‹ Histoire critique des doctrines religieuses de la philosophie moderne [microform]Chapitre 36 sur 54 · M. A. DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

M. A. DE HUMBOLDT

« Elle a introduit systématiquement dans les sciences naturelles, d'une part, la méthode de construction à priori, c'est-à-dire, la substitution de l'imagination à l'expérience raisonnée; d'autre part, l'emploi de formules inintelligibles qui font regretter celles de la scolastique, et de métaphores qui trompent sur les idées qu'elles expriment. Elle a professé le dynamisme idéaliste, c*est-à-dire, sous un nom nouveau la doctrine des causes occultes, qui est un dogmatisme illusoire mis à la place d'un aveu d'ignorance... Elle a sacrifié au fatalisme le dogme de la providence et celui du libre arbitre. • M. H. Martin.

« Si je veux fonder une école ? demandait Schelling en 1805. Oui, une école semblable aux écoles de poètes. Des hommes qui ont reçu les mêmes inspira-

lions que moi, puissent-ils poursuivre, dans un mémo esprit , ce poëme éternel auquel j'ai commencé à travailler! Donnez-moi quelques-uns pareils à ceux que j'ai rencontrés, et faites en sorte que l'avenir porte aussi des âmes inspirées, et je vous promets que la science trouvera un jour son Homère, son principe d'union. Pour cela, il ne faut ni disciples , ni chef, ni maître. Nul n'enseigne, nul n'a d'obligations à personne; mais chacun est le débiteur de Dieu, qui parle par la bouche de tous \ »

Peu de maîtres eurent cependant plus do sectateurs, ou des sectateurs plus grands. L'impulsion donnée par Schelling fut aussi puissante qu'étendue. Elle embrassa les lettres et les beaux-arts, non moins que la science et la religion. Elle s'est prolongée jusqu'à nos jours, sous des noms divers, parmi les esprits mcme qui se portent ou se croient ses adversaires, ses vainqueurs. Elle devait être variée, bonne ou mauvaise tour à tour, selon qu'elle venait, soit de la méthode et de l'esprit général, soit de telle partie, de telle phase spéciale du système commun. Suivant ceux qu'elle saisissait ou qui l'appliquaient, elle pouvait favoriser, tantôt un naturalisme des plus formels, tantôt le mysticisme le plus exalté. Non-seulement elle devait, pour cela môme, susciter des partisans infiniment divers, mais voir parfois d'anciens et de zélés adhérents se changer en antagonistes plus ardents encore. Son succès le plus frappant, c'est qu'elle a réagi rapidement, pour le modifier profondément, sur le maître môme

i Schelling, Aphorismes, 28 ; dans les Annales de médecine, T. I, P. I.

de Schelling, Fichte ; c'est qu'elle a nourri et formé celui qui prétendait la compléter et la remplacer,

Hegel.

En ce qui concerne la philosophie religieuse, les disciples de Schelling ne firent qu'achever, avec plus ou moins d'originalité, les deux tendances capitales auxquelles sa doctrine avait obéi successivement. De là deux camps distincts, dont l'un proclame le naturalisme, en représentant toutes les formes de Tunivers comme le tableau même de la vie divine; dont l'autre incline à la mysticité, en considérant l'esprit comme produit par la nature et en môme temps comme capable de s'élever au-dessus d'elle. Les principaux organes de la première direction sont Oken, Klein et Blasche; les soutiens les plus connus de la seconde nous semblent Schubert, Steffens et Baader. Il importe de rappeler les idées essentielles répandues par ces écrivains féconds. On y verra d'abord un utile conmientaire des conceptions qui appartenaient à Schelling; ensuite, la source d'une grande abondance de cours, de livres, et quelquefois d'écoles.

Laurent Oken, né le 2 août 1779 à Offenbourg, enseigna d'abord la médecine à Gœttingue, puis la philosophie à léna et à Munich, qu'il quitta en 1832 pour Zurich. 11 mourut le 11 août 1851, plein de force et destiné en apparence à une longévité fertile. Son nom restera dans les annales de l'histoire naturelle, aràce à tant de ses écrits, où de vastes connaissauces se trouvent môlées à quantité d'aperçus profonds et de paradoxes ingénieux. Comme rédacteur

d'une Revue justement célèbre, VIsis, comme fondateur de la Société des naturalistes d'Iéna, Oken est connu de ceux-là même qui ignorent ses rapports de doctrine avec Scbelling. Il est respecté aussi de ceux qui critiquent avec raison la singularité, l'inhabileté de son langage, et cette multitude de métaphores plus étranges encore que celle-ci : La langue, c'est un poisson. Le plus distingué de ses ouvrages, son Manuel d'histoire naturelle, demeurera comme un témoignage de sa sagacité et de son savoir, plus que de ses défauts d'écrivain.

On a surnommé Oken le consommateur de la philosophie de la nature, prise dans sa première phase. H Test en effet, à plusieurs égards, quant à la méthode même. Il se plaît aussi à procéder par comparaison, par identification. « La méthode que je me suis formée, dit-il, pour marquer la ressemblance^ que les êtres individuels ont avec l'être divin; cette méthode, en vertu de laquelle je conclus que l'organisme est rond, parce qu'il est une image de la planète, n'est pas vraiment déductive, mais est en quelque sorte dictatoriale *. » Cette assimilation de tout à toutes choses, qui plus d'une fois approche tant de l'arbitraire, parait dans l'ordonnance générale de ce système, dès les premières définitions. La philosophie de la nature consiste, selon Oken, à montrer comment Dieu se transforme éternellement dans l'univers. xMais qu'est-ce que Dieu? C'est le tout, à côté duquel rien

* Ebenhildlichkeit.

* Manuel de la philosophie naturelle (tome Ul), préface.

ne peut exister. De là ces trois aspects : le tout ou Dieu; les êtres particuliers ou les phénomènes divers du monde; enfin l'action du tout dans les êtres particuliers. Quoique Oken déclare expressément que « sa doctrine n'a rien à démêler avec la morale, qu'elle est absolument physique, pure histoire de la nature ; » il traite cependant de l'art, de la science, des choses spirituelles et idéales, aussi bien que des objets qui sont du ressort spécial de la physiologie. Le tout, qui lui est Dieu et la nature ensemble, il le divise en tout immatériel et en tout matériel. Dans l'une et l'autre partie, dans la Tlièosophie ei dan^V Jlylogéniey il s'agit de décrire, moins le rapport de Dieu avec le monde, que les formes sous lesquelles Dieu se produit et s'expose : la Genèse des pensées divines ou des phénomènes naturels. Primitivement, la Divinité est zéro, un rien absolu et éternel, d'où sort un monde également éternel et absolu. Les êtres individuels sont des zéros relatifs, des existences illusoires. L'homme, toutefois, c'est l'être où l'idée de Dieu devient tout à fait objet. L'honmie, c'est Dieu, représenté par Dieu. Dieu est donc un homme qui représente la Divinité dans la conscience personnelle. L'homme le plus parfait, iehéros, est le plus Dieu; et l'ouvrage du héros victorieux, c'est un État où domine le Droit. Quanta la forme propre de la Divinité, c'est celle d'une sphère en rotation. Plus le divin, essence du tout, s'individualise, plus il se matérialise. Le caractère de la matière est de se charger d'attributs. Dans son état primordial, la matière est, comme Dieu, identique à zéro, entièren. 9

ment privée de qualités distinctives : alors elle se nomme éther. Cet état correspond, dans la nature divine, à la phase originelle des ténèbres. Par le premier acte créateur. Dieu fit succéder la lumière aux ténèbres. Le feu est la pleine conscience de Dieu, dégagée de toute pensée individuelle. Pesanteur, lorsqu'il se concentre en lui-même. Dieu devient lumière, quand il sort de lui-même pour agir; et chaleur, quand il rentre dans sa substance mystérieuse. Le feu, voilà l'unité de cette trinité à la fois naturelle et divine.

Oken, au fond, a tenu parole : la morale est bannie de son système. A la vérité, il divinise le Héros, rendantainsi un dernier hommage au Juste de Kant. Mais en méprisant le Saint, en dédaignant le christianisme, en s'avouant hautement « païen, » il prouve que Tunique culte raisonnable à ses yeux, c'est Tadoration de la nature. Qu'on ne prenne pas le change sur certaines expressions qu'il emprunte au spiritualisme. La pneumatologie lui est la théorie de la vie en général, de la vie organique en particulier; la psychologie lui est la science des fonctions animales, des fonctions organiques. Vesprit, dans son lexique, embrasse toutes sortes d'essences et d'eaux spiritueuses. En un mot, Vtdéal qui avait été admis par son maître comme pendant du réel, en est devenu un simple prolongement, l'extrémité d'un tout homogène.

Georges-Michel Klein, qui mourut dès 1820, professeur à Wurtzbourg, se proposa de mettre en lumière les côtés négligés par Oken, les doctrines morales de la nouvelle philosophie, et en môme temps de

les affranchir du reproche de panthéisme. C'est lui qui, au jugement du maître \ exposa le mieux les idées religieuses de l'école. Tenir un milieu, ferme et sobre, entre le naturalisme et la mvsticité, voilà la règle que se traça Klein. Par ses recherches sur le bien et le mal, il continua celles de Schelling sur la liberté. Le monde entier lui offre le spectacle d'un vaste combat de forces opposées. Chez l'homme, lutte entre deux volontés, l'une propre et l'autre universelle. Le mal se produit, aussitôt que je prétends ériger mes désirs personnels en principe régulateur de la vie. Le bien se montre partout où règne la volonté de la raison. Cependant les deux sortes de volontés sont nécessaires à la vie morale de l'homme : il faut que l'une se subordonne librement à l'autre. Reconnaître la suprématie de la volonté universelle, c'est en même temps aspirer à ressembler à Dieu. La religion n'est donc qu'une dépendance de la morale, et l'intelligence divine se réfléchit dans les idées directrices de la libre volonté*. A cet égard, Klein s'éloigne peut-être autant de Schelling, qu'il se rapproche de Kant ou de Fichte. Loin de penser que Dieu révèle et épuise son essence tout entière dans la création, Klein est d'avis que l'esprit humain, quoique en état de connaître celui dont il descend , reste cependant à une distance incommensurable de la nature divine. La destination de l'homme est de ressembler de plus en plus à la Divinité.

Les preuves de l'existence de Dieu occupent Klein

* Schelling, Exposition du véritable rapport^ etc., p. 10.

« VoyezKlein, Beitraege (1805),pa56'tm; et son Essai sur l'éthique (18H).

plus d'une fois. La preuve ontologique, selon lui, ré- . pond au déisme, la preuve cosniologique au théisme; mais toutes les deux présupposent l'existence de Tidée de Dieu dans Thomme, de telle sorte que la certitude de sa réalité est la première, la plu& directe de nos certitudes. Par quoi celte idée fut-elle d'abord éveillée dans riionmie? Par l'empire d'une civilisation primitive, supérieure, depuis entièrement perdue ; par l'influence du sacerdoce et des mystères*.

Ce n'est pas là l'opinion de Blasche, c'est-à-dire de l'écrivain appliqué à condnner la tendance morale de Klein avec la direclion purement physique d'Oken. Né à léna en 1776, Bernard-Henri Blasche mourut en 1 832, laissant, outre d'excellents ouvrages d'éducation, plusieurs écrits de philosophie spéculative, qui n'eurent quelque importance qu'après la mort de l'auteur. Ce qui le distingue parmi les nombreux partisans de Schelling, c'est une rare clarté de diction et une non moins rare franchise de sentiments. Blasche est l'interprète le plus po[)ulaire à la fois et le plus conséquent du panthéisme de Munich. Il esta Schelling, à Spinosa, ce que le Système de la nature avait été pour Locke, pour Bacon. Il tient Oken surtout pour une autorité de grande valeur. Sur les disciples dégénérés de Hegel, sur les Richter et les Feuerbach, qui le saluent comme un de leurs principaux devanciers, il a l'avantage des bienséances, d'une noblesse d'expression et d'une tempérance délicate, qui leur sont inconnues. Toutefois, il oppose aussi nettement qu'eux

* Exposit. de la philos, relig. et morale, § 160-250.

« le point de vue scientifique au point de vue religieux. » Celui-ci, dit-il *, représente l'univers comme dirigé par une Providence personnelle, d'après un pk-:^ dressé sciemment , avec intelligence. L'autre ma nière de voir identifie la création avec le créateur, les forces des êtres particuliers avec celles de la nature, et n'admet pour tout l'univers qu'un gouvernement impersonnel. Les raisons pour lesquelles Blasche préfère cette opinion à la foi chrétienne , sont assez étranges • elle lui semble plus propre à tranquilliser l'àme, et s'accorder mieux, soit avec les suites naturelles des événements , soit avec la liberté humaine \ Néanmoins Blasche ne cesse pas de parler du christianisme avec vénération. Jésus-Christ lui est « le modèle suprême de la vie religieuse, l'harmonie achevée de l'homme intérieur avec l'homme extérieur, la contemplalion la plus pure, manifestée par la moralité la plus haute, l'image de Dieu, ou la perfection, dans la sphère spéciale de l'âme. » Aussi se pique-t-il de citer des textes bibliques, des expressions sacramentelles; ce qui serait très louable, s'il ne se permettait en même temps de les interpréter dans le sens du panthéisme matérialiste. La volonté de Dieu, par exemple, est-elle, dans l'Écriture, faction toute-puissante du soleil? le péché originel est-il la naissance, la formation de l'être individueP

Pour comprendre de pareilles interprétations, il faut

* Voyez son livre sur le Mal et son harmonie avec l'ordre universel (1827), passim.

' Dm Malf etc. p. 280 sqq.

se souvenir que Blasche distingue entre le créateur et la création, comme on distingue entre les i^eux côtés d^in même être. Dieu, pour lui, c'est l'unité du monde, tandis que la nature en est la variété sans cesse changeante. Dieu, comme tout ce qui existe, ne se révèle que par son opposé, c'est-à-dire par l'univers, dans lunivers. La création, dit-il expressément, ne doit pas être séparée du créateur. Le créateur, c'est la nature créatrice \ Il n'y a qu'une création, qui remplit tout; qu'un seul être, une seule vie, une seule nature, un seul esprit agissant partout et produisant toutes choses. Il n'y a enfin qu^un seul centre, le centre de l'univers, dont tous les centres posés dans l'espace sont une expression plus ou moins bornée. De là vient que le rapport qui lie les choses créées est un rapport de conceniricité. Les sphères plus grandes contiennent des splières moindres, de manière que les petites sont copies des grandes, en même temps qu'images les unes des autres. Le centre de la sphère la plus vaste est donc l'origine de toutes les autres sphères, l'origine du tout ; et puisque le tout est animé, le centre suprême est le siège capital de l'esprit qui anime Tunivers. Pour notre système planétaire, par exemple, le soleil est centre; il est l'âme, le producteur même du monde. Le créateur qui agit dans le soleil, sous forme de soleil, agit aussi dans les autres planètes, puisqu'elles sont ses organes. Chaque planète à son tour reproduit la nature solaire dans des sphères plus étroites, qui répètent également la constitution planétaire. Chaque

i Du Mal, p. 94 sqq.

créature particulière, tel minéral, tel végétal, tel animal, est donc un reflet sidéral, une image planétaire, une planète réduite et individuelle. Le créateur s'individualise ainsi dans toutes les créatures, qui ne diffèrent qu'en degré les unes des autres , contenant toutes en une certaine mesure la vie et l'esprit du créateur. Mais c'est dans l'homme que cet esprit offre sa manifestation la plus complète, la plus élevée. L'homme représente le tout sous toutes ses faces. Il est le sensorium commune ou l'œil de la planète \ Si le minéral ne fait qu'être, en ne fo'-mant qu'une masse; si la planète est et croît; si l'animal est, croît et sent: l'homme est, croît, sent et connaît \ Si le minéral sommeille en se produisant, si le végétal se reproduit, si l'animal sait produire avec art, l'homme, grâce à une conscience de soi parfaitement éveillée, joint la science à l'art. Réverbération complète de la création tout entière, l'homme est donc l'image de Dieu ; et non pas une image vaine et creuse, mais une image où Dieu vit, agit, crée lui-même. Abrégé de l'univers et sa personnification, l'homme est le représentant visible du Dieu vivant, le véritable atelier de la révélalion divine \ L'histoire de l'humanité est donc par excellence l'histoire de la Divinité. La destination de l'homme, sa loi sera, par conséquent, de toujours mieux représenter la Divinité... C'est ici que doit se

* Blasche, Doctrine phil . sur l'immortalité (1831), p. 164 sq. « Du Mal, p. 123 sqq.

» Blasche, Les attributs divins dans leur accord avec les principes du gouvernement de l'univers (1831), p. 17. — Chap. V.

se souvenir que Blasclie distingue entre le créateur et la création, coniine on distingue entre les deux côtés d'un môme être. Dieu, pour lui, c'est Tunité du monde, tandis que la nature en est la variété sans cesse changeante. Dieu, comme tout ce qui existe, ne se révèle que par son opposé, c'est-à-dire par l'univers, dans l'univers. I.a création, dit-il expressément, ne doit pas être séparée du créateur. Le créateur, c'est la nature créatrice \ Il n'y a qu'une création, qui remplit tout; qu'un seul être, une seule vie, une seule nature, un seul esprit agissant partout et produisant toutes choses. Il n'y a enfin qu^un seul centre, le centre de l'univers, dont tous les centres posés dans l'espace sont une expression plus ou moins bornée. De là vient que le rapport qui lie les choses créées est un rapport de concentricité. Les sphères plus grandes contiennent des sphères moindres, de manière que les petites sont copies des grandes, en même temps qu'images les unes des autres. Le centre de la sphère la plus vaste est donc l'origine de toutes les autres sphères, l'origine du tout ; et puisque le tout est animé, le centre suprême est le siège capital de l'esprit qui anime l'univers. Pour notre système planétaire, par exemple, le soleil est centre; il est l'âme, le producteur même du monde. Le créateur qui agit dans le soleil, sous forme de soleil, agit aussi dans les autres planètes, puisqu'elles sont ses organes. Chaque planète à son tour reproduit la nature solaire dans des sphères plus étroites, qui répètent également la constitution planétaire. Chaque

4 Dm Malf p. 94 sqq.

créature particulière, tel minéral, tel végétal, tel animal, est donc un reflet sidéral, une image planétaire, une planète réduite et individuelle. Le créateur s'individualise ainsi dans toutes les créatures, qui ne diffèrent qu'en degré les unes des autres , contenant toutes en une certaine mesure la vie et l'esprit du créateur. Mais c'est dans l'homme que cet esprit offre sa manifestation la plus complète, la plus élevée. L'homme représente le tout sous toutes ses faces. Il est le sensorium commune ou l'œil de la planète \ Si le minéral ne fait qu'être, en ne fo'-mant qu'une masse; si la planète est et croît; si l'animal est, croît et sent: l'homme est, croît, sent et connaît*. Si le minéral sommeille en se produisant, si le végétal se reproduit, si l'animal sait produire avec art^ l'homme, grâce à une conscience de soi parfaitement éveillée, joint la science à l'art. Réverbération complète de la création tout entière, l'homme est donc l'image de Dieu ; et non pas une image vaine et creuse, mais une image où Dieu vit, agit, crée lui-même. Abrégé de l'univers et sa personnification, l'homme est le représentant visible du Dieu vivant, le véritable atelier de la révélation divine ^ L'histoire de l'humanité est donc par excellence l'histoire de la Divinité. La destination de l'homme, sa loi sera, par conséquent, de toujours mieux représenter la Divinité... C'est ici que doit se

* Blasche, Doctrine phil . sur Vimmortalité (1831), p. 164 sq. « Du Mal, p. 123 sqq.

' Blasche, Les attributs divins dans leur accord avec les principes du gouvernement de l'univers (1831), p. 17. — Chap. V.

placer la distinction entre le bien et le mal, c'est-à-dire entre la (ulélilé et rintidélite au caractère organique de la nature humaine \ comme s'exprime Blasche. Mais c'est ici que paraît aussi le principal défaut du système, le vain effort de sacrifier au naturalisme les exigences morales de la raison.

En effet, la volonté humaine n'y est pas discernée de l'instinct de conservation ; et cependant elle est invitée à se conformer à la volonté universelle de la création. La liberté s'y trouve identifiée avec la nécessité de la nature. Le mal n'existe pas, à vrai dire, ou n'existe que comme condition nécessaire du bien, à titre d'opposé propre à déterminer l'apparition du bien. Le mal physique et le mal moral, la maladie et le péché sont considérés comme deux situations parallèles, sinon identiques. La source de tous les deux est la même. L'homme tombe malade, ou pèche, dès qu'il sépare son existence particulière de l'existence universelle \ Voilà pourquoi sa naissance même est sa première maladie, cause de toutes les autres, son premier acte d'égoïsme, l'unique racine de tout égoïsme. Si l'homme pouvait ou voulait ne jamais s'alîranchir des conditions absolues de l'univers physique et moral, il serait toujours sain et bon. Pourquoi donc s'en détache-t-il par sa naissance, cette première insurrection contre la nature? Parce que, répond étrangement Blasche avec son école, la défection de l'individu était nécessaire, pour que l'unité de l'ensemble fut pleinement manifestée. Cette défection, d'ailleurs, fait place

» Du Mal, p. 133.

« Dm Mal, p. 180 sqq.

tôt ou tard à la soumission, à l'expiation, c'est-à-dire à la mort de l'individu. L'immortaUté personnelle n'a donc pas plus de fondement solide que le mal moral. Dans l'organisme total de l'univers , comme dans chaque organisme individuel, la matière se transforme sans relâche ; un composé passe incessamment et se tourne en un autre composé i. C'est cette métamorphose circulaire qui amène chaque élément, chaque atome à devenir une fois molécule parfaite, molécule cérébrale, cerveau humain. C'est cette métempsychose continue de l'esprit divin qui seule est immuable et immortelle.

Mais s'il n'y a point de mal, mais si tout est divin, Blasche a raison d'avancer que le mot de théodicëe est vide de sens, que toute démonstration d'une justice suprême est parfaitement inutile \ D'un autre côté, si le mal est corrélatif au bien, identique avec le bien; si toutes choses sont, à un degré quelconque, des expressions de la volonté créatrice, à quel titre l'auteur oppose-t-il d'une manière si tranchée l'égoïsme humain à la volonté divine ? De quel droit exige-t-il que l'égoïsme se soumette et fasse place à une volonté suprême ? Sur quel fondement condamne-t-il les volontés individuelles? Ne sont-elles donc pas aussi l'ouvrage de la volonté universelle, de celle qui produit tout en tous? Comment en vient-il à composer l'homme de deux natures, dont l'une tend à combattre l'autre ? Blasche s'avise même de parler de la responsabilité

* Blasche, Doct. phil. de l'Immortalité^ p. 150-164.

* Du Mal, p. 197.

humaine, au travers de passes où il déclare si hautement que chaque être est sujet à une nécessité fatale ^ Rien de plus singulier qu'un tel genre de responsabilité. Je suis responsal^le, parce que yd'i pris naissance, c'est-à-dire parce que je me suis détaché, avec une désobéissance coupable, du vaste sein de la nature! C'est là mon péché primitif et perpétuel, c'est là ma coulpe. Mais qui donc m'a forcé à cette révolte orii^inelle, si ce n'est l'irrésistible volonté de Dieu, ou de la nature ? Et que peut signilier le mot de péché, dans un système qui exclut une Divinité personnelle, et poui qui la liberté humaine n'est autre chose que la faculté de reconnaître avec intelligence, de garder avec art, la place que chaque être doit tenir de toute nécessité dans Tordre immense de la création? Pour comble de contradiction, Blasche accorde à l'Etat le droit de punir l'individu qui refuse d'accomplir le premier de ses devoirs, d'obéir à la loi générale.

Blasche emploie fréquemment aussi le terme de Providence^ ce qu'il nomme le côté positif du destin, ce qu'il oppose au sort, au côté négatif du destin *. Mais sa Providence est un « gouvernement impersonnel, » qui ne diffère point de l'instinct soit physique, soit intellectuel. L'instinct, ce guide interne, cette prévoyance innée à chaque être, lui semble la force centrale^, celle qui pousse et domine toutes les autres puissances de la nature. Comme aucune de ces forces ne saurait exister hors du créateur, l'instinct est l'énergie créatrice même, la puissance conservatrice, l'organe spécial de

* Du Maif p. 280 sqq. * Du Mal, p. 290 sqq.

la Providence... D'où vient cependant que vous commandez à l'individu de sacrifier ce besoin de conservation, cette volonté essentiellement particulière ; de l'immoler à la volonté universelle, c'est-à-dire probablement au gouvernement impersonnel de la création? Tous les démentis que le moraliste donne ainsi à sa physique, ne nous empêchent pas de convenir que ses ouvrages abondent en aperçus d'une grande justesse , en conseils excellents relatifs aux vérités morales mêmes. Chose étrange , l'éducation spirituelle qui forme la tâche de la vie entière, le constant devoir de guérir l'égoïsme, est ce qui préoccupe spécialement ce savant défenseur du fatalisme. Les efforts ingénieux, ardents, mais malheureux, que tente Blasche pour concilier la doctrine de l'identité avec les irrécusables dictées de la conscience humaine , aboutissent à grand'peine à une sorte de stoïcisme. Aussi bien qu'Oken, il eût pu prendre pour devise ces mots de Marc-Aurèle : « 0 Nature, tout sort de toi, tout habite en toi, tout retourne à toi ! w (puct;, iy. gou TràvTa, èv col Tuavra, stç dà Tuàvra. »

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