Gandar, Bossuet orateur, p
circonstances, soit parce que l'idéal de l'orateur grandissait toujours, cette éloquence devait se renouveler sans cesse, et nous présenter comme le développement normal d'une physionomie, qui garde cependant à travers tous les âges un trait caractéristique, le rayonnement du génie.
C'est ici qu'apparaissent les conséquences des rectifications que nous apportons soit au texte, soit à la chronologie des sermons. Prenons l'année 1656. Bossuet n'est prêtre que depuis quatre ans, et déjà il a fait ses preuves en fait d'éloquence. Ne lui faisait-on pas tort en entassant un peu au hasard dans cette année des essais de date antérieure, tels que le i^"" sermon pour la Conception^ ceux de la Loi de Dien, des Démons (i^^ sermon), de V Ascension^ ou même le Pancgyl'iqiie de saint Bernard? Sans doute il y a dans toutes ces œuvres des beautés réelles; toutes cependant accusent encore de l'inexpérience dans un orateur né pour la perfection. Substituons à ces discours ceux que nous nous sommes vus autorisés, forcés même à grouper autour du sermon de Dijon sur la Providence : alors les progrès réalisés dès cette époque nous apparaissent avec éclat, et projettent comme un reflet sur ce sermon lui-même : on l'accueille avec plus de faveur, quand on le rencontre en aussi bonne compagnie que celle du i'^'' panégyrique de saint Joseph, du 7^^ sermon pour Noël, ou de la Vêture Mariha, Martha, sollicita es, etc. Ne se rappelle-t-on pas qu'il a fallu déposséder ces deux derniers discours de deux places d'honneur qu'on avait cru devoir leur assigner, à l'un dans l'Avent du Louvre (1665), à l'autre au jour même de la nomination officielle de son auteur à l'évêché de Condom (8 septembre 1669), c'est-à-dire deux mois seulement avant l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre ? Quelque grave que fût l'erreur, elle ne paraissait pas trop choquante à la lecture. N'est-ce pas là une preuve que dès 1656, Bossuet, au lieu d'en être encore à quelques essais irréguliers, oij le sublime se faisait entrevoir de temps en temps, était un orateur véritablement formé ? Ce qui n'em-
pêche pas qu'il n'eût en réserve dans les ressources de son génie de quoi se renouveler et se perfectionner bien des fois encore. Et n'est-ce pas ce qui nous explique naturellement l'accueil enthousiaste que sa parole ardente trouve aussitôt après à Paris même, dans les panégyriques de saint Thovias d'Aguin, de saint Paul et de saint Victor ?
Les signes de jeunesse ne manquent cependant pas dans tous ces discours, soit que l'on considère le style, soit qu'on examine de près la composition.
On y rencontre des archaïsmes qu'on ne retrouvera pas dans les reprises des mêmes idées à une date ultérieure, pour des sujets analogues. Le jour de Noël, 1656, rappelant toutes les insultes et tous les outrages subis par le Sauveur dans le cours de sa vie mortelle, il avait dit : « Alors on verra paraître dans sa majesté ce JÉSUS autrefois né dans une crèche, ce JÉSUS autrefois le mépris des hommes, ce pauvre, ce misérable, cet imposteur, ce samaritain, ce pendii... » Le passage disparaît en 1667, et voici le ton de cette dernière époque : « Quand Dieu entreprendra d'égaler sa justice à ses miséricordes et de venger ses bontés si indignement méprisées, je ne me sens pas assez fort pour soutenir l'effort redoutable ni les coups incessamment redoublés d'une main si rude et si pesante ! » Qu'on lise toute la fin du troisième point dans les deux sermons on distinguera aisément le son de voix d'une jeunesse impétueuse et celui du génie dans sa pleine et grave maturité. Le progrès est immense, au moins pour la dignité du style. Pourtant, qu'elle était vive, qu'elle était saisissante cette éloquence un peu rude du premier âge ! « On ne veut point d'un Sauveur si pauvre et si nu. Irons-nous? prendrons-nous parti? — Attendons encore ; peutêtre que le temps changera les choses ? — Peut-être ! il n'y a point de peut-être ; c'est une certitude infaillible ; il viendra, il viendra ce terrible jour oii toute la gloire du monde se dissipera en fumée; et alors on verra paraître dans sa majesté ce JÉSUS autrefois né dans une crèche, » etc.
Il y avait, en 1656, des comparaisons familières à l'excès : il est intéressant de les voir modifiées parleur auteur, lorsque les mêmes pensées sont revenues se présenter à son esprit. Il disait dans le Mundus gaudebit : (< Vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est avoir le verre en main et ne pouvoir boire, bien que vous soyez tourmenté d'une soif ardente ; et cela vous cause un chagrin extrême. » Reprenant, en 1659 et en 1667, tout cet ordre d'idées (i) sur l'origine de nos chagrins, il tourne ainsi qu'il suit la comparaison : « C'est être au milieu d'un jardin sans avoir la liberté d'en goûter les fruits, non pas même d'en cueillir les fleurs ; c'est avoir, pour ainsi dire, la coupe à la main, et n'en pouvoir pas rafraîchir sa bouche, bien que vous soyez pressé d'une soif ardente ; et cela vous cause un chagrin extrême (2) »
Voici une addition admirable, dans une page du second sermon sur la Providence, qui était reprise de celui de 1656, sur cette idée : « Précipiter les affaires, c'est le propre de la faiblesse, etc. » — <L Mais Dieu, ajoute l'orateur en 1662, Dieu qui est l'arbitre des temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, qui connaît sa toute-puissance, qui sait que rien ne peut échapper de ses mains souveraines, ah ! il ne précipite pas ses conseils (3), » etc.
Il serait facile de multiplier ces exemples (-^): chacun peut faire en son particulier une foule de ces rapprochements instructifs, qui ici nous ramèneraient en arrière. Mais outre les signes de jeunesse dans le style, il y en avait d'autres, en 1656, dans la composition même dont il faut en deux mots constater l'existence.
1. C'est un exemple de subdivisions. Elles sont rares chez Bossuet, sauf à cette époque.
2. Exaltari oportci Filium hominis. — Second sermon des éditions pour F Exaltation de la sainte Croix.