‹ Histoire critique de la prédication de Bossuet, d'après les mss. autographes et des documents inédits (volume 2)Chapitre 35 sur 325 · Lâchât, Pensées chrétiennes et morales, X · texte numérisé non relu

Lâchât, Pensées chrétiennes et morales, X

28 PREiMIÈRE PARTIE.

« Trois choses à considérer ; le pécheur quittant Dieu ; Dieu abandonnant le pécheur, et enfin Dieu chassant le pécheur : Discedite, — maledicti, — in igné m œtermini.

[i^rp.] « Allez au feu éternel ! » C'est alors que le damné conjurera toutes les créatures, et leur dira comme Saiil à l'Amalécite : Sta super me, et inteifice me ; gjioniam tenent me angustiœ, et adkuc tôt a anima mea in vie est (II Reg., /, ç). « Appuyez-vous sur moi et me tuez, parce que je suis dans un accablement de douleur, et que toute mon âme est encore en moi. » — Tant de liaisons que le pécheur avait avec Dieu se trouveront rompues tout à coup : « Que je voie le visage du roi, disait Absalon : » Videam faciem régis ; qiiod si memor est iniqjiitatis meœ, interficiat me. Il n'y avait entre ce prince et David qu'une liaison ; l'homme en a avec Dieu une infinité: un coup de foudre part, qui rompt tout : Discedite, retirezvous ! Adieu, mon Père ! adieu, mon frère ! adieu, mon ami ! adieu, mon Dieu ! adieu, mon Seigneur ! adieu mon maître ! adieu, mon roi ! adieu, mon tout ! — JéSUS-Christ ne le peut plus souffrir, il le hait infiniment, nécessairement, éternellement, substantiellement,comme il s'aime ; parce qu'il est dans l'état de péché, non dans l'acte, ni dans l'habitude, mais dans l'état ; le péché est humanisé en lui, c'est un homme devenu péché. Il perd tout \>\ex\,om}ie bonum : il ne reste pour tout bien en lui que la simplicité de son être, et c'est son malheur extrême, parce que Dieu le conserve pour être en butte éternellement à ses vengeances, et le sujet de toutes les misères possibles.

[2^ p.] « Maledicti, Maudits. » Cette parole exprime un jugement pratique en Dieu, qui livre le pécheur à toute l'exécration de sa justice ; et elle contient une imprécation contre lui, qui déracine jusqu'aux moindres fibres de la capacité qui était en lui pour recevoir du bien et pour en faire. Ainsi ces deux maux viennent subitement fondre sur le pécheur, la viduité et la stérilité ! Duo mata venerunt super te, viduitas et sterilitas {Is., XLVII, 9). Il se trouve moins capable

de recevoir du bien que le néant ; et l'inflexibilité de la volonté de Dieu dans son jugement répond à l'invariabilité de celle du pécheur dans le mal. Il a rejeté la bénédiction, elle sera éloignée de lui : Nohiit beiiedictioneni, et elongabitur ab eo (Ps. CVIII, 18).

[3^ p.] /-'/ igneui ceternum : Allez au feu éternel : feu surnaturel dans sa production, instrument de la puissance divine dans son usage, immortel dans son opération ! Méditez. Cela est-il vrai .'' Qui est-ce que cela regarde ? — Pourquoi, mon Sauveur, faut-il vous quitter ? — Discedite! Retirez-vous ! — Votre bénédiction, avant de partir? — Maledicti! Vous êtes maudits! — Ce ne sera peut-être pas pour toujours? Je reviendrai faire pénitence : ah ! mes yeux ! que je vous ferai bien porter la peine de tous ces regards voluptueux, qui me coûtent si cher ! Quel torrent de larmes ne vous forcerai-je pas alors de répandre ! quelle violence ne ferai-je pas à tous mes sens pour expier l'abus, et les soumettre à la loi divine ! — Non : vous vous flattez en vain ; il n'y aura plus de temps : tout est désormais éternel, le supplice comme la récompense... »

Voilà comme l'évêque de Meaux parlait à son peuple : cette esquisse sublime, et peut-être le fragment qui la suit dans les éditions modernes (ï), mais qui se lit en un autre endroit dans les anciennes, paraissent, en effet, devoir être rapportés à la mission qu'il donna, à la fin du Carême de 1684, avec le concours de Fénelon, Fleury « et ses autres amis, » comme parlent les relations contemporaines.

N'est-il pas temps de la tirer du tas de décombres, pour ainsi dire, oîi on l'avait jetée, et de la mettre en place d'honneur .''

Les éditeurs de Versailles semblent avoir reconnu à la

I. « Pourquoi, nous dit-on, pour un péché qui passe si vite est-on condamné à une peine éternelle? »... Une phrase : « Combien de pâques, de jubilés... » semble trancher la question en faveur des éditions modernes (Lâchât, X, 602). — Plus de manuscrit.

La Prédication de Bossuet.

lecture que plusieurs pièces découpées en petits morceaux par Deforis pour faire des Pensées chrétiennes et morales, formaient un tout et avaient une existence individuelle. Mais ils se sont jetés, pour corriger sa licence, dans un excès contraire; supprimant la plupart de ses en-tête, ils ont distribué les matières en XLV chapitres, qu'ils ont fait suivre de XXXI articles contenant des Pensées détachées. On retrouve cette distribution dans l'édition de M. Lâchât, qui s'est attribué fort gratuitement ici, comme ailleurs, un grand travail de révision ; un paragraphe (») abrégé par l'enlèvement d'une allocution à Madame, interpolée dans le sermon sur la Femme adultère {^) ; deux numéros supprimés dans les Pensées détachées, et c'est tout. Sous cette forme, qu'ont adoptée à leur tour toutes les éditions subséquentes, les opuscules rarement complets, mais souvent très intéressants que nous avons signalés, ne sont plus, il est vrai, morcelés comme auparavant ; mais en revanche ils se trouvent souvent noyés parmi d'autres développements, dont on a cru, ou dont on donne lieu de croire qu'ils faisaient partie.

Par une inspiration plus malheureuse encore, les éditeurs de Versailles, dans leurs remaniements arbitraires des Pensées chrétiennes et morales., ont purement et simplement éliminé des fragments oratoires quelquefois considérables, débris importants d'œuvres perdues, très utiles à recueillir pour l'histoire de la prédication de Bossuet.

N'était-ce donc pas assez que Deforis et ses collaborateurs, cédant en partie (3) à l'esprit de leur temps, auquel ils résistaient cependant pour l'ensemble, nous eussent privés de plusieurs opuscules au sujet desquels ils appréhendaient le grand reproche : Encore des redites, qu'on était toujours prêt à leur adresser, à eux et à leur auteur? En supprimant ainsi, soit une œuvre des plus anciennes, soit une des plus récentes,

Page 1