‹ Histoire critique de la commune. Le comité central.--La commune.--La commune au point de vue socialiste.--La commune au point de vue politiqueChapitre 1 sur 6 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'Empire, entraînant la France avec lui, était tombé dans la honte à Sedan; son héritage fut immédiatement recueilli par la République. C'était le désordre et la ruine dans les finances; la démoralisation dans l'armée vaincue, et presque anéantie; la division dans le pays entre deux grands partis, le parti républicain et le parti monarchique; c'était encore l'invasion et la ruine des provinces de l'Est, voire même de celles du centre; partout le chaos, partout la désolation.

Les hommes du 4 septembre, pleins de confiance dans la forme républicaine, entreprirent la lourde tâche de réparer tous ces maux, et de reconstituer tout ce que l'Empire, avec une apparence d'ordre et d'administration, n'avait réussi qu'à corrompre et qu'à désorganiser. Les membres de l'aneienna

gauche parlementaire, restés à Paris, parvinrent à former une armée nouvelle, une artillerie nouvelle, un nouveau système de défense. Mais tous leurs efforts vinrent échouer devant l'inflexible persévérance des Prussiens, et leur méthode mathématique de faire la guerre; après quatre grands mois de siège, Paris capitula. En province le Gouvernement de la défense nationale avait envoyé celui d'entre ses membres qu'on se plaisait à nommer le « jeune tribun. » Gambetta,qui avait le tempérament plutôt que l'âme révolutionnaire, fit retentir la France entière de ses proclamations, ordonna des levées eu masse et changea les généraux, cherchant en vain des Hoche et des Kléber; mais un homme ne pouvait être à la fois Carnot et Cambon, Prieur et Robert Lindet, Saint-Just et Robespierre : il ne pouvait diriger la guerre et suivre les armées, créer les finances et organiser la justice, faire face à l'ennemi du dehors et à l'ennemi du dedans, pacifier et combattre, agir et surveiller; il ne pouvait contenir en lui tous ces génies de notre révolution; mais s'il ne put sauver l'intégrité de la France, il sut du moins lui conserver son honneur. L'invasion prussienne, un instant étonnée de cette résistance inconnue, sembla hésiter; mais bientôt elle reprit sa marche victorieuse, et le jour où Paris capitula, nos trois armées principales étaient rejetées l'une en Suisse, l'autre sur Lille, la dernière sur l'extrême Normandie. Sous peine d'être anéantie, la Franco devait céder; une assemblée nationale fut nommée, et M. Thiers choisi pour chef du pouvoir exécutif ;

quinze jours après étaient signés à Bordeaux les préliiTiinaires de paix qui nous enlevaient l'Alsace et une partie de la Lorraine, et qui, en outre, nous condamnaient à payer une indemnité de cinq milliards.

Nous n'avons pas à rechercher quelles sont les causes de cet immense désastre qui n'a peut-être pas d'exemple dans l'histoire. L'Empire, issu d'un coup d'État, avait, en apparence du moins, conduit la France au plus haut point de prospérité et de gloire qu'elle avait jamaisatteint. Nos armées avaient remporté de grands succès en Crimée et en Italie contre la Russie et l'Autriche; nous avions fait des expéditions lointaines et nous avions conquis la Cochinchine; l'Algérie semblait pacifiée. Nous nous étions même permis une guerre d'influence dans le nouveau continent, au Mexique; d'un autre côté, les institutions de crédit avaient pris un développement inouï ; la dette qui grossissait tous les ans était, disait-on, la meilleure preuve de la fortune publique. Afin de prouver la force et la supériorité de notre industrie, on avait affronté un traité do commerce avec l'Angleterre. On avait embelli à tel point les grandes villes qu'elles avaient une dette aussi grande que certains États. Enfin, pour couronnement de cette gloire et de cette prospérité, on avait convié toutes les nations et tous les princes du monde à un immense spectacle. La vieille Europe se donnant rendez-vous dans Paris, avait exhibé dans un palais monstrueux toutes ses richesses, toutes les merveilles de son art et de son industrie.

Eh bien! cette force militaire, cette prospérité

inouïe, cette gloire incomparable, tout cela venait de s'écrouler devant le souffle puissant de la Prusse. Certes, il n'est pas difficile d'en exposer les causes, à ceux-là qui pendant vingt ans n'ont cessé de combattre l'Empire, à ceux-là qui, pendant vingt ans, ont protesté contre le coup d'État, contre les guerres insensées, contre les budgets écrasants, contre la démoralisation de l'armée et du pays, contre les traités de commerce, contre les expéditions lointaines, contre le prétorianisme envahissant, contre le système économique et administratif, contre les choses, contre les hommes, contre les idées, contre l'Empire, en un mot !

Mais admettons que la rancune politique nous ait emporté trop loin; admettons que la haine que nous portons à cet homme, ait rejailli sur son règne entier et sur tous ses actes, cherchons d'autres causes à nos immenses désastres. Prenons-les dans ces divisions intestines, dans cet éparpillement des forces du pays en partis ennemis. Eh bienl là encore, nous sommes forcé de le reconnaître, nous trouvonsl'Empire et l'empereur!

Comme son oncle, le neveu avait su contenir tous les partis ; il avait même exploité à son profit les vieilles haines et les vieilles rancunes. Lorsqu'il n'était qu'un pauvre exilé, il avait adressé au peuple français de lointaines prières et de longues supplications ; affilié aux sociétés secrètes de l'Italie, il avait protesté de son attachement aux intérêts populaires; allant plus loin encore, il avait écrit, à l'adresse des classes ouvrières, un livre qui traitait

pompeusement de l'exiinciion du paupérisme. Aussi, lorsque la révolution de 1848 éclata, il vint en France, et fut acclamé comme l'héritier de cette U* gende napoléonnienne, que le parti libéral avait eu le tort de défendre et d'exalter depuis 1815; il fut acclamé aussi comme un des représentants de cette idée socialiste si vague qu'il avait eu l'habileté de définir : « Extinction du paupérisme. » Nous ne voudrions pas être accusé d'exciter de vieilles haines, et de rappeler, comme appartenant à l'histoire, des faits que quelques-uns contestent encore aujourd'hui; mais nous ne pouvons omettre combien d'agents bonapartistes furent comptés parmi les insurgés de juin, combien l'or bonapartiste fut répandu, et quelle part le parti du prince Louis eut à l'assassinat du général Bréa. Il est inutile de raconter l'histoire de la présidence, les tentatives de corruption, dont quelques-unes réussirent, faites auprès de certains représentants, les sociétés secrètes et les fameux « décembraiUards ; » tout cela appartient à l'histoire, et nous ne voulons que faire ressortir cette monstrueuse alliance monarchique qui réunit bonapartistes, légitimistes et orléanistes dans une même coalition avec un même but, celui de renverser la République. Tous ces partis furent joués, et le 10 décembre Bonaparte était acclamé par je ne sais plus combien de millions de suffrages.

Tant que dura l'Empire, les partis restèrent calmes; les orléanistes se ralliaient lentement; les légitimistes, adoptant une nouvelle tactique, se renfermaient dans l'abstention; des républicains, les

10 HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMiMUNE

uns faisaient à l'Empire une opposition toute parlementaire; les autres préparaient l'insurrection dans l'ombre et le silence. Ainsi, tout paraissait pacifié, et la France semblait avoir oublié ses vieilles divisions. De ce côté-là encore, le réveil devait être terrible : du jour où la République fat proclamée, les partis reparurent et s'apprêtèrent à jouer un rôle actif dans les destinées du pays.

Nous voudrions être forcé de reconnaître que les uns et les autres contribuèrent également à la défense, et qu'ils furent tous animés du même désir de repousser l'invasion ; malheureusement, les faits parlent trop haut pour que nous ne puissions en tenir compte; nous éviterons de mettre en jeu des personnalités; nous voudrons bien croire que les hommes de tel ou tel parti, en paralysant la défense ou en prêchant la paix, furent de bonne foi et pensèrent, en agissant ainsi, mieux servir leur pays qu'en le défendant.

Et d'abord, prenons le parti bonapartiste, et examinons la conduite de ces hommes rares qui, après Sedan, crurent à la possibilité d'une restauration napoléonienne; à leur égard, nous pouvons parler en toute franchisa, car s'ils n'ont pas craint de jeter la France dans cette guerre à jamais maudite, ils n'auraient pas hésité non plus à payer le triomphe de leur idée et le retour de leur maître par la honte et par le démembrement anticipé de leur patrie. N'est-ce pas eux qui, dans leur lâche complaisance pour leur maître, ont compromis notre dernière armée formée à Châlons, et l'ont menée à Sedan sur

HISTOIRE CRITIQUE bE LA COMMUNE 11

les ordres de celui qui n'avait pas le droit d'en donner? N'est-ce pas eux qui acclamaient la régente, et consentaient à traiter pourvu qu'on leur rendît le trône pour Napoléon et l'avenir pour sa dynastie? N'est-ce pas eux qui rendirent Metz après un siège dérisoire de trois mois, et alors que l'armée ne demandait qu'à combattre? N'est-ce pas eux qui allaient répétant dans les provinces que les républicains, pour renverser l'Empire, avaient compromis les succès de l'armée et trahi la France? N'est-ce pas eux et leurs fanatiques partisans qui tentaient une Jacql'Erie, alors que le Prussien était sous les murs de Paris? N'est-ce pas eux qui protestaient contre la défense nationale dans leurs journaux de Londres et de Bruxelles? Et les lettres de Napoléon au président de l'Assemblée, et les scènes de violence en Corse ? Et cette dernière insurrection du 18 mars, ne peut-on pas y voir leur main sacrilège, lorsque des membres du Comité central ont été arrêtes par leurs complices sous le prétexte que l'or qu'ils avaient dans leurs poches était de l'or bonapartiste. Mais, je m'arrête... l'avenir décidera si nos présomptions sont justes ou ne le sont pas. Après toutes ses lâchetés et toutes ses hontes, le parti bonapartiste ne peut plus rien que faire du mal et semer la division : la France ne rouvrira jamais ses portes à son bourreau.

Des légitimistes qui, nous l'avons vu, s'étaient cantonnés sous l'Empire dans le silence et dans la retraite, quelques-uns se jetèrent dans la lutte que la France républicaine soutenait contre l'Allemagne

prussifiée. Obéirent-ils au sentiment chevaleresque des anciens preux et changèrent-ils volontiers leur devise « Dieu et mon roy! » pour défendre la patrie menacée? Ou bien voulurent-ils assurer leur influence politique par leur empressement h se ranger sous les drapeaux de la défense nationale ? Nous croyons que ces deux sentiments ne furent pas étrangers à la grande prise d'armes du parti, lorsque furent formées les armées de province. Quoi qu'il en soit, nous voyons reparaître les noms de Cathelineau et de Charrette; ils rachètent par leur héroïsme les crimes de leurs pères qui avaient cherché à frapper la France par derrière, tandis que l'étranger l'attaquait en face. Les zouaves pontificaux, si nécessaires cependant à la défense du royaume de Pie IX, se souviennent enfin qu'ils sont Français avant d'appartenir au pape, et accourent servir d'avant-garde à Tarmée delà Loire; à leur nom se rattachent plusieurs beaux faits d'armes. A Paris, c'est un Breton qui dirige la défense, et les mobiles venus de son pays se distinguent par leur courage et par leur dévouement.

Aujourd'hui, nous n'avons pas crainte de le dire, tout ce beau zèle, tout ce dévouement ne fut pas désintéressé; beaucoup de légitimistes virent dans la guerre un moyen de relever leur parti que la population avait mis en oubli ; ils devaient réclamer plus tard avec une insistance condamnable le prix de leur sang et de leurs efforts. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent le général Trochu d'avoir trahi la France; mais nous lui reprochons d'avoir

HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMiMUNE 13

manqué de loyauté et de franchise politiques. Il n'accepta la présidence du gouvernement provisoire que pour trahir la République, qui avait le droit de compter sur lui; il a rejeté sur ses collègues bien des fautes qui ne sont imputables qu'à lui seul; sa conduite a été une des causes de cette insurrection que nous avons à raconter. En province, les paladins de la légimité laissèrent bien les enfants perdus du parti combattre contre l'étranger ; mais ils ne cessèrent d'attaquer Gambetta, et se firent les partisans de la paix à tout prix. C'est ainsi qu'ils parvinrent à envoyer sur les bancs de l'Assemblée nationale un grand nombre d'entre eux; ils furent la réaction, et amenèrent en partie, eux aussi, l'insurrection du 18 mars.

Les orléanistes ne différèrent pas sensiblement par leur conduite des légitimistes; ils ne surent pas faire parade du même esprit chevaleresque, mais ils montrèrent encore plus d'ambition; l'occasion leur sembla favorable pour ramener les princes de la famille exilée. Cependant, il faut l'avouer, nous avons vu le représentant du parti, M. Thiers, faisant tous ses efforts pour empêcher cette guerre funeste; nous l'avons vu, plus tard, parcourir, malgré son grand âge, toutes les cours de l'Europe, sollicitant les sympathies pour la France; nous savons aussi comment il se renferma dans le silence, lorsqu'il vit toutes ses démarches rester infructueuses. Mais les partisans du régime constitutionnel, les anciens et les nouveaux serviteurs de la famille d'Orléans, furent loin d'imiter la conduite de celui que l'on considère peut-

être à tort comme leur chef et leur représentant. En vain ont-ils essayé de faire rentrer en France les princes exilés sous prétexte de concourir à la défense de la patrie; nous ne pouvons voir dans cette démarche qu'une tentative politique de restauration, une porte ouverte sur l'avenir pour servir aux princes d'accès au trône. En revanche, nous ne pouvons oublier de quels éléments se composa le foyer d'opposition qui s'établit à côté même du nouveau gouvernement à Tours et plus tard à Bordeaux; nous ne pouvons oublier les noms de ces hommes qui se rallièrent à l'Empire, lorsque celui-ci voulut prendre un masque constitutionnel, et qui en réalité ne rêvent que la restauration des fils de Louis-Philippe. Enfin, si nous désapprouvons ceux qui, pour assurer une plus longue durée à leur dictature, se disaient les partisans de la « guerre à outrance, » nous ne pouvons que flétrir les hommes qui réclamaient la paix sans cesse, et la voulaient « quand même. » Nous ne pourrons oublier que la nomination de M. Thiers à l'Assemblée nationale dans vingt-trois départements ne signifiait pas autre chose que la lassitude de la guerre et le désir de la paix. Orléanistes! prenez garde que si jamais vous parvenez à accomplir cette restauration tant rêvée, on ne vous dise que pour asseoir votre roi sur le trône, vous avez fait litière de l'honneur de la France !

Des républicains parlementaires ou modérés nous n'avons rien à dire : nous croyons qu'ils ont fait leur devoir sans bruit et sans fracas; héritiers d'un

gouvernement qui ne laissait rien derrière lui , ils ont fait tous leurs efforts pour réparer des maux qu'ils avaient prédits et dont ils n'étaient pas la cause; ils échouèrent. Nous allons expliquer, en examinant la conduite d'im cinquième parti, d'où proviennent ces bruits absurdes et ridicules de trahison. Pour cela il faut remonter jusqu'au commencement de notre histoire révolutionnaire, et rechercher les origines du parti qui prétend aujourd'hui gouverner la France.

La révolution de 1789 avait été faite toute en faveur de la classe bourgeoise; le peuple, le véritable peuple, n'en retirait aucun avantage direct; à la monarchie de droit divin succédait la monarchie constitutionnelle , au système féodal le système parlementaire; la Constitution de 1791 n'appelait à la vie politique que deux millions d'électeurs, et établissait le suffrage à deux degrés. Mais une nouvelle révolution s'approchait; elle éclata le 10 août. Faite par le peuple, elle fut toute à son profit : la royauté fut renversée, et avec elle la municipalité bourgeoise de Pétion et de Mandart. La Commune révolutionnaire est instituée avec Danton et Marat; son premier acte est de créer un Comité de surveillance; et, quelques jours après, l'Assemblée législative, sous la pression populaire, décrète l'installation d'un tribunal extraordinaire. Désormais le peuple est véritablement souverain : il nomme la Convention, exige la mort du roi, la mort des Girondins, et finit par abdiquer ses pouvoirs en faveur de son idole, de Robespierre. Avec celui-ci meurt la République;

tout-puissant à la Convention, il la domine par la Commune, par le Comité de salut public, par le tribunal révolutionnaire. Aussi le voyons-nous bientôt faire tomber les têtes de Fabre d'Églantine, d'Anacharsis Clootz, de Camille Desmoulins, de Danton; le sang de ce dernier l'étouifa; la Convention , par haine et par peur, le renversa. Le Comité de sûreté générale, le tribunal révolutionnaire, la Commune et les sections, tous ces pouroirs restèrent sourds à la voix d'Henriot, à celle de Couthon, à celle de Saint-Just, et laissèrent consommer le sacrifice. C'est que Robespierre était venu se heurter à une idée nouvelle qu'il n'avait pas comprise ou qu'il avait jugée dangereuse. En effet, c'est de cette époque profondément tourmentée que date l'avènement du système socialiste. Alors, comme aujourd'hui, on eût été embarrassé de le définir ; néanmoins, il avait trouvé des adeptes et des apôtres. Robespierre n'avait pas hésité à frapper Chàlier à Lyon, Chaumette et Jacques Roux à Pari?. Ce dernier, tout-puissant aux sections des Arcis, des Filles-Dieu, Saint-Martin et des Gravilliers, avait fait une profonde impression dans les classes ouvrières et travailleuses de ces quartiers. Aussi, lorsque la Convention eut mis Robespierre hors la loi, ce fut la section des Gravilliers qui servit d'avant-garde h la petite troupe chargée de l'arracher au tribunal révolutionnaire où il s'était réfugié.

Avec le renversement de Robespierre, l'œuvre de la réaction commença et aboutit au 18 brumaire. Notons, dans l'intervalle, la tentative socialiste de

Gracchus Babeuf, si vite étouffée dans le ridicule et dans le sang.

Telles sont, si nous ne voulons pas remonter jusqu'au Moyen Age, les seules origines du parti socialiste en France. Pendant près d'un demi-siècle il resta complètement oublié, et n'eut pas même la force de faire soupçonner son existence. La révolulion de 1830 se fit au nom de la liberté et nous reporta plutôt à 1789 qu'à 1792. Mais sous la monarchie de Juillet, les idées qui avaient fermenté depuis la convocation des États généraux jusqu'à l'avénement de la Convention, fermentèrent de nouveau et reprirent dans les classes ouvrières une nouvelle force, un nouveau désir d'expansion. Les doctrines de la souveraineté populaire reparurent , mais avec elles et conjointement des systèmes nouveaux sur la constitution de la société. Des écoles se formèrent avec Saint-Simon, avec Fourier, Considérant et une infinité d'autres. Aussi, lorsqu'éclate la révolution de 1848, ne tardons-nous pas à voir sur le drapeau français une nouvelle inscription : « République démocratique et sociale. » Malheureusement cette formule se traduisit par des actes, et bientôt éclata l'insurrection de Juin. Nous savons combien d'éléments divers entrèrent dans la composition de ceux qui prirent les armes à cette fatale époque; mais il n'en ressort pas moins que c'est au nom de ces doctrines socialistes si vagues, si peu connues de la majorité, que les agitateurs amenèrent un si effroyable désastre. L'insurrection vaincue précipita la réaction ; c'est en vain que le parti tenta de nouvelles

prises d'armes, essaya de nouvelles doctrines et de nouveaux hommes : il était vaincu et entraînait la République avec lui. La présidence arriva, et l'homme de Sedan commença par Décembre.

Voici donc le bilan de ce parti qui prétend nous dominer aujourd'hui. Au 9 thermidor, il contribue au renversement de Robespierre, resté le seul représentant de ridée républicaine; plus tard, Rabeuf précipite l'agonie de la République par sa tentative ridicule. Il reparaît en 48, et il la noie dans le sang des insurgés de Jum. Voyons maintenant quel rôle il va jouer sous l'Empire, quelle part il va prendre à la défense du pays envahi par la Prusse.

Quiconque, après le deux Décembre, conserva le sentiment de l'honneur et de la liberté , quiconque eut horreur de l'assassinat et ne sut plier devant le crime triomphant, protesta contre l'Empire. Sous le coup du meurtre et de l'effarement, l'opposition crut qu'il importait à sa dignité de s'abstenir. Mais comme la conscience publique semblait endormie, il fallut la réveiller ; pendant quinze ans nous entendîmes la voix de quelques hommes de cœur stigmatiser sans cesse le crime et le combattre dans ses folies militaires , politiques et économiques. Ces hommes avaient nom Jules Favre, Jules Simon, Eugène Pelletan. Que faisiez-vous pendant ce temps, socialistes vaincus en Juin, socialistes mitraillés en Décembre, socialistes exilés par l'auteur de l'Extinction du paupérisme? \ous vous taisiez, et nous allons voir où et comment vous avez retrouvé voire voix. L'opposition avait fini par grandir, non pas

tant en nombre qu'en autorité : elle trionriphait à Paris. Un jeune homme prit la plume, non pas un des vôtres, socialistes : il se nomme Henri Rochefort de Luçay, et, vous aurez beau dire, il ne connaît pas un mot de tous vos systèmes, de toutes vos utopies ! il prit la plume et raconta le coup d'État à ceux qui semblaient l'oublier complaisamment. Un autre encore écrivit (et ce n'est pas, à coup sûr, un des vôtres : il se nomme Eugène Ténot ) l'histoire de Paris et l'hiàtoire de la province en 1851.

Des hommes rappelèrent qu'autrefois on avait eu en France le droit d'exprimer librement sa pensée, de se réunir librement. L'opinion s'émut, et on arracha de l'Empire un semblant de loi sur la presse et sur le droit de réunion ; en revanche, il vous accorda le droit de coalition, sachant bien quel usage vous en sauriez faire. Désormais la lice était ouverte, le terrain aplani, les diflicuUés vaincues, et vous arrivez pour recueillir des fruits que vous n'avez pas semés. L'Empire est ébranlé, déraciné même; hercules, vous allez le renverser et chanter victoire. Ah ! vous prétendez qu'on trompe le peuple, et qui donc si ce n'est vous? Quel usage avez-vous fait du semblant de liberté qu'un empereur caduc avait été forcé de nous concéder ? Tout à coup, et comme par enchantement, nous avons vu reparaître ces théories qu'on aurait pu croire oubliées; vous les avez préchées et exaltées dans les réunions publiques, sachant bien qu'elles ne pouvaient servir qu'à effrayer la classe trop nombreuse des bourgeois timides et des provinciaux irritables. Nous avons vu reparaître les émeutes

et les barricades ; la police y fut pour beaucoup, je le sais, mais vos homm(!S n'y étaient-ils pas non plus, et Flourens n'était-il pas votre général ? Vous avez cherché dans le bruit et dans les agitations de la rue le triomphe de vos idées ; vous avez fait retentir le pays de vos cris et de vos plaintes. Au Creuzot, c'était Assi, votre homme d'aujourd'hui, qui fomentait une grève; à Paris, c'était renterrement de Victor Noir (pauvre victime! vous l'avez oubliée aujourd'hui). Et puis c'était le procès de Blois et la fameuse conspiration. Vous dites que vous ne tra^ miez pas des complots dans l'ombre? Allons donci Je pourrais vous dire chez qui et avec qui vous teniez vos réunions à Montmartre et à Batignolles; je pourrais vous nommer ceux auxquels vous vous adressiez pour avoir la recette de la nitro-glycérine. Ces messieurs de la Commune ne me démentiraient pas; il y en a trop parmi eux qui le savent bien. Et, plus tard, de quelle façon avez-vous protesté contre la déclaration de guerre? Vous avez machiné un ridicule complot avec Blanqui, vôtre homme celui-là, et un de vos généraux d'aujourd'hui a réussi à luer un malheureux pompier! Singulier parti qui ne rêve que l'assassinat pour assurer la réussite de ses projets! La guerre n'en continua pas moins, et de désastres en désastres nous conduisit à Sedan. Alors une voix s'éleva dans le sein du Corps législatif pour demander la déchéance de l'Empire; ce n'était pas celle de l'un dos vôtres : c'était celle de Jules Favre. La garde nationale entière proclama la République, et ceux qui, pendant vingt ans, avaient eu la glo-

rieuse mission de protester contre l'Empire, recueillirent sa triste succession avec la charge de réparer ses fautes.

La patrie était bien en danger, et les hommes qui étaient au pouvoir étaient bien des républicains; on pourrait croire qu'étouffant vos haines politiques vous alliez vous grouper autour de la défense nationale. Erreur! Vous n'avez cessé, pas un jour, pas une minute,deprolestercontre le nouveau gouvernement. Vous avez d'abord réclamé la Commune et la levée en masse. Dérision! Vous demandiez la Commune parce que vous saviez bien que c'est vous qui la composeriez, et vous espériez ainsi arriver au pouvoir. La levée en masse! Ici nous touchons à ce qu'il y a de plus grotesque et de plus tragique; on se sent pris d'une immense colère quand on songe que c'est vous qui demandi( z la levée ou la sortie en masse. C'est vous, vous, général Eudes, qui n'êtes connu que par l'assassinat de La Yillette; vous, général Bergeret, dont la valeur est chargée de présider aux exécutions capitales; vous, Mégy, qui n'avez tué dans votre vie qu'un agent de police, vous tous enfin gens de Montmartre et de Clichy qui se firent huer par les femmes pour n'avoir pas voulu marcher contre les Prussiens; vous, gens de Belleville, qui vous sauviez des tranchées et que le général Clément Thomas a flétris dans un ordre du jour que vous ne détruirez pas, parce que nous Tavons tous dans nos mémoires. Il avait raison, n'est-ce pas. Clément Thomas, puisque vous l'avez assassiné! Et cependant vous avez failli être vainqueurs au 31 octobre; vous

22 HISTOIRE CUlTiQUE DE LA COMMUNE

avez pris possession de l'Hôtel-cIe-Ville, et vous avez signé des bons pour vous procurer de l'argent, et vos hommes ont bien bu et bien mangé; car, en guerriers magnanimes, vous avez détruit des milliers de bouteilles, vous avez cassé et brisé; le lendemain plusieurs chaiiots emmenaient à la voirie les décombres que vous aviez accumulés. Vaincus ce jour-là, vous ne vous êtes pas découragés, et vous avez continué votre action dissolvante. Le 22 janvier, après la défaite de Buzenval, on vous retrouve les armes à la main ; vous veniez demander le changement du général Trochu. Ce jour-là le sang coula, et vous fûtes vaincus une fois encore. Le lendemain, le général Trochu était changé; dix jours après, lorsque la capitulation fut signée, vous alliez colportant qu'il avait donné sa démission afm de ne pas prendre sous sa responsabilité la reddition de Paris; vous criiez à la trahison, vous parliez de l'or prussien, vous jetiez l'insulte à la face de tous ceux qui avaient dirigé la défense de Paris. Vous ne réfléchissez donc pas qu'ils tiennentleur vengeance dans leurs mains; ils n'auraient qu'à dévoiler le mystère de vos misères et de vos turpitudes morales !

En province, la dictature de Gambetla vous avait satisfaits et séduits; vous aviez cru trouver en lui un de vos hommes, et une partie des vôtres s'était ralliée autour de lui. D'ailleurs, lorsque vous êtes en dehors de Paris, lorsque vous n'avez plus de lien avec la grande capitale, vous vous trouvez comme en pays étranger; et cela est si vrai que tous vos actes tendent à faire de Paris la cité despotique qui gou-

HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUiNE i>3

vcrnerait la France. Cependant il y a à Lyon une population ouvrière nombreuse, facile à entraîner, et que de tout temps vous avez poussée à l'agitation. Aussi, vous avez marqué votre passage dans cette ville et votre tentative d'insurrection par l'assassinat du commandant Arnaud. Quel parti plus facilement que le vôtre a jamais répandu le sang?

Mais nous voici enfin arrivés à l'époque actuelle : nous savons qui vous êtes, quelle est votre origine, quels sont les services que vous avez rendus. Nous approchons du jour oii vous allez prendre le pouvoir, dans quelles circonstances.

Paris rendu, on avait convoqué une Assemblée nationale pour traiter de la paix. A Paris, le parti républicain avancé fait passer presque tous ses candidats; on leur donne pour mandat de protester contre le démembrement de la France, et de demander compte au gouvernement de ce qu'il avait fait pour la défense du pays. Des hommes tels que MM. Louis Blanc, Ranc, Rochefort, Pyat, ïirard, Cournet, Clemenceau, Gambon, Tolain et Malon, furent nommés. A Bordeaux, où l'Assemblée so réunit, ils défendirent énergiquement l'intégrité du territoire; quelques-uns même donnèrent leur démission. Les préliminaires de paix n'en furent pas moins approuvés à une grande majorité. Tout le monde connaît les conditions du traité : un point seul nous intéresse. L'armée de Paris, moins une division, rendait ses armes; les oflîciers gardaient leur épée, la garde nationale, chargée de veiller à la sécurité de la cité, conservait ses fusils; enfin les

2t HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE

Prussiens occupaient un quartier de Paris, tant que la ratification des préliminaires de paix ne serait pas parvenue à Versailles. Inutile de dépeindre l'émotion de la grande capitale lorsqu'elle apprit que l'ennemi allait camper dans son sein. Les conseils de la sagesse et de la prudence prévalurent; tout fut calme. Les boutiques furent fermées, les rues désertes, les édifices publics arborèrent le drapeau noir; les Prussiens, parqués dans les Champs-Elysées, furent impitoyablement repoussés de l'intérieur de la ville. La population fut calme et digne dans son deuil. La veille," elle avait transporté elle-même dans un quartier éloigné de l'occupation les restes de notre artillerie qui se trouvaient place Wagram ; femmes, enfants, gardes nationaux, tout le monde s'était attelé aux canons ; on en avait mis dans les cours, on en avait conduit à Montmartre, à la place Royale, partout oii ils devaient être à l'abri des Prussiens. Fort heureusement l'occupation, grâce à l'Assemblée, ne dura pas longtemps, deux jours à peine. Il était à présumer que la ville allait reprendre sa physionomie habituelle; il n'en fut rien; une sourde colère grondait dans les esprits. A tant de désastres, à tant de désillusions avait succédé non pas l'affaissement, mais comme un acre besoin de récriminations pour les uns, de vengeances pour les autres. Mécontent de soi-même, on était mécontent de tous ceux qui avaient fait partie du dernier gouvernement. Les hommes de parti, profitant habilement de ces dispositions, semaient des bruits de trahison; dans leurs journaux, ils revenaient sur tous nos mal-

heurs, et avec une adresse infernale ils s'efforçaient de montrer qu'ils étaient imputables à tel ou tel homme, et au gouvernement en général. Ils exaltaient le courage du peuple de Paris, sa patience dans les privations, son intrépidité devant l'ennemi. S'ils n'avaient pas vaincu, c'est qu'on les avait empêchés de combattre, ou bien si on les avait fait combattre, c'est qu'on avait voulu les faire massacrer; les gciiérauK étaient incapables, sinon traîtres. Quel homme de guerre n'aurait pas vaincu avec la mobile et la garde nationale de Paris? Et comme preuve ils exposaient des plans de campagne qui auraient infailliblement donné la victoire. Tel était le thème favori des journaux du parti radical, et aussi, il faut bien le dire, d.s journaux plus modérés. Ces calomnies étaient accueillies d'autant plus favorablement qu'en rejetant la responsabilité de nos revers sur les hommes du gouvernement, elles rassuraient les nombreuses consciences de ceux qui pouvaient avoir le remords de n'avoir pas fait tout leur devoir, et donnaient au peuple de Paris, si avide de louanges, l'assurance de son mérite et de son courage. Ces calomnies renouvelées d'une époque révolutionnaire oii elles faisaient tomber les têtes, disposaient merveilleusement à une insurrection. D'un autre côté, les textes ne manquaient pas aux déclamateurs. On s'en prenait à la nouvelle Assemblée, au chef du pouvoir exécutif. On reprochait à ce dernier sa fidélité à Louis-Philippe ; on ne voulait pas tenir compte de ses déclarations républicaines. D'ailleurs, il avait pris comme ministres des hommes

-28 HISTOIRE CRITIQUE DE LA COiMMUKE

du 4 septembre; avec eux il avait vendu et trahi la France; sourd aux supplications des députés de l'Alsace, de la Lorraine et de Paris, il avait sacrifié deux provinces. Le parti radical, par le vote de ses représentants, par la voie de ses journaux, de ses clubs, proclamait bien haut qu'il ne ratifiait pas un semblable traité. Fourbes et imposteurs! votre premier acte, en arrivant au pouvoir, sera de reconnaître ces préliminaires de paix dont vous vous étiez fait une arme si dangereuse ! D'ailleurs, il était facile do voir que vous alliez en appeler à la force. Vous prépariez T insurrection, vous l'organisiez dans le silence, vous la discipliniez.

Quelques hommes, honnêtes et sincèrement républicains, avaient émis l'idée de créer une sorte de fédération de la garde nationale. Chaque bataillon devait nommer deux délégués ; ces représentants des bataillons devaient à leur tour choisir un certain nombre de députés, lesquels formeraient un comité central. Ainsi, l'on assurait à jamais la République en rendant impossible un coup d'État; on créait un lien fraternel entre les différents quartiers de la capitale, on les invitait à délibérer en commun des intérêts communs. 11 n'y avait rien que do profondément sage et démocratique dans cette nouvelle institution. Mais des meneurs hardis s'en emparent ; ils l'exploitent à leur profit. Délégués eux-mêmes des faubourgs, ils s'assurent l'adhésion de différents chefs de bataillons, choisissent leurs collègues, font participer au vote une minime fraction de la garde nationale, excluent absolument les quartiers du centre et

parviennent ainsi à constituer un comité conipofé d'hommes inconnus à la population, mais dévoués à la cause de l'insurrection, capables d'en prendre l'initiative et d'en assurer le succès! Il n'est guère possible de douter de leurs intentions. Dans la séance du 24 février, où les statuts furent votés, on prit les résolutions suivantes : « La garde nationale doit désormais remplacer les armées permanentes; elle proteste contre toute tentative de désarmement et déclare qu'elle y résistera au besoin par les armes. — Dans la situation actuelle, la garde nationale ne reconnaît pas d'autres chefs que ceux qu'elle se donne. »

En gens habiles, les membres du Comité restèrent masqués; pour beaucoup leur existence était même inconnue. Leur but, il est facile de le comprendre, était de renverser le gouvernement; mais ils se gardèrent bien de l'attaquer en fuce, les armes à la main; la population aurait été contre eux. Pendant un mois ils s'efforcèrent de le provoquer, de l'amener à une lutte qu'ils appelaient de tous leurs désirs. Nous avons vu comment on avait mis à l'abri des Prussiens les canons restés dans les quartiers occupés par eux. Au lieu de les laisser conduire dans les arsenaux, les gardes nationaux préposés à leur garde, dévoués d'ailleurs au Comité central, prétendirent qu'ils les avaient payés de leur argent, qu'ils leur appartenaient, et finalement s'opposèrent à leur enlèvement. Sur des ordres émanés évidemment du Comité central, ils furent parqués, une partie sur les buttes Montmartre, une partie sur la place des Vos-

gcs. Le travail matériel de Tinsurrection était commencé; il continua sans relâche. A Montmartre, on entoura le parc improvisé d'une sorte de tranchée; on mit un cordon de sentinelles tout autour, et on empêcha le public d'y pénétrer; la nuit on y transporta les canons de la place des Vosges à force de bras. Mais ce n'était pas assez; des bandes de gardes nationaux se répandirent dans les rues, désarmèrent les postes, envahirent les hôpitaux pour s'emparer des fusils des blessés et des malades. L'Assemblée répondit à ces provocations en refusant de venir siéger à Paris sous la menace des canons du Comité. La Montagne se récria vainement : l'Assemblée se rendit à Versailles. Les journaux républicains, sincères ou non, se répandirent en plaintes, quelquesuns même en menaces. Ce fut une occasion de répéter au peuple de Paris combien il avait été brave et patient pendant le siège, combien il avait été trompé et trahi par le gouvernement. Le peuple ne pouvait qu'applaudir. La décision de l'Assemblée n'en avait pas moins été sage et prudente; l'expérience du passé lui avait montré le peu de sûreté qu'il y avait à Paris pour une assemblée; jamais population n'eut moins de respect du suffrage universel. La Convention, envahie à plusieurs reprises, avait fini par être complètement dominée par la Commune; souveraine, elle n'a pas même devant l'histoire la responsabilité de la plupart de ses actes; l'insurrection la poussa au suicide et lui fit sacrifier un à un les hommes qui, devant la postérité, font sa force et sa gloire. L'Assemblée nationale, en 1848, eut le même

sort. Il en eût été fatalement de même en 1871, si l'Assemblée était venue se fixer à Paris. Elle avait d'ailleurs une excuse valable pour ne pas entrer dans la capitale, tant que les canons braqués à Montmartre restaient une menace pour le reste de la ville et pour la liberté.

Le gouvernemicnt résolut enfin d'agir, et dans une proclamation adressée à la population parisienne, il annonça qu'il allait avoir recours à la force pour s'emparer des canons parqués à Montmartre. Il taisait encore une fois appel au bon sens et à la raison des citoyens, et montrait combien cette situation mettait en péril la liberté et la République. Celte affiche, lue et commentée par une foule anxieuse, rencontra peu de sympathies. Les classes ouvrières et commerçantes se plaignaient de la lenteur et du mauvais vouloir de l'Assemblée; la question des loyers, si intéressante, n'était pas encore résolue; la loi sur les échéances volée dernièrement précipitait la crise au lieu de l'éviter; on commentait la nomination du général d'Aurelles de Paladines au commandement des gardes nationales de la Seine; on y voyait un symptôme de réaction; enfin le recours à la force paraissait fâcheux, et on accusait le gouvernement de provocation. La garde nationale des quartiers du centre, lasse d'avoir combattu et vaincu l'émeute au 31 octobre et au 22 janvier, ne répondait pas au rappel que l'on battait de tous côtés; elle donnait pour prétexte qu'elle ne voulait pas combattre contre les batteries de Montmartre et qu'elle n'était pas prévenue du rôle qu'on voulait lui faire

jouer. Sans croire à la réalité d'un coup d'État, dont le bruit commençait à circuler, elle en profitait néanmoins pour rester inactive et laisser le mouvement s'accomplir.

Pendant ce temps, en effet, les événements se précipitaient. Les dispositions militaires prises par le général Vinoy avaient été incomplètes ou mal exécutées. Les troupes sorties de leurs casernements pendant la nuit s'étaient emparé sans coup férir des hauteurs de Montmartre; mais les attelages avaient manqué pour emporter les pièces. Le jour approchait; les membres du Comité central étaient accourus, avaient réuni les bataillons dévoués et se préparaient à la lutte. Elle n'eut pas lieu : l'armée, déjà travaillée sous l'Empire par le parti socialiste, était dans un complet état de désorganisation physique et morale; les soldats composant l'armée de Paris avaient, pour ainsi dire, été pris un à un et convertis, non pas aux idées socialistes, mais à la défection. D'un autre côté, ils avaient perdu depuis longtemps tout sentiment du devoir. Habitués à entendre prêcher autour d'eux l'horreur de la guerre et la fraternité des peuples, les soldats, les officiers même, avaient fini par considérer leur métier comme inutile et barbare. Le sentiment de l'honneur militaire, inné chez le Français, avait soutenu la plupart d'entre eux pendant la guerre; mais ils étaient profondément lassés et n'aspiraient qu'au repos ; le nerf moral leur manquait. Beaucoup, d'ailleurs, parmi les soldats avaient montré combien l'instinct de la conservation était puissant chez eux ; ils ne se sou-

ciaient pas d'affronter de nouveau les balles. Aussi, lorsque les officiers commandèrent le feu sur les gardes nationaux , lorsque les cavaliers reçurent Tordre de charger, tous restèrent immobiles ; les fantassins levaient la crosse en lair ; en vain un capitaine de chasseurs était-il tué, en vain les officiers étaient-ils insultés, les soldats ne ressentaient pas l'outrage , ils allaient même au devant. Bientôt ils se débandent, se mêlent aux groupes de gardes nationaux, donnent leurs fusils à qui veut les prendre et abandonnent leurs officiers; dans la journée, nous les avons vus attablés dans les buvettes du quartier, fraterniser, le verre en main, avec les hommes, les femmes, les enfants. Sur la butte, le général Lecomte essayait en vain de défendre les canons dont il s'était emparé, ses soldats l'abandonnaient et le laissaient prisonnier aux mains des insurgés; on l'enfermait avec d'autres officiers au Chàteau-Rouge; bientôt on lui adjoignait un nouveau compagnon de captivité : c'était un beau'vieillard décoré de l'ordre de la Légion d'honneur. Celui-là se promenait tranquillement à travers la foule, exhortant au calme, à la concorde, apaisant les esprits. Il fut reconnu pour être le général Clément Thomas, le même qui avait commandé la garde nationale pendant le siège, le même qui avait flétri la lâcheté des gens de Belleville. Il fut saisi, maltraité et conduit au Château-Rouge. Un député de Paris, un représentant du peuple, a écrit qu'il repoussait, comme étant œuvre de parti, l'érection d'un monument à la mémoire de ceux qui ont péri assassinés, victimes

du devoir et de la liberté. Après toutes les monstruosités auxquelles nous venons d'assister, c'était la dernière qui devait nous étonner. Il y a donc un parti, monsieur Millière, qui considère l'assassinat comme naturel et légitime, un parti qui doit rougir et s'irriter devant le monument de ceux qui sont tombés sous les balles de lâches meurtriers. Ce parti, de la façon dont vous en parlez, ne serait-ce pas le vôtre, ou bien un siège à l'Assemblée nationale ou à la Commune est-il si précieux qu'il faille l'acheter par une pareille lâcheté ! Car ils ont été assassinés, les généraux Lecomte et Clément Thomas, dans une obscure maison de la rue des Rosiers; s'il y a eu des juges, qu'on nous les nomme. Mais on s'en gardera bien; on cherche à faire le mystère autour de ce drame sanglant; on nous parle de soldats qui ont pris part froidement à cette sombre exécution ; on cherche à rejeter la responsabilité sur des inconnus. Mais s'il y a eu deux assassinats, il y a eu des assassins, et ceux-là il faudra les retrouver, gens du Comité de la rue des Rosiers, si vous ne voulez pas que ce soit à vous que l'on demande compte du sang versé.

Cependant l'insurrection continuait sa marche victorieuse; de Montmartre, elle s'abattait sur le centre de la capitale, et s'emparait un à un de tous les établissements publics. La population étonnée regardait et laissait faire. Le gouvernement s'était réfugié au ministère des affaires étrangères, puis à l'École-Militaire; il avait dû enfin quitter Paris et rejoindre l'Assemblée à Versailles. De même

que l'on avait reproché à l'Assemblée de n'être pas venue s'établir à Paris, de même l'on a récriminé contre les ministres d'avoir abandonné la ville au moment où le Comité central s'en emparait et l'occupait avec ses bataillons. Singulière erreur de jugement ! Si la représentation nationale avait siégé au Corps législatif, les insurgés n'auraient rien eu de plus pressé que de l'envahir et de la chasser ; le gouvernement, resté seul à Paris , sans défense et sans armée , serait facilement devenu la proie des fédérés. Que serait-il alors advenu de la France? L'insurrection victorieuse se serait étendue sur le pays entier, y aurait établi son bizarre système de gouvernement, et probablement aurait renouvelé la série de nos désastres et de nos malheurs. Heureusement, il n'en a pas été ainsi ; l'Assemblée est restée debout avec son gouvernement; elle a rallié autour d'elle toutes les forces disponibles de la France ; elle a affirmé son droit et sa souveraineté en face du Comité central et en face de la Commune. C'est ainsi qu'elle a pu triompher. Sans elle, nous serions aujourdliui à la discrétion de l'Internationale, ou bien en pleine anarchie.

Le 19 mars, l'insurrection était maîtresse de Paris. Le Comité central, ébloui de sa victoire, hésita et perdit un temps précieux. Avant d'agir, il voulait connaître l'opinion de la population ; il interrogeait anxieusement l'horizon, pour voir si de Versailles l'orage n'allait pas fondre sur lui. Aussi il se contente, dans ses proclamations, d'affirmer la pureté de ses intentions; il n'avoue pas encore avoir fait

3i HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE

une révolution; il ménage l'Assemblée et ne triomphe pas de sa victoire. Dans son trouble, il oublie de faire occuper certaines mairies, celles du I^'' et du Ile arrondissements entr'autres. Les gardes nationaux fidèles au gouvernement sont peu nombreux et incapables de se défendre; le Comité central ne semble pas s'en apercevoir : il veut éviter toute espèce de conflit avant de connaître exactement les forces sur lesquelles il peut compter et celles qu'il aura à combattre.

Le 20, la situation se complique et s'aggrave; on déclare déchu le gouvernement qui a quitté Paris, et on annonce de prochaines élections pour le remplacer. Mais si le Comité central avance dans la voie de la rébellion, la résistance s'accentue. Les journaux protestent énergiquement contre les élections et invitent la population à déserter les urnes ; les maires se retranchent dans leurs mairies et refusent la communication des listes électorales» L'Assemblée siégeant h Versailles fait afiicher proclamations sur proclamations; elle invite à la concorde et semble disposée à faire droit aux justes réclamations. Désormais la lutte est engagée, lutte pacifique, mais qui d'une minute à l'autre peut devenir sanglante. Le 22, en etfet, les partis sont en présence.

Le Journal officiel, tombé entre les mains des insurgés, renferme une série d'articles et de proclamations contradictoires qui montrent d'une façon irrécusable l'incertitude et l'anxiété du Comité central. Le délégué au Journal of^ciel s'efforce de démontrer que Paris est dans le droit; il s'appuie, pour

HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE 3o

le démontrer, sur le mandat restreint dont l'Assemb'ce a été investie, sur la façon dont elle a été élue, sur les nombreuses démissions qui ont altéré son caractère, sur son refus devenir siéger à Paris. L'auteur de l'article en conclut que l'Assemblée ne représente pas d'une manière complète, incontestable, la libre souveraineté populaire. Et, cependant, il ne dit pas qu'il faille la chasser pour en nommer une autre, car il ajoute : « Que l'Assemblée actuelle se bâte donc d'achever la triste besogne qui lui a été confiée, celle de résoudre la question de la paix ou de la guerre, et qu'elle disparaisse au plus vite. » Le délégué continue en affirmant le droit pour Paris « de procéder aux élections d'un conseil municipal, et de veiller à la liberté et au repos publics à l'aide delà garde nationale composée de tous les citoyens élisant directement leurs chefs par le suffrage universel. » Mais ce qui nous étonne, c'est qu'après avoir reconnu l'existence légale de l'Assemblée, le citoyen Longuet déclare que « c'est aux électeurs et aux gardes nationaux qu'il appartient maintenant de soutenir les décisions du gouvernement. » De quel gouvernement ? — De celui que vous venez de reconnaître plus haut, ou du Comité central ? — Du Comité, évidemment. — Alors, soyez sincères, et dites loyalement que l'Assemblée n'existe plus légalement pour vous : à quoi bon ces hypocrisies et ces mensonges ?

Du reste, ce n'est pas par la logique et par la franchise que se distinguent ces messieurs du Comité central. Un de leurs griefs contre le gouvernement

légal est l'obstacle que ce dernier avait mis à la nomination du commandant des gardes nationales de la Seine par la garde nationale elle-même. Dans l'article que nous avons analysé plus haut, ce droit est rigoureusement affirmé; mais, ce qui est incroyable, c'est la sanction que le Comité central, sous forme de décret, donne à l'expression de ce droit. Voici le décret tout entier; il est des plus curieux :

« Le général commandant en chef des gardes nationales de la Seine a nommé, en date de ce jour, le général Raoul du Bisson aux fonctions de chef d'état-major général;

« Le colonel Valigranne aux fonctions de sous-chef d'état-major général et commandant militaire à l'Hôtel-de-Ville.

« Le commandement du palais des Tuileries a été confié au colonel Dardelles, commandant des cavaliers de la République.

« Pour le général en chef des gardes nationales de la Seine, « Le chef d'état-major qénéraU « Du Bisson. »

Nous n'aurons pas l'indiscrétion de demander le nom de ce général en chef qui délègue à son chef d'état-major le soin de se nommer lui-même, et de confier des commandements à ses amis; ceci est du plus haut grotesque. Au moins pourrons nous faire remarquer au Comité central qu'il a une singulière façon de faire nommer par la garde nationale ses propres chefs Ainsi, dès le premier jour, on s'em-

presse de violer les principes au nom desquels on a fait une révolution.

\J Officiel du 22 contient encore la convocation des électeurs à l'effet d'élire le conseil communal de Paris; comme le dit l'affiche, il s'agit de nommer des conseillers, et cependant le Comité central, infidèle aux déclarations contenues dans le premier article, déclare qu'il s'agit de remplacer le pouvoir tombé de mains indignes : quelle hypocrisie et quelle confusion !

De leur côté, l'Assemblée et les maires ne restaient pas inactirs;une discussion des plus vives s'engageait à Versailles; M. Jules Favre avec une violence, sincère à coup sûr, mais impolitique, flétrissait et dénonçait les agissements du Comité contrai; il disait avccjuste raison que la question municipale n'était pas en jeu, mais qu'on avait à réfréner un débordement des plus honteuses passions. Les événements ne devaient que trop lui donner raison; mais dans de semblables circonstances, n'élait-il pas plus habile et plus politique de donner satisfaction aux. justes réclamations de la population, afin de détacher de l'insurrection les citoyens trompés par de fausses promesses. L'Assemblée ne le comprit pas; en vain M. Tirard, maire du 11*^ arrondissement et représentant du peuple, essaya de dépeindre la véritable situation de Paris, et de montrer la nécessité qu'il y avait de faire droit aux griefs quelque peu justifiés de la capitale; en vain M. ïhiers voulut faire comprendre à la majorité que la conciiiatioii était un besoin; l'Assemblée resta sourde, et tout

en reconnaissant le droit pour Paris de nommer ses conseillers municipaux, se refusa à fixer la date des élections. Les députés de Paris n'en adressèrent pas moins à la population une double proclamation dans laquelle, tout en déplorant les réserves de l'Assemblée, ils suppliaient les citoyens d'écouter sa voix et de ne pas répondre à un appel qui « leur était adressé sans titre et sans droit. » Deux affiches écrites dans ce sens étaient placardées sur les murs, la première signée par les représentants seuls, la seconde portant les noms des députés, des maires et des adjoints. Chose remarquable, ces deux placards avaient été signés par Edouard Lockroy et par Millière, représentants, par Léo Meillet, Combes, Malon, Dereure, Jaclard, adjoints, qui se trouvèrent plus tard mêlés plus ou moins directement à la politique de la Commune. — C'est qu'à ce moment l'autorité du Comité central était très-vivement contestée; les journaux refusaient de le reconnaître, et invitaient les électeurs à s'abstenir au prochain scrutin; une partie de la population s'était renfermée dans ses arrondissements et se montrait disposée à repousser l'insurrection par la force; des manifestations pacifiques parcouraient les boulevards, grossissant rapidement, et criant : « à bas le Comité centrai, vive l'Assemblée ! » Aussi les hommes que nous venons de citer plus haut, aventuriers politiques en quête d'honneur et de pouvoir, hésitaient-ils à se séparer du Gouvernement légal avant de savoir si l'insurrection du 18 mars était bien réellement triomphante. Disons, pour l'édification du peuple, qu'ils ne fu-

HISTOIRE CUiTiQUE DE LA CO>JML'NE 39

rent en général pas les moins violents dans la suite. La journée du 22 mars devait être fatale à tous les points de vue; l'antagonisme entre l'Assemblée et le Comité central venait de revêtir une forme nouvelle; la résistance d'une partie de la population à l'insurrection fut cause d'un événement tragique : la veille, plusieurs centaines d'individus avaient parcouru les quartiers du centre avec un drapeau tricolore et des rubans bleus à la boutonnière; le cri qui dominait était celui de « vive l'ordre. » Le 22, la manifestation se réunit vers une heure de l'après-midi sur la place du nouvel Opéra; elle était plus nombreuse que la veille, et les esprits étaient peut-être plus excités. En passant devant la place Vendôme, occupée militairement par les bataillons fédérés, les cris redoublèrent; quelques personnes voulurent même franchir les obstacles; il s'ensuivit un certain tumulte, bientôt des détonations multiples se font entendre; les fédérés avaient tiré sur une foule désarmée. Les récits ont varié sur ce fatal événement; chacun des deux partis tenta de l'exploiter à son profit. Le Comité central fit faire une enquête; elle fut tout à l'avantage des gardes nationaux; les sentinelles avaient été menacées ; des fenêtres même on avait tiré sur elles; on avait trouvé devant la place quantité de revolvers, de cannes à épée et de poignards, îl est difticile d'entrer dans la discussion des faits avec des témoignages contradictoires. Ce qu'il y a de certain, c'est que la foule qui s'était portée vers la place Vendôme n'y était pas venue avec l'intention de soulever un conflit; quelques individus

iO HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE

étaient peut-être armes, mais ils ne l'étaient que d'une façon insuffisante, et ne pouvaient rien prétendre contre des gens pourvus de chassepots et défendus par de l'artillerie. Pour nous, le massacre de la place Vendôme est le commencement de la guerre civile; c'est un honteux assassinat commis envers des citoyens usant d'un droit légitime.

Cet événement excita dans la population une vive émotion; deux camps bien distincts se formèrent, et la résistance acquit de nouvelles forces. Beaucoup de gardes nationaux et d'anciens gardes mobiles qui jusqu'alors étaient restés presque indifférents s'armèrent et vinrent se grouper autour des mairies. Les pi', 11°, XVI'' arrondissements reçurent des renforts considérables; dans la matinée môme du 23 des bataillons du quartier relevèrent sans résistance des fédérés installés à la mairie de la rue Drouot; la gare Saint-Lazare fut occupée. Grâce à l'activité du commandant Barré, du l^r bataillon, tout le centre do Paris fut gardé par les bataillons fidèles au Gouvernement légal. La situation devenait des plus critiques et la guerre civile imminente. Le Comité central n'osait commencer l'attaque, et cependant les élections qu'il avait annoncées pour le 23 étaient rendues impossibles par cette résistance inattendue. Mais les maires n'avaient pas confiance dans les forces qu'ils avaient réunies; il leur répugnait de s'en servir contre les fédérés, beaucoup d'entre eux d'ailleurs avaient des relations secrètes avec l'Hôtelde-Ville, et tout en semblant le combattre, favorisaient secrètement ses projets. C'est du moins ce qui

ressort do la conduite de ceux qui représentaient à Paris le gouvernement légal. L'amiral Saisset, nommé par TAssemblée général en chef des gardes nationales de la Seine, avait été établir son quartier général au Grand-Hôtel, et se contentait d'adresser force proclamations. Quant aux maires, ils tentaient une conciliation depuis longtemps déjà impossible : l'Assemblée représentant le suffrage universel dans sa plus haute expression ne pouvait consentir à l'abaisser devant un Comité, sinon anonyme, du moins composé d'inconnus. De leur côté, les chefs de l'insurrection n'étaient pas disposés à descendre du pouvoir qu'ils venaient de conquérir. Par le meurtre des généraux Clément Thomas etLecomteetpar le massacre de la place Vendôme, ils avaient irrévocablement compromis les bataillons fédérés et creusé un fossé profond entre lui et le gouvernement légal. Cependant les maires ne désespéraient pas d'arriver à une conciliation. Accompagnés des députés de Paris, ils se rendirent en corps à l'Assemblée, et, revêtus de leurs insignes, entrèrent dans la loge du président. Ils furent accueillis par plusieurs salves d'applaudissements; la gauche entière se leva, criant : « Vive la France, vive la République !» On se serait cru transporté à la Convention, dans les beaux jours où les députations venaient demander la levée en masse. Mais la droite nous rappela bien vite à la réalité ; ce mot de République la mit en fureur, et elle força le président à lever la séance. Funeste aveuglement des passions politiques qui nuisit plus que toute autre chose à la tentative de conciliation que ve-

naient faire les maires! En vain, au commencement de la séance de nuit, le président déclara que, s'il avait levé la séance un instant après l'entrée de MxM. les maires de Paris dans les tribunes, c'est que l'Assemblée venait de décider qu'elle se retirerait immédiatement dans ses bureaux, et qu'il n'y avait plus rien à l'ordre du jour ; en vain la droite par ses applaudissements fit-elle amende honorable; en vain l'urgence fut-elle votée sur les propositions présentées à la tribune par M. Arnaud de l'Ariège; en vain les maires écrivirent-ils : « quelques récits laisseraient supposer que les maires ont été insultés par une partie de l'Assemblée, ce qui est inexact, et il importe de les rectifier pour apaiser l'étonnement et l'excitation que la population de Paris en aurait justement ressenti. » L'effet était porté; la population s'indigna de la conduite de l'Assemblée, et sa défiance ne fit que s'accroître. Aussi la défection commença à se produire dans les rangs des députés et des maires. Le jour même Millière écrivit de Versailles une lettre dans laquelle il se plaignait hypocritement de l'apposition de sa signature sur les affiches émanées des députés et des maires; c'était se réserver un siège à la Commune. En môme temps, Malon, représentant du peuple démissionnaire et adjoint au 11^ arrondissement, se ralliait au Comité central, et acceptait les élections fixées par lui au 26 mars.

En même temps le gouvernement de l'Hôtelde-Ville, isolé dans Paris, cherchait à rassurer ses partisans à force de proclamations; il faisait afficher

qu'il avait reçu plusieurs délégations des villes de Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen, etc., qui étaient venues savoir quelle était la nature de la révolution et qui étaient reparties au plus vite pour donner le signal d'un mouvement analogue, préparé partout. Ce placard était en partie l'expression delà vérité; le Comité central avait des ramifications dans la France entière; presque tous ses membres étaient affiliés à l'Internationale et avaient à leur disposition les forces immenses de cette Société, qui compte chez nous plus d'un million d'adhérents. Aussi pouvaient-ils croire que le mouvement ne serait pas localisé à Paris et qu'il s'étendrait dans toute la province; mais il ne tenait pas compte de la résistance qu'il devait y rencontrer; d'ailleurs si l'insurrection avait à Paris un prétexte plausible dans la revendication des franchises municipales, il n'en était pas de même dans les autres villes; car si le Comité central réussit à tromper Paris sur la véritable signification des élections qu'il fit faire le 2G mars, en province on ne pouvait que réclamer l'établissement d'une Commune révolutionnaire, les villes étant en possession de droit d'élire leurs conseillers municipaux. Nous aurons à revenir sur l'influence qu'exercèrent dans le reste de la France la Commune et l'Internationale, ces deux forces qui restèrent confondues pendant tout le temps que dura l'insurrection.

Après les événements que nous venons de raconter, la journée du 24 devait être décisive; depuis trois jours les deux partis étaient en présence. D'un

Ai HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE

côlé, le Comité central s'était établi à l'Hôtel-de- Ville et s'était fait reconnaître par une partie de la population; il avait fait le dénombrement de ses forces et de ses ressources; n'ayant pu réussir à faire faire des élections le 23 mars, il les avait ajournées au 26, et recevait tous les jours de nouvelles adhésions; il ne lui restait plus qu'à briser la résistance de certains maires, qui se refusaient à reconnaître son autorité. D'ailleurs, ses proclamations avaient été plus modérées qu'on aurait pu le supposer au lendemain d'une insurrection victorieuse; il cherchait à tromper sur ses véritables intentions, et, malheureusement, il y réussit. Il disait : « Citoyens, vous êtes appelés à élire votre Assemblée communale (le Conseil municipal de la ville de Paris). » Et il terminait : « Paris ne veut pas régner, mais il veut être libre; il n'ambitionne d'autre dictature que celle de l'exemple; il ne prétend ni abdiquer ni imposer sa volonté; il ne se soucie pas plus de lancer des décrets que de subir des plébiscites ; il démontre le mouvement en marchant lui-même, et prépare la liberté des autres en fondant la sienne. Il ne pousse personne violemment dans les voies de la République; il est content d'y entrer le premier. » En réalité, tout ceci n'est que de la rhétorique; mais le vague de la pensée et la modération de la forme étaient bien faits pour abuser nombre d'esprits peu clairvoyants. Aussi, l'on se trompa facilement sur le caractère des élections auxquelles on allait procéder, et les avertissements de la presse, des représentants et des maires restèrent inutiles. Enfin, des

comités se formaient, sous prétexte de conciliation, et favorisaient en réalité les agissements du Comité central. C'est ainsi que l'on put lire dans les journaux cette singulière proclamation :

Page 1