I. Tract. XVI II in Joan
effet notre vie est laborieuse. No?is usons nos esprits à chercher dans les saintes Lettres et dans les écrivains ecclésiastiques ce gui est utile à 'votre salut, à choisir les matières qui vous sont propres, à nous accommoder autant qu'il se peut, à la capacité de tout le monde : il faut trouver du pain pour les forts et du lait pour les enfants. — Eh ! c'est assez parler de nos peines ; nous ne vous les reprochons pas : après tout, c'est notre devoir ; si le travail est fâcheux, l'oisiveté d'autre part n'est pas supportable (O--- »
Ce curieux passage, où, comme toujours chez Bossuet, les moindres détails portent et doivent être pris à la lettre, contient une allusion manifeste aux efforts studieux par lesquels il élaborait la nourriture spirituelle qu'il devait distribuer au peuple chrétien. Le présent chapitre ne sera guère qu'un commentaire de ses paroles.
Comment usait-il son esprit {^), selon sa forte expression, à chercher « dans les saintes Lettres et dans les écrivains ecclésiastiques » ce qu'il jugeait utile au salut de ses auditeurs, le dépouillement des recueils de notes et extraits que nous avons signalés dans l'Introduction nous l'apprendra. La plupart sont rédigés d'une façon toute sommaire, à la hâte, sans phrases, et quelquefois même sans que les mots aient été écrits en entier. Malheureusement ceux qui se rapportent à la prédication, ont été plus décimés que tous les autres, soit par leur auteur qui y prenait son bien tout à son aise, soit par son neveu qui se sera cru capable de l'imiter du moins en ce point, soit enfin par tous les accidents auxquels les ont exposés des dispersions successives.
Même dans l'état où ils nous sont parvenus, ils sont une éclatante confirmation de cette vérité bien connue, que Bossuet, comme Démosthène et Cicéron, fut un infatigable tra.vailleur. Son exemple, en rappelant que c'est au travail qu'il faut demander la richesse intellectuelle, comme les
1. Sermon sur les Vaines excuses des pécheurs {1660). (Lâchât, IX, 395.)
2. Oa ses esprits (esprits vitaux), selon une interprétation un peu subtile.
autres richesses, peut faire voir, à la grande consolation des médiocres génies, obligés de creuser péniblement leur sillon, que ceux-là mêmes qui étaient les plus féconds naturellement ont connu, eux aussi, et ont accepté de bonne grâce cette inéluctable nécessité.
Durant les premières études de Bossuet chez les Jésuites de Dijon, on sait que ses condisciples célébraient, ou raillaient peut-être son application, dans un médiocre jeu de mots resté célèbre (^). Dans sa vieillesse, il se ménagera, à Meaux, dans le fond du jardin de l'évêché, cette retraite studieuse qu'on ne visite pas sans émotion, au souvenir des sublimes préoccupations du jour et de la nuit dont elle fut témoin, lorsque le grand évêque interrompait jusqu'à son sommeil, pour poursuivre la composition de ses ouvrages au milieu du silence des humains et du recueillement de toute la nature. Nous allons dire comment il occupa les loisirs de sa jeunesse et de son âge mûr, et indiquer, avec plus de précision qu'on ne l'a encore fait jusqu'ici, ce que l'orateur le plus prédestiné à la haute éloquence qui fût jamais, crut devoir s'imposer de soins pour se préparer, je ne dis pas à prononcer, mais à composer ses immortels discours.
On nous l'a montré méditant la Bible, se plongeant tous les jours dans cette source sacrée, et s'en imprégnant si bien, si je puis ainsi parler, que son style en est devenu le plus antique des temps modernes, ou plutôt, comme celui des Livres saints eux-mêmes, le plus éternel, par ce caractère d'universalité qui le fait être de tous les temps et de tous les pays. On a aussi surpris, dès l'époque de son séjour à Metz, son ardente application à la lecture des saints Pères, qui
I. Bos suetus aratro. — Il est évident que cette plaisanterie ne nous apprend rien sur l'origine du nom de ce grand homme. Peut-être vient-il de quelque sobriquet donné à l'un de ses aïeux. L'origine serait alors analogue à celle du nom de Cicéron. Les ancêtres de notre orateur avaient fait graver dans leur maison et dans l'église de Seurre.un cep de vigne «a«(?«jf, avec cette devise : Bon bois Bossuet (bossu est). Leur ancien nom était Rouyer ; d'où les trois roues d'or, dans les armes de la famille. (Voy. Floquet, Études szcr la vie de Bossuet, I, lo. )
devait faire de lui un des grands continuateurs de la Tradition catholique, au moins dans son ensemble.
Mais nous pouvons préciser, en le regardant de tout près à l'œuvre. Que le lecteur veuille donc bien nous accorder, dans ce chapitre préliminaire, une permission, à laquelle il a d'ailleurs tout à gagner : je veux dire celle de nous effacer devant notre auteur, pour laisser le plus possible la parole à ses notes en grande partie inédites.
Entrons résolument dans les habitudes studieuses de Bossuet, dussions-nous désenchanter au premier abord certaines imaginations légèrement romanesques, auxquelles ce grand homme pourra sembler amoindri, si on ne laisse plus supposer en lui une sorte d'érudition infuse, et des pensées toujours subites et aussi imprévues pour lui-même que pour son auditoire ou pour ses lecteurs. Qu'elles se rassurent : la vérité, pour être un peu différente, n'en est pas moins belle. Cette étude de documents irrécusables, puisqu'ils sont autographes, nous peut apprendre comment ces grandes pensées, qui nous saisissent autant peut-être par leur allure aisée et naturelle que par leur hauteur et leur portée incomparable, loin d'être en cette âme des accidents sublimes, faisaient au contraire son entretien habituel, et s'excitaient en elle à l'occasion de son commerce presque quotidien avec les grands génies de l'antiquité chrétienne.
Dans certains endroits des manuscrits des sermons, par exemple dans le sermon sur la Pénitence (i^"" dimanche de Carême, 1661), on lit des renvois comme ceux-ci (i) : V. Extraits de r Écriture, p. 26, 2J; — et plus loin : Vid.Rern. mor. (Remarques morales), /. p. Les éditeurs n'ont pas toujours reproduit ces références, dont peut-être ils ignoraient le secret. Toutefois M. Gazier,dans son édition critique de Sermons choisis, n'a pas négligé celle qui se rencontre dans la première rédaction du sermon sur la Justice (1666) : V. Remarques morales, p. 11 (').