‹ Histoire critique de la commune. Le comité central.--La commune.--La commune au point de vue socialiste.--La commune au point de vue politiqueChapitre 2 sur 6 · COMITÉ DE CONCILIATION · texte numérisé non relu

COMITÉ DE CONCILIATION

« CiTOYEiNS,

« En face des effroyables périls qui menacent la Patrie et la République, qu'importe une vaine question de forme et de légalité? Le scrutin seul peut mettre un terme à une crise qui serait autrement sans issue. Le scrutin seul peut calmer les esprits, pacifier la rue, raffermir la confiance, assurer l'ordre, créer une administration régulière, conjurer enfin une lutte détestable, où dans des flots de sang sombrerait la République. Nous adjurons les maires d'appeler eux-mêmes Paris au scrutin, de convoquer au nom du salut public les électeurs pour jeudi prochain. Nous adjurons les représentants de Paris d'appuyer et de soutenir cette initiative des maires. Nous adjurons tous les républicains de s'unir à nous dans notre œuvre d'apaisement et de conciliation. »

Ce placard bizarre, où la légalité est traitée de vain mot, et où l'on parle d'initiative à propos de la pression que l'on veut exercer sur les maires; ce placard, où les causes de la guerre civile sont annoncées comme devant servir à l'apaisement et à la pacification; ce placard, dirons-nous, est signé par MM. Ranc, Ulysse Parent, Georges Avenel, Léonce

Levraud, Isambert et Delattre. C'est ainsi que l'on entendait la conciliation, en prêchant et en recommandant le triomphe du Comité central !

Malgré cela et à cause de cela même, la résistance à l'insurrection devenait de plus en plus sérieuse; des forces nombreuses se groupèrent autour des maires. La mairie du I" arrondissement fut occupée militairement ; des gardes nationaux en grand nombre s'installèrent dans les cours et les appartements; la place Saint-Germain-l'Auxerrois devint une véritable place d'armes, sous les ordres du capitaine Arnaud de Vresse, qui, plus tard, devait payej? de sa vie son amour de la République et sahaine de l'insurrection. Toutes les rues aboutissant à la mairie furent défendues par des piquets de gardes ; une longue rangée de faisceaux garnissant le trottoir des quais indiquait qu'il y avait là une quantité d'hommes suffisante pour repousser toute agression. En face de Saint-Germain-l'Auxerrois, le Louvre était rempli de fédérés qui, d'ailleurs, prenaient garde de se montrer. En descendant vers le 11^ arrondissement, les postes des Halles, de la pointe Saint- Eustache et la Banque étaient aux mains des bataillons fidèles à la cause de l'ordre. La mairie de la rue de la Banque était le centre et le foyer de la résistance. Plus de dix mille hommes, sous les ordres du commandant Barré, tenaient le quartier et le rendaient inabordable aux troupes fédérées. La Bourse servait de quai lier général et de place d'armes; c'était là que l'on donnait des armes à tous ceux qui venait concourir à la défense de l'ordre.

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Avec la Bourse, la Mairie et la caserne de la rue de la Banque, la Banque, la place des Victoires et la place des Petits-Pères, étaient gardés par les bataillons hostiles au Comité central. Les rues Vivienne, Richelieu, Croix-des-Petits-Champs, de la Yrillière, du Dix-Décembre, Joquelet, en un mot toutes les issues conduisant aux monuments publics de l'arrondissement étaient protégées par de nombreux piquets. Il y avait là la plupart des bataillons de Tarrondissement, plusieurs centaines de soldats de l'armée régulière restés à Paris, les éclaireurs Franchetti, et près d'un millier d'anciens gardes mobiles; des mitrailleuses étaient cachées dans les cours de différentes maisons de la rue Saint-Sauveur, et des artilleurs se tenaient prêts à les amener sur le lieu du combat. Du reste, les boulevards du centre n'étaient pas en la possession des fédérés; le poste du boulevard Bonne-Nouvelle était aux mains du comité directeur du IP arrondissement; nous avons même vu le 100^ bataillon faire un piquet sur le trottoir du boulevard, depuis la rue de la Lune jusqu'à la rue Saint-Fiacre. En remontant vers la Madeleine, la Mairie de la rue Drouot était solidement occupée; le Grand-Hôtel et les maisons formant la place du nouvel Opéra regorgeaient de gardes nationaux; ils avaient une batterie avec eux et tenaient en respect les fédérés, maîtres de la place Vendôme. Enfin, la gare Saint-Lazare était au pouvoir de la résistance, et le XVI^ arrondissement, le quartier de Passy, était défendu par deux bataillons, sous les ordres du commandant de Bouteiller.

Comme on le voit, la situation était loin d'être mauvaise. Les maires avaient sous la main des forces nombreuses, et pouvaient avec elles faire respecter leur autorité. Nous n'avons pas à examiner quelle aurait été l'issue d'une lutte engagée entre les fédérés et les défenseurs de l'ordre; dans ce moment du moins nous croyions la possibilité d'une victoire sur le Comité central; son installation encore récente était incertaine; il n'avait pas eu le temps de faire occuper et fortifier certains points de la capitale, qui, plus tard, demandèrent bien des efforts et bien du sang. D'ailleurs, les maires n'avaient qu'à se tenir sur la défensive; l'échec de l'insurrection eût produit un effet moral immense; il aurait permis au gouvernement de rentrer à Paris, et il n'y aurait pas eu dans la troupe d'hésitation possible. Mais le sentiment qui avait compromis la défense de Paris, arrêta les maires et les empêcha de tirer parti des forces dont ils disposaient. Le général Trochu n'avait pas voulu risquer la vie de plusieurs milliers d'hommes pour un succès au moins douteux; de même les maires reculèrent devant une lutte qui aurait mis aux prises la population, et qui aurait peut-être fait couler des flots de sang. Ils ne comprirent pas que la bataille, pour être retardée, n'en n'était pas moins inévitable ; et d'ailleurs, au point de vue moral et politique, quel immense avantage si Paris avait luimême eu raison de l'insurrection! Les réactionnaires n'aurait pas pu agiter le spectre rouge et charger la capitale de leurs imprécations; la République était à jamais assurée, et l'on n'aurait pu refuser ses

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franchises municipales, à une population qui, sourde aux excitations, se serait faite elle-même le champion du droit et le défenseur de la souveraineté nationale. Pour les maires eux-mêmes, cette victoire leur eût valu la reconnaissance de la France entière, et leur aurait assuré une gloire immortelle. Malheureusement plusieurs déjà pactisaient avec Témeute, et les autres étaient pleins d'incertitude.

Cependant le Comité central prenait des mesures pour dissiper les rassemblements de forces, dont nous avons parlé plus haut. Il fit afficher le décret suivant :

« Considérant que la situation précaire de la ville devient de plus en plus accentuée, et qu'à tout prix il faut sauver la République; — Que de tous côtés des commandants supérieurs, continuant les errements du passé, ont, par leur inaction, amené l'état de choses actuel; — Que la réaction monarchique a empêché, par l'émeute et le mensonge, les élections qui auraient constitué le seul pouvoir légal de Paris; — En conséquence, le Gomité arrête : — Les pouvoirs militaires de Paris sont remis aux délégués Brunel, Eudes, Duval. Ils ont le titre de généraux et agiront de concert, en attendant l'arrivée du général Garibaldi, acclamé comme général en chef. — Du courage encore et toujours, et les traîtres seront déjoués. — Vive la République! — Paris, 21 mars 1871. » En même temps, tous les services militaires concernant l'exécution étaient confiés au général Bergeret. Comme on le voit, le Comité central jetait le masque; il ne s'agit plus de

conciliation; il appelle les maires et leurs défenseurs réactionnaires et monarc/iiqices; il laisse entendre qu'il n'y a dans Paris aucun pouvoir légal constitué; enfin, avec une audace inouïe, après avoir proclamé le principe de l'élection directe de^ chefs de la garde nationale, il nomme lui-même des généraux; il va jusqu'à annoncer l'arrivée de Garibaldi, disposant ainsi d'un homme qui le condamnait, et mentant effrontément à toute une population.

Devant cette attitude du Comité central, véritable provocation à la guerre civile, les bataillons du centre s'apprêtèrent à la résistance. Vers les deux heures de l'après-midi, à la Mairie du P^ arrondissement et à celle du 11% chacun prit son poste de combat ; tout fut disposé pour repousser les agresseurs. Les journaux d'alors ont diversement et inexactement raconté les faits de cette mémorable journée ; nous dirons simplement ce que nous avons vu. Vers les quatre heures, une rumeur se répandit place de la Bourse et dans les environs; la Mairie du pr arrondissement avait été attaquée et emportée par les fédérés; ce bruit prenant de plus en plus consistance, les commandants ordonnèrent le branle-bas du combat. La Banque et les maisons de la rue Croix-des-Petits-Champs, qui lui font face, furent occupées jusqu'à la rue Coquillière, et les fenêtres garnies de matelas; plusieurs lignes de gardes nationaux gardèrent la chaussée. Sur la place Notre- Dame- des- Victoires, les gardes mobiles furent rangés en bataille, prêts à déboucher sur la rue par

laquelle les fédérés tenteraient de pénétrer; la rue Neuve-des-Petits-Champs fut défendue par plusieurs compagnies. Les dispositions prises ainsi, nous attendions l'arrivée des insurgés, avec la ferme résolution de les repousser vigoureusement, s'ils osaient nous attaquer. L'arrivée de quelques individus, que l'on avait envoyés aux renseignements, nous apprit ce qui s'était passé à la Mairie du I^r arrondissement; une colonne forte de trois bataillons et escortée de trois pièces d'artillerie était partie de l'Hôtel-de-Yille, sous les ordres du général Brunel ; elle s'était portée par la rue de Rivoli vers la place Saint-Germain-de-l'Auxerrois, lorsqu'elle se trouva en face des gardes nationaux qui défendaient l'entrée de la place; le général Brunel fit avancer une pièce de canon, commanda de la charger, et fit tourner la gueule vers les défenseurs de la Mairie; le capitaine Arnaud de Vresse se présenta simplement avec ses éclaireurs, et par son altitude, fit réfléchir les assaillants; la lutte était évitée. Brunel fit alors entendre des paroles de paix, et demanda à s'entretenir avec les adjoints du pr arrondissement, qui se trouvaient à leur poste. Nous ne savons pas ce qui fut dit ni ce qui se passa dans cette entrevue ; toujours est-il que Brunel et les deux adjoint?, Adam et Meline, déclarèrent que la conciliation était accomplie, et qu'il n'y avait plus qu'à obtenir l'adhésion des députés et des maires réunis à la Mairie de la Banque. Les fédérés déclarent qu'ils vont s'y rendre; mais, de peur d'une méprise, ils demandent à être escortés par une compagnie du W bataillon. La

colonne se remit en marche, et vint se présenter à l'entrée de la rue Neuve-des-Petits-Champs; les gardes nationaux croisèrent la baïonnette, mais ils l'abaissèrent en voyant le numéro du 14^ bataillon briller sur les képis de l'avant-garde. Les délégués du Comité central furent conduits auprès de la réunion des maires. Voici sur quelles bases fut conclu l'arrangement : Les élections ne se feraient pas le 26, mais bien le jeudi suivant; les maires resteraient dans leurs mairies respectives, et ceux qui avaient été chassés seraient réintégrés. Cette convention excita l'enthousiasme chez les uns ; les autres comprirent qu'il n'y avait rien de sérieux dans les concessions faites par le Comité central, et se retirèrent plus tristes que joyeux; il ne resta autour de la Mairie du IP arrondissement que quelques centaines de gardes nationaux; le reste s'était en allé avec la persuasion que le conflit était terminé, et que le calme allait renaître. Quel désappointement, lorsqu'ils apprirent le lendemain que le Comité central avait refusé de ratifier les engagements pris par ses délégués. En même temps, il faisait occuper la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois par les fédérés. Cette trahison était d'ailleurs préméditée, et l'on est en droit de s'étonner de la facilité avec laquelle les maires se sont laissés tromper. Le général Brune! avait pour instructions de faire mine d'attaquer les bataillons dissidents, de poursuivre s'il ne rencontrait pas de résistance, mais de parlementer et de transigner si les menaces ne produisaient aucun effet. C'est ce qui arriva ; aussi, la créance à une con-

ciliation accomplie désorganisa la résistance et rendit désormais impossible toute espèce de lutte avec le Comité central. Ce dernier n'était pas d'ailleurs au bout de ses infamies, et le lendemain, par un nouveau mensonge, il allait dissiper les derniers défenseurs de l'ordre et assurer son autorité à Paris.

En effet, le 25 au matin, ceux qui étaient venus se ranger volontairement autour des maires, réunis au second arrondissement, furent étonnés en apprenant que l'arrangement intervenu la veille n'avait pas été exécuté; beaucoup renoncèrent, dans leur découragement, à continuer une lutte où les chefs faisaient défaut à leurs soldats; d'autres ne se rebutèrent pas, et se portèrent au quartier général de l'amiral Saisset; ils espéraient avoir affaire à un soldat, et pouvoir tenir plus facilement en échec le Comité central. Comme nous nous rendions, dans l'après-midi, au Grand-Hôtel, nous remarquâmes sur les boulevards des groupes nombreux où l'on discutait avec animation. Un bruit d'une gravité exceptionnelle circulait dans la foule : le duc d'Aumale avait été proclamé lieutenant général du royaume. On ne songeait pas à discuter l'absurdité d'une telle nouvelle; on la commentait et on couvrait d'imprécations l'Assemblée et le gouvernement. Malgré cela, nous continuâmes notre route; les anciens gardes mobiles étaient enfermés dans une maison de la place du Nouvel-Opéra. Malheureusement, il y avait plus d'oflîciers que de soldats; les premiers, habitués au commandement, avaient conservé une raideur toute militaire, et sem-

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blaient vouloir agir avec la même sévérité et la même hauteur qui les avaient rendus si impopulaires pendant la guerre. Les portes de la maison étaient fermées, et il était expressément défendu de sortir. Nous étions comme dans une prison où nous semblions avoir plutôt cherché un refuge que pris un poste de combat. Nous ne pouvions rester dans cette galère; nous préférâmes nous retirer. D'ailleurs, le Comité central triomphait sur toute la ligne. Le 25, à sept heures, l'amiral Saisset retournait à Versailles après avoir laissé copie d'un ordre où il autorisait les chefs de corps, officiers, sous-officiers et gardes nationaux de la Seine à rentrer dans leurs foyers. Il allait, sur l'invitation des maires, donner sa démission de commandant en chef de la garde nationale, fonction qu'il n'avait jamais réellement exercée. Nulle part il n'avait dirigé la résistance, et il n'avait fait connaître sa présence que par des proclamations qui, en ces temps de troubles, laissaient le public indifférent. Du reste, l'amiral Saisset n'était pas le seul à se retirer de la lutte; quelques députés de la Seine adressaient à la population une déclaration pour l'inviter à prendre part au vote; ils disaient : i( Aujourd'hui, placés entre la guerre civile pour nos concitoyens et une grave responsabilité pour nousmêmes, décidés à tout plutôt qu'à laisser couler une goutte de ce sang parisien que naguère vous offriez tout entier pour la défense et l'honneur de la France, nous venons vous dire : Terminons le conflit par le vote, non par les armes! » Ce manifeste était signé par MM. V. Schœlcher, Ch. Floquet, Ed. Lockroy,

Clemenceau, Tolain, Greppo. Nous ne pouvons que déplorer le funeste aveuglement des hommes qui auraient dû servir de guides au peuple de Paris; nous admettons qu'ils croyaient éviter toute espèce de conflit en conseillant le vote; mais n'était ce pas, au contraire, rendre la lutte fratricide inévitable, et signer la déclaration de cette guerre de deux mois si tristement terminée? Nous le pensions alors, et l'événement a justifié nos prévisions. Comme les représentants du gouvernement, comme les députés, la presse faiblit à son tour, certains journaux cessèrent de conseiller l'abstention et invitèrent les électeurs à déposer dans l'urne les noms des représentants de Paris. Celte mesure était tout à fait maladroite; elle augmentait le nombre des votants, et ne pouvait empêcher les candidats du Comité d'être nommés.

Le 26 au matin, tout était consommé ; le Comité central triomphait véritablement; son autorité n'était plus contestée, et il faisait procéder aux élections. Néanmoins il ne crut pas prudent de se départir de la réserve qu'il s'était imposée; il adressait des conseils à la population. La dernière proclamation du Comité central mérite d'être rapportée entièrement :

«Citoyens, votre mission est terminée; nous allons céder la place, dans votre Hôtel-de-Ville, à vos nouveaux élus, à vos mandataires réguliers. Aidés par votre patriotisme et votre dévoûment, nous avons pu mener à bonne fin l'œuvre difficile entreprise en votre nom. Merci de votre concours persévérant. La solidarité n'est plus un vain mot. Le salut de la République est assuré. Si nos conseils peuvent avoir

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quelque poids dans vos résolutions, permettez à vos plus zélés serviteurs de vous faire connaître, avant le scrutin, ce qu'ils attendent du vote d'aujourd'hui. Citoyens, ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant de votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux.que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l'action; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire, à un mot spirituel. Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à connaître leurs hommes et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandiitaires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. » Suivent les signatures.

Cette philosophie politique est assez singulière pour que nous n'ayions pas besoin de nous y arrêter. Ce que nous tenons à faire remarquer, c'est la promesse du Comité central de se retirer aussitôt les

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élections terminées. D'un autre côté, c'est le renouvellement de la candidaUire officielle déposée sous les mots et les protestations de désintéressement. Le Comité central eut, en effet, ses candidats, comme l'Empire avait eu les siens, et il se servit de son immense influence pour les appuyer et assurer leur succès. D'ailleurs, les manœuvres électorales furent nombreuses et audacieuses. Nous avons vu que la veille on avait fait courir le bruit de la nomination du duc d'Aumale à la licutenance générale du royaume. On a dit que c'est I^î. Victor Schœlcher qui avait rapporté cette nouvelle de Versailles, et avait aidé lui-même à la répandre. Outre les dénégations formelles de M. Schœlcher, nous ne voyons pas quel intérêt il aurait eu à tromper ainsi la population. Pour connaître l'origine de ce bruit, nous n'avons qu'à rechercher à qui il devait profiler. Sans aucun doute, une nouvelle semblable, jetée dans le public, la veille du scrutin, devait exciter les esprits et les pousser dans k voie de Tinsurreclion; elle devait donner aux élections un caractère beaucoup plus radical; c'était, en effet, la justification de l'émeute. Ainsi, toutes les craintes du Comité sur l'établissement de la République étaient fondées, et le gouvernement n'avait fait que mentir. Là ne se bornèrent pas les manœuvres du Comité : les listes électorales furent considérablement retouchées; on admit au scrutin des gens qui n'avaient été jamais inscrits; les fédérés reçurent des distributions d3 vivres et de boissons extraordinaires; on fit voter dans les postes et dans les établissements occupés

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par la garde nationale. En dernier lieu, la période électorale avait été insuffisante; les candidats étaient presque tous inconnus, et on ne savait pas au juste quel était l'objet des élections. De ce scrutin nul à tous égards naquit la Commune.

Examinons maintenant quels furent les résultats du vote; le dépouillement dura deux jours. Les partisans du Comité central crièrent victoire; les abstentionnistes avaient été vaincus, et la Commune était sortie des urnes avec un nombre de voix plus considérable que les maires sous le gouvernement du 4 septembre. Très-heureusement pour la dignité des électeurs, ce raisonnement était faux et se retournait contre ceux qui prétendaient s'en servir pour démontrer la légalité du nouveau gouvernement. En effet, les adversaires du Comité central n'avaient pas entendu le combattre seulement par l'abstention ; au dernier jour, ils avaient recommandé de voter pour les anciennes municipalités ou même pour les députés de Paris. C'est ainsi que les 1er, 2^, 9°, 16® arrondissements donnèrent la majorité à leurs anciens maires et aux chefs de la résistance qui avaient été vaincus le 24 mars. Les voix qui se portèrent sur ces différents candidats peuvent s'évaluer au minimum à 120,000. Nous avons fait le calcul sur les chiffres que nous avons trouvés dans V Officiel de Paris; il n'est donc pas contestable. En outre, nous avons dit que la candidature officielle avait refleuri comme aux beaux jours de l'Empire; c'est ainsi que onze membres du Comité central et deux des généraux nommés par lui furent élus au scrutin du 20 mars.

Voici leurs noms : Arnaud, Ranvier, Babick, Bergeret, Billioray, Assi, Henri Fortuné, Rastoul, lourde, Geresme et Varlin ; les deux généraux sont Eudes et Brunel ; ajoutons ceux qui n'eurent pas le huitième des électeurs inscrits : Brunel, Langevin, Raoul Rigault. Vaillant, J. Allix et A. Arnould dans le 8*^ arrondissement. Knfin, un étranger, Frankel , était admis à siéger dans le conseil communal de la ville de Paris. Ainsi, nous pouvons réduire ces élections à leur juste valeur; malgré les manœuvres électorales, les quartiers ducentie s'abstinrent ou protestèrent contre le scrutin en donnant leurs voix aux adversaires les plus résolus du Comité central; dans les faubourgs, onze des candidats otîiciels furent nommés et avec eux les chefs les plus connus du socialisme. Malgré l'affluence des électeurs, les élus n'eurent pas partout la majorité exigée par la loi. Aussi allonsnous assister à un spectacle curieux : la Commune se désorganisant elle-même. Malgré cela, on voulut donner à l'installation de la Commune une solennité extraordinaire; on rêvait le retour de ces fêtes grandioses de la première Révolution, qui, à la distance oii nous en sommes, frappent encore les esprits d'enthousiasme. Une estrade fut dressée devant l'Hôlelde-Ville, entourée de drapeaux rouges et de drapeaux tricolores; les membres du Comité central et la nouvelle Commune vinrent y prendre place. Alors commença l'interminable défilé des bataillons fédérés; les drapeaux s'abaissaient et saluaient, les tambours battaient aux champs et les clairons leur répondaient. Pour rompre la monotonie d'une semblable

scène, on échangeait de temps à autre quelques discours. Un orateur, dont nous regrettons de ne pas connaître le nom, proclama le mariage du drapeau rouge et du drapeau tricolore, tout en laissant pressentir le prochain divorce; il raconta qu'on avait trouvé dans l'ex-préfecture les drapeaux sous lesquels avaient combattu les milices citoyennes en 1830. On les avait exhumés, on avait secoué leur poussière, et ils présidaient à la fête du jour. Cet honneur ne devait être que temporaire, car la démocratie et la Piépublique universelle ne devaient avoir qu'un drapeau, le drapeau rouge. Le lendemain, M. Paul Meurioe disait, dans le Rappel, que ce drapeau était d'autant plus respectable que c'était celui des Gaulois. Voilà de l'archéologie, où nous ne nous y connaissons pas. Cette fête, du reste, n'eut pas l'éclat que ses auteurs croyaient lui donner; elle fut toute intime et resta ignorée d'une partie de la population parisienne. Le vrai peuple y fit défaut; ce fat plutôt une revue qu'une solennité. Nous ne vnnes qu'uîîc centaine d'assistants; la garde nationale fit tous les frais. Le hasard nous y avait amené; nous quittâmes la place de l'Hôtel-de-VilIe le cœur serré de toutes ces pasquinades. Heureux encore s'ils avaient borné là leur invitation des temps révolutionnaires!

Désormais la Commune est proclamée, et,, en fait, elle remplace le gouvernement légal de la France. Il nous reste à examiner la conduite de ce Comité central qui, promoteur de l'insurrection, en avait assuré le triomphe et, pendant neuf jours, avait administré

Paris en son nom. Nous avons dit, plus haut, comment il s'était constitué et dans quel but. Les hommes qui le composaient étaient, en général, inconnus à la population parisienne; et même, chaque jour, nous avons vu de nouveaux noms ajoutés à la liste déjà nombreuse des chefs de l'émeute. Quels étaient donc ces hommes qui, sortis on ne sait d'où, étaient si vite et si facilement arrivés au suprême pouvoir? Qui donc avait pu rendre kurs noms si populaires dans la classe ouvrière? Qui les avait poussés et leur avait fourni les moyens de faire triompher leur cause? Il eût été difficile de répondre à toutes ces questions au moment où ils ont fait leur entrée sur la scène politique. Aujourd'hui, si le mystère n'est pas complètement éclairci, du moins on le pressent, et on est sur la trace des véritables coupables. Doux d'entre les membres du Comité central avaient une certaine notoriété, Assi et Charles Lullier.

Le premier était un ouvrier mécanicien du Creuzot, que sou intelligence avait fait placer à la lête d'un des ateliers spéciaux.

En cette qualité de délégué, Assi jouit bientôt d'une grande influence sur ses compagnons et organise une grève considérable. Le bruit courut qu'il avait été suscité par M. Rouher, pour ruiner l'autorité de M. Schneider, président du Corps législatif. Quoiqu'il en soit, Assi quitta l'usine et s'établit au Creuzot. Une seconde grève éclata; il fut arrêté, conduit à Paris, jugé et acquitté. Par quelle influence? Le gréviste change alors de position, reste à Paris et s'occupe de la confection des équipements militaires. La

guerre éclate, Paris est assiégé : il devient officier dans un corps franc qu'il abandonne pour entrer dans la garde nationale. Pendant le siège, il se contente du grade de lieutenant. Après l'armistice, il devient membre du Comité central, et, le 17 mars, il est nommé commandant du 67^ bataillon.

Le nom de Chnrles Lullier rappelait de nombreux souvenirs. Ancien officier de marine, il s'était fait remarquer sous l'Empire par son exaltation; son naturel l'avait poussé à jouer au chevalier errant, et il s'était porté champion de Jules Favre, qui ne le connaissait pas. Les tribunaux l'avaient considéré comme fou, et, malgré tous ses efforts, n'avaient pas vu en lui un individu dangereux. Mais cela ne faisait pas son compte; pour se faire remarquer davantage, il embrasse la défense du parti radical. En homme habitué à faire peu de cas de la vie, il avait pris part à l'insurrection du 31 octobre. On jugea sa présence plus dangereuse qu'utile à la défense de Paris, et on l'envoya au Danemarck pour se débarrasser de lui. Nous ne le retrouvons que comme membre du Comité central. Des autres chefs de l'insurrection, nous ne connaissons que le rôle qu'ils ont joué depuis le 18 mars.

L'un, Avoine, est fils d'un ancien gendarme normand; l'autre, Ranvier, veut se venger sur la société des mauvaises affaires qu'il avait faites; Boursier n'est autre chose qu'un marchand de vins de la rue du Temple; les autres ne valent même pas la peine d'elre nommés. Et cependant, Bcrgeret, H. Fortuné et Lullier sont nommés généraux, Bour-

sier est délégué aux affaires étrangères, Varlin aux finances.

Ce qui fait la force de ces hommes et leur popularité, ce qui leur lient lieu de vertu, de talent et d'honneur, c'est leur aflîliation à l'Internationale. Cette société, qui ne date que de l'exposition universelle de Londres, avait pris une extension énorme ; elle s'était répandue en Angleterre, en France, en Allemagne et en Espagne. A Paris, ses commencements avaient été des plus modestes; d'un logement voisin, nous avons vu et entendu les membres fondateurs se réunir et discuter dans une étroite chambre de la rue des Gravilliers. L'Empire les avait poursuivis, mais inutilement. L'Internationale était comme une religion nouvelle qui ne faisait que croître avec les persécutions. Bientôt les faubourgs presque entièrement furent affiliés; la propagande gagna les grands centres industriels, Lyon, Saint-Étienne, le Creuzot , Marseille. Ses ramifications s'étendaient dans les plus petites bourgades, et nous connaissons tel pays de la basse Normandie où la société compte un nombre considérable d'adhérents. Les questions économiques n'étaient pas seules discutées; la branche française avait bientôt trouvé le programme primitif insuffisant ; elle s'était rejetée sur le terrain politique, et elle visait à une réforme complète et radicale de la société; c'est ainsi que dans les réunions publiques de l'Empire, nous avons vu mettre sur le tapis le mariage et le divorce, la question des enfants naturels, l'émancipation des femmes, la liberté testamentaire, la liberté d'enseignement, le

droit naturel. Quant aux théories politiques, on le traitait à huis-clos, dans des conciliabules secrets, à Montmartre, à Belleville et à Ménilmontant. Le droit à l'insurrection, les moyens de renverser le gouvernement, le régicide, telles étaient les questions à l'ordre du jour. D'ailleurs, l'Internationale n'était pas une force massive et inerte, difficile à mettre en branle; elle se divisait, selon les quartiers, par sections et admettait une initiation à plusieurs degrés. C'est ainsi que des corps de métiers, des associations ouvrières étaient simplement affiliées, sans que les individus qui les composaient fussent membres de la grande société. Mais l'organisation eût été incomplète si elle ne s'était rattachée aux groupes étrangers; des membres correspondants reliaient les différentes villes et les différents pays au pouvoir central, d'où venait le mot d'ordre, d'où émanait l'inspiration dirigeante. On conçoit maintenant la force énorme dont pouvait disposer une société ainsi constituée ; il ne fallait qu'un cataclysme pour qu'elle se manifestât. La déclaration de guerre de la France à la Prusse servit d'occasion. Dans un conseil supérieur, il fut décidé que les sections réuniraient tous leurs adhérents et feraient une manifestation en faveur de la paix. L'entrée immédiate de l'armée en campagne fit avorter ce projet. Mais^ le mot d'ordre était donné. Désormais, l'Internationale, en France et en Allemagne, va chercher, par tous les moyens possibles, à entraver la continuation de la lutte. Son idéal politique est la République et la paix universelles. Elle n*en poursuit pas encore la réalisation,

mais elle l'annonce et le proclame. Nous donnerions volontiers notre adhésion à ce programme, mais, dans les circonstances présentes, il ne pouvait être question d'une pareille utopie. Chacun devait songer à servir sa patrie et à repousser le fléau de l'invasion. Mais, nous l'avons déjà dit, il n'en fut rien. Nous ne nous occuperons pas de l'Allemagne et des proclamations socialistes qui furent répandues à flots pendant la guerre. En France, et à Paris particulièrement, l'influence de l'Internationale fut beaucoup plus grande ; non-seulement elle poursuivit pendant le siège l'exécution de ses desseins, compromettant ainsi la défense nationale, mais encore elle s'appliqua à écarter de la lutte contre l'étranger toutes les forces dont elle disposait. Ainsi s'explique la mauvaise volonté des faubourgs pour aller aux tranchées et leur fuite devant l'ennemi. Nous comprenons pourquoi les chefs du parti socialiste, si remuants en temps ordinaire, ne firent parler d'eux que par leurs tentatives d'insurrection. Ils préférèrent laisser aux bataillons du centre la gloire de ne pas reculer devant les Prussiens, et se réserver le combat des rues et des barricades, non plus contre l'ennemi, mais contre des Français.

Ainsi, J. Vallès, chef de bataillon, était introuvable lorsqu'il s'agissait de marcher en tête de ses hommes. Un jour qu'il pleuvait, il laissa les gardes nationaux se morfondre sur la place de l'Hôtel -de- Ville. On le trouva chez lui en robe de chambre et en pantoufles, causant au coin du feu. De même Vermorel.On eut toutes les peines du monde à lui faire

comprendre qu'il ne devait pas rester inactif devant l'ennemi. Des amis le contraignirent à s'engager dans l'artillerie de la garde nationale oii ses coreligionnaires politiques, dans un but peut-être intéressé, avaient pris du service. Le jeune et fougueux Maroteau lui-même, l'Apollon des brasseries de la rive gauche, fit tous ses efforts pour se faire exempter du service de la garde mobile. 11 prétendait soutenir sa mère dont il avait fait la ruine et le désespoir. Il lui fallut dépenser une énergie incroyable pour arriver à son but.

Et ce que nous avançons n'est pas une calomnie, ni le récit de faits isolés. 11 est facile de voir combien le langage du parti radical différa de sa conduite. Ses journaux et ses représentants n'avaient cessé de protester contre les préliminaires de paix; c'était une arme dont ils s'étaient servi contre l'Assemblée et contre le gouvernement. Cependant, dès que l'émeute les eut rendus maîtres du pouvoir, ils s'empressèrent d'aflirmer aux Prussiens leur désir de vivre en paix avec eux; ils veillèrent scrupuleusement à ce qu'aucun acte d'hostilité ne fut commis contre eux. Nous aurons même occasion, plus tard, de raconter les nombreux rapports qu'il y eut entre la Commune et l'état-major allemand. Si l'Internationale avait provoqué la composition du Comité central, si elle lui avait donné son appui dans les faubourgs, il ne faut pas du moins faire incomber sur elle toute la responsabilité des malheurs qui ensanglantèrent Paris. Dans la suite de ce récit, nous verrons l'afiinité qu'il y a entre elle et le parti bonapartiste. Tous deux,

d'ailleurs, ont la même origine et usent des mêmes moyens. L'Empire, tombé à Sedan, n'a pas encore perdu toute illusion; s'il ne compte pas sur l'affection des populations pour se rétablir, du moins il sait comment on usurpe le pouvoir et quels moyens il faut employer pour assurer la réussite de projets criminels.

En 1848, il s'était servi du socialisme qu'il avait poussé à l'émeute; le prince Louis s'était fait, pendant de longues années, le défenseur et le promoteur d'un système utopiste qui avait séduit les classes ouvrières.

Ces dernières ne reculèrent pas devant l'insurrection pour assurer le triomphe des théories à l'aide desquelles on les avait abusées. Alors, Louis Bonaparte se retira d'elles et se proposa à la France comme un sauveur. Il est inutile, aujourd'hui, de raconter comment le pays fut trompé et comment l'Empire fut proclamé. La situation sembla la même en 1871 aux meneurs du parti bonapartiste; ils poussèrent de toutes leurs forces à la révolte, laissant à d'autres le soin de la réprimer, mais comptant bien en retirer tout le profit et ressaisir le pouvoir à l'aide des compétitions monarchiques. On comprend alors la présence d'Assi dans le Comité central; on s'explique la nomination du général Ganier au com* mandement des buttes Montmartre. Les journaux du Comité ont d'ailleurs eu la naïveté de constater la présence d'un grand nombre de bonapartistes à Paris.

Les affaires jugées en province nous ont appris

la présence d'un grand nombre d'anciens agents de police dans les insurgés de Marseille et de Lyon. L'Internationale et le bonapartisme, telle est la double origine du Comité central. Ces deux éléments vont d'ailleurs se retrouver dans la Commune.

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