‹ Histoire critique de la prédication de Bossuet, d'après les mss. autographes et des documents inédits (volume 2)Chapitre 253 sur 325 · I. SAINT GORGON · texte numérisé non relu

I. SAINT GORGON

partout OÙ s'étendait l'empire romain, c'est-à-dire par tout le monde : l'autre les exposait à la risée, à la haine, aux exécrations de toute la terre, et puisque nous sommes sur ce sujet, peut-être (') ne sera-t-il point hors de propos de vous dépeindre quelle était l'estime que l'on avait, en ces temps, du christianisme, afin que vous connaissiez mieux jusqu'à quel point Gorgon a méprisé les honneurs du monde.

Les chrétiens étaient à tout le monde un spectacle de mépris et de moquerie ; chacun les foulait aux pieds, et les rejetait « comme les ordures et les excréments de la terre : » Tanquaui purganienta liujus vmndi, ainsi que parle l'Apôtre (I Cor., IV, 13). On eût dit que les prisons n'étaient faites que pour eux, jusque-là qu'elles étaient tellement remplies de fidèles qu'il ne restait (^) plus de place dans les cachots pour les malfaiteurs, comme nous rapporte l'histoire. Aux crimes les plus énormes les lois ont ordonné de la qualité du supplice : il n'est (3) pas permis de passer outre. Elles ont bien voulu donner des bornes même à la justice, de peur de lâcher la bride à la cruauté. Il n'y avait que les chrétiens contre lesquels on n'appréhendait point de faillir qu'en les épargnant ; il fallait donner toute licence à la barbarie, et leur arracher la vie par tout ce qu'il y peut avoir d'esprit et d'invention dans la cruauté : Per onine iiigeniiini cnidelitatis (4), dit le grave Tertullien. Quelle fureur !

Mais bien plus, donner un chrétien aux bêtes farouches, c'était le divertissement ordinaire du peuple romain, quand il était las des sanglants spectacles des gladiateurs. De là ces clameurs si cruelles dont on a ouï si souvent résonner les amphithéâtres : CJiristiani ad bestias ! Christiani ad bestias ! « Que l'on donne les chrétiens aux bêtes farouches ! »

1. Ici, (et quelques lignes plus bas : Aux crimes les plus énormes...) des traits de plume indiquent l'intention de laisser de côté toutes les dii^ressions. Mais ces indications sont, je crois, de date postérieure au sermon ; Bossuet les aura tracées, au moment d'esquisser, plus tard, un second panégyrique du même saint. Des passages, qui tenaient plus intimement au fond du sujet, sont au '"ontraire soulignés.

2. Édit. : qu'il 71 y avait plus de place pour... — 3 Edit. : il n'était.

4. Daforis corrige : Per atroeiora ingénia pœnarum. {De resiirr. car., n. 8.)

On n'observait contre eux ni formes ni procédures. Cela était bon pour les voleurs et les meurtriers. Mais pour les chrétiens, on n'avait garde d'y faire tant de façons. On les traînait aux gibets tout ainsi qu'on mènerait de pauvres agneaux à la boucherie, sans qu'ils ouvrissent la bouche ni aux plaintes, ni aux murmures. C'étaient des incestes, des magiciens, des parricides, qui mangeaient leurs propres enfants dans des sacrifices nocturnes. Que s'il se trouvait quelqu'un qui voulût les défendre de ces horribles reproches, on les faisait passer pour de pauvres insensés, pour des esprits faibles qui s'amusaient à de vaines superstitions ; de sorte qu'on ne les excusait qu'en les chargeant de nouvelles calomnies. Et voilà, messieurs, sans feinte et sans exagération, quelle était l'estime que l'on avait, dans le monde, des premiers chrétiens.

Ne vous en étonnez pas : JÉSUS-Christ devait être tout ensemble un signe de paix et un signe de contradiction. La vérité était étrangère en ce monde, il n'est pas merveille si elle n'y trouvait pas d'appui. Mais voyez par là ce que le zèle du christianisme a fait quitter à Gorgon et ce qu'il lui a fait prendre. J'en fais juges (') tout ce qu'il y a d'honnêtes gens en cette assemblée : combien ces reproches et cette ignominie doit-elle (2) être insupportable aux âmes les plus communes, et bien plus encore aux hommes généreux, nourris comme notre saint dans la cour et dans le grand monde, en espérance (3) de faire une si belle fortune? En vérité, messieurs, n'eussions-nous pas craint de choquer l'empereur et de faire tort à notre réputation ? Grâces {'^) à la Provi-

1. Ici Lâchât et les éditeurs modernes abandonnent formellement l'orateur : ils

impriment : Si on sait juger fout ce qu'il y a d' honneur en un cœur noble, combien

Deforis, Versailles, etc., se bornent à supprimer ce qui leur déplaît.

2. (Sic). Cet accord du verbe avec le sujet le plus voisin est un latinisme. Du reste, il est à peine nécessaire de remarquer que les archaïsmes de toute sorte abondent dans cette prose, antérieure au'c Provinciales et à la fixation de notre langue classique.

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