PREMIER POINT
Je tirerai (t) mon raisonnement de deux excellents discours de saint Augustin : le premier c'est le Traité XIX sur saint Jean ; le second c'est le sermon XVIII des paroles de V Apôtre. Ce grand homme, aux lieux allégués, distingue en l'âme deux sortes de vie : l'une est celle qu'elle communique au corps ; l'autre est celle dont elle vit elle-même. Comme l'âme est la vie du corps, ce saint évêque enseigne que Dieu est sa vie. Pénétrons, s'il vous plaît, sa pensée. L'âme ne pourrait donner la vie à notre corps (2), si elle n'avait ces trois qualités : il faut premièrement qu'elle soit plus noble, car il est plus noble de donner que de recevoir : il faut en second lieu qu'elle lui soit unie, car notre vie ne peut point être hors de nous ; il faut enfin qu'elle lui communique des opérations que le corps ne puisse exercer sans elle, car la vie consiste principalement dans l'action. Ces trois choses paraissent clairement en nous : ce corps mortel, dans lequel nous vivons, si vous le séparez de son âme, qu'est-ce autre chose, qu'un tronc inutile et qu'une masse de boue ? Mais sitôt que l'âme lui est conjointe, il se remue, il voit, il entend, il est capable de toutes les fonctions de la vie. Si je vous fais voir maintenant que Dieu fait à l'égard de l'âme la même chose que
1. Voy. Lâchât, X, 481. On trouvera dans la suite du discours des preuves nombreuses et évidentes de l'unité de l'œuvre que nous reconstituons.
2. Edit. : à nos corps. — Le reste de la phrase montre l'erreur.
l'âme fait à l'égard du corps,vous avouerez sans doute que tout ainsi que l'âme est la vie du corps, ainsi Dieu est la vie de l'âme (^): et la proposition de saint Augustin sera véritable. Voyons ce qui en est, et prouvons tout solidement par les Écritures.
Et premièrement, que Dieu soit plus noble et plus éminent que nos âmes, ce serait perdre le temps de vous le prouver. Pour ce qui regarde l'union de Dieu avec nos esprits, il n'y a non plus de (^) lieu d'en douter, après que l'Écriture a dit tant de fois que «Dieu viendrait en nous, qu'il ferait sa demeure chez nous {Joan., xiv, 23), que nous serions son peuple et qu'il demeurerait en nous » {Levit., XXVI, 12) ; et ailleurs que « qui adhère à Dieu est un même esprit avec lui » (I Cor., vi, 7) ; et enfin que « la charité a été répandue en nos âmes par le Saint-Esprit qu'on nous a donné.»(/?^w.,v,5). Tous ces témoignages sont clairs et n'ont pas besoin d'explication.
L'union de Dieu avec nos âmes étant établie, il reste donc maintenant à considérer si l'âme par cette union avec Dieu est élevée à quelque action de vie dont sa nature ne soit pas capable par elle-même. Mais nous n'y trouverons point de difficultés, si nous avons bien retenu les choses qui ont déjà été accordées. Suivez,s'il vous plaît,mon raisonnement: vous verrez qu'il relève merveilleusement la dignité de la vie chrétienne.
Il n'y a rien qui ne devienne plus parfait en s'unissant à un être plus noble : par exemple, les corps les plus bruts reçoivent tout à coup un certain éclat, quand la lumière du soleil s'y attache. Par conséquent il ne se peut faire que, l'âme s'unissant à ce premier Être très parfait, très excellent et très bon, elle n'en devienne meilleure. Et, d'autant que les causes agissent selon la perfection de leur être, qui ne voit que, l'âme étant meilleure, elle agira mieux } Car dans cet état d'union avec Dieu, que nous avons montré par les Écri-
1. Var. que Dieu est la vie de l'âme à aussi bon titre que lame elle-même est la vie du corps.
2. On dirait aujourd'hui : Il n'y a pas davantage lieu d'en douter, etc.