I, SAINT GORGON
Et c'est là, messieurs, ce qui a animé les puissances de la terre contre les défenseurs de la foi. Ces âmes héroïques n'ont pu plaire au monde, et le monde ne leur a pu plaire : voilà la cause de leur contrariété. Le monde ne leur a pas plu, c'est pourquoi ils l'ont méprisé. Ils n'ont pas plu au monde, de là vient que le monde a pris plaisir d'affliger ce qui n'était pas à lui. Et le tout est arrivé par un ordre secret de la Providence, afin d'accomplir cette parole mémorable de notre divin Sauveur : « Je ne suis pas venu pour donner la paixi mais pour allumer la guerre : » Non verii paceui mittere, sed gladiuui.
Vous voyez bien par là en quoi consiste le courage d'un véritable martyr. Je vous ai promis de vous en faire voir une idée excellente en la personne de notre saint : c'est ce que je ferai, s'il plaît à Dieu, dans la suite de ce discours. Je m'en vais tâcher de vous mettre devant les yeux, en deux points, une âme héroïque, un courage inflexible, que l'espoir des grandeurs n'a point amolli, que la crainte des supplices n'a point ébranlé.
Plaise seulement à cet esprit, qui souffle où il veut, de graver dans nos cœurs l'image de tant de vertus, afin que tout autant que nous sommes assemblés dans ce temple au nom du Seigneur, nous soyons tellement animés d'un si bel
(II Cor., VI, II.) pour leur témoigner son affection. Et c'est pour cela que, selon la doctrine du même (Def. , Lâchât : du grand) Apôtre, la loi ancienne, qui était une loi de crainte, « a été écrite au dehors sur des tables de"pierre: » ( Forinsecus ) in tabulis lapidels, parce que la crainte n'a point d'accès au dedans de l'âme ; au lieu que la loi nouvelle est gravée dans le fond du cœur: In tabulis cordis cartialibus (II Cor., m, 3.), parce que c'est la loi d'amour. Par où. il appert qu'il est bien plus difficile de vaincre un mauvais amour qu'une mauvaise crainte, parce que l'amour tenant dans l'âme la place principale, il faut faire pour le chasser une plus grande révolution ; et partant ceux que le monde a pris par inclination sont bien plus captifs que ceux qu'il abat par la frayeur des supplices. Ce que j'ai été bien aise de (Def., Lacli. : Ce que j'ai dû) vous faire remarquer, afin que vous connussiez (Def. , Lach. : coitnaiisiez) quelle est la nature de la guerre que le monde vous a déclarée, et combien il faut que le soldat de Jésus-Christ soit armé de tous côtés. Car du reste il importe peu à la gloire de saint Gorgon laquelle des deux entreprises est la plus difficile, puisqu'il a également [triomphé] en l'une et en l'autre ; c'est le partage de mon discours.» — i>'^ rédaction, remplacée par celle que nous donnons dan<: le texte. Les éditeurs les amalgament, à la suite de D'foris. On. voit de plus commuit ils corrigent Bossuet dans le détail.
exemple, que nous ne vivions et ne respirions plus que pour Jésus-Christ.
premier point.
Saint Gorgon vivait en la cour des empereurs Dioclétien et Maximien (^), et avait une charge très considérable dans leur maison. Chacun sait combien l'on estime ces sortes d'emplois chez les princes, et com.bien les font valoir ceux qui les possèdent. Surtout quiconque a tant soit peu lu \ Histoire roi)iai7ie,Y a pu remarquer quel crédit les empereurs donnaient ordinairement à leurs domestiques, que leurs offices appelaient plus souvent près de leurs personnes. Mais sans m'amuser à des conjectures, je n'ai qu'à vous produire le témoignage d'Eusèbe, évêque de Césarée, qui a vécu dans le siècle de notre saint, personnage grave et recommandable à jamais pour nous avoir donné, en un (2) si beau style, l'histoire des premiers temps de l'Église. Voici donc ce qu'il dit de saint Gorgon et des compagnons de son martyre : « Ils étaient montés au suprême degré d'honneur auprès de leurs maîtres, et leur étaient chers ne plus ne moins que s'ils eussent été leurs enfants. » Voilà peu de mots, mais il ne pouvait rien dire qui nous (3) fît paraître un si grand crédit. Vous remarquez bien que ces paroles nous font entendre, non seulement qu'ils étaient en très bonne posture auprès de leurs maîtres, que les empereurs avaient de grands desseins pour les avancer, mais encore qu'ils avaient pour eux une tendresse très particulière que notre historien n'a pu exprimer qu'en disant qu'ils les aimaient comme leurs propres enfants : lis œque ac germani filii cari erard {Hist. eccles., VIII, Vl). Or ce n'est pas mon dessein de vous exagérer beaucoup leur pouvoir ; je vous prie seulement de considérer quelle était l'opposition de ces deux qualités de favoris des empereurs et de disciples de jÉSUS-CiiRIST. L'une les faisait respecter
1. Ms. : Dioclétian et Maximian. — Plus loin : Terlullian, saint Cyprian.
2. Edit. : en si beau style. — 3. Edit. ; qui peignît mieux un si grand crédit. — Voy. en cet endroit d'autres altérations, Deforis, Versailles.