‹ Histoire critique de l'école d'AlexandrieChapitre 6 sur 29 · II · texte numérisé non relu

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mine la nature , la puissance , la fonction de chaque classe d* êtres surnaturels; il énumère et décrit les signes extérieurs auxquels le véritable théurge reconnaît la présence des agents supérieurs. Les âmes , les héros, les démons diffèrent entre eux d'origine, d'essence , de facultés, d'opérations. Toutes les puissances surnaturelles viennent également des Dieux; mais, dans cette commune origine, chacune a son origine particulière. Ce sont les puissances génératrices et démiurgiques des Dieux , qui , à leur dernière limite d'expansion , engendrent les démons. Les héros ont pour principe de génération les raisons vitales comprises dans la nature divine *. C'est ce qui fait que l'essence des démons est opérative et perfective , tandis que celle des héros est purement vitale et rationnelle ; que la puissance des premiers est génératrice, et la puissance des seconds seulement vivifiante ; enfin , que les opérations des démons embrassent la nature entière , tandis que celles des héros sont circonscrites au gouvernement des &mes^. L'âme humaine , inférieure aux uns et aux autres, peut cependant s'élever jusqu'à l'ordre des Anges, par la grâce et l'illumination divine. Quant au mode d'apparition des diverses puissances célestes , il est toujours conforme à leur nature ^. Les images des Dieux sont absolument simples et immuables; celles des Archanges et des Anges n'en sont que des imitations plus ou moins fidèles. Les images des démons ne sont que les ombres

1 Ibid., sect. II, 4.

2 Ibid., sect. ii, 1,2.

* Ibid., sect. II, 3. Evt fxïv oSv Xoyw raîç oûcioet; o(ur&>y %a\ ^uvcr^tfft xac èvipyetofç TOfç èïre^otvctotç oifopiZ'ifioit thon 6jL»«)oyoy|urvaj.

KESTAUKATION Di: POLYTHÉISME. V.i\

des apparitions divines , et changent de proportion , mais non de forme. Les héros imitent les images des Dieux 9 et les &mes celles des démons. Les Dieux se manifestent par une i^lendeur supérieure à la lumière ; les Archanges par une pure lumière ; les Anges par une lumière aifaiblie ; les démons par un feu pur et agité ; les héros par un feu mixte ; les âmes par un feu impur ^. Quant aux effets des apparitions surnaturelles , les Dieux produisent la santé du corps , la vertu de Tâme, la pureté de l'intelligence, en un mot, la conversion des facultés de la nature humaine en leurs principes. Les Archanges produisent les mêmes effets à un moindre degré ; les Anges à un degré plus faible encore. Les démons appesantissent le corps , et précipitent l'ânae vers la nature et dans les régions du Destin. Les héros poussent aux actions courageuses. Les âmes pures relèvent et purifient Thomme ; les âmes impures le rabaissent aux désirs et aux œuvres de la génératim ^. Les apparitions des puissances célestes éveillent dans Tâme humaine divers sentiments analogues à leur essence. Les Dieux provoquent l'amour et une sainte ivresse; les Archanges, la contemplation ; les Anges, la raison , la science et la vérité ; les démons, tout ce qui est appétit et désir charnel; les héros, le courage et la vertu ; les âmes, particulièrement le souci du corps et le désir de la génération *. Ici le philosophe se perd dans les détails et les distinctions de la théurgîe.

1 Ibid., sect. ii, 4.

2 Ibid., sect. ii, 6.

3 Ibid., sect. ii, 9.

Mais il se retrouve dans la théorie de l'art divina^toire : c'est la partie la plus élevée et la plus profonde de toute sa doctrine. L'art divinatoire ne vient ni de la nature ni de l'homme ; il est vraiment divin *. Ce n'est point par la magie , mais par la théurgie seulement qu'on parvient à la vraie divination. Cette science ne s'arrête point au côté extérieur et accidentel des choses; elle en pénètre directement l'essence, sans tâtonner ni vaciller, comme la nautique, la médecine, ou encore la divination ordinaire 2. C'est bien mieux qu'une divination ; c'est une communication intime , une possession de l'objet divin , un saint transport , une extase ^. Alors l'homme ne s'élève plus , comme dans les actes humains , par la force qui est en lui : c'est le Dieu qui l'emporte. Les facultés et les opérations de l'âme sont les organes et non les causes de cet acte ^. La vraie cause est une sorte d'obsession divine qui nous ôte jusqu'au sentiment de nousmêmes ^. L'âme ne peut produire d'elle-même ce merveilleux état, quelque vertu qu'on lui suppose, et à quelque degré de perfection qu elle soit parvenue. Elle ne peut s'unir directement aux Dieux , ni par la science ni par l'exaltation de l'intelligence. Si cela était , tout culte, toute théurgie deviendrait inutile ; la philosophie suffirait pour opérer cette union. La vertu des actes théurgiques dépasse infiniment la portée de

* Ibid., sect. m, 4. (M* oXwç avOpwirtxov ïçt to cpyov, 5cTov ft xo(t uirep^ucç) âvcoOcv tc ành roîi ovpovoîi xarotTrc/Jtirojucvov.

2 Ibid., sect. m, 26.

3 Ibid., sect. m, 7.

* Ibid., sect. m, 7.

^ Ibid., sect. ni, 8.

toute faculté contemplative ; la puissance des syniboles ineffables compris des Dieux seulement peut seule unir rame avec la nature divine ^. Il faut se garder de confondre les sublimes opérations de la théurgie avec les artifices vulgaires de la magie. Parce que Ton se sert de mots tels que fureur, ivresse , folie , mélancolie, pour peindre Tétat extraordinaire de Pâme, qu'on ne croie point que cet état ressemble en rien aux affections physiques ou morales auxquelles on donne ces noms ^. La divination , telle que la produit la théurgie , est un état vraiment divin. La magie n'engendre rien qui en approche ; elle n'agit que sur l'imagination , c'est-à-dire sur la partie de l'âme qui est à jamais fermée au commerce avec la divinité ; loin d'y préparer l'âme, elle l'en détourne en l'offusquant par les images des choses sensibles ^; elle fascine l'âme ou la berce de songes fantastiques. Mais les songes divins n'ont rien de commun avec ces rêves K II est un signe auquel la vraie divination peut toujours être reconnue : c'est l'unité d'action. Dans les opérations humaines qui ont pour but l'union ou la génération , il y a concours et distinction des

* Ibid., sect. m, H. Oû^ yàp r/ cwoeot ffuvaTrtce to?ç ^toXç royç

3'iovpytx7îv rvw<7«v trp^ç Toùç S'eouç; vw ft oûx ?j^cc rôyc ôtXif}0^ç oiÎtwç. AXX' ri tSv fpywv tSv appyjTwv \>n\p Tr3é<Tav vorîacv S'coTrpcirwç svcpyoulÂtnav Ttktatovçytot^ rirt tSv vooufjicvci)v toTç S'coTç, fjtdvotç çi>fJi6oX6)v

* Ibid., sect. ni, 25.

3 Ibid., sect. m, 20, 25.

* Ibid,, sect. m, 2. AveXe ouv ex twv 5ctwv ôvctpwv sv ot; $Yi xa\ |uia).(ça gçe tô yavrtxôv, 70 xoeôcû'îftv ôttwjoOv.

I3i ANALYSE. LIVRE IL

agculs; dans Tacte théurgique, un seul agit, le Dieu «.

L'auteur du livrç des Mystères rattache fort ingénieusement la divination aux facultés supérieures de Tâme. La divination , bieu qu'elle soit un état surnaturel de l'âme, est une conséquence nécessaire de la science * de la contemplation , de l'extase. Par cela seul que l'intelligence contemple les êtres , ou même que l'âttie embrasse les raisons de tout ce qui se produit en elle, il y a déjà connaissance de Ta venir. L'âme leçonnaîtra mieux encore, si elle parvient h réunir à l'Ame universelle la partie d'elle-même qui en a été détachée. Enfin lorsqu'elle s'est unie aux Dieux par un suprême effort, c'est alors qu'elle puise dans ce commerce ineffable une vertu exubérante de pensée d'où découlent les songes divins ^.

L'auteur des Mystères revient encore sur la différence de la théurgie et de la magie. La première veut la suspension de toutes les opérations qui empruntent

1 Ibid.. secl. jv, 3. IIoXw 5t ouv xpcrrrov Iç' t6 vwt X'yof*cvov, To fXYi St ' èvotvTtwdtw^ Yi (îta'f opvjTo; àTTOTcXcTovaôae rot tmv Bswit ^ya» toaircp 8y, rà ycvô^r^a efcoOev gvepycTaGat, Tai»TOTif}T( Sk xat evco^ec xoli o/jioXoyi'x, t6 irôtv ïpyov cv avroTç xoLzopBo^aQat-

2 Ibid., sect. m, 3. Èrcti^-h oZv h fièv vouç t« ovra â^ewpcT, Xéyo'jç $€ Yi "^X^t TçTïv ytvo/jcvwv èv aÙT/i iravrwv irtpa'^ec, tlxoTw; 5y/ xar« TT/v '»'€peeyoyffav aiTt'av ra^ao/Jieva, tv Totç irpo>îyoi»jL«votç aurwv Xdyoïf 7cpoy(vu)crxc« rà /jieXXovTa. Kat Tauryjç (Sf CTt T«XetoTcpav KOuXTai fjtav- Tctav, y,vtx3t àv toTç oXotç ày wv âireppcaOYj, ouvaTrrft toç ^paç x^ç tJwYîç xy.t voepotç èvepygta;. — Ibid., sect. Ill, 3. Qw fA^v àXX* oiïOT«v yc xat ToTç 5éo7ç évwGri xotrà tyîv toc aorr/v àitôXuTOv èytpyecov^ aura Ta cà.YiibîçaLxcf. ^r/trai TrjvtxaÛTa wXyîpajjuaTa Twv voYÎffCWv , âf»* wv àXïjGrî juavretotv TcpoÇaXXct twv 3ci&)v ovetpwv cvrevOcv tw^ yvw^yiwroita? (yp^àç xaTaÇat'>X6Tot(.

RESTALRATiON DU rOLYTHEISME. 135

le secours des organes; la seconde n'est que Texal talion des sens et de l'imagination* La magie est sans efficacité en tout ce qui concerne la vraie divination , car elle atteint l'apparence et non l'essence mâme des choses ; elle est donc étrangère à la science de la vérité. La théurgie, au contraire, pénètre jusqu'aux raisons immuables des choses K L'inspiration divine a des modes et des degrés divers : tantôt c'est une simple apparition de Dieu, tantôt c'est une corn» munication intime ou même une véritable union. Les signes extérieurs de l'inspiration varient éga* lement; ou bien c'est une agitation soit totale, soit partielle du corps, ou bien c'est un repos absolu. Tantôt la présence du Dieu s'annonce par des harmonies, des concerts, des chœurs; tantôt elle n'a d'autre signe que le silence. L'inspiré contracte une insensibilité absolue ; comme la vie animale a fait place en lui à une vie toute divine, les agents natu* rels, le fer, le feu, l'eau , n'ont plus de prise sur son corps. Ce corps est devenu semblable aux véhicules des Dieux ou des autres puissances surnaturelles; toutes ses fonctions se réduisent à servir d'organe & la vie divine qui a passé dans l'âme de l'inspiré ^.

* Ibid., sect. m, 26. Arap èii x«e rr,v cvavrcWiv twv ^ôjotî-fi^rwv TcaTanlayUin 9^ tliror««ç, fi rvjç tkviç hm^iûtiùç fottv^fiiirfiç fiâwnç iropéc Toîç 70V79fv« wiTn; A ovdo^MÂ^i xotî ic9p^ rqitç ex iro^ov; vi vocr!**

hfju juà to oîkrfivaç ourcùc Tuy^rotvctv.

^ Ibid., sect. m, 4. IloXXof yàp x«« iropbç irpo^ycpopcvou ou xot^ovxaij oO^âiTTo^ou T9V iTupoç OK^TUV} <S(à TJjv ^ccocv iirtirvoc7v * iroXXo'r Sk MuôjHvn^ ovx ocvr(X«]ut6dtvovTa<, ^iotc qù rijv C«î^o*> C<«!Y/v C^ocri Tr^vt-

Mais tout cela n'est que l'extérieur de la théurgie ; l'auteur des mystères pénètre enfin dans le fond de l'opération théuigique, et arrive à l'enthousiasme. « Il ne suffit point de connaître tout ce qui précède ; celui qui n'en saurait pas davantage ne serait point consommé dans la science divine. Il faut savoir , en outre, ce que c'est que l'enthousiasme , et comment il se produit. C'est à tort qu'on le suppose un ravissement de l'esprit sous l'action démonique ; car l'esprit ainsi possédé n'est pas susceptible de ravissement. L'inspiration propre à l'enthousiasme n'est pas l'œuvre des démons, mais des Dieux. D'ailleurs l'enthousiasme n'est pas , à proprement parler , une extase , c'est un retour et une conversion au meilleur, tandis que Veœtase et le ravissement (démonique) ne sont qu'une chute vers le pire. Ne parler que de l'extase, c'est dire ce qui arrive accidentellement aux enthousiastes , mais ce n'est pas indiquer le caractère essentiel de l'enthousiasme : ce caractère , c'est la possession complète des inspirés par le Dieu, possession dont l'extase n'est que la suite. Que l'enthousiasme soit le fait de l'âme ou de quelqu'une de ses puissances , de l'intelligence ou de ses opérations , de la santé ou de la maladie du corps, c'est ce que personne ne pourrait supposer avec raison et avec quelque vraisemblance ^ , car le ravissement divin n'est pas une œuvre humaine, et ne se fonde pas sur les facultés et les opérations humaines. Tout cela n'entre dans l'opération que comme sujet et organe au service du Dieu : c'est le Dieu qui

^ Ibid. , sect. m, 6. Yujfxç pcv ouv xa« tjvoç tmv cv ocùtÇ 5uvapewv, r/ vsj. H cvcpye(c5v, •? afùfxartxnq wjQema^ ri aveu toutijç, oOx

coûsomme Tœuvre divinatoire tout entier ; seul , sans le contact d*aucune substance, sans le secours d'aucun agent, sans l'intervention ni de Tâme, ni du corps, il opère par lui-même. C'est ainsi que se font les vraies et légitimes divinations ; lorsque l'âme , avant l'inspiration , est préoccupée ou intérieurement agitée , ou confondue avec le corps , et qu'elle trouble ainsi la divine harmonie , le désordre et le mensonge envahissent l'œuvre théurgique , et l'enthousiasme n'est ni vrai, ni divin. »

Mais si la vraie théurgie n'emprunte rien aux sens, comment expliquer la vertu des chants et des sons dans l'art divinatoire ? Pourquoi les cymbales et les tambours des corybantes ? L'auteur des Mystères répond d'abord à cette objection de Porphyre en invoquant les lois de l'harmonie universelle. Si tout conspire , si tout correspond dans l'univers , tout ordre de puissances surnaturelles doit avoir son analogue dans le monde sensible, et par suite doit y retrouver son symbole. De là la vertu des formes et des sons^. Mais cette raison générale ne suffirait point à expliquer la vertu extraordinaire des paroles sacrées. Si ces paroles produisent tantd'eflfet, si elles ont le privilège d'opérer la communication intime de l'âme avec le Dieu (ce que la contemplation la plus exaltée ne peut obtenir), c'est qu'elles sont un écho de la divine harmonie que l'âme avait entendue dans une vie antérieure et toute

* Ibid., sect. m, 9. MoXXov ouv èxcn/ot XcyofACV wt rt^oi rc xai fjtekti xaÔupùavraii toTç Btotç oixtitùç kxaçotç ffuyytvtcoe rt «utoTç «tto- - 9é^3rat it^9<f6ptùÇy xàtrà rotç oixiiaç ixaarfav ré^ttç tcti èwùLfAttç, xat Tàç ev aÙTù) fravTVxcvn««ç, to\ raç «icb twv x(vricri»v poiÇovjuivaç tvap-

4â8 ANALYSE. LIVAE II.

céleste* Qu'y a*t*il d'étonnant h ce qu'elles la rap* pellent à son origine et lui ouvrent le chemin de cette vie toute divine que les passions de la vie sensible lui avaient fermé ^ ?

L'auteur des Mystères passe en revœ les divers modes de divination. Il ramène les vrais oracles aux principes de Tart divinatoire , et les déclare indépendants du temps , du lieu , de tout accident du corps et de toute disposition de Tâme K 11 renvoie à la magie la divination qui se fait au moyen de certains caractères ^. Il admet la divination phaniasHque ( 8wi fav- TQCfffjuxtoyv ), par la raison que si les Dieux ont des corps , ils doivent se manifester par des formes qui saisissent l'imagination ^. Quant à la divination obtenue par l'âme humaine « elle est légitime , pourvu que l'art humain imite l'art du suprême Démiurge , et que les symboles employés par le théurge soient les signes même des idées qui ont présidé à l'œuvre de la création universelle K

Pour l'auteur des Mystères , la théurgie est le seul culte qui convienne aux Dieux et le seul art qui produise la vraie divination. Cette science divine n'a point sa racine dans la nature ^. Tout ce qui est matière ou

1 Ibid., sect. m, 9. Ouxoûv xott tKuèàv tlç aûpa cr^txvjiae, 07a av

viotç» Aaito^rau raOra, naà «va/uu/uivr!orx(rtil àn^ «tOtwv tSç Btlatt ép^ jwviaf, yb9t irfoç aàtr^it ^cprroti woà o<xcc9Ût«i.

2 Ibid., sect. m, 14.

3 Ibid., sect. m, 42.

4 Ibid., sect. m, 44.

5 Ibid., sect. m, 4 5. Koûa-kt^ oSv (ot 5coi) èi' «Uovwy yw»wrt

^ Ibid., sect. m, 27. Stiot; «pot /xovnx^ç oi)«5ev ïçt 7iripfAa hrt^î^

RESTAURATION VU POLYTHEISME. 439

touche à la matière» tout ce qui est fini et détwmiiié» ne possède point la vertu divinatoire K LMdol&trie ett pure superstition. La nature divine ne va point s'M* fermer dans des formes extraites de la matière. Poui^ quoi le théurge s'attacherait*il à une vaine image du divin , lorsqu'il peut le contempler et le posséder direct tement? Pourquoi Thomme se délaisserait-il lui*méme pour courir après des idoles qui sont aon ouvrage ' ? Est*ce que ces idoles ne changent paa avec le temps? Est-ce qu'ils ne se dis»pent pas comme une fumée sous Finfluence des agents naturels?

Vient enfin la description détaillée des pratiques du culte. Dans les sacrifices , les Dieux et les démons ne se nourrissent point» comme le croit le vulgaire » deât parfmns qui s'exalent de la fumée des victimes ; car leurs corps sont impassibles et immuables. Pour les Dieux» c'est une pure lumière ; pour les démons, c'est un feu subtil. Seulement, en vertu de l'harmonie universelle , il y a sympathie entre les victimes et les démons, entre les démons et les Dieux ^. Quant à pré^ tendre que la fumée des victimes nourrit les puissances célestes , autant vaudrait dire qu'elle lesei^endre ; car ce qui peut nourrir peut également engendrer. Le feu des sacrifices ne fait que purifier les victimes et les rendre plus sympathiques aux corps des démons K C'est avec raison que le culte distingue divers ordres

* Ibid., sect. m, 27. Kat ^ea touto li t^ç ficvou^t^ cv çdBcpoTç

2 Ibid.» fiect. m, 39. êktà ri ^n ow «vrè; fiiv o roSm ^çSv tt^- Xotrotôç Mip ioLvrkv oufiiwi'ji jî^Arrova SvTa xdif ht ^tkrtinn yfyovoT«« ' Ibid., sect. v, 4 0.

^ Ibid., sect, v, 12.

de sacrifices , selon les ordres des Dieux. H y a des Dieux qui n'ont aucun contact avec la nature ; il y en a d'autres qui l'habitent. C'est ce qui a fait distinguer des Dieux immatériels et des Dieux matériels, bien que tout Dieu soit par essence immatériel *. De là une distinction correspondante dans les sacrifices ; après les pratiques matérielles, les pratiques spirituelles. D'ailleurs, cette double opération convient à notre nature , qui est âme et corpç ^. Dans les sacrifices que nous faisons pour le bien et le salut du corps , Topération sera toute matérielle , les Dieux immatériels ne s' occupant pas des corps * ; mais s'il s'agit du bien de l'âme , c'est aux Dieux immatériels seuls qu'il faut s'adresser, et les pratiques doivent être purement spirituelles. Mais il vaut mieux que le sacrifice soit comme la nature humaine et comme le monde , un et multiple , pensée et forme : il faut en outre que toutes les pratiques inférieures se rattachent h des opérations supérieures, et celles-ci à une opération suprême; de même que les démons tiennent aux Dieux et les Dieux à un premier Principe. C'est alors que le sacrifice , représentant toutes les puissances de ce grand univers , en devient le symbole complet ^. Du reste, tous les usages du culte ont un sens , toutes les pratiques ont un but. Si on s'y abstient des cadavres humains , c'est parce

* Ibid., sect. v, 14.

2 Ibid., sect V, U, 4 5.

^ Ibid., sect. v, 4 6, 17.

* Ibid., sect. v, 22. AXXà fâv oÎÎto; (xocrjuioç) cïyc ireXtiç Içt^ xai iraevrcXYjç, xa\ x«rà iroXXàç ra^ttç «u/ji^vd/utcvoç, èct rotvuv xaè t^t^v npwçyixv ntfAucQou avroO to TravTo^aTTÔv <5« ' oXwv t^v wpo^ayojuicvwv

que la vie divine les a habités^ ; si on mêle les menaces aux prières, c'est pour chasser les puissances aveugles de la nature qui pourraient intercepter l'inspiration divine. Armé de la vertu des symboles divins, le prêtre commande aux esprits malfaisants ; ses injonctions ne s'adressent ni aux Dieux ni aux bons démons ^.

Ce livre nous révèle les principaux caractères de cette tendance théurgique à laquelle cède la philosophie alexandrine depuis Jamblique. On y voit ce qu'elle prend et ce qu'elle néglige des pratiques du culte. Elle aspire toujours, comme par le passé, à la contemplation , à l'extase, à la possession du divin. Mais ce but suprême, quePlotin et Porphyre voulaient atteindre par l'exaltation des forces de la nature humaine, elle le pour* suit par de tout autres moyens. A l'énergie tout intérieure et toute spontanée de l'âme , elle substitue l'influence mystérieuse des puissances surnaturelles. L'extase n'est plus dans ce livre , comme dans les Ennéades, un effort surhumain, il est vrai, mais tenté par la nature humaine pour parvenir à Dieu ; c'est une œuvre toute divine, où l'homme n'a/ien à faire, où le Dieu seul est acteur. Nos vertus , nos pensées peuvent préparer dans l'âme l'avènement du Dieu ; mais il n'y a que les symboles divins qui puissent éveiller la volonté divine*. Ces symboles ont la vertu d'unir l'âme à Dieu sans que l'âme ait besoin de les comprendre et de les méditer ^. Le mysticisme des premiers Alexandrins

• Ibid., sect. vi, 1.

^ Ibid.» sect. yi, 5, 6.

3 De Myst,, sect. ii, 4 4 . Ta <S* a»; xvpcwç iyupwra riîv 5nav Biy.yiatv avrà rot S'ctdt içt owQri^ra-

* Juliaiï, ap. Th. Gale, de Myst,, 213. rf t-wv j^apaxTrW; oJôpr«To; yuîre; û^cXcTxott âyvoouulvv; , xa? TrotcV BtSv iraoouTt'ofî.

r4« ANALYSE. LIVRE U.

entraînait la nature humaine hors de ses limites, mais par une voie toute rationnelle et toute psychologique. Dans le mysticisme des Jamblique , des Maxime, des Chrysanthe, tout est surnaturel, mystérieux, les moyens comme la fm. Plotin n'attribuait aux rites, aux paroles sacrées , aux prières même , qu'une vertu magique, laquelle, dérivant des sympathies naturelles des choses , pouvait agir sur le corps et même sur Pâme, mais nullement sur l'intelligence et encore moins sur la partie toute divine de notre nature K Porphyre cherchait ailleurs que dans le culte divin le chemin de la vie bienheureuse. L'auteur des Mystères lui répond : « Et quelle autre voie que la théurgie pourrait conduire à ce but ^ ?» Toute la différence des deux doctrines est là. C'est la théurgie qui remplace la science et la pensée , comme préparation à la vie divine.

Un autre caractère nous frappe encore dans cette tendance nouvelle : c'est la ferme croyance à la manifestation extérieure, éclatante, des Dieux et des démons. Plotin et Porphyre croyaient à l'existence de puissances surnaturelles, indépendantes des essences du monde intelligible. Plotin a fait un traité spécial sur la démonologie. Mais , dans la pensée de ces philosophes , les Dieux et même les démons se communiquaient à l'âme sans se manifester. Plotin parle souvent de leur influence , jamais de leur apparition. Dans le livre des Mystères, les Dieux et les Démons se manifestent extérieurement; chaque ordre de puissances

J Enn. IV, III, 41.

Ibid., sect. x, 4. Kat rcç «v ^cvqcto krifia «^(çgcp'vii tc^v 3cu>v

surnaturelles a sa forme , son mode d^apparition , ses signes auxquels Tceil exercé d'un théurge ne manque jamais de le reconnaître.

D'un autre côté, la superstition se montre sans voile dans le livre des mystères. On y raconte comment le véritc^le enthousiaste est devenu insensible dans toutes les parties de son corps, comment le feu le touche sans le brûler, ou le brûle sans qu'il le sente. Plotin et même Porphyre n^avaient jamais accueilli de pareilles fables; ils maintenaient sévèrement la séparation de l'incorporel et du corporel, et posaient l'identité ou du moins la similitude d'essence comme la condition de toute influence et de toute action. Dans leur pensée, cha* cune des deux substances obéit aux lois qui lui sont propres; Tâme est indépendante des influences physiques , et nulle cause surnaturelle ne peut soustraire le corps à la nécessité qui l'euchatne. Au contraire , l'auteur des Mystères mêle et confond l'ordre intelli*gible avec l'ordre naturel , croit à l'influence immédiate des Dieux sur le cours de la nature , et admet le merveilleux sans difliculté.

Enfin , le philosophe qui a écrit le Traité des Mystères professe le même mépris que Plotin et Porphyre pour le culte des idoles; comme eux il condamne l'intervention des procédés matériels dans les communications de l'âme avec la divinité. Autant il célèbre la théurgie, autant il proscrit les opérations magiques. Mais tout en les proscrivant, il y croit, il n'en met pas en doute l'efTicacité physique ; il croit même à la nécessité des évocations et des conjurations pour atti< rer les bons esprits et éloigner les mauvais. Plotin n'eût point avoué une pareille doctrine : il ne doutait

pas de Inexistence des d^ons; mais il n'attribuait d'influence malfaisante à aucune puissance naturelle ou surnaturelle. Dans sa critique des doctrines gnostiques, il se prononce fortement contre l'opinion qui rapporte le mal aux démons, et attache à certaines paroles, à certains signes magiques, la vertu de chasser les mauvais esprits.

Voilà les principales différences qui nous paraissent distinguer le nouveau mysticisme de l'ancienne doctrine des Alexandrins. Toutefois, quelle qu'en. soit la gravité , il ne faudrait pas en conclure que Jamblique et ses successeurs aient adopté sans réserve toutes les pratiques du Polythéisme. C'est une justice à leur rendre, qu'ils répugnent invinciblement à mêler le culte des idoles et la magie proprement dite à leur mysticisme. Julien , le plus exalté et le plus crédule de tous les Alexandrins, professe le plus profond mépris pour les hommes et les procédés de cette science *. Quant à leur théurgie, elle n'est pas sans doute exempte de superstition : mélange d'opérations mystiques et de pratiques empruntées à l'ancien culte, elle n'eût jamais convenu à l'enthousiasme sévère d'un Plotin. Mais enfin c'était quelque chose de plus que la théurgie toute matérielle de la religion ordinaire. Toute opération naturelle en est écartée; l'inspiration divine en fait le fond. Il est vrai que

1 Disc, de Julien (au cynique Héraclien), fragments d'un discours à un pontife payen, 294, AyopœvTcç o5v tU toc twv 3ewv ayaXfwtTa, piQ toi vOfji«Cw|^« ahxa Xt'Gouç iTvat, pire ÇuXa ' [kfi^ fiivrot Toùç 5eoi»ç awTOÙç cTvat Tovrix. .. Oùxovv xai oçcç ytXdÔcoç, ij^cwç t\ç tOL tôîv Btw èyétkfMLva xott raç cuovaç ociro^circt, <7cfo|acvoç atxa xoli

cette inspiration , fruit de la perfection intérieure et de la contemplation chez Plotin , est directement produite par la vertu des symboles sacrés dans le livre des Mystères* Pourtant il est permis de croire, sans méconnaître cette différence essentielle, que le véritable théurge arrive au temple , déjà préparé par la vertu et la méditation, et que ces signes mystérieux, auxquels la théurgie attribue tant de puissance, provoquent plutôt l'inspiration qu'ils ne la produisent. Ces paroles divines que l'initié écoutait dans le recueillement lui rappelaient de hautes vérités; c'étaient, selon le témoignage de l'auteur du livre des Mystères, les symboliques échos de la sagesse divine.

D'une autre part , la foi des derniers Alexandrins aux procédés magiques et aux pratiques du culte est au fond assez rationnelle. La magie, telle qu'ils la conçoivent et Texercent , est fondée sur les lois de la nature. L'école d'Alexandrie avait de tout temps considéré le monde comme un tout sympathique dont les diverses parties correspondent et conspirent entre elles, de même que les organes d'un seul corps. A ce point de vue , il était non seulement raisonnable , mais nécessaire d'admettre que tous les êtres agissent les uns sur les autres par une attraction plus ou moins forte. Connaître et mettre en jeu les sympathies et les antipathies instinctives et naturelles des choses, telle était la partie solide et scientifique de cette science merveilleuse tant célébrée dans l'antiquité. La vertu des philtres, des figures, des chants, des simples invocations mentales reposait sur des affinités, mal définies, mal expliquées sans doute , mais réelles et profondes. L'amour qui, selon les plus antiques doctrines, règne n. 10

dans TùniVérs avec Ta haine son èonWîre ; (|u*èst-cé autre chose (^ la double loi des attractions et des répulsions naturelles? Que Tempirisme des magiciens et la superstition des prêtres aient naêlé à cette science féconde de la nature beaucoup de folies nîonstrueuses ou de feibtes ridicules, cela étaîï inévitablte. Quelle est la scienfce (font te berceau n'ait été envelopï)é de merveilleux? H ne faut donc pas s'étonner qu'une école rfè philosophes ait embi*assé très sérieusement deè pratiques et des arts fondés sur une certaine expérience dès phénomènes naturels; On voit, pài* le lîVré des Rlïystères, que la science tient beaucoup pl'uis (te ^laée que la superstition dans leurs descriptions, tes explications de ces nouveaux croyants dissident* presque toujours ce que la religion positive enseignait d'absûrd'é et'd'itnpossible , et ne laissertC guère subsister que ce quP h'é choiqué ni les tois db la raison ni les lois de la natùi^e. On ne connaît point assez les détaîlfe dé Ifeiir^ opérations pour juger jusqu'à quel pbînt ils resteii^ iMèles à la' science et à Ih philbsophië ; maïs il n'est pas douteux que les Alexandrin^ h'aient compris le culte, aussi bien que les dogmes, dans leurcfeuvre de réstàuratibn. Ils ont essayé avec plufe où mttitts de succès de tout rariiener à la science : les rtiythes k là phîlbsojihîe, les procédés théurgiques à lia psychblogïë ,ites*artfe magiques à la physiologie et à là pliysiqu'é. En se conformant aux pratiques du culte, ces phîlbsophës n'abdiquent point eritîferemeiit' lëûi* ihdépéhldaiice et leur dignité* Ils sacrifient, ils invoquent, ilb évoquent à leur manière. Leur théurgie ne dépasse guère les limites d*un mysticisme excessif; elle repousse les arts extérieurs et matériels et s'applique tout entière à exalter

RESTAlrtRAtlON DU POLYTHÉISME. U7

lés puissances intérieures de f âme , par des procédés tout psychologiques, tels que le recueillement et h méditation. L'apparition des Dieux , sauï Tes signes extérieurs doM Plotîn et Porphyre se souciaient fort peu , n'est autre those que la contefm'p^âtion des puissances du monde Intelligible. La divination se Téduït à peu p'rès%. cette science supérieure des causes qui dômme eft comrprefnd toute sderice particùKère.

Totfteïois, cette restauration des pratiques ^u culte par les ÂlexattdriTis ïut loin d'être cornp'fétetaent tationneTle. Tel était le carâctiète de leur philosophie, qu'elle devait se prêter faicilement auX coutumeè superstitieuses du Polythéisme. Par son tnysticisme exalté , elle inclinait nàturellemetit aux opérations théurgiques ; par sa démonologïe , elle tomfbait dans tous les artifices de la magie. Le mysticisme sévère et toiA spéculatif de Plotin et de Porphyi*e répugnait à ces conséquences pratiques; mais la pente était irrésistible, et la philosophie alekàndrîne se laissa 'bientôt entraîner atix extravagances et aux superstitions. Jambliqne et les autres prêtres philosoplies qui lui succédèrent ne lui firent poinft violence, en la précipitant dans cette voie. Nous avons peine à cônfiprendre atijourd'hdi comment une école philosophique peut se prêter sérieusement à un pareil rôle. C'est que nous jugeonsla philosophie orientale diaprés nos habitudes d*esprit'moderhe. Cette philosophie comblait par une multitude Innombrable de puissances de toute nature et de tout rang l'abîme qui sépare le 'tnohde intelligible du mohde sensible, et sapposait entre l'homme et ces puissances une communication plus ou moins intime. ï'ôurqUoi donc n'eût-ellê^as accepté 1a croyance kiix ï)ieux , sauf les

réserves nécessaires? Lui était-il si difficile de voir dans l'apparition d'un Dieu la communication de telle ou telle puissance ? L'âme humaine , dans la doctrine des Alexandrins, est distincte, mais non séparée de la divinité ; elle y touche par tous les côtés de sa nature. Elle possède des facultés qui la font communiquer avec tous les degrés de l'échelle du divin. Par l'extase, elle s'unit au Dieu suprême ; par la pensée pure , elle entre en commerce avec le monde intelligible; par l'âme et l'imagination , elle correspond avec les démons, les génies, les héros et toutes les puissances intermédiaires qui transmettent à la nature la vie et la lumière du monde intelligible. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que le philosophe sacrifie , invoque, évoque même au besoin comme le prêtre? Toutes ces pratiques du culte ne sont-elles pas fondées sur la croyance à l'existence des Dieux inférieurs, et à l'action immédiate des ces Dieux sur la destinée des êtres mortels? Or cette croyance est inhérente à la démonologie des philosophes aussi bien qu'à la mythologie des prêtres. Le philosophe alexandrin , surtout à l'époque de Jamblique , devait naturellement se représenter les puissances invisibles de la théologie néoplatonicienne , sous la forme et avec les attributs des divinités du Polythéisme. C'est ce qui arriva. La philosophie put adopter les pratiques et défendre les dogmes de l'ancienne religion avec une certaine sincérité. Porphyre et Julien purent de bonne foi reprocher au Christianisme d'avoir méconnu l'existence des Dieux. Tout unitaire qu'elle était, la philosophie alexandrine tendait par sa démonologie à se confondre avec le Polythéisme; la spéculation métaphysique se

trouvait d'accord avec Timagination populaire. Cela explique ce qu'il y eut de sérieux dans ce retour de la philosophie aux vieilles traditions. Les Alexandrins ne sont ni des imposteurs ni de simples croyants. Leur croyance aux Dieux du Polythéisme n'est plus sans doute cette foi naïve des temps primitifs qui confond dans un égal respect l'esprit et la lettre du symbole. Il ne faudrait pas non plus y voir une pure tactique inspirée par des considérations politiques et professée publiquement pour le besoin d'une cause. La foi des Alexa.ndrins s'appuie sur l'identité des croyances religieuses et des doctrines philosophiques ; elle s'attache à la pensée des mythes et en néglige les détails matériels ; elle adopte des pratiques du culte tout ce qui lui paraît posséder une vertu et une efficacité réelle , tout ce qui rentre dans ses propres opérations de théurgîe. Ses extravagances et ses superstitions ont une origine purement philosophique. Quand Jamblique, ou tout autre Alexandrin, provoque des oracles ou des apparitions, ce n'est pas simplement le prêtre qui pratique son culte, c'est le philosophe qui s'égare. Le mysticisme le jette dans les expériences théurgiques, et la démonologie le conduit sans qu'il s'en doute aux artifices de la magie. Ainsi s'explique l'engouement de tous ces Alexandrins pour le Polythéisme et l'ardeur qu'ils mirent à le défendre. Ils n'y croyaient qu'en philosophes , mais en philosophes alexandrins. La foi aux traditions religieuses eût profondément répugné h, la plupart des écoles grecques ; mais elle n'avait rien de contraire aux doctrines philosophiques du Néoplatonisme. Par sa théorie des essences divines , cette philosophie embrassait toute la mylho-

I io. ANA1.YSE. LIVRE II,

logie duPolytb,éisraej par sa doctrine des Démofl.s» eU^ pouvait ei;i adopter le cultç presq^iç ^out entier.

Aa moment où l'école d'Alexandriç entrepjrit la restaura^tio^^ 4" Polythéisme , Tanciewie religion était suf le point de perdre ce qi4 l'avait SQutentve jusqi^e, l^ , l'appui de la puissance impériale. l>a persécution de Dioclétjen avait révélé la force de la nouvelle société religieuse. Les chrétiens poursuivis ne se cachaient plus comme autrefois pour célébrer leur qulte danslqs catacombes ; ils mouraient encore sans se défendre ; mais ils dé(i^aient par Leur aud«kce et lecu* iiombre la violencei de leurs persécuteurs. Dès Iqi;s la politique des empereurs devait çon^prendre que la persécution était désormais impuissante. Déjà Dioçlétie^ Tavait senti : il inclinait naturellement k la tolérance , et ne se laissa arracher qu'après une longue résistance le dernier édit de persécution contre les chrétiens. Avant cet édit , telle avait été l'impartiale équité de cet empereur qu'un évêque avait pu ^ire de lyi : Notre prince, qui n'est pas encore chrétien. Constance Chlore, père de Constantin, toléra la nouvelle religion par indifférence pour l'ancien culte, et la favori^ par politique tout en restant païen. Les évêques remplissaient son palais, et la conversion (J'Hélène et de Fausta se fit sous ses yeux.

La révolution qui changea brusquement la persécution en faveur eut pour cause l'avènement de Constantin sur le trône. Mais déjà la tolérance: était considérée comme une nécessité d'état par les adversabres mêmes du Christianisme. Constantin fit plus ; il embrassa la foi nouvelle, cl en favorisa ouvertement les progrès. On démêle facilement les rai-

RESTAUllÂTfON DU POLYTHEISME. 4ui

sofiS polîti(|ae8 qui pjurent décider c$ prince à cette couversiipo. Au moment f>i^ dps rivaux redoif t^le§ lui dispu* tai^t Tempire, il ^'assurait m parti puissant par Teo* tbousiasme et Taciivité plus ppcofe qpe par ie oombrje» qui, ^ ipêajQ te^ps qjiiMl fortifiait ie p^ti de Constan*tiu, aff^ibliss^^it celu^ de ses adversaires en le divisant. Pe^ li}| importait .d^ s'aliéner par cette défection la vieille spcijété païenne» désormais inerte et ioipifis^nte. Tojjs ces cultes si divers compris soqs l^, non) de polythéisme ne demaQdaient que repos et sécurité. Q'fme telle §opiété la politique de Ponstantin n'avait rien à espérer, ni rien à craindre; pourvu que l'empereur en respectât et en fit respecter les croyances , il était sûr de n.e Ixouver de ce côté ^tpcune résistance sérieuse h la révolution qu'il préparait. Il conduisit la transition ayep une prudence et une ha^ilpté cousons* ipée, sacrifiant encore officiellement aux anciens pieux, et recommandant par des édits le pulte de Jupiter h la foi chancelante des peuples, en même temps q^'il comblait le§ chrétien^ de faveurs, et professait la religioq nouvelle dans spp palais. Eusèbe, évéque de Césarée, son confident , avoue naïvement les raisons qui déci-» dèrent le prince à changer de religion. « Comprenant fort bien qu'il avait besoin d'up secours pl^s puissant que ses anpes pour résister apx conjurations magiques et aux arts malfaisants employés avec ardeur p^r le tyran (Maxence), il cherchait un Dieu secourable *. Il lue vit dans la force militaire qu'une ressource de

^ Eusèb., F'ita Consiantini, i, 27. Eu ^* cworîdaç w; xpccVrovoç Ttxà^ payyorvcta; t«ç Trotpà tw Twpavvw ^irou^oiÇoiJicvaî, Scov dtvcÇyi-

second ordre , et la puissance qui vient de Dieu lui parut seule invincible et inexpugnable. Il se demandait donc auprès de quel Dieu il trouverait appui. Pendant qu'il était livré à cette recherche, une pensée le frappa : tous ceux de ses prédécesseurs qui, se fiant à la multitude des divinités, avaient enrichi leurs temples et reçu d'elles des promesse trompeuses, avaient eu une fin malheureuse, et il ne s'était trouvé aucun de ces Dieux pour le sauver d'une ruine qui était ellemême un arrêt divin. Son père seul , qui avait suivi une voie opposée, qui avait condamné leurs erreurs et adoré toute sa vie le Dieu suprême, avait trouvé en lui le sauveur et le protecteur de l'empire, le maître de tout bien. Le Dieu de son père avait donné à Constance de nombreux et éclatants témoignages de sa puissance. Constantin voyait au contraire que ceux qui avaient marché contre le tyran , escortés d'une foule de divinités qui devait couvrir leur front de bataille , avaient fini misérablement ^. L'un , après un échec, avait été réduit à une fuite honteuse ; l'autre , égorgé au milieu de son armée, était devenu une proie inutile de la mort. Récapitulant toutes ces choses , il conclut qu'il y aurait folie à poursiiivre inutilement des Dieux qui n'existaient point, et à persister dans une telle erreur; il pensa qu'il fallait n'honorer que le Dieu de son père 2. » Il est fort douteux que des mo-

^ Ibid. O St Trarpwoç ayrw Srtoç tyîç ai»TOU ^voc/uteciiç ivapy^ xoti fcâtxnoXka StiyixoLTa tl-n oeSwxèiÇ tw ctÙTOu irarpe ' dcXXà xai roùc ^^ xaTO'.<;paT£U':avTa; itç>ôrtpov toO Tvpâvvou (J«a7X6>|/a|ui£voç, cuv ir/.rlôci plv 3€wv TYiv TrapdfÇtv îr£ïro«>5|uicvouç , atc/j^pôv St Ttkoç ÛTTopictvavraç.

2 C'était une opinion répandue parmi les chrétiens que Constance Chlore pratiquait secrètement le nouveau culte.

tifs d'un ordre plus élevé aient jamais eu beaucoup d'empire sur l'âme de ce prince. Dans le long règne de Constantin tout montre le grand politique , rien n'annonce le héros ou le saint. Guerrier intrépide non moins qu'expérimenté , il payait de sa personne dans les combats; mais il n'eût jamais oublié, comme Julien, son bouclier devant le danger. Esprit peu cultivé, plus superstitieux que dévot, incapable de foi et d'enthousiasme, et ne connaissant de la religion que les pratiques extérieures, il avait conservé ses habitudes païennes depuis sa conversion ; il n'abandonna jamais le culte du soleil. Il fallait à son imagination des Dieux qu'elle pût se représenter : le Dieu de la Trinité chrétienne dépassait sa pensée ; il ne comprenait rien aux grandes discussions théologiques qui retentissaient autour de lui , et dans les conférences qu'il présidait , la longueur et la difficulté des débats provoquaient son impatience et même sa colère. S'il parut incliner vers l'arianisme, c'est uniquement parce qu'il trouvait de ce côté plus de complaisance et de docilité. Au fond il n'entendait pas mieux l'hérésie des uns que l'orthodoxie des autres. D'une autre part, les vices et les crimes de sa vieillesse ne permettent guère de croire que son âme ait été profondément touchée par le Christianisme.

Constance continua l'œuvre de Constantin avec la ferveur théologique d'un croyant plutôt qu'avec la sagesse politique d'un empereur. L'ancien culte fut persécuté sous son administration ; la destruction des temples par les populations chrétiennes fut tolérée, sinon encouragée. Le Polythéisme opprimé ne respira qu'à la faveur des divisions qui avaient éclaté dans

^^f ANALYSE. Uyp II

Vtë^m f et de la Igttç apbar^ée d^ ^rijens pt des Orthodoxes. C,esj; alors q,uç l'av^nemgfit dje Julien rendit h la vieille religion la fayeiir if^pérf^fe, ef. (^Uj^ la phijpsophie tenta \m effpfi; désespéré pQfjr jreljçver les ^atnciens autels.

Le Polythéisme ét^t encore, sous les premiers pmpereurs çbrétiiçns, la religion 4^ grand pombrç ; mais il ne formait point un p^rti qni pjij agir ayeç épjsrgfe , promptitu4e et unité. G' était unp mas^e inerte, encorj^ capable 4e résist^ce , mais non d'initiative. La pujssaiice impériale , app,qyéj^ sur l'armée çt sur radrjfjinis- ^ration , n'ayaij; janjais beaucoup çQippt^ ^vec lui. Aprè^ Iç règnp 4^ Diodétien , elle pouvait le protéger ou le délaisser sans aupan péril pour elle-même. La défectjqp des chefs de l'empire deyait l'affliger et le découragef , mais non le soulever. Tout cq qu'il pouvait faire qt tout ce qp'il fit pepdapt lojjgtemps, c'était de résister à l 'impulsion d'Cft haut. 11 avait y ij Iq. foi nouyelle enyahir se^ plu^ belles provinces sftns^ essayer d'arrachef les âpaes à ce prosélytisme dévorant; il ayait entendu, saps y répondre , les sarcasmes triomphants et les invectives des chrétiens contre ^s Dieux. Il avait assisté , plutôt qi|e présidé, aux persécutions. Spectateur passif et résigné de la révolution accomplie par Constantin , il n'avait point excité de tempêtes contre le déserteur de ses autels. Le Polythéisme n^ fut jarnais violent que par les passions populaires. Au temps de Constance et de Jfiilien , tout ce qu'il comptait d'hommes éclairés dans .^oq sein, les f hémistius , les J^ibar^us, les SaUuste, recommandent la tolérapce aux poijyqirs poUtiqjiïes au nom de l'État, et aussi au nom de la çaisoa et de la vérités. Écoutons Tbémistius écrivant à

KESÏAUUAXIUN DU (K)L¥'ÏI|ÉISME. 465

Y^lens ^ur la t^rance Religieuse ; ^mm l^ CAUçe. de la liberté^ en n^tièrç de foi, n'a eu d'interprète plus éloquent ni plus élevé ; « Il est des bornes où expire le pouvo^* de la force. L«s décrets et les colères des rois ^q^t forcés d'avwer la Ubçrté des vertus et par dessus tout du sentiment religieux. On co^^paande, on impose les opérations du corps; ipais aux ^ntimeats^ du cœur, aux actes et aux dispo^tions de la pensée appartiennent l'indépendance et la souveraineté... lia despotisn^e insensé a déjà osé cette violence sur les bonames , et méprisant leurs résistances ,) a prétçpdu impo^r à tous les opinions d'iui seul ; ipais il aboutit k ceci, que tous, en face des suppUçes^djssiniuUient leurs sentiments véritables, sans se convertir à sa doctrine... Ce qui est hypocrite ne saurait durer ; or une ^ eligio^ née de la crainte et non de la volonté , qu'est-ce autre chose qu'île hypociisie *? » Voilà l'homme d'État; voici maintenant le philosophe : « Vous ave^ (aiit une loi plejpe de sagesse, en assurant à chacun , avec la liberté de prendre une croyance cle son choix, le calme et la paix de l'âme. Mais cette loi ne date pas de vous; elle est contemporaine de l'humanisé et l'éternel décret de Dieu- Il a déposé l'idée de sa divinité au |ond de toute âme ,, même de celle du barbare et du saa~ vage , et cette idée est si souveraine en i[ious que ta violence ou la persuasion ne peut nen^ contre elle. Quant à {a manière de l'exprimer, il l'a laissée à la volonté de l'homme. £n appeler à la force contre la Qonsciepee ,. c'est donc entrer en guerre avec Dieu , puisqu'on, ess^-ie d'ftrracher aux bomndes. w pQ«vo«?

* Thémist., Disc, 12.

qu'ils tiennent de Dieu même*... » Thémistius montre admirablement la portée providentielle de cette loi : « L'émulation , dit en beaux vers Hésiode , est la bienfaitrice de l'humanité. C'est la condition de la religion, des arts , des sciences , et de tout ce qui mérite notre admiration et notre étude. Il y a bien longtemps qu'il ne nous resterait plus même l'ombre d'une religion , s'il y avait parmi les hommes unité de dogme et de pratiques. C'est la variété des opinions religieuses qui a nourri et développé la piété ; c'est elle qui l'entretiendra éternellement. Les coureurs dans le stade se dirigent tous vers le même juge : mais ceux-ci d'un côté et ceux-là d'un autre ; de même , au terme de notre vie , il est un juge unique , souverain et juste ; mais différentes routes mènent à lui , routes tortueuses, droites, rudes, planes, qui toutes se réunissent au même lieu de repos. L'ardeur et l'émulation des athlètes s'éteindraient sans cette multiplicité de chemins ; intercepter ces mille sentiers , n'en laisser qu'un seul pour tous , ce serait étouffer le combat dans un étroit défilé. Enfin, s'il faut dire la vérité, l'accord de toutes les opinions, ce rêve des hommes ignorants, ne peut que déplaire à Dieu. Ne -semble-t-il pas , en effet , interdire et condamner lui-même cette uniformité de culte? La nature, dit Heraclite, aime le mystère ; le Père de la nature l'aime encore davantage. Ainsi, en se tenant loin de nos regards et hors de la portée de la science humaine , ne nous déclare-t-il pas assez qu'il ne demande pas à tous le même culte , mais qu'il veut que nous le méditions chacun par notre intelligence et

^ Thémist , Disc, 12.

non par celle d'un autre ^ ?» Libanius exprime partout les mêmes principes dans ses ouvrages. Plein de respect et d'amour pour les institutions du Polythéisme , il recommande sans cesse la tolérance aux Païens, et trouve le zèle de Julien excessif pour un empereur. Malgré son admiration et sa tendresse pour le restaurateur des vieilles croyances, il avoue les fautes, les imprudences, la dévotion exaltée de son héros; il blâme sans hésiter les rigueurs exercées contre les chrétiens 2. Salluste, préfet de Constantinople , est tellement connu et respecté de tous pour la sagesse et l'impartialité de son administration , qu'à la mort de Julien tous les partis le pressent d'accepter l'empire. Thémistius , Libanius , Salluste , n'expriment point une opinion particulière ; ils ne sont que les interprètes les plus illustres d'un sentiment général. Tous les hommes d'État , de l'empire , tous les sages du Paganisme, à cette époque, parlent le même langage ou tiennent la même conduite. Bien des causes ont concouru à ce progrès des opinions. La philosophie y conduisait naturellement les esprits ; mais il faut reconnaître que l'expérience des affaires, le défaut de foi , le sentiment de l'impuissance du Polythéisme n'y ont pas peu contribué. Les sages du temps sont encore plus des politiques que des philosophes ; c'est plutôt la pratique des affaires que la science des écoles qui leur enseigne la tolérance et le respect de toutes les doctrines. Chose remarquable ! la foi , l'ardeur de prosélytisme qui anime encore la vieille société , ont

* Thémist., Disc, i2.

2 Liban., Panégyr. de Julien.

iëiir hyér datls Tes écoles philosophiques. C'est là que le prêtre vknt poîèe^ l'enthousiasme qu'il portera ensuite dans l'exercice dû culte restauré et régënëré. t'est là que le païen apprend à détester les Idées nouvelles, C'est de là que partira le signal de la guérite au tSiristïani^nfie triomphant.

Et eii effet, sans la philosophe, jamais le Poly théine 'à'eût rendd son dernier combat. Il eut résisté îpia'r cette ïôVce d'inertie c^ùe conservent toutes les vieïWes institutions, protestant contre la domination dés chrétSens tantôt pat la parole élevée, Tnaîs calme , de ses beaulc esprits, tantôt par rexptôsion des passions pôpWFaires. C'est la philosophie qui relève son courage et ranime sa foi, qui organise ses forces, qui le mène au combat, surveîlle tous les mouvements et dirige toute^ ïes opérations de la lutte. Les hommes d^Êtat , les sages du Pdlythé'ismé se réjouissent sans doute de l*aVénement de ïiilien ; maisïlsne portent pas dafis là re^àwatîoh de f ancien culte la même ferveur et là ttèîmè passion que les pWlosophes. Les Thëmîstîus , leé lîbâ^ds, les Sallu^te montrent peu de "goût pour le mysticisme etTà'thëiïrgîe des Maxime et des Ghrysanftie.

ïotitefois , bien que la réàctioïi contre 'le thristia- 'riîsme ait été 'préparée et conduite par la phïlosô'phie , îlest douteux '^û^elle eût éclaté , sàrts l'àvéiiemerit de Julien à l'empire. Ce serait ttal comprèhdre ceprftice q'ué de'ne voir dans son entreprise (^ue le tîalctil d'un homme d'État. Il est ti^ès vrai que de ptffssarifës 'considérations oh*t dû frapper son *eî^prft politique. ïl avait vu le gouvernement impérial aux prises avec les chefs de l'Église nouvelle, impuissant à résister à leurs prétentions aussi bien qu'à calmer leurs querelles t'iiëolo-

RESTAuàAiioN DtJ i^OlYThÉlSME. 469

gîqiies dont ifs troublaient Tempirô et le palais. Le Polythéisme, ad contraire, h*àvalt jamais porté ombrage ni imposé de joug à la puîâsâînce des eriipereurs. Le prince était à là fois le chef de Temph'e è( du culte ; îî réunissait en sa personne toiis les pouvoirs de laterre et du ciel. En revenant aux IMeux de Tempire^ Jufîen émancipait le gouvernement impéHal de fa tu(èle hautaine des évoques chrétiens et le fortifiait par f'adjonction d'tin titre et d'un pouvoir spirituel. D'une autre part, îa restauration du Polythéisme était un retour aux traditions qui avaient fait la force et la gïoiré de Tempire* Au moment oii les barbares d'Orient et d'Occident menaçaient toutes fes frontières ; n'ètait-il pas opportun de leur montrer ces vieilles insignes de ïa victoire , ces images des Dieux qui les avaient tant de fois frappés d'épouvante? Pour relever l'empiré, n'étàî^-if pas nécessaire de relever ses wieuit autefs? Enfin les querelles des Orthodoxes et des Atienst étaient , il faut le dire , un grand scandale pour rcfflpire. Elles avaient divisé la société chrétienne en deux camps et raîlumé le feu des persécutions. Qu'était-ce donc qu'une société qui se déchirait avec tant de fureur de ses propres màfhs? Otf était-ce donc qu'une doctHtie qui ne savait pas rallier et retenir toutes les opinions dans son synibole? Le Christianisme promettait au monde la paix, l'amour, l'harmonie universelle au sein de l'unité religieuse, et le Voîtà qui, èi peine parvenu à l'empire , sème partout la division, là haine et. la guerre ! Avait-il encore le droit de déclamer contre l'ansurchie et les violences du Polythé^snae , après ka' tristes scènes du règne de Constance? Et les ami^dis^ l'empire pouvaient-ils bien augurer de la nouvetterire^

ligion pour l'ordre et l'unité de la société future^? Toutes ces raisons pouvaient faire impression sur le génie politique du jeune César. Mais ce n'est point là qu'il faut chercher l'explication de son apostasie; c'est dans sa nature enthousiaste, dans les persécutions auxquelles son enfance et sa première jeunesse furent en butte, enfin dans son éducation toute classique K Élevé dans les pratiques de la religion nouvelle, lecteur de l'église de Nicomédie ^, il n'a pas plus tôt touché l'antiquité qu'il a reconnu sa mère. La foi aux mythes du Polythéisme pénètre dans son âme avec le goûtdes Muses. Le jeune rhéteur des écoles d'Athènes laisse déjà percer des répugnances et des sympathies qui n'échappent point aux compagnons chrétiens de ses études, à saint Basile, à saint Grégoire de Nazianze. Bientôt du commerce des Muses , il passe aux écoles philosophiques. C'est alors que la philosophie qui l'attendait s'empare du futur empereur pour l'accomplissement de ses desseins. Eunape nous fournit les détails les plus intéressants sur le séjour de Julien au milieu de cette société de philosophes alexandrins \ Il faut voir avec quel empressement on l'accueille, avec quel art on éveille sa curiosité et on irrite cette soif du mystérieux qui le

* Jul., Epist. VII. At« yàp Té5v Toàùamv implav oX/yoy to, £fravTa àvcTpaiD}.

2 LXVI* Lett. (Gallus à Julien).

^ Voy. Mysop.

* Eunap., Fie fie Maxime. Kal (juvoua/aç ôtÇiwôctç t&O Aeicctou, ô xat èv fÂtt^axi TtpccÇjTyjç louXtavoç, tyîv fxlv dtx|«Yîv xat to Btnetisç XYjç ^xnç xarairXayetç, oîx eÇoûXcTo "^(ùpi^toQat ' oXX' wo-irep o« xocrà

«Xx€;v l^ouXcTo.

dévore. C'est d'abord Édésius qui est chargé de l'instruire, Édésius dont la vieillesse ne peut suffire à l'infatigable activité du jeune adepte. Quand il connaît tous les secrets de la science, on lui fait entrevoir une sagesse supérieure dont tout ce qu'il vient d'apprendre n'est que l'ombre. On le laisse longtemps , frémissant d'impatience et d'amour, dans le vestibule du temple. Enfin on le conduit à Athènes, où un vieux prêtre d'Eleusis l'initie à tous les mystères du sanctuaire. Puis il apprend auprès de Maxime et de Chrysanthe le détail des opérations théurgîques, comment on invoque les Dieux, comment on évoque les démons, comment on devine l'avenir dans les sacrifices *. Ainsi formé, il entre aux affaires. Nommé César et préposé par Constance au gouvernement des Gaules , il déploie tout-à-coup les talents d'un grand capitaine et les qualités d'un habile administrateur. Bientôt la mort de Constance le rend maître de l'empire. C'est alors qu'il révèle au monde sa foi et ses desseins, connus seulement jusque là d'un petit nombre d'amis. Autant la sincérité de la conversion de Constantin paraît équivoque, autant V apostasie de Julien est facile à expliquer. Julien est une âme ardente, spontanée, héroïque, exagérant la foi jusqu'à la superstition , l'enthousiasme jusqu'au fanatisme, le courage jusqu'à la témérité. On a trop vu en Julien le politique et pas assez le prêtre et l'apôtre. Il est très vrai qu'il montra dans son rôle toutes les ressources , toutes les ruses d'un politique consommé; mais il ne fit qu'employer les ressources de son esprit à préparer et à accomplir une restauration qu'il avait

t Eunap., Fie de Maxime.

rêvée avec la ferveur d'un initié. Chrétien , il eût été martyr ; empereur , il fut un héros. Une fois sur le trône , il fut â la hauteur de sa destinée , et gouverna comme les plus grands empereurs de Rome. Dans la courte durée de son règne, il réforma l'armée, la justice, les finances , le palais , toutes les parties de l'administration impériale. Son activité rappelle César ; sa douceur, Marc-Aurèle. Et pourtant , malgré ces émînentes qualités, on peut douter s'il fut réellement né pour l'empire. On voit que le pouvoir n'est pas son but et que la politique n'est qu'un épisode de sa destinée. Sa mission de prêtre et d'apôtre lui tient à cœur beaucoup plus que sa dignité d'empereur ; il porte mal le vêlement impérial ; le manteau de philosophe lui sied bien autrement. Sous ce vêtement, il marche, il agit, il parle, il écrit librement. Il n'a nul souci de son rang ; il remplit dans les temples l'es fonctions les plus humbles du divin ministère ; un jour il descend brusquement dû tribunal où il rendait la justice pour courir au-devant de Maxime *. Ses ennemis se moquent , ses amis rougissent d'un tel oubli de la majesté impériale. Pour Julien, il çst indifférent aux sarcasmes des uns, aux conseils des autres; il renvoie ironiquement à Constantin le goût et le mérite de la représentation 2. C'est très sincèrement qu'il se plaint de sa destinée, qu'il parle des ennuis et des dégoûts de la vie impériale , qu'il regrette sa vie d'études et de méditations. Julien eût vécu dans une école comme un sage ou dans un

^ Ce fait est rapporté par Libanius et par Ammien Mareellin. 2 Voy. Misopogon, 342, éd. Spanheim , 4 696. H ^ clpcdvccot

iroa» ; Ac^irÔTTîç cTvat ov yvjç, ohSî àve;^Tj toOto àxouwv, «XXà xat âyor

temple comme un dévot *, Cette destinée eût suffi à son génie , bien supérieur à son ambition. Il ne désira le pouvoir que comme un moyen de rétablir et de restaurer les croyances qui lui étaient chères avant tout. Les historiens qui n'ont vu dans Julien que le génie politique s'étonnent qu'un homme aussi supérieur se soit dévoué avec tant de zèle et de constance à une tâche aussi ingrate; ils regrettent qu'il n'ait pas élevé la politique impériale au-dessus des partis ni appliqué à l'administration des affaires publiques ce système de haute neutralité et de tolérance universelle dont nous avons vu l'éloquente expression dans une lettre de Thémistius. Rien n'était moins dans le caractère de Julien qu'un tel rôle. Il avait horreur de la violence et de la persécution ; il pouvait être et il fut tolérant pat bienveillance et par humanité , ïnais jamais par la neutralitéd'un juge indifférent. C'est un prêtre alexandrin sur le trône ; seulement il se trouve que ce prêtre a le génie d'un grand empereur et le courage d'un héros. On s'étonne de le voir sans cesse occupé de sacrifices et de théurgie ; niais il ne fait que suivre sa vocation. Il accepte et il remplit comme un devoir tses fonctions politiques ; mais si les affaires de l'empire lui laissent un moment de liberté , avec quelle joie il retourne à ses études et à ses pratiques de prédilection 1 Quand on le voit présider publiquement aux sacrifices et aux cérémonies du culte, on peut croire qu'il est là pour l'exemple. Mais lorsqu'on le surprend la nuit dans

* Disc, à Thémistius^ 264. Julien met le philosophe fort audessus du prince. Éyà> \à-^ ouv ÂXcÇav()pov <pv7/jtl futt^Tva t^v £w* ^povéaxou xoTcpyaffa^Goer.

les endroits les plus secrets de son palais, invoquant les Dieux, évoquant les démons, passant de longues heures dans la contemplation et dans Textase^ on a le spectacle d'un mysticisme sincère et d'une vraie dévotion *.

C'est cet héroïsme et cet enthousiasme religieux qui font de Julien un personnage à part au milieu de ces figures impassibles de la politique impériale; c'est là ce qui jette un intérêt si dramatique sur la destinée de cet homme extraordinaire , indépendamment des grandes choses qu'il a faites. S'il n'était qu'un grand politique, comme Dioclétien ou Constantin , on ne lui pardonnerait pas d'avoir déployé tant de rares qualités au service d'une mauvaise cause ; mais on plaint tant de génie et de vertu aux prises avec le faux et l'impossible. On plaint cet enthousiasme solitaire qui rencontre si peu d'échos, ce dévouement infatigable qui trouve si peu de secours dans cette société indifférente ou livrée à un esprit contraire. Quelle ardeur, quelle activité , quelle constance dans l'accomplissement de ses desseins! Avec quelle sollicitude,, avec quelles angoisses il suit les vicissitudes diverses , les bonnes ou les mauvaises fortunes de l'entreprise ! Quelle joie il ressent du triomphe ! quelle tristesse de l'impuissance ! Il se fait illusion tout d'abord ; parce que l'armée , l'administration, la cour, reviennent, àsa voix, au culte des vieux autels, il se croit sûr de la victoire. Mais cette

1 Julien, XVII*' Lctt. (à Arsace), raconte un son.içe, daiïs lequel il a vu doux arbres : l'un, vieux, penché vers la terre; Fautre, sortant à peine des racines du premier. Le grand arbre (c'est Constance) est renversé; le jeune (c'est Julien), au contraire, grandit et se développe.

réaction se renferme dans la société officielle ; elle n'a point gagné la grande société de l'empire. Là le Polythéisme est toujours morl, et le Christianisme de plus en plus vivant. L'un reste insensible à l'enthousiasme de Julien et de ses prêtres , l'autre se rit de leurs efforts. Julien trouve des obstacles de tous côtés : il n'avait compté que sur la résistance de ses ennemis ; il découvre, à mesure qu'il poursuit sa restauration, les faiblesses et les misères de son propre parti. Il est forcé de recommander à ses prêtres la vie pure , la charité , les vertus des Chrétiens. « Si l'Hellénisme ne fait pas autant de progrès que nous l'espérions, c'est la faute de ceux qui le professent aujourd'hui. Ne tournerons-nous point nos regards sur les causes qui ont favorisé l'accroissement de la religion impie de nos adversaires , je veux dire sur leur philanthropie envers les étrangers , sur leur sollicitude à ensevelir et à honorer les morts , sur la sévérité ( quoique feinte et affectée) de leurs mœurs? Voilà en effet autant de vertus qu'il nous appartient , ce semble , de mettre réellement en pratique. Il ne te suffit pas de tendre à ce but sublime ; mais il est de ton devoir d'y ramener pour toujours tous les prêtres répandus dans la Galatie, soit par la persuasion, soit par les menaces, soit même en les destituant de leur ministère sacré, s'ils ne donnent pas, eux , leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs, l'exemple du respect envers les Dieux; s'ils n'empêchent point les serviteurs, les enfants et les femmes des Galiléens, d'insulter aux Dieux en substituant leur athéisme (âÔgorr.Ta) au culte qui leur est dû. Ne manque pas , en outre , de défendre à tout prêtre de fréquenter les spectacles , de boire dans les

tavernes, et d'exercer aucun métier vil ou ignoble. Honore ceux qui t'obéiront ; bannis ceux qui oseront te résister ; établis dans chaque cité des hospices pour que les gens sans asile , ou sans moyens de vivre , y jouissent de nos bienfaits, quelle que soit d'ailleurs la religion qu'ils professent. Il serait par trop honteux que nos sujets fussent dépourvus de tout secours de notre part , tandis qu'on ne voit aucun mendiant , ni chez les Juifs , ni même parmi la secte impie des Galiléens, qui nourrit non seulement ses pauvres , mais souvent les nôtres K » Julien nous raconte lui-même comment il est dupe de ses illusions. Enfermé dans le fond de son palais avec ses chers philosophes , il rêve aux beaux jours du Polythéisme ; il croit voir la foule remplir la demeure des Dieux ; il entend les chants des peuples. Pures illusions qui s'évanouissent devant la réalité 1 Quand Julien visite les temples , il n'y trouve que silence et solitude : « Vers le dixième mois arrive l'ancienne solennité d'Apollon , et la ville devait se rendre à Daphné pour célébrer cette fête. Je quitte le temple de Jupiter Casius , et j'accours, me figurant que j'allais voir toute la pompe dont Antioche est ca.pable. J'avais l'imagination remplie de parfums , de victimes, de libations, de jeunes gens revêtus de magnifiques robes blanches, symbole de la pureté de leur cœur ; mais tout cela n'était qu'un beau songe. J'arrive dans le temple, et je n'y trouve pas une victime, pas un gâteau, pas un grain d'encens. J'en suis étonné ; je crois pourtant que les préparatifs sont au dehors, et que, par respect pour ma qualité de sou*

« £pise. LI ( Jul. à Areace).

verain pontife , on attend mes ordres pour entrer. Je denoande donc au prêtre ce que la ville offrira dans ce jour si solennel : « Rien, me répondit-il ; voilà seulement une oie que j'apporte de chez moi , car la villq n'a rien offert aujourd'hui *. » L'indifférence de son parti ne décourage point cet infatigable athlète; seulement les obstacles finissent par l'irriter. Toujours tolérant pour les sarcasmes qui s'adressent à sa personne, il ne répond aux insultes des habitants d'Antioche que par une satire plus triste encore qu'amère , où perce le sentiment de sa défaite bien plutôt que le dépit d'une vanité blessée. Mais il ne pardonne pas les outrages à ses Dieux ; il punit sévèrement les chrétiens convaincus ou seulement soupçonnés d'avoir détruit les temples. Il ne persécute point les partisans de la religion nouvelle ; il ne leur interdit ni l'exercice de leur culte , ni la prédication de leur doctrine ; mais il les écarte des fonctions publiques ^. Cette partialité, blâmable dans l'homme d'État, était bien naturelle au dévot. L'apôtre de la restauration du Polythéisme pouvait-il moins faire dans l'intérêt de sa cause? Il interdit aux chrétiens l'enseignement des lettres grecques ; mais n'est-ce pas autant la piété pour ses Dieux que la politique qui lui inspire cette mesure ? 11 faut bien reconnaître, du reste, que Julien oublia plus d'une fois sa tolérance et son humanité dans l'en-

> Mi^pog., 362, éd. Spanheim.

* Lett. Vil. « Par tous les Dieux ! il n'entre point dans ma pensée d'égorger les Galiléens , ni de les maltraiter sans raison , ni d« leur faire aucune violence. Mais je suis entièrement d'avis qu o» l^yr préfère des bommes pienj^ car U folie de ces Galiléens a failli tou^ perdre. »

Iraînement de la lutte. Il ferme les yeux sur les sanglantes représailles du peuple d'Alexandrie ; il poursuit, sous prétexte du repos public, le héros de l'Église, le grand Athanase ; il dépouille les chrétiens d'Alexandrie de leurs biens , et ajoute la raillerie à la confiscation. On voit que les succès des chrétiens l'irritent encore plus que leurs violences ; les passions du prêtre l'emportent sur la sagesse de l'empereur. Julien , indifférent à tout ce qui s'attaque à sa personne , perd toute mesure quand il s'agit de venger les offenses faites à ses Dieux. Enfin son génie se ressent des tristes nécessités de son rôle. Toute cause désespérée force plus ou moins le caractère de ses héros. L'éloquence de Démosthène s'échappe trop souvent en invectives ; la vertu politique de Brutus et de Caton a quelque chose de roido et d'étroit. L'ardeur de Julien manque de mesure, et, comme la violence lui répugne, il descend quelquefois à la ruse pour vaincre ses ennemis.

Malgré tout cela, Julien n'en fut pas moins un prince plein de douceur et d'humanité dans un temps où ces vertus étaient fort rares sur le trône. La politique de Constantin fut quelquefois cruelle ; la violence était habituelle h Constance ; Valentinien aimait à verser le sang; on sait combien la colère du grand Théodose fut terrible. L'ame des Antonins se retrouve dans Julien ; il ne lui manqua que d'avoir vécu dans les beaux jours de l'empire. Il tient sans doute du prêtre et du sophiste ; il a toute la ferveur de l'un et toute la subtilité de l'autre : mais sous le prêtre et le sophiste se révèle toujours le héros. Sa vie est un combat perpétuel : empereur, il lutte contre les

RESTAI RxVTION DV POLYTHÉISME 169

ennemis de Fempire : païen, il lutte contre le Christianisme ; homme, il lutte contre les passions de son caractère mobile et ardent; il lutte sans relâche aveè une activité infatigable et une indomptable énergie jusqu'à la mort. Sa fin fut digne de sa vie : au moment du péril, tout préoccupé du salut de Tarmée, il néglige le soin de sa défense personnelle, et quand il est frappé, il oublie sa blessure pour voler au plus fort de la mêlée. Quels nobles et touchants adieux à ses compagnons d'annes! quelle résignation, quelle douce sérénité dans ses derniers moments ! Julien fut le dernier grand empereur de Rome ; il eut beaucoup des vertus du sage et toutes les qualités du héros. Profondément étranger par son esprit et son caractère à la société nouvelle , il ne put ni la comprendre ni l'aimer : son âme était toute païenne, en ce sens qu'elle fut le type vivant des vertus et des qualités de la vieille société qui allait faire place au Christianisme ; il fut le dernier fils de cette noble antiquité qu'il défendit avec tant de dévouement. Julien a le double malheur , en ce qui concerne sa mémoire, d'avoir été calomnié par ses ennemis ou flatté outre mesure par ses panégyristes. Saint Grégoire de Nazianze et Zosime sont également suspects, l'un pour ses déclamations violentes, l'autre pour son aveugle admiration. Libanius est plus modéré : le rhéteur connaît et avoue les fautes de son héros; mais enfin c'est un panégyriste. AmmienMarcellus est le seul historien dont le témoignage mérite confiance : homme de guerre et d'administration, il ne voit en Julien que l'homme politique, et le juge avec beaucoup de sens et de mesure. Grand admirateur de ses exploits militaires et de son génie politique , il

n'aime en lui rien de ce qui sentie prêtre et le sophiste. Il lui reproche sa superstition et sa loquacité , un goût excessif pour les louanges et la popularité , un oubli trop fréquent de la dignité impériale. Il loue généralement la tolérance et la justice de son gouvernement , sans approuver la défense faite aux chrétiens d'en-* soigner les lettres anciennes. Aramien Marcellus a bien jugé cet empereur. Julien fut un grand prince, en dépit de son temps et de son éducation. Il eut le génie du gouvernement; il n'en eut pas la noblesse et la dignité extérieure. C'est un disciple de la philosophie qui passe brusquement sur le trône , et qui y conserve tous ses goûts et toutes ses allures sous la pourpre impériale. Il se délasse des affaires publiques dans le commerce des muses et le culte des Dieux ; il passe ses nuits en prières, en sacrifices, en extases, ou bien il se livre à sa verve de composition. Écrivain plein de grâce et de naturel , il laisse rarement échapper des traits de mauvais goût ou des mouvements déclamatoires. 11 a plus d'esprit que d'imagination , plus de vivacité que d'éloquence, plus de finesse que d'élévation et de grandeur. Aucun auteur du temps ne peut lui être comparé pour la simplicité de la composition, pour la clarté et l'élégance du style. On sait qu'il avait écrit des commentaires de ses campagnes en Germanie, à l'exemple de César ; s'il était permis de juger de cet écrit, qui nous jnanque, par le caractère général de ses œuvres littéraires, il semble qu'on devait y retrouver la simplicité et la précision de César avec plus de grâce, mais avec moins de nerf et de concision. Sa satire des Césars est un petit drame étinçelant de verve et d'e&* prit , riche de portraits fidèles et piquants. Son ^isQ^

pogûD fait moins de plaisir à lire : toute cette ironie est sans dignité comme sans gaieté ; elle livre la majesté impériale à la risée publique , et révèle la profonde blessure de cette âme païenne , atteinte dans ses plus chères affections par les sarcasmes triomphants des GcUiléens. Dans ses traités et ses lettres sur la mythologie , il montre moins la foi d'un prêtre que l'esprit libéral d'un philosophe; seulement il use timidement de l'interprétation alexandrine. Il aime à tout conserver , la forme aussi bien que le fond ; il ne sacrifie la tradition qu'autant qu'elle répugne à la saine morale et à la vraie théologie.

jDe son grand ouvrage de polémique contre les chrétiens, il ne nous est resté que des fragments cités par saint Cyrille , qui le réfute. Celte polémique contenait un parallèle suivi et systématique entre la nouvelle religion et le Polythéisme, La défense de VHellénisme^ pour nous servir de l'expression même de Julien, y tenait autant de place que la critique des dogmes chrétiens : c'est là surtout ce qui paraît distinguer l'œuvre de Julien de la polémique de Porphyre. Celui-ci est un philosophe qui, connaissant les misères et les faiblesses de l'ancienne croyance, se sent moins porté à la défendre qu'à attaquer au nom de la philosophie ce qu'il appelle la superstition chrétienne. Julien, restaurateur ardent du Polythéisme, est plein de confiance dans les traditions mythologiques; il les cite et les oppose avec orgueil aux impiétés de la secte chrétienne. Du reste, dans cet habile parallèle, il appelle à son secours tous les oracles de la sagesse antique ; il invoque les doctrines de la philosophie plus souvent que les croyances populaires, Il parcourt tous

les points importants de théologie, de morale, de législation , et partout il oppose les idées et les institutions helléniques aux idées et aux institutions de la secte chrétienne *. C'est ainsi que sur la notion de la divinité il compare le ïimée à la Genèse. Les chrétiens font remonter h Moïse le dogme de la création ; mais le Dieu de la Genèse ne crée pas toutes choses. Moïse ne dit point que Dieu ait créé l'abîme, les ténèbres, l'eau ; il paraît au contraire considérer tout cela comme une matière préexistante que Dieu n'aurait fait qu'arranger. Il ne dit pas un mot des anges; en sorte que , dans son opinion , Dieu n'aurait produit aucun être incorporel. Quant à l'esprit. Moïse se borne à dire vaguement qu'il était porté sur les eaux. Cet esprit est-il créé ou incréé , est-il matériel ou immatériel ? Moïse ne s'explique ni sur sa nature , ni sur son origine. Maintenant, qu'on ouvre les livres des Grecs 2. 11 ne faut point s'arrêter aux fables ridicules ou absurdes inventées par les poètes, et adoptées par l'imagination des peuples, telles que les monstrueux festins de Saturne, les mariages incestueux et les amours illé • gitimes de Jupiter , le démembrement de Bacchus '. Qu'on interroge Platon, et on trouvera dans ses livres

' S. Cyril., cont. Jul.^ ii, éd. do Spanheim, 43.

2 Ibid., II, 49. Ev ^ïj TouTOtç, o{Jt£ tyjv aÇujffov f^r^rsi TCcrror^oSat Ûtto tO'j B-toO, ouTC TO (7x6toç, out£ to u^coû. KatToe /p^v Wîtouôcv tlikÔ'jto'. ir£j5< ToO ^loç , OTt TrpoçotÇavToç 3"eoy ycyovcv» cTiretv Ire X3« T£5e T^; vyxTQç, xoli fftoi x^ç à^uadov, xcà ictot tou û^otTo^. O Sï o-j$h tiTtt'j w; TTCpt y£yovoTb>v oXa)Ç, xaixot itoXXdtxiç fjarrtoQttç oiÛTcov* npoç T^uTOt; cure ty,ç twv dcyye'Xwv ^i^t:jr,Tai yivîattaç •» Tcocrl^ecoç.

Ibid., II, 44. OvxoOv ÉXXvîVEç pK toÙ; fxuOouî e 7rX«<70tv hntÇj twv 3tî5v, àKtçi>\jç xat rtç,aTù)SîiZ' K'xra7rt£7v yàp fc^acotv tov Kpovov touç -ïraî^st;. Et t * aZvtç ïixhoii. Kat ycxfjiou; Xi^ Tracavofiov;.

RESTAURATION DU POLYTHEISME. 473

une sagesse bien supérieure à celle de Moïse. Celui-ci n'avait rien vu dans l'univers au-delà du monde sensible ; Platon distingue en outre le n)onde intelligible. Le Dieu du Timée ne crée que les essences pures, les Dieux incorporels ; il laisse à ces Dieux le soin de former les corps. Pour lui, il ne touche point à la matière ; il ne crée, ne conserve, ne gouverne dans ce monde que les âmes *. Le Dieu de Moïse, au contraire, est condamné à subir le contact des êtres corporels, par le défaut d'intermédiaires placés entre lui et le monde. Les juifs et les chrétiens n'ont jamais compris la beauté de cet univers, et combien il est divin ; ils n'ont pas vu qu'il est plein de Dieux de toute nature et de tout rang qui s'échelonnent sans interruption entre le Dieu suprême et notre misérable monde, et transmettent aux dernières limites de la création les effets de la puissance et de la bonté divines. Cette croyance à un Dieu unique, dont les juifs et les chrétiens sont si fiers, n'est donc que Terreur d'une théologie impuissante et incomplète qui n'a pas su comprendre, comme la philosophie et la religion des Grecs, la coexistence et le concours harmonieux des puissances divines dans le sein de l'Unité suprême.

Voilà pour la conception générale de la divinité. Maintenant quelle idée nous donnent de ce Dieu unique leurs livres sacrés? Ne lui prêtent-ils pas les passions et les affections humaines? Que dire du jardin d'Éden et de la création d'Adam et d'Eve ^î Que dire de la fable du serpent tentateur ^ ? Y a-t-il rien de

Ibid., II, 65.

• iWlU., Il, vv,

2 Ibid., III, 75.

' Ibid,, m, 86.

plus absurde dans les fables populaires des Grecs ^ Comment Dieu a-t-il pu interdire à ses créatureâ la connaissance du bien et du mal? Que deviendrait la nature humaine réduite à ignorer l'un et l'autre *? D'ailleurs Dieu n'est pas sujet à l'envie ^. On ne peut expliquer une pareille fable qu'en n*y voyant (ce que pense Julien) qu'une allégorie qui couvre un sens secret. D'un autre côté , si l'envie répugne à la nature de Dieu, la prédilection exclusive pour une seule race ne convient pas davantage à sa providence universelle. Comment supposer que Dieu, qui a tout créé dans l'univers, délaisse tous les peuples pour ne s'occuper que d'un seul ^? Les Grecs ont des idées plus saines sur le gouvernement de la Providence : ils reconnaissent que le Dieu suprême , le Dieu créateur est le roi et le père commun de tous les hommes ; qu'il a distribué toutes les nations de l'univers à des Dieux qui les dirigent chacune selon sa nature , de la manière la plus convenable *. Cette pluralité de Dieux inférieurs n'explique pas seulement l'universalité de la Providence, mais encore la diversité des races. Les juifs, avec leur dogme d'un

Ibid., m, 89. Te y«p âv igXixtwttpov yhotvû, rou jrh ^uva^/vou JtoyivcDTxetv xocXov xae içovnpév ;

- Ibid., III, 94. KoLt ivpofTtvi rh Çr/Xorutc^^ac fii, r^ç^Çiç /lera- XaÇoTi/, àOavaToç ïx BvinroZ yivvirat^ yOovcpou xat jSawdtvw Xtov kçiif.

Ibid. , tll, 99. Et yàp icavTWv ryf*wv içt Btoç y xat tccxvtwv ^-

* Ibtd., IV, <i5. OJ yàp iSpmpof. fM\ t^v di^^fivpyw «ttA^twv fàv cTvat xotvôv Trarcpa xai PaaiXca, vt^tfAyicBat Sk rà XocTcà t5v cOvwv UTT 'auToO iQvdpxatç xat nohoùxot; âtoïç, cSv fx«ç-oç èTrerpoTrcuct riv l«UToO X^îÇev olx«c«ç ayrw. ÉmtSïi yàp ev ^v rw irotrpt iravra rc'Xfea, xat h irovra, Iv Sk rotç fitpiçoTç, âXXij irotp' aXXw xparÙ ^ùvafxtç.

Dieu unique, en sont réduits, pour rendre compte de cette diversité, à inventer la fable de la tour de Babel et de la confusion des langues *. Rien n'est moins philosophique qu'une pareille explication ; c'est la nature même du génie préposé au gouvernement de chaque peuple qui est le principe de la différence du caractère, de l'esprit, des mœurs, des croyances, des lois. Répondre, comme le font les livres des juifs, que cela arrive par la volonté de Dieu, c'est ne rien apprendre. II ne suffit pas d'écrire dans un livre : Dieu a dit, et les choses ont été faites ; car il faut voir si ce qu'on dit avoir été fait par la volonté divine n'est pas contraire à l'essence même des choses 2. Dieu ne viole jamais l'ordre de la nature , lequel n'est que l'expression de sa volonté. Si Dieu avait voulu que les langues , les mœurs , les lois des nations, d'abord identiques, devinssent subitement diverses, comme cela est contraire à l'essence des choses , il n'aurait pu le faire par sa seule volonté. La nature des êtres résiste invinciblement à une brusque métamorphose. Il est donc beaucoup plus raisonnable de chercher l'origine de la diversité des races dans l'essence même des choses, c'est-à-dire dans l'influence des Dieux inférieurs jointe à celle du climat , de l'air, du ciel ^. Enfin le Dieu des juifs a toutes les faiblesses de l'humanité : il est jaloux et impuissant tout à la fois; il dit à son peuple : tu n'adoreras point les Dieux des autres nations, et il souffre que l'univers créé tout en-

^ Ibid., IV, 134,

^ Ibid., IV, 143. Koà yàp oil^ àicôy^pin Xcyfiv, cTircv o 5c6ç, xaè cycvtTo. OfAcXoyttv Sk "j^ph ro7ç tntrayfjLaat toO ^cow twv ytvo/icvwv ràç ^attÇ',, n«ç yàp av ri yuatç tw irpo^ay/uiaTt fAoc^otrà tou B'eoO;

3 Ibid., IV. 143.

lier par lui adore d'autres Dieux *. Il s'indigne , il se venge, il punit les enfants des fautes de leurs pères 2. Quel est le législateur de Tantiquité qui n'est pas supérieur à un tel Dieu en justice , en sagesse, en modération *?

Voilà pour l'ancienne loi ; quand Julien s'attaque à la nouvelle, il est évident que sa polémique devient plus faible et plus pauvre. Le Christianisme se rapprochait davantage de la théologie de Platon et des Néoplatoniciens. Tout en maintenant l'unité de Dieu , il professait la Trinité , c'est-à dire la pluralité des personnes divines dans l'unité; il parlait explicitement des anges, des âmes, des démons, les considérant, il est vrai, autrement que les Alexandrins. La critique avait peu de prise sur une doctrine aussi riche et aussi complète. Restait la question du surnaturel : la philosophie eût bien pu attaquer le mystère de l'incarnation ; mais cette critique retombait sur le Polythéisme, qui avait reconnu un si grand nombre d'incarnations. Aussi est -il à remarquer que les adversaires païens du Christianisme, Celse, Porphyre, Julien, n'ont jamais touché ce point délicat. Julien se trouve réduit à relever les contradictions de l'ancienne et de la nouvelle loi ; sur ce terrain , il triomphe facilement. Ainsi , tandis que Moïse n'admet qu'un seul Dieu , les Galiléens parlent du Verbe et du Saint-Esprit ^. Ils diront

« Ibid., vni, 261.

2 Ibid,v, 155.

3 Ibid., V. 161.

* Ibid., V, 169. Açcôv ys tr\ naf,a^h7v aurcv, rîj AuxoujOyov npcfiÔT-iirtt xcx'î t/; SoXcovoç âveÇtxaxtot r, tç Pwf*//wv npoç Toùç Y,^ticn' xoTOfÇ inittxnrx xott ;(Cr/fOTi9T«.

peut-être qu'ils n'en reconnaissent pas nnoins comme Moïse un Dieu unique ; mais comment accorderont-ils cette prétention avec les paroles de Jean l'évangéliste : au commencement était le Verbe , et le Verbe était en Dieu et il était Dieu ^? Il s'agit donc ici d'un second Dieu. D'ailleurs les Galiléens ne donnent -ils pas à Marie le nom de mère de Dieu -? On cite les paroles d'Isaïe; est-ce qu'Isaïe a écrit que celui qui naîtrait d'une vierge serait le fils unique engendré de Dieu , et lepreraier-né de toutes les créatures? Il est vrai que les Galiléens prétendent ne reconnaître ni un second , ni un troisième Dieu dans le Fils et dans le Saint-Esprit; mais quand on leur accorderait ce point, il n'en serait pas moins vrai qu'aucun des prophètes n'a rien dit de semblable à ces paroles de Jean ; Toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui^. Bien plus, les Galiléens n'ont pas seulement abandonné la tradition de Moïse , ils ne sont pas même restés fidèles à la doctrine des premiers Apôtres. Ni Paul , ni Matthieu, ni Luc, ni Marc, n'ont osé dire que Jésus fût Dieu. Jean est le premier qui ait professé la divinité du Christ dans le chapitre où il dit que le Verbe est Dieu , et que Jésus-Christ est le Verbe fait chaire

Voilà pour le dogme ; quant aux pratiques, pourquoi les Galiléens ont- ils abandonné la circoncision, les

« Ibid., VIII, 26^

2 Ibid., VIII, 276.

3 Ibid , IX, 290.

4 Ibid., X, 327. Tbv yiuv IriOrouv ovrc IlaûXoc CTÔX^KjTfV eîiriTv 5£èv, ouTC MarOaTo;, ourt AouxSç , oure Mapxoç* ôtXX* h Xcn^b; Iwawr/Ç... npwToç èrôXiunfîir; ttmh»

îr. 12

sacrifices , la Pâque , pour des usages étrangers aux juifs et à toute l'antiquité * ? Pourquoi ce respect superstitieux des tombeaux et ce culte des morts? Saint Paul se tient satisfait de la circoncision du ccmr. Mais il est en contradiction avec le Christ, qui a maintenu toutes les prescriptions de la loi ^. En vain les Gàliléens répondront-ils que la nouvelle loi a détruit Taiicienne. Jésus a dit : Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir. D'ailleurs, Moïse n'avait-il pas annoncé cette loi comme immuable et comme perpétuelle? f^ous n'ajouterez rien aux commandements que je vous donne, et vom n'en ôterez rien.

Cette courte analyse des fragments qui nous restent de la polémique de Julien contre les chrétiens , montre l'esprit de sa critique. Il se garde bien d'opposer le vrai Polythéisme au vrai Christianisme. Le titre même de son livre révèle toute l'habileté de sa méthode. C'est une défense de Y Hellénisme qu'il entreprend plutôt que du Polythéisme. Dans l'Hellénisme, il s'attache surtout aux doctrines philosophiques et ne prend jamais les mythes dans leur sens populaire. Quant au Christianisme, il aime mieux, et pour cause, le considérer dans son origine, dans sa tradition judaïque que dans les doctrines et les institutions qui lui sont propres. C'est du reste la tactique de tous les grands apologistes du Paganisme, de Celse, de Porphyre, aussi bien que de Julien. Les apologistes chrétiens usent d'une méthode analogue à l'égard de l'Hellénisme ; ils laissent la philosophie grecque dans l'ombre et relèvent surtout les

t Ibid., IX, 305, 314.

2 Ibid., IX, 309.

BESTAtRATION DU POLYTHÉISME. 479

absurdités et les misères de la mythologie païenne. Quant à la tradition judaïque, ils la transforment en l'interprétant. Telle est Texégèse d'Origène. Ainsi la philosophie et le Christianisme évitent de se combattre directement; ils semblent comprendre qu'un même esprit les anime et que le fond de leurs pensées est commun. Dans la polémique violente et acharnée qtfils engagent l'Un contre l'autre, ce sont les vieilles traditions , ce sont les origines plutôt que les doctrines qui se heurtent et se contredisent.

Après la mort de Julien, la révolution religieuse qui devait assurer l'empire du monde au Christianisme reprit son cours. Le Polythéisme définitivement vaincu vit abattre ses temples, disperser ses écoles, persécuter ses derniers représentants. On connaît la tragique destinée d'Hypathie. Eunape nous a raconté la triste fin de Maxime et de quelques autres philosophes compromis dans la restauration tentée par Julien ; il nous a retracé en quelques pages pleines de regrets et d'amertume l'une de ces grandes scènes populaires qui marquèrent le triomphe du Christianisme, la destruction du temple de Sérapis K La philosophie partagea le sort du Polythéisme : elle disparut de la scène politique et se retira dans les écoles, où elle put reprendre pour quelque temps encore, dans le silence et la solitude, le cours de ses spéculations.

Après avoir expliqué un peu longuement peut-être cette tentative de restauration, il nous reste à l'apprécier en quelques mots. L'histoire nous a rendu la tâche facile. Une religion appelée à de si hautes destinées ne

• Voyez Eunape , He (VÉdcsius.

pouvait rencontrer d'obstacle sérieux. Si le Poljthéisnîe a été vaincu, c'est qu'il devait l'être. Ni les circonstances, ni les honimes ne lui ont fait défaut. Quand la lutte éclata, il avait pour lui le nombre, la science d'une grande école et le génie d'un héros, et avec tout cela il s'est brisé contre l'invincible nécessité. Jamais défaite plus éclatante ne manifesta le jugement de Dieu. Pour nous , à qui dix-huit siècles de domination universelle ont révélé l'incomparable vertu du Christianisme, cette restauration des vieilles croyances nous semble , à une telle distance, le rêve fantastique de quelques esprits égarés. Nous ne concevons pas qu'un grand homttie y ait consumé son génie; nous concevons encore moins qu'une grande école s'y soit associée avec tant d'ardeur et d'espoir. Tel est l'effet que produisent toujours les restaurations sur une postérité un peu reculée. De loin, rien ne semble plus absurde ni plus impraticable. Et pourtant rien n'avait paru plus simple et plus facile à l'esprit conservateur qui les a conçues et exécutées. L'humanité s'arrache avec peine au passé; elle résiste longtemps à l'esprit qui la travaille et la pousse dans des voies nouvelles, La révolution la plus nécessaire et la plus légitime est encore une violence faite à ses habitudes et à ses préjugés. Il lui faut un grand effort pour se dégager de la tradition et se confier à l'inconnu. Il y a toujours un moment où elle flotte indécise entre le passé et l'avenir et où le parti du passé profite de ses regrets , de ses irrésolutions , de ses incertitudes pour tsnter une restauration. Il est si doux à une société de rentrer dans le repos ! Une révolution détruit, une restauration conserve. La sagesse du présent est toujours pour la seconde entreprise ; ce n'est que plus tard que

RESTAIKATION DU POLYTHEISME. 181

l'humanité en reconnaît la vanité , à mesure que le temps manifeste l'impuissance des vieilles institutions et la vertu des nouvelles. Alors la sagesse des restaurations lui semble folie , et la folie des révolutions lui paraît la vraie sagesse. C'est ainsi que l'entreprise de Julien et des Alexandrins a dû être fort diversement jugée par les contemporains et la postérité. Nous avons peine à la prendre au sérieux , même en nous représentant l'état du monde à cette époque. Et cependant cette chimère séduisit les politiques et les philosophes du temps. La politique y crut trouver le repos et le salut de l'empire, troublé à l'intérieur par la querellé des Ariens et des orthodoxes , et menacé à Textérieur par l'invasion des barbares. Quant à la philosophie , elle avait toujours protesté contre les superstitions du Polythéisme , mais elle n'avait jamais prétendu le remplacer dans la croyance des peuples. Elle avait fondé de nom breuseset puissantes écoles ; elle était devenue la source unique ou l'élite de la société païenne puisait sa foi et ses vertus , à tel point qu'on pouvait la regarder comme la religion des grandes âmes de l'antiquité ! Mais elle se sentait profondément incapable de devenir la religion du peuple. Pour cela il lui eût fallu changer à la fois le fond et la fonne de ses doctrines. Son idéalisme abstrait était d'une essence trop subtile pour être saisi par des intelligences grossières ; son mysticisme exalté ne pouvait jamais devenir une règle populaire. Bien peu d'esprits étaient en mesure d'embrasser celte science si vaste et de comprendre cet éclectisme si ingénieux. Tout ce que la philosophie alexandrine pouvait faire , c'était de reprendre les croyances populaires pour les expliquer, les purifier, les élever, et de les proposer ainsi

transformées à la foi du monde. Fille de l'esprit nouveau, comme le Christianisme, de cet esprit universel qui depuis quatre siècles agitait et entraînait la société dans un spiritualisme austère , la philosophie crut pouvoir conjurer la révolution religieuse qui se développait, par une restauration du Polythéisme. Elle put le croire d'autant mieux que celte restauration, telle que la poursuivaient les Alexandrins, était ellemême une révolution. La philosophie comprenait comme le Christianisme que le règne des Dieux de la nature était passé ; comme lui , elle avait deviné les nouvelles tendances religieuses du monde et n'entendait pas enseigner autre chose, sous forme mythologique , que la foi à l'invisible et le culte de l'esprit. Seulement la prétention des Alexandrins était de rattacher l'esprit nouveau à la tradition , et de l'enfermer dans les mythes du Polythéisme. De cette manière, on ouvrait à la société des voies nouvelles sans rompre avec le passé, on conservait la tradition en la régénérant, on rendait la révolution religieuse inutile en satisfaisant aux besoins nouveaux. On purifiait le culte, on idéalisait les mythes, on ramoiait cette diversité confuse de légendes populaires ou de fictions poétiques à un système harmonieux et bien coordonné dans ses parties. Dans l'interprétation toute philosophique des Alexandrins, le Polythéisme puisait un esprit , un sentiment , un ordre, une unité qu'il n'avait jamais eus. Il devenait le symbole de l'avenir, tout en rappelant le passé. Le monde n'avait point à brûler ce qu'il avait adoré. Il gardait ses temples et toutes, les merveilles des arts qui représentaient ses anciennes croyances ; il gardait ses Dieux transfigurés par la lu^

mière de la vérité nouvelle ; la langue de la littérature et de la poésie restait toujours la langue de la théologie. Gomment une pareille entreprise n'aurait-elle pas séduit les meilleurs esprits?

Et pourtant grande était Terreur de la philosc^hie. Fort indifférente elle-même aux formes , elle renouvelait la pensée et Tesprit même du Polythéisma Toute forme lut était bonne pour exprimer les vérités métaphysiques et morales qui faisaient le fond de sa propre doctrine. La riante mythologie des Grecs lui convenait comme les sombres mystères de l'Orient. La chaste et sévère imagination des Alexandrins avait purifié les symboles les plus voluptueux. La nudité des formes était pour elle Temblème de la pureté des es* Silices. Mais Timagination populaire n'entendait rien & ces subtiles transformations ; elle s'obstinait à conserver leur sens antique aux symboles et aux fêtes du Poly* théisme. A s^ yeux, Bacchus, Vénus, Cybèle, et beaucoup d*autre$ divinités , étaient toujours les di^ verses personnifications de la nature , considérée dans sa pniss^uice , dans sa beauté , dans sa fécondité» Elle ne pcNivait voir dans Bacchus le type de Tintelligence , ni dans Vénus le type de Tâme. Les symboles du Pa^ ganisme répugnaient d'ailleurs aux interprétations de la pfaiioso{^ie, La philosophie, tout entière h saa œuvre de restauration , ne comprit point que toute pensée a son symbole naturel et nécessaire, et qu'un symbole n'est psu», comme une simple matière entre les mains de Tartiste, propre à tout exprimer. Les symboles qui avaient servi à représenter le culte de la nature pouvaient-ils représenter le culte de Tesprit ? Les nnages de Bacchuâ et de Vénus devaient-^Ues

trouver place dans les sanctuaires de Tidéalisme ? Que pouvait-il y avoir de commun entre les bruyantes démonstrations de la chair et les extases de Tâme recueillie et solitaire ? C'est ce qui ftt qu'aucun des partis ne comprit la restauration tentée par la philosophie. La vieille société religieuse n'y reconnaissait point ses Dieux 9 et la nouvelle y retrouvait les détestables idoles de la superstition païenne. L'esprit nouveau voulait dé nouveaux symboles. La mythologie ne pouvait indifféremment exprimer des doctrines opposées, le culte de Vespriù aussi bien que le culte de la natmre.

D'ailleurs, rien n'était moins simple que ce vieux symbolisme , composé d'une infinité de mythes dont le sens n'avait jamais été nettement défini. Les Alexandrins avaient essayé d'y introduire un peu d'ordre et de clarté ; mais leur esprit si savant , si ingénieux , si subtil , avait peine à se retrouver dans les mille détours de ce labyrinthe. Comment la foule des esprits vulgaires ne s'y serait-elle pas perdue? La philosophie avait beau faire; elle ne pouvait comprendre toutes les traditions dans son système mythologique , si complet qu'il fût. Elle en éliminait les contes populaires et beaucoup de fictions poétiques ; elle y faisait surtout entrer tout ce qui avait paru tenir directement ou indirectement à la théologie des mystères. Et pourtant combien toute cette symbolique semble encore compliquée et ténébreuse ! combien peu elle est accessible à. l'intelligence des peuples ! Que devenait l'esprit nouveau , étouffé sous cet amas de traditions? Enfin toute cette science mythologique était le fruit des interprétations individuelles. Chaque philosophe entendait les mythes à sa manière et sui-

RESTAURATION DU R)LYTHÊlSiME. 486

vant la direction particulière de sa pensée. Les esprits spéculatifs trouvaient un sens métaphysique aux symboles ; les moralistes leur attribuaient un sens moral ; les physiciens les invoquaient à l'appui de leurs hypothèses cosmogoniques. Le Polythéisme renouvelé était livré à toutes les fantaisies de l'interprétation philoso** phique , de même que l'ancienne croyance avait été abandonnée à tous les caprices de l'imagination poétique ou populaire. C'était toujours une religion sans code et sans Église; les livres des philosophes ne pouvaient être considérés comme des monuments religieux authentiques ; leurs écoles n'avaient point aux yeux du peuple l'autorité des conciles. On voit que les docteurs de cette religion nouvelle n'étaient pas d'accord sur tous les points ; Julien, malgré son respect pour JambHque , avoue les dissidences qui le séparent du premier restaurateur de l'Hellénisme.

Ainsi, d'une part, la philosophie, à cause de son caractère abstrait, ne pouvait devenir une croyance populaire ; de l'autre, le Polythéisme, même régénéré, ne pouvait le redevenir, ses vieux symboles répugnant à exprimer l'esprit nouveau. Le Christianisme convenait seul à cette grande mission. Nouveau par la doctrine et par le symbole , il répondait à toutes les facultés de la nature humaine. Sa théologie était tout à la fois à la hauteur des plus grands esprits et à la portée des plus simples. Tout ce que l'idéalisme platonicien avait conçu de plus élevé et de plus profond sur Dieu et sur ses diverses hypostases , se retrouvait dans le dogme de la Trinité, mais sous une forme populaire et vivante en quelque sorte. Les principes abstraits de la philosophie y étaient devenus des per-

sonnes, personnes divines, il est vrai,.mais accessibles, malgré leur perfection, à la nature humaine dentelles étaient Tidéal. Dans le monde divin des Alexandrins, rien ne rappelait les formes de l'humanité. Leur Dieu suprême est un at>ime oU toute faculté humaine va se perdre, l'amour aussi bien que la pensée ; leur Intelli*gence divine n'a pas la conscience de ses intuitions ; leur Ame universelle n'a pas le sentiment de ses actes» Dans le monde divin de la théologie chrétienne , on retrouve encore la pensée, l'amour, la liberté, la justice , tels que les révèle à l'homme la conscience de sa propre nature. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, sont des puissances qu'il peut comprendre , aimer et prier, puisqu'il leur reconnaît le caractère de la personnalité. Ce sont des natures qui pensent, qui veulent» qui aiment, qui sentent, de même que Thumanité. Entre la nature divine et la nature humaine , il n'y a que la différence du parfait et de l'imparfait. Le ciel chr^ien se réfléchit dans la conscience comme dans un miroir fidèle ; la Trinité a son imagerdans la nature humaine ; la théologie n'est qu'une psychologie transcendante. Dans ses plus hautes conceptions, dans ses plus sublimes extases , le Christianisme ne franchit jamais les limites de l'humanité. C'est du fond même de la nature humaine qu'il atteint l^ nature divine. La théologie alexandrine a aussi la prétention d'atteindre Dieu à travers l'humanité ; mais , quand elle se croit en posses^on de son objet, elle oublie son point de départ. La théologie chrétienne s'en souvient toujours»

Yoilà une doctrine autrement claire et accessible que l'idéalisme néoplatonicien. Ce n'est pas tout. Le Christianisme ne se contente point d'aasimikr

RESTAURATION DU POLYTHEISME. 4 87

rhomme à Dieu; il confond les deux natures dans la mystère ineffable de rincarnation. La nature divine ne se reflète pas seulement dans Tâme de l'homme ; elle se fait chair. Les hommes l'ont vue vivre, souffrir, mourir, ressusciter sous forme humaine, sous la sublime figure de Jésus de Nazareth. Le natura<iisme mythologique ne voyait rien au-delà du monde sensible ; l'idéalisme platonicien s'élevait si haut, qu'il perdait de vue le monde sensible et l'humanité. Le Christianisme rapproche et rattache les deux mondes l'un à l'autre ; il les rattache par un lien visible et vivant, par l'humanité. Ce qui est propre à cette grande religion , ce n'est pas l'idée de l'incarnation en général. Toute religion affecte une origine divine ei fait descendre Dieu dans le monde plus ou moins directement. Mais les incarnations du Polythéisme ne faisaient que confondre les puissances idéales de la nature avec la réalité naturelle. Les incarnations des religions orientales réunissaient les deux mondes, mais par un lien indirect et inférieur; c'est toujours une puissance divine d'un ordre subalterne , un ange ou un génie, qui sert d'organe à cette communication. Dans le Christianisme , c'est le Verbe de Dieu luimême qui vient révéler au monde les puissances et les perfections ineffables du Père de la création. Le Christ n'est pas une puissance quelconque de la hiérarchie divine , comme le voulaient les Gnostiques ; c'est le Eilsiinique de Dieu, le Verbe divin lui-même incarné ; c'est l'image vivante et viable de ce monde intelligible que la philosophie plaçait si haut et si loin des regards vulgaires. Dans sa personne, dans sa parole, daQ3 sa vie , dans sa mort, l'humanité a le spectacle

de toutes les beautés et de toutes les vertus du ciel. Ainsi toute la science des choses divines se résume dans la foi au Verbe fait chair, comme Ta dit saint Paul, Qu'a besoin désormais l'humanité d'aller chercher Dieu dans les systèmes religieux ou philosophiques de Tantiquité? Le Polythéisme ne contient que le côté extérieur en quelque sorte de la nature divine , qu'il dissémine dans une multitude de symboles ; la philosophie la convertit en abstractions ; les religions de l'Orient la relèguent dans une région inaccessible, à une distance infinie du monde , qui rie la reçoit qu'à travers une immense série d'émanations. C'est dans le Christ, c'est dans la nature humaine dont il est le type, que le Christianisme cherche Dieu. Dans sa pensée, l'humanité n'est point une forme accidentelle du Verbe. Avant de descendre sur terre et de s'incarner dans un homme , le Verbe avait déjà revêtu dans le ciel la forme de l'humanité. C'était, ainsi que le dit la tradition judaïque , VH*ymme idéal. L'humanité devient, dans la théologie chrétienne, le vrai sanctuaire de l'esprit, et la pure image du Verbe divin. La nature, avec ses splendeurs et ses puissances, ne nous révèle qu'une ombre légère du divin ; c'est dans l'esprit pur, c'est dans la conscience ^ ce miroir de l'esprit , que Dieu peut être aperçu directement. Où trouver un symbole plus simple et plus profond, plus subHme et plus populaire tout à la fois, que ce mystère du Verbe divin s'incarnant dans l'humanité pour la racheter par ses vertus et ses souffrances, pour la guider par ses enseignements? Où trouver une doctrine qui réunisse également toutes les conditions d'une religion universelle? La nature humaine tout

entière , à tous ses degrés , pour tous ses instincts , y trouve pleine satisfaction. L*imagination est frappée par les terribles tableaux de la puissance de Jéhovah ; Pintelligence contemple , à la lumière du dogme de la Trinité , le divin dans toute son étendue et dans ses profondeurs; Famour embrasse de ses mystiques étreintes ce Christ adorable , dont les Évangiles retracent la vie et la mort. Il n'est pas jusqu'aux passions vulgaires de Tâme humaine auxquelles le Christianisme ne sache parler; loi d'amour pour les âmes tendres et généreuses, il est une loi de terreur pour les âmes serviles, par la perspective des supplices éternels. Voilà pour la doctrine. Puissant par le dogme, le Christianisme l'est plus encore par ses livres saints et son Église. Il possède un code reli* gieux , l'ancien et le nouveau Testament : il trouve dans ses conciles une autorité souveraine qui fixe le dogme et réprime l'hérésie. Nulle puissance ne devait prévaloir contre une telle religion. La philosophie et la politique eurent beau unir leurs. efforts, et lui opposer le Polythéisme ranimé par un esprit nouveau, le Christianisme n'eut qu'à souffler sur cet échafaudage de restauration tout artificielle pou r le détruire et en jeter au vent les débris. Tel est le sort de toutes les restaurations. L'esprit nouveuu veut toujours une forme nouvelle ; s'il accepte le passé, c'est comme tradition , jamais comme symbole de la pensée de l'avenir.

D'ailleurs au triomphe du Christianisme était attaché le salut du monde. Cette vieille société que la philosophie avait entrepris de régénérer était condamnée à périr. Nulle puissance, pas même le Christianisme,

ne pouvait la sauver. Les Barbares approchaient ; une société nouvelle allait s'établir sur les ruines de Tempire. Que serait devenue cette société sous le Polythéisme restauré des Alexandrins? Où était la lumière qui devait éclairer ses aveugles instincts ? Où était la règle qui pouvait diriger sa sauvage énergie? Dans cette vieille religion transformée par les subtiles et savantes explications du Néoplatonisme, la grossière sen* sualité des races barbares n^eût compris , n'eût goûté que le culte de la chair : elle n'eût embrassé que les superstitions du Polythéisme. Et alors comment ces natures vierges, mais ardentes, eussent-elles résisté à l'influence énervante et corruptrice de la civilisation grecque et romaine? Quel spectacle pour leur jeune imagination que ces fêtes voluptueuses de Vénus et de Bacchus ! Quelle source de foi que cette mythdogie à laquelle la vieille société ne croyait plus sérieusement! Avec le Polythéisme, les invasions des Barbares eussent passé en vain sur le vieux monde ; il n'en fût jamais sorti une société nouvelle. Pour que cette société vînt à naître , deux choses étaient nécessaires : une autre race d'hommes et une nouvelle religion. Il fallait que cette religion fût le culte simple , sévère de l'esprit; car l'esprit seul pouvait toucher et pénétrer l'âme des générations barbares. Les cultes de la nature qui avaient régné jusque là ne s'adressaient qu'aux yeux et à l'imagination des peuples. Il fallait que cette doctrine de l'esprit pur répondît à tous les nobles instincts de la nature humaine ; quelle s'adressât à la fois à Tintelligence, à l'amour, à la sensibilité : tel était le Christianisme. En même temps qu'il enseignait à l'âme la foi au Verbe immatériel, în-

visible, il montrait à rimagination le type vivant et visible de ce Verbe divin. Jamais la métaphysique n'avait conçu de plus profonde pensée ; jamais la poésie n'avait imaginé de symbole aussi sublime et aussi tou« chant. Quel enseignement eût valu pour l'éducation des races nouvelles l'histoire de la vie du Christ et le récit de sa passion! Quel ardent amour, quelle immense pitié de tels tableaux ne devaient-ils pas exciter dans des âmes naïve» et pasôonnées I Quel barbare, à la lecture des Évangiles, ne se serait écrié comme Clovis : «Que n'étais-je là avec mes Francs! »

192 ANALYSE. LIVRE IIL

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