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est mortel. Au surplus, notre vie ne saurait cesser avec cette existence , parce que celle-ci finit toujours, avant que nous soyons parvenus à la perfection, à une complète union avec Dieu. Enfin, notre nature est personnellement immortelle, puisque l'être divin s'y trouve invariablement uni*.
Un des grands soins de Sclileiermacher était d'allier la philosophie avec la théologie, sur le terrain commun de la religion. De môme qu'il faut, non pas enseigner un corps de doctrines spéculatives , mais exciter l'esprit philosophique dans les individus; de même il faut faire naître le besoin religieux, au lieu de se borner à exposer des dogmes théologiques. La religion consiste dans des émotions pieuses, dans le sentiment de notre entière dépendance à l'égard de Dieu. Décrire les formes de ce sentiment, les états d'une « conscience pieuse, » voilà l'œuvre de la théologie. Elle devient ainsi la science de la piété, plutôt que celle de Dieu". Ce qui distingue le christianisme, la forme la plus parfaite du monothéisme, c'est de susciter le mieux, ou plutôt seul, les diverses phases de la piété interne, les divers éléments ou résultats du sentiment de la dépendance personnelle . Le christianisme, en etîet, nous a donné un moyen de développer entièrement le fond de la piété, notre union avec Dieu, la conscience que Dieu est présent en nous. Ce moyen, c'est notre
1 Nous réunissons ici brièvement les trois phases que parcourut chez Schleiermacher la doctrine de l'immortalité humaine, dans les Discours^ les Monologues et la Foi chrétienne.
* No^Qi^ovi Abrégé des études théoL (1811).
accord avec celui en qui la conscience divine s'est ré- ' vélée, s'est réalisée dans toute sa plénitude, en Jésus- Christ *. Par ce moyen, l'apparition du Christ est devenue l'affranchissement, la rédemption du genre humain. L'Eglise fondée par le Christ n'est pas seulement une communauté où la conscience pieuse s'excite, s'affermit, s'a^rrandit; mais une réunion de movens qui servent tous à épurer le sentiment de chacun, en le rendant digne de recevoir celui qui est l'âme do l'Église. Voilà pourquoi cette institution doit être gardienne même des trésors les plus précieux de Tart, fruits ou auxiliaires des plus hautes inspirations.
Comme théologien, on le voit, Schleiermacher s'attache à rapprocher le christianisme de l'esprit moderne, tantôt en incorporant au dogme chrétien des éléments philosophiques, tantôt en essayant d'aplanir les difficultés qui séparent l'orthodoxie et le rationalisme. Il voulait noblement allier l'antique et éternelle substance de l'Évangile avec les résultats, avec les exigences de la science actuelle; ou revêtir les vérités fondamentales , communes aux églises chrétiennes, d'une forme invulnérable aux objections de la critique la plus sévère. Convaincu, non-seulement de l'unité de la nature humaine, mais de sa parenté primitive avec la nature divine, il désirait fonder l'harmonie de la spéculation libre avec la foi chrétienne sur Tharmonie môme qui régnait entre les deux natures du Christ, et qui continue à régner entre les deux éléments de son Eglise, entre Télément fini et l'élément infini.
1 Voyez La foi chrétienne^ V édit. (1830.)
Que cette théologie du senliment ait été poussée trop loin par plus d'un disciple , on le comprend ; qu'elle ait été violemment attaquée, on le conçoit encore. Au reste, c'est à Berlin môme qu'elle dut rencontrer un de ses adversaires les plus rudes. Hegel ne pouvait pas lui pardonner cette maxime capitale : Plus je me sens dépendant de Dieu , plus je me sens sauvé. c< D'après cela, disait-il, le meilleur chrétien serait le chien ; car il a le sentiment le plus vif de sa dépendance, et il éprouve même les émotions du salut, quand sa faim est apaisée par Tos qu'on lui jette*. » C'est le sentiment de l'indépendance qu'oppose Hegel. C'est l'esprit libre, ce n'est pas le cœur esclave, qui est religieux. L'esprit libre peut seul s'élever à Dieu, qui est esprit et liberté... Il est vrai que Schleiermacher réduisait trop le sentiment de la liberté à la possession , presque négative, de soi-même, à l'eftbrt jaloux de se maintenir soi-même comme tel. H s'exposait donc , à quelques égards, à l'objection que le péché seul cause notre sentiment de dépendance envers le souverain moral ; et qu'ainsi, avec la diminution successive du péché, la piété disparaîtrait, si elle n'avait d'autre racine que le sentiment de la dépendance. Mais il est visible aussi qu'il y a sur ce point quelque malentendu. Schleiermacher prenait le mot de dépendance dans une double acception. La dépendance est servile, fatale, quand elle coexiste avec le sentiment de l'imperfection morale. Elle se change en une soumission filiale, en obéissance d'amour, à
1 Vovez M. Roscnkranz, Vie de Hegel, p. 346 sq.
mesure que le perfectionnement spirituel, anéantissant l'égoïsme, laisse paraître et dominer, au Ueu du moi borné de l'individu, le moi souverain de la Divinité, la volonté parfaite. De la sorte la dépendance d'une âme absolument unie à Dieu ne diffère plus de la liberté supérieure, de la pleine liberté des enfants de Dieu.
Quoi qu'il en soit, la théorie qui porte le nom de Schleiermacher eut un double avantage. D'abord, elle fut un progrès, par comparaison à celle de Rousseau et de Jacobi ; puis, une utile réclamation contre l'idéalisme prétendant emprisonner la vie religieuse dans des formules abstraites. Schleiermacher, en effet, n'exclut ni la pensée, ni la volonté ; ni la science, ni l'action. Le sentiment, qu'il regarde comme leur médiateur, se sert de toutes ces puissances. La dialectique elle-même n'est qu'une suivante de la religion, en faisant voir que nul mouvement réfléchi ou spéculatif ne suffit pour nous mettre en rapport vivant avec l'être absolu. Toutes nos idées pures, telles que «substance infinie. Absolu, unité suprême, identité du réel et de l'idéal, » sont des types métaphysiques, des notions sans véritable réalité : pour prendre un sens, elles ont besoin d'être vivifiées par le sentiment du Dieu présent en nous. Les lois de la conscience morale réclament elles-mêmes l'action de ce sentiment , pour être transformées en émanations de la volonté divine, comme les conceptions ontologiques sont changées en émanations de la pensée divine. Ces idées, ces lois, sous l'influence du sentiment , deviennent des états personnels, quelque chose de vivant. Séparées du sen-
timent, elles sont incapables de nous donner une notion exacte et complète de la Divinité. Cette notion, on ne peut l'avoir qu'en possédant, au fond de sa conscience, rétre môme qu'elle exprime, l'être dont la conscience se sent dépendre immédiatement et personnellement. C'est pourquoi, si l'on veut taire connaître Dieu, il ne sutlit pas d'enseigner comment il faut le concevoir, ou même le vouloir. On doit commencer par le faire vivre en soi , par faire sentir sa présence toute-puissante \ En combattant les prétentions de l'idéalisme absolu, en n'admettant pas que l'ontologie puisse arriver jusqu'à Dieu, que la pensée puisse à elle seule pénétrer et embrasser le tout ; en soutenant que la Divinité, quoique l'idée en soit présente à tout acte de la pensée, à tout mode de certitude, aussi bien que dans le serment', est pourtant placée dans une sphère inaccessible à la dialectique, Schleiermacher provoqua une opposition des plus ardentes, mais par là même servit grandement l'humanité.
Si les métaphysiciens blâmaient Schleiermacher , soit d'avoir contesté à la pensée pure la puissance d'atteindre complètement Dieu et le monde ; soit d'avoir attribué au sentiment ce qu'ils accordaient uniquement à la raison ; soit même d'avoir cherché l'absolu, non pas dans la nature identifiée avec l'histoire, mais dans une région transcendante, qui pénètre et influe en même temps dans la nature et dans l'histoire; des esprits plus pratiques n'hésitaient pas à le
1 Voyez après la Dialectique, le livre de la Foi chrétienne. » Dialectique j § 154, 21/i.
qualifier de panthéiste. Ce reproche, à la vérité, se pouvait fonder sur les traces de naturalisme que présentent les premiers ouvrages de Schleiermacher, ceux où Dieu ressemble parfois à l'âme de l'univers, à cet agent mystérieux qui se révèle datis l'individu, par l'individu , et qui peut en eiïet s' assimiler au grand tout . Mais, ])Our peu que l'on soit juste, on avouera que Schleiermacher ne cessait pas de modifier cepoititde vue, de l'épurer et de l'agrandir, par tous ses travaux successifs de dialectique et de morale, et spécialement dans ses études sur la foi chrétienne. Les heureux changements éprouvés par sa doctrine sur l'immortalité de l'àme, sont un exemple de ce progrès incontestable. Au surplus, Schleiermacher proteste qu'il est monothéisie. Il sent, il croit que toutes les choses finies dépendent absolument d'un seul être suprême et infini. Il se déclare ouvertement contre le panthéisme *. La croyance en Dieu lui semble placée en dehors des nolions qui constituent l'ensemble des sciences. Ne faire de Dieu que l'idée la plus haute, ou le sujet le plus éminent, c'est-à-dire la force la plus générale, c'est, dit-il, confondre ce que la pensée peut concevoir de plus élevé avec ce qui ne peut plus être conçu du tout. La notion de Dieu et la notion du monde ne sont ni identiques, ni opposées ; elles sont corrélatives. Nous ne pouvons, ni les concevoir séparément, ni les identifier ensemble. Nous devons donc regarder la relation qui les unit comme une existence connexe, que nulle intel-
1 Dialectique^ § 183 sqq.
ligence ne saurait définir exactement, nulle parole exprimer complètement.
Ce qui achève de montrer que Schleiermaclier n'est pas panthéiste, c'est d'abord l'effort que fait toute sa philosophie, pour conserver partout l'individualité du moi, pour la développer au moyen de l'univers entier. C'eôt en second lieu le rang éminent, l'espèce de suprématie, que Schleiermacher accorde à la morale. A ses yeux, en métaphysique môme, le principal est le bien souverain. Tel idéal de la vie humaine dans toutes ses directions, ou bien tel idéal de moralité accomplie, d'humanité achevée, tel système général de philosophie. La morale devient ainsi, non pas seulement une pierre de touche pour la spéculation, mais sa source secrète et son réel arbitre. Il n'en pouvait être autrement chez un philosophe qui mettait la tâche capitale de la science à cultiver l'homme libre et intérieur, la personne véritablement spirituelle. Le devoir des devoirs, notre destination commune, ne lui pouvait être que ceci : afin de mieux devenir soimême, entrer avec ses semblables en communauté d'existence, bien qu'en restant soi-même ; se livrer tout entier à la société, avec la seule réserve de sa liberté, ou s'assimiler toutes choses sans préjudice de la liberté d' autrui, de l'intérêt universel, de la loi du monde moral... Comment des principes pareils pourraient-ils s'accorder avec le fatalisme, avec le panthéisme ?