LA GNOSE
gèr(î à la philosophie grecque et propre à l'Orient. C'est dans les livres saints, et particulièrement dans les livres de la Sagesse et de VEcclésiasUque que saint Jean Ta puisée, à moins de l'avoir empruntée à Philon, qui la tenait certainement de la tradition. Mais il est douteux que saint Jean , qui n'a jamais visité Alexandrie , ait connu les livres du philosophe juif. En toute hypothèse , il est évident que la doctrine primitive du Christianisme découle tout entière des sources orientaies, et qu'avant la philosophie des Pères de TÉglise grecque, elle ne s'était inspirée ni dh*ectement ni indirectement des idées de la Grèce.
CHAPIÏRB IV.
La CviMMc. Caractère séaéral et oriflae ëe la Claeee. Simoii le .Vafe. Satwmin. BaelUde. ¥aleiitlii. Bang er du Cbri«- ■prle par les Pères ëe l'ÉgllM.
Saint Paul avait ouv ert le Christianisme aux peuplevS ; il restait à l'ouvrir aux idées. Il fallait qu'une doctrine , qui devait conquérir le monde et dominer l'esprit humain , puisât à toutes les sources , s'inspirât de toutes les traditions, empruntât à tous les systèmes, et parvînt, par l'assimilation et l'absorption de tous les grands produits de la sagesse antique, à résumer dans une synthèse supérieure tous les éléments organiques de la pensée humaine , au risque de s'altérer ou de se transformer sous des influences diverses et quelquefois contraires. De là les progrès et les erreurs, les développements légitimes et les déviations dangereuses, les doctrines orthodoxes et les hérésies qui si-
îoî INTRODICTR». LIVRE 11.
gnalèrent la formation du dogme chrétien ; de là la Gnose et la philosophie des Pères de l'Église K
La Gnose fut le premier et peut-être le plus sérieux danger du Christianisme. Avant de rencontrer le monde grec et romain, la religion nouvelle devait ressentir tout d'abord l'influence des traditions qui entouraient son berceau. Née en Orient , c'est dans les voies du mysticisme oriental qu'elle devait être primitivement entraînée. Déjà le génie de saint Jean l'inclinait de ce côté ; la pente était fatale et irrésistible. Pour bien comprendre l'origine et le caractère du grand mouvement d'idées qui se fit autour du Christianisme naissant, il faut se rappeler à la fois l'origine judaïque et la simplicité de la doctrine primitive. Sans doute , l'esprit nouveau, le principe chrétien, sous la direction de saint Paul et sous l'influence toute mystique de saint Jean , avait manifesté sa vertu propre et sa profonde originalité. Toutefois il était resté fidèle à son origine et avait adopté toutes les traditions qui s'y rattachaient En outre, la doctrine transmise parles apôtres était encore vague et incomplète; c'était plutôt un germe fécond et puissant qu'une doctrine. Le génie de l'Orient, bercé en quelque sorte dans le sanctuaire même de la métaphysique , nourri de mysticisme et d'extase, était difficile à satisfaire, d'autant plus difficile que ses doctrines théologiques et cosmologiques l'avaient initié à tous les mystères du monde céleste et à tous les secrets de la création. Il savait le principe
' Voyez r Histoire do la philosophie des Pères de l'Église, par Riller, et les livres de Néanderet de M. MaUersarlesGnostiques. La Gnose florissaitau commencement du deuxième siècle de l'ère chrétienne.
LA r.NOSK. 203
supièiiie ded choses; comment ce principe, sans sortir de son repos, avait engendré toute la hiérarchie céleste, le plérome divin et les innombrables légions d'archanges , d'anges , de génies et de démons ; il sa^ vait comment la chute des anges a produit le monde sensible ; d'où vient la matière , d'où vient le mal. A ce génie rêveur et contemplatif, si riche de traditions, si puissant dans la spéculation , la doctrine primitive du Christianisme ne pouvait suflire. Les grands peuples chez lesquels ce génie s'était déployé avec le plus de grandeur et d'éclat, la Syrie, la Chaldée, la Perse, l'Egypte, pouvaient-ils renoncer à leurs profonds symboles, à leurs conceptions grandioses, pour une croyance aussi simple que la doctrine des Apôtres? L'Orient ne fit point comme l'initié des mystères, qui se purifie et se dépouille avant de pénétrer dans le sanctuaire même du temple ; il y entra avec tout l'appareil de ses traditions. Dans chaque grand pays de rOrient où se répandit tout d'abord la doctrine chrétienne, elle s'imprégna des croyances, et se teignit, en quelque sorte , des couleurs du génie national. On la vit en Syrie se prêter à l'enthousiasme mystique; en Egypte , s'envelopper des symboles du naturalisme égyptien ; en Chaldée et en Perse, s'égarer dans l'antagonisme du bon et du mauvais principe. C'est C(^ qui explique l'apparition presque simultanée sur tous les points de l'Orient d'un grand nombre de doctrines, également issues du Christianisme, mais d'ailleurs fort diverses. Telle est la double origine de la Gnose chrétienne *. Née à la fois d'un besoin d'indépendance et
^ il parut, dans les premiers temps du christianismo, des doc-
20 i INTRODICTION. LIVRE IL
d'un besoin de développement du Christianisme primitif, elle a pour but d'affranchir la doctrine nouvelle du Judaïsme et de l'enrichir des traditions des autres pays de l'Orient. La Gnose n'est point une doctrine, ni une série de doctrines analogues, qu'on puisse rapporter à tel maître ou à telle école : c'est un ensemble de doctrines fort diverses , indépendantes pour la plupart les unes des autres, et qui se produisent presque simultanément dans les grands pays de l'OrienL Sauf Simon et Ménandre , dont on sait peu de chose, tous les organes bien connus des doctrines gnostiques sont à peu près contemporains : Saturnin, Bardesane, Basilide, Marcion , Valentin, ont tous fleuri dans la première partie du deuxième siècle de l'ère chrétienne , dans l'intervalle qui sépare la mission des Apôtres des travaux des Pères alexandrins. Si toutes ces doctrines sont pénétrées du même esprit : si, malgré les différences qui les distinguent, elles professent les mêmes principes et aboutissent aux mêmes conclusions pratiques, c'est qu'elles ont un point de départ et un but commun. L'identité qu'on y aperçoit ne tient pas à l'unité d'école ; c'est l'effet d'une nécessité puissante et universelle : voilà ce qu'il importe de bien comprendre. Le caractère constant, la mission propre de la Gnose sous toutes ses formes est de détacher la nouvelle doctrine de son origine judaïque pour la rattacher plus ou moins aux autres traditions de l'Orient. Il est des Gnostiques qui se préoccupent surtout de
lnn«\s .unostiqiics toutà-faitôtnini;ères à la tradition évangélique. ot qui remontent évidemment i une origine antérieure, par exemple la doctrine de Simon )e Mage. Mais il n'est ici question que de la Gnose chrétienne.
LA GNOSE. ÎOS
l'indépendance de la doctrine chrétienne vis-à-vis du Judaïsme; il en est d'autres en bien plus grand nombre qui s'appliquent surtout à fondre cette doctrine avec les autre.> croyances religieuses de l'Orient. Marcion est de tous les Gnostiques celui qui a le moins innové au profit des idées de l'Orient. Sincèrement attaché au Christianisme, et ne voulant point s'en séparer , il crut le servir en brisant les liens trop étroits peut-être qui l'unissaient primitivement au Judaïsme. Dans la réforme qu'il entreprit, il eut constamment pour règle et pour principe ce texte de saint Matthieu : '« On ne met point le nouveau vin dans de vieux vaisseaux. » Partant de là , il retrancha du Nouveau Testament tout ce qui lui semblait en contradiction avec l'esprit de la doctrine nouvelle; il en développa la tendance rationnelle et spiritual iste, et de ces retranchements et de ces additions, il composa un nouvel Évangile. Les autres Gnostiques allèrent plus loin , et transformèrent le Christianisme primitif en un mysticisme tout oriental.
Cela posé, il importe peu de savoir d'une manière précise à quelle époque , où et par qui a commencé la Gnose. Saint Paul parle en plusieurs endroits de ses épttres d'une fausse sagesse qui aurait déjà séduit quelques membres de l'Église primitive, et oppose à cette fausse sagesse la vraie Gnose, celle qui résulte de la révélation du Christ. « Gardez, dit-il dans sa première lettre à Timothée , le dépôt qui vous a été confié, fuyant les profanes nouveautés et les antithèses de cette fausse sagesse (^u^ovuja^ yvâxTiç), dont quelques uns, faisant profession, se sont égarés dans la foi chrétienne. » Il recommande « de ne point
^OG INTRODUCTION. ÏJVRE ÎI.
s'amuser à des fables ( mythes ) et à des généalogies sans fin , qui servent plus à exciter des disputes qu'à fonder par la foi l'édifice de Dieu. » Saint Paul dit quelque part : « qu'on a vu le plérome de la divinité habiter en Jésus-Chrit, » Quelle était celte Gnose, d'où venait-elle, et quand avait-elle commencé à paraître? On ne le sait pas positivement. Tout ce qui l'ésulte clairement des allusions de saint Paul , c'est qu'elle s'était formée , sinon antérieurement à la doctrine des apôtres , du moins à côté et dans une certaine indépendance de la doctrine évangélique. Les témoignages de plusieurs Pères de l'Église s'accordent à en faire remonter l'origine jusqu'à Simon le Mage, contemporain des apôtres. Il paraît qu'en effet les Gnostiques de Syrie se rattachaient à ce personnage mystérieux. Mais, en admettant qu'ils aient puisé à cette tradition quelques unes de leurs idées, ce qui est douteux, il ne serait pas exact de considérer Simon comme le père des Gnostiques chrétiens. La Gnose, telle qu'elle a été professée par Saturnin , Basilide, Marcion, Valentin, n'est pas une doctrine rivale ou ennemie du Christianisme ; c'est une hérésie toute chrétienne, qui se donne pour une interprétation supérieure de la doctrine primitive. La doctrine de Simon est contemporaine et indépendante de la doctrine des apôtres. Simon parut en Samarie en même temps que Jésus en Galilée. Voici , s'il faut en croire les Pères de l'Église * , quelle aurait été sa doctrine. La loi de Moïse n'est que la révélation d'un Dieu inférieur , dont toutes les erra-
I Voy. sur cette doctrine saint Irénée, ath, Hœrcs., T. i, ch. 20, 23. — Saint Épiphane, Harrs., I. n, t. 3, p. 619. — 0«>Ad(», cont. Cels., I. V, ch. 8; I. vi, ch. S.
LA GNOSE. m
tions trahissent Fimpuissance et la faiblesse. Le Christ, qui est venu annoncer une loi supérieure , n'est plus une puissance démiurgique , un ange : c'est Dieu luimême dans sa seconde manifestation. La première manifestation de Dieu , c'est Simon. La personne du Christ n'avait révélé que le Fils de Dieu ; la personne de Simon a révélé le Père : c'est en ce sens que Simon s'appelait la gi'ande puissance de Dieu. De là l'autorité supérieure de ses révélations. Simon , ou du moins son école , avait conçu entre Dieu et le monde un vaste système de dieux , d'anges et de génies, émanant de Dieu comme d'une source inépuisable. La première de ces émanations est la Pensée (Évvota), le vrai Fils de Dieu, son Verbe. La Pensée est le principe de toutes les puissances qui viennent après elle , et la mère de la création , en ce sens que c'est avec elle et par elle que Dieu a créé le monde. Les Esprits inférieurs , issus de la Pensée , jaloux de sa supériorité , s'emparent d'elle par surprise et l'enferment dans un corps. Une femme que Simon avait retirée de l'esclavage et de la prostitution, Hélène, figurait la Pensée, esclave de la matière, et souillée par le contact de ce principe impur. La Pensée, dans cette triste condition , ne put plus se faire jour dans le monde, ni y répandre la vie, la santé , te bonheur, comme auparavant. Elle se consumait dans une lutte impuissante avec le principe du mal, loi-sque parut le Rédempteur qui devait la délivrer. Ce Rédempteur est Simon. On voit que cette doctrine tend à absorber celle du Christ, loin de s'y rattacher, et qu'elle est d'ailleurs trop contraire au principe inême du Christianisme pour ^tre comptée au nombre des doctrines
Î08 INTRODlCTrON. LIVRE ÎI.
gnostiques proprement dites. C'est un pnr reflet des idées de la Perse et de la Chaldée.
On ne sait si c'est spontanément ou sous l'influence des idées de Simon le Mage et de son école que la Gnose s'est développée en Syrie. Certains Pères de r Église rapportent à Simon les doctrines de Saturnin et de Basilide. Mais ce qui est digne de remarque , c'est que ce pays, voisin de la Judée , fut le premier et le principal foyer des idées gnostiques. On ne saurait s'en étonner, si on songe que , bien avant la fondation d'Alexandrie, la Syrie était, par ses communications fréquentes avec tous les autres pays orientaux , le centre de toutes les traditions religieuses de l'Orient. Le père du Gnosticisme en Syrie fut Saturnin. L'inspiration orientale se révèle dans toutes les parties de la doctrine de ce Gnostique. Dieu est unique, inconnu à tous, inelfable, inaccessible*. Tous les êtres procèdent de Dieu par émanation. L'intervalle qui sépare Dieu du monde est rempli par un système d'êtres immatériels, dont les ordres divers, archanges, anges, puissances, démons, génies, forment une immense échelle hiérarchique ^. La puissance suprême de Dieu est la Sagesse ou le Verbe , premier né de Dieu , type idéal sur lequel a été conçue et formée la plus parfaite de toutes les créatures, l'homme ^ Des puissances supérieures , parmi lesquelles le Dieu des Juifs, ont reçu la mission de créer et de gouverner le monde : ces puissances ont créé Thomme sur le modèle du Verbe; mais, dans leur faiblesse, elles n'ont
* Iren.. I. i, ch. 4. par. 2.
' Ibid., cb. 4, par. 2.
^ Ibtd , ch. 4, par. i.
LA (ÎNOSE. 509
pu réaliser le lype divin , l'Adam céleste, l/homme fut donc créé rampant comme le ver de terre, l.e Verbe, touché de la misérable condition d'imc créature faite à son image, releva l'homme en lui versant un rayon de vie céleste *. Mais telle avait été l'imperferlion de Toeuvre des dieux subalternes, que le souffle divin dont le Verbe avait animé l'humanité devint impuissant. C'est alors que le Christ apparut avec la mission de supprimer l'action du Dieu des Juifs et de sauver les croyants , c'est-à-dire ceux qui avaient conservé le rayon divin déposé dans le premier homme *. Quant aux autres honimes, il n'y a point de salut pour eux. Du moment qu'ils ont perdu la vie céleste par linfluenee des mauvais génies , la voie du retour à Dieu leur est irrévocablement fermée ^* Cette distinction des bons et des méchants est évidenunent empruntée à la religion des Perses. Pour que les bons reviennent à Dieu par l'intervention du Sauveur, il faut qu'ils s'aident eux-mêmes dans cette œuvre de Rédemption ; il faut que le rayon divin qui fait l'essence de l'huma-nîté se dégage des ombres de la matière, et redevienne pur et éclatant pour retourner au foyer suprême. De là la nécessité d'arracher, par une séparation aussi complète que possible, l'âme aux influences de la matière ^. L'ascétisme de Saturnin ne va pas jusqu'à prescrire une séparation violente ; mais il inspire l'horreur des œuvres matérielles, et condamne le mariage et la procréation. Cette doctrine présente un tout autre carac-
» Irén., 1. I, ch i, par. 2. — Saint ftpiphane, llarcs., xxiii.
* Irén., I. I, ch. 4, par. 2.
' Ihid,, ch. 4, par. ?.
* Ihid., ch. 4, par. t.
tère que Celle de Simon. Partant du dogn^e fondamen^ tal de la doctrine des apôtres, à savoir, la conception du Verbe divin qui descend sur la terre dans la personne du Christ pour racheter les hommes et les rendre k Dieu , elle consei've le principe chrétien, tout en y mêlant des doctrines élrangèi"es ; et même il faut reconnaître que rintroduclion des idées de l'Orient est timide et incomplète dans la doctrine de Saturnin. Le dualisme y apparaît sans doute, mais un dualisme indécis. Saturnin n'explique point le mal par l'influence d*un mauvais principe, mais seulement par Timpuissance et la faiblesse clés agents inférieurs de la aréa^ tion.
Bardesane , le plus célèbre des disciples de Saturnin ^, combattit d'abord Tbérésie de Marcion , et fut un moment le flambeau de TÉglise de Syrie* Ma» peu à peu les idées de l'Orient le gagnèrent ; il puisfi à cette source plus largement que n'avait fait son maître , et développa un système d'émanations dans lequel il réunit en couples (cj^uyiai) toutes les productions successives du principe suprême. Toutefois, dans la lutte du bien et du mal , Satan n'est point représenté comme principe du mal, mais seulement comme une piussance inférieure, fils de Dieu et de l^ matière coéter^nelle à Dieu. Déjà, ds^ns cette distinction de Dieu et de la matière conçue comme principe indépendant , on peut apercevoir la trace des idées grecques.
La doctrine de Basilide manifeste dans toutes ses parties les progrès de l'influence orientale. Il n'y a qu'un principe de tout ce qui est : c'est le Dieu inef-
1 Voyez saint Épiphane et les Hrmnrs de saint Aphrème,