , Jésus-Christ est proclamé Fils de Dieu* Mais comment est-il Fils de Dieu? Comment la nature divine peut- elle revêtir la forme humaine? C'est un mystère qui ne trouve point son explication dans la doctrine primitive. La doctrine de saint Jean jette un jour nouveau sur le problème. Si déjà le Verbe est mêlé au monde comme lumière et comme vie, si déjà il y est universellement incarné , qu'y a-t-il d'impossible à comprendre une incarnation singulière du Verbe dans la personne de Jésus? Du reste , pour être intelligible, le mystère n'en subsiste pas moins, et saint Je^i est bien loin de ne voir dans le Verbe incanié qu'un symbole. 11 s'élève fortement contre une certaine opinion qui distinguait et séparait en Jésus-Christ le Dieu et l'homme : « Voici à quoi vous reconnaîtrez qu'un esprit est de Dieu. Tout esprit qui confesse quo Jésus-Christ est venu dans une chair véritable est de

196 INTRODUCTION. LIVRE lî.

Dieu, et tout esprit qui divise Jésus-Chrit n'a^l point de Dieu *. »

SaintJean ne fait pas mention du Saint-Esprit dans le résumé de la doctrine que nous avons cité. Il dit seulement quelque part que Dieu étant esprit et vérité, il faut l'adorer en esprit et en vérité 2. Faut-il conclure de là que, dans la pensée de saint Jean, l'Esprit saint est, comme le Fils, en Dieu et Dieu lui-même? Ce serait aller trop loin. Tout ce que saint Jean affirme positivement sur l'Esprit saint , c'est qu'il est le consolateur (leparaclet) envoyé par Dieu sur la terre, après la retraite du Christ , pour conserver parmi les hommes le souvenir de la parole divine.

Le point le plus nouveau de la doctrine de saint Jean, c'est la relation de l'homme à Dieu. « Celui qui garde les commandements de Dieu demeure en Dieu et Dieu en lui ; et c'est par l'Esprit qu'il nous a donné que nous connaissons qu'il demeure en nous ^. » Ailleurs : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin qu'ils soient un tous ensemble, comme vous , mon Père , êtes en moi et moi en vous ; qu'ils soient de même un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. Je suis en eux , et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité. Mon Père, je désire que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi ^. » Il est évident que saint Jean développe et modifie profondément dans

' Ép. saint Jean, ch. 4.

2 Év. saint Jean, ch. 4.

3 Ép. saint Jean, ch. t3.

* É\K saint Jean, ch. M,

LE CHKISTIANISME. ^97

un sens un slique la doctrine primitive. Jusqu'à lui, la relation de la créature à Dieu avait été conçue comnie une simple communication. Saint Paul avait ouvert la voie au mysticisme par la phrase décisive qui a été citée ^. Mais dans saint Jean , ce n'est pas une phrase seulement, c'est toute la doctrine qui absorbe l'homme en Dieu, Cet esprit mystique transforme essentiellement la tradition primitive ; il change en union intime la communication admise entre Dieu et la créature; il convertit le royaume promis par Jésus en la vie divine et universelle , dans laquelle tous les hommes seront réunis et ne feront qu'un en Jésus-Christ et en Dieu. Il est un mot dans la doctrine de saint Jean qui définit et explique tout , c'est le mot par excellence du mysticisme, l'amour. L'amour n'y est pas seulement le lien nécessaire des hommes entre eux , comme l'avait compris la doctrine primitive ; il est encore le lien qui unit toutes les créatures entre elles et toutes les créatures à Dieu. L'amour, c'est la vie, c'est la vérité , c'est Dieu lui-même. Écoutez saint Jean : « Celui qui n'aime point ne connaît point Dieu , car Dieu est amour. Nul homme n'a jamais vu Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres. Dieu demeure en

nous, et son amour est parfait en nous^ Dieu

est lumière et amour ; celui qui aime son frère est dans la lumière ^. » On sent dans les pensées et dans les paroles mêmes de saint Jean le souffle d'un esprit nouveau. On y reconnaît à la fois les illuminations de l'extase et les influences de la tradition orientale , le

^ «In Deo vivimus, movemur et sumus. » ' Ep. saint Jean.

* Ép, saint Jean.

198 INTRODICTION. LIVRE 11.

séjour d'Éphèse et la retraite de Pathmos. Cette conception des relations de la créature et du Créateur devait conduire le mystique évangéliste à une doctrine toute nouvelle sur la vie future. Déjà saint Paul, dépassant la doctrine étroite de saint Pierre et de l'Église de Jérusalen), avait transporté de la terre au ciel le siège de la vie future : « Dieu nous donnera dans le ciel une autre maison. » Mais il n'avait point défini le caractère de la vie bienheureuse. Dans la doctrine de l'amour, l'union intime de l'âme avec Dieu n'est pas seulement naturelle , mais nécessaire. L'amour réunit et confond tout, le Père avec le Fils, le Fils avec son Église, la création universelle avec Dieu. L'unité est la fin suprême du monde et de l'humanité. Jésus n*a-t-il pas dit : « Je suis en eux et vous en moi , afin qu'ils soient consommés dans l'unité *? » Donc l'homme (avec son corps ressuscité et transfiguré) sera ravi dans le sein de Dieu, où il participera de la vie divine.

Le développement et le progrès de la nouvelle doctrine est manifeste de saint Pierre à saint Paul , de saint Paul à saint Jean. Avec saint Pierre la doctrine n'est encore que la loi ; avec saint Paul , elle devient la foi ; avec saint Jean , l'amour. La loi , telle que l'entend l'Église de Jérusalem, est déjà très supérieure au Pharisaïsme et même à la tradition primitive. Jamais l'ancienne loi ne s'éleva à cette morale de justice , d'égalité , de fraternité proclamée dans rÉvangile de saint Matthieu et dans les lettres de saint Jacques et de saint Pierre. La foi n'est plus seulement un sentiment moral sublime , c'est déjà une doctrine

* /?«'. saint Jean, ch. 47. .

métaphysique embrassant les rapports du Père et du Fils. L'amour est la doctrine suprême qui comprend et explique tout , Dieu, le Verbe, l'humanité , le monde, La métaphysique chrétienne n'a pas atteint sa perfection par cette doctrine ; elle n'est encore qu'au début de la magniRque carrière qu'elle doit parcourir sous les auspices de la philosophie grecque ; mais elle n'ira ni plus loin ni plus haut. On pourrait en quelque sorte résumer tous les progrès de ta doctrine primitive dans les transformations par lesquelles a passé l'idée du Christ, de saint Pierre à saint Paul et de saint Paul à saint Jean. Pour tous les trois, le Christ est le fils do Dieu : mais pour saint Pierre et l'Église de Jérusalem, le Christ est le type du peuple juif , le fils de David ; pour saint Paul, le Christ est le type de l'humanité , le fils de l'homme , le fils d'Adam ; pour saint Jean , le Christ est le type de la vie universelle, le Verbe de la nature aussi bien que de l'humanité. On voit ainsi la pensée chrétienne s'élever du Judaïsme à l'humanité, et de l'humanité au monde.

Telle est la doctrine contenue dans les premiers monuments du Christianisme , dans les évangiles et dans les actes des Apôtres : le Père, principe de toute création et la source de toute vie ; le Fils, Verbe divin, organe de vie, vérité, lumière suprême, image du Dieu invisible, organe de toute création , principe de médiation entre Dieu et l'homme, lumière éternelle et invisible du genre humain , laquelle s'est concentrée par rincarnation dans la personne du Christ pour ramener à Dieu cette humanité qui avait méconnu la présence univej'sclle du Verbe en elle-même ; l'Esprit saint envoyé pai* Dieu pour consei'ver parmi les honmies le

:ro IMHOJ»lCllON. LIVRE 11.

souvenir des paroles du Christ et continuer sa miseion ; le royaume promis par Jésus idéalisé et transformé en la vie toute spirituelle et toute divine des hommes réunis dans le sein de Dieu après la fm du monde ; l'amour devenu le principe métaphysique de toute la doctrine, présidant aux relations divines et humaines des hommes, expliquant l'harmonie universelle du monde et la nature même de Dieu^. Soit que les fondateurs de la doctrine primitive aient été seulement inspirés de l'Ancien Testament, soit qu'ils aient puisé en outre à la source de traditions ésotériques , analogues à celles qui ont trouvé leur expression dans les livres de la Sagesse et Y Ecclésiastique ^ l'origine judaïque de la doctrine chrétienne est manifeste. Quant à savoir quelle part il faut y faire à l'influence des autres traditions religieuses de l'Orient , c'est un mystère impénétrable. On ne peut que soupçonner cette influence lorsqu'on songe aux livres de saint Jean , k la doctrine de l'amour, aux imaginations de l'Apocalypse. Mais ce qui est parfaitement certain , c'est qu'il n'apparaît encore aucune trace de la philosophie grecque dans le Christianisme primitif. Il n'y a aucune raison historique de croire que saint Jean, le grand métaphysicien de la doctrine , ait connu Platon ou même les livres postérieurs de la philosophie platonicienne. 11 est d'ailleurs tout-à-fait inutile de le supposer; car la doctrine du Verbe proprement dit , qu'il ne faut pas confondre avec le Aoyoç Ôeîb^ de Platon, est étran-

^ Év. saint Jean, a La vie éternelle consiste à vous connaîtra» » r vous qui êtes le seul Dieu véritable. » — Ibid., ch. 12. « Et pour « moi, quand j'aurai été élevé de la terre , j'attirerai tout à moi. »

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