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tranquille que le repos le plus profond, pour rendre un repos aussi animé que la plus vive activité, approcherait dans ses notions en quelque chose de la nature de ce qu'il y a de plus parfoit \ » Dieu, c'est le point où se confondent le mouvement et le repos. Dieu, c'est ridentité du subjectif et de l'objectif, du réel et de l'idéal, de la pensée et de l'être, de l'àme et du corps, de l'essence et de la forme, du j^énéral et du particulier, (hi Uni et de l'infini. Dieu est donc tout, comme il est l'unité. Dieu, c'(^stle Tout-Un,,. Mais s'il est tout, il n'est rien, et le rien est Dieu, comme l'ont objecté les adversaires de Schelling \ Celui-ci veut néanmoins que Dieu soit un être, et môme un être vivant. La preuve, dit-il, que Dieu est un être vivant, c'est qu'il se manifeste, de deux manières parallèles et contemporaines, dans le monde réel et dans le monde idéal. Mais cette manifestation est toute la vie de Dieu. Dieu naît, se développe, se produit, se forme, se constitue. Dieu devient et advient, parvient et revient. Dieu parcourt une série sans fin de degrés et de puissances, de phases, dont la plus élevée est cette conscience humaine cii il réussit à se reconnaître, à se compreiKlre lui-même. Dieu sort de la nature inintellioente, de la pierre ou du végétal, pour arriver à la nature intcUigente, à l'esprit humain. Qu'est-ce qui le fait ainsi sortir, courir et se remuer si diversement ? Qu'est-ce qui le force de se révéler ? Est-ce sa volonté,
1 Schelling, Bruno, p. 175.
« Kreppon, Le Sydèmc de Sckdlinfj, ou le Jout de la philos, du Hicn
absolu, p. 130.
DE LA PIIILOSOPIIIE MODERNE
librement exécutée? Non, c'est l'ardent désir de s'engendrer lui-même , c'est l'effet d'un instinct fatal , d'une nécessité, d'une condition qui lo domine, d'une sorte de Destin. En vertu de cette loi interne et suprême, une portion de la Divinité devient passive : de là la création. En vertu de celte même loi, un élément néaalif s'introduit dans l'essence de Dieu : de là la personnalité. En vertu de cette loi encore, Dieu s'épanouit à travers les événements de l'histoire et naturelle et sociale, de Thiitoire du monde entier : delà la Providence. Qu'est-ce donc que Dieu ? La neutralité absolue, l'absolue indillerence, l'Absolu ; en d'autres termes, la nature tanlot agissante, tantôt passive ; ou, pour parler avec Spinosa, la nature naluranle et la f<ature naturèe. Peut-être vaut-il encore mieux répondre ainsi : Le Dieu implicite, c'est le monde ; et l'homme forme le Dieu explicite.
Cependant, Schelling repousse l'épithète de panthéiste. « Le Dieu de Tidéalisme pur, dit-il, comme celui du réalisme pur , est nécessairement un Dieu impersonnel : c'est le Dieu de Fichte , c'est celui de Spinosa. Mon Dieu à moi, c'est l'unité vivante de toutes les forces, c'est l'union du principe idéal avec lui-même , au sein de sa profonde indépendance ; c'est la personnalité la plus haute , c'est enfin l'esprit par excellence... ' » Mais de quoi sert d'attribuer à Dieu la personnalité, si ce caractère est exclu par d'autres attributs? C'est à la liberté que l'on reconnaît la personne. Or , la philosophie de
* Écrits philosophiques, p. 481.
l'identité proscrit inévitablement la libre volonté. Les mouvements instinctifs de Vévolution spontanée diffèrent de la liberté véritable , autant que le cercle diffère du carré. Il est facile , au surplus , de savoir si un système proclame sérieusement un Dieu personnel. Accorde-t-il à l'homme la vraie personnalité, c*est-à-dire une spiritualité métaphysique et morale , Timmorlalité individuelle et la responsabilité ?
Plus d'une fois Schelling s'est occupé de Timmortalité des âmes. Dès l'époque où il était encore attaché à l'adorateur du moi, à Fichte, il s'était exprimé en ces termes : « Le moi y par son essence, ne subit ni conditions, ni restrictions. Sa forme primitive est celle de l'être pur et éternel. Aussi ne peut-on pas en dire : // fut, il sera. On en peut dire seulement : il est. 11 existe absolument^ il est donc en dehors et au-dessus du temps : la forme de son intuition intellectuelle est donc réternité. Or, en tant qu'éternel, il n'a pas de durée, parce que la durée ne se rapporte qu'aux objets, tandis que la véritable éternité, (œternitas, non œvilerniias ), consiste à n'être en aucun temps. C'est le tini qui dure ; la substame existe absolument, grâce à sa puissance d'être... * » Est-ce là l'immortalité, telle que la conçoit le genre humain ? Non, c'est bien plus, c'est l'éternité propre à cette substance universelle, qui ne tardera pas à s'intituler identité absolue. « Il n'y a d'éternel que le moi absolu. Voilà pourquoi le moi fini doit tendre à s'identifier avec réternité pure, avec
* J^crits philosophiques y p. 57.
l'Infini. C'est à cette fusion avec l'Infini qu'aspirent et le moi et le non-moi; c'est vers ce but que tous deux s'acheminent sans cesse. Mais ils n'y atteignent qu'en s'étendant, en s'amplifiant jusqu'au point d'anéantir Tunité de la conscience personnelle \ » L'influence de Spinosa, on le voit, commence à remplacer celle de Fichte. La manière dont le panthéiste hollandais avait représenté la personnalité, va être justifiée par Schelling. « En identifiant la personnalité avec l'absolu, Spinosa la concevait, non comme absorbée par l'absolu, mais comme élevée, comme exaltée jusqu'à l'absolu. » C'est aussi Spinosa qui semble avoir inspiré cette conclusion : « La raison est forcée de renoncer, soit à un monde intelligible et objectif, soit à une personnalité subjective *, » N'est-ce pas la forcer de choisir en quelque sorte entre Scylle et Charybde ? Enfin, pour nous tirer de cette situation décourageante, Schelling nous exhorte par le mot de Sterne : « Je serais fou, si je te redoutais, ô mort; car tant que je suis, moi, tu n'es pas; et quand tu es, toi, je ne suis pas! » « Cette immortalité-là, s'écria M'^^'de Staël, ressemble terriblement à la mort ! ^ » Elle ne ressemble pas moins à la mort, cette autre immortalité que Schelling nous dépeint dans sa théorie de la chute et de la réhabilitation, espèce d'imitation du mouvement des forces centrifuges et centripètes. Les âmes individuelles, d'après cette opinion,
* Lettres sur le dogmat. et le criticisme, p. 171.
• Ibidem y p. 195.
» De r Allemagne, T. IIÏ, ch. VII.
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naissent en se délacliant de leur centre ; elles se réconcilient avec l'absolu , en retournant à leur centre, c'est-à-dire en mourant. C'est alors, continue Schelling, que déposant tout ce qui est lini et temporel, elles entrent dans l'éternité,.. A quelle condition capitale y entrent-elles? En dépouillant tout ce qui constitue la personne. Une àmc qui conserverait son individualité, ne la garderait que pour son châtiment. Perdre le moi, voilà l'uniiiue moyen d obtenir l'éternelle et pure félicité ^ .
Là où l'individualité passe pour un châliment, la liberté ne saurait être que nécessité. L'absolu, à la vérité, est déclaré libre par Schelling, mais à condition d'exclure toute puissance d'action spéciale, par conséquent toute liberté humaine. Le sentiment inné, universel de cette liberté est une illusion. Je ne puis pas plus vouloir contre rétro absolu, que mon bras ne saurait vouloir contre mon corps. La causalité, qui n'appartient qu'à l'inlini, à l'univers, condamne Tindiviilu à une absolue passivité. Le mot Je veux doit donc être rem[)lacé par // faut, non pas seulement cliez riionune, mais en Dieu même, puisque lui aussi obéit à une nécessité supérieure... Dans notre système, réplique-t-on, il est cependant question de justice ou d'amour, de devoir, de la ditVérence du bien et du mal!... La justice et l'amour y sont la puissance et la fécondité, la force et le mouvement. Le devoir, et l'obligation morale dont il est marqué, y sont des formes qui manifestent romnipolence de l'être absolu, do
1 Pliiloioi>hie et lieUyion, p. 53-74.
l'être agissant en tous et se servant de toutes choses, à litre d'instruments ou de moyens de révélation. Si c'est toujours Dieu qui se révèle ainsi de façons diverses et opposées, il est absurde de distinguer entre l'éi^oïsine et le dévouement, entre la bassesse et la noblesse, entre le crime et la vertu. Le mal n'est alors (( ni hors de Dieu, ni contre Dieu, nec extra nec prœler l)eum\ A parler dialecliquement, il est exact de dire que le bien et le mal sont identiques. Le mal moral, ainsi que la maladie, manque de réalité; c'est un fantome, un phénomène, un météore. » Bien et mal, deux évolutions, deux actes ditférents de ce même être qui est V Indifférence, qui est le point insaisissable d'où les contraires s'échappent et où ils se rejoignent finalement. Tout ce qui se développe est libre, parce qu'il se meut; tout ce qui arrive, dans l'histoire comme dans la nature, s'alfranchit en se dégageant, se libère, fait acte de liberté. La plante et l'animal sont donc libres comme l'homme, quoique à des degrés divers... On comprend que la moralité résultant d'une liberté send)lable, a de faibles analogies avec la moralité ordinaire. Aussi Schelling qualifie-t-il celle-ci de négative. La grande morale, la morale positive, celle de '.'absolue identité des contraires, n'hésite pas à glorifier les passions, « issues d'une même racine avec es vertus qui y correspondent '. » L'immoralité véritable consisterait plutôt, sous ce point de vue, à dompter, à étein-
t Philos, et relig., p. S3 sqq. ; Écrits philos., p. 413 sqq.; De la li- 6c/Ye,p. 441,489, 439.
« De la liberté, p. 441.
DOCTRINES PiELIGIEUSES
dre ces fougueuses et brillantes manifestalions de l'inépuisable puissance de Tabsolu , manifestations légitimes d'ailleurs autant qu'énergiques, et légitimes précisément parce qu'elles sont si énergiques. Ajoutons enfin qu'il n'y a point de mérite possible, ni même de possibilité de lutter pour la vertu, pour le triomphe du bien, dans un monde en définitive apparent, sinon fantastique. D'après vous, la sphère où s'exerce la volonté est dépourvue de la véritable réalité, de celle qui appartient uniquement aux idéesy c'est-à-dire aux causes occultes, composant la puissance de l'absolu et déterminant fatalement tout ce qui semble porter le caractère de l'existence dans le temps et dans l'espace.
Nous n'avons garde de conclure, avec certains adversaires de Schelling, que cette théologie est fiineale à la vertu \ impie à la fois et antisociale. Nous constatons simplement ceci : un Dieu qui n'est que TrèsForl, n'est guère propre à devenir l'auteur et la sanction d'un code de sociabihté. De quelque manière qu'on s'y prenne, l'ordre civil, tel que le réclame l'humanité réelle, ne saurait subsister, ni même s'organiser sous l'empire d'un pareil accord des contraires, La société religieuse, l'Eglise, le pourrait-elle davantage? Elle est gouvernée par un maître qui n'aime pas, puisqu'il ne sait pas vouloir; qui ne console, qui ne pardonne, pas plus qu'il ne punit ou qu'il ne connaît de misères; qui n'exige ni respect, ni sympathie, parce qu'il
* Voyez Sloeudlin, Manuel du dogmes p. 179. cd. UI.
n'exerce ni désintéressement, ni dévouement; qui ne prescrit, qui n'inspire ni l'abandon de notre être, ni le sacrifice de notre avoir ; qui ne distingue pas l'humilité de l'orgueil, ou le don du vol, mais à qui tout mouvement est égal, ou qui ne mesure les choses qu'au degré d'énergie dont elles procèdent, dont elles sont accompagnées.
Malgré toutes les différences qui séparent la philosophie de Schelling et celle de Spinosa, on est donc obligé d'ap[)liquer à l'une la remarque générale faite sur l'autre. Schelling aussi suppose autant d'idées qu'il a supprimé de faits. Son système, que nous appelions un poëme, est aussi une hypothèse. Le point d'où il part est un supposé que..., une pétition de principe. Mais, comme avait fait Spinosa, ce qu'il semble n'avoir admis que provisoirement et par fiction, il le pose d'autorité , à titre de donnée infailUble. L'absolue identité de la raison humaine avec la raison divine était une question : Schelling, loin de la résoudre, de la prouver, de la justifier, la suppose résolue et inattaquable; il l'afiirme, au nom de son génie propre, et il l'oppose sans balancer au génie, au dictamen du genre humain. Il se hâte même d'en tirer des conséquences qu'il présente à leur tour comme autant de principes incontestables, telles que l'indivisible unité du réel et de l'idéal, du fini et de l'infini. L'esprit humain, sans doute, ne peut s'empêcher de croire qu'entre lui et l'esprit divin il y a ressemblance et analogie, afiinité ou participation; de même qu'il y a une sorte d'analogie, et même d'harmonie, entre la
raison humaine et la nature ininlellii^cntc. Mais ce raj)port indubitable aulorise-t-ii la conclusion du pantliéisme, l'identité complète ? Les limites de notre intelligence ne sont-elles pas aussi visibles que ce rapport morne? Comment cette intelligence [)eut-elle passer pour le dépôt et l'instrument de la science absolue, de l'omni-science, alors que le génie d'un Schelling mémo est soumis à de si grandes fluctuations, et que ses sectateurs arrivent à des doctrines si contradictoires, bien qu'ils soient tous également inspirés de la vérité inlinie ou de la raison divine?
On avait donc quelques motifs légitimes d'appeler la Philosophie de la nature une nom elle édition du spinosisme. C'en est une édition fort embellie, tort améliorée, et en mille endroits très heureusement corrigée. Pour l'amender, Schelling avait, ain i qu'il l'aimonçait, recouru à d'autres modèles, à Jordano Bruno, d'une part, à Leibniz et à Fichte, d'autre part. Il avait recouru de plus, et par-dessus tout, à lui-même. Voilà poun^uoi son Absolu ditlère, sur tant de points, de la Substance spinosiste. Voilà pourquoi son ideniilé est mouvante et anhnée, riante et exubérante; aussi pleine d'énergie, de chaleur, de charmes, que celle de Spinosa est inerte, froide, triste, de fei ou de glace. L'une est une source inépuisable d'àme, de puissance, de joie, la source môme du chant et des fêtes, du culte et de l'amour. L'autre est un mécanisme d'airain, une chahie, un cadre inllexil)le d'abstractions arides et de formules mathématiquement impéiieuses. L'une est à l'autre ce que la poésie est à Fanatomie, ce (lue la vie,
dans sa beauté et sa richesse, est à la perfection d'un scpieletle. Cette dilTérence importante ne su(ïïrait-elle pas pour expliquer un des principaux avantages obtenus par Schelling, mais refusés à Spinosa, une longue popularité?