CHAPITRE SECOND
Composition du sermon d'après les manuscrits. — Rectifications nécessaires dans les éditions.
§ !•=', Exordes, plan et division.
INSI préparé, et par ses études générales, et par les élucubrations préalables rapidement tracées en vue du sermon, ou même d'une station entière, armé avant tout de la naturelle puissance de son génie, Bossuet se mettait à l'œuvre, lorsque les circonstances demandaient à son zèle un autre soin, celui de composer ou du moins d'esquisser ses admirables discours.
Nous voici désormais en face, non plus de ses notes préparatoires, mais de ce qu'avec tout le monde nous appellerons sa prédication. Nous n'ignorons pas la grande différence qui put exister bien souvent entre ce qu'il écrivit et ce qu'il prêcha. Plus d'une fois, même dès le temps de sa jeunesse, l'inspiration du moment gratifia l'auditoire de magnifiques mouvements dont la connaissance nous a été dérobée, ou ne nous est parvenue qu'à la faveur de quelque singularité, essentiellement exceptionnelle : « En finissant mon discours, le sujet m'ayant conduit à faire une forte réflexion sur les changements précipités de l'honneur et de la gloire du monde, je lui dis... » Cette /or^e réflexion, dont parle l'auteur luimême, dans un résumé de son allocution à Condé, écrit de mémoire après avoir dit, était à peine indiquée dans le manuscrit du discours ?,\xx V Honneur {\66d), qui est cependant l'un des plus complets.
N'allons pas toutefois nous alarmer outre mesure. Quelques analyses ('), prises par des auditeurs, soit pendant cette même station des Minimes (1660), soit plus tard, établissent sufifi-
I. Deux analyses sont de cette année 1660 : Sermon du vendredi d'après les Cew dres ; — Sermon du II' dimanche de Carême. — D'autres sont de l'époque de Meaux.
samment la conformité d'ensemble du discours écrit avec l'instruction qui leur fut adressée du haut de la chaire.
Et qui sait si le désavantage fut toujours du côté du manuscrit ? Les confidences qu'il a reçues ne nous réservent-elles pas, à titre de compensation, certaines particularités intéressantes inconnues aux auditeurs, soit parce que l'auteur les consio"nait pour lui-même, soit parce qu'un souffle nouveau, venant enfler sa voile, l'aura poussé ailleurs?
Quoi qu'il en soit, puisque nous ne pouvons prétendre posséder la sténographie de tant de sermons, prononcés en province, à Paris, à la cour, il convient au moins de recueillir avec un soin pieux ces brouillons sublimes, qui par endroits reproduisent complètement la prédication de Bossuet, et quant au reste, nous aident, mieux que tous les autres documents, à nous la représenter.
Au temps de Bossuet, tout sermon solennel comportait un double exorde. Cet usage disparut au siècle suivant. Trompés par les procédés oratoires de leurs contemporains, les Bénédictins du xviir siècle ont été entraînés sur ce point à de nombreuses erreurs. Plusieurs, comme nous le verrons, sont encore à réparer.
Déjà Massillon s'était affranchi de ce double exorde, auquel Bourdaloue, comme Bossuet, était resté fidèle. Les critiques de la Bruyère (') sur les interminables préparations apportées à un discours de trois quarts d'heure, avaient pu contribuer à réformer la mode sur ce point. Mais si l'abus avait été censuré avec raison, si la juste mesure avait été dépassée plus d'une fois par Bossuet lui-même dans les œuvres de sa première jeunesse, il n'en est pas moins vrai que la conception du discours sacré, dans la forme usitée au XVIF siècle, était autrement imposante et solide qu'elle ne l'a été depuis. C'est ce qu'il est nécessaire d'établir, avant de constater les erreurs et les négligences des éditeurs sur un point si important.