‹ Histoire critique de l'économie politiqueChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Jean-Baptiste Say.

La jeunesse de Say; son Traité d’économie politique.

Le Continent, plus interventioniste que l’Angleterre, n’aurait peut-être pas accepté facilement la donnée négative de Smith, si l’un des plus puissants publicistes de ce siècle ne s’en était fait le propagateur en France, et n’en était devenu, pour ainsi dire, le second créateur. (1)

(i ) La science moderne de l'économie politique, s'est, pour ainsi dire, incarnée, en Jean Baptiste Say: a écrit Ferrara, le plus émioent des ec. italiens contemporains.

Say résuma l’écon. pol. bourgeoise. Il lui ôta même cette compassion simulée, qu’elle affectait quelquefois de jeter sur le sort du peuple souffrant.

Il trouva dans le capitaliste et dans T Entrepreneur, toute la richesse, et il ne trouva rien dans le travailleur. (Aldisio Samuilo — Salla economia politica.)

Ce publiciste fut Jean Baptiste Say.

Il naquit à Lyon, d’une famille de Nîmes, qui sétait réfugiée en Suisse, lors de la Révocation de l’Edit de Nantes, et, depuis peu, était rentrée en France.

A l’âge de 22 ans, nous le trouvons à Paris, secrétaire d’une tontine, dont Clavière était le directeur. C’était en 1789. Le jeune Say quitta bientôt ce poste pour devenir employé dans les bureaux du Courrier de Provence , journal de Mirabeau. Après la cessation de ce journal, il se disposait à quitter Paris, quand Ginguené et Andrieux lui offrirent la direction de la Décade philosophique littéraire et politique , qu’il accepta.

Bien qu’il fut dans les rangs des modérés, le vent de la révolution avait passé sur lui. Il était franchement irréligieux et le resta toute sa vie. Après un voyage en Angleterre, où, sans doute, il avoit vu Jérémie Bentham, il s’avoua hautement utilitaire , ou philosophe radical. Et il était dans toute la ferveur de sa religion nouvelle, quand l’Institut (classe des sciences morales et politiques) proposa un prix pour l’ouvrage qui traiterait le mieux cette question: Quels sont les moyens et les institutions les plus efficaces, pour fonder la bonne harmonie d'un peuple ?

Say concourut; il était alors âgé de 32 ans; (c’était en 1799), et, détail qui surprendra les lecteurs

du sec et rigide économiste, il sacrifia à Y utopie sociale , qu'il devait attaquer plus tard avec tant d’acharnement.

Il soumit aux académiciens un petit Roman socialiste, intitulé Olbie. Olbie était un état modèle, comme l’Atlantide de Platon, comme la Cité du Soleil de Campanella, L'Utopie de Morus, l’Océana d’Harrington, le Code de la Nature de Morelly et comme plus tard l’Icarie de Cabet. A Olbie, toutefois, on n’ était pas communiste, et même les 01biens avaient des idées assez orthodoxes sur l’ec. pol., qu’ils appelaient la meilleure morale.

Mais ils se convainquirent que la meilleure manière d’épurer les mœurs est de multiplier les douceurs de la vie.

Leurs villes et leurs villages étaient riants, leurs habitations commodes, propres, et d’une élégante simplicité.

Vous voulez un peuple vertueux? donnez lui de l’aisance, et toujours de l’aisance; car il sera toujours inutile de vous essouffler à lui prêcher la morale, si vous ne savez pas rendre lu vertu utile , et le vice nuisible.

...Le bien-être est donc utile pour faire régner parmi le peuple la vertu et la bonne harmonie. Or, on ne peut obtenir le bien-être que par une bonne répartition des richesses ....

La misère, plus que la passion impérieuse, eu génératrice des actes de violence, de dissimulation, d’escroquerie, de prostitution etc.

C'est socialiste au premier chef, et l’académie se

garda bien de couronner un'ouvrage à ce point sub- 4 vers if.

J. B. Say était alors membre duTribunat; il ne tarda pas à être destitué par Bonaparte, qui, à diverses reprises, tenta vainement de se rattacher. (1)

Quelques années'plus tard, nous trouvons l 5 exmembre du Tribunat fîlateur de coton dans le Pas-de Calais, où par son intelligence il avait fondé, et faisait prospérer, une grande fabrique.

11 venait de publier (en 1803) son Traité d’ëconomie politique, oeuvre qui fait époque dans 1 histoire de la science économique.

Ce que Smith avait formulé, il le démontra; une I partie de ce que Smith avait négligé, par exemple la classification des produits immatériels, la théorie des débouchés, il le mit en lumière et le décrivit.

11 divisa les phénomènes économiques en trois grandes séries :

{ Formation des richesses

Phénomènes de la r Distribution des richesses ( Consommation des richesses.

Dans la partie historique de son livre, il salue

fl I Le souvenir de celte dignité républicaine n’empêcha pas J. IÎ. Say de dédier la seconde édition de son traité d’ico nomie politiqne à l’empereur de Russie, en 1814! et de servir successivement la Reslauralion cl la monarchie bour¬

geoise.

Smitb comme le père de h science économique ; mais il n’a pas assez de dédain pour les physiocrates , auxquels il a souvent emprunté, sans se donner la peine de les citer (1).

Il se contente de reconnaître que ces sectaires furent, y compris le médecin Quesnay , de bons ci toyens.

G’est toujours l’irréligieux qui trouve les prêtres inutiles ou malfaisants, et qui dit qu’on pourrait foit bien se passer de culte.

G’est toujours le républicain, teinté d’anarchisme, qui déclare que le Gouvernement le moins mauvais est celui qui ne fait rien; que l’état est malfaisant

fl) Quesnay avait entrevu la théorie des débouches lorsqu'il avait dit: Le débouché ne manque que lorsque les consommateurs sont trop pauvres pour pouvoir acheter. Pourquoi Say. qui u’ a guère fait que développer cette idée du chef de la secte, ne l’a-t-il pas cité ?

Lèlrosne avait dit:

Les productions s’ échangent contre les productions.

Mercier la Rivière:

Le prix d' une marchandise ne peut être page que par le prix d ’une autre marchandise.

Quesnay:

Toute vente est achat.

Say a écrit, sans citer les physiocrates, celle phrase qui lui a fait beaucoup d’honneur : Les produits s' échangent contre les produits. l'i’esl ce pas la même chose?

de sa nature, que tout gouvernement est nuisible et qu'on -pourrait fort bien s’en passer.

C'est toujours le libéral conséquent, qui condamne la conscription comme un attentat contre la liberté et la propriété, qui flétrit les dettes publiques, et ne veut qu’un seul impôt, modéré, direct et progressif.

Mais ce n’est plus le réformiste ; ce n’est pas non plus le démocrate. Il pousse même si loin le sentiment contraire qu’il s’étudie à ne donner que des noms méprisants aux travailleurs : les basses classes, les individus qui font les travaux grossiers. Le mot populaire , qu’il est forcé d’employer, agace sa fibre de bourgeois, et il se hâte de donner à ce mot coupable un sens restrictif. (1)

Il parlait autrefois d’assurer le bien être du peuple; maintenant, il répété qu’il faut laisser la société livrée à toutes les entreprises de la féodalité capitaliste:

L’économie politique — qu’on pourrait aussi définir la physiologie sociale — ne conseille pas, elle contemple; elle est faite pour être consultée et non pour donner des lois.

Elle étudie la nature des choses et non le Gouvernement des hommes....

(I ) Par un traité populaire, je n’entends pas un traité à Tusage de la populace, qui ne sait pas lire, et n’a que faire d’uu livre; j’entends un traité etc. (J. B. Say)

Qnand V économie politique professait la prétention de gouverner 1 état (1) on conçoit qu’elle pouvait porter ombrage à 1 autorité; mais ce danger n’est plus à craindre, maintenant qu'elle ne consiste plus qu'à décrire ta manière dont les choses se passent.

V économie politique n’ apprécie pas les choses de meme façon que la morale ....

La meilleure morale qu’on puisse offrir à la jeunesse est un traité d’éc. pol. (2).

Smith lui môme n’avait pas poussé si loin l’indifférentisme social; la reculade est complète. Say n’est pas plus avancé quant à l’aménagement du globe.

C est, dit-il, une loi de la civilisation de faire disparaître les forêts.

Le Gouvernement de la Restauration nomma J. B. Say professeur d’économie industrielle, aux Arts et Métiers; Louis-Philippe, lui confia la chaire, nouvellement crée, d’économie politique au Collège de France. C est alors, que le célèbre économiste publia son Cours théorique et 'pratique de Véconomie politique.

(1) Du temps de* pbysiocratcs.

(2) Qu’est-ce à dire? la morale et l’ec. pol. sont opposées, et l’ec. pol. est ta meilleure morale/ Mais c’est là la oégatiou pure et simple de la morale 1

Cours cT économie politique :

Idée générale de Say.

L’économie politique n’est autre chose que l’économie îles sociétés. Les sociétés politiques, que nous appelons patio,ns, sont des corps vivants comme les corps, humains. Hiles ne subsistent et ne vivent que grâce au jeu des parties dont elles se composent, comme le corps de T individu ne subsiste que par P action de ses organes ....

On a cru longtemps que la politique était un art; de'là sont venus ces rêves imaginaires, comme la République de Platon, P Utopie de Morus, POcéana d’ Harrington, chacun croyait pouvoir remplacer un ordre défectueux par un ordre meilleur, sans se mettre dans P esprit qa’ il y a une nature des choses, qui ne dépend pas de la volonté de P homme, et que nous ne saurions régler arbitrairement.

Autre chose est de bâtir un système de toutes pièces et de vouloir Pincorporer dans une collectivité existante — autre chose est d’étudier les lois eu vertu desquelles se perfectionnent les organismes sociaux, dans le sens de Puniversatisation du travail, de l'instruction et du bien-être, de Y égalisation en un mot, et de rechercher les moyens qui peuvent hâter ce perfectionnement, ou cette transformatioQ..

A ce point de vue, la politique est à la fois une science et un art.

Relativement à la population, Say est malthusien. Voici comment il s’exprime:

Chez l’homme, la difficulté de pourvoir à des besoins futurs fait entrer la prévoyance pour quelque chose dans l’accomplissement du vœu .de la nature, et celte prévoyance préserve seule I* humanité d’une partie des maux qu’ elle aurait à supporter, si le nombre des hommes devait être perpétuellement réduit par des destructions violentes.

Encore, malgré cette prévoyance, et la contrainte que la raison, les lois et les mœurs lui imposent, il est évident que la multiplication des hommes va toujours au delà. Il est affligeant , mais il est vrai de dire que , même chez les nations les plus prospères , une partie de la population peut tomber tous les ans de besoin. Ce ri’esi pas que tous ceux qui périssent de besoin meurent positivement du manque de nourriture, quoique ce malheur soit beaucoup plus fréquent qu'on ne le suppose; je veux dire seulement qu’ils n’ont pas à leur disposition tout ce qui est nécessaire pour vivre, et que c’est parce qu’ ils manquent de quelque chose qui leur serait nécessaire, qu’ils périssent (1).

C’est catégorique; ailleurs encore, l’ex-radical ne peut s’empêcher de dire:

Si les produits sont très-inégalement distribués, si un homme en a plus qu’il ne lui en faut pour exister dans sa situation, la population sera moins grande que si le surplus de cet homme en faisait vivre un autre.

(i) Voir le chapitre sur la population.

Mais en bon malthusien il ajoute:

La société ne doit de secours à aucun de ses membres; en se réunissant en société, chacun esl censé y apporter ses moyens d'existence.

Quel enfant terrible que ce J. B. Say!

Il déclare la richesse homicide; puis il ajoute qu’on ne doit môme pas être bienfaisant, parceque, en se réunissant en société, chacun esl censé y apporter ses moyens d’existence. Est censé , est fort bon. Mais si je suis né pauvre, et si, dans mou travail exténuant, j’ai contracté des infirmités, si j’ai ôté blessé, ou si simplement je suis victime des chômages qu’engeudre la rapacité de la féodalité capitaliste?....

Si... il y a des millions de si que je pourrais énumérer et qui sont des réalités poignantes.

Enfin, ne pourrais je pas dire comme le poète:

Le contrat social n’est pas de ma façon ,

Je ne l’ai pas signé dèi le sein de ma mère. (I)

En ce qui concerne la distribution des richesses, Say n’est pas moins conservateur que dans tout le reste; il répété la rengaine:

Rente de la terre , profits du capital , salaire de rouvrier; mais lorsqu’il parle de la consommation des richesses , qu’il définit improprement: la destruction de la valeur (2), V utilitaire se réveille.

(t ) A. de Musset.

(2) Les statues ont-elles donc été faites pour être dé*

Il flétrit les gaspillages, et déclare le prodigue plus coupable envers la société que l’avare. Il établit comme règle d’encourager d’abord la consommation qui satisfait des besoins réels, et, en second lieu seulement, le luxe de commodité. (1)

La définition du luxe est très-juste.

Quelques meubles d* argent, qui sont plus commodes et s’altèrent moins facilement que ceux d’étain ou de fer, ne seront pas des objets de luxe ; mais uu mets dans sa

truites ? (Macleod). Les choses sont produites pour être employées et non pour dire détruites, Eu fait, il y a des objets qui ne comportent pas de destruction, sauf par accident. Une statue, une médaille, une pierre précieuse peuvent être conservées pendant des siècles, sans la moindre trace de détérioration apparente. ( Séuior )

(I) On a beaucoup parlé de sa pyramide de la consommation ; la voici :

La base est large, elle représente la consommation min imum accessible à uu grand nombre ( 0,25 ); elle va se rétrécissant : à mesure que la consommation est plus abondante ot plus choisie, le nombre des consommateurs diminue (50,75) et il arrive un moment, où il n'y en a plus que pour un seul (100). Puis viennent les degrés de consommation, qui ne sont accessibles à personne ( 125 ).

primeur, un mets qui se paiera 60 f. } deux mois avant qu’il ne vaille 6 sous, sera un objet de luxe, parce qu’on ne le sert sur une table que par ostentation, et qu’il n'est pas uo plat moins cher qui ne fit autant de plaisir. (Extrait d’Olbie, ou essai sur les moyens de réformer les mœurs d’une nation, par J. B. Say, membre du Tribunal. (Paris, an VIII de la République),

La dépense inutile, s'écrie-t-il, est une destruction sèche de valeur, et par conséquent funeste. Le producteur même n’y gagne pas; car l’argent qu’on met là on l’emploierait ailleurs.... (1)

La trop grande inégalité de fortune est contraire à tous les genres de consommations bien entendues; elle développe au contraire les besoins factices, et les besoins réels sont de moins en moins satisfaits ...

.. . Partout, on voit l’exténuation de la misère à côté de la satiété de l’opulence; le travail forcé des uns compense l’oisiveté des autres. Des masures et des colonnades, les haillons de l’indigence mêlés aux enseignes du luxe; en un mot, les plus inutiles profusions, au milieu des besoins les plus urgents.

L’auteur d ’Olbie va-t-il se retrouver et prêcher lui aussi la réforme sociale? Non.

La plupart de ces maux, dit-il, sont dans la nature des choses et nous n’y pouvons rien.

(1) A méditer par ceux qui à Paris et à Versailles ont cru, en 1874 et en 1875, que quelques centaines de mille francs, jetés aux grands dignitaires et aux galonnés, pour qu’ils daignassent danser, eux et leurs femmes, en brûlant beaucoup de gaz, et en consommant beaucoup de friandises, que cela pouvait donner du travail à 200,OUI) ouvriers qui en manquent, et du pain aux milliers de familles affamées qui souffrent à Paris.

En résumé: liberté politique, économique et religieuse, diffusion de la science économique dans la classe bourgeoise, un peu d’instruction au peuple, voilà le programme de J. B. Say. Après lui, l’orthodoxie économiste va se resserrer encore et passer avec armes et bagages, sans plus se permettre aucune théorie personnelle, au conservatisme religieux, politique, juridique et économique.

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