‹ Histoire critique des doctrines religieuses de la philosophie moderne [microform]Chapitre 41 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

t Ce qui disiinguail parliculièremeni notre ami, c'était une énergie de fer. »

Ed. Gans.

« La doctrine de Hegel est un exposé, complet et parfaitement méthodique, de cette philosophie tout objective que Spinosa avait ébauchée, dont Schelling navait guère pré sente qu'une moitié. » M. J.-H. Fichte.

Enpassant à la théodicée de Hegel, nous abordons le développement le plus vigoureux, le plus expressif de ce vaste mouvement , imprimé lour à tour par Spinosa et par Hume, par Kant et par Schelling. La méthode et lesvstèmedeHegelensontle résumé complet et sévère. Cette méthode est l'essai le plus hardi d'envisager ou d'oruaniser le savoir moderne, du faîte d'un principe unique, posé à yrion. Ce système est la tentative la plus patiente de parcourir savamment le cercle des notions humaines, en le présentant comme un déploiement naturel de la seule notion de Dieu, comme une apparition régulièrement variée, comme une manifesta-

Vf»

lion graduelle de la notion qu'implique toute notion, comme une transformation circulaire de la notion d'un élre infini. L'idée des klées, Vidée hégélienne, doit consommer et concilier la substance spinosiste et le phénomène de Iluino, Vidéal de Kant et Vabsolu de Schelling.

Aussi Vidée a-t-elle pris un incroyable ascendant. Nulle école allemande, depuis Leibniz, n'a peut-être exercé autant d'iniluence, hors d'Allemagne même. En France, le charme singtdier de l'unité, d'une sorte de cohésion et de centralisation, devait attirer bien des esprits à la plus inflexible des théories. La souveraineté, la divinité de Vidée, est devenue une croyance presque populaire. « Le siècle a son idée, » s'est écrié un poète (liera la nation. Un autre poêle, non moins cher, termine ainsi un long et trop brillant tableau d'histoire révolutionnaire : « L'action est grande, et Vidée plane au-dessus de ses instruments, comme la cause toujours pure sur les horreurs du champ de bataille... » Estelle grande, la distance qui sépare ce genre de culte de l'apostolat de Hegel?

Georges - Guillaume - Frédéric Hegel appartient , comme Schelling, à cette contrée féconde de l'Allemagne qui a produit Wieland et Schiller, Lhland et Schwab, et tant d'autres esprits éminents. 11 vint au monde le î27 août 1770 à Stuttgart, capitale du Wurtemberg, dans une famille originaire de la Carinthie, qui avait émigré au XYP siècle pour cause de religion. Schiller avait été baptisé par un pasteur qui s'appelait Hegel. Celui qui devait illustrer ce nom avait pour père un

employé des finances, et pour mère une femme instruite et cultivée, toujours chère à sa mémoire. Tout enfant, il se distingua au collège de Stuttgart, par une constante ferveur de travail, par un goût précoce pour la réflexion. Les Anciens, les Grecs surtout, furent et restèrent toujours son étude favorite. L'habitude, contractée aussi sur les bancs du collège, d'extraire chaque livre qui l'intéressait, Hegel, ce lecteur universel, ne la quitta jamais. A une curiosité immense, à une attention sévèrement réglée, à u:i rare esprit de suite et de patience, se mêlait de bonne neure aussi quelf[ue fonds de sécheresse et de pédanterie. En parcourant le journal que rédigeait cet adolescent laborieux et exact, on s'aperçoit que nul genre de combat n'agitait son àme, et que le progrès intellectuel était son unique souci. Tout y respire l'amour du savoir et des lumières, d'une connai^^sance non-seulement approfondie, mais peut-être hostile aux mouvements gracieux de la jeunesse et de l'imagination. Alors déjà, dit son meilleur biographe, c'était une nature d'automne\ ardente à récolter et à se rassasier.

Après avoir fini son cours d'études classiques dans cette même ville où avait été élevé Georges Cuvier, He^el alla étudier la théologie à l'université dans laquelle les Flatt et les Siorr maintenaient une orthodoxie sans tache. Au séminaire de Tubingue, il se lia étroitement avec Schelling, Hoelderlin et d'autres étudiants, tous également épris des principes proclamés par l'Assemblée Constituante. Au bout de cinq années sagement

* M. Rosenkranz, Vie de Hegel (en allemand), p. 24.

employées, il fut décoré du double litre de docteur en philosophie et de ministre de l'Evangile. Les sept années suivantes il remplit, selon l'habitude de son pays, les modestes fonctions de précepteur à Berne, puis à Francforl-sur-Mein. Durant cet intervalle il entreprit une foule de recherches historiques et Ihéologiques, mais ne songea pas à combiner un système de philosophie. Dans la patrie de Gœlhe, toutefois, dans le commerce journalier de Hoelderlin, de Sinclair, de Muhrbeck, il commence à se préoccuper des problèmes métaphysiques, et forme le vœu d'enseigner la philosophie. Le désir de profiter des entreliens éloquenls et des fortes leçons de son ancien condisciple, de son premier guide, l'attire auprès de Schelling à léna. C'est en 1801 qu'il s'y établit, en soutenant une thèse sur les orbites des planètes, opuscule qui préconise Kepler aux dépens de Platon, de Newton et deBode. Pendant cinq ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où la célèbre bataille disperse la population lettrée d'Iéna, Hegel se contente d'exposer les doctrines de Schelling.

Son enseignement eut d'abord peu de succès; à peine parvenait-il à retenir quelques auditeurs intrépides. Sa parole laconique, sans feu comme sans grâce, manquait de tout ce qu'il faut pour captiver la jeunesse. Aussi se tourna-l-il dès lors vers la carrière d'auteur. Tandis qu'il publiait, avec Schelhng, un Journal critique de philosophie, il prépara son premier ouvrage distingué, celui qu'il appelait son voyage de découvertes, et dont le titre était emprunté à Lambert, la Phénoménologie de V esprit. Il allait livrer à son éditeur

les dernières feuilles manuscrites de ce livre, le plus intéressant et le plus beau qu'il ait composé, au moment où l'armée française se répandait victorieuse dans les rues d'Iéna : elle arrêta le philosophe, qui ignorait encore l'issue du combat. La fermeture de l'académie força Hegel d'aller rédiger un journal politique à Bamberg, puis de^liriger le lycée de Nuremberg. Dans cette vieille cité, si riche en souvenirs du moyen âge germanique, Hegel passa huit années. 11 y épousa une jeune patricienne, qui lui donna deux fils ; et il travailla silencieusement à un système original, différent de la théorie de Schelling, dont il s'était déjà séparé dans plusieurs parties de la Phénoménologie. Ce système, exposé en trois volumes, fut publié de 1812 à 1816, sous le titre de Science de la logique. II constitue son ouvrage le plus important, l'écrit qui fonda sa réputation, et qui le fit appeler en 1816 dans cette retraite enchantée des Muses, où Spinoza avait craint de n'être pas assez libre, à Heidelberg. Des disciples aussi dociles que nombreux s'enflammèrent bientôt pour ses conceptions, pour son langage même. Parmi eux on rencontrait plusieurs de ses collègues, tels que le subtil et mystique Daub. Un livre des plus substantiels, le précis de son principal cours , lui procura de zélés sectateurs dans les divers foyers de la science allemande. A peine ÏEncyclopédie des sciences philosophiques a-t-elle paru , qu'un habile ministre de l'instruction publique en Prusse, M. d'Altenstein, l'invite à venir occuper la chaire qu'avait inaugurée Fichte. Berlin devient le II. 16

théâtre de sa principale activité, et comme Tartère de la spéculalion germanique. Pendant treize ans il y est entouré d'un cercle d'auditeurs enthousiastes, d'une école aussi brillante que dévouée *. Sa diction, quoique rude encore, incorrecte, presque barbare, toujours riche en périodes ditlonnes, (pii ne se composaient guère que de substantifs , était devenue singulièrement vigoureuse et puissante ; et cela, moins par un long exercice, (jue par un accent de conviction naïve, mêlée d'une sorte d'/iumour. C'était un monologue à haute voix , plein du plus solide savoir , empreint d'une originalité à la l'ois abru[)tc, énergique et souvent piquante. Ce qui ajoutait d'ailleurs à cette rare inthience, c'était une lutte vive, inépuisable, engagée avec l'éloquent Schleiermacher ; une lutte éclatante, qui, partageant toute la jeunesse, l'excitait au plus heureux mouvement d'études et d'idées. Peu d'événements extérieurs s gnalèrent pour Hegel cette belle période. A côté de la fondation d'un journal philosophique, les Annales de Berlin, rap[)elons la publication de quelques ouvrages éclos dans ses cours, particulièrement la PhilosQphie du Droit. Citons aussi quelques excursions de vacances: en 1822, un voyage dans les Pays-Bas qui avaient désiré le [)Osséder; en 1824, un séjour à Vienne ; en 1827, une visite faite à Weimar et à Paris, à Gœthe et à M. Cousin. Lorsque le choléra parut pour la première fois, Hegel jouissait

» Nommons seulement MM. Erdmann, Gabier, Ed. Gans, Gœschel, de Uenning, Hinrichs, Hotho, Marheineke, C.-L. Muhdet, Mussmann, Rœtscher, Hcsenkranz, Siet/c.

de la plénitude de ses forces et de ses espérances. Il devait être une des premières victimes du fléau, une de celles dont le souvenir demeure attaché à cette cruelle invasion, comme la mort de Fichte rappelle le typhus de 1814. 11 expira le 14 novembre 1831, cent quinze ans après Leibniz, à la veille d'achever la composition de ses excellentes leçons sur les Preuves de r existence de Dieu. Selon un vœu plusieurs fois énoncé, sa dépouille fut ensevelie entre la tombe de Fichte et celle de Solger. L'homme fut regretté dans Berhn presque autant que le penseur et le docteur S'il faut en croire ses plus intimes confidents, les Gans et les Rosenkranz^, l'homme était simple, franc, désintéressé, libre et gai, comme le penseur était singuUer, grave, • profond ; comme le docteur était ardent et pénétrant, intrépide et inflexible. L'attrait de son commerce privé paraît avoir égalé l'étrange prestige de son enseignement. Ce double ascendant fait comprendre comment, dans l'excès de leur douleur soudaine, ses admirateurs croyaient honorer Alexandre ou Jésus-Christ, en comparant avec eux leur maître, leur idole.

Ses historiens divisent sa carrière avec exactitude en trois parties. Dans la première, à la fois disciple et associé de Schelling, à léna, Hegel tâche d'imprimer au\ opinions de son ami un caractère plus systématique, une marche plus méthodique, ou plutôt, d'en dégager une doctrine qui lui appartînt en propre. Plus tard, à Nuremberg, à Heidelberg, il cherche à faire

* Voyez Gans, Mélanges. T. II; et M. Rosenkranz, Vie de Hegel (1844), passim.

DOCTKliN£S HELlGiEUSES

goûter Fespèce nouvelle lie Logique (|ui porte son nom et Fempreinle de son i^énie. Enfin, à Berlin, il s'attaohe à développer sa théorie en tous sens, à l'appliquer en détail, avec opiniâtreté, à toutes les branches de la philosophie, de la science absolue et universelle: phase des |)lus fertiles, qui produisit une série variée de cours, rédigés par Hegel niénie, ou recueillis après sa mort par ses sectateurs*. Mais, si distinctes que soient ees trois pcrioiies, quant au.\ou\ rages qu'elles virent naître, elles ne dilVèrenl guère en ce tpii concerne les fondements, les éléments de la doctrine. Les monuments divers où celte doctrine se développe, s'enrichit ou s'allermit, sont-ils autre chose (jue des degrés, des formes d'une même conception, d'une même intention ? Tous démontrent en même temps que leur auteur était la réflexion, le travail, l'industrie même, un système en personne, une méthode faite chair , le raisormement enfin le plus obstiné, asseivissant l'univers entier- au joug d'un procède non moins fatal qu'uniforme.

Il est pourtant nécessaire de sorrmeltie ces monumehts à une analyse rapide, si l'on veut, noa-seulement avoir une connaissance exacte du svstème, mais se convaincre combien en eiïet il s'est peu ir-ansformé.

La Phénoménologie de Pesprit, ce vestibirle de tout l'édiiice, n'e.^t pa> une simple intr'OiUrclion à l'élude de la philosophie. Elle est pour Hegel ce qu'est la partie

» Les Œuvres complètes de Hegel, publiées entre 1832 et 1S45, forment dix-sept volumes in-8", et eurent pour éditeurs MM. Bouraann,F. Fœrster, Ed. Gans, Hennin^\ Hollio, Marheinecke, Ch. Michelet, Rosenkranic et .!■ an Schnlze.

analytique dans l'école de Krause. Elle doit servir à montrer comment l'esprit, et dans l'individir et dans l'humanité, s'élève de la conscience vulgaire, du sens commun, à la hauteur de la science absolue. Entre ces deux extrémités viennent se placer quatre phases de plus en plus pur-es : la conscience de soi, la raison, la moralité, la r'eligion. Ces phases, qui pi'ouventque la science absolue est, non pas le fruit d'une intuition immédiate, comme l'avait pensé Schelling, mais le résultat d'un travail médiat ou réfléchi , ayant pour organe la pensée et pour forme la notion ; ces métamorphoses inévitables, qui constituent une succession forcée ou dialectique, sont ce que Hegel appelle les phénomènes spirituels. l\ faut donc se garder de les confondre avec ce que les psychologues nomment d'ordinaire phénomènes de la conscience. C'est l'échelle qire parcourt l'intelligence, après avoir franchi le sentiment de l'existence individuelle, et avant de par venir à la pleine possession de la science universelle, c'est-à-dire de cette science qui démontre à l'intelligence individuelle qu'elle est identique avec l'esprit universel et absolu, avec l'esprit qui anime le monde*. L'homme ne sait réellement qu'autant qu'il a conscience de cette identité. Tant qu'il n'en est pas arrivé là, il a une àme, mais il ne possède pas encore l'esprit ; étant divisé par l'opposition de l'être et de la pensée, il distingue encore entre son être et son avoir, entre son moi et sa connaissance ; il n'a pas encore reconnu qu'il fait un avec la science pure; en un mot, il

* Wettgeist.

m sait pas encore. « Uespril qui, en se développant, apprend à savoir quil est esprit, est la science m (^me ; la science est sa vie; c'est la réalité qu'il crée, qu'il tire de sa propre substance*. «

La science du savoir, la science absolue ou spéculative, ne commence donc qu'après cette suite d'évolutions. Elle constitue la sphère où rèiiue sans partage l'idée pure, c'est-à-dire Tensemble des lois qui régissent tout ce qui peut exister ou se concevoir, l'ensemble des catégories, des conditions que remplit la raison en accomplissant avec ordre la fin qui lui est inhérente, en atteignant l'état de raison parfaite. La conclusion dernière de la Phénoménologie (\e\\en{ ainsi le point d'où la Logique partira. Celle-ci, prenant l'activité intellectuelle là où l'avait portée graduellement l'autre genre de recherches, la considère en elle-même, dans son mouvement propre et exclusif, conune le principe abstrait, mais positif et souverain, de toutes les choses réelles et possibles. De même que la Phénoménologie de V esprit n'était ni psychologie, ni pneumatologie, de même la Logique est loin de ré[)ondre à ce que signifiaitce terme depuis Aristote. C'est une nouvelle espèce de philosophie première et fondamentale, une sorte de métaphysique ou d'ontologie. Si l'ancienne logique se bornait à rechercher les lois de la raison, à les classer et à les appliquer, à n'étudier enfin que les formes de la pensée; la logique de Hegel, établissant pour principe l'identité de cette forme, d'abord avec le fond de la pensée, puis avec le fond des choses, se présente

i Phénoménologie, préface; el T. U, p. 20 sqq. [Œuvr. compl.)

DE LA PUILUSOPUIE MODERNE

comme la science de la vérité en soi, comme une théorie du développement irrésistible, immanent, de la réalité éternelle et infinie. Partant de l'endroit où s'était arrêté Spinosa, de la conception abstraite de l'être pur, de la notion vide du néant intellectuel, mais appliquant à cette notion sa dialectique immanente, la logique hégélienne se termine à une idée concrète, également absolue, dont la manifestation etTective n'est rien moins que l'univers. De là ses trois parties : être, essence, notion ou idée'. Cette logique prétend donc remplacer l'ancienne métaphysique % laquelle avait considéré, après l'être en général, trois classes d'êtres particuliers, l'esprit humain, le monde et Dieu. Elle prétend surtout se substituer à la théologie naturelle, que Hegel proscrit tout aussi bien que la métaphysique de ses devanciers'. Vidée, dont cette logique forme ou retracelesdéveloppementsinévitables, n'est autrechose que Dieu même. Dieu antérieur à la création du monde. Dieu envisagé dans son universalité et son éternité abstraites, Dieu parcourant, en vertu d'une impulsion qui lui est propre, les oppositions, les catégories, non moins abstraites, du général et du particulier, de l'infini et du fini, de l'interne et de l'externe, de l'idéal et du réel. Cette identification de l'idée avec Dieu, des déterminations de l'idée avec les attributs de Dieu, des transformations de l'idée avec les transmutations ou manifestations de Dieu, est tellement complète que, si la philosophie spéculative se réduit exclusivement à

* Scf/n, Wesen, Begriff.

« Œuvres, t. lll, p. 3 sqq.

' Ibidem, préface.

cette loi^iqiie nouvelle, cette logique à son tour revient à une nouvelle espèce de théoloiçie.

Le témoignage le plus authentique de cette identification, c'est un livre publié deux ans après la Logique^ et dont celle-ci est en quelque sorte un sommaire amplifié, ï Encyclopédie des sciences pJiHosopliiqiies. (]ette encyclopédie doit être le tableau, synoptique et synthétique, d'un ensemble systématiquement disposé, méthodiquement organisé, où le principe à la fois central et culminant se ramifie à l'infini, mais en règle, par ordre de gradation, et se reproduit sans cesse, sous mille formes variées, à travers de longues séries de connaissances subordonnées les unes aux autres, et pourtant identiques avec leur fonds commun. Aussi est-ce là qu'il faut chercher l'expression complète de Vidéalisme absolu. C'est, en elVet, là que l'on peut suivre, dans toute sa force de cohésion, comme dans toute son obscurité de langage, le cercle que l'idée décrit en parcourant ses trois grandes périodes, au milieu de la triple transformation de chacune de ces périodes, et selon les déterminations progressives de toutes ces transformations; drame à trois actes, où chaque acte se compose de trois scènes, chaque scène de trois acteurs, chaque acteur de trois éléments de vie.

Voici comment, dans ce « livre tout hérissé de formules d'une apparence assez scolastique et écrit dans une langue très peu lucide*, » la totalité des choses et des conceptions se groupe autour du même principe, ridée des idées. Premièrement, ce principe unique se

^ M. V. Cousin, Fragments philosophiques, pn^f. delà 2' édition.

développe, sous la forme pure de la logique, comme idée en soi, comme idée abstraite ; et, sous cet aspect, il est successivement être, essence etnotion. En tantqu'être, il se montre tour à tour qualité , quantité , mesure ; en tant qu'essence, tour à tour substance, phénomène, réalité; entant que notion , notion subjective ou sujet, notion objective ou objet, et enfin idée. Au second rang se présente, sous forme de nature, l'idée ;)OMr soi, c'està-dire, devenue extérieure à elle-même, comme une autre chose pour elle-même, et cela en sortant d'ellemême, en se rendant elTective, en se réalisant dans l'univers. Trois époques marquent pareillement cette nouvelle évolution : monde mécanique, monde physique et monde organique. La nature, en tant que mécanique, constitue l'espace et le temps, la matière et le mouvement, puis ce mécanisme absolu qui est la gravitation universelle. En tant que physique, elle se compose d'individualités générales , d'individualités particulières et d'individualités totales. En tant qu'organisme, elle est tantôt géologique, tantôt végétale, tantôt animale , ou organique proprement dite. La troisième phase, celle de l'idée en et pour soi, de l'idée revenue à elle-même avec une pleine conscience de ce qu'elle est en soi, forme le domaine spécial de ïesprit. L'esprit, alternativement subjectif, objectif et absolu, parcourt aussi trois sphères, dont chacune a trois zones. Subjectif, l'esprit crée l'anthropologie, la phénoménologie, la psychologie; objectif, il se fait jour dans le droit, dans la moralité, dans la sociabilité; absolu, il donne naissance aux beaux-arts, à la religion rêvé-

lée, à la philosophie. La philosophie , le savoir du savoir, la connaissance absolue de Têlre absolu, voilà le couronnement, le terme suprême de toutes les évolutions de ridée.

Telle est la généalogie de l'idée, son histoire en abrégé. On le voit, ce n'est pas seulement le portrait d'un personnage imaginaire, c'est un essai de classer, de concentrer dans une liste de divisions ou de catégories inflexibles, les notions générales, les connaissances fondamentales du Xl.V siècle. C'est un ellbrt cpii rappelle à la fois le travail de Bacon et celui de Kant, mais c'est surtout une tentative de présenter les résultats de l'expérience, d'abord comme autant de conséquences inévitables d'une vue spéculative, d'une donnée à priori ; puis comme autant d'anneaux qui s'enchaînent si étroitement qu'ils ne sont en quelque sorte que les suites directes d'une même méthode, d'une méthode également À/)r/on, d'une méthode inhérente et même identique à la conception princi[)ale. Les reproches que l'on peut faire à cette manière de voir sont divers, nombreux; et nous en articulerons plus tard les plus importants.

Les critiques, les plus graves peut-être, devaient être énoncées par les défenseurs de la vie active. Hegel semble l'avoir compris, puisque, son Encyclopédie publiée, il porta son attention de préférence sur les éléments de la société civile et religieuse. Pour établir combien sa doctrine était proi)re à fonder le véritable droit, il fit paraître en 1821 * des Eléments du droit na-

* T. Vni des Œuvres complètes.

lurel et politique. L'Etat, dans ce remarquable ouvrage, est considéré comme un raccourci de l'univers civilisé, de V univers social. Mais l'Etat n'y apparaît aussi qu'à la fin d'un drame en trois actes. De même que Vêtre abstrait précède la nature et Vesprit, de même le droit abstrait marche avant la moralité eiVà sociabilité^ Le droit abstrait, dans cette physiologie de l'existence civile, donne naissance à trois ordres d'institutions : la propriété, la transaction et la pénalité. La moralité s'atteste par trois faits : l'intention de l'agent libre, le bien individuel, le bien général et absolu. La sociabilité embrasse, outre la famille et la société civile proprement dite, l'organisation interne et les rapports extérieurs de l'Etat, et surtout sa fonction particulière dans l'histoire universelle. Ainsi la notion de droit, et son corrélatif, le devoir, après avoir débuté par les phénomènes de la volonté et de la liberté, s'incorporent les diverses puissances de l'économie nationale, le travail, ses usages et ses fruits, et aboutissent au point où l'Etat en grand se confond avec la civilisation tout entière, avec l'histoire universelle. Celle-ci n'est plus que l'association de tous les Etats, que l'ensemble organique de toutes les nations policées, composant une époque déterminée.

Mais toutes ces applications de l'idée du droit, Hegel les rattache à un axiome', vivement controversé d'abord, quoique ce soit le corollaire naturel de toute philosophie d'identité. « Ce qui est rationnel est réel, et

1 Quelle étrange distinction que celle de Moralitaet et de Sittlichkeit (moralité) !

« Préface de la 1" édition.

ce qui est réel est rationnel. >» On a prétendu voir, dans cette maxime paradoxale, non-seulement une théorie d'optimisme politique, mais je ne sais quelle tendance révoltante à justifier tout acte de pouvoir absolu, tout fait de despotisme, si contraire qu'il fut à la justice innée, tous les genres d'iniquités, de violences ou de ruses, en un mol, un machiavélisme déi^uisé. Contre pareille interprétation plusieurs disciples ont noblement protesté. Le savant et ingénieux Gans* n'hésita point à soutenir que cette Philosophie du droit, a digne d'être comparée aux plus belles cathédrales du moyen âge, était bàlie intégralement et uniquement du pur métal de la liberté. » D'autres partisans tentèrent toutefois de couvrir de la sentence de Hegel des plans de gouvernement, non pas républicains, mais révolutionnaires et anarchiques. Que prouvent ces déductions, ces commentaires si opposés, sinon que l'axiome du maître est vague, ambigu, une sorte d'hyperbole; que le mot de réel Y d deux sens, ou qu'on y a sous-entendu deux fois plus ou moins; qu'enfin il a donc grand besoin de restriction et d'explication? Ils prouvent autre chose encore : d'abord, l'aversion connue, excessive, que Hegel éprouvait, en matière de législation et de gouvernement, contre les théories idéales, contre les romans et les utopies, ou seulement contre les nouveautés brusquement introduites. Puis, ils attestent le désir très légitime qu'avait ce philosophe de résumer ses doctrines politiques en une formule unique, ([ui IVit elle-même une simple variante de la formule la plus élevée do

* En tête de la seconde édition , p. VT.

tout panthéisme rigoureux et sincère. Plusieurs écrivains de son temps, des romantiques surtout, n'avaient-ils pas énoncé la même conviction, par des équalions semblables? Tout ce qui est naturel est saint ou divin, comme tout ce qui est divin est naturel. Tout ce qui est nécessaire ou seulement possible est juste et Icgitime, de même que tout ce qui est légitime est possible ou nécessaire. Que si l'on veut en conclure que la politique du |)anthéiste incline forcément au fatalisme, et ne saurait comporter une constitution libérale, nous sommes loin d'en disconvenir : un panthéiste conséquent doit nier l'individualité dans l'Etat aussi bien que devant Dieu. Ses vues sur Dieu, ou plutôt sur la société religieuse, Hegel les exposa dans ses hardies Leçons sur la Philosophie de la religion, que le docteur Marheinecke lit paraître aprèL^ la mort de son maître. Par suite de l'inlime liaison que celui-ci mettait entre la religion, la philosophie et l'histoire, c'est-à-dire entre le dévelop- [)ement général de l'idée qui est l'histoire, et le développement spécial des deux déterminations les plus éminentcs de l'idée, qui sont la religion et la philosophie, il arrive que les Leçons ne peuvent être détachées de deux autres cours également posthumes, de [/listoire de la philosophie et de la Philosophie de l'histoire. Peut-être ces dernières publications sont-elles les sources où il im[)orte principalement d'étudier la théodicée hégélienne, cette théodicée immense que l'auteur décrivait ainsi : « Le développement du principe de « l'esprit est la véritable Théodicée; car qu'est celle-ci, « sinon la connaissance que l'esprit ne peut s'affranchir

DE LA PHILOSOPHIE MODERI^E

« que dans Télément do l'esprit, et que ce qui s'est « passé, et se passe tous les jours, non-seulement vient « de Dieu, mais est Touvrage de Dieu même * » L'histoire, dit Hegel, n'est autrechosequeTexpansion

successive de l'esprit, l'apparition graduelle des éléments que l'esprit recèle en lui. Chacune de ces apparitions, de ces époques, i^evik manifester l'humanité, où res[)rit se révèle particulièrement ; chacune se produit forcément, parce que l'esprit ne peut pas ne pas se révéler. Chacun des peuples appelés à représenter tel élément de l'esprit humain, exprime pleinement une forme donnée, un des facteurs du développement universel et continu de l'esprit. Toutes ces manifestations, toutes ces périodes s'engendrent les unes les autres en se succédant, et constituent un drame rapide et serré, uni d'ailleurs aux révolutions de la nature, aux destinées du globe terrestre, aux vicissitudes de l'espace et du temï)s. Jusqu'à présent, continue Hegel, dérogeant cette fois à la loi de tout diviser en trois parties, ce vaste spectacle se compose de quatre actes, de quatre Ages, qui représentent quatre principes distincts, bien qu'étroitementliés entre eux : l'Orient, la Grèce, Rome, la Germanie. L'antique Orient, ce berceau de notre espèce, est le théâtre de la notion de l'inlini, encore absokie et indéterminée, d'un inlini substantiel, immobile et comme enveloppé en lui-même. Aussi le rôle de l'individu y est-il nul, et la puissance théocratique y fond le pouvoir politique avec le pouvoir religieux, dans une unité indissoluble , compacte autant qu'accablante.

' Leçons sur la philos, de l'histoire, V. fin.

Parmi les Grecs on voit la notion du fini se former et s'appliquer en tous sens. L'activité libre et variée du plus completdesêtresfinis,de l'homme, s'y dégage avec éclat de la confusion orientale, secoue l'apathie asiatique, et enfante des merveilles de sentiment et d'indépendance, tout en maintenant son rapport avec l'infini, et en le considérant comme un rapport de dépendance qu'elle exprime sous forme de symbole et de mythe. A Uouie, au contraire, longue et vive répugnance pour le culte de l'infini, règne exclu^f de la notion du fini, règne brillant d'une personnalité jalouse, en face d'une abstraction vide, d'un vague élément d'universalité, que cette personnalité ne cesse pas de combattre et de subjuguer. Dans le monde germanique enfin, sur les ruines de cet empire égoïste, l'unité divine mieux comprise et la nature humaine entièrement affranchie se rapprochent , se réconcilient , dans le sein d'une identité harmonieuse; et c'est de leur alliance désormais iualtérable que jaillissent et jailliront de plus en plus la vérité, la liberté, la moraUté, toutes les qualités propres à l'esprit moderne.

Tel est le fond commun sur lequel, à en croire Hegel, se détachent trois créations spéciales, les beaux-arts, les religions et la philosophie. Ces trois manifestations, il est vrai, sont nettement distinctes; mais, dans un système où toute chose se présente comme une révélation de Dieu, comme une expression du divin mouvement de ridée, ne doivent-elles pas constituer un seul et même ordre de puissances? Hegel les en visage, tantôt comme les meilleures productions de l'esprit absolu, tantôt comme

les zones de la sphère religieuse en général. L'art, pour ce philosophe, c'est TetTort par lequel l'esprit tâche de réaliser l'idée, en l'enfermant dans une forme extérieure, ou d'eftectuer cet accord parfait de la forme avec la conception qui constitue Vidéal. L'intermédiaire entre l'art et la [)hilosophie sera la religion même, la religion devenue sensible et palpable, wam/es^c et rcrc7e'e, la religion soutenue des beaux-arts et d'un enthousiasme romantique, qui porte les arts à un point de perfection où la forme leur est indifférente, où ils se nient en quelque sorte eux-mêmes*. C'est en se niant tout à fait soi-même , c'est en se résolvant dans la pensée pure, que l'art se transforme en philosophie; et la religion, plus que tout autre moyen, a le mérite d'aider à cette transformation. D'où l'on peut induire par avance que la religion n'est elle-même, aux yeux de Hegel, qu'un acheminement, une phase qui précède et prépare la philosophie. Voici comment il conçoit le lieu qui unit ces deux puissances.

La religion et la philosophie, dit-il, tendent au même but et s'occupent des mêmes objets, de Dieu et des choses divines, de Dieu, du monde et de leurs rapports. Mais si elles ont même substance, même con- /mu, elles n'ont ni mêmes allures, ni même langage. Elles s'adressent à des facultés différentes, Tune à la foi, l'autre au raisonnement. La première s'offre connue une révélation immédiate de l'esprit divin, comme une intuition ou représentation expérimentale des choses

» Voyez les Leçons de Hegel sur VEstfiétique^ rédigées par M. Holho (T. X), et traduites en français par M. Bénard.

spirituelles. La seconde se présente comme une consi-dération réfléchie, indirecte, pensante; comme une notion et une démonstration de Dieu. La religion demande à être comprise , expliquée ; la philosophie est seule capable de la comprendre et de l'expliquer, c'est-àdire, de dégager l'esprit caché sous le symbole. La religion et la philosophie se produisent toutes les deux dans les conditions du temps et de l'espace, avec des modes variés et successifs, et suivent ainsi une évolution parallèle. Enfin, cette évolution, quoique double, n'a qu'un terme. Elle fait voir comment Dieu se déclare, ou devient, au fond de la conscience numaine, tantôt intuitive , tantôt réfléchie ; comment il remplit ce théâtre de son activité, et (juels degrés il y parcourt, avant d'arriver à cette vue suj)rême, à cette connaissance parfaite , qui est l'absolue identité de Dieu avec l'homme, ou de l'esprit avec l'esprit.

Cependant , après avoir fixé en grand l'idée abstraite soit de la religion, soit de la philosophie, et avant que de revenir à cette idée, dès lors épurée et comme transfigurée , Hegel s'attache à dénombrer, à graduer les formes historiques de la religion et de la philosophie, et encore davantage, à les représenter comme aulant de moments, successifs et correspondants, du développement total de la conscience religieuse et philosophique, de la conscience de l'esprit absolu.

Conformément à sa méthode , il range tous les

cultes connus en trois séries, qui se subdivisent, trois

par trois, en groupes divers ; i'' religion de la nature;

2** religion de l'individualité spirituelle ; S** religion ab-

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solinaent i oligieiise. La reli.Liion do la nature comprend la religion de niaj2;ie , la religion d'imagination et la religion de lumière, l.a religion de magie se ramifie en fétichisme, cliamanismo, culte propre au\ Mongols, culte particulier aux (Chinois, lamisme et bouddhisme. La religion d'imagination a pour type la croyance des lndous,le biahmanisme. La religion de himiore, la religion du symbole, est exprimée le mieux par les institutions des Parses et par celles des Egyptiens. Ce que Hegel appelle la religion de Tindividualité spirituelle subit également trois divisions. La religion du sublime est représentée par le judaïsme. La religion de la beauté , la riche et gracieuse mythologie des Grecs, est un culte tour à tour épique, lyrique et dramatique; ses hymnes et ses oracles, ses mystères et ses fôtes, et jusqu'à sa foi au Destin, annoncent un peuple d'artistes*. La religion de l'entendement se confond avec la mythologie utile et pratique des Romains. Enfin, la religion. absolument religieuse s'est réalisée dans le christianisme , lequel en dégénérant se change en mahométisme , mais en s'épurant se tourne en philosophie de l'esprit pur, en philosophie de l'idée absolue. De môme que cette sorte de philosophie , le christianisme enseigne une révélation permanente de la Divinité, sa transmutation perpétuelle, sa transsubstantiation universelle : l'incarnation, la trinité, l'ubiquité , ne ^ont-elles pas les objets essentiels de la foi qu'inspire l'Evangile ?

Hegel, ou le devine, en conclut qu'il y a parfaite

» Phénoménologie ^ p. 537 sqq.

harmonie entre sa doctrine et la religion chrétienne. Mais on voit aussi qu'il assigne pour dernier terme à la carrière de l'esprit, non pas la religion, mais la philosophie. La philosophie lui est la pensée se développant dans son milieu propre, se nourrissant de son élément spécial , exclusif : c'est l'histoire interne de la pensée. De là cette conséquence à la fois neuve et féconde, qui mérite d'être fortement recommandée : on ne saurait trouver dans un système de philosophie que ce qui remplit l'histoire de la philosophie, et ce qui remplit cette histoire doit se retrouver infailhblementdans un système philosophique. De là, pour chaque penseur, nécessité d'approfondir les théories du passé, les opinions antérieures à son époque. Cependant, c'est une nécessité aussi pour le philosophe d'interpréter les faits qui composent les annales de la pensée, parce que ces faits y paraissent avec un caractère déterminé et relatif, qui constitue une opposition de principes. Il importe de les considérer comme autant d'anneaux, de membres indispensables à l'organisme total de la pensée, comme des branches qu'alimente la même sève, que portent le même tronc et la même racine. La doctrine la dernière venue est donc toujours le résumé, le résultat de toutes les doctrines, ses devancières. En contenant tous les éléments essentiels, comme le fruit contient toute la substance de l'arbre, et en y ajoutant ea même temps un élément nouveau, un nouveau progrès, elle est, pour les contemporains, la doctrine la plus mûre et la plus solidCj la pensée la plus coMcrè^e. Il y a plus : envisagés

ainsi, tous les systèmes en se succédant constituent un système unique et continu, un même travail, et supposent un ijième auteur, qui est l'architecte même des siècles et des idées, Tesprit divin. La preuve que là se trouve leur source commune et leur commun soutien, c'est qu'ils suivent une progression constante. Or, la marque dislinctive de l'esprit divin, c'est précisément qu'il se révèle de plus en plus et qu'il reste néanmoins toujours au-dessus des expressions qui le révèlenl,c'esl-à-dire, au-dessus des conceptions et des spéculations. Ce rapport intime entre l'esprit divin et la chaîne ininterrompue des écoles philosophiques est cause aussi de l'étroite correspondance que l'on remarque entre chaque école et l'àgo où elle fleurit. Une école, c'est la conscience ou rinlelligence du siècle même, c'est la clef qui seule en ouvre les profondeurs les plus secrètes. Ce qui caractérise une école, c'est sa méthode. Qu'est-ce qu'une méthode, en etlet, sinon la manière dont une école comprend et applique son rapport avec la vérité, avec les choses, avec l'esprit divin et ses manifestations physiques ou morales? Jusqu'ici l'esprit, cet objet immuable des investigations spéculatives, paraît avoir eu trois sortes de relations avec la philosophie; en d'auires termes, la philosophie semble avoir employé trois sortes de méthodes, en recherchant le fond et les formes de l'idée éternelle. Autant de périodes, en quelque sorte organiques, pour la suite de la religion, autant d'époques distinctes pour celle de la philosophie. D'abord purement interne et subjective, dit Hegel, la philosophie prétend ï^aisir l'essence des choses

dans la raison même ; c'est l'époque du dogmatisme primitif, de la métapliysi([ue et de la logique anciennes. Tout à fait objective et externe ensuite, elle ne cherche la vérité qu'au moyen de l'expérience matérielle, dans le témoignage des sens ; c'e>t le règne du sensualisme, de l'empirisme grossier. Cette phase aboutit, d'une part, à la doctrine deKant, espèce de critûjue qui s'appuie encore sur l'observation extérieure, mais qui la transforme déjà, en considérant les impressions physiques comme des phénomènes, comme des apparences sensibles. D'autre part, elle conduit à l'école de Jacobi, à cette philosophie du sentiment, qui s'élance par la foi vers la région des choses divines et éternelles. La troisième période enfin aura pour mission d'allier, de concilier deux points de vue qui s'engendrent et s'excluent tour à tour. Absolue, elle fondra les deux méthodes dans une unité suprême, dans cette identité primordiale et finale du subjectif avec l'objectif, qui est la pensée même, l'absolu même, mais l'absolu en mouvenient et en acte. Elle montrera que cet absolu, non-seulement se manifeste aussi bien dans le rationalisme que dans l'empirisme, dans le dogmatisme que dans le criticisme ; mais que seul il les explique et les accorde sans elTort, en les subordonnant l'un à l'autre, en les regardant comme les stations également nécessaires du progrès, à la fois créateur et destructif, de l'esprit universel. La philosophie absolue, l'idéalisme dialectique, le système de Hegel, en un mot, voilà l'expression suprême, la conclusion finale de la pensée philosophique , et, par conséquent, de la pensée

divine et infinie ; lout ensemble l'abrégé des notions qu'ont eues les siècles passés, et la substance des idées qu'auront les temps futurs. Comme elle se donne pour rinlerprèle infaillible des cultes, elle s'établit le fondement et le faîte des sysicmes, des méthodes philosophiques. Rétléchissant l'unité, l'identité de toutes choses, celle de Dieu, celle du monde, celle de leurs rapports, celle de tous les contraires, de tous les extrêmes, elle se présente comme Texplication et la conciliation universelles, comme la lumière de l'esprit humain, comme la première lettre de la création et le dernier mot de la civilisation.

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