‹ Histoire critique de la commune. Le comité central.--La commune.--La commune au point de vue socialiste.--La commune au point de vue politiqueChapitre 5 sur 6 · LA C03IMUNE AU POI^-T DE VUE SOCIALISTE · texte numérisé non relu

LA C03IMUNE AU POI^-T DE VUE SOCIALISTE

Le mot de socialisme ne rappelle aujourd'hui à l'esprit qu'une série de théories vagues et des hommes plus célèbres par l'exagération que parla profondeur de leurs doctrines. Cependant, au commencement de ce siècle, un grand mouvement philosophique s'était produit. Si, d'un côté, la réaction se faisait contre les doctrines de Locke et de Condillac; si Laromiguière et Royer-CoUard empruntaient à l'école écossaise sa psychologie et préparaient l'avénement de l'éclectisme dont Victor Cousin est le principal représentant; d'un autre côté, une grande école se formait, essentiellement française et ne relevant par sa méthode que de l'antiquité. Son véritable chef est Saint-Simon.

Nous ne raconterons pas l'histoire de cet homme extraordinaire; il ne rentre pas dans notre sujet de le ^aiivre dans sa carrière aventureuse : le philosophe

seul nous intéresse. Il procède directement d'Aristote; comme lui, il ne vit pas dans la philosophie une science puré^ment spéculative et dont l'objet n'est pas sur terre. Après avoir parcouru une infinité de pays, étudié les mœurs des différents peuples, il rentra en France pour s'occuper exclusivement des sciences positives avec les professeurs de l'École polytechnique et de l'École de médecine. Son secrétaire et principal disciple est alors Augustin Thierry. Bientôt, il se livre à de nouvelles recherches sur la réorganisation de la société européenne; il reprend en sous-œuvre l'idée de Henri IV et propose une vaste fédération républicaine. Une jeunesse intelligente et avide de nouveautés se presse autour de lui, MM. Auguste Comte, Olinde Rodrigues, J.-B. Duvergier, Bailly de Blois, Léon Halévy, Blanqui, Armand Carrel, Bazard, Enfantin, Michel Chevallier, Pierre Leroux, Charton, Emile Péreire et bien d'autres dont les noms sont devenus célèbres.

Saint-Simon termine sa vie par une série d'études sur une religion nouvelle, sur le christianisme épuré. Il mourut dans les bras de Broussais. Ses manuscrits, dont beaucoup n'avaient pu être publiés, faute d'argent, restèrent entre les mains de M. Olinde Rodrigues; ses disciples héritèrent de ses idées et voulurent en poursuivre la réalisation. Comme lui, ils prêchèrent l'abolition de tous les privilèges de naissance, la transformation de la propriété, l'éducation sociale et professionnelle, la rétribution suivant les œuvres, l'égalité de l'homme et de la femme.

Lq Producteur et le Globe furent les deux grands

organes qui servirent à la vulgarisation des idées saint-simoniennes. Mais la désunion ne devait pas tarder à se mettre entre les disciples : les uns voulurent passer de la théorie à l'exécution, les autres reculèrent devant les conséquences.

Lorsqu'il ne s'était agi que de fonder une école, l'accord avait régné : on avait ouvert des conférences publiques où la doctrine avait été expliquée et enseignée; on avait créé une initiation à quatre degrés. C'était comme une religion nouvelle dont les grands prêtres étaient Bazard et Enfantin.

Ils ne comprirent pas qu'il était impossible de créer une religion nouvelle, d'établir un dogme nouveau; car l'inspiration et la foi ont diminué en raison des progrès de la science et de la raison. Or, une religion ne se peut créer avec des principes mathématiques, ou même avec des raisonnements. L'inspiration, qui est le langage de l'àme émue et transportée, et la foi, qui est la croyance à cette inspiration, sont absolum-nt nécessaires. Mais ce que nous pouvons aujourd'hui plus que jamais, c'est changer la morale ou du moins lui faire subir les modifications que réclame une société nouvelle. Pour la religion et pour le dogme, nous ne pouvons que les mettre en oubli. Et cette révolte contre la tradition, quelque pénible qu'elle soit, serait le meilleur parti à prendre; car il est beaucoup plus honteux de se prosterner devant ce que l'on ne connaît pas et ce que l'on sait par la raison n'exister pas, que de ne reconnaître hautement que Dieu, la patrie, l'honneur et les lois. C'est ce que ne voulut pas comprendre le

Père Enfantin. Comme Fourier, il ne reconnut d'autre mobile à l'humanité que les passions, et il s'appliqua à les satisfaire.

Ainsi, l'école saint-simonienne se ridiculisa par le genre de vie qu'elle imposa aux sectaires, et la petite société de Ménilmonlant fut dissoute par arrêt de la Courd'assises. Les disciples de Saint-Simon se séparèrent; ils s'occupèrent, les uns de politique sociale, les autres d'économie politique, et se firent les propagateurs, chacun dans leur sphère, des idées du maître.

Concurremment avec l'école saint-simonienne fleurit l'école sociétaire; de même que Saint-Simon procédait d'Arislote, Fourier semble relever directement de Platon : c'est la niême philosophie idéale et contemplative, la même recherche de l'utopie et de l'allégorie, le même amour de la fiction; seulement Platon est spiritualiste et Fourier, avec une nature de poëte, est matérialiste. Toutes les relations sociales ont, selon lui, leur source dans le système passionnel de l'homme. Le bien et le mal n'existent pas. Le mal n'est que dans les circonstances sociales qui, au lieu de ménager aux passions humaines un essor heureux et juste, ne leur offrent le plus souvent que des voies de fraude, de lutte et d'iniquité. Il faut donc modifier le milieu social, de telle sorte qu'il favorise le jeu des passions et qu'il se prête aux mouvements de la nature humaine. Pour atteindre ce but, Fourier propose l'érection d'un monument pour toutes les fonctions industrielles et sociales de l'homme : c'est le phalanstère. Ici, nous errons dans

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les pays de l'imagination et de l'allégorie. Le philosophe travaille au grand œuvre, et il veut refaire sinon le monde, du moins la société. Il se nomme le grand architecte, et il prélude à son travail en renversant toutes les maisons qui forment les bourgs, les villages et les villes; elles ne forment qu'un amas de cabanes juxtaposées sans ordre, sans unité, sans harmonie. L'homme y vit seul, malheureux et privé du bien-être dont jouissent certains individus. Prenons le palais pour exemple : il appartient à la collectivité et représente l'unité et la grandeur. Construisons à son image un immense bâtiment où les hommes vivront les uns à côté des autres, où toutes les jouissances de la vie seront rassemblées, où toutes les passions pourront se satisfaire. L'association architecturale et la combinaison unitaire de tous les éléments disjoints de la Commune formeront le phalanstère. La ville se composera d'une certaine quantité de phalanstères reliés par des jardins décorés de statues et de jets d'eaux jaillissantes, des jardins tels que le parc de Versailles, mais appartenant à la collectivité et non plus à un despote.

Dans chaque phalanstère, la vie, comme à Sparte, était en commun; de la tour d'Ordre, située au centre, partent les signaux des mouvements et des Iravaux dans toutes les directions. Beaucoup de saintsimoniens, après le schisme deBazard et d'Enfantin, se rallièrent aux doctrines de l'école sociétaire. Les disciples directs de Fourier furent V. Considérant et Cabct, Un poète, Jean Journet, chanta ses théories.

Ces doctrines attrayantes, philosophiques et morales, étaient l'œuvre de penseurs et non d'hommes d'action; elles indiquaient la voie oîi l'humanité devait marcher, plutôt qu'elles ne reformaient la société existante avec laquelle elles étaient incompatibles. Cependant, la jeunesse de celte époque, studieuse et libérale, s'éprit de ces systèmes; beaucoup ne virent pas que les maîtres n'avaient procédé que par allégories, et ne comprirent pas que leurs doctrines étaient avant tout spéculatives.

C'est ainsi que naquit le socialisme ; toutes les idées jetées dans le monde par Saint-Simon et par Fourier trouvèrent des défenseurs qui voulurent les fiiire passer dans les faits. Efforts inutiles: ils arrivèrent fatalement au ridicule et à l'exagération.

Le socialisme eut un troisième maître, qui ne le cédait pas en génie aux deux autres : nous avons nommé Proudhon. Sa philosophie est abstraite et souvent difficile à comprendre; il n'en eut que plus de disciples. D'ailleurs, ses doctrines ne sont pas plus dangereuses que celles des écoles saint-simonienne et sociétaire. Selon lui, Dieu « c'est notre propre idéal, l'essence pure de l'humanité. La morale, la justice, l'ordre, les lois ne sont plus choses révélées d^en haut, imposées à notre libre arbitre par un soidisant créateur inconnu et inintelligible; ce sont des choses qui nous sont propres et essentielles comme nos facultés et nos organes, comme notre chair et notre sang. Le catholicisme et le socialisme, identiques par le fonds, ne diffèrent que par la forme. »

Voilà en quelques mots le système philosophique

deProudlion. Nous n'avons pas à le discuter; disons simplement que le génie du philosophe ne vit que de paradoxes et qu'il n'y a rien de plus facile que de rapprocher sa doctrine de celle qu'il combat, et de montrer la concordance qui existe entre elles.

Voici maintenant comment Proudhon explique la croyance à l'autorité :

« C'est une des conceptions primogènes de notre entendement, auxquelles nous donnons à tort le nom d'idées, et qui, sans réalisation possible, n'expriment qu'un indéfini. »

Partant de là, il définit le gouvernement «un phénoniène de la vie collective, la représentation externe de nos droits, l'éducation de quekpi'une de nos facultés... »

Il dit encore :

« C'est une manifestation de la spontanéité sociale, une préparation de l'humanité à un état supérieur. »

Et Proudhon conclut :

f. Hors de l'humanité, point de Dieu; hors de la liberté, point de gouvernement. »

On a souvent reproché au philosophe socialiste d'avoir dit : « La propriété, c'est le vol. »

Nous croyons qu'on a beaucoup abusé de cette citation. Il n'est pas bon de citer au hasard une phrase prise dans l'œuvre d'un écrivain, pour en faire l'expression de sa pensée.

« La propriété, dit-il, c'est la représentation allégorique d'un concept de notre intelligence... » Et il ajoute :

« Après avoir fait la monographie de la propriété, on arrive à ce résultat : la propriété indique fonction ou attribution; la communauté, réciprocité d'action; l'usure, toujours décroissante, identité du travail et du capital. Pour opérer la réalisation de tous ces termes, que faut-il? — Que les travailleurs se garantissent les uns aux autres le travail et le débouché; h cette fin, qu'ils acceptent, comme monnaie, leurs obligations réciproques. »

Des trois grands philosophes socialistes, Proudhon est le seul révolutionniiire en apparence, mais le plus modéré en réalité. Voici, en effet, la conclusion de son œuvre :

« Réforme économique et sociale par la garantie mutuelle du crédit.— Réforme politique par la transaction des libertés individuelles. »

Si Saint-Simon, Fourier et Proudhon sont trois réformateurs de génie, leurs idées, adoptées par un grand nombre d'esprits impatients, devaient servir de prétextes à bien des violences et compromettre deux révolutions. Les sectaires se sont emparé des doctrines des maîtres et, disciples maladroits, les ont compromises par leurs exagérations. Ils ont cru qu'il suffisait de les mettre en pratique pour guérir la société des maux dont elle souffre depuis tant de siècles. Us ont tiré des principes des conséquences extrêmes et quelquefois fausses. Us ont fait miroiter aux yeux de la foule le phalanstère transformé en paradis, et l'Icarie devenue un pays de Cocagne. Les classes ouvrières, habituées à la souffrance et à la misère, ont ajouté foi aux promesses décevantes, et,

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poussées par les meneurs de tous les partis, elles n'ont pas craint d'avoir recours à l'insurrection pour assurer le triomphe de systèmes utopiques, créations d'imaginations ardentes, et qu'on voudrait faire entrer dans le domaine de la réalité. Nous avons vu des hommes inconnus et sans caractère parcourir les réunions publiques, et, nouveaux prophètes, exalter des doctrines qu'ils connaissaient à peine et qu'ils étaient incapables de comprendre. Ils firent, dans les derniers jours de l'Empire, une propagande active, afin de recueillir l'héritage de la souveraineté qui se relirait des Bonaparte.

Qui n'a entendu rivaliser d'audace et de violences les Minière, les Briosne, les Lefrançais, les Ainouroux, les Peyrouton et tant d'autres que nous avons retrouvés pendant le règne de la Commune, recueillant les fruits de leur popularité tapageuse?... Que d'absurdités ont été déclamées dans les clubs au nom des trois grands génies qui, en étudiant les misères sociales, avaient eu en vue de réformer, et non pas de détruire, de ramener la société au juste et au bien , et non de la révolutionner et de la jeter dans les aventures?

Donc, ces gens sont arrivés au pouvoir, et sur ce qu'ils appellent leur drapeau, ils ont écrit : » République démocratique et sociale. »

Nous ne voulons pas rechercher quel sens il faut donner à ce dernier mot, ou môme s'il en a un. Mais au moins croira-t-on que le triomphe de la Commune était Tavénement du socialisme, non pas de telle ou telle de ces théories sur lesquelles nous

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venons de jeter un rapide coup d'œil, mais de cette idée si large et si étrangement élastique : le progrès ou l'amélioration du sort des classes ouvrières. En maintes circonstances, nous avons entendu des représentants autorisés de socialisme exposer leurs principes, leurs aspirations, nous dire quelle serait leur conduite si jamais l'heure de la victoire sonnait pour eux. Eh bien ! si, pour nous, le premier remède à toutes nos misères sociales était la liberté, partant le système républicain, qui seul peut l'assurer, pour eux, au contraire, le régime politique était indifférent. J'en ai vu qui, poussés dans leurs derniers retranchements, finirent par avouer qu'ils préféreraient l'Empire à la République, si celui-ci appliquait ou laissait appliquer leurs théories, et si celle-là les repoussait et les condamnait, comme elle avait fait en

Quoiqu'il en soit, l'insurrection du 18 mars amenait au pouvoir les apôtres des diverses sectes socialistes ; elle leur livrait Paris tout entier et ses innombrables ressources : à coup sûr, ils vont en profiter pour appliquer, ou du moins pour mettre à l'étude, ces théories qu'ils ont prêchées dans les réunions publiques, et au nom desquelles ils ont entraîné la population ouvrière. Il n'en fut rien. Commençant par mentir à leur programme, ils ont cherché h créer une nouvelle institution politique. Sous prétexte de réclamer des franchises municipales, ils ont renouvelé la Commune de 1793.

Tristes imitateurs d'une époque qu'ils ne compren. nent ou ne veulent pas comprendre, ils organisent

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une commission executive, un Comité de sûreté générale, un tribunal révolutionnaire; ils saisissent une arme qui avait été forgée contre l'étranger, et veulent s'en servir contre la nation entière. Eri traînés par la logique irrésistible des principes, s'ils ne frappent pas le socialisme, comme le firent la Commune, Robespierre, Saint-Just et Couthon, ces hommes dont ils prétendent être les successeurs, du moins ils l'oublient et le rejettent loin d'eux, comme une de ces machines de théâtre usées que Ton renferme dans le magasin des accessoires et des vieux trucs. Pouvons-nous considérer comme une mesure socialiste le décret qui décharge les locataires de quatre termes de loyer? C'est un don de joyeux avènement offert aux prétoriens de l'émeute; l'Assemblée nationale était chiche de libéralités qu'il fallait faire après tout aux dépens des propriétaires. D'un autre côté, si le siège avait compromis bien des positions, accru bien des misères, il n'avait pas atteint certaines fortunes et certains commerces. Enfin, la propriété foncière est un capital, et si elle devait supporter une partie des charges de la guerre, on ne pouvait, on ne devait pas lui en faire porter tout le poids.

Les dictateurs de l'Hôtel-de-Ville ne voulurent pas entrer dans toutes ces considérations, examiner les objections qu'ils auraient été incapables de résoudre. Heureux de trouver une occasion de frapper le capital, ils en profitèrent et adoptèrent la mesure radicale et commode d'exonérer les locataires de tous les termes qu'ils devaient. C'était un heureux début et qui promettait.

Ea même temps que la loi sur les loyers, la loi sur les échéances avait vivement préoccupé l'opinion publique. Sur ce sujet, la Commune se montra de moins bonne disposition. Les hommes qui la composaient avaient bien su critiquer l'œuvre de M. Dufaure, mais ils étaient incapables de rien produire ; aussi hésitaient-ils longtemps, et ils ne trouvèrent que fort tard une solution. Elle était beaucoup plus libérale que celle trouvée par l'Assemblée, mais elle n'était pas empreinte du même caractère de radicalisme que le décret sur les loyers.

La Commune n'avait pas le même intérêt à gagner les classes bourgeoises que les classes ouvrières. Elle connaissait l'opposition que lui faisaient les premières, et elle ne pouvait attendre d'elles aucun espèce de secours. Un délai de trois années était accordé aux débiteurs pour acquitter leurs dettes. De même que plus haut on avait frappé le capital, on lui portait un nouveau coup en décidant que les sommes dues ne seraient pas produciives d'intérêts.

Ce décret était loin d'avoir la même importance que le premier. Le commerce avait, en eflet, complètement cessé, et toutes les transactions étaient suspendues; nombre de magasins étaient fermés, et ceux qui les occupaient avaient fui le séjour de la capitale. Beaucoup d'individus profitèrent de la loi sur les loyers pour quitter la maison qu'ils occupaient, en emportant leurs meubles et en ne payant rien de ce qu'ils devaient. C'est là du communisme et du plus mauvais; cela ressemble volontiers à une escro-

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querie dont les auteurs sont passibles de la police correctionnellec

Mais revenons à un autre ordre d'idées et à la création d'une commission d'échange et de travail, dont nous aurions probablement toujours ignoré l'existence, sans un placard apposé sur tous les murs de Paris.

Dans chaque mairie un registre était ouvert où devaient se faire inscrire d'un côté les ouvriers sans travail, de l'autre les patrons sans ouvriers. L'ouvrier devra dire quels sont ses besoins et quelle somme de travail il entend donner à celui qui réclamera ses services; en regard le patron inscrira quels avantages sociaux il procurera à son employé.

Un système semblable, s'il est autre chose qu'un mensonge ou que l'emploi trompeur de paraphrases, est absurde et ridicule. Par avantages sociaux, je ne peux entendre que les salaires, et je ne vois pas la relation qui existe aux yeux du patron, entre les besoins de l'ouvrier et la somme de travail que ce dernier veut lui donner. Si vous voulez mettre en rapport le travail, les besoins de l'ouvrier et le salaire, vous arriverez à des résultats tellement contradictoires, que vous serez forcés de publier des tables de proportion auxquelles devront se conformer patrons et ouvriers.

Je ne sais sur quelles bases vous les rédigerez, si elles seront acceptées par les deux parties intéressées; mais si vous ne le faites pas, vous reconnaîtrez avec moi que votre système est une infâme duperie destinée à tromper la classe ouvrière sur vos actes et

VOS intentions; qu'il n'est, en réalité, autre chose que l'imitation exacte de ce qu'avaient fait les maires des divers arrondissements de Paris, sous le gouvernement du -4 septembre ; et enfin que le socialisme n'a été dans vos mains qu'une arme de combat et non pas une idée dont vous cherchiez la réalisation et le triomphe.

Un mot encore sur ce sujet. La Commune, renfermée dans Paris, pressée de tous côtés par les troupes de Versailles, a cru devoir adresser à la France un manifeste pour l'engager à se joindre à elle. Son programme politique et économique se résume dans ces deux mots : Fédéralisation et universalisation de la propriété. Laissons le premier pour ne nous occuper que du second.

Comme l'a fort justement fait remarquer M. Henri Martin dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Siècle, cette idée d'universaliser la propriété est fort vague et peut prêter à des interprétations différentes. Nous voudrions croire que la Commune a entendu promettre à tous les individus la faculté de posséder ; mais nous ne voyons pas ce qu'il y a de bien nouveau dans cette promesse. Il est avéré que tout le monde, en France, depuis 1789, est apte à devenir propriétaire, et il n'y a pas, que je sache, de loi qui soit venue mettre une limite à l'expression de ce droit imprescriptible. Faut-il donc comprendre, en suivant le sens littéral des mots, que la Commune de Paris promet à tous les citoyens de les rendre propriétaires en faisant de la masse des biens un tout

homogène dont personne ne pourrait se dire le maître et dont chacun aurait une part indivise.

Ici nous rencontrons une idée véritablement socialiste ; mais nous demanderons aux gens qui font de semblables promesses quels moyens ils comptent employer pour les réaliser, si même ils pensent que l'exécution en soit possible.

Quiconque est de bonne foi devra reconnaître que ce système, absurde en théorie, est impraticable en fait, et nous serons alors en droit de dire aux hommes qui composent la Commune, qu'en faisant de semblables promesses, ils excitf^nt les passions mauvaises et cherchent à entraîner par l'appât de récompenses honteuses et impossibles les esprits ambitieux et les âmes faibles. Cependant, la création d'une commission d'échange, l'ouverture dans les mairies de registres contenant les offres et les demandes de travail, ne pouvaient passer aux yeux du parti socialiste pour une satisfaction sérieuse donnée à ses aspirations.

La Commune résolut de faire plus, et à partir du 15 avril, nous la voyons mettre à l'étude certaines questions économiques qu'elle résout bientôt sous forme de décret. Le 16 avril parut, à V Officiel de Paris, un décret qui ordonne la formation d'une commission d'enquête chargée de dresser une statistique des ateliers abandonnés avec l'inventaire des instruments de travail, et en général de tous les objets qui s'y trouvent renfermés. La commission doit, en outre, présenter un rapport étabHssant les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces

ateliers, non plus par les déserteurs qui les ont abandonnés, mais par l'association coopérative des travailleurs qui y étaient employés. Ajoutez à cela l'élaboration d'un projet de constitution de ces sociétés coopératives ouvrières, et enfin la création d'un jury arbitral qui devra statuer, au retour des patrons, sur les conditions de la cession définitive dos ateliers et sur la quotité de l'indemnité qu'auront à payer les sociétés aux patrons.

Ce décret nous explique de quelle façon la Commune enten.l réaliser le programme économique de ceux qui ont professé le système de l'association comme solution de la question sociale. Loin de nous la pensée de combattre ce système éminemment libéral; nous ne savons s'il peut trancher les controverses élevées depuis vingt ans au sujet du prolétariat et du salaire. Né de la liberté, il ne peut vivre que par elle; étendu, non pas seulement aux classes ouvrières, mais encore aux populations rurales, il rattacherait peut-être aux idées républicaines une masse considérable d'individus qui, jusqu'à présent, se montrent peu disposés à les accueillir. Quoiqu'il en soit, la première difficulté dans l'application du système, c'est de procurer aux travailleurs le capital nécessaire, si peu considérable qu'il soit. La Commune tranche la question en dépouillant les patrons. Il y a là tout à la fois une injustice et un vol.

En etîet, subordonnant la solution du problème à une question politique, vous ne frappez que les i;atrons qui ont abandonné Paris pour échapper h votre dictature. En les dépouillant, vous les punissez

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de vous avoir refusé leur concours. Votre décret n'est donc pas social, comme vous voudriez le faire croire, mais bien politique; il n'est pas fait pour venir en aide aux travailleurs, dont l'existence est coiU' promise, dites-vous. Vous feignez d'ignorer que si les ateliers sont vides, c'est parce que l'insurrection du 18 mars a arrêté l'essor du travail, parce que vous envoyez tous les jours au feu des milliers d'ouvriers dont l'existence n'est pas compromise, mais bien sacrifiée par vous à la satisfaction de votre ambition et de vos passions haineuses. Mais examinons d'un peu plus près votre décret.

Vous chargez les chambres syndicales de nommer une commission d'enquête; celle-ci établira la statistique des ateliers abandonnés, dressera un inventaire de l'état dans lequel ils se trouvent, rédigera un rapport sur la façon de les mettre immédiatement en exploitation, y installer des associations coopératives.

Jusque-là, rien de plus facile; mais il vous faut un projet de constitution de ces sociétés coopératives. Vous avouez ainsi votre ignorance des institutions que vous imposez. Eh quoi! vous décrétez la spoliation des patrons, vous les remplacez par leurs ouvriers, et vous ne savez pas quelle forme constitutionnelle vous allez donner à ces sociétés nouvelles. D'un trait de plume, vous changez les conditions ordinaires du travail; vous savez démolir, mais quand il s'agit de reconstruire, vous êtes complètement incapables. Et plus loin, vous chargez votre commission d'enquête de nommer un jury arbitral qui devra

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statuer, au retoui' des patrons, sur les conditions de la cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières et sur la quotité de l'indemnité qu'auront à payer les sociétés aux patrons.

Est-il possible de se tromper plus sciemment sur la valeur des mots, et d'appeler arbitral un jury nommé par une des deux parties intéressées à l'exclusion de l'autre. Quelle garantie offriront au patron des hommes choisis par ceux-là même qui ont été chargés de les dépouiller? Du reste, la Commune se charge elle-même de nous apprendre dans quel esprit devront être faites toutes ces opérations : le projet de décret devra donner satisfaction aux intérêts de la Commune et des travailleurs. Rien de plus clair, si ce n'est peut-être que nous devrions rechercher quels sont les intérêts que la Commune peut avoir dans cette affaire; faudrait-il, par hasard, entendre qu'une part des dépouilles du patron doive être réservée à la Commune? Nous ne voudrions pas le croire, si nombre d'actes précédents et l'explication grammaticale des mots ne semblait nous y autoriser.

Une fois la Commune lancée dans la voie que nous venons d'indiquer, elle ne pouvait plus s'arrêter; non contente d'avoir dépouillé certains patrons, elle va, par un nouveau décret, en date du 29 avril, intervenir entre les patrons et les employés. L'article 1^^ nous donnera l'esprit entier du décret :

« Aucune administration privée ou publique ne pourra imposer des amendes ou des retenues aux employés, aux ouvriers, dont les appointements

convenus d'avance doivent être intégralement soldés. »

S'il ne s'agissait que des administrations publiques, peut-être reconnaîtrions-nous à la Commune le droit d'intervenir et de surveiller les agissements des employés supérieurs ; mais nous ne pouvons admettre qu'il en soit de même pour les établissements particuliers. Sans invoquer la liberté commerciale ou industrielle, il est bien évident que vous portez atteinte au principe de l'offre et de la demande. Lorsque l'employé entre dans une maison, il doit en connaître la réglementation ; n'est-il pas libre alors d'accepter ou de refuser l'offre qui lui est faite, et, plus tard, ne peut-il pas toujours abandonner l'établissement si la règle lui semble trop dure? J'admets encore que par un système quelconque, comme par celui des amendes, le patron arrive à exercer sur ses employés une pression vexatoire, mais insuffisante pour leur faire quitter la maison ; personne ne pourrait contester que dans certains établissements il ne faille une sanction aux prescriptions de l'autorité. Il y a des entreprises commerciales ou industrielles qui demandent une extrême régularité; si l'on ne peut renvoyer un employé pour avoir manqué à cette ponctualité, du moins a-t-on le droit de lui infliger une peine effective qui le rappelle au sentiment de ses devoirs. Or, pour remplacer le système des amendes, que propose la Commune? Rien. Ici, comme plus haut, elle détruit ce qui existe, mais elle ne songe pas à le remplacer.

D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, la Commune

recherche avant tout la popularité; peu lui importe de sacrifier les intérêts de telle ou telle classe d'individus, pourvu qu'elle passe pour favoriser l'ouvrier. Dans ce but, elle rendra des décrets injustes, comme celui sur les ateliers abandonnés; inapplicables, comme celui sur les amendes; ridicules, comme celui sur les boulangers, que nous allons examiner.

La Commune, prenant en considération la situation des ouvriers boulangers, défend, par un décret, le travail de nuit dans les boulangeries. Gomme sanction, elle prononce la confiscation, au profit des pauvres, des pains fabriqués en contravention, c'està-dire pendant la nuit.

Ici encore nous nous trouvons en face d'une intervention injuste, non-seulement entre le patron et l'ouvrier, mais encore entrele vendeur et le consommateur. De temps immémorial, celui qui se fait ouvrier boulanger, sait parfaitement qu'il s'astreint à un travail nocturne. D'ailleurs, combien y a-t-il d'industries, à Paris, qui ne s'exercent que la nuit. Nous citerons le chiffonnier et le vidangeur. Mais ils ne sont pas les seuls; presque tous ceux qui s'occupent du service de l'alimentation publique sont obligés de travailler la nuit : le boucher va à l'abattoir de très-grand matin; les maraîchers, les marchands de lait passent la nuit sur les routes ou bien aux halles centrales. Qui ne sait pas que de minuit à neuf heures du matin, les halles servent de rendez-vous à une population innombrable qui couvre tout un quartier de Paris et qui se livre à des transactions de toutes sortes. Pourquoi la Commune n'intervient-

elle pas et ne fait-elle pas fermer les halles la nuit, en prononçant la confiscation de toutes les marchandises?

Ce serait là une mesure véritablement socialiste, selon l'expression du citoyen Frankel, délégué à la commission de travail et d'échange. Mais, en réalité, ne serait-ce pas absurde et ne serait-ce pas condamner les habitants à s'approvisionner la nuit, si les marchands venaient à la halle dans le jour? En ne s'attaquant qu'c^ une des nombreuses industries nocturnes qui existent dans Paris, la Commune n'apportait pas à la consommation un trop grand dérangement; elle condamnait seulement les habitants de Paris à manger du pain rassis, et portait une atteinte grave aux intérêts des patrons boulangers. D'ailleurs des décrets semblables sont inexécutables; par leur ligueur même, ils excitent à la violation de la loi et créent dans la population une sourde colère, que ne peut racheter le soulagement apporté aux ouvriers. Ceux-ci, d'ailleurs, finiraient par êlre les victimes de semblables mesures; car si les patrons sont lésés, les ouvriers doivent toujours s'en ressentir.

Peut-être va-t-on dire que le boulanger ne souffrira aucun dommage appréciable de ce changement dans les heures du travail, attendu que la mesure étant applicable à tous, il n'aura pas à craindre de concurrence et ne pourra, comme les autres, livrer que du pain rassis. Outre la question de fraude que nous ne voulons pas aborder, il y a une question de fait que nous demandons la permission de traiter : pour quiconque connaît la profession du boulanger,

il est bien clair que le bénéfice réalisé sur la vente du pain est très minime. Les boulangers riches sont ceux dont les maisons de vente se trouvent dans les quartiers habités par l'aristocratie; ils vendent en effet beaucoup de ces pains qu'on i\ppe]\e pains de fantaisie, et pour lesquels le poids n'est ni exigé ni exigible. Sur toutes les autres qualités de pains, le boulanger est tenu de fournir le poids exact. Or, les ménagères ont l'habitude de faire leurs provisions dans la matinée; elles achètent donc forcément du pain, sinon chaud, du moins très-frais; dans ces conditions, le pain pèse beaucoup plus lourd que s'il était rassis; la différence de poids est presque le seul bénéfice du vendeur. Par votre décret donc ou bien vous allez forcer les boulangers à vendre le pain plus cher, et alors vous nuirez à la partie la plus pauvre des consommateurs, ou bien vous amènerez le patron à diminuer le salaire de ses ouvriers, et le but que vous croyez avoir atteint par votre décret est manqué; vous aurez même fait tout le contraire de ce que vous voulez faire. Mais il n'est pas difficile de voir avec quelle ignorance des faits et quelle légèreté de conscience vous traitez et résolvez ce que vous appelez les questions sociales; vos discussions publiques et vos décrets eux-mêmes en sont une preuve éclatante.

Il nous reste maintenant à étudier l'œuvre capitale de la Commune dans le sens socialiste, le rapport qu'elle se fit adresser sur le Mont-de-Piété et le décret qui suivit. Nous avons déjà vu que la Commune, imitant le gouvernement du 4 septembre,

avait fait ouvrir dans les mairies un registre oii Ton devait inscrire en regard les offres et les demandes des patrons, les offres et les demandes des ouvriers. Le Gouvernement de la défense nationale, pour venir en aide aux nombreuses misères du siège, avait ordonné le dégagement gratuit dans tous les monts-de-piétés des objets de première nécessité tels que la literie. C'était une libéralité faite aux nécessiteux et qui ne devait pas servir de précédent. La Commune, jalouse de rivaliser avec les hommes qu'elle venait de renverser, se fit adresser un rapport sur l'existence du Mont-de-Piété et sur la façon dont cet établissement devait être envisagé au point de vue socialiste.

Commençons par examiner ce rapport article par article, il est intitulé : Rapport de la commission du travail et de l'échange sur la liquidation des monts-depiété; il a pour sommaire : Liquidation des monts-depiéle\ leur situation économique, leur valeur morale. Appréciations sur les services qu'ils rendent aux travailleurs.

§ I^r. — Comme toutes les insiitations financières établies sous la monarchie^ les monts-de-pielé sont un monopole. A ce titre^ V intervention de la Commune est nécessaire.

Votre premier grief contre le Mont-de-Piélé vient de ce qu'il a été établi par la monarchie; vous semblez dire que toutes les institutions créées sous l'empire ou sous la royauté sont mauvaises et doivent être supprimées parce que nécessairement elles sont un monopole. Une fois ce mot lâché, il semble

qu3 la conviction doive être faite dans les esprits; il n'en est rien. Il y a bien évidemment des monopoles injustes et abusifs, et ils sont nombreux; mais d'un autre côté, il y a des monopoles qui offrent un caractère incontestable d'utilité publique et générale; à ce titre ils doiventêtre conservés, telles sont la poste et la télégraphie qui ne sauraient sans inconvénient être mises dans les mains des particuliers; la raison en est facile à donner. Ces deux services qui profitent à tout le monde doivent réunir une foule de conditions qu'il serait difficile de rencontrer chez des particuliers; tous deux ils demandent une régularité invariable et une sûreté absolue; sous le rapport financier, ils exigent un matériel considérable et des garanties extrêmement sérieuses de solvabilité. Dépositaires des secrets, des intérêts, souvent même de la forîune du public, ils cesseraient de l'être du jour où la confiance ferait défaut à l'administration qui en est chargée. En dernier lieu, il est nécessaire que ces services soient mis à la portée de tous, c'està-dire que l'on puisse les employer à très-bon marché. En bonne conscience, quelle seraitla compagnie, quel serait l'individu qui pourrait offrir, sous tous les rapports, des garanties aussi complètes que l'État? S'il n'y en a pas, ces monopoles doivent être conservés. Le Mont-de -Piété rentre-t-ildans la catégorie de ces monopoles? Cette question posée, voyons comment vous allez la résoudre.

§ II. — Les monts-de-pic(é se classi fient eux-mêmes dans Vordre des administrations de bienfaisance; ils ont une corrélation intime avec les bureaux de bienfai-

1^02 HISTOIRE CIUTiQUE DE LA COMMUNE

sance, l'administration des hospices, les caisses d^épargnes, la Société du prince impérial. Ces cinq organes de la charité puMi que font entre eux des virC' mcnts de funds journaliers.

Celte corrélation intime, ces vircnaents de fonds que la commission d'échange nous présente sous un jour si ténébreux n'ont rien que de fort naturel. Ces établissements dont on se plait à faire le dénombrement sont tous dans la main de l'État, et s'ils font des virements entre eux il n'y aiien de moins étonnant, car, après tout, les sommes dont ils disposent sont dans les mains du gouvernement quel qu'il soit, et il peut arriver chaque jour que le surplus de telle caisse soit versé dans telle autre pour couvrir un déficit. Le nom de la Société du prince impérial que vous introduisez dans votre nomenclature n'est mis là que pour inspirer une sainte horreur contre l'institution que vous allez détruire. Mais personne n'ignore que les dynasties peuvent passer sans que pour cela les monuments où elles ont inscrit leur nom passent avec elles. Nous avions hier l'Imprimerie impériale, aujourd'hui nous avons l'Imprimerie nationale, et le nom qu'elle portait tout d'abord n'est pas une raison pour que l'on détruise l'établissement. De même si la Société du prince impérial est une véritable institution de bienfaisance, on peut changer le nom sans supprimer la Société. La prévention que vous voulez inspirer ainsi contre les monts-de-piété est injuste et ridicule h la fois; mais allons plus loin.

§ IIL — Les opérations financières du Mont-de~

niSTOIPxE CRITIQUE DE LA COMMUEE :203

Piété sont les suivantes : il emjjrunle au moyen de billets au porteur ou de billets à ordre à raison de 3 j). 100 d'intérêts en moyenne; ces emprunts proviennent^ pour la plupart^ des dépositaires à la Caisse d'épargne. Les bénéfices résultant de la balance des opérations sont attribués à l'administration des hospices^ dont les propriétés foncières Sont hypothéquées du montant des billets somcrits. — La garantie e/fective des avances au Mont-de-Piété est donc basée sur des propriétés appartenant à VEtat.

Le mécanisme do l'institution est bien tel que vous l'exposez, mais il n'a rien en soi que l'on ne doive approuver. Les capitaux prêtés au Mont-de-Piété sont fournis le plus souvent par les dépositaires de la Caisse d'épargne, c'est-à-dire par la classe pauvre et laborieuse qui sait faire des économies. Elle trouve ainsi un placement à peu près sûr, puisque le montant des billets souscrits est hypothéqué sur les propriétés foncières des hospices. Il n'y a donc rien de plus démocratique qu'une institution semblable, et nous sommes de l'avis d'un publiciste qui a dit : « Nous comprendrions que si les socialistes venaient à faire un 18 mars à Londres, ils n'eussent rien de plus pressé que d'instituer des Monts-de-Piété. » Et en effet, dans ce paragraphe où vous nous exposez les opérations financièies du Mont-de-Piété nous ne voyons rien que de très-légitime, et nous n'avons que des éloges à donner à ceux qui ont créé cet établissement; vous-m.êmes vous n'avez aucun grief à faire valoir, et plus loin vous ne vous attaquez qu'au

fonctionnement du mécanisme. Voyons jusqu'à quel point vos reproches sont fondés.

§ IV. — En 1869, Us bénéfices ont été de 784,737 francs 53 cent. Il résulte du compte administratif de 1869 que les droits perçus en moyenne par le Montde-Piété auraient été de G p. 100; mais les droits indiqués aux reconnaissances s'élèvent à 12 ou 14 /;. 100. // s'ensuit que le rapport, pour des motifs quil nous a été impossible de connaître, est muet sur une partie des opérations.

Nous n'avons aucun moyen de contrôler l'assertion des rédacteurs du rapport communal, ils ont eu entre les mains tous les documents nécessaires pour percer le mystère qu'ils nous font pressentir; il nous semble qu'étant donné le chiffre des affaires faites par le Mont-de-Piéié, le montant des frais généraux et le bénéfice réalisé, il n'est rien de plus facile que de savoir à quel taux ont été prêtées ces sommes dont l'ensemble est contenu dans le rapport administratif. Vous dites qu'il résulte de l'ensemble de ces opérations que le taux de l'intérêt est en moyenne de 6 p. 100, tandis que les droits indiqués aux reconnaissances s'élèvent à 12 ou 14 p. 100; mais alors calculez le bénéfice que vous devez trouver sur les sommes totales prêtées par le Mont-de-Piété, et si vous ne voyez pas où est passé ce bénéfice, formulez une accusation ; c'est la seule façon régulière de procéder. Autrement, nous ne pouvons ajouter aucune créance aux faits que vous avancez ; on vous donne tous les éléments d'un problême qu'un enfant de quinze ans saurait résoudre, et faute de pouvoir

trouver la solution vous jetez le soupçon non pas sur tel ou tel qui pourrait vous répondre par une leçon d'arithmétique, mais sur une institution, sur le Mont-de-Piété.

D'ailleurs, quelles sont ces reconnaissances dont vous nous parlez? Émanent-elles de la maison centrale ou des bureaux auxiliaires dirigés par des commissionnaires qui perçoivent des droits particuliers? Savez-vous en outre que le Mont-de-Piété ne se contente pas de faire payer l'intérêt de l'argent qu'il avance, mais qu'il prend en outre des droits d'emmagasinage et autres? Avez-vous tenu compte de tous ces éléments dans le calcul qui vous donne le taux de 6 p. 100, et au contraire ne les avez-vous pas fait entrer en ligne daiis le calcul qui produit, ditez-vous, de 12 à 14 p. 100?

Nous ne savons que répondre à toutes ces questions; mais avouez que votre rapport, outre qu'il est mal rédigé, est encore incomplet puisqu'il ne permet pas à un esprit impartial de contrôler vos opérations et vos calculs pour les combattre ou les approuver.

§ V. — Donc, celle admiiuslralion ar/issadùsoiis une sorte de commandite des hospices, n'alloue que 3 p. 100 d'intérêt aux prêteurs; mais afin de laisser un aléa pour- les bénéfices des commanditaires , l'administration frappe le^ prêts de droits divers, afin de diminuer cVautant le prélèvement des frais généraux. — Dans ces frais généraux, ne figurent pas, bien entendu, les loyers des locaux qui sont et la charge de VÉtat.

Nous n'aurions rien à dire sur ce paragraphe, si nous ne voulions en profiter pour montrer au lec-

2[)G HISTOIRE CIllTIQUE bE LA COMMUNE

leur de quelle façon est rédigé le rapport. Sans nous arrêter aux passages où le ciloyen Frankel montre combien il est dangereux pour la grammaire d'admettre des étrangers aux charges publiques, recherchons quel sens il faut donner à cette dernière phrase :

« Dans ces frais généraux, ne figurent pas, bien entendu, les loyers des locaux qui sont à la charge de l'État. »

Une personne qui ne connaîtrait pas l'organisation du Mont-de-Piété croirait que les bâtiments sont loués et que les termes en sont payés par l'État; eh bien, le monument de la rue des Blancs-Manteaux appartient à la Ville, et celle-ci le concède gratuitement à l'administration. Nous n'attachons pas à ces fautes de rédaction une bien grande importance, mais elles démontrent surabondamment l'ignorance de ces gens qui veulent s'occuper des affaires publiques et qui ne savent même pas exprimer leur pensée.

§ YI. — Les billets à ordre elles billels au porteur sontj pour la plupart, souscrits au profit d'une classe très^modeste, la même absolument qui crédite la Caisse d^éparrjne. — La confiance sans limite qu inspire l\uU ministration du Mont-de-Piété explique ce placement à intérêts modiques. — Les intérêts ne forment donc qiCune très faible partie des frais généraux qui, dans V organisation complète de cette institution, atteignent un taux scandaleux; les appointements des divers emploijés s'élèvent à environ 960,000 francs par an.

Les rédacteurs du rapport semblent prendre en

HISTOIRE CRITIQUE bE LA COMMUNE 207

commisération cette classe très modeste qui prête son argent au Mont-de-Piété ; ils la plaignent de ne recevoir que 3 p. 100 d'intérêt, et expliquent son empressement à apporter ses fonds par la confiance sans limite qu'inspire l'administration.

Nous ne croyons pas qu'il y ait là un reproche à l'adresse du Mont-de-Piété; bien au contraire : les entreprises financières de toute sorte ont été la cause de la ruine de tant de gens, les Sociétés commerciales ou industrielles ont jeté sur le marché tant de valeurs mauvaises, que l'on conçoit facilement l'affluence de ceux qui sont venus prêter leur argent à un établissement capable d'inspirer une confiance sans limite, comme le dit le rapport. Les intérêts sont modiques, il est vrai, mais le capital ne court aucun risque, étant garanti par une hypothèque sérieuse. Mais vous venez nous dire que ces intérêts ne forment qu'une très faible partie des frais généraux, qui, dites-vous, atteignent un taux scandaleux. Si nous vous comprenons bien, vous cherchez à insinuer que dos sommes considérables trouvent un emploi mystérieux compris dans cette dénomination fort vague de frais généraux.

Pour prouver que vous n'avancez pas une calomnie, vous nous dites que les appointements des divers employés s'élèvent à 960,000 francs par an. Nous vous croyons volontiers ; mais l'exemple même que vous nous citez explique l'élévation des frais généraux, et ne nous fait nullement apercevoir le scandale que vous nous dénoncez. Si vous aviez étudié le mécanisme administratif du Mont-de-Piété, vous

auriez facilement compris le travail énorme qu'exige l'examen, le transport, l'ommagasinago, le classement, le dégagement, la vente de tous les objets qui incessamment sont confiés et relirésauMont-de-Piélé; ajoutez à tout cela les opérations financières de chaque jour, et peut-être alors pourrez-vous vous rendre compte du nombre considérable d'employés que nécessite un pareil travail.

D'ailleurs, et en fin de compte, nous admettrons, si vous voulez, que les frais généraux soient excessifs; il y aurait alors lieu à réformation, mais ce ne pourrait pas être une raison sufîisante pour détruire un établissement d'utilité publique.

§ VU. — VEtat^ régularisant les prêts sur gages avec prélèvement d'intérêts, a^ par son approbation^ sanctionné ces opérations iisiiraires, quels quen soient la forme ou le mobile.

Nous voici donc enfin arrivé à une accusation capitale ; vous blâmez et répudiez le prêt sur gages, et vous condamnez TÉtat pour l'avuir régularisé. Nous voulons croire que votre intention n'est pas de rendre libre le prêt sur gages; car vous arriveriez alors à créer, ou du moins à propager un commerce qui est la honte des Sociétés dans lesquelles il existe; vous n'êtes pas sans savoir que ni lois, ni décrets, ni arrêtés, ne pourraient atteindre celui qui prêterait à des taux exorbitants; la preuve, c'est qu'il existe encore à Paris et dans certaines campagnes quantité d'usuriers qui exploitent, les uns la jeunesse avide de plaisirs, les autres le paysan qu'une mauvaise année empêche de payer le prix de sa ferme ; eh bien !

ces individus ne comparaissent que rarement devant les tribunaux; dans certains endroits, il s'en trouve qui notoirement doivent leur fortune à ce trafic scandaleux, et qui cependant ont su toute leur vie échapper aux peines édictées par la loi.

Ce n'est pas cela que vous voulez, vous préférez interdire absolument le prêt sur gages; mais alors vous arriverez au même résultat que si vous le rendiez libre. Il y aura, tant que la Société existera, des individus qui auront besoin d'argent, soit pour satisfaire leurs passions, soit pour faire face à des besoins légitimes. S'ils n'offrent par eux-mêmes aucune garantie sérieuse de paiement, il faudra qu'ils fournissent des gages, et il ne manquera pas d'individus qui, séduits par l'appât du gain, prêteront, en les acceptant, la somme demandée. Dans ces conditions, n'est-il pas juste que la loi intervienne, et peut-on blâmer l'État d'ouvrir un établissement où l'on ne reçoit, qu'après un contrôle sérieux, les objets contre lesquels on échange de l'argent?

Les transactions qui interviennent ainsi entre l'emprunteur et l'administration du Mont-de-Piété prennent le caractère d'un véritable contrat dont les clauses sont connues par avance du public, et auquel chacun peut refuser de s'astreindre. Ces clauses n'ayant rien de contraire à la morale publique, le législateur se trouve en droit d'interdire toute autre sorte de prêt sur gages, et peut atteindre plus facilement ceux qui se livrent à ce métier scandaleux.

Nous verrons plus loin si le Mont-de-Piété rend des services réels et s'il mérite d'être rangé dans la

catégorie des établissements de bienfaisance. En attendant, examinons si vous êtes en droit d'appeler usuraires les opérations qui s'y accomplissent. Quel est donc le taux de l'intérêt que le Mont-de-Piété prend à l'emprunteur ? Vous nous avez déjà répondu 12 à 14 p. 100 ; il est inutile de contester les chiffres, et nous les acceptons tels que vous nous les présentez. Il s'agit alors de savoir si le Mont-de-Piété retire de ses opérations un bénéfice usuraire ou s'il ne fait que compenser ses frais et percevoir l'intérêt de l'argent qu'il avance.

Nous avons vu qu'il paie à ses créanciers un intérêt de 3 p. 100, et qu'il verse annuellement et en moyenne 784,737 francs aux hospices; le rapport nous dit plus loin que l'administration est débitrice de 38 millions garantis par hypothèque des hospices, 38 millions à 3 p. 100 donnent la somme de 1,140,000 francs que le Mont-de-Piété paie à ses créanciers; le bénéfice versé dans les caisses de l'Assistance publique représente un intérêt d'un peu plus do 2 p. 100. C'est donc d'une somme totale de 1,929,000 francs que l'administration est débitrice tous les ans; vous nous avez dit en outre que les employés touchaient dans l'ensemble 960,000 francs, qui, ajoutés aux 1,929,000 francs, font la somme de 2,889,000 francs que ne pourraient produire 38 millions à 6 p. 100. Il n'est donc pas vrai, comme vous nous l'avez dit plus haut, que les droits perçus par le Mont-de-Piété auraient été en moyenne, d'après le rapport administratif, de 6 p. 100.

Si vous avez dit vrai, c'est que le Mont-dc-Piélé,

tout en étant débiteur de 38 millions, n'opère pas annuellement sur une pareille somme; dans ces conditions, le taux de l'intérêt qu'il perçoit doit-être beaucoup plus fort; en récapitulant, il doit 3 p. 100 à ses débiteurs, et le bénéfice qu'il verse aux hospices s'élève au moins, sur une somme bien inférieure h 38 millions, à 3 p. 100; les 960,000 francs qui forment l'ensemble du traitement des employés représentent à peu près 4 p. 100, ce qui nous donne un total d'au moins 10 p. 100; il ne nous sera pas difficile d'admettre que les autres frais généraux font un équivalent de 2 p. 100, et ainsi nous pourrons dissiper l'étonnement des rédacteurs du rapport communal sur les prétendues opérations secrètes auxquelles se livre le Mont-de-Piété ; du même coup, nous avons démontré qu'il n'y a rien d'usuraire dans l'intérêt de 12 p. 100 que prend le Mont-de- Piété, puisqu'il ne fait guère que couvrir les frais nombreux auxquels il est astreint.

§ VIII. — En fait, les prêts sur gages soulagent momentanément les classes laborieuses dans les cas de chômage ou de maladie, cas fréquents, qu'une organisation sociale équitable doit prévoir, et qu'elle a poM mission de prévenir et de soulager effectivement sans en bénéficier. — Ils n'ont pas davantage leur raison d'être dans les moments de crises générales, où les charges que supporte Vouvrier doivent être réparties d'une façon normale.

On pourrait croire en commençant que le rapport va faire l'éloge du Mont-de-Piété; il reconnaît en effet que cet établissement rend des services aux

classes laborieuses; mais ces services ne sont que momentanés, et, selon les rédacteurs de la Commune, ils ne devraient pas engager l'avenir : une organisation sociale équitable a pour devoir de prévenir les cas de chômage ou de maladie. Cette théorie humanitaire est certainement très digne d'é- ]oges; elle ne peut qu'avoir nos sympathies. Mais nous demanderons à ceux qui la mettent ainsi en avant de quelle façon ils entendent la réaliser.

Nous n'avons pas à discuter des moyens que vous ne daignez pas indiquer; mais il n'est pas permis de douter que vous ne puissiez arriver au résultat que vous devez atteindre, sans être forcé d'avoir recours à l'État, c'est-à-dire à l'universalité des citoyens pour venir en aide à une partie de la population. Il y a là une injustice flagrante, et depuis vingt ans vous avez sans cesse protesté contre l'intention qu'on vous prêtait, non sans raison, d'introduire de force l'État dans la vie commerciale et industrielle.

Nous ne voulons pas discuter une fois de plus cette théorie ; mais nous protestons énergiquement contre son application; nous la déclarons inique et immorale ; nous la signalons comme une de ces innovations dangereuses qui, entrant dans le domaine des faits, finirait par ruiner les forces vives du pays et par faire de la France une contrée aussi misérable que la Grèce ou l'Italie, lorsque ces deux nations, après avoir fait leur proie de l'univers entier, furent vaincues par la force brutale , sans pouvoir trouver en elles-mêmes aucune ressource.

Nous ne pouvons non plus laisser passer sans

protester la façon dont vous insinuez que l'État bénéficie du soulagement qu'il apporte à certaines misères. Nous avons démontré que le Mont-de-Piété ne percevait guère que le montant de ses frais, et que le surplus était versé dans les caisses des hospices, et encore ceci n'est-il pas une libéralité à titre gratuit, puisque les billets souscrits par l'administration sont garantis par une hypothèque sur les biens des hospices.

En dernier lieu, et pour en finir avec ce pai'agraphe, nous vous demanderons ce que vous voulez dire par ces mots : « Les charges que supporte l'ouvrier, dans les moments de crise générale, doivent être réparties d'une façon normale. » Nous avouons ne rien comprendre à cette phrase du citoyen Frankel, et nous ne voulons même pas lui prêter un sens, de peur de nous tromper sur une pensée qui se ressent peut-être un peu de l'origine allemande du rédacteur.

§ IX. Les classes laborieuses ont, il csl vrai, pu subvenir aux nécessite's du moment par Vinlervention du Mont-de-Picté, mais les familles sont dépossédées d'objets qu'elles ne pourront remplacer et qui sont vendus à vil prix. La situation déplorable que l'on nous indique, et dans laquelle se sont trouvées les classes laborieuses, a été celle de presque toute la populationdans les circonstances critiques auxquelles il est fait allusion dans le rapport; et même nous n'hésiterons pas à exprimer à cet égard toute notre façon de penser. Il s'est trouvé, dans les classes moyennes, beaucoup plus d'embarras et de misères

21 i HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE

que parmi les ouvriers; ceux-ci, habitués à une vie sobre et à des privations relatives, ont été dispensés de payer leur loyer; on leur a remis en outre les objets de première nécessité qu'ils avaient engagés auparavant; enfin, on les a enregistrés dans la garde nationale, on les a habillés, nourris en partie, et payés. Cette situation était loin d'être aussi malheureuse que voudraient le faire entendre les membres de la Commune. Nourris, logés, vêtus et payés par l'État, les ouvriers n'avaient pas à lutter contre les premières nécessités de la vie ; dans les classes moyennes, au contraire, la pénurie d'argent était arrivée par suite de la cessation des affaires; les individus qui en font partie , retenus par l'amourpropre, par un certain respect humain, ne pouvaient demander à l'État le^ mêmes secours que d'autres en obtenaient; aussi ont-ils souffert pendant le siège de Paris beaucoup plus qu'un grand nombre d'ouvriers, et leurs misères, pour avoir été silencieuses, n'en ont pas moins été cuisantes. Nous ne voulons pas nous appesantir sur ce sujet, de peur d'éveiller des colères et des susceptibilités; mais si le Montde-Piété a pu venir en aide à certaines misères, il ne faut pas l'en blâmer ; il a été nanti, il est vrai, d'objets divers représentant et au-delà les sommes qu'il avançait. Mais pourriez-vous nous dire quel établissement, quelle société serait en état de subvenir aux besoins de toute une population gratuitement et sans garantie de remboursement ? Vous en revenez toujours à une organisation sociale qui doit prévenir toutes ces douleurs et toutes ces misères; mais si

HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE -21b

VOUS avez entre les mains une pareille panacée, que ne la montrez-vous, et pourquoi ne vous en servezvous pas? Si elle est telle que vous l'annoncez, nous nous empresserons de l'accueillir, et nous nous associerons au concert de louanges que vous aurez méritées. Malheureusement, voici bientôt trente ans que vous avez fait aux classes ouvrières les mêmes promesses, et pour une fois que vous vous trouvez en mesure de les réaliser, vous n'avez pas encore pu nous montrer celte organisation sociale qui doit faire tant de bien !

§ X. — y oici^ pour mémoire seulement et sans plus de dêveloppeme/its, quelques-uns des nombreux abus que protégeait V institution du Mont-de-Piété. — Le commerce, pour retarder la faillite, détournant des marchandises afin de payer le chiffre de ses échéances; — l'agiotage s'opérant en grand sur la ventes par r administration, des objets non dégagés, et sur la vente des reconnaissances par les emprunteurs; — dans le ménage, l'économie troublée par cette facilité d'un emprunt inutile pour le travail et ruineux pour Vintérieur, etc., etc. ~ A cette énumération des abus que protège le Mont-de-Piélé, nous répondrons seulement par les avantages qu'il procure. Pour commencer, combien de commerçants, débutant dans les affaires, ont eu recours au Mont-de-Piété pour compléter leurs échéances, et ont engagé leurs effets personnels pour payer leurs premières dettes, toujours si lourdes à acquitter! Combien de fois, se trouvant dans l'embarras, ils ont mieux aimé se dép^'ssédcr d'un objet de luxe ou d'un bijou précieux

plutôt que de laisser protester leur signature ! Et, d'un autre côté, combien de familles honorables se trouvant pour tel ou tel motif dans un état de gêne momentané ont porté rue des Blancs-Manteaux leur argenterie pour subvenir à des besoins pressants! Combien de malheureux seraient restés sans pain s'ils n'avaient pu emprunter une modique somme d'argent en donnant pour gage tel objet qui ne leur était plus d'aucune utilité I Ne pourrait-on pas trouver nombre de ces travailleurs économes qui , ayant acheté des valeurs à terme, se sont adressés au Montde-Piété pour trouver l'argent à défaut duquel les quelques actions qu'ils possédaient auraient été vendues. Et combien d'autres cas où l'institution que vous voulez détruire a rendu d'immenses services! Vous nous citez, il est vrai, quelques abus. Mais qu'tntendez-vous nous prouver ainsi ? — Non pas qu'on doive supprimer le Mont-de-Piété, mais seulement qu'il y a des abus. Eh bien I veillez à ce qu'ils deviennent moins fréquents, et rendez-en le retour impossible, vous en avez le droit et le devoir ; mais n'allez pas plus loin, parce que vous dépasseriez votre but.

§ XI. — La Commune, par ses insiitations sincèrement sociales, par V appui qu elle donnera atc travail y au crédit et à l'échange, doit tendre à rendre inutile Vinstitation des monts-de-piété, qui sont une ressource offerte au désordre économique et à la débauche. — Il est probable que la Commune a un langage spécial; car, celte fois encore, malgré notre bonne volonté, nous ne pouvons pas bien saisir le sens de ce

dernier paragraphe. Nous nous y arrêterons pour la dernière fois et nous poserons cette question à tous les gens sensés , aux rédacteurs du rapport eux-mêmes : — Qu'entendez-vous par : institutions sincèrement sociales? Quel appui la Commune peut-elle donner au crédit, à l'échange ? Non contents de ne point parler la langue française, vous exprimez des idées incompréhensibles ; nous n'osons vraiment, par respect pour nous-mêmes, appuyer sur l'ignorance de ces hommes qui se sont faits les arbitres de la Capitale ; il est incroyable que la population de Paris, que l'on dit être si intelligente, se laisse mener jusqu'au point de sacrifier la vie de tant d'individus par des hommes qui ne savent que la bercer d'espérances trompeuses. Plus de cent mille gardes nationaux marchent à Paris sous le drapeau rouge, et ils se contentent, non pas de réformes incomplètes ou insuffisantes , mais bien de paroles telles que celles-ci : « La Commune donnera son appui au travail, au crédit et à l'échange. » Il serait fastidieux d'insister sur toutes ces fautes de français, sur toutes ces obscurités et sur toutes ces erreurs économiques qui fourmillent dans l'œuvre communale. Dès à présent nous croyons avoir montré l'inanité du rapport de la commission d'échange ; pour justifier la destruction du Mont-de-Piété, elle s*est livrée à des calculs pleins d'erreurs ou de mensonges, comme on voudra; elle a signalé une série d'abus, sans trouver d'autre remède que le renversement de l'institution qui les produit. Législateurs ignorants, vous ressemblez à ces enfants capricieux

218 HISTOIRE CRITIQUE DE LA GOiMMUiNE

qui brisent un jouet parce qu'ils ne peuvent en comprendre le mécanisme; comme eux, vous ne songez pas au lendemain et aux remords qui pourront vous saisir. Vous avez promis de faire du socialisme, et pour tenir votre promesse vous frappez à tort et à travers toutes les institutions qui se trouvent debout; vous voulez anéantir tout le passé, ne rien laisser de ce que dix générations monarchiques ont élevé ; quant au présent vous n' y songez pas, et pour l'avenir vous n'avez que des promesses vagues, incompréhensibles, des aspirations à une organisation sociale humanitaire que d'autres ont rêvée aussi sans pouvoir l'accomplir. Platon, plus poëte que philosophe, avait écrit sa république utopique ; il avait trouvé dans son imagination une sorte de constitution idéale, et il en a doté le monde, comme d'un poëme ; vous, vous n'avez dans l'esprit que le vide et le néant, dans l'âme que la haine du passé et l'envie de l'avenir, dans le cœur que la sécheresse et l'aridité. Comparez!

Sans analyser le rapport article par article, nous demandons la permission d'étudier le mode de liquidation que l'on entend employer pour arriver à l'anéantissement du Mont-de-Piété par le payement de ses dettes et le recouvrement de ses créances.

Le système que l'on entend employer est bien simple : on ne payera pas immédiatement les créanciers du Mont-de-Piété; on reconnaît bien que les souscripteurs des billets sont en général d'honnêtes travailleurs qui ont péché, dit la Commune, non par agiotage, mais par prévoyance exagérée ; ce dernier

mot est grotesque, et c'est par trop d'impudence que d'accuser ainsi des gens économes qui n'ont d'autre tort que de prévoir l'avenir et de se préparer, pour leurs vieux jours, un modeste revenu. On commencerait par examiner scrupuleusement les titres des créanciers; les rédacteurs du nipport n'ont aucun fait à signaler; mais ils présument trouver des fraudes et des opérations irrégûlières; de cette espèce d'espérance ils concluent en appelant le Mont-de- Piété une officine d'usure, et en promettant une série de révélations scandaleuses. Une fois les titres examinés par la commission, la Commune substituerait sa garantie à celle du Mont-de-Piété et elle échangerait les billets contre une valeur nominale remboursable en cinq ans, par trimestre et par voie de tirage au sort. Cette manière de payer ses dettes est par trop commode. Voici des gens honnêtes qui ont accepté des billets du Mont-de-Piété, sous la garantie d'une hypothèque; vous venez leur dire que cette garantie est aléatoire et que la vôtre est meilleure. Nous ne le croyons pas ; mais, en tout cas, il n'est pas permis de changer ainsi les termes d'un contrat librement consenti ; une opération de ce genre est dans tous les codes qualifiée de frauduleuse.

Après cela, vous ne les paierez pas à l'échéance indiquée et vous leur donnerez à la place une valeur nominale remboursable en cinq ans, et par voie de tirage au sort. Cette façon de procéder, employée par un particulier, serait, en temps ordinaire, déférée à la police correctionnelle. Vous remplacez l'ar-

gentparun morceau de papier dont vous garantissez le paiement en cinq ans, vous, hommes de la Commune qui, sortis on ne sait d'oii, n'êtes pas même sûrs d'exister demain; vous qui n'avez pu assurer votre domination que par le vol et la soustraction. Allons plus loin : ces mêmes hommes qui viennent de condamner le prêt sur gages déclarent qu'ils procéderont au remboursement par voie de tirage au sort 1 Dans toutes ces manœuvres, nous ne pouvons voir qu'une série d'opérations spéculatives et frauduleuses que la morale condamne au moins autant que les agissements du Mont-de-Piété. Mais ce n'est pas tout : allez-vous payer les intérêts de retard à ceux que vous forcez à vous accorder un semblable crédit? Vous oubliez de nous le dire; si nous en croyions les théories que vous n'avez cessé de prêcher, vous ne les paieriez pas; car nous savons que vous voulez détruire le capital et l'intérêt : c'est une de vos thèses favorites, et il est probable qu'en cette occasion vous avez cherché à la mettre à exécution. Mais une telle hypothèse ne peut suffire ; il rcs sort clairement de l'économie de votre projet que vous n'entendez rembourser que le montant des billets souscrits par le Mont-de-Piété. Dans tous vos calculs, en effet, vous ne tenez aucun compte de ces intérêts, que vous devez au même titre que le capital, puisque vous avez substitué votre garantie à celle de l'hypothèque; d'un autre côté, vous ne demandez aux débiteurs du Mont-de-Piété, qui deviennent les TÔtres, aucun intérêt de retard. Nous pouvons en cOpAme qu'il n'entre pas dans vos intentioûs (^d

servir aux détenteurs de billets le revenu de leur capital, à moins cependant que vous n'avouiez n'avoir pas songé à cette question. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas de réflexions à faire sur de semblables procédés; c'est à la conscience publique à en faire justice.

Voyons maintenant dans quel but vous confiez à un remboursement éventuel la fortune des citoyens : c'est uniquement pour faire une libéralité, ou plutôt, comme on disait au moyen âge, pour faire largesse au peuple. Vous forcez les créanciers du Mont-de- Piété h vous faire crédit, et du même coup vous rendez aux emprunteurs les gages qui sont la principale garantie du prêteur. Vous prétendez, il est vrai, que la Commune, se mettant au lieu et place des monts-de-piété, aucun intérêt ne sera lésé; nous ne pouvons croire à une affirmation de ce genre, qui ne repose sur aucun fait précis. On a malheureusement vu bien des gouvernements en France, et il n'y en a pas un seul qui ait douté de la durée de son existence, un seul qui ne se soit cru en mesure de faire des promesses réalisables à une époque relativement éloignée. Ce n'est pas à une institution politique aussi récente, aussi contestée que la Commune, qu'il est permis de déposséder toute une classe d'individus pour faire don de ses dépouilles à une autre partie de la population. Dans la mesure que vous prenez, nous ne pouvons voir qu'un coup d'État fmancier, digne tout au plus des rois malversateurs du moyen âge que vous semblez d'ailleurs prendre à tâche d'imiter. Eux aussi, lorsqu'ils avaient besoin

d'argent, pour quelque raison que ce fût, ils puisaient dans la bourse des juifs, les chassaient et confisquaient leurs biens, disant qu'ils devaient être le produit du vol et de l'usure. Vous n'osez pas, il est vrai, les imiter de point en point; vous avez soin de colorer vos rapines des apparences du désintéressement en ne cherchant pas à profiter vous-mêmes.

Mais, si nous n'avons pu voir dans l'œuvre de la Commune une tentative socialiste, il n'est pas difficile de comprendre qu'en rendant aux ouvriers les gages qu'ils avaient remis aux monts- de-piété, vous n'avez qu'un but, c'est de les attacher plus sûrement à votre cause et de payer de cette façon le prix du sang que vous leur faites verser tous les jours sur les champs de bataille. Vous prétendez que ces libéralités ne sont pas faites à titre gratuit, et vous demandez aux ouvriers de souscrire, au profit de la Commune, un engagement de la totalité de leur dette, remboursable en cinq ans et par coupons mensuels. Cette confiance accordée au peuple consacrerait le principe du droit des travailleurs au crédit et serait une garantie de leur honorabilité.

En face de semblables affirmations, on en est réduit à se demander à qui la Commune croit parler. — A des Français? — Non pas, à coup sûr ; car ils n'ignorent pas que tout le monde, dans notre pays, a le droit de demander et de faire crédit, que personne ne peut porter une atteinte à l'honorabilité d'un citoyen sans être responsable devant les tribunaux du tort qu'il a causé. Si vous voulez nous dire que les travailleurs ont un droit absolu à obtenir du crédit,

si leur honorabilité doit être moins soupçonnée que celle des autres individus composant le corps social, alors nous vous répondrons que vous n'avez pas le droit de porter atteinte au principe de l'égalité proclamé par la Révolution. Nous vous demanderons si vous comprenez bien le sens du mot crédit et si vous pouvez décréter la confiance comme vous avez décrété la démolition de la colonne Vendôme?

Pour en finir avec l'analyse du décret commmial, disons que vous entendez garder « les objets d'or et d'argent qui n'ont qu'une valeur accessoire, tout en laissant aux emprunteurs la faculté de se libérer par fractions. » Si nous étions gens de votre sorte, nous pourrions suspecter vos intentions et vous dire : A quoi bon garder l'or et l'argent qui n'ont qu'une valeur accessoire? Est-ce parce que vous savez que généralement on ne prête que le quart ou le tiers de la valeur réelle, et qu'en les conservant vous espérez pouvoir réaliser un bénéfice considérable en les vendant aux enchères au bout d'un an, comme vous avez soin de le spécifier? N'est-ce pas la mêm.e raison qui vous engage à conserver les marchandises neuves provenant des magasins de vente ? Vous allez vous récrier, je le sais, et nous affirmer la pureté de vos intentions; mais avouez néanmoins que vous prêtez le flanc à ces attaques, et que, pour des gens décidés à faire la guerre aux abus, vous agissez beaucoup trop comme l'ont fait les gouvernements despotiques. Nous avons maintenant examiné, dans son ensemble, le rapport de la commission d'échange et de travail; c'est l'œuvre capitale de la Commune et

la tentative la plus audacieuse que l'on ait jamais faite dans le sens socialiste. Eh bieni nous pouvons récapituler toutes les critiques que nous lui avons adressées et porter un jugement définitif. La suppression des monts-de-piété, telle qu'elle est présentée, n'est pas autre chose qu'une œuvre de spoliation tant à l'égard des capitalistes qu'à l'égard de l'État : aux premiers on conteste leur créance et on en retarde le remboursement; à la double garantie des gages et de l'hypothèque foncière on substitue la garantie d'un gouvernement illégal et destiné à périr dans quelques jours ; on va plus loin : on les prive de l'intérêt de leur argent pendant trois ans. A l'État on impose une charge écrasante et injuste; on le force à endosser une dette qu'il n'a pas contractée, et, pour faire une libéralité, on lui retire les objets qui représentaient la valeur des dettes qu'il va être contraint de rembourser. Mais il y a encore quelque chose de plus atroce et de plus illégitime : quand arrivera l'heure du triomphe du gouvernement légal, les créanciers du Mont-de-Piété seront en droit de réclamer leur argent , et ils feront valoir l'hypothèque qu'ils avaient légalement sur les biens des hospices; ces établissements d'utilité publique incontestable auront été ainsi dépouillés au profit dos individus qui, en défendant la Commune, n'auront en réalité défendu que les injustices et la spoliation dont ils auront profilé.

Nous avons relevé une à une les erreurs économiques dont fourmille le rapport , il est inutile d'y revenir ; rappelons seulement le r()le que les socia-

listes entendent faire jouer à l'État dans leur réorganisation économique : ils le font intervenir, sous prétexte de défendre les droits des travailleurs, dans la plupart des actes de la vie commerciale et industrielle ; ils vont jusqu'à proclamer ce principe qu'il appartient à l'État de prévenir les cas de maladie et de chômage; les insensés ne comprennent pas qu'ainsi ils créeraient une nation d'esclaves n'attendant leur salut et leur bonheur que d'un pouvoir supérieur, au lieu de le demander à leur industrie et à leur travail.

Et pourquoi la Commune consentirait-elle à assumer sur elle une semblable responsabilité? Dans le seul but d'attribuer à ses soldats une sorte de paie extraordinaire et pour les attacher à son gouvernement, qui. en dépouillant les uns au profit des autres, aura dépassé tous les gouvernements monarchiques et réalisé les espérances de ceux qui ne comptent, pour s'enrichir, que sur la ruine publique.

Cependant les rédacteurs du rapport ont bien compris qu'il ne s'agissait pas de tout détruire sans rien reconstruire, et que cette libéralité ainsi faite ne profiterait aux travailleurs que pour un moment, tandis que la suppression des monts-de-piété pourrait leur porter un grand préjudice dans l'avenir; ils n'ont cependant rien de précis à proposer, ni aucune institution à fonder pour remplacer celle qu'ils vont supprimer; ils se tirent d'embarras par des promesses, et ils écrivent qu'il est bien entendu qu'à la liquidation des monts-de-piété doit succéder une or-

ganisaiion sociale, qui donne au travailleur des garanties réelles de secours et d'appui, en cas de chômage et de maladie.

Nous terminerons en demandant une dernière fois aux gens de la Commune de quelle façon ils pourront tenir leur promesse, et quelle est cette organisation dont ik parlent si souvent, qui doit faire tant de bien et que cependant ils s'obstinent à garder par devers eux.

Nous n'avons plus que deux mots à dire sur la discussion qui s'éleva au sein de la Commune au sujet de ce rapport. L'esprit dans lequel il était rédigé fut approuvé par tous ; mais son exécution fut jugée impossible. Ce fatras socialiste fut forcément mis au rencart, et, après une discussion assez vive, il fut décidé qu'on se contenterait d'une simple libé-. ralité aux ouvriers et qu'on leur rendrait les objets de première nécessité, les meubles et les outils dont la valeur ne dépasserait pas 30 francs. Ce fut en vain que certains individus reprochèrent à la Commune de ne pas aborder les difficultés en face; le citoyen Frankel lui-même fut obligé de dire que la commission du travail , en faisant son rapport, n'avait pas entendu conseiller une liquidation immédiate. Il reconnut que la liquidation des monts-de-piété ne servirait à rien: «En effet, dit-il, quand on aura dégagé les objets, au bout de quinze jours la misère sera toujours la même. » Ces paroles nous serviront de conclusion; elles démontrent que le bon sens ne perd jamais ses droits , et que c'est en vain que l'on s'efforce d'inventer des théories pour les décorer en-

suite du nom de socialistes. De tous ces beaux projets, de toutes ces utopies, il ressort clairement que la société, constituée telle qu'elle est, bien ou mal, ne peut pas être réformée en un jour, pas même par des révolutionnaires inintelligents.

Pour terminer un article où nous avons peut-être eu le tort de traiter plus sérieusement qu'il ne le méritait le rapport communal, rappelons la tentative que firent les insurgés pour incendier le Mont-de- Piété. Pour supprimer des établissements qui, à tant de titres divers, font la gloire de Paris et de la France, ils n'ont trouvé d'autres moyens que de les arroser de pétrole et de les livrer en pâture aux flammes. C'est ainsi qu'ils prétendent réformer la société en la détruisant.

A l'heure où nous écrivons ces lignes, la Commune n'existe plus; pénétré de l'horreur que nous inspirent les crimes de sa chute, nous voudrions en avoir fini avec l'examen des doctrines socialistes et politiques qu'elle a voulu faire prévaloir. Malheureusement, il faut que la lumière se fasse sur le passé, si l'on veut éclairer l'avenir, et nous nous ferions un scrupule d'omettre la moindre manifestation des théories socialistes qui, reniées aujourd'hui partons les honnêtes gens, pourraient peut-être servir plus tard de ralliement et de drapeau à de nouveaux sectaires. Un décret de la Commune, en date du 13 mai, prescrit la révision des marchés conclus pour elle jusqu'à ce jour; désormais, les cahiers des charges pour toutes les fournitures à faire à l'administration communale, porteront dans les soumissions desdites

fournitures, les prix minimums du travail à la journée ou à la façon à accorder aux ouvriers ou ouvrières chargés de ce travail.

Nous ne nous arrêterons pas à ce procédé qui consiste à changer les termes d'un contrat légalement consenti, ou même à l'annuler, parce qu'il convient à l'une des parties de changer telle ou telle clause. C'est là une de ces façons d'agir auxquelles la Commune nous a habitués ; cette ignorance des règles élémentaires du droit, cette inconscience profonde de l'équité, n'a rien qui puisse maintenant nous étonner chez des gens qui ont brûlé Paris par esprit de vengeance, et qui, renouvelant les folies de Néron, ont voulu laisser à la postérité un nom célèbre, mais à jamais maudit, plutôt que de l'ensevelir dans leur propre désastre.

Nous trouvons dans ce dernier décret de la Commune la mise en pratique de cette théorie que nous avions déjà signalée plus haut, le droit et le devoir de l'État d'intervenir en faveur de telle ou telle classe d'individus dans les transactions qui se font entre particuliers. Ainsi, lorsqu'un patron soumissionnera une entreprise ou une fourniture, il devra spécifier le salaire qu'il donnera à ses ouvriers ; dans le même cas, les intendants devront donner la préférence aux associations ouvrières, lorsqu'elles se trouveront en concurrence avec des entreprises particulières, et quand même elles réclameraient un prix plus élevé. Eh bien ! il faut que l'on sache que l'État est le représentant des intérêts de tous, qu'il ne doit pas sacrifier les uns au profit des autres; nous avons assez

de tous les despotismes, et nous ne sommes pas disposé à souffrir l'oligarchie plutôt que la monarchie. L'État n'est pas un individu, mais bien une collectivité; l'argent qui se trouve dans ses caisses est l'argent de tous; ceux qui ont les clefs n'ont pas le droit d'en disposer au profit d'une classe privilégiée; s'ils le font, ils commettent un vol aux dépens de ceux auxquels ils n'accordent pas les mêmes avantages. D'un autre côté, on tient essentiellement en France aux conquêtes de notre grande Révolution ; elle nous a donné, on pourrait presque dire qu'elle a créé l'égalité entre tous les citoyens, une égalité réelle, effective, qui fait notre force et notre gloire, et que les autres nations de l'Europe peuvent nous envier, parce qu'elles ne la possèdent pas. Malheur aux insensés qui osent porter atteinte à ce droit primordial de l'homme, et aux autres droits qui en découlent? Vous nous dites qu'il y a dans la société une classe d'individus, les prolétaires qui sont exploités et qui souffrent cruellement. Cela est vrai ; mais c'est à eux et à eux seuls qu'il appartient de guérir les maux dont ils sont accablés : la loi ne les traite pas plus durement que les autres citoyens; en vertu du principe d'égalité, ils peuvent arriver aux plus grandes fortunes, aux plus hautes dignités; beaucoup sont sortis de leurs rangs qui occupent aujourd'hui de grandes positions. En vertu du principe de liberté, ils peuvent discuter leurs salaires avec les patrons; ils peuvent se réunir, se concerter, et, en définitive, faire jusqu'à un certain point, la loi, puisqu'ils sont le nombre, partant la force; ils peuvent encore

s'associer les uns aux autres, et avec de modiques économies fonder de vastes établissements que leur travail et leur industrie feront prospérer. Non, l'homme ne doit demander qu'une chose à la société •, si ses parents, au jour de sa naibsance, lui doivent les premiers soins, si plus tard ils doivent l'accompagner dans ses premiers pas, c'est à l'État qu'il appartient de lui donner l'instruction qui lui permettra plus tard de sortir de l'humble condition à laquelle sa naissance semblait l'avoir destiné. Tel est le devoir de l'État, :ion seul devoir; et encore n'auraitil pas le droit d'imposer cette charge à la société, si celle-ci ne devait en retirer les fruits, puisque, de cette manière, elle fait entrer dans son sein des individus instruits et intelligents qui font sa force et sa grandeur dans l'avenir.

Telles sont les réflexions que doit inspirer le dernier décret de la Commune; après le 14 mai, elle n'a plus le temps de s'occuper des réformes sociales; elle est tout entière à la lutte qu'elle soutient contre le gouvernement légal de la France. Somme toute, laCommune démocratique et sociale n'a guère justifié ce dernier titre; quelques placards emphatiques, quelques déclamations, un rapport mal écrit et absurde, voilà toute son œuvre. Quant aux actes, ils consistent surtout en libéralités aux ouvriers et aux gardes nationaux; h leur égard, la Commune a été pleine de tendresse ; elle a voulu payer le prix du sang qu'elle a fait verser. Pour récapituler, elle décrète que les propriétaires seront frustrés de quatre termes, elle suspend les échéances pour longtemps,

elle rend aux emprunteurs les objets qu'ils avaient déposés au Mont-de-Piété, elle défend aux administrations de faire payer des amendes à leurs employés, elle dépouille les patrons absents au profit des ouvriers, elle force les entrepreneurs qui traitent avec l'État d'augmenter les salaires. Dans tout ceci, nous ne pouvons voir que des libéralités à titre gratuit, sans aucun avantage pour la société, sans aucune justification. Les Césars romains n'agissaient pas d'une autre façon ; ils dispensaient le peuple de travailler et donnaient panem et circenses. Telle est en effet la loi à laquelle obéissent tous les despotismes et tous les pouvoirs usurpateurs; pour trouver des partisans et des défenseurs, ils s'adressent aux mauvaises passions, et paient, avec un argent qui ne leur appartient pas, les services honteux qu'ils demandent à la population. Quant h ces doctrines socialistes et humanitaires, dont on n'avait cessé pendant vingt ans d'entretenir les populations, ce sont des armes de combat, et pas autre chose. Séduisantes en appa» rence, elles sont immorales en réalité et absurdes en pratique. Nous avons entendu les pères conscrits du socialisme, nous avons vu leurs apôtres à l'œuvre. Eh bien ! toutes leurs paroles sont restées sans écho, toutes leurs tentatives ont été infructueuses. Pour couronner leur œuvre et terminer leur propagande, ils ont brûlé Paris, seule façon qu'ils ont trouvée d'opérer le nivellement dont ils ont tant parlé. Il est donc inutile de les juger; de pareils crimes et de pareils scélérats sont du ressort de la cour d'assises et non de l'histoire !

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