‹ Histoire critique de la commune. Le comité central.--La commune.--La commune au point de vue socialiste.--La commune au point de vue politiqueChapitre 6 sur 6 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nous ne voulons pas reprocher à la Commune, pour le moment du moins, le tort immense qu'elle a fait à la France en inaugurant la guerre civile après une guerre nationale; les transactions commerciales interrompues depuis six mois aspiraient à reprendre leur cours; chacun songeait à panser les plaies qu'avait ouvertes l'invasion étrangère; de là, une activité féconde, une reprise générale du travail. Nous admettons que les insurgés du 18 mars croyant faire une révolution piatique et utile à la fois aient de propos délibéré suspendu l'essor d'une nation entière pour la doter d'institutions qui devaient faire son bonheur et sa fortune dans l'avenir. Mais au moins avons-nous le droit de rechercher quelles sont ces institutions et quelle influence elles pouvaient exercer sur les destinées du pays? Constatons d'abord que l'insurrection à son origine

n'avait d'autre but que de conserver à une fraction de la garde nationale des canons que la population entière avait offerts au gouvernement pour la défense de Paris ; pendant deux jours les fédérés, après s'être emparé de l'Hôtel-de-Ville, des ministères, des mairies et de tous les établissements publics, ne mirent en avant aucun programme; à tel point que beaucoup ne savaient s'ils ne reconnaissaient pas le gouvernement de l'Assemblée et s'ils n'allaient pas borner leur action à la reprise de leur artillerie et à la consécration par la force de leurs droits fédératifs. Mais le sang avait coulé sur les buttes Montmartre : deux généraux avaient été assassinés et une partie de la population criait vengeance. Le Comité central proclama la déchéance du gouvernement et résolut de le frapper dans l'institution qui seule était restée debout et qui déjà annonçait les projets de résistance à l'insurrection. Les maires élus par le suffrage universel répudiaient l'insurrection faite contre l'Assemblée représentant le suffrage universel dans sa plus haute expression ; le Comité fit envahir les mairies, à l'exception de quelques-unes qui furent défendues par les gardes nationaux de l'arrondissement, il nomma des maires provisoires, et, en même temps, annonça de prochaines élections pour la Commune.

Nous avons raconté plus haut comment se firent ces élections ; nous avons dit que la violence et le mensonge y présidèrent; mais nous n'avons à envisager qu'une chose, c'est que dans la pensée du Comité central et en fait^ la Commune devait rem-

placer le gouvernement dont on avait proclamé la déchéance. Le système communal, tel est donc le système politique que les insurgés entendent proposer et imposer à la France. La Commune ainsi installée comprit bien vite qu'elle ne constituait pas un gouvernement que le pays pût accepter ; dans une proclamation, qui demeurera célèbre, elle convia les communes à s'affranchir du gouvernement central et à se fédérer pour en fonder un nouveau.

C'est donc la République fédéraliste et communale que les insurgés veulent substituer à la République une et indivisible des jacobins et à la République parlementixire des Favre, des Simon et des Picard. Cette forme constitutionnelle des États n'a rien en soi qui puisse effrayer les esprits; elle existe en Amérique et en Suisse où elle a produit les meilleurs résultats; à une certaine époque elle a existé en France, en Belgique et en Italie; dans l'antiquité, elle avait fleuri en Italie et en Grèce.

Sans nous arrêter à une ère antérieure à l'ère chrétienne, nous pouvons constater que le conseil amphictyonique ou conseil fédéral de la Grèce, était devenu en peu de temps impuissant à maintenir la fédération hellénique et que les petits États qui la composaient, après s'être entre déchirés, avaient fini par devenir la proie de l'étranger; constatons encore que la fédération italienne avait abouti à la guerre sociale et à l'établissement de la suprématie romaine sur tout le reste de la péninsule.

La véritable et première éclosion du système communal peut dater du moyen âge ; le municipe

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romain avait été une institution plutôt militaire que civile, et les différents droits que l'on appelle : jus civitatis, jus italicum, pis munîcipii, étaient des droits essentiellement politiques. Au moyen âge seulement les bourgeois des villes se trouvant quelque peu éloignés de leurs seigneurs féodaux curent l'idée de se réunir, de s'assembler et de racheter leur liberté à prix d'argent.

L'ensemble de ces individus qui, après s'être enrichis par le commerce (t par l'industrie, s'étaient agglomérés autour du cloclier et s'étaient rachetés du servage s'appela commune. La commune se rédîma petit à petit de tous les droits que le seigneur avait sur les gens attachés ii sa terre et devint souveraine; elle eut son beffroi, ses archers, ses remparts, ses droits de haute et basse justice; ainsi elle constitua une sorte de fief sans propriétaire individuel et dépendant d'une collectivité de bourgeois. La commune joua dès lors un grand rôle dans les luttes entre le roi et les seigneurs; ces derniers, jaloux des prérogatives que le besoin d'argent les avait contraints de céder à des manants, essayèrent de les leur reprendre, et, ceux-ci, pour se défendre, durent s'appuyer sur la royauté. Bien plus, les communes se liguèrent entre elles et aspirèrent à jouer un rôle politique considérable ; c'est ainsi que nous voyons Louis XI soulever les bourgeois de Gand ou de Bruges contre leur suzerain Charles le Téméraire. Mais nous ne pouvons passer sous silence la révolution communale de Robert le Coq et d'Éiienne Marcel : celle-ci se fit en sens inverse des autres com-

munes; elle fut entreprise contre l'autorité royale qu'elle parvint à détruire à Paris. Son succès s'explique par le besoin incessant que les rois avaient de faire appel aux bourgeois de leur bonne ville de Paris; ceux-ci avaient en revanche demandé et obtenu nombre de droits et de franchises à tel point qu'appelant à leur aide Charles le Mauvais, ils finirent par mettre en péril la puissance royale et compromirent l'accomplissement de l'activité nationale. Mais cette révolution n'aboutit pas et la royauté, instruite par l'expérience, n'eut rien de plus pressé que de détruire l'organisation communale, dès qu'elle n'eut plus rien à craindre de la féodalité.

Le mouvement communal, considérable en France, servit merveilleusement au triomphe de la royauté; en Belgique, où il s'était encore plus développé, il contribua puissamment à l'affranchissement des provinces unies; en Italie, il fut impuissant; ce malheureux pays, déchiré par les dissensions intestines et par l'ambition des papes, ne parvint pas à constituer son unité ; les communes cherchèrent plutôt à défendre leur liberté intérieure que leur liberté politique ; aussi sans parler des guerres qu'elles se faisaient entre elles, elles prirent parti tantôt pour la France, tantôt pour l'Espagne ou pour telle autre des nations qui faisaient de l'Italie leur champ de bataille. Pour ne parler que de la France, la commune disparut avec la féodalité d'oii elle était sortie; elle ne laissa d'autres traces de son existence que l'organisation intérieure des villes et certaines magistratures municipales, prévotés, etc.. La révolu-

lion survint et dans l'œuvre monarchique conserva l'unité française si laborieusement accomplie : elle en resserra même les nœuds, en détruisant tous les restes de l'ancienne féodalité. La nouvelle division de la France en départements, arrondissements et cantons effaça tout ce qui restait de l'ancienne commune.

Dans les terribles événements qui suivirent le renversement de la royauté et l'établissement de la République, nous retrouvons une seconde fois la Commune, toute puissante, mais c'est la Commune révolutionnaire, comme elle s'appelle elle-même. Il ne faut pas oublier qu'on se trouve dans une situation toute exceptionnelle; pour combattre l'Europe entière ameutée contre la France, pour déjouer les intrigues royalistes et les trahisons, il fallut inventer quelque machine de guerre nouvelle et terrible, capable de frapper de terreur les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur.

La Commune de Paris fut un des rouages de cette machine qu'on nomme la Terreur. Tout le monde connaît son histoire et il est inutile de nous y appesantir; constatons seulement qu'elle ne mérite pas tous les reproches sanglants dont les suppôts de la monarchie ont cherché à l'accabler. Si elle ne recula devant aucune des mesures nécessaires au salut public, du moins elle servit de contre-poids aux exagérations démagogiques, aussi violentes alors que de nos jours; elle tint en bride les cordeliers de l'Arsenal, et soutint puissamment Robespierre contre les meneurs de l'époque et les partisans du socialisme

de Jacques Roux. La Commune tomba avec l'Incorrzcptible, dont elle avait été le plus ferme soutien, mais dont elle n'avait pas su empêcher la chute. L'Empire s'établit sur les ruines de la République dont il continua et exagéra l'œuvre; il fut en réalité l'instigateur du système de centralisation à outrance, si favorable aux gouvernements despotiques. Des écrivains royalistes ont cherché à faire tomber toute la responsabilité sur la République ; celle-ci resserre le faisceau de l'unité nationale, mais, en même temps, elle institue d'une façon vraiment démocratique les municipalités et leur permet même déjouer dans l'État un rôle assez important. Après l'Empire, les gouvernements qui se succédèrent n'eurent garde de laisser échapper l'arme qu'ils avaient trouvée toute forgée; les franchises municipales restèrent oubliées pendant longtemps, et la révolution de 1848 ne nous en restitua qu'une faible partie. Le second empire, s'inspirant du premier, s'empressa de restaurer tout ce que le temps avait détruit dans l'œuvre centralisatrice.

Les hommes du 4 septembre virent leur pouvoir borné par la fin de la guerre ; ils n'eurent pas le temps d'opérer les réformes qu'ils auraient tout d'abord accomplies dans des temps moins agités. Ils se contentèrent de faire nommer par le suffrage universel les maires des différents arrondissements de Paris.

Chacun sait les événements qui suivirent la capitulation de Paris, la réunion d'une Assemblée nationale, et la signature des préliminaires de paix.

C'est ce moment que les agitateurs parisiens choi-

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sireiit pour l'élection et l'installation de la Commune; les négociateurs français n'étaient pas encore partis pour Bruxelles, que le gouvernement révolutionnaire proposait à toutes les municipalités de France de se constituer en Commune et se fédérer entre elles pour chasser l'Assemblée nationale de Versailles, et inaugurer une nouvelle forme de gouvernement.

A Paris, le Comité central avait commencé par protester de la pureté de ses institutions, et chercher à faire croire que le mot Commune était synonyme de municipal ilé ; grammaticalement, c'était peut-être la vérité; historiquement, c'était un mensonge; nous avons vu en effet que la Commune primitive était une institution sui generis, civile et politique à la fois; nous n'en voulons d'autre preuve que l'indépendance des communes les unes vis-à-vis des autres, et les droits que beaucoup d'entre elles avaient de lever des milices, de percevoir des impôts, de rendre la justice ; elles n'étaient en réalité que des dérivatifs du régime féodal; que la France fut partagée en fiefs et en seigneuries, ou bien qu'elle le fut en communes, peu importait à son avenir. C'était toujours le morcellement, la division, c'est-à-dire la faiblesse et l'impuissance. La commune révolutionnaire de 1793 fut une institution essentiellement politique et passagère; créée, comme nous l'avons dit, sous l'influence d'événements extraordinaires, elle devait disparaître avec eux; aussi personne jusqu'alors n'avait songé à la prendre comme un modèle de gouvernement, et ceux même qui la défendent et l'approuvent n'en désirent point le retour.

Par municipalité, au contraire, il faut entendre l'administration intérieure et civile d'une ville; c'est ainsi que de tous les temps et sous tous les régimes les municipalités subsistèrent. Sous la royauté de droit divin, despotique et omnipotente, chaque ville et Paris lui-même eurent leurs magistrats particuliers et une organisation particulière. Les corporations et les métiers nommaient un prévôt des échevins, ceux-ci avaient sous leur direction une police municipale appelée le guet; ils veillaient à l'entretien des routes, à la sécurité des citoyens, à l'économie des deniers publics.

La Révolution détruisit cette vieille organisation ; elle y substitua la mairie, avec le conseil des notables, les réunions d'électeurs. La monarchie tombée, la population entière fut appelée à élire le maire et son conseil. Ces élections aboutirent à la commune. Sous l'Empire et la Restauration, toutes les libertés conquises par la Révolution nous furent ravies. La monarchie de Juillet remit en pratique le système constitutionnel de 1791. Seulement le roi se réserva la nomination des maires, qu'il choisissait sur une liste à lui présentée par le conseil municipal. Le second empire, tout en suivant les traditions du premier, fut obligé de créer une sorte de système municipal; à l'exception de Paris et de Lyon, les villes nommèrent leurs conseils; mais le pouvoir central se réserva le choix des maires qu'il prit jusqu'aux derniers jours oii bon lui sembla ; les deux principales villes de France furent administrées par de simples commissions et par un préfet.

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien ce système était antidémocratique et oppressif; la situation financière de la ville de Paris, la banqueroute imminente de la ville de Lyon, en sont les résultats directs et matériels ; dans l'ordre moral, le désordre fut encore plus grand.

Il résulte de tout ceci que la Commune instituée par le Comité central au lendemain du 18 mars, différait sous tous les rapports du système municipal; nous avons montré en même temps que si la commune au moyen âge fut un empiétement sur la féodalité, elle aurait pu du moins être aussi fatale à la France. D'un autre côté, la Commune révolutionnaire, n'ayant été qu'une institution exceptionnelle, il est impossible de voir quel fruit on aurait pu tirer d'un système qui n'avait produit aucun résultat favorable au développement de la prospérité de la nation, et qui de plus est en complète contradiction avec les mœurs modernes.

Recherchons maintenant ce qu'il faut penser de la Fédération proposée par la Commune de 1871.

La plus haute expression du gouvernement fédératif est sans contredit la république des États-Unis; tout le monde sait qu'elle se compose d'un certain nombre d'États primitivement étrangers les uns aux autres; après s'être affranchis du joug de l'Angleterre, ils se lièrent par une sorte de pacte qui garantissait à chacun l'indépendance civile et intérieure, mais qui créait une communauté politique entre tous. Un congrès formé des représentants des divers États prend les résolutions qui intéressent la nation en-

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iièrc, et auxquelles nul État ne peut se soustraire. En Amérique, ce système a produit les meilleurs résultats : la guerre de sécession a cependant montré les dangers qu'il y avait dans ces sortes de pactes fondamentaux que Tune des parties ne peut déchirer sans le consentement de l'autre. La Suisse est également une république fédérative depuis son affranchissement, et elle s'en est trouvée tout aussi bien que les États-Unis.

Mais ce système est-il possible, appliqué à la France? Nous ne le croyons pas, et nous ne comprenons pas qu'une pareille idée ait pu être mise en avant et défendue par des esprits éclairés. En effet, comment les États-Unis et la Suisse sont-ils arrivés à choisir cette forme de constitution? Une même contrée comprenait différents Étals, qui cependant avaient le même climat, la même origine, les mêmes intérêts politiques, sociaux et économiques; en réalité, ils formaient une nation partagée en différents groupes; il n'y avait rien de plus naturel que de les réunir pour en former un tout homogène; mais comme la liberté y était aimée par dessus tout, aucun État n'aurait consenti à subir la suprématie de son voisin, et à recevoir ses lois; d'un autre côté, tous ces groupes, par leur séparation artificielle, avaient des intérêts locaux différents de ceux des autres groupes ; il fallait donc concilier, sous peine de porter atteinte à la liberté de l'un ou de l'autre, et la nécessité impérieuse d'associer les intérêts généraux et le besoin de séparer les intérêts particuliers. La solution n'était pas difficile à trouver : elle consis-

tait à maintenir l'indépendance civile des divers États, et à créer un lien politique entre eux qui en formassent une même nation; tel est l'origine du système fédératif; rien de plus logique et de plus naturel à la fois.

Mais en Fiance, il n'est pas possible de procéder de la même façon, pour cette bonne raison que la situation primordiale n'est pas la même; nous avons eu, il est vrai, autrefois une division par provinces; mais elle était très-arbitraire et toute féodale; rarement elle répondait aux délimitations naturelles et géographiques, à la communauté d'origine et d'intérêts des populations.

Pour trouver une division naturelle de la France, il faut remonter à l'ancienne Gaule, où les différentes peuplades s'étaient groupées et avaient formé de véritables petits états ; mais depuis ce moment, que de révolutions ! La domination romaine avait passé par là et substitué une organisation toute administrative à la division primitive. Après les Romains vinrent les barbares; ils partagèrent la Gaule en plusieurs grands royaumes, dont les limites changeaient à chaque alluvion nouvelle des races germaniques. On rattache au nom de Glovis la première constitution d'un royaume français; mais sous ses successeurs, nous trouvons unt'. nouvelle division : la France se partage en Neustrie et en Austrasie. Si nous arrivons aux Carlovingiens, à quel étrange démembrement assistons-nous avec la succession de Charlemagnel Quelle trace est-il resté de tous ces royaumes de Lolhiringie, d'Aquitaine, de Rhélie et

de tant d'autres, que se disputèrent les fils de Louis le Débonnaire? Nous sommes dans le chaos le plus impénétrable. Les ambitions les plus diverses se disputent la France et se la partagent en dépit de toutes les considérations naturelles et politiques d'origine, de langue et d'intérêts. Nous n'avons pas à suivre toutes les vicissitudes par lesquelles la France passa pendant plusieurs siècles.

Des quantités de royaumes se forment et disparaissent ; ce ne sont que principautés, duchés, comtés et seigneuries. Des duchés tels que ceux de Bretagne et de Normandie peuvent bien être regardés comme distincts de la France par leurs positions géographiques, l'origine de leurs habitants, la différence de leurs intérêts; mais comment justifier la création de ce singulier duché de Bourgogne qui, outre la Bourgogne, comprend la Franche-Comté, la Champagne, l'Artois, la Flandre, une partie de la Belgique. N'est-ce pas là une division de la France toute arbitraire et absurde? Nous ne prenons ici des exemples que dans les grandes souverainetés qui se partageaient notre pays. Ajoutons que ces royaumes et ces duchés étaient divisés à leur tour en une infinité de comtés et de seigneuries. On comprendra alors que la France n'était guère qu'une vaste mosaïque, dont les différentes pièces n'étaient jointes que par un lien tout à fait insuffisant, celui de la suzeraineté féodale. Aussi, en aurait-il été de notice pays comme de l'Italie et de l'Allemagne, si la royauté n'avait pris à cœur de rattacher à sa domination toutes ces provinces qui, le plus souvent, s'en

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étaient détachées complètement. Le dernier granJ seigneur féodal fut ce connétable de Bourbon, qui trahit François pr et sa patrie pour offrir son épée à Charles-Quint. Désormais, l'œuvre de l'unité nationale est accomplie, mais pas encore aussi complètement que beaucoup semblent le croire.

Si les grands seigneurs féodaux avaient disparu, échangeant leurs terres contre des titres et le service du roi, du moins les provinces avaient conservé une certaine indépendance civile et politique. La Bretagne, en particulier, jouissait de privilèges nombreux, qui en faisaient plutôt un état relevant de la couronne qu'une province française; de même pour la Normandie, pour la Guyenne, pour la Gascogne et pour beaucoup d'autres pays. D'un autre côté, ces provinces ayant vécu pendant longtemps d'une vie propre et indépendante, avaient pris des habitudes de s'administrer différentes les unes des autres, et la royauté avait été obligée de respecter ces coutumes, de sorte que l'on peut dire avec raison que les provinces étaient réunies, mais non assimilées à la France.

Louis Xiy et ses successeurs resserrèrent fortement les liens de l'unité nationale, pas assez cependant pour faire disparaître les restes de l'ancienne division féodale. Aussi, voyons-nous se perpétuer la coutume des états provinciaux. Les parlements conservent une sorte d'indépendance, et, à un moment donné, des provinces entières refusent l'impôt. D'un autre côté enfin, les coutumes locales ont force de loi, et le pouvoir central, incapable d'en détruire

Vautorité, est contraint de les conserver et de les respecter. Aussi, la France unie matériellement sous un même sceptre, ne l'élait-elle pas moralement? Elle n'avait ni la force ni la cohésion, qui, seules, pouvaient la rendre capable de grandes choses. La révolution entreprit de les lui donner.

Le législateur détruisit l'ancienne division provinciale et y substitua la division par départements. Il n'entendait pas faire de la France un partage conforme à sa configuration géographique et à la diversité des races, bien au contraire ; la France départementale, cantonale, communale, sortit de son cerveau, comme une Minerve d'une seule pièce, une et indivisible. Les besoins de l'administration d'un aussi grand territoire le décidèrent seuls à ce morcellement arbitraire. Il n'y eut plus dès lors qu'un tout homogène et compact, inattaquable dans son ensemble, indivisible dans la multiplicité des parties qui le composaient. Tout vint aboutir au pouvoir central. La fortune, la puissance, l'âme même de la France, se trouvèrent centralisés à Paris, qui, en une minute, put ainsi mettre en mouvement toutes les forces du pays. Admirable conception qui, de trente-quatre millions d'hommes, fit un seul individu, qui mélangea et confondit les habitants du nord et ceux du midi, qui fit un même peuple des descendants des Gaulois et des fils des Francs, des vaincus et des vainqueurs, qui donna à tous les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes institutions, les mêmes lois, qui, avec trente-deux provinces, en fit une seule, et qui, au culte d'un roi qui

servait simplement de lien entre des populations souvent différentes d'origine et d'intérêt, substitua le culte de la patrie! Aussi, comme la France delà Convention est différente de la France de Louis XIV ! Politiquement, elle proclame et fait prévaloir les principes de liberté, civilement le principe d'égalité. Militairement, ses propres enfants la sauvent de l'invasion étrangère et vont porter au loin la gloire de leurs armes.

Il est de mode aujourd'hui d'attaquer cette centralisation ; on veut la détruire au nom de la liberté, au nom de l'initiative individuelle comprimée par elle, au nom de l'indépendance communale. Funeste amour de changement! IninteHigence profonde des intérêts du pays 1 L'œuvre de la révolution n'a pas été complète, il est vrai ; elle arma la France plutôt qu'elle ne l'organisa définitivement. Mais ne peut-on pas saisir l'idée de ces hommes, qui étonnèrent leurs ennemis même, par leur prudence et leur sagesse au milieu des plus effroyables périls? N'est-il pas facile de comprendre que, dans leur esprit, la liberté communale pouvait exister conjointement avec leur système de centralisation. Certes, les intérêts locaux et particuliers ont droit à une représentation spéciale et propre; ils s'appartiennent à eux-mêmes. La commune, le canton, l'arrondissement, le département, sont autant d'individus collectifs, qui ont le droit d'administrer eux-mêmes leurs affaires. Mais les affaires de l'État, de la grande famille, qu'on appelle la France, celles-là ne regard<^nt qu'un seul pouvoir, le pouvoir central, émané

de tous, la représentation nationale ! Nul ne doit

confondre et mêler ses propres affaires avec celles du

pays.

Conservons cette unité politique qui a fait notre force dans le passé, et qui nous aurait rendus invincibles, si elle n'était tombée dans les mains des despotes et des tyrans; resserrons-en les liens aulieu de les relâcher. Continuons l'œuvre de nos ancêtres, et faisons, enfin, que les intérêts politiques ou économiques de tel ou tel département soient ceux de la France entière! Notre programme est facile à tracer : Liberté pour tous les individus composant le corps social; liberté pour les collections d'individus appelés à vivre d'une vie commune, mais union absolue entre tous ces éléments qui constituent l'État, centralisation absolue, inattaquable 1 Ce qui a fait la force de la France pendant plusieurs siècles ne saurait aujourd'hui la faire décheoir.

L'œuvre que la Commune se proposait d'accomplir était l'inverse du programme que nous venons de tracer ; son but était de détruire l'unification française, à laquelle tant de générations avaient travaillé. Elle voulait anéantir le travail, que la royauté avait mis plusieurs centaines d'années à accomplir, le travail que la Révolution avait fait aboutir dans des jours de luttes et de tempêtes. Réformateurs hardis, ils veulent effacer toute notre histoire, détruire cette magnifique unité, empreinte du sceau de notre génie national.

Pour cela, ils vont remonter au treizième siècle, écarteler la France, éparpiller au hasard ses membres

mutilés, donner à chacun une vie particulière, et comme point de contact, leur imposer la Fédération! Comme si Ton pouvait ainsi tailler et rogner dans la chair d'un pays, comme si l'on pouvait le découper à sa fantaisie ! Et cependant, cette idée trouve des approbateurs et des défenseurs :1a Commune l'adopte et la propose à la France dans son manifeste; un publiciste connu, M. Ê. Girardin, s'en saisit comme d'une idée nouvelle, et s'en fait le champion en province; un journal très-répandu, le Siècle, la patronne et la soutient par la plume d'un étranger, M. H. Cernuschi, par la plume d'un écrivain distingué, M. Théodore Duot, parla plume d'un martyr républicain, M. Gustave Chaudey.

Mais l'opinion ne s'émut pas de cette propagande; elle laissa les déclamateurs s'ingénier : l'idée ne fut pas prise au sérieux, à peine fut-elle combattue. La tradition française monarchique et jacobine est trop vivante, trop conforme au génie national, pour que l'on puisse aujourd'hui l'oublier et y substituer un système nouveau, contraire à nos mœurs et à nos intérêts. Le système politique de la Commune, comme son système économique resta à l'état de lettre morte; il ne se trouva personne pour en faire l'essai; ce mot de fédération jeté comme par hasard dans la lutte resta incompris de la plupart des Français.

Mais admettons un moment que la fédération ait pu séduire les ]^arisiens, et qu'ils l'aient admise comme la forme de gouvernement la meilleure; faut-il croire que la province ait pu suivre la capitale

dans celte voie; est-il de son intérêt de renverser l'unité française pour y substituer l'autonomie communale? Nous ne le croyons pas : en effet, nous serions en droit de poser en principe que la Commune de Paris l'emporterait d'autant sur les autres communes que sa population est plus nombreuse, sa richesse mieux établie, ses ressources plus abondantes. A peine est-il besoin d'énumérer les différences qu'il y aurait entre Paris et les autres villes ; dans la capitale, la Commune disposerait d'une force armée de plus de quatre cent mille hommes, et d'un budget de plus d'un milliard ; que serait à côté la commune de Puteaux et celle de Saint-Denis, ne pouvant mettre sur pied que quelques centaines de gardes nationaux, et n'ayant pour revenu annuel qu'un ou deux millions?

La première l'emporterait nécessairement sur la seconde, et finirait même par l'absorber. Il arriverait fatalement (qu'on nous passe une expression vulgaire), que Paris ferait la boule de neige, et s'assimilerait les communes plus faibles que lui les unes après les autres; dans ces conditions, il n'y aurait pas de véritable fédération possible. Objecte-ton que les membres du conseil communal de la capitale auront assez de sagesse et de modération pour empêcher cette absorption que nous croyons fatale et nécessaire; au moins faut-il reconnaître que Paris jouirait d'une grande suprématie sur toutes les autres villes de France. Gela est tellement vrai que la Commune de 187J a été contrainte de l'avouer implicitement dans la proclamation, fort modérée cependant,

HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE 2bl qu'elle adressait à la province; elle dit : « Que veut Paris? — l'autonomie absolue de la commune étendue à toutes les localités de la France Paris ne

veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition de retrouver dans la grande administration centrale la réalisation et la pratique des mêmes principes. » Ainsi, la modération de la forme n'exclut pas l'expression de la volonté de Paris; la capitale n'entend pas seulement nommer son propre gouvernement, elle veut que toutes les localités de la France suivent son exemple; n'est-ce pas faire acte de souveraineté; que sera-ce donc, lorsque la fédération sera constituée? Cette suprématie qu'on affiche déjà ne fera qu'augmenter, et il y aura certainement danger pour la liberté des autres communes. D'ailleurs, ce péril avait été signalé depuis longtemps aux méditations des hommes politiques.

Voici ce que nous lisons dans le numéro 15 des RevohUions de Paris, par Prud'homme, à propos d'une délégation de la municipalité qui s'était présentée à la première séance de l'Assemblée nationale : « La première ville d'un vaste empire, a dit M. le président de l'Assemblée, eut toujours une influence immense sur sa destinée. »

« Voilà précisément, dit Prud'homme, ce que les provinces ne veulent pas, et avec raison; une ville qui a une influence immense sur la destinée d'un empire est une ville aristocrate ou despote. Nous ne nous lasserons point de le répéter, l'égalité est la seule base solide de la concorde enlre Paris et les provinces Tout ce qui pourrait entretenir les

Parisiens dans l'idée d'une supériorité qui n'a point do fondement, ne peut qu'être funeste à l'harmonie qui doit régner entre les différentes parties de l'État, et sans laquelle la Constitution ne s'achèvera pas. )>

L'élude de cette grande époque qui s'étend de 1789 à 1791 est féconde en enseignements de toutes sortes ; plus on apprend à la connaître, plus on se convainct que les chefs de l'insurrection du 18 mars étaient des individus sans intelligence. lis voulurent imiter la Révolution, et ils ne surent que lui emprunter des mots, ou bien des institutions que les plus purs républicains avaient combattues dans leurs excès et dans leurs violences.

Écoutons Camille Desmoulins dans son numéro V du Vieux Cordciiev : « Est-ce ma faute, enfin, s'il m'a semblé que des pouvoirs subalternes sortaient de leurs limites et se débordaient; qu'une commune, au lieu de se renfermer dans l'exécution des lois, usurpait la puissance législative, en rendant de véritables décrets sur la fermeture des églises, sur les certificats de civisme, etc.? L'anarchie, en rendant tous les hommes maîtres, les réduit bientôt à n'avoir qu'un seul maître. » Nous pourrions nous laisser entraîner par le sujet et faire nombre de citations empruntées à des auteurs révolutionnaires.

Nous terminerons par une observation qui ne manque pas d'importance: dans les deux républiques fédéralives qui seules existent dans le monde, la Suisse et les États-Unis, dans Tempire d'Allemagne, qui ressemble assez à une fédération, il n'y a aucune ville qui l'emporte d'autant sur les autres villes que

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Paris l'emporte sur Lyon, Marseille ou Bordeaux. En Amérique, New-York compte un grand nombre d'habitants; mais elle ne saurait faire une capitale; en Suisse, les trois principales villes sont d'une importance à peu près égale; en Allemagne, Berlin n'est guère plus considérable que Hambourg ou que Francfort. Sous le rapport des traditions politiques, il n'y a guère en Europe que Londres qui puisse être comparé à Paris par son histoire et sa longue prépondérance sur les autres centres de population, d'industrie et de commerce. Pour nous résumer, la fédération ne rencontre en France aucun des éléments qui ont servi à la constituer dans les pays où elle existe; elle est contraire à toutes les traditions et opposée au génie national ; enfin l'expérience semble démontrer qu'elle ne saurait s'établir sérieusement dans un pays où elle n'a aucune racine.

La Commune ne se contenta pas de vouloir imposer son gouvernement à la France; elle rêva la république universelle; si elle ne voulut pas, comme le bon Clootz, « guillotiner les tyrans de la Chine et du Monomotapa, » comme lui, du moins, elle aftîcha un zèle exagéré pour la cause du genre humain. Mais, chez elle, ces prétentions avaient une toute autre importance que chez le Montagnard prussien. Issue de l'Internationale, elle poursuivait le triomphe des idées que cette société avait acceptées ; l'insurrection dont la France et Paris en particulier, avaient été les victimes, avait son origine dans un plan depuis longtemps médité et préparé; il était l'œuvre de ce Karl Marx, Allemand comme Anacharsis Clootz, fonda-

teur et grand-maître de rinteriiationale. Ce plan menaçait et menace tous les États d'Europe, où la société compte des adhérents. Il s'agit de gagner les classes ouvrières, de leur inspirer la haine du capital et le désir de la possession, de les discipliner et de les enrégimenter; une fois ce travail accompli, on doit les déchaîner contre les gouvernements établis, moins pour changer les systèmes politiques en vigueur que pour détruire et renverser la société actuelle.

Une idée semblable ne pouvait sortir que d'une cervelle allemande; à d'autres époques, on ne l'aurait considérée que comme une utopie; aujourd'hui, si l'on ne peut admettre la possibilité de sa réalisation, du moins on est en droit de redouter les bouleversements qui s'ensuivraient, si elle recevait un commencement d'exécution. On peut en juger parce qui s'est passé en France; dans notre malheureux pays, où les esprits sont si mobiles et les passions si faciles à déchaîner, l'Internationale se trouva assez forte pour agir; on sait comment elle manifesta sa puissance, et de quelle façon elle fit triompher ses idées sociales et politiques. Les autres nations de l'Europe n'ont pas suffisamment compris que ce fléau qui s'abattait sur la France les menaçait également.

Ce n'est qu'mie première bataille livrée et perdue par l'Internationale; elle n'est vaincue qu'à Paris et elle peut transporter la lutte en Angleterre, en Belgique, en Allemagne ou en Espagne. Son armée est nombreuse, active et déterminée : battue sur un point, elle se reforme sur un autre; ses généraux

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changent volontiers de quartier général et se font insaisissables; aujourd'hui à Londres, demain à Paris ou à Lyon, ils semblent s'être donné rendezvous sur les frontières d'Espagne, prêts à se jeter sur ce dernier pays ou sur la France, selon que l'occasion leur semblera favorable. Quant au chef suprême, il reste immobile et dirige, sans être inquiété, tous les fils de cette immense conspiration qui enserrent l'Europe entière. La société prévenue a le devoir de se tenir sur ses gardes ; elle connaît les ressources immenses dont dispose l'Internationale; elle sait les projets dont elle poursuit la réalisation ; elle ne peut, elle ne doit pas se tromper sur le sens de ces mots : « république universelle, » qui ne signifient pas autre chose que la ruine et le renversement de toutes les institutions actuelles.

D'ailleurs, nous nous sommes déjà longuement étendu sur les théories sociales que la Commune parisienne a voulu faire prévaloir; nous avons étudié son système politique général ; il nous reste à entrer dans quelques détails sur la façon dont elle entend réaliser son programme.

Le premier et le principal prétexte de l'insurrection fut le maintien de la République qui n'était alors menacée par personne. Cette forme de gouvernement, la meilleure selon nous, implique une série de réformes dans l'ordre administratif, politique, financier et judiciaire; mais ces réformes ne peuvent venir qu'avec l'aide du temps et par une progression continue. Il est cependant des principes qui sont essentiels et sans lesquels on peut dire

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qu'il n'existe pas de république; c'est ce que nos pères ont voulu dire lorsqu'ils ont écrit en tête de leurs constitutions ces mots : « Liberté, Égalité, Fraternité, h Nous nous contenterons d'établir que ces trois grands principes ont été outrageusement violés par la Commune et que le gouvenement de l'Hôtel-de-Ville ne fut pas autre chose qu'une oligarchie dictatoriale. La liberté se manifeste dans les sociétés sous plusieurs formes : par la possession de soi-même, par le droit d'exprimer sa pensée, de se réunir, de pratiquer sa religion : à aucune époque de notre histoire, la liberté individuelle ne fut plus compromise; les arrestations se multiplièrent, non pas les arrestations légales qui ont pour objet de retrancher de la société les individus dangereux et malfaisants. La passion politique, le fanatisme religieux furent les seuls guides des dictateurs de l'Hôtel-de-Ville; prêtres, gendarmes, anciens sergents de ville, agents de police, remplirent les prisons ; on alla plus loin et on enferma des journalistes, des fonctionnaires, des officiers et des particuliers, quelquefois sous le prétexte qu'ils avaient servi un des gouvernements précédents, le plus souvent pour les dépouiller ; c'est ainsi que l'on arrêta le président Bonjean, le banquier suisse Jecker, le publiciste Gustave Chaudey, le directeur d'un journal illustré Polo, l'inspecteur général des halles et marchés Lucien Dubois, le docteur Morel et bien d'autres moins connus dont le crime était d'avoir joué un rôle politique; ajoutez à cette liste une grande partie des prêtres parisiens, un nombre

considérable d'individus appartenant à la police, des généraux comme Chanzy et des officiers dont quelques-uns furent fusillés; si nous comptons les simples particuliers qui avaient manifesté leur antipathie pour la Commune et si nous fermons la liste par les proscriptions intestines qui décimèrent les généraux, les fonctionnaires, les officiers et les membres même de la Commune ou du Comité central, nous arriverons à un chiffre assez respeclable pour convaincre les plus incrédules que la République du 18 mars ne sut pas respecter la première et la plus essentielle des libertés : la liberté individuelle. Comme dernier trait, rappelons le décret du Comité de salut public qui ordonne le port obligatoire d'une carte de civisme; cette mesure, empruntée à l'époque révolutionnaire, n'était autre chose que l'extension de la loi des suspects, jngée insuffisante. Elle ne put heureusement pas être appliquée faute de temps, mais elle montre ce qui nous était réservé dans l'avenir si l'insurrection avait triomphé.

Nous ne parlerions de la liberté de la presse que pour mémoire si nous ne tenions à mettre en regard des actes de la Commune les protestations violentes qui s'élevèrent du sein de la presse insurrectionnelle lorsque le général Vinoy, appliquant les lois qui régissent l'état de siège, supprima les journaux dévoués à l'Internationale et au Comité central. Il est bon de faire ressortir l'hypocrisie des publicistes qui, comme Félix Pyat, désapprouvaient les mesures dont ils étaient les instigateurs et protestaient dans

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leurs feuilles contre les suppressions de journaux qu'ils avaient votées; jamais on ne vit en si peu de temps hécatombe pareille; Rigault, Cournet et Ferré rivalisèrent de zèle; plus de trente feuilles publiques disparurent pendant les deux mois de règne de la Commune.

Quant au droit de réunion, il fut mieux traité; on favorisa la création de clubs nombreux et on mit les églises à leur disposition ; on avait même arrêté en principe la formation d'un club central renouvelé des jacobins; l'armée de Versailles empêcha l'exécution de ce beau projet. D'ailleurs, si l'insurrection aimait les réunions politiques, elle ne supportait pas les contradicteurs et les opposants ; les orateurs qui lui déplaisaient étaient arrêtés en descendant de la tribune ; et même, lorsqu'elle pressentait qu'une réunion devait lui être hostile, elle l'interdisait sous prétexte que la réaction prenait tous les masques; c'est ainsi que la Bourse fut fermée et gardée le jour où un grand nombre de citoyens appartenant aux quartiers du centre devaient s'y rendre pour aviser aux moyens d'éviler l'etfusion du sang.

La Commune ne sut pas davantage respecter la liberté de conscience, elle décréta la séparation de l'Église et de l'JÉtat, se réservant de faire valoir ses droits sur les édifices affectés au culte et appartenant à la ville : rien de mieux ; mais en même temps elle prononçait la confiscation des biens de main-morte et elle ordonnait des perquisitions dans les établissements religieux sous prétexte de recher-

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cher des armes qui y étaient cachées. Bientôt elle fit arrêter les prêtres comme otages, elle chassa les élèves du séminaire de Saint-Sulpice, pénétra dans les couvents et fît main basse sur les objets précieux. Ce fut une véritable persécution; nous n'avons pas trop de blâmes contre cette façon violente d'agir; nous comprenons que la Commune ne se soit pas montrée favorable au clergé dont elle avait tout à craindre; la réaction monarchique et cléricale avait été une des causes de l'insurrection ; elle avait justifié jusqu'à un certain point la crainte de voir la République renversée au profit d'un roi ; les malheurs qui s'étaient abattus sur Paris n'avaient pu la désarmer; elle cherchait à le décapitaliser et elle n'apportait à l'Assemblée que des sentiments de haine, alors que la conciliation aurait dû être un devoir. Mais si nous voulons la justice, c'est surtout à l'égard de nos adversaires. Si la Commune les croyait véritablement coupables, elle devait leur donner des juges et ne pas les arrêter et les assassiner; elle ne devait pas inventer d'atroces calomnies et les répandre dans le public; elle ne devait pas voler les vases sacrés qui n'appartenaient en rien à la ville; elle devait laisser aux fidèles la liberté de pratiquer la religion et ne pas fermer les églises ; en un mot, elle devait mettre hors de cause la liberté de conscience et ne pas porter à la religion des coups qui ne pouvaient que lui profiter.

Si la liberté était violée sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, le principe d'égalité n'était pas mieux respecté. La Commune rétablit

la confiscation qui avait disparu de nos lois depuis la Charte de 1815 et dont Napoléon III seul avait osé se servir en dépouillant la famille d'Orléans. Cette peine odieuse, qui ne frappe que les classes riches et atteint des innocents, fut appliquée aux membres du gouvernement; il ne faut pas d'ailleurs attacher trop d'importance à ces confiscations : les hommes qui dirigeaient l'insurrection agissaient sous la pression de passions haineuses; mais ils ne comprenaient pas toute la portée de leurs actes et ignoraient même l'histoire contemporaine; ils ne savaient pas qu'ils étaient les imitateurs des deux Napoléon qu'ils poursuivaient cependant jusques dans les monuments élevés à la gloire militaire du premier : nous venons de dire, en effet, qu'un des premiers actes qui suivirent le coup d'État de 1851 fut la confiscation des biens des princes d'Orléans; quant au vaincu de Waterloo, s'il n'avait pu se rallier les classes bourgeoises par la constitution rédigée par Benjamin Constant et qu'il promulgua à son retour de l'île d'Elbe, c'est que justement il n'y avait pas inscrit l'abolition de la peine de confiscation. L'atteinte la plus sérieuse à l'égalité fut portée par la Commune dans son décret sur les otages; elle laissa percer ses véritables sentiments, lorsqu'elle voulut que les malheureux destinés à la mort fussent pris autant que possible dans les trois ordres : clergé, bourgeoisie, armée.

Cette fois, elle comprenait parfaitement le coup qu'elle frappait. Elle obéissait aux principes de l'Internalionale, qui semble avoir juré la destruction du

capital et de ceux qui le possèdent. Il ne s'agit plus d'élever les classes ouvrières au niveau des classes bourgeoises, de leur assurer les mêmes droits et de leur donner les mêmes devoirs. On veut, dorénavant, qu'elles soient tout dans l'état. C'est la proposition de Seyès modifiée au profit du prolétariat. Cinquante années de révolutions nous avaient amenés jusqu'à l'établissement du suffrage universel, qui, malgré ses imperfections, est l'expression la plus complète du progrès humain, parce qu'il a fait tomber les dernières barrières qui entrevaient l'égalité. Les hommes du 18 mars veulent remonter le courant des révolutions, rétablir la distinction des classes, et assurer la suprématie aux ouvriers enrôlés sous les drapeaux de l'Internationale. Ces tendances se traduisirent par des faits.

La Commune ne reconnut d'autres citoyens actifs que les gardes nationaux, c'est-à-dire les soldats de l'émeute et de l'insurrection. Eux seuls sont appelés à composer le jury; eux seuls sont appelés à voter. D'un trait de plume, on exclu de la vie civile et politique la classe nombreuse des individus qui sont incapables de porter les armes et ceux qui se refusent à servir un gouvernement insurrectionnel. Quant au principe de fraternité, principe tout moral et qui ne se manifeste dans les sociétés que par le progrès et l'amélioration des mœurs, nous n'avons pas besoin de dire qu'il ne pouvait trouver son application sous un gouvernement composé de gens inconnus à la population, inconnus à eux-mêmes, qui vivaient sous le poids d'une terreur perpétuelle,

et se méfiaient les uns des autres; tout leur était suspect : leurs collègues, les généraux dont ils se servaient, leurs soldats même.

Voilà la république dont on nous demandait le maintien, la république pour laquelle tant de malheureux ont versé leur sang! Si c'était là véritablement le gouvernement de l'avenir, le passé nous semblerait meilleur, et nous n'hésiterions pas à en demander le retour.

Avant de terminer l'histoire de la Commune, il nous reste à examiner les relations qu'elle entretint avec la province et avec la Prusse. Le mouvement insurrectionnel ne fut pas borné à Paris, il s'étendit à la plupart des grandes villes oîi l'Internationale avait des adhérents; les centres manufacturiers furent plus particulièrement atteints. La Commune ne mentait pas lorsque, dans les premiers jours d'avril, elle annonçait que la province venait à son aide; elle était en droit de compter sur le secours des populations ouvrières du Midi, affiliées à la grande société et dévouées de tout temps au parti républicain radical. Le gouvernement siégeant à Versailles se vit un instant dans une situation déplorable; chassé de Paris, il croyait pouvoir compter sur les départements. Mais beaucoup de ceux-ci refusaient leur concours; quelques-uns même étaient plutôt disposés à tendre la main à Paris et à propager dans la France entière la Révolution du 18 mars. Il y eut, en effet, dans tout le Midi et dans quelques villes du centre, une grande prise d'armes, organisée par des délégués envoyés de la capitale par Paschal

Grousset. A Marseille, un avocat du barreau de la ville se faisait le chef du mouvement; il nommait un général, Pélissier, et accueillait Landeck et Mégy, arrivés de Paris pour diriger l'insurrection et lui donner la même impulsion que dans la capitale. Mais l'armée triompha facilement de la garde nationale et rétablit l'autorité du gouvernement légal. Paschal Grousset ne se découragea pas, et il envoya Abel Peyrouton pour tenter un nouvel effort; le nouveau délégué échoua comme ses prédécesseurs, et il fut arrêté sans avoir eu la consolation d'exciter la plus petite émeute. A Toulouse, tout était prêt depuis longtemps pour une révolution; le préfet, Armand Duportal, ancien rédacteur en chef de V Émancipation, était le chef reconnu du parti radical; à ce titre, il regardait la Préfecture comme sa possession, et n'admettait pas qu'on voulut l'en dépouiller. Aussi, l'arrivée de M. de Kératry, venu pour le remplacer, le mit dans une telle colère, qu'il n'hésita pas à demander à rmsurrection la continuation de ses pouvoirs; il réunit au Gapitole une grande partie de la garde nationale et manifesta l'intention de se défendre. Heureusement, si les têtes méridionales s'échauffent facilement, l'enthousiasme et la colère s'apaisent chez elles plus rapidement encore. Il n'y eut pas de sang versé. M. de Kératry prit possession de la préfecture sans nouvelle opposition. Quant a Duportal, les jurés de Pau, prenant en considération son passé sans tache et les épreuves glorieuses de sa vie politique, l'ont acquitté.

26 i HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE

Les faubourgs de Lyon s'agitèrent seuls. Il y eut des troubles à la Guillotière et à la Croix-Rousse; mais le reste de la ville fut calme et se contenta d'une révolution pacifique. Lorsque le conseil municipal fut élu, il choisit lui-même son maire, malgré la loi qui le lui interdisait. Le choix, du reste, tomba sur un républicain honnête et sincère, M. Hénon, que le gouvernement légal ne pouvait qu'accepter.

Pour en finir avec le Midi, rappelons qu'il y eut des émeutes à Bordeaux, à Saint-Étienne, à Perpignan, à Grenoble, à Béziers et à Montpellier. A Narbonne, un sieur Montel, capitaine de la garde nationale de Paris, essaya de faire proclamer la Commune; il ne put réussir. A Périgueux, les ouvriers voulurent empêcher le départ de wagons blindés destinés à l'armée de Versailles. Dans le centre et au nord, les manifestations en faveur de la Commune furent moins nombreuses, et surtout n'eurent pas le même caractère de gravité. Cependant, le nombre d'ouvriers accumulés au Creuzot put faire craindre un instant que l'émeute ne devint sérieuse. Le souvenir d'Assi, les ferments de discorde qu'il avait jetés dans le pays, la puissance de l'Internationale dans les usines, amenèrent une sorte d'insurrection qui fut bien vite étouffée. Les troubles de Limoges furent marqués par un incident douloureux : Le colonel Billet, qui avait commandé la fameuse charge des cuirassiers à Reishchoff'en, tomba mortellement frappé. A Clermont-Ferrand, on s'indigna de la demande faite par l'Assemblée d'envoyer

des volontaires à Versailles; une bande de séditieux parcourut la ville aux cris de : « Vive Paris ! A bas Versailles! » Citons encore, pour mémoire, les tentatives sans importance qui furent faites en faveur de la Commune, à Guéret, à Thiers, à Boulogne-sur- Seine, au Mans etàDunkerque. Dans quelques ports de mer, où le gouvernement envoya les fédérés prisonniers, la pitié revêtit plusieurs fois un caractère plus énergique, et il y eut des scènes tumultueuses.

La province n'eut pas seulement recours à l'insurrection pour venir en aide à la Commune de Paris. Un nombre de villes considérable cédèrent aux appels perfides de l'Alliance républicaine. Les conseils municipaux envoyèrent des délégations nombreuses à M. Thiers, pour tâcher d'arriver à une solution pacifique du conflit; quelques-uns agirent sincèrement et ne cherchèrent que les moyens d'arriver à la conciliation ; d'autres ne cachèrent pas leurs sympathies pour la Commune, et poursuivirent plutôt son triomphe que la victoire de l'Assemblée et du gouvernement légitime. Les démarches les plus importantes faites en ce sens sont celles des conseils municipaux de Lyon, de Bordeaux, du Havre, de Blois, de Chàlons, de Saint-Omer, du Cateau, d'Uzès, d'Alais; les noms d'une infinité d'autres villes nous échappent.

Nous ne tirerons qu'une conclusion de cet immense mouvement provincial; c'est qu'en dehors de l'Internationale et du socialisme il y a en France un parti républicain très-fort, très-considérable,

très-ardent, dont il faut tenir compte, sous peine de tomber dans de nouvelles révolutions. Je ne sais si ce parti forme la majorité de la nation, mais en tout cas, il gagne tous les jours du terrain, et pour avoir des chances de durée tout gouvernement devra s'appuyer sur lui.

Paschal Grousset avait envoyé en province une quantité d'agents. Il avait fait preuve d'un grand zèle et jouait un rôle important dans le gouvernement insurrectionnel. Mais il y a dans sa conduite un point sur lequel il faut appeler l'attention, parce que, jusqu'à présent, il est resté dans l'ombre ; le délégué aux relations extérieures n'avait pas seulement les départements dans ses attributions; il devait en outre entrer en rapport avec les puissances étrangères. Les documents relatifs à la diplomatie communale manquent complètement. Nous ne connaissons guère que la notification officielle faite par Grousset aux cabinets européens de l'établissement d'un gouvernement communal à Paris Cependant, tout fait supposer que les relations étrangères ne se sont pas bornées à cet acte insignifiant et ridicule. Dans la situation oii se trouvait Paris, cerné en partie par les troupes prussiennes, il devait y avoir des rapports fréquents entre les représentants de la Commune en état de guerre et les officiers allemands chargés de veiller à l'exécution parfaite des conditions de paix.

De ce côté, nous savons à peu près tout ce qui s*est passé; une des premières démarches de la Commune fut d'envoyer à l'état-major prussien des dé-

légués chargés d'assurer qu'elle respecterait les préliminaires de paix; plus tard, envoisrépétés d'officiers pour s'informer si les forts de la rive droite allaient être remis aux mains de la troupe régulière; en dernier lieu, sommation des Prussiens de désarmer Vincennes et de n'y laisser que la garnison déterminée par le traité de paix; jusque-là, rien que de fort naturel; mais ce qui nous étonne, c'est la correspondance échangée entre Paschal Grousset et le général de Fabrice : c'est une lettre signée Eugène K , dans laquelle on prévient le délégué aux relations extérieures qu'un officier prussien l'attend à la barrière de Charenton. Nous nous demandons à quel emploi étaient destinées ces sommes s'élevant à 29,637 francs et dont on a les reçus signés Kuneman ; on ne peut s'empêcher de concevoir des soupçons sur le patriotisme de la Commune, d'autant plus que Paschal Grousset se refuse à donner les explications si nécessaires cependant. Ce qui semble certain, c'est que la Prusse a joué un certain rôle dans l'insurrection, ou du moins qu'elle était appelée à en jouer un.

En effet, le délégué aux finances nous a appris qu'un envoyé de Francfort lui avait offert 50 millions contre la collection de tableaux du Louvre ; c'était à coup sûr une demande bien audacieuse et que l'on n'aurait jamais osé faire au gouvernement delà Défense nationale ; mais M. de Bismark connaît si bien les hommes!

Rappelons encore la proposition du citoyen membre de la Commune Rastoul ; voyant la bataille per-

due, il voulait que l'on massât les bataillons à Belleville et à Ménilmontant, que les membres de la Commune revêtus de leurs insignes les conduisissent au devant des Prussiens, pour leur demander un refuge, et l'assurance d'un passage en Amérique. Si ce projet, qui ne fut pas même publié, n'a pas grande importance, il en est autrement des passe-ports prussiens trouvés au ministère des affaires étrangères et de celte lettre singulière adressée à Assi :

« Cher, — Reçu vos deux lettres. Merci. Tout est prêt. Je préfère que vous fassiez 50 groupes de 10, plutôt que 10 groupes de 50. Cependant, vous êtes sur les lieux. Faites pour le mieux. — L'entrée dans Paris est-elle bien certaine? Si oui, tant mieux. La patrie sera vengée. Les républicains frères y gagneront un despote de moins.

« Seulement, qu'on vise bien aux têtes.

« Vous connaissez l'itinéraire. M'oubliez pas les nids d'hirondelles et les petites lunes. De là on est sûr de son coup et en sûreté.

« Du reste, j'y serai et le maçon aussi.

« Brûlez cette lettre; elle compromettrait les frères prussiens.

« Encore une fois, tout va bien, et sur 500 c..., ce serait miraculeux que 3 au moins ne porteraient pas

« Vive la République ! »

(^Fuis des signesj.

Nous ne voulons pas donner à cette lettre une trop grande importance ; Assi anié qu'elle lui fut adressée ; il a même prétendu qu'elle était inventée par la

police; nous ne ^aurions le croire; malgré l'obscurité des termes et les déguisements de la pensée, nous trouvons des indications tellement graves qu'il faudrait supposer au faussaire des connaissances tout à fait exceptionnelles et des relations directes avec les chefs de l'Internationale; nous avons raconté la conduite de cette société en France et en Prusse pendant la dernière guerre ; elle joua dans les deux pays le même rôle de désorganisatrice ; elle chercha à y entraver également l'attaque et la défense : Pour expliquer et commenter la lettre que nous venons de rapporter, il faudrait se livrer à des hypothèses qui n'ont pas assez de fondement pour prendre place dans une composition historique. Nous pouvons simplement affirmer que pour l'Internationale, il n'y a pas de frontières, pas de nationalités; le but qu'elle poursuit est le même dans tous les pays

Le triomphe de la Commune à Paris n'eût pas été pour elle restreint à la France ; de même qu'elle avait, par sa force et son influence, puissamment aidé à l'insurrection du 18 mars, elle était en droit de compter sur l'appui moral et matériel de la Commune pour continuer sa propagande dans les pays étrangers, et pour y préparer un mouvement analogue, lorsque le moment serait venu. Partant de cette idée difficilement contestable, il nous sera fort aisé d'expliquer le rôle de la Prusse pendant cette fatale période de deux mois qui a mis la France et la civilisation en péril. Au point de vue politique et militaire, M. le comte de Bismarck avait un double intérêt à plonger dans notre pays une agitation aussi

formidable qui nous mettait dans une complète impuissance.

D'un côté, M. Thiers ne pouvait réorganiser l'armée tout en combattant; de l'autre, M. Jules Favre manquait, par suite des événements, de l'autorité nécessaire pour discuter les clauses du traité de paix et pour défendre nos intérêts; derrière ses protestations patriotiques, il n'y avait pas la menace de deux cent mille baïonnettes occupées à réprimer l'insurrection; il était donc forcé de subir toutes les exigences du chancelier de l'empire; ceux qui ont accusé notre ministre d'impuissance et d'incapacité sont des gens lâches et de mauvaise foi ; car ils savent que jamais traité ne fut conclu dans des conditions aussi désastreuses; les traités de 1815, que personne ne songe à imputer à M. de Talleyrand, ont été bien autrement calamiteux pour nous, quoique notre puissance ne fut pas alors tombée aussi bas qu'elle l'est aujourd'hui; car, deux années après, on peut dire que la France avait réparé tous ses maux, pansé toutes ses plaies; qui donc, au contraire, oserait prétendre que dans une espace de deux ans, les traces de l'invasion auront disparu comme elles avaient disparu en 1817 et en 1818?

Enfin, c'est grâce à l'insurrection que M. de Bismarck a pu exiger que les troupes allemandes restassent en France, tant que l'ordre et la stabilité ne lui paraîtraient pas assurés.

Si maintenant nous nous plaçons au point de vue de l'Internationale, nous sommes en droit de dire qu'elle était l'instrument le plus commode, le plus

discret que le chancelier de l'empire eût entre ses mains : l'Allemagne est, comme on sait, la terre classique du socialisme et des utopies humanitaires et philosophiques; du reste, on y a rarement passé de la théorie à l'exécution ; de telle sorte qu'on est accoutumé à y entendre prêcher les doctrines les plus extravagantes, sans s'émouvoir jamais. M. de Bismarck chercha à tirer parti des sectaires de toute soiie dont -l'Allemagne est remplie; ils l'aidèrent dans sa grande œuvre d'unification. Plus tard, il ne trouva rien de mieux que de s'en servir contre nous et de leur donner l'essor, comptant hien qu'ils s'abattraient sur la France plutôt que sur la Prusse où ils auraient rencontré des obstacles de toute nature. Son calcul était juste, et l'Internationale allemande fit sur nous comme in anima vili, l'expérience tle ses systèmes politiques et sociaux.

Heureusement, l'arme dont s'est servi M. de Bismarck était à deux tranchants; elle a porté un coup terrible à la France, mais elle s'est émoussée; aujourd'hui, elle se retourne contre celui qui croyait la maintenir et la diriger dans ses mains puissantes. Le 5 juillet, le socialisme a tenu ses grandes assisses à Berlin même; il a donné son approbation à l'œuvre de la Commune de Paris ; mais en même temps, il a dressé menaçant un programme politique et économique dont il veut doter l'Allemagne; ce n'est pas à nous de nous en effrayer outre mesure; M. de Bismarck a ouvert les digues au torrent; il a passé sur notre pays et semble vouloir creuser son lit en Prusse : tant mieux. Du reste, les symptômes sont les mêmes

à Berlin qu'en France; chez nous, les grèves se multipliaient depuis quelques années et devenaient de plus en plus dangereuses ; elles ont abouti à l'insurrection; à Berlin, une grève considérable, la grève des maçons, a duré plus d'un mois; il est temps de veiller aux conséquences.

Nous venons d'indiquer l'influence fatale de l'insurrection sur les conditions de paix que la Prusse, grâce à elle, put nous imposer; la Commune, sciemment peut-être, s'est faite l'auxiliaire de M. de Bismarck ; c'est une tache indélébile qui ne s'effacera pas aux yeux des Français; d'ailleurs, quel patriotisme demander à des gens venus de tous les coins du monde, à des aventuriers en quête de pouvoir et de fortune? Aux yeux de l'avenir, le Comité central et la Commune doivent disparaître; on ne verra que l'Internationale et les instruments dont elle s'est servi; on arrachera les masques de ces hommes qui ont paru vouloir faire revivre la grande Révolution, et qui n'ont su que lui emprunter des mots et des institutions passagères; on se refusera à voir en eux les continuateurs de la grande tradition jacobine et montagnarde; la Lanterne de Rochefort ne fera pas oublier la lanterne de Camille Desmoulins ; tout au plus si le Père-Duchesne de Vermesch rappelle le Père-Duchesne d'Hébert.

La Commune de 1793 était une institution municipale; elle avait empiété sur le pouvoir législatif il est vrai ; mais la Convention n'en restait pas moins debout, maîtresse toute puissante, faisant seule la paix et la guerre. Le Comité de salut public

et le Comité de sûreté générale n'étaient que des émanations de la souveraineté résidant dans l'Assemblée : il y avait dans tout cela un enchaînement admirable, une complication de rouages qui ne ressemble en rien à l'anarchie que nous avons vue régner à Paris pendant deux mois. Et l'Internationale, cette société dont le nom seul n'est pas secret, officine de conspirations ténébreuses, oserions-nous la comparer à celte société jacobine qui étendaient ses réseaux sur toute la France, ne poursuivant d'autre but que la conquête morale des individus et leur génération politique. L'insurrection du 18 mars n'offre aucun trait nouveau, n'apporte aucune idée nouvelle; ce n'est qu'un plagiat honteux, une imitation servile des hommes qui ont joué un rôle si grand dans le monde qu'ils ont changé la face de l'Europe et préparé l'avènement des républiques futures. Encore, si nous avions vu reparaître les ombres de Mirabeau, de Danton et de Robespierre ; mais non, c'est à peine si nous pouvons saisir quelques vagues ressemblances avec Marat, Hébert ou CoUot d'Herbois. A qui comparer la figure sinistre de Delescluze et le masque cynique de Rigault? Ferré nous rappelle Maillard et c'est tout; mais oii trouver Desmoulins, Couthon et Saint-Just; la Commune est un composé de grotesques lâches et farouches, qui poussent les masses en avant, les donnent en pâture à la mitraille et attendent en tremblant qu'un message leur apporte la nouvelle de la défaite ou de la victoire, prêts à exalter le triomphe, ou, s'ils sont vaincus, à se

sauver. Ne leur faisons pas Thonneur de les comparer à des hommes qui ont sacrifié leur vie à l'établissement de la République et à la défense de la patrie; les Montagnards ont porté leur tête sur l'échafaud bravement et ils ont montré que s'ils f lisaient répandre le sang, ils ne craignaient pas de verser le leur. Quel rapport peut-il y avoir entre Pyat, cet aboyeur de trétaux, et Danton, qui laisse la mort venir à lui parce qu'il ne peut emporter la patrie à la semelle de ses lottes? Si quelques-uns des hommes de 93 ont conservé leur vie, c'est que le couteau s'est lassé; si Londres donne aujourd'hui rhospilalité à tant de communards, c'est qu'ils ont cherché leur salut dans la fuite !

Si l'on veut absolument faire un rapprochement entre le 18 mars et une autre époque de notre histoire, c'est à Décembre 1851 qu'il faut nous reporter ; le coup d'État de Napoléon a servi d'exemple et de modèle aux insurgés. Comme lui, ils ont couvert Paris de leurs milices mercenaires et ils les ont postées, comme dans des embuscades, à la place Vendôme, à la Bastille, à l'Hôtel-de-Ville. Comme lui, ils ont massacré des citoyens inofïensifs et sans armes qui protestaient contre le crime au nom de la liberté violée. Comme lui, ils ont fait le silence autour d'eux et supprimé les journaux indépendants. Comme lui, ils ont multiplié les arrestations arbitraires et fusillés des innocents. Comme lui, ils ont voulu créer une armée de prétoriens et non de soldats. Comme lui, ils ont confisqué, volé, assassiné. Décembre 51, Mars 71 :

voilà les deux dates les plus fatales pour la liberté!

La Commune est tombée comme était tombé l'Empire dans le sang; rinternationc existe plus menaçante que jamais; c'est à la société entière de prévenir ses coups et de lui faire une guerre à mort. Il reste encore l'Assemblée réactionnaire et légitimiste qui rêve le retour de 1815 et de la terreur blanche ; elle a été cause en partie de l'insurrection ; elle doit tomber sous la même réprobation et partager une défaite qu'elle a rendue tardive par ses fautes. A la France qui lui criait : République! elle a répondu : Monarchie, A ceux qui réclamaient une transaction conciliatrice elle a jeté l'insulte et le défi. Si elle n'avait un titre au respect de tous, le droit, on devrait hâter par tous les moyens sa dissolution; mais qu'elle y prenne garde : l'opinion demande une satisfaction et s'irrite de l'insistance que met l'Assemblée à rester à un poste qui ne lui a pas été confié ; si elle croit avoir rempli son mandat, qu'elle consulte les électeurs en se représentant devant eux; ils lui répondront. Ne peut-on à la fin la considérer comme usurpatrice? Faut-il lui rappeler que si la France a souffert de la Commune, elle souffre encore, et qu'il n'est pas patriotique de lui imposer une souffrance nouvelle : la réaction légitimiste, cléricale et monarchique!

Pour terminer, rappelons ces paroles de Camille Desmoulins, qui lui ont mérité Téchafaud, mais en même temps la reconnaissance de la postérité :

Aujourd'hui que la Convention (mettons l'As-

semblée), vient de rejeter sur les intrigants, les patriotes tarés et les ultra-révolutionnaires en moustaches et en bonnet rouge, l'immense poids de terreur qui pesait sur elle; aujourd'hui, qu'elle a repris sur son piédestal l'attitude qui lui convenait dans la religion du peuple, et que le Comité de salut public (mettons la gauche), veut un gouvernement provisoire, respecté et assez fort pour contenir également les modérés (royalistes), et les exagérés (communards)... je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain au contraire que la liberté serait consolidée. . ., si vous aviez un comité de clémence... Je ne rougis point de n'être pas plus enragé que M. Brutus, or, voici ce que Brutus écrivait : « Vous feriez mieux, mon cher Gicéron, de mettre de la vigueur à couper court aux guerres civiles, qu'à exercer de la colère, et poursuivre vos ressentiments contre des vaincus. •) Ces paroles si sages et si honnêtes ne sont pas du goût de M. Louis Blanc; son cœur est ému, mais son esprit y trouve à redire. Son appréciation serait-elle la même, aujourd'hui que plus de trente mille infortunés gémissent dans les prisons en attendant l'heure du jugement? Il doit reconnaître que ce n'est pas par une répression impitoyable que l'on peut gagner les cœurs et apaiser les opinions. Que de vérités dans ces quelques lignes empruntées à Brutus par Desmoulins, et comme elles s'appliquent bien au chef du pouvoir exécutif de la République française : « Vous feriez mieux de mettre de la vigueur à couper court aux guerres civiles, » c'est-à-dire de prendre

des mesures, de faire des lois qui préviennent le retour d'insurrections semblables à celle du 18 mars, de surveiller et de contenir la réaction monarchique qui ne reculerait, elle aussi, devant aucun attentat, pour assurer son triomphe et la satisfaction de ses haines! Souvenez-vous de Décembre 1851! «Qu'à exercer de la colère et poursuivre vos ressentiments contre des vaincus, » c'est-à-dire qu'cà frapper des gens qui ne sont plus dangereux aujourd'hui, à perpétuer le souvenir de crimes que ne pourront laver le sang des coupables, et à poursuivre des ressentiments qui ne sont pas les vôtres, mais bien ceux d'une majorité aveugle qui veut se venger de la peur qu'elle a ressentie, et qui ne cherche dans des agitations nouvelles qu'un moyen de compromettre l'armée et de l'attacher définitivement à sa cause. Que les exemples de nos pères nous profitent.

Dans les sociétés anciennes, lorsque l'accroissement de la population diminuait les ressources de la nation, on formait une expédition, et les jeunes, le ver sacrum, s'enrôlaient et partaient sous la conduite d'un chef renommé, à la quête d'aventures et d'une contrée hospitalière : dans nos sociétés modernes, les vices et la débauche ont créé une population nombreuse d'individus déclassés, de patriotes tarés, d'ultra-révolutionnaires en moustaches et en bonnet rouge; ceux-là ne diminuent pas seulement les ressources de la nation; ilsl'affaiblissent et la mettent en péril; ils voudraient en faire leur pâture. Le temps des aventures est passé, et Ton ne peut les envoyer en Allemagne, chercher un pays où s'établir; mais

lo nouveau monde, si riche et si improductif jusqu'à présent, leur tend les bras ; qu'ils le fécondent de leur activité jusqu'alors stérile et impuissante; ils créeront une nouvelle patrie, peut-être rivale des États-Unis dans plusieurs siècles. L'écume de l'Europe rejetée sur d'autres continents est un engrais d'où sont sortis des peuples vigoureux et une civilisation rivale de la nôtre.

En France, la Commune a été impuissante; son œuvre n'a été que la destruction et le néant : son système politique n'a été qu'un pastiche ridicule, ses réformes économiques sont absurdes et dérisoires; dans l'administration, elle n'a su que conserver ce qui existait; en général, elle s'est renfermée dans des théories vagues, et de ce beau programme social qu'elle avait annoncé elle n'a rien pu mettre en exécution.

Parmi les soldats de l'insurrection, beaucoup ont été égarés, beaucoup ont été poussés par le besoin : Que ceux-là soient rendus à leurs femmes, à leurs enfants et à leur pays : Quant à ceux des vrais coupables qui sont sous la main de la justice, qu'on ne fasse pas tomber leurs têtes; mais qu'on les transporte dans des pays neufs et où ils n'auront pas à lutter contre les lois de la société; qu'on les mette aux prises avec les nécessités de la vie, et qu'ils n'aient d'autres ressources que le travail; quelquesuns mourront peut-être de leur paresse et de leurs vices ; mais la plupart, n'ayant plus rien à réformer, plus de théories à inventer et à appliquer, seront contraints de demander à la nature tout ce qu'elle

peut produire; alors ils ne renverseront plus, mais ils bâtiront; ils ne brûleront pas leurs propres œuvres; ils ne demanderont pas la suppression du capital qu'ils auront gagné à la sueur de leurs fronts ; de destructeurs, ils deviendront forcément créateurs, et la France, qu'ils auront presque entraînée dans l'abîme, n'aura plus qu'à se glorifier de ses enfants !

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