‹ Histoire critique de l'économie politiqueChapitre 11 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Exposé analytique de quelques données économistes.

Préliminaires, Lois naturelles.

La différence capitale entre les économistes et les socialistes , consiste en ceci:

Les économistes glorifient l’état actuel et le déclarent naturel, à l’exclusion de toutes les formes sociales passées et futures. Pour eux, dit excellemment Marx, il y { a eu de V histoire et des progrès , mais il ny en a plus. Ils proclament l’éternité de l’état de choses existant; dans l’antiquité, ils auraient glorifié l’esclavage; (leur père Aristote Ta fait.) Au moyen âge, ils auraient glorifié le servage. Il n’y a plus aujourd’hui que des salariés. ( En Europe du moins): Donc , le salariat est éternel.

Produire pour produire , répétent-ils, sans s’inquiéter de ce que deviennent les produits. On peut

bien le dire, les économistes orthodoxes, ou de l’école anglaise, sont à la science sociale ce que -les romantiques sont à l’art; ces derniers préconisent la théorie de l’art pour l’art , et n’acceptent d’autre juge que leur fantaisie. Les autres exaltent la théorie de la production pour la production , absurdité plus grande encore. On leur a dit: Les produits sont faits pour les hommes , et non les hommes pour les produits (1), ils n’ ont pas entendu. Les uns, comme Du Mesnil-Marigny, en France, Walras, en Suisse, devons, en Angleterre (2), Molinari, en Belgique, ont voulu faire de Bée. pol., une science mathématique et ont prétendu traiter les questions économiques à coups d’équations algébriques; c’ est tout simplement puéril. L’éc. pol. a pour éléments, non pas des nombres abstraits, mais des réalités changeantes, vivantes et progressives.

La plupart des économistes de Y école anglaise, et notamment Say, Cherbuliez, Coquelia, L. Faucher, Dunoyer, etc., ont doctoralement défini l’économie politique une science naturelle; encore une

(1) Joseph Droz.

(2 ) La définition de Jevons est à citer: « L’éc. pol. se réduit an sentiment commensnrable du plaisir (+) et dü la douleur ( — ) .* la durée en serait ra&scïssr, 1’ intensité l’ordonnùj la quantité Y'aire. »

erreur qui témoigne d’une singulière étroitesse de vues; il faut ne pas avoir compris une ligne d’histoire pour se figurer que les phénomènes sociaux ont pour cause des lois naturelles sociales, aussi immodifiables que les lois naturelles purement physiques. L’ homme ne peut pas empêcher les tremblements de terre, ni les éruptions des volcans, parceque ces terribles phénomènes résultent de forces contre lesquelles il ne peut rien, et qui ne sont pas d’origine humaine; mais il peut supprimer l’ignorance et la misère, parceque ces deux fléaux résultent d’un ensemble de conditions, ou de forces sociales, d’origine humaine modifiables et modifiées journellement, par des réformes, ou par des révolutions.

L/éc. pol. est une science sociale, comme l’a très bien démontré Laveleye. Or, qui dit science sociale, dit science progressive, mobile et modificatrice , science qui par beaucoup de côtés touche à 1 art.

Les socialistes, de l’étude des sciences naturelles et de 1’ histoire, induisent que:

1) L’humanité, qui s’est lentement et péniblement dégagée de 1’ animalité, est progressive ;

2) Que les divers états sociaux n’ont toujours été que le reflet du développement mental de Y ensemble des hommes;

3) Que 1’ état social actuel ne fait pas exception, (ce serait absurde);

4) Qu' â aucune époque de 1’ humanité le progrès mental n’ a éclairé une si grande surface, et avec tant d’intensité ;

5) Que r état social actuel n’ est pas au niveau de l'état mental des peuples qui le subissent;

6) Et que, par conséquent, de 1' observation des faits antérieurs et des lois de l’évolution humaine, on peut conclure â la possibilité, à l'inévitabilité même, d’une rénovation sociale, qui sera la réalisation de la rénovation mentale déjà faite ou qui s’accomplit sous nos yeux.

Il y a seulement 20 ans, les économistes ne variaient pas dans la condamnation de cette théorie progressive. Pour eux, tous les phénomènes économiques étaient 'permanents , ou même étaient des lois naturelles; et quiconque protestait que la société pouvait vivre autrement que sous le fouet de 1’ offre et de la demande, et sous les excitations de la concurrence ; que l'on pouvait travailler, sans que les oisifs vinssent s’emparer du plus clair des produits du travail; qu’il était possible de produire en associant les travailleurs, et non plus en les salariant ; ou même qu'on pouvait, par la philantropie, diminuer les douleurs sociales, celui-là était un impie, un ignorant, un utopiste — voire même ud malfaiteur.

Depuis, quelques économistes ont chancelé dans leur foi immobiliste:

La conception la plus grandiose et la plus sysléma- .tique de la géologie moderne est que la terre est sujette à des changements continuels, à des révolutions....

Les économistes ne doivent pas oublier que le monde économique aussi a ses oscillations, et que, de même que, par le déplacement des mers et des continents, se changent les flores et les faunes, de même, par les transformations politiques et «sociales, se changent les conditions de la vie économique. F. Lampçrtico, ( Eco nomia dei Popoli e dei Slali.)

Dire que Pec. pol. est soumise à une loi fixe, générale, c’est prétendre que l'humanité est composée de corps sans âmes; c’est renier tout sentiment, toute mobilité, tout progrès humain, (N. Villiaumé Cours. d’Ec. pol.

Les économistes ont inventé tout un monde d’abstractions, qu’ils combinent à leur fantaisie, et sur lesquels ils dissertent à perle de vue, sans s’apercevoir que les faits viennent, à chaque instant, démentir leurs conjectures. (Ch. Sarchi, Lettres sur Pec. pol.)

Ce c’est pas la science qui a fait la socié'é économique, mais ce sont au contraire les faits existants, qui ont créé la science à leur image. (Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses).

Au contraire des lois de la production, les lois de la distribution sont en grande partie d’institution humaine. Le mode dont la richesse est distribuée dépend des lois et des usages prévalant en diverses contrées. (J. S. Mi 11 , Principes d‘éc. pol.

En économie politique, je ne connais qu’une seule loi naturelle , c’est que, pour vivre, l'homme doit se nourrir .. .

Je cherche les autres, dont on parle toujours, et je ne les découvre pas... j’admettrai même qu’on invoque les lois naturelles pour les animaux qui vivent et se

nourrissent de h même façon, mais po’nt pour l’homme, cet être perfectible, dont les mœurs, les coutumes, les institutions, changent sans cesse. Les lois qui règlent la production, et surtout la répartition des richesses, sont très-différentes dans les différents pays et dans les diflcrents temps. Où donc ces lois sont-elles en vi¬

gueur? Est-ce, comme le croyaient Rousseau, Diderot, Bougainviile, dans ces îles du Pacifique , où les produits spontanés du sol permettent à l'homme de vivre sans travail, au sein de l’innocente communauté îles biens et des femmes? Est-ce dans l’antiquité, où régnait l’esclavage?... est-ce dans le moyen âge, où régnait la féodalité?.... De nos jours, est-ce en Russie, où- la propriété appartient au Tsar, à la noblesse et à des communes, qui partagent périodiquement le territoire collectif entre tous les habitants? Est-ce en Angleterre, où, grâce au droit d’aînesse, le sol est le monopole, d’un petit nombre de famil'es? ou en France, où les lois de la Révolution les répartissent entre 5 millions de propriétaires, au risque de l’émietter en parcelles?

La richesse industrielle était produite jadis, au foyer domestique, par l’artisan, aidé de quelques compagnons; aujourd’hui, elle l’est, dans de vaste^ ateliers, par une armée d’ouvriers, attachés aux mouvements inexorables de la machine à vapeur; lequel de ces deux modes de production est conforme à l'ordre naturel?

Primitivement , la terre était partout la propriété indivise de la tribu , et ce régime était si général qu'on pouvait certainement y voir une loi naturelle ; aujoard' hui , la propriété individuelle , qui jadis ne s'appliquait qu'aux meubless'applique aux immeubles Est-ce là une violation de l'ordre providentiel? Sons l'empire d'idées nouvelles de justice , et de certaines nécessités économiques , toutes les institutions sociales se sont modifiées et il est probable qu'elles se modifieront encore.

(Emile Lavclcye, R;vue des deux mondes 1875).

N’ y a-t-il pas â réfléchir sur un système qui nous force à aller chercher des consommateurs au bout du monde, quand nous avons dans notre patrie des travailleurs qui meurent de faim? (Ad. Blanqui ).

Dans ses remarquables conférences sur 1’ Économie Sociale , (1) César De Paepe, de Bruxelles, fait une nomenclature très complète des phénomènes économiques, qu’ il divise en fondamentaux et en dérivés (2). Les lecteurs me sauront gré de reproduire ce passage de son travail :

(1) Cet ouvrage étaLt déjà sous presse, je reçois les 15 premiers numéros de !’ Economie Sociale , e t je trouve daos les Conférences de De Paepe ce nouvel élément de démonstration.

(2) Cette appellation n’est pas irréprochable. Si les phénomènes fondamentaux sont permanents, leurs dérivés pourraient I’ être aussi, ce qui vu contre la pensée de l’auteur, lia division eo phénomènes permanents, et en phénomènes transitoires m’ aurait semblé bien plus juste et bien plus claire. Si, par exemple, nous disons: Le tort des économistes est de ne pas faire de distinction entre les ;hénomènes fondamentaux et les phénomènes dérivés, cela ne dit pas grand chose à 1’ esprit de ceux qui sont étrangers aux études économiques; si au contraire nous disons: Le tort des économistes est de ne pas faire de distinction entre les phénomènes permanents et les phénom èncs transitoires, on comprend de suite qu’ il s’agit de gens qui proclament 1’ immobibrlité sociale et sont par conséquent rétrogrades.

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