Causeries du Lundi, X
2. Bourdaloue, sa Prédication et sort temps, par Anat. Feugère, p. 166.
La Prcdication de Bopsuet i
INTRODUCTION
sellement admis, il était possible de proposer, même à ceux qui les acceptent, de nouveaux considérants, capables de les
j rendre, si je ne me trompe, irréformables. Ces considérants
' se trouvaient, pour la plupart, dans les manuscrits mêmes de l'orateur. Les œuvres imprimées, contenant trop souvent
I une interprétation arbitraire, ou même une altération systématique de l'original, ne les laissaient guère soupçonner. Je
! me suis donc imposé la tâche i°de rechercher, en remontant à l'intégrité primitive, la vraie méthode de composition suivie par Bossuet ; 2° d'apporter de nouveaux éclaircissements à la chronologie des sermons existants, et à l'histoire des sermons perdus ou improvisés. Ainsi Bossuet nous apparaîtra supérieur aux autres, et supérieur à lui-même.
En systématisant les renseignements, qui abondent dans les manuscrits, on reconnaît qu'un grand nombre de fautes commises dans la reproduction de ses discours ont eu dans ses habitudes mêmes leur cause occasionnelle : on l'a défiguré, pour avoir ignoré ou méconnu sa méthode de préparation. Il était donc à propos d'y revenir, d'examiner de nouveau comment il se préparait, de loin ou de près, à la production de ses discours. Il y a là comme une histoire générale de la prédication du grand orateur de la chaire : ce sera la première partie du présent ouvrage. Lorsque l'indication des erreurs accidentelles ou voulues sera venue s'y présenter d'elle-même, avec leurs causes, avec leurs conséquences, Bossuet expurgé ne paraîtra-t-il pas plus que jamais incomparable en sa beauté ?
Mais il est quelque chose de plus instructif peut-être : c'est de voir un Bossuet se renouveler et se perfectionner toujours. Pour faire éclater ce grand enseignement dans toute sa lumière, il fallait reprendre en sous-œuvre, pour la compléter, et la refaire au besoin, l'histoire particulière de chacune des œuvres oratoires, et ainsi les replacer dans le cadre de leur apparition, qui souvent nous peut seul révéler leur signification véritable : ce sera l'objet de la seconde partie.
INTRODUCTION. III
Je me suis figuré quelquefois, au cours de ce travail, que j'étais dans un musée d'antiques, oii les pièces s'étaient entassées comme elles avaient pu. Le tout cependant était l'œuvre d'un seul maître, et d'un habile entre tous. Mais cet œuvre n'était plus tel qu'il l'avait conçu et exécuté. Des marbres magnifiques avaient été dégradés et mutilés, puis, malheureusement rajustés, ou replâtrés grossièrement : là il manque un bras à une statue, ici la tête. En cherchant bien, peut-être les reconnaîtra-t-on au milieu de débris, mêlés à des ébauches que leur auteur n'a pas pris la peine d'achever, mais auxquelles il a néanmoins donné la vie par quelques touches rapides de son ciseau créateur.
Ce n'est pas tout : ces œuvres, une partie principalement, formaient série, et s'étaient placées autrefois dans un ensemble harmonieux, pour lequel on reconnaît encore à certains signes qu'elles ont été faites. Ne pourrait-on essayer de les rapprocher, et, sauf quelques lacunes probablement irréparables, de reformer les groupes où les personnages devaient s'appeler et se répondre ?
Mais ce double travail de restitution et de coordination n'était-il pas déjà un fait accompli ? Le présent livre montrera du commencement à la fin combien il restait à faire. C'est précisément parce qu'il y avait lieu de craindre qu'on ne crût la question tranchée définitivement, qu'il était à propos de publier, sans hésiter, de nouvelles recherches. Au lieu d'être une superfétation, elles devenaient d'autant plus nécessaires que les beaux travaux critiques, qui les avaient précédées, méritaient mieux à certains égards d'être définitifs, et pouvaient ainsi consacrer toutes les erreurs qu'ils n'avaient pas dénoncées.
Pouvait-on douter, par exemple, que le pauvre petit panégyrique de saint Gorgon, dont M. Gandar s'occupe pendant dix pages de sa magistrale étude sur Bossuet orateur ('), ne
IV INTRODUCTION
fût classé et apprécié définitivement ? Le docte critique avait confirmé, par l'examen du manuscrit, et la date qu'il proposait, et l'interprétation nouvelle qu'il donnait de l'allocution adressée à un personnage difficile à déterminer. 11 avait rencontré si heureusement sur tous ces points, qu'il était bien peu vraisemblable, il semblait même à peu près impossible, qu'il ne se fût pas préoccupé de l'authenticité de l'œuvre imprimée. Or voici qu'une nouvelle étude, moins large peutêtre, mais plus minutieuse, de ce même manuscrit, qui est j bien le plus beau grimoire sorti des mains de notre auteur, ; nous révèle dans toutes les éditions les altérations les plus inattendues, et un amalgame presque continuel du brouillon et de la mise au net ; dès lors tombent la plupart des critiques dont on accablait l'essai du jeune sous-diacre de Metz ; et ; cette œuvre, tout en restant l'une des moins considérables, se trouve être un début vraiment intéressant.
Ce n'est point là un fait unique ; nombre d'autres se rencontreront, féconds en conséquences dans le détail, importants dans l'ensemble i)ar leur multiplicité. Signaler l'influence de ces interpolations et de ces erreurs de toute sorte | sur les jugements les plus accrédités, c'est rendre un double hommage et au génie de Bossuet et à la sagacité de ses j critiques ; l'un sera déchargé de fautes qui n'étaient pas de | son fait ; il restera aux autres le mérite d'avoir bien senti ' qu'il y avait çà et là quelque chose à reprendre, tout en \ ayant laissé dans l'ombre la vraie solution du problème, faute J d'avoir eu sous les yeux les données nécessaires. '
Mais indiquons avec plus de précision et d'une manière | plus explicite les points que nous aurons successivement à examiner.
(/''' Partie, cJi. i"'.) — Avant toutes choses, une étude, qui n'avait pas encore été tentée, de pièces authentiques où sont conservées les curieux monuments des lectures et des méditations de Bossuet, nous introduira à celle de la
INTRODUCTION
composition de ses discours, et des contrefaçons qu'on leur a trop souvent infligées. La préparation éloignée des sermons de notre orateur (ch. i^r) sera notre point de départ ; ainsi nous conformerons-nous, dès cette première partie, à l'ordre suivi dans ses travaux par l'auteur, à l'imitation de la nature même : « Ni l'art, ni la nature,ni Dieu même ne produisent pas tout à coup leurs grands ouvrages ; ils ne s'avancent que pas à pas. On crayonne avant que de peindre, on dessine avant que de bâtir, et les chefs-d'œuvre sont précédés par des coups d'essai. La nature agit de la même sorte ; et ceux qui sont curieux de ses secrets savent qu'il y a de ses ouvrages où il semble qu'elle se joue, ou plutôt qu'elle exerce sa main pour faire quelque chose de plus achevé ('). »
Nous le verrons donc, lui aussi, se faire la main dans ce jeu laborieux des écrits préparatoires. Il existe encore aujourd'hui des feuilles isolées, et même des cahiers entiers de notes et extraits, la plupart autographes, à Paris ('), à Meaux Q\ en Basse-Normandie (^), etc. Plusieurs de ces recueils, il est vrai, ont trait à la controverse ; mais il en est dans le nombre qui se rapportent directement à la prédication. Ceux-ci exigeront de nous une attention particulière. Ils contiennent des extraits de l'Écriture et des Pères, entremêlés de réflexions personnelles : quelquefois même des dissertations ou méditations en forme sur quelque point de dogme ou de morale chrétienne.
Cette étude préalable, en nous initiant pour ainsi dire aux habitudes journalières de Bossuet, nous donnera en même temps de grandes lumières sur une partie inexplorée de ses œuvres, sorte d'annexé aux sermons, qu'on a intitulée Pensées chrétiennes et inorales.
( Ch. 2'^.) — Lorsqu'ensuite nous verrons l'auteur écrire, du moins en partie, ses chefs-d'œuvre, sa méthode oratoire,
1. Sermon (ler des éditions) pour k Nativité de la sainte Vierge, Exorde.
2. Bibliothèque nationale, parmi les 5^r;«(?«j eux-mêmes. (12.821-12.825. )