‹ Histoire critique de la prédication de Bossuet, d'après les mss. autographes et des documents inédits (volume 2)Chapitre 32 sur 325 · Grand Séminaire de Meaux · texte numérisé non relu

Grand Séminaire de Meaux

2, C'est-à-dire en réalité.

les jours nous cessons de le connaître ; nous nous enfonçons tous les jours dans le centre d'une bienheureuse ignorance où nous n'avons de vue qu'en ne voyant rien. Sortons donc du fond de cette ignorance comme d'un pays éloigné ; et, sous la conduite de l'étoile (la foi, tantôt lumineuse, tantôt obscurcie, paraissant et disparaissant suivant le plaisir de Dieu), allons adorer ce Dieu dont la gloire, dont la grandeur, c'est de nous être inconnu, jusqu'à ce qu'il nous ait mis en état de ne rien connaître qu'en lui.

« Donc, ô Dieu caché, anéantissez en nous-mêmes toutes nos lumières ; et ne vous faites sentir à nos cœurs que par un poids tout-puissant, qui nous presse de sortir de nous, pour nous élancer, pour nous perdre en vous.

« Qu'il vous baptise {^), non point d'un baptême d'eau, mais d'un baptême de feu, mais d'un baptême d'esprit, mais d'un baptême de sang. Jetez-vous dans le sang de sa Passion, dans ses souffrances intérieures et extérieures ; perdez terre dans cet océan ; enivrez-vous de ce vin (2) tant que ses fumées, non moins efficaces que délicates et pénétrantes, \o\is fassent tourner la tête, perdre toîit esprit et toute raison, toute force (3), toute liberté, pour être dans le fond et dans les puissances captive de la vertu cachée et toute-puissante qui est dans le sang et dans les souffrances de votre Époux sous le pressoir. Ainsi puisse-t-il changer l'eau en vin, et accomplir en votre cœur tous les mystères que l'Eglise adore dans la fête de l'Epiphanie.

« Oubliez tout, chère Épouse ; oubliez ce que vous faites et ce que vous êtes, vos péchés passés ("^) et présents, vos

1. Le baptême de Notre-Seigneur est le second des mystères dont on a réuni la mémoire dans la solennité de l'Epiphanie.

2. .-Vllusion au troisième mystère, celui de l'eau changée en vin au.x noces de Cana.

3. Les éditeurs de Bossuet, comme ceux de Pascal, ont ici reculé devant les hardiesses du ms. Ils disent : « vous fassent perdre toute attache à vous-même, tout goût, tout sentiment des choses présentes ». — Les fumées du vin qui ioni perd >-e toute attache A soi-même ! Voilà du Deforis, que M. Lâchât n'a pas corrigé.

j,. Omis par les éditeurs effrayés. Ce sont pourtant de tels passages qui peuvent nous aider à assigner à un fragment sa véritable origine.

lumières, vos connaissances, vos grâces ; votre paix, vos agitations, votre néant même ; oubliez tout de moment à autre, et n'ayez dans l'esprit et dans le cœur que ce que le cher Enfant y imprimera. O enfance, ô abjection, ô être inconnu de Jésus, faites- vous des adorateurs aussi inconnus que vous ! Qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes ; qu'ils ne sachent ni s'ils vous contiaissent ni s'ils vous ignorent (i), qu'ils vous aiment sans en rien savoir ; qu'ils vous soient ce que vous leur êtes, adorateurs cachés à un Dieu caché. Oui, cachez en eux votre mystère ; éloignez-en les superbes et les curieux ; n'y appelez que les simples, les enfants, les ignorants que vous éclairez et dont vous êtes seul toute la science !

« O vie, ô mort, ô péché, ô grâce, ô lumière, ô ténèbres, vous n'êtes plus rien ! O néant conçu et aperçu, vous n'êtes plus rien, vous êtes perdu en Dieu ! Mais, ô Dieu connu, vous êtes vous-même perdu {^) dans le néant ! Régnez, ô Jésus, ô Dieu inconnu, régnez en détruisant tout ; donnez un être infini à tout ce que vous devez détruire, afin que l'infinité de votre être ne se montre que par l'infinité des destructions que vous opérez. »

Ailleurs ce sont des canevas d'œuvres entières, ayant en raccourci un exorde, une division, et l'indication d'un certain nombre d'idées qui devaient entrer dans chaque partie du discours. Toutes ces ébauches, où le caractère oratoire est manifeste, devraient être enlevées du recueil des Pensées chrétiennes et i)iorales,e\. ramenées dans la série des sermons et esquisses de sermons. Ainsi on enrichira les œuvres oratoires de Bossuet de plusieurs pièces importantes : l'une sur l'Église (^), que Bossuet a dû prêcher dans sa jeunesse aux Nou-

1. Retranché dans les éditions. On a pris ces audaces pour des excès échappés à l'improvisation ; on n'a pas compris qu'elles ont pour but d'arrêter les retours subjectifs des âmes ing;énieuses à se tourmenter elies-mêmes, au grand préjudice de leur avancement.

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