I. îi
594 AISALY9B. LIVRE l.
s'applique à réfuter la doctrine qui cherche le bonbeol* parmi les êtres qui sentent, et qui le fait consister dans le sentiment qu'ils éprouvent de cet état K Pour se sentir heureux , il faut déjà Tétre ; donc le sentiment n'est point le principe, mais le résultat du bonheur. En outre, être heureux ou bien vivre, c'est vivre selon le bien. Or le bien , ou au moins le meilleur, n'est pas le sentiment, mais la raison et la pensée *. EaUnce donc dans la raison qu'il faut placer le bon^ heur? Pas encore ; car la raison n'est point une fin , mais seulement une faculté excellente de Fâme pour arriver à une fm ^. D'ailleurs , faire résider le bonheur dans la raison , c'est le placer dans un accident, non dans l'essence même de la vie ^. Les êtres intelligibles n'ont point la raison , et pourtant leur vie n'en est que plus parfaite et plus heureuse. Mais si le bon* heur est essentiel à la vie , il faudra admettre que partout où est la vie est aussi le bonheur, et au même degré que la vie. Le bonheur alors serait commun à toute la nature. Cette conséqumce n'est pasnécessaire. Le bonheur est sans doute attaché à la vie et en suit les divers degrés» Mais le vrai bonheur n'appartient qu'à la vraie vie , à la vie parfaite , laquelle n'eet pae de ce monde K La vie des êtres sensibles n'est qu'une ombre de la vie ^ ce qui fait que leur bonheur n'est qu'une ombre du bonheur. Tout au plus peat^oa dire
* Enn. I, IV. 2.
' Enn. I, !▼, S. AXX* ci 8t( toôt© t^ dtyiAôv, ow oIoO^omk tout» îfytv ^^, dtXX' Mpaç fAciCûvAç 4 Mcr ' çX^cn è^néfÉ»^. ' Bnn. I, iT, 3.
* Enn. I, !▼, 3.
* Enn. I, IV, 3.
PLOTIN. PSYCHOLOGIE. B9â
que rbomme poseède par instants la vie et aussi par instants le bonheur; la vie, la perfection , le bonheur sont choses identiques K Ainsi la question du bonheur ici-bas se réduit à savoir si T homme peut y mener une vie parfaite. S'il ne le peut , le bonheur n*est pas de ce monde, et il faut le renvoyer aux Dieux.
Il est un signe auquel Tâme peut reconnaître qu'elle est en possession de la vie parfaite et du bonheur: c'est le calme et le repos produit par le silence absolu des désirs et des besoins. Quand Tâme est parvenue à cet état , rien ne peut troubler ni détruire son bonheur ^. Mais ici viennent les objections en foule. La douleur, la maladie , la langueur et l'inertie du corps ne sont-elles pas un obstacle au bonheur ? Le bonheur est possible chez les Dieux dont l'essence est pure ; mais l'honuBe, être composé d'âme et de corps, ne porte-t-il pas toujours et partout le poids de sa triste nature ^? La réponse à cette objection est facile. Le bonheur est un et simple ; il est propre à l'âme et ne peut venir que d'elle. Il n'y a ni secours à attendre ni obstacle à craindre du corps dont il ne vient pas. 11 n'y a qu'un bien comme il n'y a qu'une âme et qu'uM vie, r&me pure et la vie parfaite ^ La possession de ce
' Enn. I, it, 3. On Sk -n xtktia ^ijy xac Yi aXrfitvri xat ovT«aç, U cxttvi) Tri voip^ ifùctt nal 0T( ct\ âXXai «rcXac» xac îv^fiara Ciimç, «oet tu itXciwç, wSk 7ta6afiâif sm. o(t fiôcXXov ^^bKiti ti toOvovT^ov^ noiJJmç
2 Enn. I, IV, 4.
^ Enn. I, IV, 5.
* Enn. I, IV, 6. El ^ rô tcAo; Vy xt cTvoi, ôÀX où ir«XXà èiî îmTvo ^ Xat^Smftt¥ fAÔvov, ,Z h^axév xi içi um xtfuûxonoifj xac o 19 ^X^ Ç^TfT cv ocuTp ïynokxtiaoL^at'
bien , de ce seul bien , fait le bonheur. Tous les bien^; et tous les maux sont indifférents par eux-mêmes; on les considère comme des biens ou des maux parce qu'ils sont des moyens ou des obstacles. Ainsi la bonne ou la mauvaise fortune , la santé ou la maladie peuvent être des biens ou des maux par leur rapport au vrai bien de l'âme et au bonheur. Mais ces choses sont si peu des biens et des maux par elles-mêmes, qu'elles deviennent alternativement bonnes ou mauvaises selon leur rapport au bien *. Si la maladie fait languir l'âme , elle est un mal ; mais si au contraire elle exalte son énergie , elle est un bien. La santé est un bien quand elle dispose l'âme à l'activité, elle est un mal quand elle l'engourdit^. La poursuite et la possession du bonheur et du bien ne dépendent essentiellement d'aucune de ces choses. L'âme peut toujours y arriver p^r la seule énergie de son essence. Les lléaux extérieurs que l'on énumère ne sont des obstacles que pour les âmes faibles.
Mais, dira-tron encore, l'homme n'est point heureux dans le sommeil , dans le délire , dans la léthargie et dans d'autres états involontaires où il a perdu le sentiment de ce qui se passe en lui. C'est une grossière erreur que de placer la vraie vie et le bonheur dans le sentiment. La vie, comme le bonheur, est dans l'énergie pure et parfaite de l'essence *. L'acte , pour être parfait , n'a pas besoin d'être réfléchi dans la sensibilité. Ainsi l'acte de l'intelligence est libre et
» Enn. I, IV, U 2 Enn. I, lY, 4 4 •* Enn. I, IV, 9. Kai tçi-^ y, rri; ova»»; -avrr, ht^trx cv o'!/Tci| xfti
r, roj^'lTTi «Ottvo; iyioyiioi.
pur de tout sentiment ^ puisqu'eii lui se confondent la pensée et Têtre. Ce n'*est que dans Tâme , être conîplexe, que la vie se réfléchit dans le sentiment comme dans un miroir ^. Quand une cause quelconque a brisé l'harmonie entre Tàme et le corps, comme il arrive dans la léthargie et dans l'extrême souffrance, la vie de l'âme cesse de se réfléchir dans la sensibilité , et alors le sentiment disparaît. Mais la vie elle-même n'a point cessé; au contraire, elle s'est retirée au fond de l'âme et s'y dérobe aux regards de la conscience '. N'est-ce pas d'ailleurs le caractère des plus sublimes actions, d'être faites sans conscience et sans réflexion? La conscience et la réflexion , loin d'être le signe de l'énergie de la vie intérieure , en révèlent l'aflaiblissement^ La plus pure activité, la vie la plus parfaite n'a point d'écho dans la conscience.
L'homme vertueux est infailliblement heureux, et heureux en proportion même de sa vertu *. C'est dans le sanctuaire même de l'essence qu'il faut placer le
* Enn. J, IV, 10. AcT y%^ to icf,ô otvTtAyi\j;ctt>; hi^yrtuy. cTva», tiKt^ r^ avT9| TftV9crv ica'e clvai. Ka'i toixv^ 'h âvtiXyj^Lt? elvat xac ycjtafiai» ^axofiiirr&vTo; xvj vor/juiaro;, xat toO cvcoyovvTOî tou xfltrà t6 Çkv •^Ç^X^Ç, clov àicwjÔcvTs; irat).iv, Cdimp tv xarôrrrpu irc^ tô ).i7»v X s ! XauTcpo y r, cj/^â^vj .
* Enn. I, IV, 10. Ax/^otvic ^k c^«ç, tw j:«i Tripe ôrcvuv t«v utc- ■
' Enn. I, IV, 10. doÀXàç ^ àv rtç vj^oi xat fypy/y&poT«i>v xa/.à; wtoyci»;, xai ^tupéot;, xott nrfdt^ccç, orc ^cwpO^cv, xVc otc icpotrro-
W^itÇ xiv^cûfiv àftxtSùoziftOt^ auTorç rà; bcpyttoç, crt; irapofxo/.ou- 9o0îi, iroccrv' pir.;aç «Je aOrà; ou7a;, xa9apà; tôtc iTvat, xat aot).Àov fvfpycrv, xac ;/à).Xov Cf/V.
* Enn. I, IV, II.
59S ANALYSE. LÎVRE I.
bonheur, là où Tâme peut toujours agir, où nulle impression ne peut la troubler , où elle n'entend pas les cris de la béte enfermée dans le taureau de Phalaris •. Il faut toujours se souvenir de cette maxime de Platon : n que c'est par rapport au souverain bien qu'on doit » juger de la sagesse et du bonheur. » C'est là la seule chose dont il faille tenir compte; tout le reste se réduit à un changement de situation *. Le corps n'est qu'un instrument au service de l'âme. Quand ITiomme vient à mourir, l'âme ne fait que laisser là un instrument usé, comme le musicien jette sa lyre. Seulement, le corps est une lyre qui , loin de soutenir et d'aider la voix de l'âme , la voile et la trouble. Quand l'âme ne peut plus s'en servir, elle chante sans instrument , et son chant n'en est que plus pur et plus éclatant ^.
La félicité est comme la vie parfaite avec laquelle elle se confond, un acte simple, indivisible, immanent, non susceptible de degrés. Elle est tout entière dans un état présent de l'âme , auquel le souvenir du passé ne peut rien ajouter ^. Mais , pourrait-on objecter , puisque le temps augmente le malheur, ne semble-t-il pas qu'il doive produire le même effet sur le bonheur? Il faut répondre que la conséquence n'est nullement nécessaire. Car entre le malheur , accident d'une vie
* Enn. I, IV, 4 3. T^ ^ ftiytçoy» (jMnfxfx irpô^^ecpov où tat for' ou- TGV * teà ToOro fMcXXov, xotv iv tô» ^aXapiioç vaip^ Xcyofurvw rf.
'^ Enn. I, IV, \6.
' Enn. I, IV, 4 6. OTov d fiouaixbç Xupotç hàç ocovtc ^^oOai • te tk f0}, aXXif}y ôXX^^cTat, -n àtp^TH xètç Xxtpaç 'xpT,9ttç^ xoù rou de XiJpow ivtpyti'j àft^trat , oXXo f^yov aveu Xopaç c)^v ^ xaù xttfitvti'» «rXi|^«w fttpt9>\nrat^ aStav âvcu &pyotv«»v.
* Enn. I, V, 4.
PLOTFN. PSYCHOLOGIE. 599
mobile et passionnée, et le bonheur qui est la vie ellemême dans toute sa pureté et toute sa perfection , il y a la différence du mobile à l'immuable , du temps à Téternité K Mais , dira-t-on , le désir de vivre toujours étant le plus puissant désir qui anime la nature humaine, la plus grande félicité n'est-elle pas dans la satisfaction de ce désir? Il répugne à la nature de la vraie félicité de s'accroître par cette succession perpétuelle. Autrement il faudrait dire que c'est le temps et non la vertu qui est la mesure de la félicité, et que les Dieux ne jouissent pas d'une félicité parfaite *. Le temps , il est vrai , mesure le bonheur des êtres sensibles, mais il ne peut rien sur la vraie félicité; acte pur de l'essence de l'âme on contemplation , la félicité échappe à la durée. Jusqu'à ce que l'âme y arrive, la vie est soumise à la loi du temps, et avec la vie, l'ombre de bonheur qui s'y attache ; mais lorsque l'&me est parvenue à la pure félicité , elle s'arrête et se fixe dans un acte qui exclut le mouvement et la succession ^.
« Enn. I, T. 6.
* Enn. I, T. 8.
* Enn. I. T. 7.
PIN DU PRIMin VOLUME.