I. SAINT GORGON
par la solennité des martyrs, nous accourons en foule à leurs Mémoires, pour y recueillir comme un don céleste l'exemple de leurs vertus. Voilà, messieurs (0, ce qui nous assemble aujourd'hui. Saint Gorgon a laissé, en mourant, une certaine odeur de sainteté sur la terre, que l'Église ne manque point de rafraîchir tous les ans. C'est là sans doute ce qui nous en est demeuré de meilleur. Nous ne pouvons pas appeler ces précieux restes les reliques de son corps, mais nous ne nous éloignerons pas de la raison, quand nous les nommerons les reliques de sa sainteté. Ce sont celles[-là que] je m'en vais (2) vous produire dans ce discours; conservez-les dans vos cœurs comme dans un saint reliquaire, et faites en sorte que toutes vos affections s'en ressentent. Quelle joie vous sera-ce, lorsque vous ressusciterez avec saint Gorgon, de reconnaître, en cette bienheureuse entrevue, les endroits de son corps que vous aurez baisés sur la terre, et les vertus que vous y aurez imitées !
Je n'ai que faire de vous demander ni silence, ni attention : vous devez le silence à la majesté de ce lieu ; vous devez vos attentions au récit d'une histoire si mémorable, que je vous ferai simplement et brièvement (3). Prosternons-nous tous ensemble devant le trône de Dieu pour lui demander sa grâce ; et si nous n'osons approcher une grandeur si terrible, la sainte
1. Cette appellation est une habitude du collège de Navarre. Plus tard, l'orateur, s'adressant au peuple, dira ■ fidèles : en attendant qu'il reprenne le messieurs pour l'auditoire de Paris.
2. Ainsi reconstitué, ce passage ne semble plus offrir de difficulté. On lit dans une première rédaction, dont l'auteur n'a effacé que la moitié : « Vota avez baisé les premiers ce matin avec la dévotion que vous y deviez apporter, je m'en vais vous produire les autres dans ce discours; conservez les... » — Le sermon devait d'abord être réservé pour l'office de l'après-midi ; la présence de l'évêque à la Messe l'aura fait avancer de quelques heures. Pour la même raison, l'œuvre aura été concentrée au dernier moment.
3. C'est ici que Deforis a intercalé l'allocution. Pour la raccorder avec la dernière phrase : « Prosternons-nous, »etc., il fabrique l'interpolation suivante: Vous venez d' entendre le sujet que je dois traiter devant vous : plus il est important, phis f ai besoin des lumières d'en haut pour le faire dignement, et d'^ine manière qui puisse tourner à l' édification de cet atiditoire! Cette éloquence orne l'édition de M. Lâchât,
comme les autres : et il imprime, dit-il, d'après le ms. original ! (XI, 316,)
Vierge, que nous allons saluer par les paroles de l'Ange, aura assez de bonté pour {^) s'employer pour nous auprès de son Fils : Ave, Maria.
Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre nous exhorte à être toujours sous les armes (2), puisque nous apprenons par les oracles divins que notre vie est une guerre continuelle (3). L'Esprit de Dieu, que nous avons reçu par le saint baptême, remplit nos âmes de l'idée du souverain bien, pour nous faire regarder avec mépris les mouvements éternels qui agitent la vie humaine. Mais vous le savez, messieurs, il n'y a point de grande entreprise qui ne trouve de grands obstacles. Le monde entier s'efforce de combattre ce dessein: Adversum nos oninis vuiiidiis armatur. Il orne de faux appas toutes les créatures qu'il comprend dans son enceinte, pour tâcher de nous surprendre par ce vain éclat. Que si nous sommes assez généreux pour dédaigner ses faveurs, il nous représente un grand appareil ("^) de peines et de supplices pour nous émouvoir ; tellement qu'il faut que le serviteur de Dieu soit également sans crainte et sans espérance en la terre, qu'il se rende de tous côtés immobile et inexorable (5).
I. Ces mots semblent inélégants à Deforis, qui les remplace par ceux-ci : pour se rendre notre avocate. — 2. Ephes., VI, 11. — 3. Job., VII, i. — 4. Var., Attirail.
5. Les éditeurs intercalent ici un long fragment de la i^ rédaction, qui fait double emploi, et qui ne doit être conservé que comme variante :
« Voilà donc les deux batteries que le monde dresse contre nous. 11 veut l'emporter de gré ou de force ; s'il ne peut se faire aimer, il tâche de se faire craindre ; et quoiqu'il semble que la crainte doive avoir un effet plus prompt, j'estime cependant que les complaisances du monde sont pour nous plus dangereuses, parce que nous nous y trouvons engagés d'inclination. Ce qu'il nous sera facile de conclure, si nous comprenons la différence de l'amour (Lâchât, etc., de la mort) et de la crainte, que saint Augustin marque si habilement en divers lieux. Toute la force de la crainte consiste à retenir ou à troubler l'âme ; mais de la changer, il n'est pas en son pouvoir. Par exemple, si vous rencontrez des voleurs qui vous voient en état de leur résister, ou ils se retirent, ou, s'ils vous abordent, c'est avec beaucoup de civilité. Ils n'en sont pas pour cela ni moins voleurs, ni moins avides de carnage et de larcins ; mais la crainte les oblige à dissimuler. Vous vo)-ez donc bien qu'elle étouffe les sentiments de l'âme, mais qu'elle ne les ôte (Deforis, Lâchât : détruit) pas. Cela n'appartient qu'à l'amour ; c'est lui qui pour ainsi dire tient la clef de l'âme, qui l'ouvre et qui la dilate pour y faire entreries objets. Os nostriiin patet ad vos, o Corinthii, cor nostrum dilatatuni est: « Pour vous, ô Corinthiens, j'ouvre ma bouche et mon cœur, » (Deforis, Lâchât : Lamoitr i]ue j'ai pour vo.'/s, ô Corinthiens, ouvre ma bouc/ie...) dit le grand .Apôtre,