Chapitre I
Histoire du texte de FAncieu Testament.
L'Ancien Testament, sauf le livre de la Sagesse et le second livre des Machabées, dont nous parlerons en
racontant l'histoire de la Biblegrecquedite desSeptante, sauf encore peut-être certains morceaux deutérocanoniques, tels que les fragnwînls d'Eslher, a été composé en hébreu ou dans un dialecte sémitique apparenté de très près à l'hébreu. Il a été écrit dans l'alphabet connu sous le nom d'alphabet phénicien, duquel dérivent Talphabet grec, Talphabet latin et toutes les écritures modernes de l'Europe. Comme il importe beaucoup, pour comprendre l'histoire et faire la critique du texte hébreu, de connaître l'histoire do la langue et de l'écriture hébraïques, nous étudierons ce double sujet dans deux sections préliminaires. Nous aborderons ensuite Thistoire du texte, et nous la suivrons dans ses trois périodes : période primitive, antérieure à la fixation définitive du texte de la Bible hébraïque, vers le commencement du second siècle après Jésus-Christ ; période moyenne, âge lalmudique et massorélique, depuis le second siècle de notre ère jusqu'au XI° siècle ; période moderne depuis le XII« siècle jusqu'à nos jours. De ces trois périodes, les deux premières sont celles qui méritent le plus d'attention, puisque c'est dans la première que le texte biblique, ayant été moins surveillé, a subi le plus de modifications, et dans la seconde que le texte traditionnel a pris la forme sous laquelle il nous est parvenu. Pour compléter l'histoire et préluder à l'examen du texte, nous donnerons en dernier lieu un aperçu des progrès qui ont été réalisés, depuis le XVP siècle jusqu'à nos jours, dans la critique textuelle de l'Ancien Testament.
Section I. — Histoire de la langue hébraïque.
On a cru longtemps que Phébreu était la plus ancienne de toutes les langues. « L'opinion la plus reçue parmi les chrétiens, écrivait Richard Simon (1), est celle des Juifs, qui assurent que rhébreu est la langue d'Adam.» Tel n'était pas Tavis du célèbre critique, et, pour que son opinion ne semblât point téméraire, il invoquait le témoignage d'un Père de l'Eglise : a On ne doit pas accuser de nouveauté Popinion de ceux qui prétendent que la langue d'Adam a été perdue et qu'on n'en a plus aucune connaissance, puisque cette même question a été traitée fort au long par saint Grégoire de Nysse (2), qui la décide contre le sentiment commun des Juifs. » Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de combattre cette opinion commune des anciens, puisque tous les exégètes sérieux l'ont abandonnée (3). Mais il y a lieu de jeter au moins un coup d'œil rapide sur Jes différents problèmes qui se posent dès que l'on écarte la solution si simple, préconisée par les commentateurs des siècles passés. Si l'hébreu n'est pas la langue primitive, dans quel rapport se trouve-t-il avec celle-ci et avec les autres langues de l'humanité ? Telle esl la question très complexe à laquelle nous essaierons de répondre avant de suivre la langue hébraïque dans les principales phases de son développement. La réponse ressortira du simple exposé
(1) Hlst. criU du V. Testament^ T, 14 (éd. Rolterdam, 1685), p. 84.
(2) C. Eunom. XII. P. g. (Migne, Palrol. grecque) k^, c. 990 et suiv.
(3) V. par ex. Vigouroux, Manuel biblique, Ane. Test. (7« éd.). 1,581.
que nous allons faire des conclusions actuellement fournies par la philosophie du langage, Tbistoire générale des langues et la philologie,
§ L — Le langage. Les langues. La famille sémitique, Uhébreu.
La question de l'origine du langage n'est pas à proprement parler, une question de théologie ou d'exégèse biblique. Sans doute, la Bible suppose que le premier homme avait l'usage de la parole, et la doctrine de l'Église touchant l'état de nos premiers parents leur attribue le parfait exercice de la raison, exercice qui ne se coniçoit pas pour l'homme, dans les conditions normales de son existence, sans le langage parlé. Mais la Bible et l'enseignement traditionnel affirment ou supposent simplement le fait ; ils ne l'expliquent pas, ils ne disent pas si l'homme a eu besoin pour parler de recevoir le langage comme une révélation extérieure, ou bien si, étant doué de la faculté de parler, il a exercé tout naturellement cette faculté, dès que l'occasion s*est présentée à lui de manifester extérieurementsa pensée. A peine est-il besoin de dire que l'histoire ne nous apprend rien à ce sujet. De même, la philologie peut nous faire connaître les lois qui gouvernent l'évolution du langage ; elle ne nous renseigne pas directement sur son origine, ni même sur la forme qu'il a revêtue d'abord, sur la langue primitive de l'humanité. La question de l'origine du langage est principalement une question de philosophie. Il faut, pour la résoudre, interroger les lois de notre esprit et la constitution même de notre nature.
Chez les anciens Grecs, Démocrite pensait que le langage résulte d'une convention entre les hommes ; Épicure déclarait que Thomme parle aussi naturellement que le chien aboie, et qu'il y a une dépendance nécessaire
entre le son et l'objet qu'il représente (1). Les Pères de rÉglise ont cru, pour la plupart, que le langage avait été révélé au premier homme et que ce langage n'était pas autre que la langue hébraïque. Les philosophes du XVIIP siècle ont généralement considéré le langage comme une invention de Pesprit humain. On supposait que « les besoins les plus simples de la société amenèrent d'abord la création d'un langage naturel^ consistant en certaines expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, en certaines intonations|de la voix. A mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant, et l'on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole, on convînt, on s'arrangea à l'amiable, et ainsi fut établi le langage artificiel ou articulé. Ce premier langage, fut comme toutes les créations humaines, défectueux et pauvre à son origine. Peu à peu il se compléta et arriva au degré de richesse oii nous le voyons de nos jours (2). » C'est l'opinion de Démocrite et c'est aussi, comme l'observe M. Renan, de toutes les hypothèses « qui ont été essayées pour expliquer l'origine de la parole, la plus fausse, ou, pour mieux dire, la moins riche en vérité. Les philosophes qui la proposèrent avaient bien compris, il est vrai, que l'homme a tout fait dans l'invention du langage, que c'est de l'exercice naturel de ses facultés et non du dehors qu'il a reçu le don de l'expression articulée ; mais ils commettaient une erreur en attribuant aux facultés réfléchies et à une combinaison voulue de l'intelligence un produit spontané do cette force vive que recèlent les facultés humaines,
(1) V. S. Reinach, Manuel de philologie^ 1, 110, n. 2. ^2J E. Renan, DeVOrigine du langage (3" éd.) 78-79.
qui n^est ni la convention ni le calcul, qui produit son effet d'elle-même et par sa propre tension (1). »
La réaction philosophique et religieuse qui se fit au commencement de notre siècle contre les idées du siècle précédent eut son contre-coup dans la manière d'expliquer Torigine du langage. De Bonald, de Maistre, Lamennais, ont soutenu que le langage avait été donné à Thomme par une révélation divine. Cette opinion, qui est encore défendue aujourd'hui, est assurément plus vraie que la précédente. L'école traditionaliste a bien montré « l'incapacité de l'homme réfléchi à inventer la parole. Elle retirait ainsi le langage de la sphère des inventions vulgaires et y voyait l'œuvre de Dieu (2). » Mais, il faut bien dire, après cela, que si l'on veut faire du langage une révélation, dans le sons rigoureux de ce mot, c'est-à-dire une leçon donnée par Dieu à l'homme directement et d'une manière sensible, on affirme sans preuves un miracle dont la nécessité n'est pas démontrée. Saint Grégoire de Nysse, combattant une opinion pareille à celle-ci, déclarait sans hésiter qu'il ne voulait pas transformer Dieu en maître d'école ; que le Créateur est l'auteur du langage, en ce sens qu'il a donné à l'homme la faculté de partpr ; qu'il a créé les choses et non pas les noms, et que les hommes ont ensuite donné les noms aux choses (3). Si l'on objecte les passages de la Genèse on l'on voit Dieu converser avec Adam et Eve, il est facile de répondre que ces passages ne donnent à entendre en aucune façon que le langage ait été suggéré par Dieu à nos premiers parents, mais bien plutôt que ceux-ci étaient naturellement capables de mani-
(1) J6id., 79-80.
(2) Ibid., 81-82,
(3) Loc. rit.
fester leur pensée par la parole. En prenant ces textes à la rigueur, on devrait dire aussi que Dieu et Adam conversaient en hébreu. Il serait souverainement imprudent d*édifier des conclusions aussi précises sur des textes qui se recommandent avant tout par leur contenu dogmatique et moral, et dont le sens historique est, à certains égards, difficile à déterminer.
La plupart des savants modernes voient dans le langage « un produit naturel de Tesprit et des organes de rhomme (1). » Les progrès qui se sont accomplis depuis un siècle dans le domaine de la philologie ont grandement contribué à ce résultat. « Le problème de l'origine du langage n'avait pu recevoir que des solutions matérielles et grossières, tandis qu'on avait envisagé chaque langue comme un agrégat inorganique, à la formation duquel n'avait présidé aucune raison intérieure (2). » Il n*en fut plus de même lorsqu'on étudia les langues dans leur vie intime, « comme un tout organique, doué d'une vie propre, ... une végétation assujettie à des lois uniformes. » Les lois du langage sont au fond les lois de l'esprit qui pense et de l'organisme qui exprime la pensée. L'homme ne les a pas plus apprises du dehors qu'il ne les a inventées. II les porte en lui-même. « Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux que l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle et quant à sa production organique et quant à sa valeur expressive. Si on accorde en effet à l'animal l'originalité du cri, pourquoi refuser à l'homme l'originalité de la parole.... L'homme a la faculté du signe où de l'interprétation,
(1) S. Reinach, op. cit., 110.
(2) E. Renan, op, cit., 87.
comme il a celle de la vue et de Touïe ; la parpleiest le moyen qu'il emploie pour exercer la première, comme l'œil et Toreille sont les organes des deux autres. L'usage de l'articulation n'estdonc pasplus le fruit de la réflexion que Tusage des différents orgimes du corps n'est le résultat de Texpérience.... L'homme est naturellement parlantycomme il est naturellement pensant.... La raison qui réfléchit et combine a eu presque aussi peu de part dans la création du langage qu'elle en a dans ses transformations. (1)» C'est en vain que les partisans du langage révélé disent avec M. de Bonald : <( Quand les plus grands philosophes sont impuissants à analyser le langage, comment des enfants sans expérience auraient-ils été capables de le créer ? Les mots facile et difficile n'ont pas de sens appliqués au spontané.... L'action spontanée n'a pas besoin d'être précédée de la perception claire du but à atteindre et des moyens à employer. Le mécanisme de l'intelligence est encore plus difficile à analyser que celui du langage, et pourtant l'homme étranger à la psychologie sait faire jouer aussi bien que le meilleur philosophe tous les ressorts de son esprit. L'enfant qui apprend sa langue, l'humanité qui crée la sienne n'éprouvent pas plus de difficulté que la plante ou l'animal qui arrivent à leur complet développement.... De là cette conséquence que ce n'est point par des juxtapositions successives que se sont formés les divers systèmes de langues, mais que, semblable aux êtres vivants de la nature, le langage, dès sa première apparition fut doué de toutes ses parties essentielles. En effet, dès le moment de sa constitution l'esprit humain fut complet.... Or le langage se
(1) Ibid., 95.
12 HISTOIRE GI^ITIQUE
montrant à toutes les époques comme parallèle à l'esprit humain..,, nous sommes autorisés à établir une rigoureuse analogie entre les faits relatifs au développement de l'intelligence et les faits relatifs au développement du langage. Il est donc aussi peu philosophique de supposer le langage arrivant péniblement à compléter ses parties que de supposer l'esprit humain cherchant ses f'jcuUés les unes après les autres (1). »
.Nous pouvons suivre jusqu'ici les savants modernes. La parole est chez l'homme dans lés conditions de sa vio terrestre, la compagne inséparable, l'expression naturelle de l'idée. Dès que Phomme a pensé, il a parlé, et sa parole contenait les éléments nécessaires à l'expression de sa pensée. Il est pareillement évident qur ces éléments, dans leur forme primitive, devaient à la fois présenter une apparence fort simple et receler des combinaisons d'autant plus difficiles à pénétrer pour l'analyse, qu'elles ne résultaient pas de la réflexion, mais de l'effort complexe autant que spontané auquel concouraient l'intelligence et les organes de la voix. Quelle idée se faire du langage primitif? L'étude approfondie des idiomes actuellement connus fournit-elle à cet égard des données indiscutables? Un assez grand nombre de savants contemporains, adaptant les idées transformistes aux résultats acquis de la philologie comparée, n'hésitent pas à soutenir qu'il y a eu non^pas une mais plusieurs langues primitives, attendu que « le passage de l'animalité à Phumanité ne s'est pas fait sur un point unique du globe » ; que « les langues se formèrent séparément en des centres divers », constituant » des familles irréductibles les unes aux autres, des types qui, une fois formés, se côtoyèrent durant des
(1) Ibid,, 98-101.
siècles, sans se modifier sensiblement (1). » Ilàtons-nous de dire que c'est là une opinion dont on attendra longtemps la démonstration péremptoire. La philologie, sur laquelle on prétend Tappuyer, ne fournit pas à cet égard de conclusions certaines.
On sait que les langues actuellement connues sont réparties par les philologues en trois grandes catégories : les langues isolantes^ les langues agglutinantes et les langues à flexion. Dans la première catégorie, à laquelle appartiennent les langues de la Chine et de Tlndo-Ghine, les mots sont monosyllabiques et les rapports grammaticaux sont marqués uniquement par l'accent oratoire et la position relative des mots dans la phrase. Dans les langues agglutinantes, la racine reste invariable et les rapports grammaticaux sont indiqués par des mots ou des particules qui s'ajoutent à la racine. Cette catégorie est la plus nombreuse des trois. On l'a subdivisée en trois groupes dont le premier comprend les idiomes africains ou atomiques, le second les langues toura* niennes, le troisième les idiomes incorporants et polysynthéliques. Dans les idiomes africains les mots se forment surtout à Taide de préfixes tandis que les langues touraniennes n'admettent pas que la racine soit au second rang. Celles-ci ne constituent pas d'ailleurs une famille nettement définie (2). Les langues touraniennes du nord (ouralo-altaïques)sont le tongouse,le mongol-, le turc, le finnois, le samoyède. Les langues touraniennes du sud sont le tamoul, le malais, les langues du Tibet
(1) E. Renan, Histoire du peuple d^Israëly t, 1-1.
(2) C'est à celle calégorie que plusieurs assyriologues ont rapporté la langue qu'ils appelaient sumérienne ou accadieone, Ou suméro-^accadienne ; mais il n'est pas bien sûr que cette langue ail cxislé.
et de Siam. Les idiomes qui forment le troisième groupedeslanguesagglutinantes,c'est-à-direlesidiomes incorporants et polysynthétiques, sont, pour une grande partie, les anciennes langues de l'Amérique. Comme leur nom l'indique, ces langues ont poussé le synthétisme à l'extrême, en sorte que tous les mots d'une plj[ase, rattachés l'un à l'autre, arrivent parfois à ne former pour ainsi dire qu'un seul mot. Dans la troisième catégorie, celle des langues à flexion, les rapports grammaticaux sont marqués par des modifications de la racine et l'addition de désinences. Cette catégorie comprend les langues sémitiques, dont nous aurons à parler hienlôt, et les langues indo-européeenes ou aryennes. Celles-ci peuvent se rattacher à huit familles secondaires : le sanscrit, Tancienne langue des Hindous, remplacée lioLa siècles au moins avant notre ère, comme langue parlée, par des dialectes, le pâli et le prâcrit; le zend et Tarménien ; le grec et ses nombreux dialectes ; les langues italiques (latin, osque, ombrien) ; le celtique ; le vieux slave ; le lithuanien ; le gothique et le vieil haut allemand (1). Cette classification générale des langues ne présente en réalité que deux familles bien caractérisées : lafamille sémitique et la famille indo-européenne. Les autres groupes, moins connus, moins importants par leur rôle historique et les idées qu'ils ont servi à faire valoir, sont beaucoup moins homogènes et moins coliérents.
La comparaison des divers idiomes a conduit les savants modernes à des systèmes contradictoires. Les uns ont pensé que les mots isolement^ agglutination, flexion^ ne caractérisent pas seulement les trois grandes
(1] Ce tableau des langues est reproduit d'après S. Reiiiach, op. cit. 4 I, 121.
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DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE i5
catégories des langues humaines, mais qu'ils marquent aussi « les trois grandes étapes historiques que parcourt le langage humain, et où les circonstances, le milieu social et physique, l'arrêtent plus ou moins longtemps. De là ce qu'on appelle la théorie des trois phases et l'hypothèse que les langues aryennes (ainsi que les langues sémitiques) ont passé par les états isolant et agglutinant, tandis que les autres langues s'y sont attardées (1). » Cette théorie a été combattue dans ces derniers temps avec des arguments qui semblent décisifs. Elle est fondée en réalité sur l'analyse des langues les plus parfaites et non sur des faits historiquement démontrés. On élimine la flexion comme élément secondaire, on décompose les mots formés par agglutination et on trouve après cela des radicaux ; en comparant ces radicaux entre eux, on découvre qu'ils peuvent présenter encore des éléments accessoires et que l'idée parait se rattacher essentiellement à un monosyllabe. Mais il est clair que ce procédé de dissection logique ne révèle pas la loi qui a présidé à l'évolution du langage ; il sert tout simplement à en distinguer les éléments constitutifs, à peu près de la même façon que la dissection fait connaître les parties constitutives d'un organisme animal, sans révéler la loi qui a présidé à son développement. Jamais aucune langue vivante n'a été composite uniquement de racines. Les radicaux, les articulations, les sons-voyelles précèdent logiquement les mots ; mais ils leur sont postérieurs historiquement. Les premiers hommes n'ont pas inventé les articulations, ni les voyelles, ni les racines, autrement qu'en créant les mots. Encore n*est-ce pas le mot simple qui est le point de départ du langage, mais la phrase complexe, ou si l'on
(1) S. Reinact. ôp^ citi 1. 122»
veut le mot-phrase, qui traduit d'un seul coup l'impression ressentie par celui qui parle. « Ces mots-phrases ont seuls existé réellemeùt : le travail réfléchi de la grammaire a plus tard isolé, sous le nom de raéines, les lettres significatives des mots, qui opèrent comme des ressorts cachés dans la formation du lexique, mais sont trop vagues (dans leur signification) pour avoir jamais constitué une langue parlée (1). »
Les adversaires de la théorie des trois phases observent aussi qu'on ne saurait expliquer par l'agglutination ni les flexions ni les désinences nominales. Ils insistent principalement sur la fixité du type dans chaque famille de langues. On ne saurait citer aucune langue isolante qui soit, devenue agglutinante. Chaque idiome se développe suivant une loi déterminée par son type original et il ne peut sortir du moule où il s'est en quelque sorte figé dès Tabord. Mais il ne faut pas trop presser ce dernier argument, qui conduirait logiquement à supposer Texistence d'autant d'espèces humaines que l'on découvre, dans les idiomes connus, de types irréductibles.
Dans l'état présent de la science, la philologie comparée, l'élude des langues connues, ne conduit pas à ridée d'une langue-mère, souche commune de toutes les autres. Il y a certaines affinités entre la famille indo-européenne fet la famille sémitique ; il y a aussi quelques rapports singuliers entre les Ififugues sémitiques et Tancien égyptien. Mais on ne peut rien établir de solide sur ces analogies. Il est vrai qu'un abîme sépare les langues à flexion des langues isolantes et agglutinantes, et que, philologiquement parlant, la parenté originelle de tous les idiomes no saurait être prouvée. Reste à savoir seulement si leur diversité ne peut pas s'expliquer aulre-
(l) 16i(i., I, llO-lil.
Ëfe.
ment que par Thypothèse des docteurs évolutionnîstes. Ceux-ci ne font pas difficulté de reconnaître « que la division des espèces humaines et la division des familles de langues ne coïncident nullement (1). » Ils déclarent qu'il ne faut pas concevoir la multiplication des langues comme le rayonnement d'un petit nombre d'idiomes; « que les centres du langage ont été d* abord aussi nombreux que les petites sociétés humaines primitives t ; que t les groupes principaux de langues sont le produit d*une assimilation progressive et d'une sélection qui ont rempli bien des siècles » ; enfin, que « ce n'est pas Tunité et la stabilité, mais la multiplicité et la mobilité qui se trouvent à l'origine des choses (2). » Ainsi donc le développement des grandes familles de langues est à considérer comme une espèce de conquête, de lutte pour la vie, où certains idiomes ont absorbé, en quelque sorte, les parlers multiples des tribus humaines, parce qu'ils étaient plus fermes, qu'ils appartenaient à des races plus nobles et plus fortes. Au lieu d'avoir quelques langues-mères à l'origine de toutes les langues, nous avons une confusion dont le récit de la tour de Babel n'aurait donné qu'une faible idée ; et par delà cette confusion la science ne discerne plus rien. La science reconnaît que cette multiplicité d'idiomes ne prouve pas la multiplicité des espèces humaines. Sans doute elle ne peut pas démontrer, elle ne démontrera probablement jamais qu'il n'y a eu à l'origine qu'un seul couple humain et un seul idiome (3) ; mais jamais
(i) Ë. Renad. Hist. du p, d^IsrOel, îj 2*
(2) Sayce, dansReinach, op, cit, 11, 168.
(3) « Pour établir scientifiquement Tunilé primitive du langages les éléments nécessaires nous font défaut. » Vigouroux, Les Livres saints et la critique ('i* éd.) lll, 374.
non plus elle ne démontrera qu'il y a eu à Torigine plusieurs humanités et plusieurs langues. L'hypothèse d'un seul couple et d'un seul idiome n'est pas en contradiction avec les faits constatés. Cet idiome n'aura pas été une langue savante. Il aura subi ensuite des transformations radicales et multiples dans les divers groupes entre lesquels l'humanité primitive s'est rapidement partagée. On ne peut pas appliquer sans restriction à cet idiome et à ses premières transformations les règles qui gouvernent les langues historiquement connues. Les deux plus nobles familles de langues, celles dont les caractères distinctifs sont le mieux dessinés, c'est à dire la famille sémitique et la famille aryenne, ne sont pas les plus anciennes de toutes. Depuis quand possèdent-elles le^ traits particuliers et indélébiles qui constituent leur individualité ? Faudra-t-il croire qu'elles ont été créées de toutes pièces, comme elles sont, avec ces mêmes caractères aussi nettement définis? Personne assurément n'essaiera de le soutenir ? N'y a-t-il pas eu avant l'histoire, avant la civilisation, de longs siècles où l'organisme des langues était plus mou qu'il n'a été depuis, oti les variations du langage étaient plus rapides et plus profondes parce que le travail de la réflexion était moindre, les conditions de la vie plus précaires et plus accidentées, les habitudes et les traditions moins fermes et plus tourmentées. N'a-t-il pas fallu que les tribus humaines fussent assises, qu'elles fussent arrivées à des conditions d'existence plus ou moins régulières, pour que leur esprit contractât aussi des habitudes fixes, et que leur langage prit une forme plus arrêtée ? « On ne peut trop soigneusement distinguer quand il s'agit des langues, écrit M. Renan, l'état embryonnaire durant lequel des accidents indifférents à l'âge adulte ont pu avoir une importance capitale, de l'état parfait oîi elles
sont fixées pour ainsi dire dans un moule définilif... Des familles de langues apparues isolément, ont pu avoir des contacts féconds à une époque où elles étaient encore susceptibles de se réformer. » On explique par là « le phénomène des langues intermédiaires, qui semblent faire le passage d'une famille à l'autre, comme le copte et le berber sur les confins du sémitisme, le tibétain à la limite des idiomes monosyllabiques (1). » Il faut donc admettre dans le langage des temps primitifs une flexi* bilité plus grande que dans les langues connues histori-* quement. Qui donaalors peut soutenir qu'il n'y a pas eu un temps où le langage de Thumanité ne ressemblait à aucun des types actuellement connus et les contenait tous en germe dans une sorte de chaos rudimentaire? Le nombre des siècles qui échappent à l'expérience est grand. Il n'y a pas lieu de chercher nulle part le type de la langue primitive. Le chinois ne lui ressemble sans doute pas plus que l'hébreu et l'hébreu pas plus que le sanscrit. La langue primitive est l'inconnu dans ce qu'il a de plus obscur. Les langues seules appartiennent à l'histoire.
En regardant la multiplication des idiomes comme un fait naturel et inévitable, on ne fait que suivre l'interprétation donnée par saint Grégoire de Nysse au récit de la Genèse concernant la tour de Babel (2). L'interprétation commune, qui attribue à un miracle subit la multiplicité des langues, se heurte à des diffi* cultes énormes, soit qu'on admette la présence de toutes les familles humaines dans la plaine de Senuaar, soit qu'on y retienne seulement les descendants de Sem (3).
(1) Orig. du langagCy 213*214.
(2) Supr, cit, ; cf. Vigouroux, Man, hihl. I, 586, où Top^lnion de S. Grégoire est présentée comme soutenable.
(3) V. Man, bibif I, 582, les difûcuUés de la première hypo-
20 HISTOIRE GUITIQÛEÎ
Nous avons dit précédemment comment on peut concevoir la formation des principaux types de langage. Ces types ne sont pas arrivés du premier coup aune forme définitive, et chacun d'eux n'a pas été non plus représenté à un moment de l'histoire par une seule langue, fixe et uniforme, d'où toutes les langues de la même famille seraient sorties par voie de lente transformation, après la séparation des tribus qui auraient d'abord parlé cet idiome unique. Le mot de langue-mère, si fréquemment employé en philologie, est à beaucoup d'égards, un terme de convention. La langue proto-aryenne représente la synthèse des éléments communs que les philologues ont reconnue dans les idiomes aryens. Il ne suit pas de là que cette langue ait jamais été parlée. On peut en dire autant de la langue proto-sémitique. Ces langues n'ont à regard des langues historiques qu'une priorité ' de raison, non une priorité de fait. Ce qu'on appelle la langue-mère existait dès l'origine en différents dialectes plus ou moins nombreux, selon que cette langue était parlée par un plus ou moins grand nombre de tribus, sur un territoire plus ou moins étendu. Il y a donc plutôt à l'origine de chaque famille un groupe de langues sœurs dont les traits particuliers se sont accentués plus tard par suite de l'éloignement et de l'isolement des peuples qui les avaient parlées d'abord. Les langues, en effet, vivent et meurent, naissent, se développent et disparaissent comme des rejetons qui se succèdent sur une même souche (1). Une langue atteint son maximum de
thèse. La seconde hypothèse a principalement contre elle la teneur du récit, et la difficulté de concevoir une confusion des langues sémitiques.
(i) « Le développement du langage résulte de quatre causes
fixité quand elle devient langue littéraire. Mais les causes de transformation ne laissent pas d'agir sur la langue du peuple. C'est pourquoi « aux époques de trouble politique, les dialectes populaires remontent à la surface et s'introduisent dans la langue, que la littérature ne soutient plus (2). »
Les langues sémitiques, dont nous avons à nous occuper maintenant, se (distinguent très nettement des langues aryennes. Tandis que, dans les premières, c'est Tapophonie ou déflexion (î^) qui l'emporte ; chez les secondes, c*est la flexion (4) qui prédomine. Dans toutes les langues sémitiques, les voyelles du radical peuvent être changées, et ces changements servent à exprimer les modifications de l'idée primitive, soit dans les noms
principales : 1* Valléraiion phonétique par laquelle le mot viginli, par exemple; répond au sanscrit dvi-daçali (deux-dix) qui s'est réduit lui-même à vinçati.,, 2« Vemphase, née du besoin de la clarté, qui explique les épenlhèses (introduclioQ de lettres étrangères au mot primitif, qui servent à lui donner plus d'ampleur) et les périphrases analytiques: je rais aller, ^out j'irai, comme faimeim, pour amàbo. 3^ le renouvellement dialectal, » lorsqu'une langue littéraire est supplantée par les dialectes populaires, a 4^ Vanulogie, née de riostinct d'imitation, qui tend à uniformiser le langage, en faisant prévaloir certains types phonétiques ou grammaticaux .. La corruption des langues dans le parler populaire peut se ramènera deux principes : 1** le principe de l'uniformité (c'est-à-dire l'analogie ; ex : plus bon au lieu de meilleur) ; 2« le principe de moindre action, c'est-à dire une sorte de paresse des organes, qui adoucit certaines articulations, omet certains sons et fait prédominer l'accent. » S. Reinach, op. cit. I, 111.
(2) Ibid.
(3) « Modiûcation de la voyelle de la racine pour marquer les nuances de la pensée. » Ibid., I, 123.
(4) • Déflexion transportée en dehors du mot, c'est-à-dire n affectant pas la voyelle du radical, mais la désinence. » Ibid.
Boîl dans les verbes (1) ; mais le système sur lequel reposent ses substitutions de voyelles est inégalement développé dans les divers idiomes de la famille. C'est en arabe qu'il est le plus complet, et en araméen qu'il est le plus pauvre. Les voyelles étant l'élément variable qui sert à marquer dans chaque mot une modification particulière de ridée qui s'attache à la racine, celle-ci est représentée uniquement par les consonnes. Les racines sémitiques sont généralement trilitères, c'est-à-dire qu'elles consistent en trois consonnes, qui sont la charpente invariable des mots. Les semi-voyelles ^ et *i (y et w) semblent avoir eu primitivement la même importance que les articulations plus fortes ; elles se sont assez bien maintenues dans les langues arabes, quoique leur présence dans un radical donne lieu partout à des irrégularités. La trilitérité des radicaux semble être un fait aussi ancien que les langues sémitiques, puisqu'elle se retrouve dans toutes ces langues avec plus ou moins de rigueur ; mais on entrevoit une période primitive où bon uombre de racines étaient bilitères. On peut croire que ilans le temps où le type du langage sémitique fut défmitivement créé, la plupart des racines se trouvaient déjà trilitères (quelle que soit la façon dont elles l'étaient d évertues), et que l'analogie conduisit à donner aux autres au moins l'apparence de la trilitérité. Un autre caractîîre et, on peut le dire, une infirmité des langues serai liques, est que le verbe ne marque pas la circonstance du lomps dans lequel l'action se fait. Le verbe à un mode personnel indique seulement si l'action qu'il exprime est conçue comme complète ou incomplète, parfaite ou en voie de se faire. « La langue sémitique..., dit
(!) Hébreu: mdlaky « il a régné » ; melôk, «régner»; môlâk i< récriant » ; méléh t roi ». Racino ihl2»
M. Renan, prît tout d*abord en ce qui concerne le verbe un parti défectueux. La plus grande erreur que cette race ait commise, car ce fut la plus irréparable, a été d'adopter pour la manière de traiter le verbe, un mécanisme si mesquin, que l'expression des temps et des modes a toujours été pour elle imparfaite et embarrassée. Aujourd'hui encore l'Arabe lutte en vain contre la faute linguistique que commirent ses ancêtres, il y a dix (?) ou quinze (?) mille ans (1). » La flexion du nom n'a pas pris non plus de grands développements. Les cas sont indiqués généralement par des particules, ou bien par la place du mot dans la phrase. Il y avait cependant à l'origine les éléments d'une déclinaison par flexion vocalique: la désinence u marquant le nominatif, île génitif, et a Taccusalif. L'arabe seul a retenu intégralement cette déclinaison ; l'assyrien l'employait, mais d'une façon peu régulière ; il n'en reste que de faibles traces en hébreu. Un dernier trait d'infériorité des langues sémitiques à l'égard des langues aryennes est la pauvreté de leur sjmtaxe. « S'interdisant ces longs enroulements de phrase {cireuitus, compréhension comme les appelle Cicéron) sous lesquels le grec et le latin assemblent avec tant d'art les détails multiples d'une seule pensée, les Sémites ne savent que faire succéder les propositions les unes aux autres, en employant pour tout artifice la simple copule et, qui fait le secret de leur période et qui leur tient lieu de presque toutes les autres conjonctions. Les langues sémitiques ignorent à peu près l'art de subordonner les membres de phrases les uns aux autres. Planes et sans inversions, elles ne connaissent d'autre procédé que la juxtaposition des idées, à la manière de la peinture byzantine. Le style leur manque entièrement
(1) Ilîst. du p. dlsraëly I, 9.
2i HISTOIRE CRITIQUE
L'éloquence n*est pour les Sémites qu'une succession dû tours pressants et d'images hardies : tout ce qui peut s'appeler nombre oratoire leur est resté inconnu (2). »
La famille des langues sémitiques est donc à beaucoup d*égants inférieure à la famille des langues aryennes. Dans l'état où nous les trouvons Tune et l'autre elles constituent deux types de langage irréductible. « Les faibU^s ressemblances grammaticales qui se remarquent entre elles s'expliquent suffisamment par Ti- (Icntité de Pesprit humain agissant de la même mamlivo sur plusieurs points à la fois. Comparées sous le rap[>ort du dictionnaire elles offrent au premier coup d'œil quelques rapprochements séduisants. Mais, outre qu'on a singulièrement exagéré le nombre de ces rapprocliements, en se fondant sur les analogies les plus superficielles et les plus insuffisantes, il en est très peu qui ne sVxpliquent par des raisons intrinsèques, sans quel'on soit obligé de recourir à la communauté d'origine. En eiïel, la plupart des racines communes appartiennent à la classe des racines formées par onomatopée (1)... » Il est certain, d'autre part, que si l'on compare ces deux familles avec les langues isolantes, la distance qui les sépare de ces dernières les fait paraître toutes voisines et comme rattachées par une étroite parenté. On ne peut pas nier qu'elles « n'accusent une même manière de prendre et de résoudre le problème du langage... Ces deux familles ont du moins entre elles une grande et profonde analogie, Texistence d'une grammaire. Si l'on se rappelle que les Sémites et les Indo-Européens, en-
(i) E. Renan, Orîg, du langage, 192.
(2) ibid., 206-207.
vîsagés par le côté physique ne forment qu'une seule race ; si Pon considère de plus que, dans Thisloire de Tesprit humain, ils ont joué un rôle connexe et qu'ils sont entrés tour à tour dans Fœuvre de la civilisation générale, ou est porté tout en maintenant leur distinction à les réunir en un sens plus large et plus étendu, sous une même catégorie (1). » On n'arrive pas à prouver la parenté originelle des deux familles par des rapprochements qui soient véritablement concluants (2). Mais il ne semble pas (|U*on puisse nier la possibilité d'une origine commune (3). En tout cas, il faut renoncer à déterminer ridiome dans lequel les ancêtres des Aryens et ceux des Sémites, encore voisins les uns des autres, se seraient servis avant leur dispersion. Ce ne pouvait être qu'un flot de dialectes changeants dont les éléments ne se sont démêlés et n'ont pris consistance que longtemps après la séparation des tribus qui ont parlé plus tard les langues aryennes, d'avec celles qui ont parlé plus tard les langues sémitiques. Les affinités qui existent entre les langues sémitiques et l'ancien égyptien peuvent s'expliquer de la même manière.
La famille sémitique se partage en quatre groupes : assyro-babylonien, hébreu-chananéen, araméen, arabe.
L'assyro-babylonien est la langue sémitique retrouvée dans les inscriptions cunéiformes de la Chaldée et de l'Assyrie. On la parlait et l'écrivait déjà sur les bords de rijuphrate, environ quatre mille ans avant notre ère. A une époque moins éloignée, lorsqu'un empire sémi-
(1) Ihid., 208.
(2) La dernière tentative de ce genre est celle de Fried. Delitzsch, Studien iiber ind.-germ. und semit. Wurzelverwandschaft, 1873.
(3) Max MûUer admet celte possibilité. Cf. W. Wright, Comparative Grammar, ofthe semitic languages, 30-34, où Ton discute aussi a parenté des langues sémitiques avec l'ancien égyptien.
tique s'est formé dans la haute Mésopotamie, cette langue présente deux dialectes assez peu différents l'un de l'autre, celui de Babylone et celui de Ninive. Personne aujourd'hui ne conteste plus que l'assyrien soit une lang-ue sémitique. Ses affinités les plus étroites sont avec riiébreu et Taraméenpour le vocabulaire, avec l'arabe pour Ja richesse de sa vocalisation et le développement donné à la conjugaison du verbe. Comme toutes les langu(>s sémitiques, l'assyrien est remarquable par son caractère de fixité. La langue des inscriptions n'a pas varié sensiblement depuis les époques les plus reculées (1) jusqu'au temps de la domination grecque. Elle apparaît absolument formée dans les textes les plus anciens, et mi'um on peut dire qu^elle y présente les caractères d'un idiome déjà vieilli.
Les langues de Chanaan, du moins celles qui nous sont connues, sont le phénicien, Thébreu et le moabite.
Le phénicien a été parlé dans les villes de la côte pak'i!iLhiienne et chez les peuples chananéensdont les Israélites prirent le territoire. On le parlait aussi dans les colonitîs que les cités maritimes, principalement Sidon et Tyr, avaient envoyées en Asie, en Europe et en Afrique. En Phénicie, sous la domination grecque et romaine, il aélé progressivement remplacé par l'araméen, et au IV* sïhde de notre ère il avait disparu. Il se maintint beaucoup plus longtemps en Afrique, dans le dialecte jiéo-punique, lequel fut étouffé seulement par la conquéle arabe. Le phénicien et l'hébreu, la langue des fils d'Israël, peuvent être considérés comme deux dialectes d'une même langue. On trouve de part et d'autre le
(I] Il s'agit d*époques sur lesquelles on possède des documents s ufii somment étendus, par ex. le règne de Hammurabi, 2100 au moins avant J -C. Sur la langue assyrienne, v. Delilzsch, Assyrische (unmmatik (1889).
même vocabulaire, les mêmes particularités caractéristiques dans la déclinaison du nom et la conjugaison du verbe (1). Il y a néanmoins entre les deux quelques différences au point de vue de la vocalisation, dans Tad jonction des pronoms suffixes (2) et dans Tusage de la langue (3). Entre Thébreu et le moabite, les différences sont inoins importantes (4). Au point de vue du vocabulaire, rinscription de Mésa ne s'éloigne pas plus de Thébreu vulgaire que tel livre biblique, par exemple le livre de Job, ne diffère des autres parties de l'Ancien Testament. Les Ammonites et les Iduméens parlaient aussi des idiomes apparentés de fort près à Thébreu ; mais, jusqu'à ce jour, on n'en a retrouvé aucune trace.
Les dialectes araméens se distinguent de toutes les autres langues de la famille sémitique par Fétat de décomposition et d'altération où leur phonétique est tombée. L'apophonie y est réduite à son minimum. On dirait que l'araméen a retenu seulement les voyelles qui étaient indispensables pour qu'on pût prononcer les consonnes de ses mots. De là est venue la nécessité de marquer les rapports grammaticaux par des pé-
(1) A noter aussi l'emploi du 1 dit conséculify qui ne se renconire pas dans les autres groupes sémitiques. Isaïe (XIX, 18) appelle rhébreu la langue de Chanaan.
(2) Dans l'inscription d*Esmunazar le pronom suftixe de la troisième personne du pluriel masculin apparaît sous la forme DJ ; par ex., 1. q., DJnnn équivaut à l'hébreu Dnnn. iVan epentheiicum agglulinando pronomini inserviens, Corp. imcript, semit. 1, 16. En phénicien, le pronom relatif est UK, au lieu de l'hébreu XJ ou 1UK.
. (3) Par ex., emploi de p3 pour ,Tn, etc. (4) Le dialecte moabite est connu seulement par rinscription du roi Mésa, acquise au musée du Louvre par M. Clermont-Gaoneau, en 1870. La finale du pluriel masculin est en *[ au lieu de D; la finale du féminin singulier est n (même à l'état absolu,) comme en phénicien. Pour plus de détails, v. B. Stade, Lehrbuch d. hebr, Grammaiik, 13.
riphrases ou des mots supplémentaires. Les langues araméennes sont les moins littéraires des langues sémitiques. On peut les partager en deux groupes, le groupe occidental ou araméen simplement dit, et le groupe orîoïital ou syrien. Au groupe occidental appartiennent la langue des inscriptions palmyrénienncs (1); le dialecte samaritain, dont le monument principal est une version du Pentateuque (2) ; la langue appelée chaldéen biblique, dans laquelle ont été rédigées certaines parties de Daniel et d'Esdras (3); la langue des Targums, ou paraphrases de la Bible juive et du Talmud de Jérusalem ; enfin la langue des inscriptions nabathéennes, recueillies dans le Hauran, à Pétra, au Sinaï (4). Le dialecte le plus important du groupe oriental et de toutes les langues araméennes est le dialecte d'Édesse ou le syriaque proprement dit, la langue des chrétiens de Syrie, avec une prononciation différente chez les Syriens orientaux (nestoriens) et chez les occidentaux (monophy sites). On rattache au groupe oriental la langue amméenne de la Babylonie supérieure, qui s'est conservée dans le Talmud de Babylone, et celle de la Babylonie inférieure, dans laquelle sont écrits les livres sacres des Mandéens (5). Des dialectes araméens ou araméo-arabes ont été parlés fort anciennement dans Terabie du Nord. Il y avait aussi, au temps de l'empire assyro-chaldéen, de nombreuses tribus araméennes le
(I) V. de Vogué, Syrie centrale, Inscriptions sémit., etc. {2] Une édition soignée en a été donnée récemment par Pelermaun et Vollers (1872-1891).
(3) Dan. II. 4-VlI; Esdr. IV, 8-VI, 18, VII, 12 26. On peut joindre à ces passages la glose qui se trouve Jér. X, U. V. Kautsch, Grammalik der Biblisch aramàischen ^1884).
(4) V. Euting, Nahathàische Inschriften ans Arabien (1885).
{3) Appelés à tort disciples Je saint Jean-Baptiste. V. Nocldeke, èlandmche Grammaiik (1875).
long de TEuphrate ot dans la basse Chaldée. A partir du vi« siècle avant notre ère, l'araméen s'étend vers l'ouest et le nord ; il survit à l'hébreu et au phénicien ; il fleurit durant plusieurs siècles dans l'Église de Syrie. Mais la conquête arabe Ta graduellement refoulé comme langue vivante. Il existe néanmoins encore aujourd'hui trois ou quatre petits centres de population où l'on parle araméen (1).
Le groupe arabe est caractérisé par la richesse de sa vocalisation et de ses formes grammaticales; par Taddition de nouvelles consonnes à l'ancien alphabet phénicien, commun à toutes les langues sémitiques sauf la langue assyro-babylonienne; par le maintien du *» première radicale ; par la formation des pluriels dits internes ou brisés, qui ne sont point marqués par une désinence, mais par une modification introduite dans l'intérieur du mot (2). Dans ce groupe, l'arabe proprement dit tient le premier rang. C'était originairement le dialecte d'une tribu, et d'autres dialectes congénères existaient en même temps dans la région moyenne et dans le nord de l'Arabie. Mahomet a fait la fortune de
(IJ A Malula, au nord de Damas, à Tur Abdin, sur le Haut Tigre, aux environs de Mossoul, et près du Jac d'Ourmiah, (Rubens Du- Tal, Grammaire syriaque, pr. X-XII). Le syriaque est resté la langue liturgique des maronites, des nestoriens, des jacobites et des chaldéens chrétiens. Les fragments de la version des Écritures qu'on a appelée version hiérosolymitaine, ne sont pas rédigés en syriaque, mais dans un dialecte araméen que Ton peut désigner sous le nom de syro -palestinien et qui appartient au groupe occidental. B. Stade op. cit, 8. Martin, Introd. à la crit, text. du N. J. (cours autographié) 1,237.
(2) B. Stade, op, ciL, 2-3. Sur le véritable caractère de ces pluriels qui semblent être par leur origine des noms abstraits, employés ensuite dans un sens collectif, v. Wright, op, cit. 148. Grammaires de l'arabe classique : Gramm. arabe de Sylvestre de Sacy(2»éd. 1831); Caspari, Arabische Grammatik (4« éd. 1876); traduite en anglais et revue par Wright (2® éd. 1874).
ridiome hôréisèhite, qui est devenu la langue littéraire de tous les Arabes, Comme Tarabe a été répandu par la conquête en Palestine, en Syrie, dans le nord de r Afrique, il s'est formé en ces pays des dialectes populaires qui sont plus ou moins différents de la langue savante et différents entre eux. Dans l'antiquité, l'Arabie du sud avait aussi de nombreux dialectes dont les plua connus sont l'himyarite et le sabéen (1). Par le nombre des consonnes et la variété des formes grammaticales, ces dialectes sont apparentés à l'arabe ; mais ils ont quelque chose de plus archaïque et se rapprochent à certains égards (2) des langues sémitiques du nord, telles que l'assyrien et Taraméen. A une époque assez difficile à déterminer (sans doute en plusieurs fois et dès avant Tère chrétienne) certaines tribus sémitiques de l'Arabie méridionale ont émigré en Abyssiiiie. Leurs dialectes ont supplanté les langues du pays ; si leur vocabulaire a emprunté quelque chose aux idiomes africains, ils ont conservé intacte la grammaire sémitique. Le plus important de ces dialectes est le glieez, ou éthiopien, la langue de l'Église chrétienne d'Ahyssinie. La vocalisation de Télhiopien est moins rîehû que celle de l'arabe. La langue est plus simple, plus populaire; et pourtant, c'est, de tous les idiomes sémitiques celui qui, dans la construction de la phrase, se rapproche le plus des langues indo-européennes. Grâce à un système de conjonctions assez développé, Téthiopien arrive à la période (3). A partir du xiv"* siè-
{!) Nombreuses inscriptions. V, Corp, inscript, sémit., p. IV, t. î.
(2) Par ex., par l'absence d'article. Le dialecte des inscriptions de Meïn a le D (= U) au lieu de H dans le pronom de la 3« per^ sannf^i comme en assyrien.
(3) L'influence des auteurs grecs a pu y être pour quelque chose ; mais ni l'ordonnance de la phrase éthiopienne; ni le sys*
de, par suite de bouleversements politiques, un autre dialecte, l'amliarique, beaucoup plus chargé d'éléments africains que le gheez, a peu à peu supplanté celui-ci, qui est resté seulement la langue théologique et liturgique des chréliens d'Abyssinie (1).
Tels sont, dans leurs traits principaux, l'histoire générale des langues sémitiques et le cadre de leur distribution géographique. Leur rôle a été important dans l'histoire de la civilisation; il a été tout à fait incompajable dans l'histoire religieuse de l'humanité. Ajoutons que ce rôle parait terminé : ce ne sont pas les langues sémitiques qui sont aujourd'hui l'expression la plus haute de la pensée humaine et l'instrument actif de la civilisation.
. En ce qui concerne leurs origines, bien des points demeurent obscurs. Et d'abord, le nom sous lequel on les désigne communément prête à une équivoque. On croirait que les langues appelées sémitiques ont été employées uniquement par les peuples que la Bible rattache à la lignée de Sem. Or il se trouve que le phénicien, celle de toutes les langues qui se ressemble le plus à l'hébreu, a été parlé chez les fils de Ghanaan, les petitsfils de Cham. Si Chanaan n'est point par la race frère d'Assur et d'Aram, il est bien leur frère par le langage. Comment concevoir, après cela, le rapport mutuel des langues sémitiques au point de vue de leur provenance, et quel a été le centre de leur diffusion? Richard Simon voyait dans l'hébreu la plus ancienne des langues sémi-
tème de conjonctions ne peuvent être considérés comme des emprunts. Dillmann, Mthiopische Grammalik (1857).
(1) Deux dialectes dérivés de Téthiopien, le tigré et le ligrina subsistent dans la province du Tigré. Les dialectes d'Abyssinie sont 1res nombreux et forl mélangés, du moins quant au vocabulaire.
tiques (1). De nos jours, on a dévolu ce privilège à Tarabe (2), et tout dernièrement à l'assyrien (3). Cependant aucune de ces langues ne peut être considérée comme la souche primitive des autres. L'araméen n'est pas sorti de l'hébreu, ni Phébreu de Tassyrien ou de Tarabe. Nous avons là un groupe de langues sœurs qui représentent plus ou moins parfaitement le type de langage qu'on est convenu d'appeler sémitique, et qui s'onVcnt à nous dans un état de conservation relativement complet ou défectueux. En ce qui regarde la vocalisation, l'arabe et Tassyrien présentent le caractère le plus archaïque ; mais il ne suit pas de là que l'hébreu et Taraméen soient beaucoup moins anciens. Il s'est fait dans ces langues, en ce qui regarde le vocalisme, un travail de décomposition qui n'a pas eu lieu dans les autres et qui résulte de causes spéciales dont nous n'avons pas à nous occuper ici. De même que, dans la philologie indo-européenne, on a cessé de considérer la langue sanscrite comme la mère des langues aryennes et que Ton se contente d'y voir le meilleur spécimen du type aryen; de même, dans la philologie sémitique, on ne doit pas faire de l'hébreu ou de l'arabe la langue-mère des autres idiomes de même famille, mais reconnaître simplement que telle ou telle langue, dans telle ou telle de ses parties est mieux conservée que telle autre et retient plus exactement la forme primitive des langues de Sem.Cela n'empêche pas que les langues sémitiques n'aient une patrie commune et qu'on ne puisse désigner, au moins d'une manière probable, le point central d'où
(1) Hist,crlt. du V. T. I, 15.
(2) Schrader, Zeitschriftd. deuslch. morgenl. Gesellscchafty XXVll. (3} Fried. Delilzsch, The Hebrew Language viewed in thelightof
Aasp^ian research (1889) et Prolegomena eines neuen hebràisch-aramwchen Wôrterhuchs z. A, T. (1886).
Dû TEXTE ET DES VERSIONS DE LA felBLE 33
elles ont rayonné sur l'Asie occidentale. D'où que soient venus primitivement les ancêtres des peuples qui ont parlé les langues sémitiques, et quelle que soit, au point de vue de Ja race, la relation qui existe entre les Chananéens d'une part et les Assyriens, les Hébreux, les Chananéens et les Arabes d'autre part, c'est dans la région nord-est de l'Arabie, près du golfe Persique, et vers Fembouchure du Tigre et de l'Euphrate, que do nombreux indices invitent à placer le séjour où les tribus qui se servaient des dialectes sémitiques ont d'abord vécu côte à côte. L'envahissement de la Mésopotamie par les Sémites paraît s'être opéré du sud au nord. On les voit d'abord s'établir en Chaldée, quatre mille ans environ avant Jésus-Christ, et c'est beaucoup plus tard qu'un empire sémitique s'établit dans la Mésopotamie septentrionale (1). Selon d'anciennes traditions les Chananéens seraient venus d'Arabie (2), et la fondation de Tyr (3) remonterait aux environs de l'an 27S0 avant notre ère. Sidon était plus ancienne encore. Il est certain que les princes égyptiens qui, à partir du xviii* siècle avant notre ère, après avoir repoussé la domination étrangère des Hyksos, envahissent la Palestine et poussent leurs conquêtes jusqu'à l'Euphrate, ont trouvé fondées depuis fort longtemps et déjà florissantes les principales villes de Phénicie, les Chananéens installés entre le Jourdain et la mer, et toutes les localités pourvues de noms sémitiques. On croit généralement que les Hyksos étaient des Sémites ou du moins qu'ils parlaient une langue sémitique. Les Phéniciens ont pu être compris dans ce flot de peuples, qui, après avoir inquiété la frontière d'Egypte, ont fini par la franchir et par établir leur domination sur les bords du Nil. L'en-
(1) Cf. Gen, X, 8-12. .
^2) Hérodote,!, 1.
(3) Hérodote, Jl, 44.
vahissement a été progressif et rien ne s'oppose à ce que les villes de Phénicie aient été fondées quelques siècles avant rétablissement des Hyksos en Egypte. La Genèse indique comme berceau de la famille térachite et comme patrie d'Abraham Ur des Chaldéens, sur le bas Euphrate, et suppose que les ancêtres des Hébreux, des Moabites, des Ammonites et des Iduméens ont remonté le cours de ce fleuve avant de se diriger vers la Palestine, Le frère d'Abraham, Nachor, dont la postérité parle araméen, se fixe dans la haute Mésopotamie. L'histoire nous montre les Araméens dans la basse Chaldée, le long de TEuphrate, à Damas et dans le désert syro-arabe. Tous ces peuples semblent donc venir de la région qui avoisine le fond du golfe Persique, Rien se s'oppose à ce que d'autres tribus soient parties de là pour se répandre dans la péninsule arabique. D'après la Genèse, un grand nombre de tribus arabes descendent d'Éber par Joctan, comme Abraham et Nachor descendent de lui par Phaleg. En tout cas, ces tribus ont dû se séparer des autres et occuper l'Arabie longtemps avant la migration phénicienne et térachite, et dès le temps oîi les autres Sémites se répandaient en Chaldée. L'extension des tribus araméennes et la migration d'Abraham pourraient bien être, comme la migration phénicienne, dans un rapport quelconque avec l'invasion des Hyksos. Il serait imprudent de préciser davantage et de fixer une date à la descente d'Abraham en Palestine. Mais on ne risque pas beaucoup de se tromper en renvoyant ce fait plus de vingt siècles avant notre ère. Les premières tribus parlant une langue sémitique, qui ont atteint la Méditerranée, ont dû y arriver trois mille ans au moins avant Jésus-Christ (i).
(l)Maspero, Hist, ancienne des Peuples de VOrient (2'» éd*),94, Cf. Revue critique du 27 avril 1891.
Les savants sont divisés sur une question qui n'est pas de première importance, à savoir si Abraham parlait hébreu avant de franchir l'Euphrale, ou bien s'il parlait araméen comme les enfants de Nachor. Dans cette dernière hypothèse Abraham et Lot, ou du moins leurs descendants, auraient adopté la langue des Chananéens établis avant eux sur le solde la Palestine, Nous sommes si incomplètement renseignés sur les circonstances historiques de la migration d'Abraham qu'il est difficile de se prononcer à cet égard. Il faut observer néanmoins que le passage de la Genèse (1) où Laban parle araméen n'est aucunement décisif en faveur de la seconde opinion. Jacob et Laban parlent des langues difléreptes parce qu'ils représentent, en cet endroit, deux peuples ou deux groupes de tribus. L'auteur biblique ne suppose jamais qu'Abraham ait changé de langue. Il paraît au contraire plus conforme à l'esprit de la narration d'admettre qu'Abraham et ses ancêtres directs parlaient hébreu. Les noms d'Isaac, de Jacob, des douze patriarches fils de Jacob n'ont rien d'araméen. Les Moabites, les Ammonites, les Edomites parlaient des dialectes analogues à l'hébreu : on ne voit pas ce qui aurait pu les leur faire adopter, car le pays qu'ils ont occupé ne semble pas avoir été d'abord aux mains des Ghananéens. Ce sont plutôt les Phéniciens, étrangers à la race de Sem, qui, en des temps très reculés, à l'époque de leur séjour au bord du golfe Persique et mêlés à des tribus sémitiques, en auront adopté le langage (2). La langue hébraïque dont il nous reste maintenant à esquisser l'histoire, n'est pas désignée sous ce nom dans les livres de la Bible juive. Le traducteur de TEc-
(1) Gen. XXXî, 47.
(2) Cf. Vigoureux. Les Livres Saints et la Critique, 111, 507*
clésiastique est le plus ancien auteur qui appelle hébreu ridiome de TAncien Testament (1). Celte langue est appelée dans Isaïe (2) la langue de Ghanaan. Les officiers d'Ézéchias prient l'envoyé de Sennachérib de ne pas leur parler dans leur propre langue, qu'ils appellent la Ibj^^mb judaïque (3), mais en araméen, à cause du peuple qui écoutait. De même,' on voit dans Néhémie (4) que les enfants nés de femmes étrangères parlaient la langue de leurs mères et ne savaient pas parler la langue judaïque. Dans les livres du Nouveau Testament, ce qu'on appelle hébreu est l'idiome vulgaire de la Palestine, le syro-chaldaïque. Les paroles du Sauveur qui sont citées dans leur forme originale sont de Taraméen. L'ancien Évangile qu'on appelait Evangile hébreu, était écrit dans le même dialecte. Le nom de langue hébraïque n'est donc pas précisément tradi- Eionnel dans le sens où nous l'employons, puisqu'il a servi à désigner la langue des Juifs à une époque où cette langue n'était plus ce que nous appelons l'hébreu. Mais il suffit de déterminer le sens qu'on y attache aujourd'hui et qui s'applique à l'idiome parlé anciennement par les Juifs, idiome dans lequel a été rédigée la plus grande partie de l'Ancien Testament. Quant à l'origine même du mot hébreu^ on a discuté beaucoup pour savoir si l'adjectif ibri venait de Éber, l'ancêtre d'Abraham (5) ou bien si c'était primitivement une épi-
(1) Les Livres saints, dit-il, ne sont pas tout-à-fait dans le grec te qu*ilssont£v lauxoT; Ippaïaxî XsYOfjisva. Eccli.proL
(2) h, XIX, i8, supr. cit,
(3) n^rrw II (IVJ Rois, XVlll, 26.
(4) Nék. XIII, 24. 11 est probable que la langue judaïque est encore ici l'hébreu proprement dit, qui n'avait pas encore disparu toul a-fail comme langue parlée, et que Néhémie voulait maintenir.
(5) Geth X,24, 24.
thète, « celui de l'autre côté, » ou « celui qui a passé (1), » soit que les tribus voyageuses prissent ce nom quand elles avaient passé sur la rive droite de TEuphrate, soit plutôt qu'il leur fût donné par les Chananéens. Les deux opinions diffèrent peut-être moins au fond qu'elles ne paraissent, vu que le nom d'Éber ne représente pas nécessairement ou exclusivement un individu. Quoi qu'il en soit, ce sont probablement les gens de Touest qui ont donné aux nouveaux arrivants le nom de Ibrim, Dans les textes anciens, les descendants d'Abraham n'emploient jamais ce nom en parlant d'eux-mêmes, à moins qu'ils ne s'adressent à des étrangers. Au contraire, les étrangers remploient volontiers, et c'est ainsi qu'ils paraissent avoir désigné d'abord Abraham et sa postérité, spécialement les Israélites.
§ IL — La langue hébraïque dans les principales phases de son développement.
L'histoire d'une langue est facile à faire lorsqu'on possède des documents écrits correspondant aux principales époques de son existence, que ces documents sont bien datés, et qu'ils se sont conservés dans leur forme primitive. Tel n'est pas le cas de l'hébreu. Nous n'avons qu'une partie de l'ancienne littérature hébraïque; tous les documents qui nous sont parvenus ne sont pas pourvus d'une date certaine ; enfin l'on peut soupçonner que les plus anciens ont subi au cours des temps diverses modifications destinées à en faciliter l'intelligence aux lecteurs plus récents (2). Il suffit de comparer
(1) De la racine lajT « passer ».
(2) Quamdiu lingua aliqua in quotidiano usu est, librorum qui fréquenter leguntur textus orthographiae grammaticasque singularum œtatum accommodari et adaptari, vocabulaque obsoleta
les passages des livres de Samuel et des Roîs qui 'sont reproduits dans les Chroniques, pour se faire une idée des changements que l'on faisait parfois subir aux anciens textes afin de les mettre à la portée des générations uoiivelles. Mais cette comparaison ne nous montre guère qne des substitutions de mots dans lesquelles il faut faire sans doute une part au goût personnel des auteurs. Des changements plus ou moins importants ont du se produire dans la prononciation, et ces changements nous échappent à peu près entièrement. Le système de points inventé par les Massorètes pour figurer les voyelles a bien pu conserver en substance la prononciation usitée dans les derniers temps où Thébreu était une langue parlée : ce système uniforme appliqué à tout TAncien Testament ne reflète en aucune manière les nuances variables qui ont existé dans les temps antérieurs. Les différences des temps et des dialectes particuliers ont disparu, et l'on ne voit pas même comment, étant donné l'ancien système d'écriture, on aurait pu les conserver. C'est par suite d'un incident relaté dans rhistoire des Juges que nous est parvenu le souvenir d'une différence dialectale entre les Éphraïinites et les gens de Galaad(l). Les premiers prononçaient la chuintante ^ (sch) comme la sifflante d (s) ; et, pour les reconnaître, ceux de Galaad leur faisaient dire le mot sxhibbolel (épi), qu'ils prononçaient sibbolet. Diantre s nuances de ce genre, qui ne se traduisaient pas dans récriture ont certainement existé, sans que la tra-
nsitatioribu3 locum cédera soient... (Exemples : éditions de la Bible de Luther, des œuvres de saint François de Sales, etc.) ; atque aliquid siraiie in libris nostris sacris obtinuisse non tantum jure suppùnitur, sed exemplis etiam demonstratur. Gornely, Introd. ïj 237, (1) Jug.\\i,6.
dition les ait retenues. Le vocabulaire et la syntaxe, dans la mesure où ils n'ont pas été modifiés, sont le seul terrain où Ton puisse encore constater des différences. Mais les conclusions qu'on peut tirer de là sont d'une médiocre portée, attendu que, si les différences ne sont pas très considérables par leur nombre ou leur caractère, elles peuvent s'expliquer par le génie particulier des auteurs, sans qu'il soit nécessaire d'attribuer les œuvres à des époques diverses. Ajoutons que Ton a continué à écrire en hébreu et parfois en hébreu très pur, en se réglant sur les anciens modèles, alors que la langue parlée étdit déjà corrompue ou n'était même déjà plus l'hébreu, mais l'âraméen. La langue de certains psaumes postérieurs à la captivité ne trahit pas la moindre décadence. Dans ces conditions, il est impossible de reconstituer avec les livres du canon juif une histoire détaillée de la langue hébraïque, et de partager cette histoire en périodes nettement définies et caractérisées (1). On peut indiquer Seulement les grandes lignes de cette histoire, où l'on ne saisit qu'un changement important, la décadence qui se produit vers la fin du VII® siècle avant Jésus-Christ et qui aboutit après la captivité à la disparition de l'hébreu comme langue populaire.
Nous avons admis, comme une opinion plus probable, que la migration térachite, dont le point de départ, d'après la tradition d'Israël, est Ur desChaldéens, qui fait station à Harran et franchit enfin l'Euphrate sous la conduite d'Abraham, parlait hébreu lorsqu'elle arriva en Palestine plus de vingt siècles avant notre ère. Bien que nous
(1) Fieri non posse putamus ut ex libris sacris hisloriam linguaa hebraicse cognoscamus, variasque ejus epochas cum certitiidine distinguamus. id. ibid.
n^ayous aucun document hébreu-phénicien qui remonte h ces temps reculés, nous pouvons dire que la langue de Chanaan était dès lors fixée dans ses éléments esseiilielSj et telle que nous la trouvons dix ou douze siècles plus lard, par exemple au temps de David. Cela résulte de la nomenclature des noms propres de villes et de tribus, lesquels remontent à Fépoque primitive et dont l'existence nous est signalée d'ailleurs par les inscriptions des conquérants égyptiens, qui, après l'expulsion des lïyksos, envahissent la Palestine et y exercent leur suprématie. Jacobel et Joséfel figurent dans la liste des tribus soumises par Thotmès III, en même temps que les noms de localités connues par l'histoire biblique (1). On sait que, dans la Bible, Jacob et Joseph (2), comme Juda et Israël, représentent une division générale du peuple hébreu, et il est bien difficile de ne pas reconnaître en cet endroit les ancêtres de la nation israélUe. Un peu plus tard (3), la correspondance des pharaons Aménophis III et IV avec leurs tributaires orientaux, récemment découverte à Tell-el- Amarna, bien que, par une singularité dont l'application adéquate est encore à trouver, la plupart de ses documents soient écrits en cunéiforme et rédigés en assyrien, nous montre aussi par les noms propres qui
(i) GrotT, Rev. égyptologique, IV, 95 et suiv. « On pourrait, il est vrai, supposer que ces noms Jacob-El et Joseph-El ne désignent pas des Hébreux, mais des Araméens (?) parlant la même langue el adorant El, qui auraient porté les noms de Jacob et de Joseph j néanmoins la coïncidence des deux noms est singulière et porte à penser qu'il s'agit d'Hébreux. » Abbé de Broglie, Généalogies bibliques, dans les Comptes-rendus du Congrès scient, intern, dti^ Catholiques, 1888, t. I. — Ph. Berger, Mémoires de la Société de Linyiditltquey VI, 2® fasc. Essai sur la Signification hist. des noms des patriarches hébreux.
(2) Cf. Fs. LXXVll, 16; Ps. LXXX, 2; Am. V, l5, VI, 6.
ÇA] Ail ïv« siècle av. notre ère.
sont cités dans les lettres venant de Palestine et par certaines particularités de rédaction, que l'hébreu-phénicien était alors ce que nous le voyons être, quelque temps après, dans les morceaux les plus anciens de la littérature hébraïque (1). Le séjour en Egypte n'a pas exercé une influence appréciable sur l'idiome des Israélites. A peine trouve-t-on dans Thébreu quelques termes empruntés au vocabulaire égyptien, et dont on pourrait expliquer la présence par les relations politiques et commerciales qui ont existé de tout temps entre rÉgypte et la Palestine. L'époque mosaïque et le temps des Juges nous fournissent les premiers témoignages directs, quoique non indiscutables dans les détails, touchant l'ancien hébreu. Ce sont les morceaux de chants populaires contenus dans le livre des Nombres et qui ont été en partie sinon tous empruntés au livre des Guerres de Jahvé, livre plus ancien que notre Pentateuque, puisqu'il y est cité (2). Ces chants doivent remonter à une époque très voisine des faits auxquels ils se rapportent. Sans doute ils n'ont pas été écrits tout d'abord; mais le mémoire d'un peuple qui n'a pas autre chose à garder, retient aisément ces sortes de compositions. Le rythme et la cantilène empêchent de détériorer gravement les couplets. Quelques substitutions de mots sont possibles, mais l'ensemble demeure. Le cantique de Débora (3) nous est parvenu dans les mêmes conditions. Ces cantiques représentent, en un certain sens, un idiome littéraire ; mais c'est l'idiome littéraire d'un peuple qui n'a pas encore de littérature.
(1) La correspoadauce en question a été découverte en 1887.
(2) Nombr, XXI, 14-15, pelit fragment poétique expressément cité d*après le livre des Guerres de lahvé ; autres morceaux puisés sans doute à la même source, ibid, 17-18 ; 27-30.
(3) Jug. V.
La flifférence qui existait entre cette poésie et le langtLge vulgaire consistait uniquement dans un choix du mots harmonieux et dans Tarlifice, d'ailleurs assez simple, de la construction rythmique fondée sur le parallélisme. La langue de ces poèmes est un hébreu très pur. A peine trouve-t-on à signaler quelques particularités comme la forme du relatif dans le cantique de DV'bora (1) : celte forme se retrouve dans le Cantique des cantiques et pouvait appartenir au dialecte de corluines tribus. Le vocabulaire et la syntaxe sont ceux des ti^es plus récents. Le nombre des locutions qu'on ne retrouve pas ailleurs est assez restreint. Ce qui dis- Lin jl^uo ces vieux poèmes des documents postérieurs, c'osl la concision du langage et Ténergie de l'expression. Que l'on compare le cantique de Débora aux derniers psaumes, on trouvera que les psaumes sont rythmés comme le vieux chant populaire, que la langue est la nif me de part et d'autre, du moins pour nous, à qui Lien Jes nuances de prononciation et même de flexion grammaticale ont été dérobées; seulement le poème îintiquo n'a pas de mots inutiles; les images s'y pressiml, l'harmonie en est forte, un peu sauvage comme li^s sentiments qu'il exprime; tandis que la prière du juif contemporain de Jérémie, de l'exil, ou de la domination persane, se déroule en strophes plus calmes, dans un langage plus lâche et un rythme plus doux. Les parties historiques du Pentateuque, le livre des Ju^es, certaines parties des livres de Samuel (2) sont la pruse qui correspond à cette poésie antique. On
(1) M!f au lieu de lurx.
(i) L'élégie de David sur la mort de Jonathas (II Sam, I, 18-27) csl tom à fait dans le goût des anciens cantiques. Le compilateur des livres de Samuel dit avoir emprunté cette pièce au livre du Juste.
y trouve, toute proportion gardée, la même sobriété d'expression, la même simplicité vigoureuse dans la construction grammaticale et dans Tordonnance des récils. Nous ne disons rien des parties législatives du Pentateuque. La langue du droit n'a pas d'âge. Avec ses formules stéréotypées, elle est archaïque dans tous les temps. Certains psaumes, le livre de Job (i), quelques morceaux des Proverbes, les prophéties d'Amos, de Joël, d'Osée, gardent encore la vigueur et la simplicité primitives. Cependant l'art de la composition s'y laisse entrevoir. Les prophéties d'Isaïe, celles de Michée présentent le même caractère. L'hébreu du vin® siècle avant notre ère est une langue très littéraire, harmonieuse, souple, étudiée, toujours énergique, mais d'une saveur moins rude, d'un goût plus raffiné que l'hébreu des anciens temps.
Par cela même que Ton aperçoit à celte époque l'art et l'étude, on peut soupçonner qu'une distinction commence à s'établir entre la langue littéraire et la langue du peuple, celle-ci étant exposée à se modifier comme tous les dialectes populaires, celle-là tendant à se maintenir par la l'éflexion et par l'imitation des œuvres de l'antiquité. Cette distinction devient très sensible à la fin du vn* siècle. Alors la prophétie abandonne généralement le ton lyrique pour prendre celui de la prédication populaire, et l'on voit ce phénomène bizarre qu'offrent en plus d'un endroit les écrits de Jérémie, à savoir, la mise en prose incolore et diffuse, la paraphrase délayée des belles et fortes sentences, rythmées si savamment par les classiques des siècles antérieurs. Sans doute, il faut faire en ceci la part du génie individuel. Mais comme Sophonie a le même tempéra-
(1) Sans le discours d*Élihu.
ment littéraire que Jérémie; comme Ézéchiel, malgré la puissante originalité de son esprit, et bien qu'il soit écrivain plutôt que prédicateur, ne laisse pas d'être assez prolixe si on le compare aux prophètes anciens ; cûmme il emploie des mots nouveaux et des constructions qui sentent plus ou moins Taraméen, on croira volontiers que tous ces auteurs ont suivi le courant qui emportait vers sa décadence la langue populaire de leur trimps. Cet affaiblissement est d'autant plus sensible que des écrivains de la même époque, tels que Nahum et llabacuc (1), des contemporains de Texil ou même des auteurs postérieurs à la captivité, tels que certains psalniistes et auteurs de proverbes (2), ont une langue beaucoup plus châtiée et ressemblent pour Tharmonie, sinon toujours pour la force de la diction, aux contemporains d'Ezéchias. Cependant les écrits postérieurs à la captivité trahissent généralement l'influence de la langue vulgaire, qui, à cette époque, se rapprochait de pluîs en plus des idiomes araméens.
Il est très difficile ou, pour mieux dire, impossible de fixer l'instant précis oii les Juifs ont cessé de parler l'hébreu pour adopter Paraméen. Les talmudistes et de nombreux savants jusqu'à nos jours ont pensé que l'araméen était la langue usuelle des exilés qui revinrent de Babylone après la captivité. D'autres soutiennent, sans doute avec raison, que l'hébreu était encore parlé à Jérusalem par une portion choisie de la pupuiation au temps de Néhémîe. « Du moment que l'on envisage Phébreu et Paraméen, moins comme deux langues que comme deux âges d'une même langue, la dis-
(1) Nabum parait avoir écrit vers le milieu, Habacuc vers la fin du vil*' siècle.
(2) ^ur IsL composition du livre des Proverbes, v. Revue des Beligiom, 1890, p. 98-115.
cussion devient bien délicate et le point de dissentiment presque insaisissable. C'est comme si on se demandait en quelle année finit le latin et commence le français. Les langues ne meurent pas à un jour donné; elles se transforment par degrés insensibles et Ton ne peut indiquer le point précis où elles doivent changer de nom (1). »
Il parait certain que les Juifs demeurés en Palestine parlaient araméen ou du^noins un hébreu très corrompu quand finit la captivité. Mais on peut douter que les exilés, ceux du moins qui revinrent de Babylone, eussent abandonné entièrement Thébreu comme langue parlée. L'exil n'a pas duré bien longtemps ; les déportés formaient des groupes de population assez compactes ; ceux qui revinrent étaient conduits par une sorte d'aristocratie sacerdotale et religieuse, très attachée aux coutumes traditionnelles et sans doute aussi à la langue nationale. Ce sont les membres de ce corps d'élite qui ont sauvé de la destruction l'ancienne littérature hébraïque. On croira volontiers que ce groupe, médiocrement nombreux d'ailleurs, avait conservé l'usage de l'hébreu. Par suite, rien ne s'oppose à ce que les derniers prophètes, Aggée, Zacharie, Malachie, aient d'abord prononcé leurs oracles dans la langue où ils les ont rédigés. Néhémie s'efforce encore de maintenir Tancien idiome (2), devenu presque inintelligible à ceux
(i) E. Renan, Hist des Langues sémîliques, 138.
(2) Néh. Xllï, 24 supr. cit. On allègue souvent Néh, VIII, 7 8, pour prouver que les Juifs du temps d'Esdras et de Néhémie ne comprenaient plus Thébreu. Dans ce passage, il est dit que les lévites t expliquaient (D''3"':ia) la Loi au peuple,... qu'ils lisaient dans le livre de la Loi de Dieu, en l'expliquant (uiSa) intelligiblement. » Il n'est pas question de traduire, dans le sens rigoureux du mot, mais de commenter. L'hébreu qu'on pouvait parler alors était loin d'être la langue de la Loi. D'ailleurs la Loi, même
qui avaient pris l'habitude des nouveaux dialectes palestiniens. Mais ces tentatives de réaction n'eurent pas de résultat durable. Bientôt Taraméen, qui était la langue populaire, devint la langue usuelle dans toutes les classes de la société juive. L'hébreu resta la langue liturgique et même la langue littéraire, sauf à être plus ou moins influencé par la langue parlée, ou quelquefois mélangé avec celle-ci. On sait que les livres de Daniel et d'Esdras sont écrits partie en hébreu, partie en araméen. Le livre de FEcclésiaste, dont la composition doit être placée, selon toute vraisemblance, à l'époque de la domination persane, veut encore être hébreu; maïs pour la construction de la phrase et pour le vocabulaire il est fortement teinté d'aramaïsme (1). Les parties liébraïques de Daniel et d'Esdras, le livre des Chroniques, celui d'Esther, se rapprochent beaucoup plus de riiébreu ancien. L'auteur de TEcclésiaslique a imité les Proverbes. Mais comme son œuvre ne nous est point parvenue dans l'original, il n'est pas facile de dire jusqu'à quel point il a suivi son modèle. Si l'on juge du livre entier par les citations qui en sont faites dans le Talmud et les écrits rabbiniques (2), la langue de TEcclésiastique aramaïsait au moins autant que colle de TEcclésiaste. D'autres deutérocanoniques de rAiicien Testament, par exemple Tobie et Judith, ont pu être écrits dans cette langue bâtarde tout aussi bien qu'on araméen. La langue de la Mischna (3), plus char-
pour ceux qui auraient parfaitement connu Phébreu classique, avait encoro besoin d'explication.
( I ) Les particularités de la langue de i'Ecclésiaste sont indiquées dans Oelitzsch, Comment., Hoheslied u.Koheleth, 197 et suiv.
{2) nos passages ont été soigneusement édités par S. Schechter, Tke JifivUh Quarterly Heview, juillet 1891.
(3] Recueil des traditions oracles sur l'interprétation de la Loi, rédigé vers Tan 200 par R. Juda, dit le saint; sert de base au Talmud. V. Vigouroux, ilfaw. bibL A. T, I, 302 et suiv.
gée encore d'aramaïsmes, ressemble beaucoup à cet hébreu de décadence. Ce qu'on appelle hébreu rabbinique est une imitation directe de l'hébreu ancien; c'est un langage artificiel, calqué sur celui de la Bible, mélangé de termes étrangers et souvent barbares. Il suffit de le mentionner ici (1).
Beaucoup d'auteurs croient pouvoir donner une histoire plus détaillée de la langue hébraïque et distinguer dans son développement trois âges ou périodes : l'âge mosaïque, Tâge des rois, et celui de la captivité. Cette division suppose, en dernière analyse, l'intégrité absolue du texte traditionnel et sa fidélité entière à reproduire les écrits originaux de l'Ancien Testaoïent (2). Comme on insiste principalement sur de prétendus archaïsmes du Pentateuque, afin d'établir par un argument philologique Texistence d'une première période littéraire nettement distincte de celle qui commence avec l'établissement de la royauté davidique, il convient que nous discutions sommairement les faits dont il s'agit, avant de passer à un autre sujet.
On signale d'abord certaines dijBFérences de vocabulaire entre la Genèse et les autres parties du Pentateuque (3). Ces variétés de style et de lexique s'expliquent aisément si l'on veut bien remarquer que le contenu de la Genèse est purement narratif, tandis que l'objet des trois livres suivants est principalement la législation, et celui duDeutéronome l'exhortation morale. Il est assez naturel que dans dés récits traditionnels se rapportant à la plus haute antiquité certains termes particuliers se soient con-
(1) Y. à ce sujet Wogue, Histoire de la BiblSy 108-109.
(2) Se rappeler la citation de Gornely, supr. p. 37.
(3) V. Trochon, op. cit. Introduction, I, 222.
serves. On ne doit pas néanmoins en exagérer le nombre. Plusieurs des locutions citées se retrouvent dans des écrif.s [}ltis récents, par exemple, dans le Cantique, dans Job, dans Jérémie et même dans les Chroniques. Prise en elic-mème, et quand elle atteint certaines proportions, la différence de vocabulaire peut servir à prouver qiKi tpl oL tel morceau ne sont pas d'un même auteur; raah pour prouver que ces morceaux appartiennent à dos époquL^s diverses, il faut que la différence du vocabulaire soit très considérable, ou bien qu'elle porte sur des points très spéciaux, où Tunité du langage est indispensable dans un temps donné. Des écrivains que Ton ^ait avoir clé contemporains, comme Jérémie et Ezéchiel, offrent de très grandes différences au point de vue du lexique. Il en est ainsi dans toutes les langues. Mais le fait est particulièrement sensible en hébreu, où chaque auteur paraît, dans une certaine mesure, disposer d'un vocabulaire qui lui est propre et qui est, en définitive, exilai du milieu plus ou moins restreint dans lequel il a vécu*
La (lîfVcrence entre la langue Ju temps de Moïse et colle do i'opoque de David et de Salomon est, nous diton, très grande et très apparente. « Ainsi : 1® 11 y a dans le Penlateuque un grand nombre de mots, de formes de mois et de phrases qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Exemples : Le pronom masculin Nin est employé pour le féminin encent quatre-vingt-quinze endroits » tandis que le pronom féminin n\t se rencontre onze fois seulement (1). Le mot iy: est employé vingt et une fois pour
H) On voit dans ces onze passages une correction de copiste (Vigouroux, fjp, cit. I, 382) ou des gloses interpolées (Graflîn, Etude $ur quelques archaïsmes du Pentat., dans les Comptes-rendus du Congrès scient . des cath. 1888, !.)•
le féminin my: (1). « Il y a dans cette habitude de ne pas distinguer le genre une preuve indiscutable de la haute ancienneté de la langue. L'emploi du pronom avec Tarticle préfixe nîSn (2) en est une autre preuve. Dans tous les livres postérieurs au Pentateuque, on ne trouve plus que la forme abrégée îSn (3). La forme Snh pour hSnh, ne se lit que dans le Pentateuque, » etc. « 2^ On rencontre aussi dans le Pentateuque des mots, des formes de mots et de phrases dont on ne trouve dans les autres livres que des exemples fort rares et isolés. Ainsi la forme pleine du suffixe du nom, in (éhu). ne se rencontre que trois fois dans tout le reste de l'Ancien Testament, à l'exception toutefois des noms finissant en n (é) ; n (o) au lieu de 1 est très fréquent dans le Pentateuque, plus tard, on ne le voit qu'une fois dans Josué (4), isolément dans les livres poétiques, et par affectation archaïque dans les écrits de Texil, les Rois et Ézéchiel...; ]rw^ (5) ne se trouve ailleurs qu'une fois, dans Isaïe (6), » etc. « On y trouve encore des mots qui ont changé de signification dans une période intermédiaire, et qui ne reprennent leur sens primitif que lorsqu'ils sont employés par des écrivains de la captivité ou postérieurs à la captivité. Exemples : »]iSn, chef de tribu iduméenne (7) ou chef de tribu en général (8) ; Sïn, séparer (9), suivi de
(4) On trouve mSTJ Deut, xxii, 19. « Il est probable que la dernière lettre (n), a été ajoutée dans cet endroit par un copiste. » Vigoureux, loc, cit,
(2) Gen, xxiv, 65 ; xxxvii, 49.
(3) Jug. VI, 20, etc. On trouve TrSn dans Éz. xxxvi, 35.
(4) Jos. XI, 46.
(5) Deut. XXXII, 45, xxxiii, 5, 26. Il faut sans doute aussi lire ce mot Nombr, xxiii, 40, au lieu de Dnu\
(6) Is. xLiv, 2.
(7) Gen. xxxvi, 45 et suiv. Ex. xv, 45, I, Ckron. I, 54 et suiv.
(8) Zach. XII, 5-6.
(9) Gen. xxvii, 36, SïN, en cet endroit, signifie réserver^ mettre de côté.
Pj enlever (1), reparaît dans Ézéchiel et dans TEcclésiaste, » etc. « 4° La prose du Pentateuque contient de plus beaucoup de mots et de phrases qui ne se rencontrent ensuite que dans lapoésie. Exemples: TN {2)vapeur]
nw (3) montrer sa magnificence ; niK (4) chemin ,
p^rn, {S) transporter, » etc. « S* Le Pentateuque contient beaucoup de mots dont la signification a été altérée par la suite. Exemples: d'^S^ïn (6) nobles, qu'Isaïe (7) emploie pour désigner les extrémités de la terre; mai se confier dans la force matérielle (8), prend plus tard le sens d'avoir confiance en Dieu (9) » etc. « 6® Enfin la forme des mots du Pentateuque a été souvent modifiée. Exemples : nui (10) devient mai (11), u-ia (12) se change
(t) Nomhr. xi, 17^ 25. Ici, le mot SïN signifie détourner, prendre une partie de quelque chose pour le donner à d'autres. Dans Ez, xLiïj 6 et EccL iij 10 le même mot signifie écarter j retirer.
(g) Gen, II, % Job. xxxvi, 27.
(3) Ex. xvj 6j 1 1 (cantique de Moïse après le passage de la mer Rouge ;fjSj xlu^ âl,
(4) Gen. xviii 11, Le mot niN en cet endroit ne signifie pas c/iemm, mais coutume.
{^) Qen. XII j 8, xxvi, 22. t Ne reparaît plus que dans Job où il est très commun, et Prov. xxv, 1, où il a un sens tout difiPérent. » Troehoïijnote. Le pa^isage, Prov. xxv,l, est en prose, et le mot p^TOH y e^t employé dans le sens de transcrire, sens parfaitement conjorme à la signification primitive.
(6] Ex. xxiY, il-
(7ï /s. xLi, y,
(8) Deut, xxviHj îii,
(9) Jér\ xiij 15, Job. xi, 23. Dans les deux passages cités niatl est employé sans complément et signifie être en sécurité. La distinction des deux sens de niDS n'est pas plus fondée en fait qu'en raison.
{10} Léi\ Vj 4.
(11) Fi'ov. XII, 18* L'auteur cité insiste sur ce que la forme piel esi employé dans Lév. v, 4 et la forme kal dans Prov, xii, 18. C'est araire de ponctuation.
(12) Lét}, n, 14, 16,
BtJ TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE 51
en Dia (1)..., pn3f, rire^ plaisanter, qu'oa trouve douze fois dans la Genèse, ne se rencontre postérieurement que dans les Juges (2), où se présente déjà la forme adoucie pn;z7, qu'on retrouve cinquante^deux fois dans la Bible. A une époque tardive, Ezéchiel (3) fait revivre la forme originale (4). »
Il est fâcheux qu'on se soit accoutumé h prouver r antiquité du Pentateuque par d'aussi fragiles arguments : on s'expose à compromettre une bonne cause par de mauvaises raisons. Dans ce qu'on nous présente comme des idiotismes de langage et des particularités grammaticales, il n'y a souvent que des anomalies d'écriture. Cet emploi du pronom Nin pour les deux genres, dont on fait si grand bruit, pourrait bien être autre chose qu'un archaïsme linguistique. Il serait fort étrange qu'on n'eût pas distingué les genres pour le pronom de la troisième personne, alors qu'on les distinguait pour la seconde; qu'on ne les eût pas distingués au singulier, lorsqu'on les distinguait au pluriel; que l'absence de distinction soit un signe de haute antiquité, alors que la distinction est fondamentale dans toutes les langues sémitiques connues, les plus anciennes comme les plus récentes, et remonte par conséquent à l'origine même de la famille sémitique. D'ailleurs cette question peut se résoudre en deux mots. En partant des données paléographiques, il est certain que jusqu'à une époque relativement récente, comme nous le verrons en étudiant l'histoire de l'écriture, la voyelle du pronom singulier de la troisième personne n'était pas écrite, en sorte qu'on avait pour les deux genres, dans le Pentateuque comme dans les
(1) Lam, III, 16, Ps, cxix, 20.
(2) Jug, XVI, 25.
(3) Éz. xxni, 32.
(4) Trochon, Op. cit. i, 223-227.
autres écrits bibliques, les simples lettres nh. La lecture seule diffère Qciait le masculin du féminin. La présence du T dans le pronom féminin n'est pas un fait primitif. Il s^agit donc uniquement de savoir si Pemploi de ce 1 représente une tradition sérieuse touchant les idiotismes de la langue de Moïse ou bien une superstition de rabbins gardant une orthographe irrégulière. On n'est aucunement fondé à dire que les docteurs juifs appelés Massorètes, qui ont donné au texte hébreu sa forme actuellej regardaient ce K*in féminin comme appartenant au dialecte spécial du Pentateuque ; car ils ont eu soin de marquer sous le n le point de la voyelle i. Il y a là ce qu'on appelle unfteriperpétuel. LaMassore veut qu'on lise M", c'est-à-dire le pronom ordinaire du féminin, et non hu, qui est la forme du masculin. Dira-t-on que la vraie tradition s'était maintenue jusqu'au moment où on écrivit les quiescentes et qu'elle se perdit ensuite? Une tradition si peu importante ne se serait pas gardée depuis Moïse jusqu'après l'exil, si son objet avait été réel; mais si, par impossible, elle avait eu sa raison d'être et qu'elle se fût conservée jusqu'au temps où le texte biblique a été définitivement fixé, les docteurs juifs ne Fauraient probablement pas oubliée. La philologie comparée donne raison aux Massorètes : on ne voit pas comment les Hébreux, qui ont eu certainement à Torigine la distinction des deux formes pronominales, auraient perdu cette distinction au temps de Moïse pour la recouvrer immédiatement après. Le livre de Josué fait la distinction des pronoms. On dit que le changement s'est introduit dans le langage entre l'époque où le Pentateuque a été rédigé et celle où le livre de Josué a été écrit; on veut même prouver par là que le livre de Josué est une œuvre indépendante du Pentateuque. Mais c'est édifier sur un menu fait, de caractère au
Dtl TEXTE ET DES VEHS10N3 DE LA BIBLE 53
moins énigmalique^ une conclusion que renverse un examen sérieux des livres dont il s'agit, La parenté originelle du Pentatcuque et de Joaué n'est pas contestable, La rédaction définitive de ces livres n'a pas été séparée par un intervalle oll on puisse loger le phénomène linguitique, d'où proviendrait la distinction des pronoms. Il reste que le prétendu idiotisme du Pentateuque n'est pas un fait philologique, mais patéographique, c'est-àdire une anomalie d'écriture. Cette anomalie a existé ailleurs que dans le Pentateuque: un ancien manuscrit des Prophètes, qui représente le texte des Juifs babyloniens, en offre plusieurs exemples (1). Les personnes qui s'indignent à la pensée d'admettre dans le Pentateuque une même faute de copiste répétée en cent quatrevingt-quinze endroits^ oublient les conditions dans lesquelles le texte biblique a été fixé définîtivemeut et par quels hommes il a été gardé. Si la rccension massorétique de TAncien Testament procède, comme il est très vraîsemblahlej d'un seul manuscrit pour chaque partie, manuscrit dont on a gardé religieusement toutes les minuties orthographiques, il suffit que Texemplaire typique du Pentateuque ait présenté l'anomalie en question pour Qu'elle se soit ensuite perpétuée dans toutes les copies. 11 y a donc seulement à expliquer comment Tanomalie a pu exister dans ce manuscrit. Or, la paléographie nous fournit à cet égard deux données importates, sur lesquelles on peut construire beaucoup d'hypotbèses: premièrement, le pronom singulier de la iroi-
(i) Ce ms. est daté île Tan 91 fi. U en sera question plus loin. On pourrait supposer que Ton prononçait hu (houj dans ious les cas, à l'époque où Ton s'occupa de marquer la voyelle. Mais c'est une hypothèse invraisemblable el qui n^autoriserait pas à parler d*archaïsme, puisque récriture HT\ fîgurerait une pronoDciatioo t'eçue encore après rexil.
Îj4 histoire critique
sième personne du féminin était écrit à l'origine par les deux lettres ti7\ comme celui du masculin, et les quiescenlesl et ' n'ont été ajoutées qu'à une époque assez récente; deuxièmement, l'écriture hébraïque, à un moment déterminé, vers le commencement de notre ère, ne mettait que peu ou pas de différence entre le 1 et le 1- Partant de là, on peut supposer que le manuscrit typique du Pentateuque ne marquait pas nettement ou pas du tout la distinction de K*in et de n^"j et que les rabbins ont cm devoir après cela garder le 1 partout, sauf à lire hi pour le pronom féminin (1).
L'emploi de yj- pour le féminin niyj est assez surprenant, étant donné que Ton fait au pluriel la distinction des genres. Il peut y avoir là un idiotisme ancien, mais qui n'est pas à lui seul une marque de haute antiquité (2). Encore Tidée d'une irrégularité d'or-
(1) Stade (op. cit. 1^^) suppose qu'un copiste distrait aurait mis partout Nirtj en reproduisant un texte où il y avait seulement KH. Cela est possible à la rig-ueur, mais peu vraisemblable. Contre riiypothèae que nous proposons, on peut faire valoir que tous les *1 et les f du Pentateuque auraient dû être confondus comme ceux du pronom. Mais il convient d'observer que le maintien de l'écriture Nin dans un mot isolé toujours reconnaissable ne présentait pas d'inconvénients, tandis qu'il n'en était pas de même ailleurs. , On peut croire aussi ijue, pour ce motif, la différence des deux lettres était mieux marquée là où une confusion était plus à redoutx^r. Du reste, on peut combiner comme on voudra ces deux facteura, lea variations de récriture et la superstition rabbinique. Ce sont les vraies causes du fait anormal que Ton constate dans le PentiLteuque^ et ils n*est pas nécessaire d'en chercher d'autres. Les passades où Ton trouve récriture NTI pour le féminin peuvent être d<^s reclifications involontaires faites par les copistes ; ou bien la forme du caractère graphique invitait clairement à lire ■ï et non *t dans ces endroits, (i) La Massore prescrit de lire partout mW-
Ihographe n'est-elle pas invraisemblable, puisqu'il s*agit de Tomission d'une lettre quiescente. Dans le cas des prénoms ihn et n7Sn, Skh et nS^n, il est au moins probable qu'on se trouve en présence de diiïérences orthographiques. Il en est certainement ainsi pour récriture V^^éhu) du pronom suffixe; pour l'emploi de n (ô) au lieu de i ; pour l'échange de-^n:; et Dia,Tou9 les arguments tirés du vocabulaire n'ont pas une grande poiiée. Ou bien il s^agit de nuances de sens qui se comprondraieut chez des auteuï*s contemporains^ comme dans l'emploi de T]iS.^,Sï»,n'J3; ou bien encore la dilTérence de sens est telle qu'on ne peut faire dériver Tacceptation récente de Tancienne, comme dans c^S^ïï*, en sorte que les deux acceptions pourraient être contemporaines et remonter Tune et l'autre aux origines ; ou bien enfin il est question de mots qu^on reconnaît avoir été employés ù des époques récentes, quoiqu'ils ne se rencontrent pas dans les époques intermédiaires* On oublie que la masse des écrits appartenant ans diverses périodes n'est pas considérable et ne représente pas tout le vocabulaire hébreu à un moment donné de Thistoire. Le Pentateuque forme le quart de la Bible hébraïque. Si l'on voulait chercher dans chacune des trois aulres parties les mots qui ne se rencontrent pas ailleurs, on en ferait aussi de longues hstes. On doit noter enfin que certaines parties du Pentateuque ont trait à des sujets tout à fait spéciaux et pour ainsi dire techniques ^ dont les autres livres ne parlent pas. Dans les locutions particulières aux livres de la Loi, on ne trouve pas de ces formes grammaticales insolites qui présentent indubitablement le caractère d'archaïsmes- On ne peut pas nier que dans les livres de TAncien Testament et parfois dans les divers morceaux de chaque livre le style et le vocabulaire ne varient plus ou moins, suivant les sujets et les auteurs, Dans le
Pentateuque mèmej on ne serait pas embarrassé de trouver des parties qui diffèrent entre eltes à cet égard tout autant que le Pentateuque diffère des autres livres de la Bible* Toutes ces différences proviennent en général de la diversité des auteurs, ou simplement de la diversité du sujet et du but. On a reproché souvent et avec raison aux exégètes rationalistes de dater arbitrairement les textes bibliques en se fondant sur des considérations lexicographiques et grammaticales qui n'avaient presque pas de rapport avec Tâge des documents. Il ne faut pas imiter un procédé dont on a reconnu les défauts. C'est le contenu des livres surtout qui permet d'apprécier leur âge. Les particularités de grammaire et de vocabulaire, à moins qu'elles n'atteignent des proportions notables et ne présentent un caractère très significatif, ne peuvent être amenées que subsidiairement pour confirmer les données qui se tirent du livre môme. L'hébreu, comme Tassyrien, comme Tarabe littéraire, n'a presque pas d'histoire. Nous ne le voyons changer véri- . tablement qu'à l'époque où il est près de mourir.
Section H. — Histoire de récriture hébraïque.
L'histoire de Técriture et des conditions matérielles de la rédaction des livres chez les anciens Hébreux n'offre pas à Texégète un simple intérêt de curiosité. « Si nous connaissions plus à fond la composition des livres dans l'antiquité, les matériaux dont oh se servait pour écrire, la manière dont les livres étaient disposés, soit isolément, soit en collection, les transformations diverses qui se sont opérées successivement dans tout ce qui touche à Técriture et à la forme des livres, beaucoup de problèmes que présente la Bible seraient ré-
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE l'H
solus OU n'existeraient même pas pour nous. Nous com* prendrions les lacunes, les transpositions, les additiouâr et nous ne nous étonnerions pas de trouver dans un ouvrage d'une aussi haute antiquité des traces palpables des altérations qu'il a subies. La connaisi^ance détaillée des transformations par lesquelles a passé ce livre nous expliquerait presque tous les problèmes que le texte actuel soulève dans notre esprit (1). u 11 couvient donc de relever avec soin et de coordonner, dans la mesure du possible, les indications plus ou moins certaines et fragmentaires que les souvenirs traditionnels et les mo numents épigraphiques peuvent nous fournir louchant l'origine de Talphabet hébreu-phénicien, les variations de récriture hébraïque, les conditions matérielles de la rédaction et de la copie des livres dans l'antiquité juive.
§ I. — Origine de Valphahet phénkieji.
L'écriture est née du besoin que l'homme, parvenu à un certain degré de culture, éprouve de fixer ses idées et ses souvenirs par un procédé matériel quelconque, et de l'espèce d'instinct qui le porte à imiter par le dessin les objets qui frappent sa vue (2). « Combiner ce besoin et cet instinct, employer, au lieu de moyens mnénio-
(1) P. Martin, De Vorigine du Pentateuque, (cours emiogriiphiéi I, 106.
. (2) L'attribution de livres apocryphes à Adam^ Seth, Hénoch, Noé, suppose l'écriture contemporaine dea premiers hommes. Ceux qui pensaient qu'Adam avait parlé hébreu devaient trouver naturel qu'il eût connu aussi l'écriture alphabèlique. S. Augustin dit cependant : Quando cœperint esse {literae) nescio utrum valeat indagari. Nonnullis enim videtur a primis homimhns ean cœpissie et perduclas esse ad Noe, atque inde ad parentea ibrnkît^ et itide ad populum Israël : sed unde hoc probari possitignoro In Eœ, q. 69 [P, 1. 34, 620); cf. Deciv, Dei, XVIU, 39 (P. 1., 41; o98). Cette opinion paraît abandonnée depuis longtemps.
BS HISTOIRE CRITIQUE
niques résultant d'une convention tout à fait arbitraire^ ]a représentation plus ou moins grossière des objets matériels au moyen desquels on voulait conserver tel ou tel souvenir, éveiller telle ou telle idée, était une tendance non moins naturelle que celle de la simple imitation sans but détcrniiné. C'est d'elle que naquit Thiéroglyphisme, » c'est-à-dire « l'imitation plus ou moins habile, par un procédé de dessin plus ou moins rudimentaire, d'objets matériels empruntés à la nature ou aux œuvres de rinduslrîe humaine (1). »
Toutes les écritures connues se ramènent à un petit nombre de systèmes qui semblent indépendants l'un de l'autre par leur origine et qui ont été primitivement hiéroglyphiques» Ce sont : l'ancienne écriture égyptienne, récriture cunéiforme, l'écriture des monuments dits hittite-s, récriture chinoise (2) et les anciennes écritures américaines (3). Ces divers systèmes, sans abandonner tout à fait l'idéographisme primitif sont arrivés au phonétisme ou h l'expression des sons.
Le passage de Tidéographismeau phonétisme s'est fait par une sorte de nécessité naturelle dès que la pensée à exprimer par Técriture est devenue plus complexe, en arrivant à un degré plus élevé de réflexion et d'abstraction, a Le procédé qui consistait à exprimer l'objet par la peinture de l'objet même, le soleil par un disque, la
(1) F. Lenormant, art. Alphabet, dans le Dict. des antiquités gr. et rom.j de Daremberg et Saglio, I, 188.
(2) M. Terrien de Lacouperie a émis, dans ces derniers temps, ridée que l'écriture chinoise procéderait de récriture cunéiforme. Y. Ià-deasu9 Mt^'^nolre de la Société de linguistique de Paris, VIT, 341 et suiv-, art. de R. de la Grasserie.
(3) L^écriture des hiéroglyphes mexicains et l'écriture calculifûrme (ainsi appelée à cause de la forme des caractères qui la composent et qui ressemblent assez à de petits cailloux) des Mayas du Yucatan.
lune par un croissant, ne permettait de rendre qu un certain nombre d'idées toutes matérielles. Il fallut aussitôt recourir aux symboles. Les symboles sont de deux sortes, simples ou complexes. Les simples se forment ; par synecdoche, en peignant la partie pour le tout (par exemple) la prunelle pour l'œil... (deux ou trois gouttes d'eau pour la pluie) ; par métonymie en peignant la cause pour l'effet, l'effet pour la cause, ou l'instrument pour l'œuvre accomplie, le disque solaire pour le jour (etc.)...; par métaphore, en peignant un objet qui avait une ressemblance réelle ou supposée avec l'objet de Tidée exprimée, les parties antérieures du lion (en hiéroglyphe égyptîen)pourmarquerridée de priorité.. .;paréQigme(fondée sur une relation plus ou moins arbitraire du signe et de la chose signifiée), en employant l'image d'un objet qui n'a que des rapports fictifs avec l'objet de l'idée à noter..,, une plume d'autiniche (en hiéroglyphe égyptien), pour l'idée de justice. Les idéogrammes complexes se forment d'après les mêmes principes que les idéogrammes simples. Ils consistent à l'origine dans la réunion de plusieurs images dont la combinaison rend une idée qu'un symbole simple n'aurait pu noter. Ainsi, en égyptien, un croissant renversé accompagné d'une étoile rend l'idée du mois (1). » Cependant « l'écriture idéographique était un moyen fort incomplet de fixer et de transmettre la pensée. Elle ne pouvait que placer des images et des symboles à côté les uns des autres, sans établir de distinction entre les différentes parties du discours, sans noter les flexions spéciales au temps du verbe, au cas et au nombre des noms : il fallut joindre la peinture des sons à la peinture des idées. Bien que,
(1) Maspero, op. cit., 709. En cunéiforme l'idéograniTiie représentant la bouche, combiné avec l'idéogramme d*alimenlj signifie manger; avec l'idéogramme de l'eau, il signifie boire.
€0 HlSTOrRE CRITIQUE
par nature, les symboles d'idée ne représentent aucun son, celui qui les lisait étail obligé de les traduire par le xnol atlacbé dans la langue parlée à l'expression de la même idée. Au bout d'un certain temps, ils éveillèrent dans Tesprit de qui les voyait tracés » non seulement ridée, mais « le mot ou les mots de cette idée, partant une prononciation : on s'habitua à retrouver sous chaque figure et sous chaque symbole une ou plusieurs prononciations fixes ou habituelles qui firent oublier au lecteur la valeur purement idéographique des signes pour ne produire sur lui que Fimpression d'un ou plusieurs sons (1). 1
Le phonétisme commença donc par le rébus, c'està-dire que Ton employa des images primitivement idéographiques pour représenter la prononciation attachée à leur sens figuratif, sans tenir compte de ce sens. On a représenté par le même signe des mots homophones et de signification très différente, ou bien on a figuré par le groupement de plusieurs signes un mot dont le son se trouvait plus ou moins exactement composé de la prononciation de tel et tel caractère. Cette analyse des mots par le rébus a joué un très grand rôle dans le développement de l'écriture cunéiforme (2). On la rencontre aussi dans les hiéroglyphes égyptiens (3).
(i) Maspero, op, cit., 710. Le même signe idéographique peut servir è. représenter plusieurs idées connexes et, par conséquent, plusieurs mots, d*oii Ton peut tirer plusieurs valeurs phonétiques.
(3) Le fait n'ost pas contestable, quelle que soit d'ailleurs Topiniou qu'on adopLe touchant les inventeurs de cette écriture.
(3) Maspeio {op. cit 71 Ij cite comme exemple le nom du lapislazuli, en égyptien khosdoub : « on écrit quelquefois ce mot par la figure d*un homme qui tire {UhoB} la queue d*un cochon (doub). »
DU TEXTE ET DES TEESIONS DE LA BIBLBi 61
" Dans une langue où tous les mots n'ont qu'une syllabe, en chinois (!) par exemple, l'emploi du rébus ne pouvait manquer de produire une écriture où chaque signe idéographique, pris dans son acception phonétique, représentait une syllabe isolée. Dans les autres langues (où dominait le polysyllabisme) le système de rébus ne donnait pas encore un moyen facile de décomposer les mots en leurs syllabes constitutives et de représenler chacune d'elles séparément par un signe fixe et invariable (2). i On obtint ce résultat en attribuant au signe, comme valeur phonétique, le son de la première syllabe du mot dont il avait primitivement représenté Tidée (3), Cet emploi phonétique du signe n'en détruit pas nécessairement l'emploi idéographique. Les Égyptiens et les Chatdéens ont conservé à leurs caractères graphiques la valeur d'idéogrammes, en sorte que le même signe peut être, suivant les cas, la figure d'une idée ou la représentation d'un son.
Mais on peut aller plus loin que ia syllabe dans l'analyse de la parole articulée. L'écriture syllabique, dans les langues où la plupart des mots sont polysyllabes, a encore beaucoup d'inconvénients, à cause du grand nombres de signes qu'elle réclame et d'un manque de précision inévitable dans l'expression des sons, L'écri-
(j) M. Terrien de Lacouperie (suja. cî7 }, soutient que le chinois et les autrea langues de même famille n'ont pas loujourâ été monosyllabiques, et que, dans plusieurs cas, k monosyliabisme a été obtenu artificiellement par les lettrés au moyen d*une étymologie en rébus.
(i) MasperOj loc. cit.
(3) Par exemple, en cunéiforme, l'idéogramme du ciel ou du dieu du ciel, Anu^ fournit ia syllabe an; l'idéogramme signifiant incantatioDf sîbtu en assyrien^ fournit ie syllabique sib'^ et Ton se sert de c^ syilabiques pour éciire des mots qui n*Oût rien de commun avec les idées de ciel et d ^incantation»
m HISTOIRE CRITIQUE
ture atteint le dernier terme de son évolution, son état parfait, lorsqu'on attribue aux signes, non plus la valeur d'un mol ou d'une syllabe, mais celle du son simple, soit de Tarticulation ou consonne, soit de la voyelle, L'alphabétisme peut sortir aisément du syllabisme, comme celui-ci est sorti du rébus et de Fidéographisme: il suffit de retenir l'articulation initiale du signe syllabique pour obtenir les consonnes, et d^affecler à Texpression des voyelles certains signes syllabiques se rapprochant déjà par leur son de la voyelle qu'ils doivent représenter.
On ne voit pas toutefois que les peuples qui ont inventé les écritures idéographiques et syllabiques soient allés jusqu^à Talphabétisme pur. Les anciennes écritures américaines n'ont pas dépassé le rébus et le syllabisme. L'écriture dite hittite n'est pas encore déchiffrée : elle parait être idéographique etsyllabique (1). Les Egyptiens ont décomposé la syllabe. '< L'égyptien des époques classiques (V% YI% XII% XVIIP, XX'' dynasties) possédait vingtdeux articulations différentes et se servait pour rendre chacune d'elles d'un ou plusieurs signes alphabétiques (2). )» On n^abandonnait pas pour cela Pusage des signes idéographiques et des signes syllabiques ; mais les signes alphabétiques servaient en quelque sorte de complément à ces derniers : il en résultait un système d'écriture eslraordinairement compliqué. Le système cunéiforme, tel qu'il fut employé à Babylone et à Ninive,
(1) D'après M. Sayce récriture syllabique des anciennes inscriptions cypriotes aurait été empruntée au système hittite. D'autres la font venir du cunéiforme assyrien ou de l'égyptien. Cette derlîière hypotliôse ne paraît pas soutenable. Mais une adaptation du cunéiforme n'a rien d'invraisemblable étant donnée la forme des caractères cypriotes.
[i] MaspérOi op. ciL, 732.
DtJ TEltTË Bt DES VERSIONS DB LA BIBLE 63
S* en tint à Tidéographisme et au syllabisme. Au XV" siècle avant notre ère, nous le voyons employé jusque sur les frontières de TEgypte par les tributaires des pharaons, en même temps que la langue assyrienne. Un prince riverain de TEuphrate, le roi de Mitani, s*en sert pour écrire dans sa propre langue (l)au roi d'Egypte. On l'employa aussi en Arménie, en Susiane et en Perse, mais en lui faisant subir des modifications soit dans la forme, soit dans la valeur des caractères. « L'agencement des clous varia selon les systèmes ; diverses articulations qui n'existaient pas dans l'assyrien furent exprimées soit par des combinaisons de traits nouvelles, soit par l'application détournée des signes en usage à Ninive et àBabylone. Une certaine tendance à diminuer le nombre des homophones (2) et à restreindre l'emploi de la polyphonie (3) s'était manifestée dans les textes arméniens : vers le \P siècle avant notre ère les Iraniens firent parmi les signes un choix destiné à rendre les articulations de leur langue. De cette opération sortit le système des cunéiformes ariens, le plus simple de tous et le plus facile à lire. La plupart des signes qui lo composent sont alphabétiques; quelques-uns seulement sont restés syllabiques ou sont employés comme idéogrammes. Il n'a jamais servi à écrire que les inscriptions rédigées dans les dialectes iraniens de la Perse et de la Médie, mais il survécut longtemps à la chute des Achéménides : apparu avec Cyrus, il était encore en usage sous les Arsacides (4). »
(i) Cette langue n^est pas sémitique. Elle a certaines analogies avec ridiome des inscriptions de Van.
(2) Signes ayant la même valeur dans la prononciation.
(3) Un grand nombre de signes assyriens ont plusieurs valeurs phonétiques.
(4) Maspero. (yp. cit., 723-724.
L'évolution du cunéiforme peut nous aider à com prendre Torigine de Tafphabet phénicien. La plupart des savants modernes pensent que cet alphabet a été emprunté à récriture égyptienne (1). Ainsi se trouvent conciliés les témoignages anciens qui attribuent Tinyention de récriture aux Phéniciens (2), et ceux qui font honneur de cette découverte aux Égyptiens (3). On est allé mèmejusqu*à fixer le lieu précis et la date de l'emprunt ; le lieu serait San (Tanis), et l'époque, le temps des rois pasteurs (nyksos),4£ U semble, dit M. Renan (4), que ce fut dans ce pays mixte de San que fut créée
(!) t Dès le début (des études égyptologiques^, GhampoUion émit Top in ion que Talphabet phénicien dérivait des hiéroglyphes d Egypte, Ses idées développées par Salvoiini, modifiées par MM. Gh. Lenormant et Van Drivaî, n'avaient reçu aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé reprit le problème pour son compte et en donna la aolulion (dans un mémoire sur VOrigine égyptienne ,de V alphabet phénicien; lu à l'Académie des inscriptions en 1859 j publié en 1874, par M. J. de Rougé). Il prouva qu'au temps où les Pas leurs régnaient en Egypte, les Chananéens avaient choisi parmi les formes de lÉcritiipe cursive (dite hiératique, dérivée des hiéraglypbea), un certain nombre de caractères répondant aux articulations fondamentales de leur langue. Sa démonstration reproduite en Allemagne par MM. Lauth, Brugsch et Ebers, fut considérée comme décisive et les résultats en ont été admis généralement. i> MaspêrOj op. cit.j 745.
(2) Ou a souvent cité les vers de Lucain {Pharsale, 111, 220-221) :
Fhœnices primif famx si credimu&f ausi Mansuram rudibtis vocem signare figuris.
Diodore de Sicile (Y* 74) attribue Tinvention de l'écriture aux S;yTiens, Clément d^Alexandrie (Strom. I, 16, 75) cite en même temps les Syriens et les Phéniciens.
(3) Par exemple, Tacite (Annales, XI, 14) : Primiper figuras animatium Mgyptii sens us mentir effingebant {ea antiquissima monumenta memorîsB humanas impressa saxis cemuntur) et literarum semet im^entores pa^hibent : inde PhœnicaSj quia mari praepollebant^ ÎTiiutisse GrsBciw gioHamque adeptos tamquam reppererint quœ acce» perinl.
{^} Hi$t, du peuple d'hrnH, 1, 1^44.
récriture dite phénicienne ou sémitique. La nécessité de transcrire des noms sémitiques en égyptien poussa au phonétisme, c'est-à-dire à faire un choix de caractères hiéroglyphiques, que Ton dépouilla de leur sens pour ne leur laisser de valeur que comme signes de son (1).... Les Hyksos posèrent ainsi la loi de l'écriture alphabétique, et leur choix de vingt- deux caractères, fait avec un sentiment des plus justes de la phonétique sémitique, est resté un fait définitif. Dominés par les habitudes de Thiéroglyphisme égyptien, qui tient compte uniquement de Tarticulation, ils n'écrivirent que la consonne, lacune insignifiante au point de vue sémitique, mais capitale dès queTalphabetde vingt-deux lettres fut adopté par d'autres races. Les Grecs, mille ans plus tard, comblèrent cette défectuosité, en faisant des voyelles avec les aspirations sémitiques, et ainsi s^est constituée récriture que tous les peuples ont adoptée, Hébron connut sans doute Tinvention des Hittites de San, Tadopta et eut des écritures depuis une époque fort ancienne (2). C'est là probablement que les Moabites et les Israélites la prirent, à moins qu'on ne préfère supposer qu'ils rempruntèrent directement à San, hypothèse qu'on ne peut assurément repousser comme impossible. »
C'est bien le mot d'hypothèse, en effet, qui convient pour caractériser la plupart de ces assertions, sauf un
(i) M. Renan rapporte ici l'exemple des Japonais, Coréens^ Anna-> mites qui ont tiré c de IMnflnie variété des caractères chinois des alphabets très réduits. »
(2) c( Les Khétasy dit en note M. Renao, connaissaient récriture vers 1300 av. J.-G. » Mais nous ne savons pas de quelle écriture se servaient les Khétas dont il s'agit. Ce pouvait être l'écriture dite hittite ou bien même le cunéiforme, qu'on voit employé un siècle plus tôt dans la région occupée par les Khétas.
petit nombre, qui, très probablement, contiennent des erreurs.
Le fait général, la dépendance originelle de Talphabet phénicien à Tégard de Fécriture égyptienne, peut être considéré comme certain ou du moins comme très vraisemblable. Ce n'est pas que la comparaison des signes hiératiques égyptiens et des anciens caractères phéniciens fasse ressortir avec évidence l'emprunt dont il s'agit. Pour un assez grand nombre de caractères (1) le rapprochement n'est pas concluant. Pour les autres, que Ton prenne le type hiéroglyphique (2) ou le type hiératique (3) pour le comparer à la lettre phénicienne, le rapprochement aurait encore quelques chances d'être illusoire (4) et n'autoriserait que des conclusions probables, s'il n'était certain par ailleurs que l'alphabet phénicien, élant données sa nature et les lois qui gouver- .nent dans son développement l'expression graphique de la pensée, n*est pas une écriture primitive, mais l'adaptation perfectionnée d'un système antérieur. Or, parmi tous les systèmes qui nous sont connus et qui auraient pu être mis à contribution par les inventeurs de récriture phénicienne, il n'en est point dont la nature et les formes se rapprochent autant du système alphabétique que l'écriture égyptienne (5). De plus, les rela-
(1 ) Il y a au moins sept lettres sur vin^t-deux où la ressemblance est très faible.
(2) M. J. Halévy, (Mélanges d'épigraphie sémitique, p. 168 et suiv.) . croit que l'emprunt a été fait à l'écriture hiéroglyphique et qu'il a
compris seulement treize lettres.
(3) Opinion de MM. de Rougé, Maspero, etc.
(4; De Lagarde et Wellhausen pensent que le rapport de l'alphabet phénicien avec l'écriture égyptienne n'est qu'un Irompe-l'œil.
(5j Un auteur allemand, M. Deeke,avoulu faire dériver l'alphabet phénicien du cunéiforme fZeits. der deutsc. moi'genland.Gesellschaft, XXXI, p. iOi et suiv., an. 1877). Rien n'est moins vraisemblable.
lions constantes qui ont existé dès la plus haute antiquité e^t^e l'Egypte et les populations palestiniennes que nous trouvons plus tard en possession de l'alphabet phénicien, rendent entièrement vraisemblable l'idée d'un emprunt fait à l'écriture égyptienne par les ancêtres de ces populations ou de Pune d'entre elles. Quant au lieu, à la date, aux circonstances historiques, au mode et même à l'objet précis de Temprunt, on ne peut faire que des conjectures plus ou moins probables. Les découvertes les plus récentes inviteraient à penser que l'écriture phénicienne est antérieure à la domination des Hyksos en Egypte et qu'elle n'a pris néanmoins tout son développement, qu'elle n est devenue l'écriture usuelle et commune des peuples palestiniens qu'à une époque assez tardive, vers le xiv® ou le xiii'' siècle avant notre ère.
On vient de publier (1) des marques de potier ou de maçon qui ont été recueillies en Egypte, à Kahoun, sur des objets de la xu® dynastie (2) et à Médinet-Ghorab sur des objets de la xvin® et de la xix* dynastie (3). « Ces marques présentent des variantes nombreuses, où l'on reconnaît des signes hiératiques et des lettres des alphabets phénico-grecs. M. Pétrie (auteur de cette découverte) expose qu'à la suite des guerres de la xi* dynastie, les Egyptiens employèrent leurs prisonniers de race méditerranéenne d'abord comme captifs aux travaux publics. Ces travailleurs étrangers ne furent pas probablement instruits à la connaissance du système complexe
(1) FI. Pétrie, Kahun, Guroh and Hawara (1890). V. Revue crilU que du 27 avril 1891.
(2) Au xxvi« siècle av. J.-C, d'après M. Pétrie. M. Maspero, (Bévue critique^ supr. cit.) déclare cette date trop basse et dit qu'il faut remonter pour le moins au xxxii® ou xxxiii*» siècle^
(3) xv«-xiii« siècle av. J.-C.
de récriture égyptienne, mais vécurent seulement avec
des maçons égyptiens. Ils purent apprendre l'usage
des marques de maçons qui consistaient originairement en hiéroglyphes et avec lesquelles beaucoup de signes reproduits sur les planches (dans Touvrage où M. Pétrie rend compte des fouilles qu'il a exécutées) ont une certaine ressemblance. Ces marques finirent par être employées à reproduire les sons qui leur étaient attachés; de la sorte on arriva à écrire, avec les signes nouveaux, des mots^(l),.. Ces signes, emportés à travers la Méditerranée par le commerce international qui se continuait d'un rivage à Tautre, cessèrent d'être une convention d'ouvriers pour devenir le seul mode d'écriture qu'on employa, et de la sorte établirent le système alphabétique (2). » Certes, on aurait grand tort de considérer rhypothèse de M. Pétrie comme un fait démontré (3). Mais la présence de signes identiques aux caractères
(1) M* Pétrie cite en exemple les mots qui se trouvent sur le cylindre en bois de la planche xxvui, n. 85 dans son ouvrage, Kahun elc.y^upn tit^
(2) Pétrie, op. cit,, passage reproduit dans la Revuie critique, loc. cit.
(3) C'est donner à Tinvention de Talphabetune base bien étroite que de le rattacher à des marques de maçon. En soi, le mode d'invention n'a rien d'invraisemblable, mais il est peut-être trop exclusif. Les étrangers établis en Egypte n'étaient pas tous maçons et les maçons ne sondaient pas uniquement à la maçonnerie. Les noms des lettres phéniciennes, noms qui sont fort anciens, accusent au moins autant les préoccupations de la vie domestique et chanipêlre que celle de l'architecture. M. Pétrie semble disposé à admettre que le cunéiforme aurait pu être mis pareillement à contribution. « M est évident, dit-il {loc. cit,), que des causes semblables peuvent avoir agi sur les Cypriotes et les Phéniciens en Babylonie, et que certains des signes qu'on trouve ici (en Egypte^ dans le FayoucnJ peuvent y avoir été introduits de systèmes analogues qui étaient là (â Babylone) en voie de développement, x II ne parait pas possible de suivre M. Pétrie sur ce terrain, du moins en ce qui
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE fi9
de Talphabet phénicien sur des monuments qui remontent à trois mille ans environ avant notre ère (1) prouve au moins qu'il ne faut pas se presser de mettre rinvention de l'écriture alphabétique au temps des Byksos, vu que cette invention peut être beaucoup plus ancienne.
D'autre part, puisque nous voyons, au XV' siècle avant notre ère, un siècle environ avant l'époque présumée de l'exode, l'écriture cunéiforme employée avec la langue assyrienne (2) comme moyen officiel de cornmanication entre le roi d'Egypte et ses officiers, tributaires ou alliés qui habitaient la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, c'est probablement que l'écriture alphabétique n'était pas encore très répandue dans les pays phéniciens et araméens. Autrement, les gouverneurs de Byblos, de Sidon, de Jérusalem auraient sans doute écrit au roi d'Egypte en phénicien, avec les caractères alphabétiques. Cette correspondance n'aurait pas offert plus de difficultés aux interprètes du pharaon que les épîtres assyriennes. Le fait singulier qui nous a été révélé par la correspondance trouvée à Tell-el-Amarna ne peut guère s'expliquer que par une domination exercée antérieurement sur les riverains de PEuphrate et les. habitants de la Palestine par les rois de Babylone (3). Cela ne prouve pas que l'écriture cunéiforme ail élé la seule connue et employée dans les pays palestiniens ;
regarde récriture phénicienne, bien que d'ailleurs lesrapporls des nations qui habitent la Mésopotamie, la Phénicie, TÉgypte, aietiL été, dès une haute antiquité, beaucoup plus assidus qu'on ne l'avait cru jusqu'à ces derniers temps.
(1) Les monuments de Médinet-Ghorab sont moins anciens. La population de cette localité n'était, à ce qu'il semble, ni de race, ni de langue sémitique. Y. Revue critiquey supr, cit,, 322.
(2) Correspondance de Tcll-el-Amarna, supr. cit.
(3) Se rappeler l'histoire de Godorlaomor, Gen, XIV.
mais cela tend néanmoins à prouver que l'emploi de Técriturû phénicienne était encore limité quant à son objet et quant à sa diffu.iion ; que ce n'était pas encore une écriture litlérnirej si Ton peut s'exprimer ainsi ; qu'elle servait surtout aux Phéniciens dans leurs relations commerciales et n^était guère employée par les tribus chananéennes et autres qui habitaient l'intérieur de la Palestine. Ces conclusions d'ailleurs ne sont que vraisemblables et pourront être détruites par des dé* couvertes uttéricures.
Il n'est pas certain non plus que Palphabet phénicien ait été emprunté de toutes pièces et d'un seul coup à l'écriture égyptienne, comme on Tadmet communément. Une invention presque inconsciente au début, comme celle que suppose M, Pétrie, n'a rien d'inadmissible en soi ; une invention ^luccessive parait en tout cas plus probable qu'une adaptation simultanée de vingt-déiix signes égyptiens aus vîngt-deux articulations sémitiques* Le nombre de vîngt-deux lettres a été augmenté parles Sémites de TArabie : rien ne prouve qu'il ne résulte pas déjà luî-ni*'me du développement qu'aurait pris un alphabet plus restreint, lequel seul procéderait directement de récriture égyptienne. Il y a dans l'alphabet phénicien un certain nombre de caractères dont le rapport avec l'écriture hiéroglyphique ou hiératique fort douteux, et qui so ressemblent entre eux au point que tel de ces caractères paraît être simplement la modification d*un autre. C'est le cas de n et de n , de n et de TD , de D et thî p , de 7 , d , y et u dans leurs formes archaïques (i)* Les lettres n et n ne diffèrent que par
(t) Se reporter au lablcau d-joinl, où sont reproduits les signes égyptiens qui ont été mis ea rapport aveclcs lettres phéniciennes, elles caracU>res prîniîlifsde Talphabet.
un simple trait qui se trouve dans le n , à droite, et qui manque dans le n ; le ia est un n entouré d'une ligne circulaire ou ovale ; le p peut être un 3 dont la partie supérieure a été allongée et recourbée ; toutes les sifflantes peuvent se ramener au u, le i étant un v privé du jambage de droite, le Dun double î ou un r; relevé et accosté d'un traita gauche,le 2f un u accosté d'un trait à droite (1). Le nombre des caractères qui sont en rapport avec Tégyptien se réduirait à seize, et peut-être y aurait-il possibilité de le diminuer encore ; en tous cas, ces caractères eux-mêmes sont imités de Tégyptien plutôt qu'ils ne lui sont empruntés. Il est vrai que les signes alphabétiques de formation secondaire pourraient être aussi anciens que les autres. Mai» il y a certaines raisons de penser qu'ils ont été inventés plus tard.
L'ordre des vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien a été fixé dès la plus haute antiquité, puisqu'il se retrouve avec quelques modifications dans l'alphabet grec et qu'il a servi de cadre à des poèmes hébreux antérieurement à l'exil (2). La division de l'alphabet en deux séries dont la seconde commençait par les trois liquides S, D, J, est aussi fort ancienne, puisque les Sémites du sud ont interverti les deux séries et commencent parla seconde (3). Il semble même que les anciens alphabets étaient écrits en boustrophedon, comme il arrive dans l'écriture hiéroglyphique, et que les lettres y étaient disposées comme il suit :
(1) Ce Irait se confond avec le premier jambage du u. Riehm, Handwôrterbuchy 1428.
(2) Le portrait de la femme forte, Prov, XXXI. 40 31, Ps, IX-X. • (3) Avec certaines modifications dans l'ordre des signes et addition de caractères nouveaux.
C'est sur cette disposition qu'était fondée l'écriture crypLographique dite atbasch (ï?inK), qui consistait à échanger entre elles les lettres des deux séries, en employant N pour n et réciproquement (1). Cet ordre n'est pas conçu d'après un plan régulier ; et cependant, il n'est pas non plus l'effet du hasard. Il y a des groupes de lettres dont le rapprochement paraît intentionnel, bien qu'il ne soit pas fondé sur la nature des sons représentés par ces lettres, mais sur le sens étymologique de leurs noms. Les noms des lettres, en effet, sont significatifs, au moins pour la plupart, et ils sont aussi fort anciens, puisqu'on les retrouve plus ou moins altérés chez les Grecs. Or, si l'on tient compte seulement des étymologies certaines ou très probables, on découvre un premier groupe de signes dont les noms se rapportent à T habitation et aux principaux animaux domestiques: n alef^ « bœuf»;! beth^ « maison»;
1 gimel « chameau » ; i vau^ « cheville »; n cheth, t< haie? ■; puis deux lettres dont le nom a le sens de i< main v>^ à savoir •» iod, et d caph, suivis du S lamedi « gaule à frapper les bœufs »; viennent ensuite a Teau », D mem^ et « les poissons », j nun; la tète et les organes qu'elle contient: y ain, « l'œil », 9 phéy b la bouche », i reschj « la tète », et u schin « les dents »; enfin n tau^ « le signe » en général. Les lettres dont le sens étymologique est douteux, sont précisément celles qui par leur forme semblent dérivées des autres. On est bien tenté de penser que le nom de
p qofj a été imité de d caph^ comme la lettre elle-même, et que le nom du la est formé aussi à l'instar du n, dont il procède pour la figure, et du n cheth, son voisin dans
(1) Exemples dans Jér. XXV, 26, LI, 41 (-jU^ pour Sll); et 11$ 1 (^?2paS pour Dnu3).
- y^^ifr^- — "^r
la série alphabétique. Les noms de n hé^ de î zain^ de y çadéj sont probablement artificiels (1). La figure des signes primitifs peut être aussi considérée, sans choquer les vraisemblances, comme une image de l'objet représenté par leur nom. La forme archaïque du premier signe, n, donne sans trop de difficulté une tète de bœuf (2) ; celle de a, une tente (3) ; celle de t, la porte et celle de i le piquet d'une tente ; celle de a, la bosse du chameau ; celle de n, une clôture rudimentaire ; celle de S, un bâton à piquer les bœufs ; celle de d, l'on* dulation de l'eau (4) ; celle de y, un œil; celle de i, une tête grossièrement dessinée ; celle de u, des dents ; celle de n, ce qui a toujours été la façon la plus simple de faire un signe ou une marque, deux lignes croisées. Restent seulement le s et le :, dont les formes archaïques ne rappellent plus une bouche ni un poisson. Il n'en est pas moins vrai que les principaux signes alphabétiques semblent être par leur origine des espèces d'hiéroglyphes imités de l'écriture égyptienne plutôt qu'empruntés rigoureusement à cette écriture, et dont on a retenu comme valeur phonétique l'articulation initiale par un procédé qui se rencontre également dans l'écriture égyptienne (5). Les caractères graphiques dont le nom ne présente pas de sens, dont la forme ne représente aucun objet mais une simple modification d*un autre signe, ont donc certaines chances d'avoir été ajoutés après coup, car ce ne sont pas les signes qui auraient
(1) Le nom de D samek, pourrait signifier « appui », étai.
(2) Surtout si l'on suppose que le signe a été un peu incliné, et qu'il était primitivement droit. Riehm., loc.cit.
(3) Le trait qui se trouve à droite du i peut avoir été mis là pour distinguer celte lettre du i. Id, ibid.
(4) Avec un trait à droite pour prévenir la confusion avec XJ.
(5) Id, ibid.
7i HISTOIRE CRITIQUE
manqué aux inventeurs de Talphabet s'ils avaient voulu, par exemple^ exprimer dès Tabord toutes les nuances des sifflantes. Ces caractères seront sortis des premiers par un procédé analogue à celui qui a dédoublé leu en ^ et "à dans la ponctuation massorétique, qui sert à marquer en arabe la double pronononciation du n, etc.. On est d'autant mieux fondé à regarder cette conclusion comme probable, que les anciens grammairiens grecs (i) ramènent à seize le nombre des lettres qui auraientconstitué l'alphabet de Cadmus. Les seize lettres de Talphabet cadméen sont précisément celles que l'examen des anciens caractères phéniciens nous conduit à regarder comme primitives :
aPySetxXiJ.vo'jcp (jtu (2).
Kn remettant la dernière de ces lettres à la place qui lui revient avant ou après e, on obtient un alphabet de seize lettres en deux séries, dont la seconde commence encore par h, a, J :
D*» m la 1 N
Le groupement des signes d'après le sens de leur nom n'est plus dérangé par les signes qui n'ont pas de sens déterminé ni de figure originale. Si ce résultat n'est qu'un effet du hasard, il est au moins bien surprenant.
{1} Y, Tvidie, Annales XI, 14.
(4) Le signe £ serait équivalent de e et t; (c'est-à-dire n ctn : il semblerait d'après cela que le n ^"'l est moins ancien que n = e. C'est ropiaion de M. Halévy, supr, d/.);u est"! employé comme voyelle ; o est :; également employé comme voyelle ; ff est le x: de Talphabet phi^uicieo (v. le tableau des alphabets). Sur Tapplication à celte lettre du nom du D samek {sigma) et le développement de l'alf^habct grec, v. Riehm, art, cit. On comptait aussi quelquefois dU huit lûUres cadméennes, en ajoutant ^ etcp.
Le développement de l'alphabet primitif a donc pu s'opérer successivement. Il est vraisemblable qu'il s'acheva quand ceux qui s'en servaient, étant parvenus à un jdegré assezélevé de civilisation,commencèrentàusçrlargement de l'écriture Le premier peuple assis, florissant, cultivé, qui ait existé en Palestine et qui ait employé l'alphabet est le peuple phénicien ou chananéen. L'invention de l'écriture n'est pas réclamée par les autres nations de langue sémititique. Que les premiers caractères alphabétiques ait été ou non tracés par eux, ce sont les Phéniciens qui ont fait valoir l'alphabet, qui Tout gardé, qui, très probablement l'ont développé et l'ont communiqué aux peuples voisins (1). Il y avait déjà bien des siècles que les vaisseaux phéniciens parcouraient la Méditerranée quand David et Salomon s'adressèrent à Hiram pour lui demander des architectes et des matériaux de construction. A quelle époque les Israélites connurent-ils l'alphabet qui a servi à écrire la Bible ? Pîous sommes trop mal renseignés sur les circonstances historiques du séjour des Israélites en Palestine avant leur arrivée en Egypte et sur celles de leur séjour dans le pays des pharaons pour donner à cette question une réponse précise. Nous ne savons pas non plus avec certitude et peut-être ne saura-t-on jamais à quelle date
(1) An ipsi (Phœnices litterasj repererint, duhitari potest, Nam, sicut sagaciter Lenormant nosier vidit, nomina quibus pfimi liite-^ rarum inventores eas designaverunt, cuncta ad pastoralem rusticamve vitam referuntur; rerum maritimarum nullum vestigium. Atqui verisimile est primos ex Asia in Mgyptum commeatus non mari sed terra venisse ; pedestria autem itinera Phœnices minus adamasse putamus quam Ismaelitas, Midianitas, Hebrœos ipsos, gentes inter Euphraten et Nilum vacantes^ quas aramaica plerasque lingua mas esse nuncpro certo hahemus, Aramœis igitur Syrisve,ut vultDiodorus SiculuSy œque ac Phœnicibus, egregiam illam litterarum inventionem adscribere licet, M. de Vogué. Corp, Inscript, sem.f P. ii, t. I, p. n-
76 HISTOIRE CRITIQUK
Abraham osl arrivé dans la terre de Chanaan, à quelle date les enfants de Jacob sont entrés en Egypte, à quelle date ils en sont sortis. Tout ce qu'on peut dire, c'est que récriture alphabétique existait probablement plusieurs siècles avant Pépoque présumée de Pexode, bien qu'elle ne se soit pas beaucoup répandue, ce semble, antérieurement au XIV* siècle avant notre ère ; que Moïse a pu la connaître et l'employer, et que les enfants d'IsraCl ont pu même la connaître avant lui.
§ 2. — U écriture chez les Hébreux,
Abraham et les premiers ancêtres de la nation israélite sortirent d'un pays où l'on écrivait depuis deux mille ans ; mais l'écriture cunéiforme, que Ton employait en Chaldée, que nous trouvons même employée en Palestine au XV® siècle avant notre ère, n'a sans doute été admirée que de loin parles Sémites nomades. De même en Egypte, les Hébreux n'ont pas dû être initiés aux mystères de l'écriture hiéroglyphique. N'étant pas confondus avec la population égyptienne, habitant près de la frontière, sans doute avec d'autres tribus ou colonies étrangères comme eux, menant la vie pastorale ou employés k des travaux de construction dans le pays même où ils habitaient, ils n'ont pas plus adopté les hiéroglyphes qu'ils n'avaient adopté le cunéiforme. C'est probablement dans un milieu comme le leur que fut inventée l'écriture dite phénicienne. Cette écriture pouvait être employée dans le monde d'ouvriers où ils vécurent. Les Israélites soumis à la corvée n'étaient pas seulement surveillés par des fonctionnaires égyptiens; ils étaient conduits par des chefs d'équipe choisis parmi eux et responsables devant les officiers royaux. Ces con-
ducteurs de travaux sont appelés onia^, c'est-à-dire scribes (1). Ce n'étaient pas des grammairiens ou des historiographes ; ils étaient scribes à la façon d'un chef de chantier qui constate la présence de tous les ouvriers, la quantité des matériaux employés et de la besogne accomplie. Une grande instruction n'était pas nécessaire pour cela : quelques signes conventionnels et des chiffres représentaient probablement toute la science des D'^lDU. Toujours est-il qu'ils savaient écrire. Les signes dont ils se servaient étaient-ils des caractères égyptiens plus ou moins modifiés, ou bien les caractères phéniciens? La question est difficile à résoudre, ou, pour mieux dire, étant donnée la matière dont il s'agit, elle n^a presque pas d'objet. Les Hébreux ne se souvenaient pas d'avoir appris l'écriture depuis leur entrée dans la Terre promise ; ils croyaient l'avoir apportée d'Egypte et possédée au temps de Moïse. Abstraction faite de toutes les questions controversées qui se rattachent à l'origine du Pentateuque, cette tradition ne manque pas de valeur et l'on n'a aucune raison sérieuse à lui opposer.
Rien ne prouve cependant que les Israélites aient employé l'écriture avant leur séjour en Egypte. Les souvenirs de l'époque patriarcale ne fournissent à cet égard aucun renseignement. Le sceau du patriarche Juda est mentionné dans l'histoire de Tamar (2) ; mais il n'est pas dit que ce sceau ait porté des signes d'écriture. Un objet de ce genre pouvait d'ailleurs s'acquérir au dehors, sans que le propriétaire comprît le sujet ou la légende qui y étaient gravés. 11 est peu vraisemblable que les ancêtres d'Israël aient fait grand usage de l'écriture tant qu'ils ont mené la vie nomade. Les quatre
(1) Ex. V, 6, 10, 15. Le sens étymologique de ITDU, confirmé par l'assyrien est écrire , tracer des signes.
(2) Gen. XXXVUI, 18, 25.
derniers livres du Pentateuqiie supposent au contraire que Ton s'en est servi beaucoup au temps de Moïse (1). Toutes les indications qu'ils contiennent ne sont peutêtre pas à interpréter avec une rigueur absolue. Il résulte au moins de leur ensemble que l'usage de l'écriture chez les Hébreux remonte jusqu'à Moïse, si toutefois il ne lui est pas antérieur. La mention de l'écriture suj' pierre, pour le décalogue et la copie de la Loi qui est faite par Josué (2), convient à une époque ancienne où récriture est encore peu commune, où une inscription est par elle-même un monument, où l'on n'a guère Tusage du livre. Dans l'histoire des Juges (3), on voit un jeune garçon de Succoth écrire pour Gédéon la liste des personnages notables de l'endroit. Quand la royauté
(i) Eï. XVIIj 14 : ordre donné à Moïse de garder par écrit le souvenir de la bataille contre Amalec. — Ex. XXIV, 4, 7 : Moïse met par écrït Wb paroies de lahvé, il rédige le livre de TAlliance. — Ex, XX VIII j &, 36 : noms des enfants d'Israël gravés sur le pectoral d*Aaron, ÎDscription de la plaque d'or qui devait être attachée à sa coîiÎQre. — Ex. XXXIV, 28 : Moïse écrit la loi sur de nouvelles tables de pierre, après que les premières, gravées par Dieu même (Ex, XXXI, 18), ont été brisées. — Nomhr. V, 23 : le prêtre doit écrire les malédictions qu'on efface avec l'eau destinée à la femme suspecte d'aduUÈre. —Nomir, XVII, 17-18 : on dépose dans^le tabernacle des verges représentanl. les douze tribus et portant chacune un nom écrit. — Nombï\ XXXIII, 2 : Moïse écrit par Tordre de lahvé la suite des campements d*Israël, depuis Ramessès en Egypte jusqu'au mont Hor. — Deut. VIj 9, Xï, 20 : ordre donné aux Israélites de graver sur leur porte la formule : « Écoute, Israël, » etc. (Deut, VI, 4-5). — Deiit. XXI V, 1, 3 : le mari qui veut répudier sa femme doit écrire l'acre de divorce. — Deut, XXXI, 9 : Moïse écrit la Loi (le Deutéronome 7) et ta remet aux prêtres. — Deut, XXXI, 22, 24 : on rapporte que Moïse a écrit le cantique du ch. XXXII. On peut rattacher à ces indications ce qui est dit Jos. XVIII, 6, 8, 9, d'une description du pays de Ghanaan, consignée dans un livre en vue du partage de la Terre promise entre Ips tribus.
(S) JoK. VIII, 32. Il ne peut pas être question ici de toute la Loi ni même du Deutéronome, mais d'une partie seulement de ce livre.
{2)Jug.ym, 14,
s'établit en Israël, Samuel rédige le pacte de la monarchie et dépose cet acte « devant lahvé (1) ». A partir de cette époque les témoignages concernant Tusage de récriture sont nombreux et indiscutables. David et ses successeurs ont auprès d'eux une sorte de secrétaire d'État {mazkir)^ chargé de rédiger et de conserver les actes publics. Les annales du royaume sont tenues régulièrement depuis Salomon. L'emploi de récriture a dû se généraliser à mesure qu'Israël entrait dans la voie de la civilisation. Mais nous ne possédons aucun témoignage direct touchant là forme de Técriture et l'orthographe de ces temps reculés.
Parmi les monuments de Tépigraphie sémitique, le plus important par son antiquité, par son contenu, par son rapport avec Thistoire biblique, est Tinscription du roi moabite Mésa, contemporain des rois d'Israël Achab, Ochozias et Joram, ainsi que de Josaphat, roi de Juda. Cette inscription a été rédigée après la mort d'Ochozias d'Israël, et, à ce qu'il semble, avant la guerre entreprise par Joram et Josaphat contre le roi de Moab (2). Etant donnés les rapports constants de Moab et d'Israël, la stèle de Mésa, au point de vue paléographique, a pour nous la valeur d'un document hébreu, ou bien peu s'en faut. La forme des caractères est la même, en général (3), que dans les plus vieilles inscriptions phéniciennes, sauf qu'elle est moins anguleuse. L'inscription, du reste, a
(1) Sam. XI, 25.
(2) 896 av. J.-G.» d'après la chronologie reçue. Les données assyriologiques demandent que Ton abaisse cette date de quarante ans au moins. L'inscription de Mésa a été rédigée vers l'an 854.
(3) La différence est sensible pour n, ^ 3, D, H. Se reporter au tableau des écritures col. i. La forme phénicieniie de n et de d semble plus archaïque ; au contraire, *», 3 et n ont dans l'écriture moabite la forme qu'ils ont dû avoir primitivement. Le 12 ne se rencontre pas dans l'inscription de Jlésa»
été gravée avec un soin médiocre. « Le tracé des lignes, dit M. Clermont-Ganneau, est fait avec négligence ou maladresse ; il est supposable que le lapicide avait réglé la pierre pour aligner ses caractères; mais il m'a été impossible de déterminer si cette ligne passait par le centre moyen des lettres, — ce qui est le plus naturel, — par leur base, ou par leur sommet. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que nous avons affaire à une écriture non lapidaire, presque cursive, fille du kalam (1) et non du ciseau. Les lettres qui sont de grandeur variable, tantôt montent, tantôt descendent, sont plus ou moins serrées; certaines lignes sont courbes et non droites, d*aulres obliques entre elles; aucune équidistance ne saurait être calculée : il n'y a peut-être pas deux interlignes semblables (2). » Tous les mots sont séparés l'un de Taulre par un point; le dernier mot d'une phrase est séparé de la phrase suivante par un trait vertical (3). En règle générale, les voyelles, brèves ou longues, ne sont pas écrites. Cependant les caractères qui ont été employés dans les textes bibliques pour marquer les voyelles dans certains cas déterminés, et qu'on appelle maires leeiionis^ lettres quiescentes^ se rencontrent dans r inscription de Mésa là où leur présence est utile sinon indispensable pour éviter une équivoque. Ainsi Mésa écrit imSa (malaktï) « j'ai régné », nN ('aôt) « mou pèreu, ^:i'Tor\(JioH^ani) «il m'a sauvé, totn^srCo^zïi) « J'ai fait. » La massore hébraïque écrirait ces deux derniers mots ^jv^n, iniuv. Mésa écrit ]ii ya\ {iamin rabbin) a des jours nombreux » pour ]m'[''D''; Kn (hu) pour Min, pronom de la troisième personne du singulier
(!) Roseau à écrire.
(2) I^evue critique du 11 septembre 1875.
(3} V* un fac-similé de rinscription dans Trochon, Introduction I, 261 j Yiffouroux, Bible et Découv, mod,y IV, 47.
masculin ; un('W) « homme » pouru''K; etc. Il emploie le n pour marquer le pronom suffixe de la troisième personne au masculin singulier (1) : nnKa (à lire ô^arpo, ou bien bearçéhu), « dans son pays » ; nraa {bebêto on bebêléhu), « dans sa maison, » etc.
Des particularités analogues se rencontrent dans Tins^ cription de Siloé, découverte à Jérusalem en 1880 (2), Cette inscription gravée sur le roc, est relative au percement du tunnel à l'entrée duquel on Fa retrouvée. Elle ne contient d'ailleurs aucune indication historique ; mais elle ne saurait être postérieure au règne d'Ézéchias, qui, d'après le livre des Rois et les Chroniques, a fait Faqueduc et la fontaine de Siloé (3). Il est très probable que nous avons là un document contemporain d'Ézéchias et d'Isaïe (4). Les mots sont séparés l'un de
(1) On voit par là ce qu'il faut penser des archaïsmes mosaïques dont il a été question plus haut.
(2) Le texte a été publié par le D' Guthe fZeits. d. D. M, Gesellschaft, 1882, p. 723-750), avec reproduction photographique.
(3) II Hois, XX, 20; II Chron. XXXll, 30. Isaïe (Vlll, 6), dans un oracle daté du règne d'Achaz, parle des eaux de Siloé c qui coulent paisiblement. » Si le tunnel était déjà fait sous Achaz, notre inscription serait plus ancienne qu'on ne le croit communément. Il y a peut-être moyen de concilier Isaïe avec les livres historiques. En tout cas, l'indication positive du livre des Rois ne doit pas être abandonnée. ^
(4) Voici le texte de cette inscription transcrit en caractères modernes, avec la traduction. Les lettres entre crochets sont restituées par conjecture.
[lacunej T*m . r\r^2r\*^ HT . n\1 . HTI ♦ ni'plTi]
p . "CTN . Sp . îr [lacune] nS . noN . uSu . T*im . isn . Sn . un . ]^^>[T^\
n . am [lacune] . ya^i2 . lïn . mî . n^^ . "jd . *i5n . Sn . «i
, idS^i . iTi:i . hv . ina . isn . nipS . un . DSïnn . isn . napj
NQi . naN . «]Sn[i] . DTiNaa . n^inn . Sn . Nsnan . "ja . a^cn
. D3ïnn . UNI . Sy ♦ [i]ïn . nsA . ^^^ . noN . n
i. « Aqueduc. Et ainsi fut fait Taqueduc : comme [les lacipide^ levaient] encore
8â HISTOIRE CRITIQUE
Tantre par un point, comme dans l'inscription de Mésa. Certains caractères sont plus rapprochés du type phémcîcnquG du type moabite. Il faut noter Tabsence des lettres quiescentes dans les mots xjh Çîs) « homme », Sp {qôî) « voix », iï (çûr) « pierre », d^ (lâm) «jour », ia^ [iamîn) a d roi le », nsïn (chocebîm) « lapicides ». On s'élonae après cela de trouver le *i dans ^nys « quand (il y avait) encore » : c'est sans doute pour empêcher une méprise.
La coutume de marquer par un point la séparation des mots n'était pas générale. Quelques sceaux ou pierres gravées d'origine hébraïque et dont les plus anciens peuvent remonter au VIII® siècle avant notre ère, ne présententni point ni intervalle entreles mots(l), It en est ainsi des légendes gravées sur les monnaies des Machabées (2), monnaies dont le type a été reproduit durant la révolte qui aboutit à la ruine de Jérusalem, en Tan 70 de noire ère, etpendant celle de Barcoziba (132- 135), Le type des caractères employés sur les sceaux et les monnaies est àpeu près lemême que dans Tinscription de Siloé. Ce type est un peu moins régulier que celui des monuments phéniciens du IV® siècle avant notre ère,
2* la tiache Tun contre l'autre et qu'il y avait encore trois coudées [...on enlcndilj la yoix de l*un
3, criani à Taulre qu'il y avait une fissure dans le roc, à droite; et le jour où
4. ratjueduc (fut ouvert) les lapicides frappèrent (en allant) l'un Qu devant, de l*autre, hache contre hache, et
o. les eaux pas^sèrent de la source à la piscine, sur une longueur de douae cenLs coudées et
(i. le roc élail élevé de cent coudées sur la tête des lapicides. »
On voiL que Tinïscription n'a rien d'officiel. Les ouvriers avant de quitter la place, ont écrit pour leur propre satisfaction les lignes qu'on vient de lire,
(J) V< Levy. Biegel und Gemmen (Breslau 1869), et quelques spécimens dans S. R. Driver, The Books of Samuel, introd Xll.
{'i} V. Maddcïij Coins of the Jews (2° éd. 1881J et Driver, op. cit. XVIll; Vigoureux, op, cit. I, 285.
tels que les inscriptions funéraires des rois de Sidon, Tabnith (1) et Esmunazar (2). Dans les inscriptions phéniciennes les mots ne sont pas séparés, et toutes les lettres se suivent à intervalles égaux ; l'usage des quiescontes n'est pas plus développé que dans les inscriptions deMésa et de Siloé (3). Mais bien avant le IV® siècle, le vieil alphabet phénicien avait subi en Mésopotamie de notables modifications. Si les livres de la Bible juive ont été rédigés d'abord dans la forme antique de l'écriture, telle que nous la font connaître la stèle de Mésa, Tins-' cription de Siloé, les inscriptions phéniciennes et les monnaies juives, c'est dans une autre forme qu ils nous sont parvenus. Cette forme provient de l'écriture aruméenne.
Les plus anciens spécimens de cette écriture se rencontrent sur les lions de bronze, servant de poids, qui ont été découverts par Layard dans les ruines de Ninive^ et qui sont datés des règnes de Salmanasar, Sargon, Sennachérib, dans le dernier quart du VIII® siècle avant notre ère (i). La forme des caractères est à peu près la
(1) V. Revue Archéologique, juillet-août 1887, et Driver, op, cit.
(2) V. Corpus inscript, semitic., p. I, 1. 1, p. 13.
(3) Voici, en caractères ordinaires, le commencement de Pinscription de Tabnith :
n DJT3? iSq ninuy^-iD njin djn [i. l.] •î [1. 3.] «îi^^a 32U aaiï ]hn ninuyin^ iT^ja-^zr^ [i. 2.]
« Moi, Tabnith, prêtre d'Astarté, roi des Sidoniens, fils d'Esmunazar, prêtre d'Astarté, roi des Sidoniens, je repose dans ce cer^ cueil. »
(4) Plusieurs de ces poids ont une double légende, l'une en assyrien, et l'autre, traduction de la première, en araméen, par exemple ; stna mana sa sarri et
« deux mines du roi* » Corp, inscrit, serait, p. lï, 1. 1, p. 6.
même que dans les inscripiions de Mésa et de Siloé (1) Cette forme archaïque se maintient encore dans les inscriptions du VIP siècle. On saisit néanmoins déjà dans plusieurs testes une modification importante des lettres :i, T et 1, dont l'anneau commence à s'ouvrir par en haut. De même le n, au lieu d'avoir trois lignes à gauche de sa tige^ réunit les deux lignes inférieures en un seul trait qui se rattache à la ligne supérieure (2). Le Q perd fia forme ondulée. Au VP siècle, Fouverture des lettres 1^*1, ij s'accentue. La lettre v s'ouvre de la même manière, n confond en un seul trait ses lignes transversales. La forme du d est simplifiée ainsi que celle du tu. Cependant d'autres lettres gardent leur forme primitive, et c'est pourquoi on appelle l'écriture de cette époque aramêen de transition (3). A la fin du V® siècle, l'écriture aiaméenne a terminé son évolution. Le î est réduit à un trait vertical ; la lettre \ à une petite ligne verticale sur laquelle un autre petit trait à gauche, est amené perpendiculairement ; la forme des lettres tend à s'égaliser, saut pour S qui s'élève au-dessus de la ligne et pour "ij sensiblement plus petit que les autres caractères {4), Des documents dont plusieurs sont bilingues (5}j principalement des contrats privés, découverts dans les ruines de ^inive et de Babylone permettent de suivre ces transformations.
« Depuis le lY* siècle jusques au I" siècle avant
(i) V. Corp. imcript. semit. p. II, t. I, p. 1-13 et tab. I. (S) V. le tabiuau des écritures col. 6, et Corp, inscr, semit, p. II, l. 1, Ub. 11-V,
(3) M* de Vogué, Corp, inscrip, semit, p. II, t.I, p. III.
(4) Vp par ex.f Cot-p, inscript, semit, p. II, t. I. n. 69-71, tab. V.
(5) Rédigés en assyrien, avec traduction partielle en araméen. Datis les contrïits, ce sont généralement les signatures qui sont reproduite» en caractère alphabétique, ou bien une courte notice araméeune indique Tobjet du contrat.
Jésus-Christ, Pécriture est arrivée petit à petit et graduellement à la forme que les auteurs rabbiniques ont appelée carrée (vyyû) et dont, vers le commencement de notre ère, tous les peuples de Syrie se servaient plus ou moins. Les Hébreux, après la ruine de Jérusalem et la dispersion de leur nation l'ont tenue pour sainte et ils l'ont employée jusqu'à nos jours, sans changement notable, dans la transcription du texte biblique. Mais chez les autres peuples de Syrie, à qui la paix romaine avait procuré une vie nouvelle et prospère, les lettres suivirent le cours de leur évolution et l'écriture, comme tout le reste, ne cessa pas de se transformer, en sorte que chaque peuple la modifia selon son propre caractère et ses destinées (1). » Ainsi l'écriture des inscriptions palmyréniennes n'est qu'une forme plus élégante de récriture carrée. On y remarque surtout l'emploi de ligatures, c'est-à-dire de lettres accouplées. A côté de cette écriture monumentale existait pour l'usage privé une écriture plus cursive, beaucoup plus éloignée des formes anciennes, et d'où procède l'écriture syriaque, c'est- à-dire la dernière forme de l'écriture araméenne(2). L'alphabet des inscriptions nabathéennes procède aussi de l'écriture carrée. Mais plusieurs lettres ont subi des modifications importantes pour faciliter le travail du graveur, et l'emploi des ligatures est plus développé que dans les inscriptions palmyréniennes. Les inscriptions sinaïtiques représentent les dernières transformations de cette écriture d'où provient l'ancienne écriture des Arabes (3).
(i) M. de Vogiié, loc, cit.
(2) M. de Vogiié, op. cit. p. IV. L'écriture araméenne présente ses formes les plus abrégées et les plus cursives (sans ligatures) dans les papyrus égyptiens. V. Corp. inscript, semit, p. II, t. I, p. 148 et suiv , tab. XV et suiv.; cf. ibid., p. 144 et tab. XIII, la stèle de Garpentras.
(3) M. de Vogué, op. cit. p. IV.
En fait d^înscrip lions hébraïques rédigées dans récriture araméenne, il convient de citer celle du tombeau des Benè Ilézîr {dit tombeau de saint Jacques) à Jérusalem (1) et celle de la synagogue de Kefr-Bereim en Galilée (2), La première inscription est certainement antérieure à la prise de Jérusalem par Titus, et probablement aussi au commencement de notre ère ; les caractères qui y sont employés ressemblent à ceux des inscriptions palmyréniennes; certaines lettres sont liées entre elles, comme à Paimyre; les mots ne sont séparés ni par un intervalle ni par un point ; on y rencontre une forme particulière pour le ] final (3). Il y a une certaine différence entre les lettres ^ et 1, celle-ci étant figurée par une ligne verticale et celle-là par une ligne inclinée se terminant dans sa partie supérieure en forme de crochet. La plupart des archéologues rapportent Tinscription de Kefr-Bereim aux environs de Tan 130 après Jcdus-Chrisl. Les caractères de cette inscription sont à peu près carrés ; on ne voit pas de différence entre 1 et ^ ; le jambage du n, à gauche, rejoint souvent le sommet de la lettre (4) ; r; et s ont une forme spéciale à la fin
(1) V- lléroii de Villefosse, Notice des monuments provenant de la î*a!t!Atlnti eL conservés au musée du Louvre, p. 38. L'inscription ne eoMlUiiiE guèi'(^ que des Dom^ propres.
(à) Ds^cou verte en 1853 par M. Renan, qui en plaçait la rédaction vers Tao i^OO. V. Journal asiatique^ déc. 1864, p. 531 et suiv.
(^) Ûii reiiroutro ègalenieut; cette forme dans les inscriptions de Pulfuyie.
ih) Par là s^explique un fait singulier attesté par saint Jérôme, Ep. 25, ad Matrdlam (Migne, PatroL lat, 22, 429) : certains mauubcfits des Seplante^ au lieu de remplacer le nom ineffable mîT' par xiptr,-, le reproduisaient s^implement en caractères hébreux, quod quidam ttoti mîellùjenUs propier elementorum similiiudinem^ cum in ijrseds libris repérer inl lliilr kgere consueverunt. Dans les inscriptions des Denâ Heser et de Keifr-Bereim, le î est aussi un trait vertical qui ne dîUcre pas sensiblement du 1.
des mots, qui, d'ailleurs, ne sont pas nettement séparés. L'emploi de formes particulières pour certaines lettres finales s'explique aisément dans un système d'écriture qui admettait la liaison des lettres, comme les inscriptions palmyréniennes et Tinscription des Benè Hézir, sans marquer rigoureusement la séparation des mots. On était obligé pourtant, afin de prévenir des confusions inextricables, de ne pas lier la dernière lettre d'un mot à la première du mot suivant. On a donc laissé retomber le trait inférieur des lettres d, j, s, ï (1), ou bien ou Ta relevé tout à fait, comme dans le a, qui, si on Tavait traité comme les lettres précédentes aurait ressemblé au S. Il est certain d'ailleurs, par la comparaison d'inscriptions moins importantes, que, dans les temps qui précédèrent et suivirent immédiatement l'ère chrétienne, l'écriture n'était pas uniforme et qu'on y rencontrait diverses combinaisons de types archaïques avec des types plus modernes (2). En ce qui regarde l'emploi des lettres quiescentes, les inscriptions des Benê Hézir et celle de Kefr-Bereim sont conformes à Fhébrou biblique.
Les principaux documents hébreux de cette époque constituent, comme on le voit, une double série de témoignages, dont Tune atteste la conservation des ca-
(1) Il convient d'observer que les formes de ces lettres finales sp rapprochent du type primitif beaucoup plus que les formf?s ordinaires. On pourrait dire que ces dernières ont été modiijfïf^s pour qu'elles fussent plus cursives.
(2) Inscription d'Arak-el-Emir, rapportée à l'an 176 avauL J,-C.; contient cinq caractères, à lire probablement •T'SISr ; le ï" seul eai archaïque. V. S. R. Driver, The Books of Samuel, introd, XX IL Inscription de la reine Çadda, découverte par ]\ï. de Saulcy en 18ti3 : a dû être écrite vers Tan 45 de notre ère ; contient deux mots nr.DSDmy, « Çadda, reine », dans un caractère très voisin d*^ Térriture carrée, les trois dernières lettres étant liées entre elles. Y* Héron de Villefosse, Notice, p. 25.
88 msTOJFtE cniTiQiE
ractèros primitifs jusqu'au second siècle de notre ère et dont l'autre manifeste Temploi du caractère araméen dans les temps antérieurs à la naissance de Jésus-Christ* L'écriture samaritaine, qui retient, avec certaines modifications accessoiresj les formes de récriture phénicienne, confirme le témoigage des monnaies juives touchant la conservation des anciens caractères jusqu*à une époque relativement récente (1)* L'ancienne tradition expliquait le changement d'écriture en disant que lo scribe Esdras avait introduit de nouveaux caractères après la captivité. Avant ce temps, les Juifs employaient Talphabet que les Samaritains ont conservé (2), Origène et saint Jérôme, qui ont émis ces opinions, se sont fait Técho de la tradition juive. D'après la Mischua(3î, un manuscrit de la Bible, pour être réputé saint, doit être rédigé en écriture assyrienne (4} avec de Tencre et sur
(1) Y. le tableau des écritures.
(2 ) ''EffT 1 0 £ ira p ' ajTol^ x a l xh ht îx.(p cov ïj to v T ET p %-^ paji jjlIto v . . . xy p lo ç
fe^pi'txoTç àpyatoK Ypdj^ptafTi ■^i-^^'x.-KZ'Xi àW^\iy\ -roT^ vûv* ^tfsX ^àp 'Co^"E(jâpav ïxi^m^ ^pvJ^rgtg'Oat \it~ à tt^v ar^^^ïstiio-Liv. Origènej dans Montfaucon, H&:sapïe& i, procL 86, Les caractères anciens dont Ori* gène parle ici, pourraient bien cependant o'Ôtre pas lea anciennes lettres phéniciennes^ mais une écriture difï'érenle de celle qui était en usage au lU* siècle. Avec Tancien alphabet, on n^aurait pas pu lire UiUi au lieu den*r7'i dans les mss. grecs, comme on le faisait au dire de saint Je rfïme. Cependantil pouvait y avoir dilîéren tes formes de caractères hébreux dans lea rass, grecs. 0 ri gène, m Ezech, IX^ 4 (Montf. II, 282), dit avoir appris d'un juif baptisé que le n avait dans Tancienne écriture la forme d^une croix. Cf. S. Jérùme, inEz. 1X^4 (PI. 25, 88). S. Jérôme dit aussi dans le Frologus galeatm: Certum eut Ezram $mbam... post capta Ieroso!yma et îmtaurationem t empli sub Zorobahcl alim lit ter a^^ reperisse quibus nunc itUtnur, quum ad illutJmsque lempus iidem Samaritanorum ci Hebrworum charactcre$ fuerint
(3) Tr. ïadaim, IV, S.
(4) nmui^» Il n'y a pas lieu de 3*arréter aux autres étymologies qui ûDt été proposées pour ce mot : écriture droite^ ou béatifiée. Le
parchemin, et non pas en écriture hébraïque (1). « Au commencement, la loi a été donnée aux Israélite» dans récriture hébraïque et dans la langue sainte (rhébreu) ; puis au temps d'Esdras, elle leur a été donnée en écriture assyrienae et en langue araméenne (2). Ils ont choisi récriture assyrienne et la langue sainte, laissant aux particuliers Técrituro hébraïque et la langue araméenne. — Qui sont les particuliers? — R. Hasda répond : a LesGuthéens (Samaritains)... Bien que la Loi n'ait pas été donnée par Esdras, l'écriture a été changée par lui; et elle est appelée assyrienne, parce qu'elle est venue avec eux (Esdras et les exilés) d'Assyrie (3). » Quelques rabbins ont imaginé que Moïse avait employé l'écriture carrée, et que, les Juifs ayant mérité de la perdre à cause de leurs péchés, Esdras la leur avait rendue. Cette opinion, reprise par Buxtorf le jeune, a joui autrefois d'un certain crédit parmi les protestants (4) : il n'est plus nécessaire de la réfuter aujourd'hui.
Les exégètes modernes admettent volontiers que la substitution de l'écriture araméenne à l'ancien alphabet hébreu s'est opérée successivement et ne saurait être attribuée à l'influence ou à l'activité personnelle d'Esdras (S). « Si nous considérons dans son ensemble rhistoire de l'écriture hébraïque, telle qu'elle résulte de
nom d'Assur est attribué à la Babylonie et même à la Perse datis les derniers livres bibliques. V. par. ex. Esdr. VI, 22.
(1) n^isy. Noter l'emploi de ce nom pour caractériser récrUure ancienne. C'était l'écriture nationale. On l'appelle encore dans le Talmud y^n et HNJIl^S, noms de signification incertaine.
(2) Il s'agit ici du Targum, dont on exagère Tantiquité,
(3) Tr. Sanhédrin, 21b-22a,
(4) V. R. Simon, Hist criL du V. T., 1. I, c. 13.
(5) V. par ex. Vigoureux, Man, bibl. A. T. (7« éd.) I. 133.
90 HISTOTRE CKîTfQUE
Tétude des seals monuments^ dit M. de Vogué (1), nous pouvons la résumer ainsi : une premiîire période pendant laquelle la seule écriture en usage est l'hébreu archaïque, caractère ivès voisin du phénicien; une seconde période pendant laquelle récriture araméenne s'emploie simultanément avec la première et se substitue peu a peu à elle ; une troisième période pendant laquelle récriture araméenne, devenue carrée, est la seule en usage. La première période est antérieure à la captivité, et la troisième postérieure à Jésus-Christ. Les limites de la deuxième ne sauraient être déterminées avec exactitude à Taide des seuls mono m en ta ; car ceux-ci nous font complètement défaut ; aiaîs les traditions et les textes viennent ici à notre secours. Le nom d'Aschourithj assyrien, donné par Técole rahbinique à l'alphabet carré ; le rôle qu'elle assigne dans cet alphabet à Esdras, personnage collectif, qui résume Fensemble des traditions relatives au retour des Juifs, semblent prouver que rintroduction de récriture araméenne coïncida avec le grand mouvement araméen qui envahit toute la Syrie et la Palestine aux Vl^ et V' siècles avant notre ère. L'écriture hébraïque s*aramaïsa en même temps que la langne hébraïque, — c'est un fait naturel qui tient à des causes générales, — et dès lors elle suivit, excepté sur les monnaies^ les destinées de la paléographie araméenne ; an \^P siècle et au V^, elle ressemblait beaucoup à celle des cachets perses des VT et IV° siècles ;... au I^^ siècle, quand récriture araméenne est devenue carrée à Palmyre et dans le llaouran, elle apparaît carrée à Jérusalem. Or, comme il n'est pas probable, que les inscriptions de Palmyre, duUaouran et de Jéru-
(1) Mélanges d'arckéoloyw onentalê (!»(>B), p. 164-166, cité dans Vîgûuroux, op. cit. Ij 154.
salefn,que nous possédons, soient précisément les premiers monuments de leur espèce, il faut bien admettre que l'écriture carrée est plus ancienne que ces textes, et que c'est au plus tard dans le courant du T' siècle (avant notre ère) qu'elle s'est constituée...; c'est sous le règne des princes asmonéens que l'écriture employée par les Juifs pour la plupart des usages sacrés et profanes, à l'exception de la fabrication des monnaies , a reçu la forme dite carrée^ forme qu'elle ne devait plus quitter; elle ne l'a pas reçue brusquement par suite d'une révolution ou d'une importation étrangère, mais par la transformation et le développement naturel des types araméens adoptés depuis plusieurs siècles. »
Il est certain que le passage de l'écriture araméennc, telle que nous la connaissons par les monuments du VP siècle, à récriture carrée, telle que nous la voyons au commencement de notre ère, s'est opéré insensiblement, récriture carrée étant sortie de l'écriture araméenne par une série de modifications successives qu'il est facile de suivre avec les seuls documents épigraphiques que nous possédons maintenant. Esdras n'a donc pas introduit chez les Hébreux l'écriture carrée- Le manuscrit de la Loi, qu'il apporta de Babylon*^ h Jérusalem, n'était pas écrit dans ce caractère. Mais pour que le fameux scribe soit, en un sens très vrai, l'auteur du changement qui s'est opéré dans la transcription dos Livres saints, il suffit que dans les temps qui ont précédé son intervention, on se soit encore servi à Jérusalem de Fancienne écriture, et que lui, Esdras, ait employé la forme d'écriture araméénne usitée de son temps à Babylone. Bien qu'il n'ait pas eu sans doute l'intention formelle d'innover et d'exclure l'ancien alphabet, son influence personnelle et celle de son école auraient bien réellement introduit et autorisé l'emploi
de récriture araitiéenne dans les copies de la Loi et successivement dans celles des autres livres de TAncien Testament. C'est là une hypothèse très admissible en soi. D'autre part, certains faits, venant confirmer Fancienne tradition dont nous avons parlé plus haut, donnent à cette hypothèse une assez grande vraisemblance. L'écriture des Juifs restés en Palestine n'était pas aramaïsée après l'exil, puisque les Samaritains, qui n'ont pas connu le Pentateuque avant le temps de Néhémie, Tout conservé dans l'ancien alphabet, et que les monnaies des Mâchabées n ont pu reproduire un type d'écriture entièrement tombé en désuétude depuis plusieurs siècles. Du moins faut-il reconnaître qu'il y a eu un milieu t le milieu samaritain, et, chez les Juifs, un terrain, celui des écritures officielles, oîirancien alphabet s*est maintenu. Pourquoi ne s'est-il pas maintenu dans la transcription de la Loi, sur le terrain des Écritures sacrées ? Serait-ce que les Juifs auraient été à cet égard moins conservateurs que les Samaritains, qu'ils auraient admis avec plus de facilité un changement dans la façon d'écrire la Loi que dans la façon d'écrire les actes de la vie civile? Il est permis d'en douter. Esdras a fort bien pu apporter à Jérusalem une forme d'écriture notablement différente de celle qui était là en usage. Les Samaritains auront ensuite adopté la Loi sans adopter l'écriture araméenne, qui était pour eux une innovation sans autorité. Chez les Juifs au contraire le type d'écriture introduit par Esdras aura été maintenu par son école, en sorte que récriture religieuse aura été araméenne avant récriture civile. La résistance de celle-ci a été longue. C'est ce qui explique les écritures mixtes que Ton rencontre dans les inscriptions et qui ont dû exister aussi dans les manuscrits* Même dans la transcription des Livres saints l'usage de l'écriture araméenne n'a pas
dû s'imposer de suite ni universellement. Pour les livres autres que la Loi, Técriture araméenne n'aura été employée d'une manière exclusive qu'après l'admission de ces livres dans le canon (1). L'élude des Septante laisse voir que les anciens traducteurs grecs ont eu sous les yeux, au moins pour certains livres, des manuscrits qui étaient rédigés dans une écriture plus voisine de Tancien alphabet que de Talphabet araméen. Une grande variété d'écritures put régner dans les manuscrits non officiels jusques au commencement de notre ère, La victoire complète du pharisaïsme et de TuniformiLé en toutes choses est postérieure à la ruine de Jérusalem. Les procédés de transcription introduits par Esdras auront donc fait leur chemin lentement (2), en se modifiant dans les détails, jusqu'au moment où une tradition raide et jalouse s'empare décidément du texte biblique^ en canonisant jusqu'aux formes purement extérieures et graphiques de sa rédaction.
Quant à se représenter la forme exacte du texte biblique dans le Pentateuque au temps d'Esdras, c'est ce qu'on ne saurait faire, les renseignements que l'on possède à cet égard étant par trop insuffisants. Si Esdras a réellement introduit l'écriture araméenne, il est bien probable qu'il ne marquait pas la séparation des mots par un point. Ce dernier procédé convenait à l'ancienne écriture, plus lapidaire que cursive. Le Pentateuque samaritain l'a retenu. La tradition juive, au contraire,
(1) V. Hist, du Canon de V Ancien Testament, p. 34 et suiv.
(2) Thalmudistarum .. narrationi, quod Esdras Legem in scriptura assyriaca dederit, illud verum subesse putamus,quod illum litterarum ducturrif qui ejus tempore in Babylonia usitatus fuit, quiquç ad quadratam formam jam inclinari cœperat, in Palœstinam attulerit atque ad libros sacros transcribendos adhibuerit, dura forma UUrarum in Palœstina usitata in quotidiana vita usurpari consuevit, Cor^ nely, Introductio, I, 240,
94 HISTOIRE CETTIQUB
ne connaît aucun signe de ponctuation, mais seulement des intervalles qui marquent la distinction des mots, des phrases et des paragraphes, A quelle époque remonte remploi régulier de ces intervalles? Oc ne saurait le dire avec certitude. II est Lien douteux que dans les manuscrits communs on ait toujours mis un point entre les mots, si Ton employait l'ancien caractère, et un intervalle, si on employait l'écrilurc araméenne (1). D'autre part, r usage des lettres finales marque dans une certaine mesure rintention de séparer les mots, et il est certain que dans un texte destiné à la lecture publique, il était indispensable que les mots se distinguassent aisément les uns des autres. L' usage constant de.s intervalles peut donc remonter aussi haut que Tinstitution des lectures publiques de la Loi et des Prophètes dans les synagogues, c'est-à-dire avant Tère chrétienne. Cette pratique n'a pas été uniforme nt universelle dès le commencement. Ici encore l'époque de la fixation du canon et du texte marque le terme des variations et de Tincertitude. On peut dire aussi que l'emploi des lettres quîescentcs pour marquer les voyelles était beaucoup moins développé au temps d'Ksdras qu'il ne l'était au commencement de Tère chrétienne. Nous avons sur ce point le témoignage des Septante, dont nous aurons bientôt à nous occuper. Mais il nous faut dire auparavant ce que l'on sait touchant les matériaux dont les anciens Uébreux se servaient pour écrire et la forme ou la disposition de leurs manuscrits-
(i) La stèle de Carpenlras et ky papyrus araméens d'Egypte (v. .sïfpr. p.) fîieUent un intervalle entra chaque mot. Les inscriptions aramëeanes de Ninive et de Babylone mettent quelquefois un point, plus trouvent un intervalle. Mais dans d'aulref^ textes, par exemple les inscriptions de Palmjre, celles des Benê Héiîir et de Kefr-Bereim la distinction des mois n'est tjui- peu ou point marquée. Sur Thistoire de réeriinreen général et de réiTJture hébraïque en particulier, consulter le livre de M. Ph, Berger : Histoire de l'écriture dans Vantiquité*
§ 3. — Conditions matérielles de la rédaction et de la copie d€s livres chez les anciens Hébreux,
Nous savons que les Hébreux ont gravé sur la pierre des inscriptions commémoratives ou des textes assez courts et particulièrement importants (1). Ils ont de même écrit sur des tablettes de bois (2), des plaques de métal (3), comme ont fait et font encore tous les peuples qui ont l'usage de l'écriture. On peut dire d'une manière générale que cette écriture monumentale est celle qui a été le plus anciennement pratiquée. Mais ce n'est pas celle-là qui nous intéresse maintenant. Il s'agit île savoir sur quoi on écrivait les œuvres littéraires un peu étendues et comment on les conservait. A Babylone et àNinive nous trouvons l'écriture sur brique. Les caractères sont gravés sur des tablettes d'argile. Le livre est une inscription portative. Cette façon d'écrire a été plus répandue qu'on ne croyait autrefois, puisque nous voyons les princes de Syrie et de Palestine, au XV® siècle avant Jésus-Christ, adresser aux rois d'Egypte des lettres qui sont des morceaux d'argile couverts de caractères cunéiformes. En Egypte même, la matière dont on se servait communément dès la plus haute antiquité était le papyrus. Après les conquêtes d'Alexandre, l'usage du papyrus se répandit en Grèce (4), et plus tard dans le monde romain. Ailleurs on écrivait sur parchemin. L'invention du parchemin a été attribuée (S) à Eu-
(1) Ex. XXXI, 18; XXXIV, 28; Deut, XXVII, 8; Jos, VIII, :]±
(2) Éz. xxxvn, 16.
(3) Ex. XXVIII, 36, cf. Hab. II, 2.
(4) Les Grecs avaient connu le papyrus avant Alexandre^ pat" rintermédiaire des Phéniciens. Buhly Kanon und Text. d. A* T. 193.
(5) Pline, XIII, 70.
mène II, roi de Pergame (197-150 av. J.-C) ; mais Thabitude d'écrire sur des peaux préparées existait anciennement en Perse et en lonie (1). Toutefois la préparation du parchemin a réellement acquis sa perfection à Pergame. C'est pour cela que le parchemin est appelé en grec icepYa[jLY)v^. Le parchemin a graduellement supplanté le papyrus dans le monde gréco-romain, comme il a été plus tard supplanté par le papier.
On ne voit pas que les Hébreux aient eu coutume d'écrire sur l'argile, comme on faisait à Ninive et à Babylone. Il est bien vraisemblable qu'ils ont connu de bonne heure et employé le papyrus; mais l'Ancien Testament ne fournit à cet égard aucune donnée précise. On admet communément que les livres de la Bible hébraïque, même les plus anciens, ont été écrits sur des peaux préparées. Cette opinion ne s'appuie pas non plus sur des textes décisifs. Pour établir l'usage des peaux préparées à une époque ancienne, on allègue le passage des Nombres (2) où il est question des malédictions écrites pour la femme suspecte d'adultère, malédictions qu'on doit effacer avec de Teau. Le parchemin, dit-on, était plus facile à laver que le papyrus. Mais on pouvait aussi effacer avec de Peau sur le papyrus une écriture fraîche. On cite de même contre Temploi du parchemin le chapitre de Jérémie où il est dit que le roi Joachim jeta sur le brasier qui était allumé dans son appartement les fragments d'un livre composé par le prophète (3) : ou observe que si Joachim avait jeté sur le feu des morceaux de cuir, il aurait empesté son palais. Reste à savoir si cette considération pouvait arrêter un
(1) Hérodote, V. 58.
(2) Nombr. Y, 23.
(3) Jér, XXXVI, 23.
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BiBLB 97
homme transporté de colère. Il est possible que les peaux préparées et le papyrus aient élé employés en même temps dès avant la captivité.
Ce qui est certain, c'est que les livres avaient généralement la forme de rouleaux, bandes de papyrus ou de cuir qui étaient écrites d'un seul côté. Un livre, en efiet, s^appelle chez les anciens Hébreux « un rouleau à écrire » ou simplement un rouleau (1); ouvrir un livre, c'est le « dérouler (2) » ; et on le « roule (3) • pour le fermer. Il y avait certainement des livres de toute dimension, ou plutôt on n'a pas toujours écrit sur de longues feuilles de papyrus ou de longs rouleaux de cuir; mais on pouvait très bien employer de simple» feuillets de papyrus et des morceaux de parchemin. Certains oracles d^Isaïe, par exemple, ont pu exister longtemps sur des feuillets détachés, avant d'être mis à la suite les uns des autres dans le manuscrit qui a reproduit intégralement pour la première fois la collection des écrits attribués à ce prophète. Dans les rouleaux, le texte était disposé en colonnes perpendiculaires aux longs côtés, en allant de droite à gauche. Ces colonnes ou pages s'appelaient « portes (4), » sans doute à cause de leur ressemblance avec une porte rectangulaire (5). On écrivait avec un roseau taillé (6), destiné à
(1) nsD rhm ou nSao. Jér. XXXVI, 2, 4, 6. cf. /s. XXXIV, 4: « Les cieux s'enrouleront comme un livre. » Éz, II, 9 ; Ps, XL, Ô| etc.
(2) Éz. n, 10; Is. XXXVU, 14.
(3) Is. XXXIV, 4, supr. cit, ; d, Apoc. VI, 14.
(4) mnST. Jér. XXXVI, 23.
(5) TrochoQ, Introduction, II, 669.
(6j Tay. Le T33; (assyrien hattu) désigne un instrument à écrire. Job (XIX, 24) parle d'un stylet de fer. Mais ailleurs, par ex. Jèr. VIlï, 8, Ps. XLIV, 2, il est sans doute question du roseau. Le scribe avait un canif pour tailler son instrument. C'est o avçc un caniÊ de scribe » que Joachim déchire le livre de Jérémie (Jér, XXXVI, 23),
retenir une certaine quantité d'encre (1) et à tracer les caractères.
Dans les trois siècles qui ont précédé notre ère, Tueage du papyrus doit avoir été assez conomun chez les Juifs, puisque nous voyons les traducteurs grecs de Jérémie et d'Ézéchiel se servir de termes qui sont en rapport avec l'usage du papyrus et non avec celui du parchemin (2), Ces traducteurs n'ignoraient sans doute pas Tusagc palestinien de leur temps et si le papyrus n'avait pas été employé à Jérusalem, ils auraient trouvé d'autres mots pour interpréter les vieilles locutions hébraïques, « rouleau J9, « rouleau à écrire ». Le parchemin n'est mentionné d'une manière certaine que dans le Nouveau Testament (3). Mais la forme du livre à l'époque oii furent rédigés les écrits du Nouveau Testament était encore celle da rouleau. L'auteur de l'Apocalypse présente comme quelque chose d'extraordinaire « un livre écrit en dedans et en dehors (4) », c'est-à-dire un
(1) ïér. XXXVI, 18. Le ISDH riDp, dans Éz. IX, 2. 3, 11, désigne probablement « récritoîre»ou « l'encrier du scribe. »
(2) Le traducteur de Jérémie remplace nSllD par^apxtov ou ^^àpxr^ç (feuille de papyrus)^ ISD nS:ia par ^apxfov ptpXtov, mn'^T par ffsXfSiî (colonnes d'écriture). Celui d'Ézéchiel traduit ISD nS^D par y-^p^XU p^pX^Qj, K^îpaXU signifie proprement la baguette autour de laquelle le livre s ^enroulait.
(3) S. Paul réclame à Timothée xà ^i^Xia, [xàXtdTaxà; {JLsjJippàvac (ÏT Tim.lX, 13).
(4) Apoc. V, i ; cf. X, 9-10. Les deux passages sont imités d'Ézéchieï, II lO-UI, 1- K;^échiel et s. Jean mangent le volume. Cette action symbolique est peut-être moins choquante si Ton admet qu'ils ont en vue des rouleaux de papyrus. Le mot tsù^^oç n'a aucunement le sens de codex ^ cahier de parchemin, livre, au sens moderne du mot. ïIsvrotTeùyoi; signifie proprement les cinq boîtes ou les cinq étuis contenant les cinq rouleaux de la Loi. Les Juifs ne semblent pas avoir connu le codex (le livre formé par la réunion de plusieurs cahiera de parchemin}, avant le premier siècle de notre ère. Buhly op. cit, 199.
rouleau écrit des deux côtés. Au commencement de notre ère, le papyrus était plus commun et moins coûteux que le parchemin. Les auteurs du Nouveau Testament se sont servis de l'un et de l'autre (1).
Il parait certain toutefois que, bien avant l'ërc chrétienne, les manuscrits de la Bible hébraïque ou du moins ceux de la Loi étaient des rouleaux de parchemin. Josèphe(2) reproduisant à sa manière rhistoire des Septante, dit que Ptolémée Philadelphe admira beaucoup, pour la finesse du parchemin et la beauté des caractères, l'exemplaire de la Loi que le graad-prètre lui avait envoyé. Vraie ou non, cette histoire montre que l'usage du parchemin pour les manuscrits officiels de la Bible remonte assez haut. La tradition t al mu dique ne suppose pas qu'on ait employé une autre matière pour les manuscrits destinés à la lecture publique, La synagogue a retenu la forme du rouleau; elle n'a pas dû en changer la matière. Il y a bien des chances pour que l'usage exclusif du parchemin pour les manuscrits officiels se rattache de manière ou d'autre à Esdras et à son école, comme l'emploi de l'écriture carrée. Maïs ici encore il y a lieu, pour les temps qui ont précédé Tère chrétienne, de faire une distinction entre la Loi et les autres livres du canon hébreu, entre les manuscrits publics et les manuscrits privés. Les prescriptions rabbiniques concernant la copie des Livres saints ne sont pas antérieures à la clôture du canon. L'usage du parchemin pour les manuscrits officiels n'exclut sans doute pas d'abord Tusage du papyrus pour les manuscrits privés et pour les livres qui n'étaient pas lus dans les synagogues.
(1) II Tim. IV, 13, supr. cit.
(2) Antiqu.jud.XU,^, 11.
iOO HISTOIRE CRITIQUE
Section III. — Le texte hébreu de V Ancien Testament depuis les origines jusque vers Van 140 de notre ère.
Cette partie de Thisloire que nous entreprenons de raconter est pleine d'obscurités. Les renseignements directs nous font aosolument défaut. Non seulement aucun manuscrit de la Bible hébraïque ne remonte à Tépoque dont nous avons à nous occuper ; mais aucun témoignage digne de foi ne nous renseigne d'une manière expresse et directe sur l'état des livres bibliques antérieurement à la version des Septanle, à l'époque d^Esdras, durant l'exil et dans les temps antérieurs. La version des Septante est le plus ancien témoin de la Bible juive. Elle fournit un terme de comparaison pour établir le rapport qui existe entre le texte biblique du IIP ou du IP siècle avant notre ère et le texte reçu. En tenant compte de toutes les divergences qui sont imputables aux traducteurs, il reste que le texte hébreu duIII^ ou du II* siècle avant Jésus-Christ différait, sur des points de détail plus ou moins importants mais fort nombreux, du texte hébreu que la tradition rabbinique a fidèlement gardé depuis le second siècle de Tère chrétienne. D'où vient cette différence, et comment une liberté relative dans la transcription du texte a-t-elle fait place au culte le plus scrupuleux de l'uniformité? C'est ce que nous essaierons d'expliquer en disant ce que Ton sait touchant l'histoire du texte hébreu avant sa fixation définitive, c'est-à-dire avant la fin du II« siècle de notre ère, et en discutant les origines de la recension traditionnelle.
%i. ^Le texte de la Bible hébraïque avant îa fixatiùn définitive^
Comme on l'a vu dans l'histoire de l'écriture hébraïque, nous n'avons, sur la forme et l'état du texte biblique antérieurement à Esdras, que des données vagues et incertaines. Un certain nombre d'écrits de TAncien Testament n'ont d'ailleurs été composés qu'après Esdras ou bien n*ont été constitués que de son temps et après lui dans leur rédaction définitive, par les travaux qui aboutirent à la formation de la bibliothèque sacrée et qui se sont accomplis depuis Tépoque de Texil jusqu'à celle des premiers Asmonéens.
La Bible officielle, au temps d'Esdras était le livre de la Loi. Il est possible que la division du Pentateuque en cinq livres remonte jusqu'à Esdras. En tout cas elle a dû être introduite peu de temps après lui. Elle est an^ térieure à la version des Septante et on l'a imitée, ce semble, dans la division du psautier. Un document aussi étendu que le Pentateuque ne pouvait être contenu dans un seul rouleau, étant donné surtout que ce livre devait être lu dans les réunions publiques et consulté perpétuellement par les chefs de la nation, les lettrés et les hommes pieux. Il est donc permis de penser que le Pentateuque, dans le temps même où il fut promulgué officiellement et devint pour tous les Juifs la règle incontestée de la croyance et des mœurs, fut écrit sur cinq rouleaux et se trouva par le fait divisé en cinq parties de longueur proportionnée. Les noms que la tradition juive attribue à chaque partie et qui sont tout simplement les premiers mots de chaque section, montrent qu'on n'a pas cessé de regarder la Loi comme un seul livre partagé en cinq volumes pour les besoins de la lecture et la facilité de la transcription. Il est pro-
bable, avons-nous dit, que la Loi, apportée de Babylone par Esdras était écrite en caractère araméen et sur des peaux préparées, rouleaux de cuir ou de parchemin. Les autres livres de l'Ancien Testament qui existaient au temps d'Esdras pouvaient être écrits sur des matériaux et en caractères assez différents les uns des autres. Esdras et ses disciples qui ont formé très probablement la collection des Prophètes (1), auront employé pour la copie de ces livres le parchemin et l'écriture araméenne, comme ils faisaient pour les livres de la Loi. Mais les copies ordinaires, les manuscrits privés, pouvaient être écrits sur papyrus et dans une écriture plus ou moins semblable à Tancienne écriture hébraïque. Il est très probable aussi que les livres n'étaient pas toujours écrits sur de longs rouleaux, mais parfois sur de simples morceaux de parchemin ou feuilles de papyrus. Ce dernier procédé n'était pas le plus favorable à la conservation du texte, des feuillets détachés pouvant s'égarer facilement ou changer de place. La différence qui existe dans le livre des Proverbes entre le texte hébreu et les Septante pour la disposition de certaines parties, semble venir d'un accident de ce genre. Selon toute probabilité, cette différence provient du manuscrit hébreu dont s'est servi le traducteur. Or il y a transposition de certains morceaux, et cette transposition s'explique mieux par le déplacement d'un ou deux feuillets que par Tentrecroisement des textes dans les colonnes d'un rouleau (2).
(1) V. Hist, du canon de V Ane. Testament, p. 38 et 46.
(2) Après Prov. XXIV. 22, le grec amène XXX, 1-14; puis XXIV, 23-34, XXX, 15 — XXXI. 9, XXV-XXIX, XXXI, 10-31 Une transposition du même genre s'est faite dans la version grecque de TEcclésiastique à une époque fort ancienne : Ecclés, XXX, 25-XXXIII, 11, y est renvoyé après XXXVI, 16.
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BÏBLE i03
On sait que l'Ancieii Testament n'a pas éti'^ liaduU en grec d'un seul coup, mais que la version dite des Sep-* tante est l'œuvre de diverses personnes travaillant indépendamment Tune de l'autre sur telle ou telle partie de la Bible hébraïque. Les Livres saints furent traduits successivement entre le commencement du IIP siècle et la fin du second siècle avant notre ère (i ). Les manuscrits qui servirent aux différents interprètes n'étaient pas de même valeur, ni, probablement, de même forme et de même écriture. Parmi ces manuscrits les uns étaient rédigés dans un caractère plus rapproché de l'ancien alphabet que de l'alphabet araméen ; les autres contenaient, ce semble, un type d'ocriture assez voisin de l'écriture carrée (2). Il est tout naturel que les manuscrits hébreux aient présenté à cet égard des divergences assez notables selon qu^ils étaient plus ou moins anciens, tel manuscrit ayant été copié dans l'alphetbet primitif, tel autre dans l'alphabet araméen, tel autre enfin dans une écriture mixte.
Un certain nombre de différences dans la manière de lire l'hébreu, de grouper les lettres pour former des mots, tendrait à prouver que la séparation des mots n'était pas marquée régulièrement dans les manuscrits des Septante. Mais, à la réflexion, l'on reconnaît que les cas de ce genre auraient dû être infiniment plus nombreux si la distinction des mots n'avait pas été mai quée. On conçoit que, nonobstant l'habitude de laisser un pe-
(1) Dans le prologue de PEcclésiastique, on voit quo la Loi, le^ Prophètes et les autres livres étaient traduits en grec qnand ce prologue fut écrit, c'est-à-dire vers Tan 130 av. J.-G. Mais il iitsi pas sûr que l'auteur entende par « les autres livres » tous l«'s Uugiogi-aphes de la Bible hébraïque.
v2) Cette question n'a pas encore été étudiée à fond pont- lous les livres de l'ancienne version grecque. Nous y reviendrons eu faLsant l'histoire du texte des Septante.
lot HISTOIRE CRITIQUE
tit intervalle entre chaque mot, tel scribe, dans tel passage, ait omis de marquer la distinction, soit par inadvertance, soit par défaut de place, soit intentionnellement, parce qu'il avait compris le texte de telle ou telle manière etmodifié dans ce sens la disposition des lettres. Dans ces cas de divergence entre les Septante et l'hébreu massorétique, Terreur n'est pas toujours du côté des Septante (1).
L'usage des lettres quiescentes pour marquer les voyelles, usage qui, dans le texte hébreu traditionnel, comporte un bon nombre d'irrégularités, existait certainement dans les exemplaires qui ont servi aux traducteurs grecs, mais n'était pas soumis à des règles fixes. La traduction de certains passages et la transcription des noms propres montrent que la plus grande liberté régnait encore à cet égard (2). L'écriture des
(1) Exemple : Jér. XLVI, 15, ïjnDJ V1TO « pourquoi a-t-il été enlevé ? j* Septante: Siàx^ ecpu^ev (aTro <tou) è ''Atti; = t]n 02 înTQ. Aïitr^ cas du même genre cités par S. R. Driver, op. cit., introd. XXXI, Notis aurons occasion d'en mentionner plusieurs en faisant la critique dti texte hébreu traditionnel.
(3) Exemples : I Sam, XII, 8, D^l^un « et ils les firent habiter » ; Septante ; xat xaTtjixtaev aÛToù; = Di^U^T (la Vulgate a aussi le singulier). — /ér. LI (grec XXVII), 59, nmsa 1^ « chef de repos »
(mattre dea relais ?) ; Septante : ap^^wv Swpwv == nn^Q 1U. Éz. XIIÏ
13, miïD nn « un vent de tempêtes » ; Septante : itvo7)v sÇafpouoav = TWD ni1. — Ps. V, titre. mS^JH Sn, indication relative à l'exécution
musicale; Septante: uTrèp x^; xXTjpovofjLouarjç =j-)^j^j ^^^ pg^ ciV
(gr, CIIl), 17, 0Wr\2 < les cyprès » ; Septante : ^JiYeTxat aÙTwv = DUN12 « est à leur tête ». Dans ce dernier cas le texte primitif a dû avoir simplement DUia. On voit aussi que les finales des noms pluriels D^ et rn pouvaient être écrites simplement par D et n. Cf. Driver, ap. cil.y intr. XXXIII. Pour la transcription des noms propres, comparer ]îï-| (/s. VII, 1) et 'Paaddtiv (monuments assyriens : Raçunnu) ;]:oi(II Rois, V, 18) et 'Pefjtfjiav; etc. Il paraît aussi que certains manuscrits contenaient des abréviations. Ce point sera examiné dans la critique du texte hébreu.
voyelles finales, qui, dans le texte actuel, sont toujours indiquées par une lettre quiescente, n'était même pas d'un usage constant. De nombreuses variantes résultent de ce que le même mot a été lu par les Septante avec une voyelle finale que le texte traditionnel ne connaît pas, et réciproquement. Ce fait est rendu particulièrement sensible dans les formes verbales qu'on trouve ici lues au singulier, là au pluriel, par addition ou omission de la désinence vocalique (1). Certaines anomalies que Ton considère comme des exceptions grammatical es ^ par exemple, le défaut d'accord entre le sujet et le verbe, peuvent résulter en grande partie de ce que l'introduction des lettres quiescentes s'est opérée successivement, sans règle fixe, d'une manière incoinplète ou inexacte. L'addition de ces lettres constitue déjà une sorte d'interprétation du texte primitif, interprétation qui peut n'être pas conforme à la pensée de l'auteur. L'ancienne écriture hébraïque, en effet, ne représentait que très imparfaitement le son des mots et ne réglait pas les détails de la prononciation. Elle employait juste assez de caractères pour manifester l'idée au moyen des signes reproduisant seulement le squelette des mots qui servaient à exprimer cette idée. L'activité intellectuelle du lecteur avait à s'exercer pour trouver la lecture du texte; et, pour prononcer correctement chaque mot, il fallait avoir compris le sens général de la phrase. II est tout naturel qu'on ait cherché à faciliter ce travail à mesure que les livres bibliques étaient lus plus assidûment et
(1) Exemple : Jér. VI, 29, ipn: nS D^vn « et les méchants ne sont pas enlevés » ; Septante: itov7)p{a aÛTwv oux eTaxT) = nri3 kS DîTII (avec échange de ■] et de p). Ps, LXIX (gr. LXVIII), 36, njT ] Septante : otxo8o[jnr)e7i(jovTai = i3:a\ — Ps. LXXVIII (gr. LXXVll], 33, Sd^T «et il détruisit » ; Septante: xat è?é/.i7rov == iSsn « (etleura jours) se consumèrent ; » etc.
loi) HISTOIRE CRITIQUE
par un plus giantl nombre de personnes. L'usage de plu3 en plus développé des lettres quiescentes n'a pas eu d'autre cause. On déterminait ainsi la lecture et le sens des mots qui pouvaient admettre une autre lecture et uQ autre sens. On vient de voir que cette détermination ne fut pa$ toujours uniforme, et, par conséquent il n'est pas nécessaire de prouver qu'elle ne fut pas toujours exacte.
Un fait plus important nous est révélé par la comparaison de la version des Septante avec Thébreu massorétique, c'est la liberté qui a régné d'abord dans la transcription même du texte primitif. Quand on a fait la part des divergences qui proviennent de la maladresse, de la négligence ou de l'arbitraire des traducteurs grecs, et cette part est considérable dans certains livres, il reste encore une somme très notable de variantes et de dîiTérences plus ou moins graves, additions, omissions, transposilions, qui ne sont pas imputables aux traducteurs, mais qui existaient dans leurs manuscrits hébreux. Ces divergences, on le verra plus tard en détail, ne proviennent pas non plus de ce que les Juifs d'Alexandrie auraient éle en général moins exacts et moins scrupuleux que ceux de Palestine dans leur façon de traiter le texte biblique. Peu de traducteurs alexandrins ont eu la servilité d'Aquila. Mais les Juifs palestiniens, durant les siècles qui ont précédé immédiatement l'ère chrétienne, n'avaient pas non plus le culte superstitieux de la lettre qui caractérise les massorètes. Les manuscrits des traducteurs alexandrins contenaient des fautes de copistes, ou bien les traducteurs ont lu parfois leur texte de travers. L'hébreu massorétique renferme aussi des fautes de copistes, et des fautes que l'on peut constater, précisément parce que les manuscrits qui ont servi pour la version des Septante n,^ les ^vai^Qt Pîis. Çt çle
part et d'autre, dans les manuscrits originaux des Septante et dans ceux qui ont servi de base à la recension officielle du texte hébreu, il y avait autre chose que des fautes involontaires de copistes, il y avait des modifications voulues du texte primitif.
Ces modifications, qui n'ont jamais atteint la subtance des Lâvres saints, s'expliquent en partie par le même besoin de clarté qui a donné lieu à Tusage plus fréquent des lettres quiescentes. Le style de la prose hébraïque manque de précision et de netteté. L'intérêt des récits bibliques ne consiste pas dans le fini de la narration, dans la délicatesse etTharmonie des détails, mais dans les faits et dans Pidée quHIs servent à faire valoir. Le récit lui-même est une simple esquisse, non un tableau. Ici encore, le lecteur doit y mettre du sien pour définir la pensée de l'auteur. On peut dire sans témérité que certaines pages des livres historiques de l'Ancien Testament, surtout des plus anciens, sont de simples canevas, des ébauches, et que Thistoire complète a existé seulement dans la pensée de Fauteur et dans la tradition orale. Il était naturel, après cela, que, dans un temps où la copie du texte biblique n'était que peu ou point surveillée, on introduisît dans le texte même cer* tains mots destinés à en faciliter l'intelligence, certaines explications ou certains détails que Ton jugeait propres à en améliorer le contenu. L'expression du sujet du verbe, par exemple, est assez irrégulière et défectueuse en hébreu, surtout dans la prose. On y trouve des phrases comme celle-ci : « Et Jonathas appela David, et Jonathas lui apprit toutes ces choses, et Jonathas amena David à Saul, et il (David) fut près de lui (Saûl) comme auparavant (1). > Le même sujet se
(1) I Sam , XIX, 7.
iâ® HISTOIRE CRITIQUE
trouve répété deux fois inutilement, et quand le sujet de la phrase n'est plus le même, on laisse au lecteur le soin de s'en apercevoir. Il y a parfois beaucoup à deviner, comme dans cette phrase : « Et Samuel se retourna pour partir^ et il (Saul) saisit le bord de son manteau (du manteau de Samuel), et il (le manteau) se déchira (1], » Rien d'étonnant à ce que les traducteurs aient de temps en temps suppléé le sujet pour prévenir une équivoque. Mais les copistes des manuscrits hébreux en ont fait autant que les traducteurs. Seulement, le sujet suppléé de part et d'autre dans un même passage ne Ta pas toujours été de la même façon. On lit dans le récit de la victoire de David sur les pillards d'Amalec, à propos du butîn fait ou reconquis sur Tennemi, cette phrase en hébreu : « Et David prit toutes les brebis et les bœufs ; on (les) conduisait devant ce troupeau, et on disait : « C'est le butin de David. » Le grec arrange les choses autrement : « Et il (David) prit toutes les brebis et les bœufs j et il (les) conduisit devant le butin, et on disait de ce butin : « C'est le butin de David. » La Vulgate s'écarte de Thébreu et du grec : « Et il (David) prit toutes les brebis et les bœufs et il les conduisit devant lui, et on disait : « C'est le butin de David, » Rien de tout cela n'est satisfaisant. On ne voit pas bien dans Thébreu à quoi correspond le troupeau devant lequel marchent les brebis et les bœufs repris par David ; car les pillards amaléciles n'avaient pas amené de troupeau avec eux, et le contexte de notre passage n'insinue rien de pareil. On ne voit pas mieux, dans le grec et dans le latin, pourquoi c'est David qui conduit les brebis et les bœufs. Seulement on doit remarquer que les deux versions n'ont pas le nom de David auprès du premier verbe « il
(1) TSflȕ.,XV,27.
prit» (np^); que le grec met « le butin > (SS^irn), à la place de «ce troupeau » (K^nnnjpDn), et que laVulgâte n*a ni Tun ni Tautre, mais un simple pronom qui se rapporte à David : « (devant) lui » (TisS) ; enfin, que rhébreu a le pluriel « ils conduisaient » ou < on conduisait » (unj), là où les versions ont lu le singulier « et il conduisit » (an^n). Il est très vraisemblable que le nom de David n*était pas exprimé d'abord après le premier verbe ; que les mots tce troupeau », dans Phébreu actuel, (( et le butin », dans le texte supposé par le grec, ont été ajoutés pour suppléer le complément du second verbe; qu'on a voulu lire d'abord : « Et on conduisit devant lui ce troupeau » ou « le butin » ; et qu'on a lu ensuite, par ime erreur facile à expliquer, « devant » OjsS), au lieu de « devant lui » (VJSS). Il aurait fallu lire tous les verbes au pluriel. L'auteur avait voulu simplement dire ceci : « Et ils (les gens de David) prirent les brebis et les bœufs et ils (les) conduisirent devant lui en disant : «C'est le butin de David (1). » Telle est Porigine des gloses explicatives. Elles n'ont pas toujours, ou plutôt elles ont rarement pour efifet d'altérer le sens, comme dans Pexemple qui vient d'être cité. Mais on voit comment elles ont pu s'accumuler parfois dans un passage assez court.
Dans certains cas, le texte biblique a subi des chan*
(1) I, Sam. XXX, 20. Les trois verbes de ce verset, qui sont à lim au pluriel, étaient sans doute écrits d'abord np^l, an^^l, IDi^^l. Les copistes n'ont pas vu que la désinence du pluriel devait être suppléée après chacun de ces verbes, et ils l'ont ajoutée seulement au dernier ou aux deux derniers. Cet exemple et les deux précédents sont allégués par J. Wellhausen (Der Text der Bûcher Samuelkf p. 22-23*, cf. S. R. Driver, op. cit, 174). Wellhausen cite beaucoup de faits analogues : substitutions de synonymes, paraphrases, légères additions, gloses plus développées. On en trouvera des exemples dans la critique générale du texte massorétique.
gements beaucoup plus importants. Les livres de Samuel et des Rois, celui de Jérémie, diffèrent tellement dans rhébrcu et dans le grec des Septante que l'on est obligé d'adnicllie, pour ces parties de TEcriture, l'existence d'une double recension non seulement du même texte, ce serait trop peu dire, mais du même livre. Une étude approfondie de toutes les divergences que présentent rhébieumassorétique et laversion alexandrine des écrits en question serait endehorsdusujetquenoustraitons en ce moment. Il nous suffit de constater en général que les principales de ces divergences ne sont pas imputables aux traducteurs grecs, qu'elles remontent aux manuscrits hébreux dont ils se sont servis, et qu'elles attestent daus la fat^onde ttailer le texte biblique une liberté dont n'avait plus Tidée au commencement de notre ère.
La recension grecque de Samuel et des Rois offre tantôt un texte plus court, tantôtun texte plus développé. Le texte des SeptanLo est plus court dans les récits concernant les premiers rapports de Saiil et de David. Nous reproduisons ici la narration des faits qui ont suivi la victoire de David sur Goliath (1), en marquant en italique les additions du texte hébreu :
El comm^ ils arrimitenty lorsque David revint après avoir tué le Pkilkdn (% les femmes sortirent de toutes les villes d'Israël au devant de David (3), en dansant au bruit du tambourin, des cris de joie et des triangles. Et les femmes chantaient galment et disaient :
(i) 1 Sam. XVm, *Î-XIX, 1.
(1) Ce début périitde est destiné à rattacher ce qui suit au récit de la victoire de David, récit qui se termine au chap. XVII, 54. Le grec, n'ayant pas XVII, ijo-XVIII, 5, ne cherche pas de transition. En se reportant à ce passage, on verra que XVIII, 6, lu conformément au Kre<^ est bien la suite de XVII, 54.
0) Hébreu : t au devant du roi SaûL »
€ Saûl a tué ses mille Et David ses dix mille. •
Et Saûl fut très fâché ^ et Saul fut mécontent de ce discours, et il dit : « On donne les dix mille à David, et à moi on donne les mille. Une lui manque plus que laroyauté, » Et depuis lors, Satll regardait David d'un mauvais œil. Et le lendemain^ V esprit mauvais {{) s'empara de Saûly et il était comme fou dans la maison, et David pinçait de la harpe comme à l'ordinaire, et Saûl avait une lance à la main. Et Saûl brandit sa lance en disant : « Je vais clouer David au mur. m Et Davrd se déroba deux fois à ses coups. Et Saûl craignait David, parce que lahvé était avec lui et s'était retiré de Saûl ; et il Téloigna de lui et le fit chiliarque ; et (David) faisait des expéditions (2) à la tête de sa troupe. Et David réussissait dans toutes ses entreprises, et lahvé était avec lui. Et Saûl, voyant qu'il avait de grands succès, avait peur de lui. Mais tout Israël et Juda aimaient David, parce qu*il marchait à leur tête dans ses expéditions.
Et Saûl dit à David : Voici ma fille aînée Mérab :je te la donne^ rai pour femme ; mais sois homme de courage et fais les guerres de lahvé. » Et Saûl (se) disait: « Qu'il ne périsse pas de ma main, mais de la main des Philistins. » Et David dit à Saûl : m Qui suis-je, et quelles sont mes ressources j qu'est ma famille en Israël, pour que je devienne gendre du roi ? » Et quand le moment fut venu de donner Mérab, fille de Saûl, à David, elle fut donnée en mariage à Adriel de Mehola,
Or Mical, fille de Saûl, aimait David, et Saûl en fut averti, et il en fut satisfait. Et Saûl (se) dit: « Je la lui donnerai, pour que ce soit l'occasion de sa perte (3) et qu'il meure de la main des Philistins (4). Et Saûl dit à David : a Pour cette
(1) Littéralement : spirilus Bei malus, (t) Mot à mot : « il sortait et rentrait. »
(3) Mot à mot : t qu'elle soit pour lui un piège. »
(4) Mot à mot : c et que la main des Philistins soit sur lui* » L'interprète grec a pensé que le pronom lui se rapportait à Saiil et il traduit : « Et la main des Philistins était sur SauL n
seconde fois (1), <m seras mon gendre. » Et Saûl donna des instructions à ses serviteurs : a Parlez secrètement à David, disant : Le roi t'a pris en amitié, et tous ses gens te chérissent ; sois donc le gendre du roi. » Et les serviteurs de Satil répétèrent ces paroles à David, et David répondit : « Pensez-vous que ce ne soit rien de devenir gendre du roi, étant pauvre et d'humble condition comme je suis ? » Et les serviteurs de Satil lui firent leur rapport en disant : • David a tenu tel et tel propos. » Et Saûl dit : « Voici ce que vous direz à David : Le roi ne désire pas de dot, mais cent prépuces de Philistins, pourétre vengéde ses ennemis. » Et Satil pensait faire mourir David par la main des Philistins. Et ses serviteurs redirent ces paroles à David, et David fut heureux de la proposition (qu'on lui faisait) d'épouser la fille du roi. Et avant le terme fixé (2)^ David s'étant mis en campagne avec ses hommes, tua cent (3) Philistins, et il apporta leurs prépuces et on les compta (4) au roi, pour devenir gendre du roi. Et Saûl lui donna sa fille Mical en mariage. Et Satil vit et reconnut que lahvé était avec David et que tout Israël (5) l'aimait, et Saûl conçut une crainte plus grande encore à l'égard de David. Et Saûl était continuellement hostile à David, Et les chefs des Philistins sortaient [en campagne)^ et toutes les fois qu'ils sortaient^ David remportait plus de succès que tous les officiers de Saûl, et son nom devint fort célèbre. Et Satil parla à Jonathas son fils et à tous ses officiers de faire mourir David. Et Jonathas, fils de Saul aimait beaucoup David, etc.
(1) Texte obscur. Mot à mot : t par deux (fois) tu seras mon gendre aujourd'hui. »
(2) Mot à mot : « Et les jours ne furent pas remplis. »
(3) L'hébreu met t deux cents ».
(4) Cette addition comme les deux précédentes a pour but de mettre en relief le courage de David, en enchérissant sur les détails de la narration primitive. Mais ici le procédé de Finterpolateur est plus visible, et la phrase n*est correcte que si on laisse de côté la surcharge.
(5) Au lieu de u tout Israël «, l'hébreu a c Mical, fille de Saûl. » Mais c'est une bévue de copiste, provenant de la ressemblance des mots : Sniu^ Ss ^3l et S*INU TQ S:^'^iy\i
De longues discussions ne sont pas nécessaires pour apprécier la valeur respective des deux textes. Si Ton ne tienlpas compte des parties qui sontpropresà Thébreu, on obtient un récit « où les événements se succèdent dans un ordre parfait et entièrement conforme aux vraisemblances historiques. L'enthousiasme des femmes israélites et leur admiration pour David excitent la jalousie de Saûl, qui commence à craindre son rival. Le roi écarte donc, mais toutefois honorablement, sou écuyer. Il lui donne de Tavancement, ce qui grandit David aux yeux du peuple. La conduite du nouveau chiliarque lui concilie tous les suiTrages et lui gagne le cœur de Mical. Saiil accepte David pour gendre, mais à une condition qui n'a rien d'extraordinaire, c'est qu'il tuera cent Philistins. David remplit la condition ; Saûl s'exécute et reconnaît de plus en plus que son gendre devient un adversaire sérieux, tellement sérieux qu'il médite un assassinat auquel il veut faire participer Jonathas le beau frère et l'ami de David ! Tout cela est parfaitement suivi... Au contraire, qu'on fasse intervenir les passages que le texte massorétique a en propre et on obtient un récit plein d'invraisemblances (1), » et toulàfait incohérent. Il est invraisemblable, en effet, que Saûl se décide immédiatement à tuer David ; que celui-ci, après avoir échappé à la mort, se laisse faire chiliarque ; que Saûl lui promette sa fille et que David ait foi en cette promesse ; qu'il accueille l'espérance d'épouser Mical quand on l'a si bien trompé pour Mérab (2). Il n'est pas probable que le traducteur grec ait écarté de propos délibéré ces additions qui entravent
(i) P. Martin, De Vorigine du Pentateuque {covlvs autographié) 1, 67- (i8) Id. ibid. Le second mari de Mical s'appelait Adriel de Mehola, d'après II Sam, XXI, 8, comme celui de Mérab. Cf. T Sam. XXVj 'L4, et II Sam. III, 14, où on lui attribue un autre nom.
la marche du récit. S'il les avait trouvées dans son manuscrit, illes aurait sans doute reproduitescommeontfait tous les traducteurs qui sont venus ensuite et qui ont eu k leur disposition un texte hébreu pareil à celui que nous possédons. Au temps où les livres de Samuel furent traduits, les manuscrits hébreux, ou du moins certains manuscritSj ne contenaient pas les morceaux en question. Dirons-nous que ce sont des gloses, des développements iargumiques (1) ? Cela peut être pour les additions qui consistent seulement en quelques mots. Mais d'autres, par exemple, le passage où on parle de Mérab, ne sont pas de simples gloses. Ce sont des renseignements puisésà une source qui racontait d'une façon particulière Torlgine des dissentiments qui éclatèrent entre Saûl et David, Des faits analogues se rencontrent dans le même livre de Samuel. Ici la critique textuelle rencontre la critique littéraire. Nous n'avons pas à nous prononcer sur la valeur des documents qui sont entrés dans le livre hébreu ou dans le livre grec. Nous constatons simplement que, vers le IIP siècle avant notre ère, le texte hébreu du livre de Samuel n'était pas encore définitivement fixé, qu'il a subi après cette époque des modifications assez importantes, ou que du moins, en ce temps là, il existait dans des recensions notablement difl^érentes
(1) C*éiail. l'opinion dePabbé Martin (op. cit, 68 J, qui voyait dans II' tcxle lif breu de notre chapitre « un informe targum ». On appellera tûmtïKi on voudra les éléments du texte traditionnel qui ne se trouvent pa!$ dans le grec ; mais ils ne sont pas à rejeter. Puisqu'on peut faire le triage des sources, il suffît de comparer leurs données. Rien ne prouve que l'auteur ou les auteurs de la compilation n'aient voulu nous fournir que des renseignements certains. Là où les document ne s'accordent pas, on peut dire que le compilateur s'est proposé de donner tous les renseignements qu'il avait à sa portée, sans émeLtic un jugement sur leur valeur et en laissant par conséquent au lecljeur la liberté de les discuter.
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en ce qui concerne les détails du texte et même la Darration des faits.
Le cas du livre de Jérémîe est peut-être encore plus remarquable. Il y a aussi de nombreuses différences dans les détails du texte entre Thébreu et le grec, diffé* rences qui, ppur une bonne partie, ne sont pas imputables au traducteur ; mais ce qu'il y a de plus singulier, et ce qui ne se rencontre pas ailleurs, c'est que le livre hébreu et le livre grec ne suivent pas le même plan. Au milieu du chapitre XXV, le grec insère les oracles de Jérémie sur les nations, qui sont contenus dans les chapitres XLVI-LI de Thébreu. Pour comprendre comment une telle divergence a pu se produire, il faut étudier de près la teneur du chapitre XXV\ Ce chapitre, contient un oracle qui, d'après son titre, a été prononcé par Jérémie, la quatrième année du règne de Joachim « devant tout le peuple de Juda et les habitants de Jérusalem (I). » Voici ce que disait le prophète :
Depuis la treizième année de Josias, fils d'Amon, roi de Juda, jusqu'à ce jour, c'est-à-dire depuis vingt- trois ans, ta parole de lahvé m'est adressée (2), et je vous la redis incessamment sans que vous m' écoutiez... C'est pourquoi lahvu Cebaoth dit ceci : Puisque vous n'avez pas écouté mes discours, j'envoie chercher toutes les tribus du nord, parole de lahvé ! ainsi que Nabuchodonosor^ roi de Babely mon servi-ieur\ et je les amènerai contre ce pays et ses habitants, et contre toutes ces nations d'alentour, que j'ai voués à la destruction pour en faire un objet d'horreur et de risée, et des ruines éternelles; et je ferai cesser chez eux les cris dn joie et les cris d'allégresse, le chant du fiancé et le chanl de la
(1) Jêr. XXV,1.
(2) Les passages en italique sont omis dans la version grecque. Ici ie traducteur dit simplement: « depuis vingt-trois ans je voua parle, » etc.
fiancée, le brait des muuios (i) et la lumière de la lampe ; et tout ce pays sera ntînc et désolé. Et ces nations serviront le roi de Babd (â) pendant soixante-dix ans. Et quand les soixante-dix ans seront accomplis, je demanderai compte au roi dû Babel ci à cette nation (3) de leur miquité, parole de iahvè! ainsi qu'au pays des Chaldéens, etj*en ferai pour toujours un désert; el j'accomplirai sur ce pays (4) toutes les paroles que j*ai dîtes à son sujet, tout ce qui est écrit dans ce livre, ce que Jérémie a prophétisé sur toutes les nations; car eux (3) aussi seront soumis à des peuples nombreux et à de grande rois^ et je les traiterai selon leurs actions et les œuvres de leurs mains {&).
A cet endroit, le grec s'écarte de l'hébreu, non plus par la sîniple omission d'une phrase ou d'un membre de phrase, mais en insérant tous les oracles sur les nations, oracles qui, dans larecension massorétique, sont renvoyés à la fin du livre (ch. XLVI-LI). Dans le grec, la phrase : tt Ce que Jérémie a prophétisé sur les nations », n'est pas rattachée à ce qui précède, mais sert de titre à ce qui suit immédiatement, c'est-à-dire aux oracles sur les nations. Ces prophéties ne se suivent pas dans le même ordre qu'en hébreu. La version grecque amène successivement les prophéties relatives à :
Élam, nh. XXV, Ii-18, == hébreu XLIX, 34-39;
L^Égyptc, ch. XXVI, = » XLVI ;
(1) Legrtic s. r>u7^v jijpoj. Ce peut être une faute ancienne pour ^wW,^ jjiUvj, a Apoo. XYIJI, 22-23.
^2) La, phrase u une au Lre tournure dans le grec : t et ils seront esclavps (les Juifs eL leurs voisins) parmi les nations durant soixantedix ans. A
(;j) Les Chaldéena* Maia T hébreu n'a pas encore parlé de cette natioiî,
l^) LaChaldée,
(*ï) Les Llidldf^ens.
(6; Ja. XXV, 3-14.
Babylone, ch. XXVII-XXVIII, = » L-Ll;
Les Philistins, ch. XXIX, 1-7, = » XLVII, 1-7 ;
L'Idumée, ch. XXIX, 8-23, = » XLIX, 7-22;
Les Ammonites, ch. XXX, i-5, = » XLIX, 1-5;
Kédar, ch. XXX, 6-11, = » XLIX. 2S-33;
Damas, ch. XXX, 12 16, = » XLIX, ^23^27;
Moab, ch. XXXI, == » XLVIU.
L'ordre adopté par le grec ne semble ré^\é ni par In chronologie, ni par la situation géographique des pays sur lesquels Jérémie a prophétisé. L'ordre de l'hébreu (Egypte, Philistins, Moab, Ammon, Iduniée^ Damas, Kédar, Élam et Babylone) est fondé sur la géographie, à moins qu'il n'ait été calqué sur la fin de roracle au milieu duquel le grec place les prophéties sur les nations. Les deux textes, qui marchent ensuite [larallèlement jusqu'à la fin du livre (1), s'écartent peu l'un do l'autre dans la dernière partie du chapitre XXV (grec XXXII) :
o Car voici ce que m'a dit lahvé, le Dieu d'Israiii : Iteçois de ma main cette coupe où est le vin de (ma) eolùre (3), et fais-y boire tous les peuples vers lesquels je t'envoie. Ils boiront et ils chancelleront, et ils perdront le sens devant Vé]>re que j'envoie parmi eux.
« Et je pris la coupe de la main de lahvé, et j'y fis boire tous les peuples vers lesquels lahvé m'a envoyé: Jérui^alem et les villes de Juda, et ses rois etses prince?^ pour les livrer à la destruction, à la désolation, à la risée et an mf'prh^ comme ils sont aujourd'hui ;PhdiVdi.on y roi d'Egypte et ses serviteurs, ses officiers, tout son peuple et tous les; étrangers i^i) ;
(1) Hébr. XXV, 15-38 = grec XXXII ; hébr. XXVl-XLV = gr^ec XXXIII-LI. Le ch LU termine les deux recensions,
(2) Mot à mot: «la coupe du vin, la colère ■ nr^rtn. Grec ; M la coupe de ce vin pur * àxpàTou = "lG!in. LMntPrptvte a eu tort de lire lann ; mais HDnn « la colère » paraît élre une ^1o=îe dpslînée à expliquer ce quVst en réalité le vin dont pat-Ie Jorémie-
(3) Les mercenaires de tout pays qui entraient dans l'armée égyptienne grec : xoù; a'jjjL^aîxTO'j;)
et ions les rots du puifs de Hus ; et tous les rois du pays des Philistins, et Âscalon, Gaza, Akkaron, et le reste d'Asdod ; Édom, et Moabj el îes fils d'Ammon; tous les rois de Tyr et frtws les rois de Sidon, et les rois de Vile (1) au delà de la mer ; Dr^dan nt Ti^ma et Buz, et tous les hommes aux tempes rasées;; et tous los ro}^ d'Arabie et tous les rois des étranl^ers (2) qui demeurent au désert ;e< tous les rois de Zimri {^), el tous les rois d'Élam et tous les rois de Médie (4), et tous les rois du nord, les plus rapprochés comme les plus éloignés ; et tous les rayaumes du monde qui sont sur la face de la terre. Et te roi de Scuak boira après eux (5).
f Et tu leur diras : Voici ce que dit lahvé Cebaoth, le dieu d'hrtiël: Buvez, enivrez-vous, vomissez et tombez pour ne plus vous relever, devant Tépée que j'envoie parmi vous. — Et s'ils refusent de prendre la coupe de ta main pour boire, tu leur diras : Voici ce que dit Jahvé Cebaoth : Il faut que vous buviez. C'est la ville sur laquelle mon nom a été prononcé que je vais châtier d'abord, et vous, vous resteriez rmpunh l Vous ne serez pas impunis, car j'appelle (6) un glaive sur tous les habitants de la terre, parole de Jahvé Cebaolh (7).
Quel est maintenant le rapport des deux textes pris dans leurcnseuible? L'arrangement qui a prévalu dans la recension massorétique est-il plus ancien que celui de la version grecque, ou bien, au contraire, l'ordre suivi
(1) Probablement les rois de Chypre.
(2) L'Arabiiî {■zy'J] fait probablement ici double emploi avec les étrangers (population mèlf^e, comme plus haut; le mot hébreu s'écrit de la mt^me façon, 2"*;:).
(pj) Peuple inconnu. 11 y a probablement une faute dans le texte. Bien ne prouve que Tin lerprète grec ait omis ce passage de propos délibérée
(4j Le Iraducteur met « les Perses » au lieu des Mèdes.
(5^ Sésak est Babel, V. snpr, p. 72.
(6) Il s'agii au fond de la décision providentielle, de la prédestination. L'épée dont il est question est celle de Nabuchodonosor.
(7) JéT. XXV, 15-59.
par rinterprète alexandrin doit-il être considéré comme primilif relativement à l'autre ? Saint Jérôme (1) et beaucoup d'interprètes modernes (2) n'ont pas hésité à condamner sur ce point la version grecque, en supposant que Tordre suivi dans le texte hébreu traditionnel était le seul ancien et le seul vrai : celui du grec n'en serait qu'une modification arbitraire. Mais plusieurs critiques (3) reconnaissent aujourd'hui que cette opinion n'était pas fondée. Si l'on examine de près le passage du chapitre XXV qui sert dans le grec à introduire hs oracles refatifs aux nations, on s'aperçoit en effet que ce passage a été écrit justement pour leur servir de préface. La phrase : « j'accomplirai sur ce pays (la Clialdée) toutes les paroles que j'ai dites à son sujet, tout ce qui est écrit dans ce livre » a un sens dans le grec, oii elle précède le titre général des oracles contre les gentils : « Ce que Jérémie a prophétisé sur les nations. )i On ne voit pas bien à quoi elle se rapporte dans l'hébreu. Les oracles qui précèdent ne contiennent pas de menaces contre Babylone, et les mots : « tout ce qui «st écrit dans ce livre b, ne peuvent guère se rapporter à la fin du chapitre XXV. A plus forte raison ne conçoiL-on pas que la phrase : a Ce que Jérémie a prophétisé contre les nations », vise les versets du chapitre XXV qui ne sont pas encore écrits, ou bien des oracles qui devaîoni être reproduits vingt chapitres plus loin. Y a-t-il rien de
(1) Oi'dinem viaionum qui apud Grœcos et Latinos omnino confnsus est, ad pnstinam fidem correximus, Prœf. in Jer. L'ordre primitif aurait été dérangé par les copistes, libariorum errore. In Jer, comment. (P. 1.24, 680.)
(2) Kiiper, Haevernick, Graf, Keil, etc ; parmi les catholiques, Kaulen, Trochon, etc.
(3y Eichhorn, Jahn, et surtout Movcrs ont défendu la veisjon alexandrine ; après eux, de Wette, Hitzig, Bleek en ont jugé favorablement.
ÎM HISTOIRE CRITIQUE
plus étrange que de faire dire à lahvé par la bouche de Jérémie lui-même, puisqu'il s'agit d'un discours : « Je vais accompHr ce que Jérémie a prophétisé contre les nations » ? Tout s'explique si Ton admet que la collection des oracles contre les gentils venait primitivement aprës le verset 13 ; que le verset 14 omis dans le grec, et d'ailleurs si mal venu, est une interpolation ; que les mots : « ce que Jérémie a prophétisé contrôles nations», sont le litre de la collection qui doit suivre et non la conclusion de la phrase qui précède (1). Le recueil des prophéties contre les gentils a un titre tout semblable dans le livre hébreu (2). Quant à la place de chaque oracle dans la collection. Tordre massorétique, par cela même qu'il est plus régulier, qu'il suit un plan géographique, plan qu'il a emprunté peut-être à la fin du chapitre XXV, a bien des chances d'être un remaniement voulu de Tarrangeraent qui existe dans le grec. On ne voit pas pourquoi une combinaison aussi régulière et satisfaisante aurait été abandonnée, si elle avait été primitive.
Cependant toutes les difficultés que soulève la comparaison de riiébrou et du grec ne sont pas résolues par là- Il est certain que le verset 13 du chapitreXXV, dans l'hébreu comme dans le grec, atteste que les oracles contre les nations ont été d'abord placés après ce verset, puis transportés à la fin du livre, comme ils sont dans la recension massorétique. Mais il est certain aussi que Jérémie n'avait pas eu l'intention de les mettre en cet endroit. Dans une recension comme dans l'autre, le chapitre XXV contient des choses que Jérémie n'a pas pu dire, que Jérémie n'a pas dites la quatrième année de
(1) Cetle qaesfion est fort bien discutée par le P. Cornely, Inti^odïictio II, ^, p, mi
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BriîLE 121
Joachim. Le titre annonce un discours prononcé par J6rémîe, adressé directement par le prophète au peuple de Juda et de Jérusalem, à telle date iléterminée. La plus grande partie du chapitre est en rapport avec cette indication. Mais Jérémie a-t-il pu dire au peuple <|ue lahvé amènerait sur les Chaldéens tout le mal « qui est écrit dans ce livre », alors qu'il est censé faire un discours? Le livre en question étant avant tout le recueil des oracles sur les nations, Jérémie a-l-il pu en parler lorsque ces oracles, notamment ceux qui rejjardent Babylone et qui sont particulièrement vlsf'?s au verset 13 n'étaient pas encore écrits? Enfin Jérémie a-t-îl pu însérer dans son discours une collection troracles sous cette rubrique : « Ce que Jérémie a prophéLisé contre les nations » ? Les versets iS et suivants du chapitre XXV répondent au commencement de ce chapitre; Us ne sont en aucune façon Pépilogue des prophéties sur les gentils. Le discours de Jérémie a donc existé d'aboni sans la collection d'oracles qui le partag-eaiL en doux et sans les versets qui servent à introduire cette collection. Il a été profondément remanié deux fois : une première fois, lorsqu'on s'en est servi pour encadrer les oracles contre les gentils; une seconde fois, lorsqu'on a jugé bon de rejeter ces mêmes oracles à la fin du livre. Les remaniements ne sont pas à mettre uniquement au compte des Juifs alexandrins, puisque la recension niassorétique garde les traces du premier et qu'elle porte la responsabilité du second. Telles sont les conclusions générales, intéressant Thistoire du texte, qui se déduisent tout naturellement des faits que nous venons de constater.
Si nous examinons ensuite nos textes dans le détail, nous reconnaîtrons sans peine que le discours primilif de Jérémie ne mentionnait pas expressément le roi de
4âS HISTOIRE CRITIQUE
Babel ni le châtiment final de l'empire chaldéen. L'épée que lahvé se dispose à lancer sur le monde peut être celle de Nabuchodonosor : il n'est pas encore question de la briser. La coupe où toutes les nations vont boire le cli;MiTnent peut être Babylone elle-même (1): on ne parle pas de la détruire. Tous les passages où figure le roi de Babel, même le synchronisme établi entre la quatrième année de Joachim et la première de Nabuchodonosor (2), manquent dans le grec et ont l'air d'être surajoutés dans l'hébreu. On ne voit pas pourquoi l'interprète alexandrin tes aurait omis, s'il les avait trouvés dans Toriginal. Ce sont donc des interpolations relativement ri^cenies et qui ont pour objet comme le j^. 14, interpolé lui aussi, d'insister sur le châtiment de Babylone et des Chaldéens. Celui qui a inséré les oracles sur les nations dans le discours du chapitre XXV, et qui est le plus ancien éditeur de Jérémie que nous connaissions, s'élait contenté de dire que lahvé châtierait l'instrument de ses vengeances, et il n'avait pas besoin d'en dire davantage, puisqu'il reproduisait un peu plus loin une prophétie contre Babylone. Ce personnage n'a dû ajouter au texte primitif de Jérémie que les j^. 11-13, comme on les lit dans le grec (3). On aurait tort de le considérer comme un inlcrpolateur vulgaire. Il se fait
(1) Cf. JiU\ XXV, 1.>17, 28-29, et LI, 7; a Babel était dans la main de lahvé une coupe d*or où sVjjivrait toute la terre. Les nations ont bu fïe son vin, c'est pour cela qu'elles ont perdu le sens. »
(âi Jér. X\V, i.
(3) La première parlle du jr. H appartient sans doute encore au discours primitif. On pourrait, à la rigueur attribuer à Jérémie ce qui suit, jusqu'aux mots ; it tout ce qui est écrit dans ce livre. » Ces mots seuls, avec le litre général qui vient après, auraient été ajoutes par l'éditeur. Mais le discours primitif ne marquait pas, ce semble, le terme du cbiltimenl inilij^é aux nations, ni la punition de leur vainqueur.
connaître suffisamment comme éditeur de Jérémie dans le j^. 13. Rien ne s'oppose à ce que ce soit Baruch (1)* Ce qu'il ajoute au texte primitif peut passer pour un commentaire autorisé de ce texte et ne doit pas rtro rejeté comme une glose sans valeur.
L'examen critique du seul texte hébreu montre que des modifications plus ou moins importantes ont été volontairement introduites dans des écrits que leur nature même semblait devoir mettre à l'abri de pareils accidents. Il suffit de citer les psaumes IX-X de Thébreu (IX du grec et de la Vulgate). C'est un poème qui était primitivement alphabétique et contenait par conséquent vingt-deux strophes. Il n'en a plus maintenant que vingt, dont dix-neuf seulement faisaient partie du psaume original. Les strophes qui commençaient par les lettres i, : et d ont disparu. En revanche une strophe supplémentaire (IX, 20-21), conçue en dehors de Tordre alphabéliqueaétéinsérée après la strophe V C'cstuncouplel qui convient à la fin d'un psaume et qui a été mis là certainement pour servir de conclusion au premier cantique de dix strophes que l'on voulait tailler dans le poî?me primitif. Le second cantique aurait dû commencer par la strophe 3 (X, 3-5"); mais cette strophe ne convenant pas au début d*un psaume, on Ta transposée après la strophe S. La marche du poème, qui était très régulière, se trouve ainsi bouleversée. La première moitié du psaume (strophes k-d) était descriptive : l'aulcur y exposait les agissements des méchants et répétait leurs discours impies. Dans la seconde (strophes S-n} il réclamait de lahvé leur châtiment. On lisait ainsi les strophes du milieu :
(l)Dans la forme de texte que représente la version grecque, le livre finissait par un chapitre concernant Baruch. Le diupitrc LU est un appendice emprunté au livre des Rois.
t (IXj 18-1 ï)) Que les méchants de^cendcDt aux enfers,
Tous )es peuples qui oublient llieu!
Le pauvre ne sera pîis toujours oublié ;
L'espoir des maltieureuA n'cist pas à jamais perdu. 3 (Xj 3-5^) Oar 1p voleur maudit et hhijiphème lahvé (1);
Lp méchant daûs son orgueil ne s'inquiète pas de lui!
i 11 n^y E pas de Dieu », voilà ce qu'il pense ;
Il croit qu(? son sorlesl assun'^ pour toujours. S (X, 1-2) Pourquoi, lahvt^, re^tes-tu éloigné,
Te raclies-tu au lempsdela dt'tresse?
L'impie insolent poursuit les malheureux,
II ks prend aux int lignes qii'il a conçues. n (X, 5-6] Ton ju^euienl. lui paraît Irop i^loigné;
11 ^e moque de tous ses ad\'er.'i;ùj^es,
II dit en son cn?ur ; « Je ne chancellerai point;
Januiis mon pied ne faiblira, »
C'est de pi'opos délibéré qu'on a dérangé cet ordre, qu'on a supprimé trois strophes et qu'on en a substitué une (2), sans doute en vue d'une adaptation liturgique. Le changement s'est fait avant que les psaumes fussent traduits en grec. Yoilii comment^ aux époques anciennes, les Juifs traitaient parfois le texte des livres bibliques.
Après cela, il est bien permis de se demander si les textes n'ont jamais été altérés volontairement pour des raisons tliéologiques. Nous ne parlons pas ici de la simple omission de mots ou de phrases dont l'expression pouvait sembler hardie et qui auraient été pour ce motif supprimés ou remplacés. On a quelques exemples de ce
(1) Le texte de ce vers est surchargé. Y, Dickell, Carmina V, T, metrke, p. Ti, D^autres passa^çeiiont é^icalemenl. besoin de correction, notamment le dernier vers de la strophe c, ou je lis ^lVk27N « mon pas B, au lieu de TCJK <i qui ^i.
(â) Celte sLrophe peut 1res bien être maintenue comme texte biblique. Seulement, si Ton veut reconstituer autant que possible le psaume dans sa teneur primitive^ il faut la mettre séparément à la lin du morceau.
genre, dont le plus important se rencontre au livre de Job, dans le chapitre XXIV. En cet endroit, Job entame contre la Providence un plaidoyer qui est subitement interrompu et dont il ne reste pour ainsi dire quePexorde (j^. 1-4) et la conclusion (j^. 25). Le corps du discours a disparu, et il est bien difficile de croire que ce soit accidentellement, puisqu'on l'a remplacé par un long passage emprunté sans doute à un autre livre qui ne nous est pas parvenu (1). Dans ce cas même, les scrupules du copiste ou du recenseur n'avaient pas un objet doctrinal. Us ont eu simplement pour effet la suppression d'un morceau dont le sens pouvait choquer ou prêter à des malentend us. Mais la question devient plus grave lorsqu'il s'agit de savoir si les Juifs ont modifié le texte du Pentateuquc pour échapper aux objections des Samaritains, et certains passages de TAncien Testament afin de ruiner l'argumentation des controversistes chrétiens.
Le Pentateuque samaritain comparé au Pentateuque de la tradition juive présente une quantité considérable de variantes, surtout des variantes par addition. Parmi ces dernières il y en a trois qui sont particulièrement significatives et sur lesquelles ou a beaucoup discuté. Dans le Deutéronome (XX Vil, 4-S), à Pendroit où Moiso dit : « Quand vous aurez passé le Jourdain, vous dresserez les pierres dont je vous parle aujourd'hui, sur le mont Ebal, et vous les enduirez de chaux; et vous construirez là un autel à lahvé votre Dieu, un autel de pierres sur lesquelles le fer n'aura point passé », le Pentateuque samaritain met à la place du mont Ébal le mont Garizim. De même, au livre de l'Exode, après le verset 17 du chapitrç XX, on lit dans le texte hébreu samaritain :
(1) Ce point sera discuté plus au long dans la critique géûérak du texte hébreu.
« Lorsque lahvé t'aura mis en possession de la terre de Chanaan que tu vas conquérir, tu dresseras deux grandes pierres et tu les enduiras de chaux ; puis tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette Loi (1) ; et lorsque tu auras franchi le Jourdain, tu dresseras sur le mont Garizim les pierres dont je te parle aujourd'hui et tu construiras là à lahvé ton Dieu un autel de pierres sur lesquelles n'aura point passé le fer. » Une addition semblable se rencontre dans le Deutéronome, après le verset 21 du chapitre V. Sont-ce les Samaritains qui ont ajouté ces passages, on bien les Juifs les ont-ils retranchés ? Les premiers ont-ils substitué Garizim à Ébal au chapitre XXVII du Deutéronome, ou bien les seconds n'auraient-ils pas remplacé Garizim par Ébal? « S'il y a eu là une altération, ce qui est plus clair que le jour, Taxiome i$ fecit cui profuit est aussi contraire aux Juifs qu'aux Samaritains (2). » Cependant comme les deux additions semblent calquées sur le passage du Deutéronome, XXVII, 4-S, et qu'elles n'existent pas dans la version samaritaine, il y a bien des chances pour que ce soient des interpolations faites par les Samaritains dans rintention d'autoriser leur culte. Par suite, la substitution du mont Garizim au mont Ebal peut leur être imputée. La question n'est pas tout à fait claire cependant, et si les Samaritains ont retouché le texte du Pentateuque, il n^est pas démontré que les Juifs n'avaient pas commencé eux-mêmes par l'altérer au préjudice des Samaritains. Dans un autre endroit du Deutéronome (XI, 29), après avoir énuméré les bénédictions dont profiteront les observateurs de la Loi et les malédictions qui atteindront ses violateurs, Moïse dit :
(i) Il s^agit ici du décalogue.
(2) P» Martin, op. cit. 76.
« Et quand lahvé, ton Dieu, t'aura introduit dans le pays que tu dois posséder,... tu placeras la bénédicUon sur le mont Garizim et la malédiction sur le mont K!>al. » On est un peu surpris de trouver ensuite, au chapitre XXYII, que Ton mettra Tautel et les pierres où la Loi sera écrite, sur le mont Ebal, qui est la montagne de la malédiction. Moïse dit encore, dans ce chapitre même (f. 12), que six tribus se tiendront sur le mont Garizim pour la bénédiction, et six autres tribus sur le mont Ébal pour la malédiction. On trouve plus loin (j^. 13-26) la litanie de malédictions qui devait être récitée sur le mont Ébal ; mais il n'y a pas trace de la litanie de bénédictions qui devait être récitée sur le Harizim. Il est bien vraisemblable pourtant que cette litanie a existé. Plus tard, quand Josué exécute les ordres de Moïse, il dresse l'autel sur le mont Ebal et y place également les pierres sur lesquelles était gravée la Loi ; on dit encore que la moitié du peuple était en face du Garizina et l'autre moitié en face du mont Ébal ; on ajoute simplement que Josué lut la Loi avec la bénédiction et la malédiction (1). Il y a là une certaine confusion, oii Ton entrevoit le parti pris de rabaisser le mont Garizim, bien que le Deutéronome annonce plutôt Tintention de le glorifier. Pourquoi la litanie des bénédictions, qui se rattachaitau mont Garizim, a-t-elle disparu? pourquoi Tautel et les pierres de la Loi se trouvent-ils sur la montagne de la malédiction ? Leur place naturelle ne serait-elle pas sur la montagne de la bcnédicdiction? On est, malgré soi, amené à soupçonner que les Juifs, après l'exil, au temps d'Esdras par exemple, lorsque les exemplaires du Pentateuque étaient encore assez rares et que peut-être il n'y en avait pas d'autre mail) Jos. VIÎI, 30-33.
nuscrit complet que celui d'Esdras, auront pratiqué dans le Deuléronomc (et peut-être dans Josué) les modifications nécessaires pour que le culte samaritain ne pût s'autoriser du texte de la Loi. Le Pentateuque aurait subi ces modifications avant de passer aux mains des Samaritains. Ces derniers, en changeant le texte à leur lour^ n'auraient fait que lui rendre la signification sinon la teneur qu'il avait primitivement. Eurent-ils conscience de la substitution qui avait été faite dans le passage essentiel du Deuléronome (XXVII, 4), ou bien n'enrcnt-ils, en écrivant Garizimaulieud'Ébal, d'autre motif que rinlérêt théologique et polémique? On ne saurait le dire. Les traditions orales concernant le mont Garizim ont très bien pu leur faire soupçonner qu'un changement voulu avait été fait à leur préjudice dans le texte de la Loi (1).
Quant au reproche que certains Pères de l'Église (2) ont fait aux Juifs d'avoir altéré le texte de l'Ancien Testament dans les passages qui étaient favorables aux chrétiens, reproche qui aété répété par quelques docteurs du moyen âge (3) et d'autres écrivains plus récents (4), on doit reconnaît te qu'il n'est aucunement justifié. • Si Ton fait réflexion sur les objections de saint Justin (5)
(l) B. Kçnmcùl^t {The State oftheprlnted Hebrew TextoftheO, T. considercâj 17^)3-1759, t.I, ^1-117) a plaidé la cause des Samaritains. Geseniu:^ [De Punlatcuchi samarit. origine^ indole, auctoritate, 1815) a pris la défense dn Icxle hébreu.
{2) S. Juslin, s. It'énée, Tertullien, s. Jean Chrysostome.
(3) Xicolus de Lyra, Paul de Burgos, etc.
(4} Salmeron, Canus^ le P. Morin, Vôssius.
(5) S. Justin avaitun exe m plaire des Septanteoùil y avait des interpolations. La plus remarquable est celle qui se trouvait au Ps. XGVI (XCY), 10, Aces mois : w le Seigneur à régné », s. Justin ajoute Eon seulement « par k bois *, glose qui se retrouve ailleurs, mais encore un Ircïi long: passage qui est aussi Tœuvre d'une main chré- Lienue, V. C. Tnjpk. 73,
et de quelques autres Pères, dit Richard Simon, on trouvera qu'elles sont fondées sur ce principe que la seule version des Septante est authentique et divine, et que tout ce qui n'y est point conforme a été corrompu, Or, comme ce principe n'est pas vrai, on doit conclure nécessairement que toutes les conséquences que les Pères en ont tirées n'ont pas plus de vérité (1). » Les critiques de ces Pères ne visent pas directement le texte hébreu, qu'ils ne connaissaient pas, mais les autres versions grecques, plus récentes que les Septante et plus conformes au texte hébreu traditionncL Ainsi quand saint Justin reproche aux Juifs délire vîàv.ç au lieu de zapÔ£voç (2) dans la fameuse prophétie d'Isaïe relative à la naissance d'Emmanuel, il condamne la traduction d'Aquila ; et, bien qu'il accuse les Juifs d'avoir falsifié l'Écriture, sa critique porte sur l'interprétation et non sur la teneur du texte hébreu. En supposant que la version des Septante représentait les Livres saints dans leur forme absolument authentique et originale, de sorte que toutes les divergences qui existent entre cette version et les autres témoins du texte biblique devaient être considérées comme des altérations volontaires, les auteurs ecclésiastiques dont nous parlons sont tombés dans une erreur de fait qu'ils ne pouvaient guère éviter, ne connaissant pas l'histoire ancienne du texte hébreu, connaissant mal celle de la version des Septante, et n'ayant pas été à même de faire une étude comparée du texte et de la version.
Origène et saint Jérôme, les seuls écrivains ecclésiastiques de l'antiquité dont le témoignage soit à considérer en cette matière, se prononcent en faveur des Juifs Jl est
(1) Hist. criL du V, T. I, 18, p. 104.
(2) C.Tryph, 71, 83 (P. g. 6, 644, 673). D'autres Pri-es blâmeat aussi la lecture veavi;. V. Cornely, op, cit. I, 270-27i,
vrai que tous les deux, et surtout le premier, se contredisent eux-mêmes en différents endroits de leurs écrits. Mais Topinion personnelle de saint Jérôme n'est pas douteuse. Ce Père était partisan de a la vérité hébraïque » au point d'être parfois injuste à Tégard des Septante. S'il lui est arrivé, dans tel ou tel passage de sesécrits (1), d'accuser les Juifs de falsification, on peut croire qu^il reproduisait l'opinion d'autruî, comme cela lui arrive souvent dans ses commentaires sur l'Écriture. Ailleurs, il défend ardemment les Juifs et le texte hébreu, en s'appuyant même sur l'autorité d'Origène (2). Celui-ci a souvent formulé contre les Juifs des accusations analogues à celles qu'on trouve dans saint Justin et les autrus Pères ; et, d'autre part, il lui arrive de réfuter ces accusations, • Il semble qu'il ne rejette l'autorité du texte hébreu, ou plutôtdes nouvelles versions faites sur ce texte, que par des raisons de prudence et d'économie, craignant de causer du scandale dans l'Église, en diminuant Fautorité d'une traduction (3) qui était regardée de ioutle monde comme un ouvrage inspiré de Dieu (4). » La comparaison delà Bible hébraïque et de la Bible grecque ne trahit dans aucun cas une altération du texte hébreu qui aurait été faite en vue de combattre les inter-
(1) Par GK. In Gai. III, 10 (P. 1. 26, 357).
(2^ In h. VL 9 (P. 1. 24, 99) : Quod si aliquis dixerit hebrœos Ubrûs poUea (après les Septante) a Judaeis esse falsatos, audiat Ôrîgenemt quid in octavo volumine explanationum Esaiœ huic respondet qu3Estiunculae : quod numquam Dominus et Apostoli qui caetera crimina arguunt in scribis et pharisœis de hoc crimine quod erat maximum reiicuissent, S m autem dixerint post adventum Domini Salvaloris et praedicationem Apostolorum libros hebrœos fuisse falsatos, cachinnum tenere non posteroy ut Salvator, et Evangdktm, et Apostoli ita testimonia protulerint^ ut Judœi postea falsaturi crunt*
t3) Les Septante.
{\] R. Simon, op. cit. p. 107.
prétations reçues parmi les chrétiens. On n*est même pas autorisé à dire que les Juifs ont quelquefois choisi parmi les variantes des manuscrits, celles qui ne s'accordaient pas avec Tiiiterprétation chrétienne de tel ou lel passage (1). Les docteurs juifs n'avaient pas besoin pour répondre aux objections des chrétiens d'altérer le texte biblique. L'application des prophéties à Jésus-Christ n'était pas poureux d'une évidente nécessité. En prenant les textes dans le détail, et en les expliquant selon les habitudes exégétiques de l'époque, ils ne manquaient pas d'échappatoires. Si on leur opposait un passage des Septante qui n'avait pas de correspondant en hébreu, ils en déclinaient simplement l'autorité. Dans les endroits où les deux textes s'accordent, ils contestaient TexpUcation chrétienne. Quand par exemple, on leur opposait Isaïe (VII, 14) : « Voici qu'une vierge concevra h^ ils soutenaient qu'il n'était question là ni d'une vierge, ni du Messie (2). Ajoutons que les controverses entre les Juifs et les chrétiens se sont produites à une époque où le culte de la lettre régnait déjà chez les premiers et où ridée de modifier le texte reçu ne pouvait guère se présenter à l'esprit des rabbins.
§ 2, Origine de la recension traditionnelle du texte hébreu,
La liberté dont les copistes ne craignaient pas d'user dans la transcription du texte biblique, à l'époque des Septante et auparavant, n'existait plus au second siècle de notre ère. L'âge des copiâtes éditeurs, comme ceux
(1) Les passages qu'on allègue, Gen. XLIX, 10; Ps. XXII (XXI), 17 ; Ps, GX (CIX), 6, ne sont pas concluants. Cf. pour le premier, Cornely, op, cit. I, 270 ; pour les deux autres, id. ibid^ et Bickell, op. cit. 14 et 79.
(2) V. par ex. s. Justin. C. Tryph. 71. 83, supr, oit.
qui ont mis la main aux recensions diverses de Jérémie, de Samuel etdesRois, était passé depuis longtemps. La transcription des livres avait été plus exacte, parce qu'elle était plus surveillée, à mesure que le recueil scripturaire avait acquis ses développements successifs, et que ses diverses parties avaient obtenu, avec ou sans la consécration de l'usage liturgique, la considération due à des Écritures divines. Aussi bien, l'histoire du texte suit-elle, à beaucoup d'égards, une marche parallèle à l'histoire du canon biblique.
Le texte du Pentateuque était certainement fixé à l'époque des Septante et il n'y avaitpas entre lesmanuscrits de la Loi de différences comparables à celles que pouvaient présenter non seulement les manuscrits de Jérémie ou de Samuel, mais ceux des Proverbes et de Job. Il y avait cependant des variantes et des variantes nombreuses dans les détails du texte, parce que le respect de la Loi s'attachait encore à l'esprit de préférence à la lettre et que Ton ne se souciait pas d'établir une minutieuse uniformité dans toutes les copies. Le scribe n'était pas absolument esclave du texte qu'il avait à reproduire, et il n'y avait pas non plus d'exemplaire typique dont la rédaction fût considérée comme parfaite et infaillible dans ses plus menus détails. Sans doute, il existait des exemplaires officiels, surtout dans le temple et à Jérusalem. On n'en faisait pas encore des espèces de fétiches et on ne pensait pas que leurs moindres particularités graphiques recelassent des mystères profonds. C'est pour cela que le Pentateuque des Septante s'accorde souvent, dans les menus détails de rédaction, avec le Pentateuque samaritain contre l'hébreu massorétique. De même, le livre des Jubilés, ou la Petite Genèse, composé en hébreu ou en hébreu-araméen vers le
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE i IVA
commencement de notre ère (1), pour servir decominuiitaire chronologique à l'histoire primitive depuis la cn^ation du monde jusqu'à Moïse, suppose un texte qui tantôt s'accorde avec l'hébreu massorétique contre les Septante et le Pentateuquesamaritain,tantôt suit le samaritain ou le grec pour s'écarter de l'hébreu traditionnel^ tantôt enfin s'éloigne à la fois de Phébreu, du grec et du samaritain. Le Targum d'Onkelos, suit aussi de temps en temps les leçons dugrec. Au 1" siècle de notre ère l'uniformité absolue n'existait donc pas encore dans les copies de la Loi.
Le reste de la Bible hébraïque se trouvait à peu près dans les mêmes conditions. Mais le texte de certains livres n'avait pas acquis depuis longtemps l'état de fixité relative dont le Pentateuque Jouissait probablement depuis l'époque d'Ësdras. Les additions que contiennent les recensions grecques de Daniel et d'Est her, les différences qui existent entre l'hébreu et le grec de Job ou des Proverbes, l'existence du livre connu sous lo nom de IIP livre d'Esdras, qui a été composé d'après les Chroniques et Esdras-Néhémie, attestent que le texte de certains Hagiographes n'était pas scrupuleusement gardé à une époque très voisine de l'ère chrétienne. Cependant il convient de dire que les libres procédés de l'antiquité se sont maintenus surtout à Alexandrie et que le texte des Prophètes et des Hagiographes, tels que nous les lisons dans la Bible hébraïque, était fixé, ce semble, vers la fin du I" siècle avant notre ère, chez les Juifs de Palestine, bien que les manuscrits de ces livres fussent encore moins que ceux delà Loi exempts de variantes et de légères altérations, volontaires ou non. Le
(i) V. Dillmann, Pseudep, d. A. T. dans Herzog, Real-Enajchp. XII, 365.
Targum de Jonathan sur les Prophètes atteste l'existence de ces variantes aucommencementderèrechrétienne(l). Or, à partir du second siècle, nous trouvons le texte Bon seulement fixé mais uniforme, tellement uniforme que tous les témoins ne peuvent être partagés en groupes représentant des recensions diverses, mais qu'ils appartionnent tous à une seule et même recension, celle qui nous est conservée dans le texte traditionnel de la Bible hébraïque. Cela est certain d*abord pour tous les manuscrits: le même texte se retrouve dans tous, sauf de légères variantes qui sont de simples modifications du texte reçu, en sorte que tous constituent une seule famille, comme s'ils provenaient d'un seul manuscrit typique dont on aurait voulu garder minutieusement la teneur el jusqu'aux moindres particularités d'orthographe. Le texte hébreu que représente la Vulgate hiéronymienne est conforme au texte massorétique, saut toujours les divergences accidentelles qui peuvent exister entre des manuscrits de même famille. On voit par les commentaires de saint Jérôme que les rabbins notaient minutieusement tous les menus détails de l'orthographe traditionnelle, tels que la présence ou l'omission des lettres quiescentes, et en faisaient la matière d'explications mystiques, comme si l'orthographe même était divinement inspirée et avait été gardée sans altération depuis le temps où les Livres saints avaient été composés (2). Les Hexaples d'Origène, Aquila, Théodotion, Syramaque, la version syriaque rendent pour le IP et le IIP siècle, le même témoignage que la Vulgate pour le IV*. Le Talmud suppose également le texte bien fixé ; il
(1) V.par ex. pour le Targum d'Ézéchiel, Cornill, D. Buchd, P. Ezechiel, p. 126 et suiv.
{t} V, s Jérôme, Quœst. in Gen. 23 (P. 1., 23, 973).
ne connaît même pas de variantes au sens que nous donnons à ce mot, c'est-à-dire des leçons diverses que Ton peut discuter afin de choisir la meilleure : la bonne leçon est celle du texte reçu. Si cette dernière ne paraît pas donner un sens admissible, on ne la change pas pour cela ; mais on lit à la place du mot que présente le texte, un autre mot, sans toucher à celui qui est écrit. Tout ce qui regarde l'écriture et la lecture du texte passe pour primitif. La tradition qui régit la transcription, la lecture et l'interprétation de la Loi, remonte à Moïse sur leSinaï(l).
Gomment cette uniformité du texte fut-elle acquise ? Y arriva-t-on par un travail critique sur un certain nombre de manuscrits, ou bien, au contraire attribua t-on une valeur normale à tel manuscrit, ancien ou non, dans telles circonstances données, sans tenir compte des divergences qui pouvaient exister dans d'autres copies ? L'examen de la recension massorétique permet de répondre que cette recension, prise dans son ensemble, n'est pas le résultat d'un travail critique, une édition préparée sur plusieurs manuscrits dont on aurait colla* tienne soigneusement et apprécié les variantes.
Le texte traditionnel est bien tel que le suppose le Talmud : il ne connaît presque pas de variantes, même de variantes orthographiques. « C'est déjà un symptôme défavorable ; car un texte a beau être saint et sacré, il n'échappe jamais aux accidents qui accompagnent forcément toute copie. Si le texte massorétique est véridique, il faut en conclure, de deux choses l'une, ou bien qu'il n'a pas été copié souvent (avant de prendre la forme que nous lui voyons) ou bien qu'il n'a été dressé que sur une seule copie, et sur une copie datant de
(1) "ilXJID nuroS nsSn. Tr. NedaHm, 37 b,
l'époque même où il a été arrêté (1). » L'apparat critique du texte traditionnel serait assurément beaucoup plus chargé si l'on avait seulement collationné deux ou trois manuscrits pour chaque livre de la Bible, et surtout si ces manuscrits avaient été anciens. Les variantes signalées par la tradition massorétique ont d'ailleurs été relevées postérieurement à la fixation du texte. Ce teste lui-même a été canonisé tel qu'il était, avec toutes les fautes qu'il contenait, et qui n'existaient certainement pas dans toutes les copies au moment précis où rautorité qui l'adopta crut devoir le consacrer comme elle le trouvait. Bien loin de songer à corriger les fautes, on nia qu'il y en eût. Les mots qu'on ne trouvait pas satisfaisants pour le sens ont été laissés ; on s'est contenté d'indiquer en marge la lecture qu'il fallait suivre, comme si la lecture supposée fausse avait eu par ailleurs sa raison d'être. Qu'une lettre se trouvât plus grande ou plus petite que les autres, ou bien en dehors de r alignement, on tint à la garder dans toutes les copies comme elle était dans l'original. « Est-ce que ceux qui ont observé cette exactitude pharisaïque prétendent nous faire croire que tous les manuscrits de la Bible contenaient les mêmes fautes, aux mêmes endroits, alors que ces fautes sont souvent grossières?... Qu'à un moment ce pharisaïsme ait pu être imposé à une nation, et que le lexle ait reçu, même dans les manuscrits, une forme stéréotypée, cela est possible... Mais que, pendant les mille ou quinze cents ans qui ont précédé l'ère chrétienne, tous les scribes se soient ployés à ce servilisme; qu'ils aient refusé de corriger des erreurs évidentes sous prétexte qu'ils les lisaient dans leurs originaux ; qu'ils
(1) P. Martin, op. cit., I,
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE i 37
aient écrit wu pour wn: (1), CJU pour •'ju (2)^ K^n pourm^l (3), etc., etc., c'est ce que nous nous refusons à croire (4). » De pareilles fautes ont été pieusement conservées parce qu'on s'en est rapporté à un seul exemplaire, plus ou moins ancien, plus ou moins exact, que Ton n'a pas coUationné avec d'autres.
Rien ne fait mieux ressortir l'absence de toute critique chez ceux qui ont immobilisé le texte hébreu de l'Ancien Testament que l'étude comparée des morceaux qui nous ont été conservés en double. Si l'on rapproche, par exemple, le texte du psaume XVIII et celui dti second livre de Samuel, chapitre XXII, où le même cantique est reproduit, on constatera que sur cinquante et un versets, il n'y en a que six où les deux textes ne présentent pas de variantes. Ces variantes sont plus ou moins importantes; il en est qui sont purement orthographiques, comme -ji et n3i« en toi », au verset 30; d'autres résultent de l'addition ou de l'omission d'une lettre quiescente, comme ma '< homme » et nii a guerrier », au verset 26; d'autres viennent de ce que certains mots ont été lus différemment, de ce qu'on a été trompé d'un côté ou de l'autre par la ressemblance des caractères, comme nsun « obscurité » et niun (non sens) au verset 12, ^jitkdh « celui qui me ceint » et niM « mon refuge », au verset 33, etc.; ou bien l'une des copies préfère telle prononciation ou telle forme grammaticale à telle autre, Tinn {Ps.) à ^jp.nn (Sam, v, 37, 40), • sous moi », ''i'^n ]a(P^-) àn^^KQ {Sam. f. 4) « de
(i) II Rois XVII, 13. Une leçon ne vaut pas mieux que l^autrc. 11 faut lire nH- ; le 1 appartient au mot suivant comme Ta bien vu S Jérôme :per manum omnium prophetarum et videnlium,
(2^ Ibid.f 16, var. sans portée.
(3) Ihid.j 21. La leçon du texte ne donne pas de sens.
(4) P. Martin, loc, cit.
lâS jnSTOlRE CRITIQUE
mes ennemis ^^ etc. ; ou bien enfin des synonymes sont échangea, des mots et des vers entiers sont omis ou ajoutés, sans qu'il y ait à cela d'autre raison que Tarbi- Irairc ou les distractions des copistes. Le texte du psaume est, en général, mieux conservé que celui de Samuel, ce qui n'empêche pas ce dernier d'être en certaines parties préférable à Tautre. Ces divergences confirment ce que nous avons dit touchant les libertés que s'arrogeaient les anciens copistes. Mais ceux à qui nous devons la recension traditionnelle de la Bible hébraïque n'ont pas eu l'idée de corriger un texte par l'autre, d'adopter pour le même morceau, dans les deux endroits où il se rencontïM3 une lecture uniforme. Ils ont laissé les deux testes avec leurs particularités et leurs fautes, parce que leur manuscrit de Samuel était inviolable comme celui des Psaumes, et qu'ils étaient disposés à expliquer les divergences de ces manuscrits par les raisons les plus extraordinaires, plutôt que d'admettre dans Vnn ou dans Tautre la plus légère imperfection (1),
L'exemple qui vient d'êfre cité montre bien que le texte traditionnel n'est pas précisément une recension des Livres saints, entreprise en vue d'obtenir un texte sûr, et gouvernée par un principe quelconque de critique. Si Ton avait voulu faire une révision du texte biblique on aurait au moins établi partout une orthographe régulière ; le même morceau reproduit en deux endroits ne contiendrait pas d'idiolismes grammaticaux appartenant à deux époques dîiïérentes, comme Tinn et ^jnnn, dans le psaume XVIII et II Samuel XXII. Un fait de ce
(1) DWires que lesraïflnn.^ ont supposé que David avait fait deux éditions (!) du niêrae cantique. Cela revient à dire qu'il aurait produit deux copies plus ou moiaa altérées d'un psaume composé par lui-même*
genre mérite encore d'être signalé. On trouve dans certains écrits plus récents des formes grammaticales anciennes que notre texte des livres plus anciens ne contient pas : ainsi nous saurions, par la comparaison des autres idiomes sémitiques, que le pronom isolé de la seconde personne du féminin singulier était primitivement ^riN {attî), le pronom suffixe, "^s (ftî), et que la désinence du parfait à cette même personne était ^n [if) ; dans les derniers temps de la langue parlée, la voyelle î est tombée, et l'on a prononcé riK (at), ^ (k), n (t) ; or la forme primitive ne s'est pas conservée dans le texte des plus anciens livres de la Bible hébraïque, mais dans certains endroits de Jérémie, et par exception dans ïtizéchiel, Ruth, Michée(l). Pourquoi cette particularité graphique, sous laquelle nous devons reconnaître un fait gramma^ tical, ne se rencontre-t-elle pas dans les écrits de la même époque et dans les écrits antérieurs? Pourquoi aussi ne se rencontre-t-elle pas d'une façon régulière dans les livres qui Tout retenue ? C'est que le texte hébreu traditionnel a été constitué pour chaque livre, ou du moins pour le plus grand nombre, sur un seul exemplaire; que ces exemplaires isolés n'étaient pas tous de la même époque ; que le manuscrit d'un livre ancien s'est trouvé plus récent que celui d un écrit plus rao* derne ; qu'on n'avait pas appliqué dans les uns et dans les autres les mêmes principes d'écriture ni parfois les mêmes règles de grammaire ; en un mot c'est que le texte traditionnel ne représente pas une recension du texte sacré, ni des manuscrits provenant d'une recension qui aurait été faite antérieurement à la fixation définitive de ce texte, mais un simple assemblage de copies
(1) Jér. II, 33 ; III, 4, 5. etc. — Èz, XVI, 13, 18, 20, âl, etc. — Ruth. III, 3. 5. — Mich. IV, 13,
iiid (^pendantes les unes dos autres, différentes de carac* tères et inégales en valeur (1).
Le texte de ]a Loi était fixé sans doute avant l'époque où celui de la Bible entière fut stéréotypé d*une façon si singulière. On peut croire que les Scribes (soferim) contemporains du Sauveur étaient déjà très minutieux dans la transcription de la Loi, qu'ils proclamaient la nécessité de ne rien changer au texte reçu, comme le témoigne Josèphe, et que, par suite, ils ont cherché les moyens d'établir Tuniformité dans les copies de ce texte. Il est douteux néanmoins que leurs efforts aient été couronnés d'un succès complet, même en Palestine. Le texte traditionnel procède d'un manuscrit qui appartenait à cette recension. Mais pour la Loi, comme pour Je reste, on paraît s*étre servi d'un seul manuscrit dont on a respecté jusqu^aux fautes d'orthographe.
II ne faut pas regretter que les rabbins juifs ne se soient pas appliqués à corriger le texte de la Bible. Avec une pareille prétentiouj ils l'auraient certainement gâté beaucoup plus qu'il n'était. En présence de leçons diverses, ils auraient pris celles qui étaient recommandées par un plus grand nombre de manuscrits, sans tenir compte de la valeur des témoins (2), ou bien celles qui
{{) Ainsi la copie dlsaîe était bonne; celle de Samuel et celle d'Ézéctiiel étaient très défectueuses. Stade, Lehrbuch d, hebr. Grammatih, 30.
(2) Le Talmud fournit un exemple instructif à ce sujet : « On trouva dans le vestibule (du temple) trois manuscrits, ms. 'riSTD, ms. 113112^1 ms, N^n : ou trouva dans un pya, dans deux rSTï'^'û (Deut. KXXUI 27), et approuvant ceux-ci, on rejeta le premier ; on trouva dans un ^fum^;, dans deujc nST:] [Ex, XXIV, 5), et approuvant ceux-ci on rejeta le premier; on trouva dans un N\"l neuf fois, dans deux KM onze fois, et approuvant ceux-ci, on rejeta le premier. » Talm, Jérus,, tr. Taanitht IV. 68b. La comparaison des mss. a pour but râlimination des variâmes et non la discussion de leur valeur.
flattaient davantage leurs opinions théologiques. Ils n'auraient pas manqué surtout d'établir Tunité d'orthographe et ils auraient ainsi fait disparaître de leurs exemplaires quantité de détails instructifs pour l'histoire du texte et pour celle de la langue.
Leur procédé n'en reste pas moins surprenant. Pour en venir à constituer le texte de la Bible sur un sguJ exemplaire formé de parties assez disparates, il a fallu qu'on y fût contraint d'une certaine manière par les circonstances et qu*on ne disposât pas en réalité d'un grand nombre de copies ; et, d'autre part, pour qu'on ait gardé avec tant de scrupule les moindres partie u* larités de l'exemplaire typique, il a fallu que la nécessité d'adopter cet exemplaire se soit produite en un temps et dans un milieu où le canon scripturaire était définitivement fixé, où le caractère sacré de tous les livres bibliques était admis sans contestation, où Ton attachait de l'importance et une signification mystique aux moindres particularités de la transcription. Toutes ces conditions se trouvent vérifiées au commencement du second siècle, après la révolte de Barcoziba (Barcochébas) lorsque les disciples d'Akiba réorganisent récole rabbinique et que les docteurs prennent seuls pour la première fois la direction du peuple Juif.
L'histoire de la Bible hébraïque est étroitement liée à celle de la nation israélite. Les malheurs du peuple ont eu leur influence sur les destinées du livre. Les soldats d'Antiochus Épiphane livraient au feu les exemplaires de la Loi, et l'on peut croire qu'ils ne respectaient guère plus les autres Écritures qui leur tombaient sous la main. Judas Machabée dut s'occuper de reconstituer la collection des Livres saints (1). Dans cette circona-
(1) Y. Illst. du Canon de VA, T., p. 44, 48.
tance^ on ûi de nouvelles copies sur les exemplaires qu'on avait pu sauver. De même, lorsque Jérusalem fut prise et détruite par Titus, il périt bien des exemplaires du Pentateuqiic cl tie tout l'Ancien Testament, les meilleurs sans doute, puisque dans le nombre se trouvaient les exemplaires officiels. Toutefois, à cette époque comme au temps d'Antiochus, la guerre avait été jusqu'à un certain point localisée, tandis que, après la répression terrible qui mit fin à la révolte de Barcoziba (en 134), la détresse de la nation juive fut à son comble dans toute T^Hendue de la Judée, la persécution s'organisa contre les Juifs dans toute la Syrie, l'enseignement de la Loi fut proscrit, les docteurs poursuivis. On conçoit que l'école d'Akiba, se reformant en Galilée, ait pris soin d'abord de reconstituer la collection des Écritures. Akiba lui-même avait combattu les doutes ou les objections qui se produisaient encore vers la fin du V siècle au sujet de certains livres tels que TEcclésiaste et le Cantique (1). Ses disciples n'ont eu qu'a recueillir les exemplaires qu'ils avaient pu sauver de la catastrophe générale. Ils auront pris ces exemplaires comme ils les avaient; supposé que, pour certains livres, ils aient eu plus d'une copie, ils en auront adopté une de préférence aux autres, pour des raisons étrangères à la critique, et ils auront par ce moyen éliminé les variantes. Le texte ainsi obtenu devait s'imposer par Tautorité de l'école galiléenne, connue sous le nom d'école de Tîbériade, qui fut pendant plusieurs siècles le véritable centre du judaïsme.
Telles sont les conclusions plus ou moins probables que fournissent, à défaut de témoignages directs, l'examen du texte Lëbreu traditionnel et l'histoire générale
(1) \\ HiBl, du Cmon de l'A. T. p. 51-52,
DU TEXTE ET DES VERSiONS DE LA BIBLE 143
d'Israël. Ce n'est pas ainsi que latraditioa rabbînique et Texégèse savante des derniers siècles concevaient les origines de la recension massoré tique, et, pour cette raison même, beaucoup d'éxégèles contemporains refusent d'accepter une opinion qui réduit nolublement, il faut l'avouer, le prestige dont les protestants orthodoxes se sont plu à entourer le texto original do l'Ancien Testament. Mais la tradition rabbiniquo n'est pas plus recevable quand elle affirme la haute antiquité de son texte que lorsqu'elle en proclame la valeur absolue, ou qu'elle fait remonter à Esdras rinvention des points-voyelles. Si le texte de la Bible h<5braïque était déjà fixé à la date que nous venons d'iofliquer, il o*y avait sans doute pas longtemps qu'il lYHait; s'il n'a pas été fixé par les disciples d'Akiba, il l'a été par leur maître ou par des gens qui lui tenaient de près ; s'il n'a pas été constitué dans les circonstances et de la manière que nous avons dites, il Ta été dans des circonstances et d'une manière tout à fait analogues (1). En toute hypo-
(1) E. F. K. Rosenmûller, dans Pavant-propos de sa Bible hébraïque (Leipzig, 1834) à émis l'opinion que les mss. du Le\te hébreu, remontaient à un seul exemplaire. Cette opinion a été reprise et formulée scientifiquement par Olshausenf Psa/m^n, 1853, p* i7, ctLehrhuch d. hehr, Sprache, 1861) ; puis par P. deLagarde^^^mcrA-. s. gr. JJebersetz. d. Proverb, 1863, et Mater, z. kritik, d. PeniaL 1867) ; NôldekefAltlest.Literatur, 1868); Wellhausen (B\eekfEinMlwitj,i 878 1; Cornill (EzechieU 1886) ; Pabbé Martin (op. cit.J-, Vigotiroiix^ Mau. bibL A.T. (7e éd.) 1, 156; Driver (^iVo^es on the hehr. Te,ct, ofthc Booh^ of Samuel, 1890).DeLagarde a i^ublié ( Mater, z. kritik d. Pentat.,sup.cîL) une notice extraite d'un manuscrit arabe de la bibliolbèque de LeydCj notice qui précède une traduction du Pentateuque, el diins laque! le la prise de Bâtir (Béther) par l'armée d'Arien es) mise en rapport avec une édition de la Loi qui aurait été faite par les «lescendanls de David, fugitifs à Bagdad Le récit est chargé d'anachronisnie^ et n'a pas, en général, la moindre valeur historique. Cepeudunt La mention du siège de Béther ne s'imposait nullemeni h VawUyuv, s'il n'avait eu connaissance d'une tradition quelconque sm- le rapporl de
thèse, le tcxLo traditionnel de la Bible hébraïque n'est pas une recensîon critique : c'est la fixation pure et simple du texte sacré, pris à un moment donné de son existence, dans un état de conservation plus ou moins satisfaisant pour les difTérentes parties qui le composent, et canonisé par des gens qui n'avaient pas la prétention de r améliorer mais de le conserver absolument tel qu'il leur était parvenu. On trouverait sans doute moins extraordinaire Topinion des savants qui font dépendre d'un seul exemplaire tous les manuscrits de la Bible hébraïque, si Pon faisait un peu plus attention au caractère de la rocensîon massorétique, à celui des hommes qui l*ont préparéo, aux circonstances historiques parmi lesquelles le texte biblique a pris sa forme définitive. Il n*y apas lieu d'invoquer contre cette opinion les variantes qui existent entre les manuscrits orientaux et les manuscrits occidentaux, vu que les variantes en question sont relativomeni peu nombreuses et que tous les manuscrits appartiennent à la même famille. Si les talmudisles ne mentionnent pas les circonstances dans lesquelles nous supposons que le texte a été fixé, ils n'en mentionnent du moins pas d'autres. La fixation du texte ne fut pas une révolution introduite dans la manière de transcrire le livre sacré. Akiba, sans doute, avait eu quelques précurseurs, comme il eut des disciples. La direction religieuse du peuple juif tombant aux mains de gens imbus de son esprit, l'immobilisation du texte allait de soi. Quant aux manuscrits qui servirent de type àla recension, comme ils n'étaient pas anciens, il n'y avait pas de raison pour qu'ils obtinssent une célébrité
cet évèrn^mpiit av(i« l^hiy Loire de la Bible hébraïque. Quoi qu'il en soil dv. ce docuinenl,, TopiaLon soutenue par les auteurs que nous venons de cii^r ne laisse pas d'être vraisemblable (Gornill op. cit, lO),
BU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE l45
quelconque, de préférence aux copies que Ton s'empressa d'en faire.
Section IV\ — Le texte hébreu de V Ancien Testament pendant (âge talmudique et massorétique.
Celle seconde période de notre histoire est comprise entre le milieu du 11° siècle et la fin du XI«; on pourrait l'appeler massoréiique^ attendu qu'elle embrasse les origines et le développement du travail auquel la tradition juive a soumis le texte biblique une fois fixé, afin de prévenir toute altération dans la copie et toute divfîrgence dans la lecture des Livres saints. Les résultats de ce travail, qui a duré plusieurs siècles, constituent ce qu'on appelle la Massore (1), ou la tradition. On attribue à R. Akiba ce mot : « La Massore est "la haie de la Loi (2). » La définition fait assez bien voir quel est le but de la Massore et quelle partie de Bible elle a été destinée d'abord à protéger. En tant quelle a pour objet d'observer tous les détails du texte et même les apparences anormales qu'il peut présenter au point de vue de la grammaire, d'en dresser le catalogue, de compter les lettres, les mois, les versets, pour prévenir toute altération, la Massore est bien
(1) On a beaucoup discuté sur Tétymologie et la lecture des noms de la Massore mOQ (et miDG), niDD (et miDO). On admet communément que ces mots viennent du talmudique IDQ « trausmetlrew Ex. : Firké aboth I, 1 : Moïse a reçu la loi au Sinaï, et Ta Irunsmise (niDO) à Josué. » Massôreth et Mâssôrâ (ou selon quelques-uns Sinsôreth et Mdsôrâ) signifieraient simplement « tradition » D'atihes, s'appuyant sur Éz. XX, 37, où niDD se rencontre avec le sens de tt lien » pensent que la racine des mots rabbiniques est pareillement 1DN « lier, » et qu'on doit lire mâsôreth, mdsôrd (ou mêm^^ wôja^nf ; Bâcher, Jew, Quarterly Review, III, 795-790).
^2)A6o/yiIlI,13.
fille d'Akiba et procède directement de lui. Mais on lui doit aussi Finvenlion des points-voyelles et des accents, par lesquels est réglée la prononciation du texte. Cette œuvre complémentaire de la précédente appartient a un âge plus récent, auquel on réserve le nom de massorétîque, et qui s'étend du VP au XP siècle. Le premier Age de la Massore, compris entre la fin du IP siècle et celle du V", correspond à Tépoque appelée talmudique.
§ 1 . — Le texte hébreu pendant Vâge talmudique.
L'observation minutieuse des particularités grammaticales et orthographiques du texte sacré, principalement de la Loi, était fondée sur le principe d'exégèse établi par Akiba, principe d'après lequel il n'y a rien de superflu dans le Pentateuque, rien qui n'ait un sens, même les moindres particules, comme riN, indice de Taccusatif, La version d'Aquila, que la tradition met en rapport avec Akiba, était faite dans cet esprit, et se distinguait par une littéralité exagérée. Akiba et ses disciples remarquèrent les anomalies d'écriture dans VempWideslelives-voyelles (maires lectioniSyScriptioplena^ scriptio defcctiva); on nota les mots ou caractères qui étaient surmontés de points, les lettres majuscules, celles qui étaient plus petites que la forme ordinaire, celles qui étaient suspendues au dessus de la ligne, celles qui dans le corps d'un mot avaient la forme de lettres finales et réciproquement, enfin les mots ou phrases placés entre crochets.
Ces particularités prouvent, nous l'avons dit, que le texte traditionnel ne nous est point parvenu dans une recension établie sur un travail critique. L'école d'Akîba leur attribua souvent un sens qu'elles n'avaient pas.
l)t tEXTE ET DES VERSIONS t)£ LA fiiBLB 147
En principe, les points qui affectaient certaines lettres ou certains mots servaient à marquer une lecture suspecte et n'étaient qu'une simple annotation de correcteur (1). De même, les petites lettres (2) et les lettres suspendues (3) ont été insérées après coup dans les manuscrits d'où procède le texte traditionnel, par des gens qui les croyaient indispensables pour le sens; et les crochets (4) avaient eu pour but d'indiquer une transposition de versets.
Le système de corrections connu sous le nom de keri (np lecture) et ketib (sTis leçon écrite) et qui consiste à substituer à la leçon du texte une leçon non écrite, recommandée par la tradition, remonte au premier âge de la Massore. Antérieurement, on ne craignait pas d'introduire ces lectures dans le texte. Mais le texte une fois fixé, les modifications de ce genre qui étaient suggérées par le sens, la tradition, les préjugés du temps, ne remplacèrent pas la leçon consacrée; elles furent l'objet d'un enseignement oral et comme une routine de lecture, en attendant qu'on dressât le catalogue des passages où elles se rencontraient. Cet usage de lire autrement que ne porte le texte est fort ancien en ce qui regarde la substitution du nom ài\m Adonaï k celxii
(i) Plusieurs mots ainsi ponctués manquent dans les anciennes versions. Ex. Ps. XXVII, 13, nSiS, omis dans le grec (XXVI). Le point qui est sur le n du mot npni (Nom5r. IX, 10) est mentionné dans la Mischna, Pesachim IX, 2.
(2) Ex. : Gen. H, 4 ; XXIII, 2, etc.
(3) Ex. : le 3 du Juges, XVIII, 30, dans le mot n^ZT^Q. Le J a été surajouté avec intention de substituer le nom de Manassé à celui de Moïse. Mais, ce 3 n'ayant pas été introduit dans le texte, la tradition rabbinique garde les deux leçons : Jonathan, le prêtre des Danites, était petit-fils de Moïse, mais, pour montrer son impiété, on Ta dit fils de Manassé. Bababatkr., 109b. Cf. Job XXXVIU, 13.
(4) En forme de : renversés . Ex. : Nombr, X, 35-36; Ps. c. VII, ^3-31 .
de lahvé, puisqu'il est aatérieur à l'ère chrétienne (1). Il y a ta un exemple de ce qu'on appelle un keri uhetib^ passage où Ton doit lire un autre mot que celui qui est écrit. Le Talmud (2) connaît aussi les heri vélo keiibj mot n à lire quoique non écrit», et le ketib vélo keri^ mot <* écrit qui ne doit pas être lu », selon qu'on a voulu suppléer un mot qu'on croyait nécessaire, ou bien supprimer un moi jugé inutile. Dans la pensée des talmudistes et des massorètes, les variantes du keri et du ketib ont une signification exégétique et non critique. Le heri est une explication plutôt qu'une correction du kelibj il a pour objet de remplacer dans la lecture du texte sacré certains termes obscurs par des termes clairs, certaines formes grammaticalement ou orthographiquement anormales par des formes régulières ; de marquer ce que Ton doit ajouter ou omettre pour obtenir un sens facile et satisfaisant; de substituer à un nom trois fois saint comme celui de lahvé un nom moins sacré, Adonai (Seigneur) ou Èlohim (Dieu); ou bien, au contraire, de mettre au lieu de termes réputés grossiers ou obscènes des mots indifférents. Cette dernière variété de keri, que l'on peut appeler le keri par euphémisme, vient simplement de ce qu'on a voulu supprimer dans la lecture publique certaines locutions devenues choquantes pour le goût des temps plus récents (3). La substitution d'autres noms divins au tétragramme sacré s'explique par le développement de l'idée monothéiste
(1) On a vu plus haut (p. 88; que les Septante ont évité à la fois de transcrire la prononciation de ce nom et de le traduire conformément à Tétymologit).
[t] Nedarim, 37^
(3) Ex. : Il Rois XVUI, 27, où Ton substitue à Dnnn « leurs excréraenla n et à DH^^iu « leur urine » les synonymes nnN*13r et '>a'>a D*Tbj1, cf. DeuL XXVUI, 7, 1 Sam. V, 6, 9.
P>^iilMpi^ii||i|jj|ii!|P! !!>> i^r
elle sens profond qui s'attachait au nom de lahvé. Les autres espèces de keri contiennent une expUcalion reçuû dé tel ou tel passage, explication qui peut être plus ou moins fondée, selon qu'elle procède de spéculations Ihéologiques ou d'une tradition qui repose en définitive sur le témoignage de manuscrits antérieurs à la fixation du texte. Ainsi, la plupart des cas où le keri se sépare du ketib dans la manière de grouper les lettres en m ois ( 1 ) , où il prescrit dans un mot la transposition (2), Fadditiôn (3), l'omission (4) d'une lettre, la substitution dVna lettre à une autre (S), ne sont pas des simples conjectures faites par les talmudistes, mais des leçons qui ont existé autrefois dans les manuscrits et qui se sont perpétuées dans la lecture traditionnelle. Les docteurs juifs trouvaient ailleurs la raison de ces divergences. On disait, par exemple, que le mot lu ekhabedâ (mzDH) dans Aggée (I, 8) est écrit ts^x et n'a pas le n final, parce que le n a la valeur numérique de S, et que cioq choses manquaient au second temple, comparé au premier : Tarche, le feu sacré, la présence de Dieu, l'Esprit saint et l'urim-tummim (6).
Le Talmud mentionne aussi certains passages où il y a ce qu'on appelle ittur 50/%rim (ansiD Tr^'jj ablaiio scribarum) c'est-à-dire la suppression du "i initial (conjonction et) dans la lecture, en certains endroits où on le suppléait, bien qu'il ne fat pas dans le texte reçu (7),
(1) Ex. : II Sam, V, 2, n''ï*1D nn''''n, à lireK"'ï1OT n^^n ; etc.
(2) Ex. : Jos. VI, 13, -jSin (ketih), -jlSn (heri) etc.
(3) Ex. : Gen, XX, 6, ITona, à lire NITSna; etc.
(4) Ex. : Gen, XXVII, 3. HTï à lire Tï ; etc.
(5) Ex. Gcn. XIV, 2, 8. n^^iï, à lire n^lï, XXV, 23 \ a^^5, à lire D''*ia, etc.
(6) Le commentaire d'Aggée I, 8 est donné tp. loma 21b.
(7) Le Talmud, Nedarim^ 37i>,SMpr. c?ï., mentionne cinq pas&agea : Gen. XVIII, 5; XXIV, 55; Nomhr. XXXI, 2; Ps. LXVIII, 26; XXXVI, 7.
Le tihkun soferîm (ansiD ppn) n'est pas moins ancien, quoique le Talmud n'en parie pas : on désigne ainsi certains passagers où les scribes ont maintenu la leçon du texte contre une autre leçon moins autorisée à leur avis (1)- Eu fait, la leçon écartée n'est pas toujours la moins bonne, et c'est ce qui a donné Ueu de penser que le tihkun soferim marquait des passages où une leçon ancienne j choquante ou paradoxale, avait été remplacée dans le texte par la leçon actuelle (2).
Il est certain que, durant la période talmudique, la division des mots était marquée régulièrement par un petit intervalle. Saint Jérôme s'est servi d'un texte où les mots étaient séparés (3). Le Talmud détermine l'espace qu'on doit laisser entre chaque mot, à savoir Tépaisseur d'une lettre. L'existence de heris destinés à rectifier le groupement des lettres en mots atteste l'ancienneté de cette pratique, puisque l'on s'est contenté d'indiquer la lecture que l'on, jugeait vraie, sans opérer dans le texte le rapprochement ou la séparation de lettres qu'elle suppose. Les exigences de la lecture publique réclamaient aussi la distinction des phrases ou versets et une division des livres en sections ou paragraphes. Le Talmud connaît, en effet, le verset (piDS) et la section (nuis) : dans la Loi, on ne doit pas lire moins de trois versets, seulement le lecteur doit s'arrêter après chaque verset, pour que l'interprète ou targumiste en
fl) La MaMore compte dix-huit passages de ce genre. Ex. : Jo6, VII j âOtï: 'hu ff sui- moi a est maintenu de préférence àn^Sv « sur toi », ic(^on jugée inconvenante, parce que Job parle à Dieu en disant lui êlre k charge. Cette leçon est néanmoins primitive et autorisée par le grec. UWtres cas peuvent prêter à discussion.
(2) Graetz, Comm . zudenPsalmen, 107. Cette explication est vraie en principe pour ceptains cas. Mais ceux qui nous ont conservé le sou- ^ veûLi^ des tikkuml soferim ne les appréciaient pas ainsi.
(3) Y. In Zadi. XI [P, 1. 25, 1504).
ra«.*iyiwifW",pij^.Vi»^r^'^
donne la traduction explicative ; dans la lecture des Prophètes, on lit trois versets de suite, à condition qu'ils ne soient pas trop longs et ne constituent pas chacun un paragraphe, sinon il faut s'arrêter après chaque verset (i). Ces versets n'étaient pas très différents des noires pour rétendue. Le Talmud et les Midraschim (2) indiquent assez souvent la somme des versets contenus dans tel morceau ou dans tel livre de l'Ancien Testament, et les chiffres indiqués se rapprochent beaucoup de ceux que fournit le texte niassoré tique. Seulement la division des versets et des paragraphes n'était marquée par aucun signe extérieur; elle était indiquée par des intervalles plu s ou moins étendus, et maintenue parla tradition. Demême le total des versets ou des sections d'un livre, bien qu'on eût de bonne heure pris soin de les compter, n'était pas ordinairement consigné par écrit. On conçoit que dans ces conditions, certaines divergences se soient produites entre les différentes écoles juives les plus éloignées les unes des autres, par exemple entre la tradition palestinienne et la tradition babylonienne, dans la manière de compter les versets de la Loi (3).
La division du Pentateuque en sections ou paragraphes (hvc^is) est antérieure à la période talmudique, car il est question de ces paragraphes dans la Mischna. Une division de ce genre existait, ce semble, au temps de
(1) Tr. Afe^i7/a IV, 4.
(2) Anciens commentaires rabbiniques. V. Vigouroux, Man, MbL A. T., I, 301 ; Dillmann, Bibeltext d. A. T., Herzog, il. Encycl. 11,
(3) Graetz, Monatsschrift, 1883, p. 97 etsuiv. D'après la, iT,Kidduschin, 30i>, les Juifs babyloniens auraient compté 5888 versets dans la Loi. Ceux de Palestine arrivaient à un total différent, parce que certains morceaux n'étaient pas coupés de la même manière. Par ex,, ils divisaient Ex, XIX, 9, en trois versets.
Nolre-Seîgneur et des Apôtres (1) et s'était formée dès qae la Loi avait été Tobjet d'une lecture régulière dans les synagogues. Le Talmud prescrit de maintenir la séparation des paragraphes dans la copie de la Loi (2).
Dans les manuscrits qui servent à l'usage des synagogues et où Ton a continué d'observer les règles anciennes, les grandes sections sont indiquées par un alinéa; les sections secondaires ou subdivisions sont marquées par un .espace vide au milieu de la ligne (3).
Il y avait des divergences entre les Juifs de Babylone et ceux de Palestine dans le sectionnement de la Loi comme dans la coutume liturgique, les premiers lisant tout le Pentateuque en une année et les autres dans un cycle de trois ans (4).
(1) Marc XII, 26 : a N'avez-vous pas lu dans le livre de Moïse, au bumon^ v II semble qu'on parle ici de la section du buisson comme d'une pièce liturgique bien connue, 'de même que nous disons Tévançile du bon Pasteur. Cf. Ad, XV, 21.
. (2} Le laimudf Schabbatfi y l03b, Berakoth, 12b, attribue le sectionnement à Moïse.
(3) Les premières sont appelées sections ouvertes (n*in*ins) et marquées dans les mss plus récents et les éditions imprimées par un S (ralinéa étant supprimé). Les autres sont dites fermées imoino) et Bont indiquées par un D dans les mss. et les éditions modernes. .
\k) Ilarris, Jew, Quart erly Beview, 1889, p. 140. Il ne faut pas confond r-e l'ancien sectionnement dont il est question ici avec la division du Pentateuque en 54 péricopes, actuellement en vigueur dans Fusag^e liturgique des synagogues, division qui se rattache à la pratique des Juife babyloniens, mais qui n'a été fixée définitivement qu'à une époque récente (au XIV» siècle, d'après Buhl, Kanon und Ted-t. d. A. T.f 527). Ces péricopes sont appelées n*".^lZ712, comme les sections dont nous avons parlé. On les appelle aussi mno ; et il ne faut pas non pltis les confondre avec les D^TTD, espèce de capitulation ou sectionnement du texte, d'après lequel la Loi se trouve partagée en 154 paragraphes. Ce sectionnement paraît en rapport avec le cycle palestinien de trois années pour la lecture du Pentateuque, et il a été pareillement appliqué aux Prophètes. Il peut remonter à la fin de Ti^ge talmudique. Cf. Harris, op, cit. 226, et Buhl op. cit. 228.
Le texte des Prophètes était pareillement divisé en sections et en versets (1). Les mêmes divisions s*étendirent de bonne heure aux Hagiographes (2). Certains morceaux poétiques tels que les cantiques de Moïse (Ex. XYyDeut. XXXII), le cantique de Débora {Jug. V), le psaume qui est à la fin du second livre de Samuel (II /Sam. XXII)^ étaient écrits stichométriquement (3). Les Psaumes, Job et les Proverbes paraissent avoir été écrits fort anciennement vers par vers, le nombre des lignes correspondant à celui des membres parallèles (4).
On comptait dans l'Ancien Testament vingt-quatre livres : cinq livres de la Loi, huit livres des Prophètes^ et onze Hagiographes (5). Les deux livres de Samuel ne comptaient que pour un; de même les livres des Rois, les livres des Chroniques, Esdras-Néhémîe, les douze petits Prophètes. C'est durant l'âge talmudique et sans doute graduellement que s'opéra la substitution du codex au volumerij à l'ancien rouleau, pour les manuscrits d'usage privé. Plusieurs livres purent alors se trouver réunis dans le même manuscrit. Toutefois les manuscrits complets de l'Ancien Testament devaient être assez rares. L'ordre des livres, pour la section des derniers Prophètes et pour les Hagiographes, n'était pas le même
Les minsn ou péricopes des Prophètes destinées à la lecture publique, ne sont pas un sectionnement régulier du texte, mais un choix de morceaux pour l'usage liturgique.
(1) T. Megilla IV, 4, supr, cit,
(2) T. Kiddttëchin,30K
(3) T. Megilla, III, 7. V. Harris, op. cit. 225.
(4) S. Jérôme (Praef. in Is ) avertit ses lecteurs de ne pas confondre l'écriture per cola et comràata, dont il se sert pour les livres prophétiques, avec la stichométrie des Psaumes et des éerils de Salomon, parce que les écrits des prophètes ne sont pas en vers.
(5) V. Hist. du canon de TA. T., 12.
partout (l) C'est que la Bible hébraïque n'était pas un livre où chaque partie aurait eu sa place déterminée, inaî§ une collection de livres dont certains éléments se prêtaient à des groupements divers.
Tels sont les principaux renseignements que nous possédons sur l'histoire du texte durant la période talmudique. Ajoutons que l'on attachait beaucoup d'importance aux petits traits d'ornementation qui étaient joints dans les manuscrits de la Loi à certaines lettres, et que Ton appelait couronnes (2). On avait compté les lettres de la Loi, les mots et les versets; on savait que le *i du mot pm, dans le Lé vi tique (XI, 42), était la lettre médiane de tout le Pentateuque, que la formule uriTirrn {Lév. Xj 16) tenait le milieu dans le total des mots, et tel verset (Lév. XIII, 33), dans la somme des pesukirn. Les rabbins étaient, paraît-il, assez embarrassés pour dire si le 1 de pm ot le verset moyen du Lévitique appartenaient à la première ou à la seconde moitié du Pentateuque (3). On calculait aussi de la même façon les versets des autres livres. On comptait combien de fois tel mot ou telle locution se rencontrent dans le Pentateuque ou dans la Bible, combien de fois le pronom **^n est écrit correctement dans la Loi, combien d'individus ont été appelés « hommes de Dieu », et ainsi de suite (4),
(1) L'ordre indiqué dans le traité Baba hathra (v. Hist. ducan, de TA. T. 13) aérait celui des Juifs babyloniens. L'ordre palestinien des H agio graphes aurait été le suivant: Chron., Ps,^ Job y Prov.,Ruthy Cftni.f EccL Lam^ Esth., Dan,, Esdras. Buhl, op. cit. 39.
(2) On disait que Dieu même avait instruit Moïse à peindre ces couronnes et lui avait promis qu'un sage, Akiba, en expliquerait les mystères. Mmachûth, 29 b. V. Harris, op, cit, 223.
(3} Kiddmchin 30 a.
(4) Schabbnth^ 49 »>, il5 b, lebamoth, 86 b, Sifri, 342 ; etc. V. Harria, op. cU. 141^
Ce mélange d'observations utiles, de précautions raisonnables et deminuties ridicules constituait un ensemble de traditions qui se transmettait oralement et qui allait toujours grossissant à mesure que les scribes poussaient plus avant la subtilité de leurs computations et de leurs recherches. Plus tard seulement on essaya de le réduire en système en le consignant par écrit. Les gardiens attitrés de cette tradition, qui en furent aussi jusqu'à un certain point les auteurs, n'étaient pas les docteurs juifs, occupés depuis le III« siècle à l'interprétation de la Loi et à la rédaction du Talmud, mais les copistes de profession qui étaient en même temps maîtres d'école et lecteurs dans les synagogues (1). Les docteurs de la Loi avouaient eux-mêmes n'être pas fort au courant des minuties de la transcription (2) ; ils aimaient mieux discuter sur les explications possibles du texte sacré, sur les conclusions qu'on en pouvait tirer en se basant sur la lecture traditionnelle, ou bien, au contraire, en tenant compte seulement du texte des consonnes et des lectures hypothétiques auxquelles il pouvait se prêter (3).
§ 2. — Le texte hébreu pendant Vdge massorétiqtie.
Durant Page talmudique on avait appliqué en général l'axiome des rabbins : « Ce qui est transmis par la
(1) Il est souvent question de ces' fonctionnaires dans le Talmud de Jérusalem. Les docteurs les consultaient sur les particularités graphiques du texte, spécialement sur les cas de scriptio plena et de scriptio defectiva, Jer. Kilaim ÏII, 1 ; Schabbath IX, 2, Harris, loc, cil;Graetz, op, cil, 108.
(2) KidduschinZOh. Aveu d'un docteur du IV® siècle. Graetz, op. du 105.
(3) Explication des termes talmudiques DK 'CT'» KIpaS DK r^ r\1DDS.K1pa désigne la prononciation traditionnelle du mot, etniDTQ la teneur également traditionnelle du texte écrit. Harris, op. cit. 133.
tradition orale ne doit pas être écrit », bien que peutêtre quelques observations massorétiques eussent été rédigées sommairement par certains scribes pour leur usage particulier. Mais, à partir du VP siècle, la masse, de ces observations allant toujours croissant, il devint absolument nécessaire de les fixer dans des recueils spéciaux qui sont les plus anciens documents écrits de la Massore. Les chapitres massorétiques du traité Soferim (des scribes), qui ont été composés en Palestine au VI" ou au VII« siècle, avant Tîntroduction des pointsvoyiilles, contiennent une liste assez longue mais incomplète des corrections faites par la tradition sur le tesVe reçu {kerùketib). On y fait la comparaison de morceaux de l'Écriture qui sont conservés en double : Psaume XVIII et II Samuel XXII ; II Rois XVIII, 13- XX, 21, et Isaîe XXX VI-XXXIX. On y prescrit d'allonger Je 1 d u mot pm, lettre médiane du Pentateuque ; de disposer les mots un ^y\ (1) de façon que Tun termine une ligne et que l'autre commence la ligne suivante ; d'élargir le ndumotianu^i dans le Lévitique, VIII, 15, parce que ce verset (2) marque le milieu du Pentateuque d'après le total àe^pesuhim. On défend d'employer dans le service public des manuscrits où la séparation des versets est marquée par un point, ce qui donne à penser que le double point appelé sof pasuk était dès lors inventé (3).
C'est dans la première partie ou vers le milieu du YIP siècle que commence le travail de vocalisation et
(!) Supr. cit., p. 155.
[t] Ou bien 19, ou 23. Ces trois versets commencent par le même mot. On a vu plus haut que les Juifs de Babylone, n'ayant pas le même total de versets, trouvaient comme verset moyen Lév. XUI, 33.
(3) Probablement aussi Vathnach, accent. qui marque le milieu du verset. Sui^ la mention de ces deux signes de ponctuation dans le tr. Snferim, v. Harris, op. cit, 231.
DU TEXTE ET DEà VERS ION d DG LA BIBLE 157
d'accentuation qui aboutit au sysLèmB connu sous le nom de ponctnation masson^tique. On a beaucoup dis* cuté autrefois sur Tori^ine des points-voyelles. Mais aujourd'hui tout le monde admet qu'ils sont d'origine relativement récente. Il suffit d'étudier les anciennes versions, telles que les Septante et la Peschito, pour s'apercevoir qu'elles ont éié faites sur un texte dépourvu de voyelles. La transcription de l'hébreu qui est donnée par Origëne dans les Hexaples s'accorde en substance avec la prononciation massorétique, mais elle s'en écarte fréquemment dans les détails, ce qui n'arriverait pas si Origène avait eu à sa disposition des manuscrits ponctués. Saint Jérôme ne connaît aucun signe de ta ponctuation massorétique, pas même le point diacritique du n , ni le point appelé dages. Certains passages de ses écrits où Ton croyait trouver mention des voyelles ont été mal compris et se rapportent soit aux semivoyelles ou lettres quiescentes, soit à la prononciation traditionnelle du texte non ponctué, telle que saint Jérôme Tavait apprise des rabbins (1). De son temps, en effet, et depuis que le texte avait été fixé définitivement, la lecture était réglée, à défaut des signes-voyelles, par la tradition orale. Tandis que lesSeptanle, surtout dans la traduction des Prophètes et des Uagiographes, ont souvent Tair de déchiffrer un texte dont le sens et la lecture ne sont pas autrement déterminés, l'auteur de la
(1) Nec referl uîrum Salem an Salim nom'netur (Jean III, â3j cum Vùcatihus in medio Hier h [ lettres voyelles = matrea lectloïiis) perraro uîantur Hebrm, et pro voiutitate leclorum ac varieîat& regio^ nitm eftdcm hirba diversis sonia; atqite arcentibiÈs proferanlur. Ep. 73, ad Evang. [P. l ^% t>80). Proeo quod tws translulimuA morteni, in hebrmo ires iilerx podlm ^ur\l : daleth, tjelh, ra, ab$que ulla vocal i: qum si legantur dahar \erbum mjwfivani^ si dcber pe&fcm. Iti Hah. 111. 5, {P. 1. 25, 1;ï14). Cf. In ih, Xllt, 3 (P. 1. 2n, 93*). Media vocal Is Hier a vau d ponutur inier dun^ samedi, legitur suSj et appeiUihir equus^ û iod îegitur, sis, et hùundo dkilur. In îs, XXXYUl, i\ (P. i. 24,:iy4j,
Vulgaie s'écarte assez rarement du sens qui est indiqué maintenant par la ponctuation massorétique ; parfois mèmej s'appuyant sur Fusage rabbinique de son temps, il reproche à ses devanciers d'avoir lu de travers, bien que leur interprétation s'adapte au même texte que le sien, avec des voyelles difiFérentes. Les docteurs du Talmud se servaient également d'un texte sans voyelles, ce qui ne les empêche pas d'avoir une prononciation fixée par Tusage, puisqu'ils connaissent le keri et le ketib (1). La synagogue a retenu dans ses manuscrits officiels Tancienue forme de transcription, comme elle a gardé remploi des rouleaux de parchemin. Ces manuscrits représentent fidèlement l'état du texte durant la période talmudique^ et ils ne contiennent aucune yoyelle ni aucun signe de ponctuation.
II ne faut pas concevoir le système de points-voyelles et d'accents que nous a transmis la tradition massorétique, comme une invention qui aurait été faite d'un seul coup et appliquée immédiatement à tous les livres de la Bible hébraïque. Le système actuel peut être considéré comme le résultat d'une série d'essais entrepris de divers côtés, perfectionnés graduellement, et finalelement coordonnés de façon à régler la prononciation jusque dans ses plus menus détails. Voilà pourquoi on ne sait pas qui a inventé les points-voyelles. On ne le saura jamais, parce que les points-voyelles ne sont pas rinvention d'un homme ni même d'une académie. Ce furent probablement les scribes, lecteurs et maîtres d'écoles^ dont nous avons déjà parlé, qui se servirent les premiers, pour l'instruction des enfants, de certains signes diacritiques destinés à faciliter la lecture du texte
(1) Les spéculations qu'ils font sur les lectures possibles du text3 (v. sup/\ p. V^] ne portent aucun préjudice à la lecture traditionnelle.
sacré (1). L'explication commune, d'après laquelle ce serait par crainte de laisser perdre la prononciation de Fhébreu qu'on aurait essayé de la fixer dans l'écriture, est assez invraisemblable. Il y avait longtemps que rhébreu n'était plus la langue vulgaire des Juifs, et les docteurs du VIP siècle n'avaient pas plus à redouter que ceux des siècles précédents l'oubli des vrais principes de lecture. Cette crainte serait d'ailleurs arrivée trop tard. On constate chez les Syriens, dès avant le VP siècle, l'emploi du point diacritique dans certains mots qui s'écrivaient de la même manière sans avoir la même prononciation; de là est sorti, par le développement progressif de cette ponctuation, le système de voyelles employé par les Syriens orientaux (nestoriens) ; de leur côté, les Syriens occidentaux (monophysites) adaptent les voyelles grecques à leur usage ; cependant ni les uns ni les autres n'avaient cessé de parler la langue syriaque. Chez eux aussi c'est la lecture du texte do la Bible qu'on a voulu fixer d'abord, parce que les erreurs de lecture dans le texte sacré avaient plus de conséquence qu'ailleurs. Le système des voyelles arabes doit son origine à une préoccupation analogue. La même raison suffit sans doute pour expliquer l'invention des voyelles massoréliques, et il est probable que l'exemple des Syriens y a été pour quelque chose (2).
Le système des voyelles massoré tiques a suivi un développement analogue à celui qui a été constaté chez les Syriens orientaux. Il semble que, pour commencer, on s*est servi aussi d'un simple point ou d'un trait ayant
(1) Derenbourg, Revue critiquey 21 janvier 1879. Graetz, Comm.z, d, Psalmerif 109. Harris, op. cit, 233.
(2) Dillmann, op. cit, 394. Cornely, op, cit. 1, 259. Bleek-Wellhansen, Einleitung i. d. A. T. (S'» éd.), 570. Harris, loc. cit. Sur Tori* gine des voyelles syriennes, v. Martin, Histoire de la ponctuation ou de la Massore chez les Syriens.
UQe valeur diacritique et par lequel on distinguait des mots différents écrits avec les mêmes lettres. Le point en haut servait à marquer les voyelles longues, â, 6 ; le point en bas, les voyelles brèves, éj i (1). Le même point dans le corps d^une lettre servait à marquer une nuance particulière de prononciation, soit le redoublement de la consonne {dage^ fort) soit la prononciation non aspirée {dageé doux) des^lettres ns^Tn (2). Au-dessus du Ui il servait à différencier la prononciation sch de la prononciation s. Mais le simple point ne pouvait suffire comme guide de lecture, et la variété njême de ses emplois aurait engendré plutôt la confusion. C'est pourquoi, avec le temps, les points diacritiques se transformèrent en un système complet représentant graphiquement toutes les voyelles et les diverses nuances de la prononciation, système qui repose en dernière analyse sur divers emplois ou combinaisons de points. Un point à gauche au-dessus de la consonne affectée de la voyelle 6 ou du % qui la représentait dans certains cas, sert à marquer cette voyelle; un point au milieu du \ à gauche, marque û (ow), et si le *i n'est pas écrit, on met sous la consonne affectée de la voyelle û les trois points disposés transversalement qui figurent d'ordinaire u bref; deux points juxtaposés horizontalement au-dessous de la consonne représentent ê\ trois points disposés en Iriangle au-dessous de la consonne représente^; un seul point au-dessous de la consonne représente i (avec ou sans i quiescent) et i; deux points disposés verticalement au-dessous de la consonne re-
(i) Les mots S^îrSo (d'en haut) et ^nSo (d'en bas) semblent avoir é\é employés d'^abord pour marquer ces différences de vocalisation et non pour indi([uer la place de l'accent tonique. Graetz, MonatsschrifL iSM, p. 348.
(î) Dans ce cas même le point avait primitivement une significalioe vocalique, W Barris, loc. cit.
présentent e muet (1) ou marquent l'absence de voyelle. Pour les voyelles du son a on a eu recours au trait horizontal, le trait simple, au bas delà consonne figurant a bref, et le même trait avec un point en dessous figurant â (2). Ce dernier signe figure aussi o bref;
Tout Tartifice du système repose donc sur des combinaisons du point et de la ligne horizontale, mais principalement du point. C'est pour cette raison que le terme rabbinique équivalent au mot « voyelle » est le nom même du « point » (îinpj). Les noms particuliers des voyelles, patach (a) hameç (d), etc., sont des molsararaéens dont la signification est en rapport avec la nature de la voyelle qu'ils désignent. Ils ont été inventés par les scribes maîtres d'école qui ont employé d'abord les points- voyelles (3).
On admet généralement que ce système est d'origine palestinienne et qu'il est l'œuvre des massorètes de Tibériade. Il y a néanmoins certains indices qui donneraient à supposer plutôt une origine babylonienne : Je nom de la voyelle â, kameç (4), est en rapport avec la prononciation de cette voyelle comme ô; de même, l'emploi d'un signe commun pour â et o. Or cette prononciation était celle des Juifs babyloniens (S), tandis que
(1) De la combinaison de ce signe avec ceux des voyelles a^ è^ 9, résultent les schevas composés, qui sont employés dans certains cas à la place de Ve muet {scheva mobile simple).
(2) C'est du moins la façon la plus probable d'expliquer l'origine du kameç. Harris, loc. cit,
(3) On suppose que ces noms sont des termes pédagogiques provenant d'impératifs araméens : « ouvre » (la bouche) = patach (rt); « ferme » = hameç (d); « ouvre largement » = çëré (è); « arrondis » = ségol (é); « grince » (les dents) = chirek (i); t serre » {\qs lèvres) = chelem (o); « siffle » = surek (il). Derenbourg. Journ. a&iaL 1870.11,303. Harris, op. cit., 335.
(4) V, la note précédente.
(5) On sait que cette prononciation était aussi celle des Syri^^ns occidentaux. La tradition juive postérieure est également partagée, les Juifs polonais prononçant ô et les Juife espagnols d.
les Juifs de Palestine retenaient la prononciation â. Le» docteurs de Tibériade connaissaient une double prononciation du 1 et le classaient avec les letlres nssTOi ; cl cependant le système de ponctuation qui a prévalu ne connaît tjue la prononciation aspirée de cette lettre (1). Ce système n'est cfonc pas, ou du moins n'est pas tout à fait une œuvre palestinienne; mais il a dû être élaboré en grande partie chez les Juifs d'Orient.
Il est vrai que Ton a retrouvé dans ces derniers temps un système de ponctuation différetit de celui dont nous venons de parler. On Ta désigné sous le nom de système babylonien et la plupart des savants le croient antérieur au système dit palestinien. Dans le système babylonien, les signes des voyelles sont généralement placés au-dessus des consonnes et non au-dessous ; l'usage du point est beaucoup plus restreint et la forme des signes n'est pas la même que dans le système massorétique. Les signes des voyelles semblent être une réduction des lettres employées comme voyelles ou présentant quelque analogie avec le son de celles-ci : un point pour î, venant de la lettre ^ ; un trait vertical pour d, venant de 1 ; un N diminué et légèrement altéré, pour â; un V raccourci et couché, pour a et ^ portant Taccent tonique. La voyelle û pleine^lent écrite est marquée par un point au milieu du % comme dans le système palestinien ; la voyelle ê^ par deux points placés horizontalement ; a et é non toniques par deux points disposés transversalement au-dessus de la consonne; e muet et l'absence de voyelle sont marqués par un trait horizontal également placé au-dessus de la lettre, le même trait placé au-dessous des signes employés pour â, û, ê^ î,
(l) Harris, op. cit. 236. Cet auteur observe aussi que les écoles „.ienlates élairnt plusi florissantes que celle de Tibériade sous la domiDatioti des empereurs de Byzance.
orien
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE i&i
représente o, u, é, i; au-dessus de ces signes et du signe de la voyelle a tonique, il représente les mêmes voyelles brèves devant une consonne redoublée. L'absence de signe correspondant au ségol du système palestinien et remploi de signes communs pour a et ^ méritent d'être remarqués : c'est un fait aussi intéressant pour T histoire de la prononciation que l'emploi d'un même signe pour det 0 (1).
Cette notation particulière des voyelles se trouve dans le plus ancien manuscrit daté qui soit connu jusqu'à ce jour, le manuscrit des Prophètes, copié en Tan 916, qui est conservé à Saint-Pétersbourg (2). Kilo est certainement d'origine orientale ; mais il n'est pas démontré qu'elle ait été, à un moment donné, employée chez les Juifs babyloniens à Texclusion de Fautre, ni qu'elle soit plus ancienne que celle-ci. Les écrivains juifs ne mentionnent pas ce système particulier de vocalisation lorsqu'ils parlent des dilférences qui existaient entre les manuscrits bibliques des Juifs orientaux et ceux des Juifs de Palestine ; ils citent même telle leoon orientale (3) qui suppose Tusage des voyelles massorétiques et non celui des voyelles dites babyloniennes. Dans les documents qui représentent ce système de voyelles on retrouve en plus ou moins grande quantité des éléments de l'autre système, qui sans doute existait dès lors et était parfaitement connu des Juifs orientaux. Le caractère mixte du système babylonien, qui joint au point et au trait, éléments de la vocalisation massoré-
(1) Pour plus de détails, v. Stade, Lehrhuch d. hehràischen Gram" matik,
;2) Ce manuscrit contient seulement les derniers Prophètes du canon hébreu, c'est-à-dire, Isaïe. Jérémie, Ezéchiel et les douze petits proptiètes. Il a été édité par Strack en 1876.
(3) On cite comme leçon orientale le mol la^^n*! fvatte'gab^ au lieu de vattagah Éz. XXIII, 5) écrit avec un ségoL Or le système biu bylonien n'a pas de ségol.
tique, lie véritables lettres en forme minuscule, comme ont fait les Syriens occidentaux, donne à penser qu'on ne se trouve pas là en présence d'une invention originale qui aurait suivi son développement régulier, mais d'une combinaison bâtarde qui était destinée, dans la pensée de ses auteurs, à perfectionner un système déjà existant. Il y avait en Babylonje plusieurs écoles juives qui n'avaient pas toutes les mêmes traditions. C'est dans Tune de ces écoles qu'est né le système de vocalisation supralinéairc et qu'il a été appliqué, lorsque déjà le système des points avait pris un grand développement et achevait de se perfectionner dans d'autres écoles de la même contrée (1).
La notation des accents suivit un développement parallèle à celui de la vocalisation. De même que les points-voyelles indiquaient le sens de chaque mot en en réglant la prononciation, les accents servaient à marquer les rapports des mots entre eux et à orienter le lecteur dans Pinterprétation générale de la phrase ou du verset. On avait adopté pour la lecture des Livres saints dans les synagogues et les écoles une espèce de modulation ou de cantilène en rapport avec le sens des propositions et le groupement logique des mots. C'est cette modulation que Taccentuation massorétique a eu pour but de fixer dans l'écriture, au moyen de signes qui se trouvent être en même temps les signes du son et les signes de la ponctuation. Chaque mot a été ainsi pourvu d*un accent qui afl'ecte en général la syllabe tonique et qui marque la relation étroite d'un mot avec le suivant, ou bien au contraire son indépendance relative ou absolue à l'égard de ce qui suit, c'est-à-dire la fin d'un membre de phrase, celle d'une proposition, d'une phrase ou d'un verset. Le système est fort compliqué. Ses origines sont (1) Cf. Harris, a/î. dL 34L - .
aussi obscures(l) que celles des points-voyelles. Il a éié certainement élaboré parles mêmes personnes et dans les mêmes conditions. Dans sa forme actuelle, il résume le travail de plusieurs générations, des essais divers successivement perfectionnés et finalement confondus dans un tout harmonique. La ponctuation dite babylonienne s'écarte de la ponctuation massorétique dans la forme qu'elle donne et la place qu'elle assigne à certains accents ; mais là aussi on trouve beaucoup d'éléments communs, notamment le trait vertical qui affecte la syllabe tonique du dernier mot d'un verset, les deux points qui suivent, et aussi l'accent qui marque le milieu du verset (2).
Des opinions diverses ont été émises sur l'époque où la ponctuation massorétique a pris tout son développement et a été fixée d'une manière définitive. Il est certain qu'elle n'était pas formée encore au VI* siècle ; et, d'autre part, on voit qu'elle passait pour très ancienne vers la fin du IX® siècle. Aaron ben-Ascher (3), suivant sans doute en cela l'opinion de son père Moïse ben-Ascher, attribue l'invention des points à la Grande Synagogue ; le gaon Mar Natronaï II (4) déclare qu'on ne doit pas ponctuer les manuscrits de la Loi, parce que Moïse n'a pas reçu la Loi avec les points et que ce sont les chakamîm (5) qui les ont inventés. Pour qu'une opinion de ce genre ait pu être établie dans la seconde moitié du IX° siècle, il faut que le système de ponc-
(1) Sur Torigine et le développement du système d'accentuation , V. Graetz, Monatsschrift 1882, p. 385-409.
(2) Seulement Vathnach est placé au dessus du mot qu'il affeclti. Ms. de St-Pétersbourg, supr. cit.
(3) Mort vers 930; appartenait à une famille de massorètes doMi le plus ancien membre connu, Ascher l'Ancien, est mort vers Vim 805. Harris, op. cH , 247.
(4) Chef d'école à Sura en Babylonie 4859-869).
(5) Docteurs juifs contemporains de Notre-Seigneur.
lualion ait été fixé dans ses éléments principaux assez longtemps auparavant, probablement dès la fin du YIP siècle. Si Ton considère que la ponctuation dite palestinienne procède en quelque façon de celle des Syriens et ne paraît pas avoir subi l'influence arabe (1), cette conclusion sera rendue encore plus vraisemblable (2).
L'introduction des voyelles et des accents avait eu pour but immédiat de faciliter Tétude de la Loi et d'en régler la lecture. Mais le système de ponctuation fut bientôt appliqué aux autres livres de la Bible hébraïque. Ce travail mettait en plein relief les divergences du texte reçu et de la prononciation traditionnelle. Les mêmes hommes qui adaptèrent au texte sacré les pointsvoyelles et les accents relevèrent ces divergences avec plus d'exactitude qu'on ne Tavait fait jusqu'alors et ce sont eux qu'on appelle Tna^^oréf^^. Après l'introduction des points-voyelles, le centre principal des travaux massorétiques est à Tibériade en Palestine. Les écoles delîabylonic ne laissent pas néanmoins de s'y appliquer ; et de même que les Juifs orientaux ont eu leur Talmud et leurs tar^ums, ils ont aussi leur Massore. L'apparition du karaïsme, dans la seconde moitié du 'VHP siècle, donna un grand essor à l'activité massorétique : les karaïtes en appelaient à l'Écriture contre la tradition
(1) Il n'en eM peut-être pas de même du système babylonien, dont la plupart des voyelles ont été obtenues comme les voyelles arabes par la réduction de lettres-consonnes. F. G. Moore, Proceedings of the Atn. or. Society, oct. 1888, n. 17. Cf. Buhl, op. cit. 219. Dans quelques msw. karaïtes, provenant des environs de Bagdad, on trouve employé pour la voyelle û le signe arabe qui représente u, c^esl-à-dire un 1 abrégé. Hoerning, Description and Collations of six Karaiie manusvripts of portions of theHeb. Bible in Arabie characters (Londrei=^J88D).
(2) Certaiiia auteurs, trompés par des documents apocryphes (fraudtiî du kai-aïte Firkowitsch), ont cru pouvoir nommerrinventeur du système babylonien, qui aurait été un juif du VI® siècle, et les deux karuHes inventeurs du système palestinien vers la fin du VHP siècle.
rabbinique et ils mettaient les Prophètes et les Hagiographes au même rang que la Loi ; par suite, ils déployèrent un grand zèle pour les travaux de ponctuation, l'observation des anomalies du texte, la correction des manuscrits, et ils cultivèrent avec le même soin toutes les parties de la Bible hébraïque. L^intérêt de controverse engagea les défenseurs de la tradition, les rablianites, à poursuivre les mêmes étades (1). C'est alors sans doute que les divergences de la massore babylonienne et de la massore palestinienne furent observées et notées. On constata que les manuscrits orientaux différaient en beaucoup d'endroits des manuscrits occîdentaux pour la ponctuation, dans l'emploi des lettres quiescentes, dans la notation du heri-hetib, dans la division des versets (2), et qu'ils présentaient même dans le texte des consonnes certaines variantes plus ou moins importantes. Cette comparaison ne donna pas beaucoup de résultats. Comme on ne jugeait pas les variantes d'après leur valeur critique, le relevé qu'on en faisait ne pouvait qu'engendrer la confusion, si l'une des traditions ne l'avait emporté décidément sur l'autre. La Massore de Tibériade a eu le dessus et nous est parvenue, tandis que la Massore babylonienne n'est guère connue que par l'autre, c'est-à-dire par les variantes orientales dont les docteurs palestiniens ont dressé les listes d'ailleurs incomplètes.
C'est alors qu'une différence essentielle et qui devait s'accroître progressivement se manifesta entre les manuscrits destinés à l'usage public, c'est-à-dire les textes liturgiques de la synagogue, et les manuscrits privés. On
(1) Touchant l'influence du karaïsme sur le développement de la Massore, cf. Graetz, C. z. d.Psalmen, 111, et Harris, op.cit, 244.
(2) Témoignage du gaon Zemach (vers 880), dans Graelz, op. ciL 112.
tés HISTOIRE CRITIQUE
s'en tint pour les manuscrits officiels à la teneur et à la forme traditionnelles du texte. Les manuscrits pourvus île voyelles, d'accents, de notes massorétiques, se multiplièrent et servirent uniquement de livres d'études ou d'édilicalion àTusage des particuliers. On ne tarda pas à y introduire les targums à côté du texte, soit dans une colonne séparée, soit entre chaque verset ; les keris et heiibs furent écrits en marge, les voyelles du heri étant jointes au texte même ; les autres observations masî^orétiqiies furent également notées en marge, soit en abrégé à cùlé du texte, soit plus développées en haut et on bas des pages (1). Le manuscrit de Saint-Pétersbourg, dont nous avons déjà parlé, contient des notes massorétiques ainsi disposées. Les plus célèbres massorètes sont Moïse ben-Ascher, son fils Aaron, et le rival de celui-ci, Jacob (ou Moïse ?) ben-Nephtali. Les deux premiers vivaient à Tibériade et probablement aussi le dernier. Moïse ben-Ascher avait laissé des notes massorétiques jointes à son manuscrit de la Bible : on dit qu'une partie de ce manuscrit existe encore maintenant au Caire (2). Aaron ben-Ascher est la grande autorité rabbinique en matière de tradition textuelle et de ponctuation. Il est probable que les deux Ben-Ascher étaient karaites (3) ; Ben-Nephlali était rabbanite. Celuici combattit les règles massorétiques établies par Aaron ben-Ascher, Il ne représente pas, comme on Ta dit souvent, la tradition orientale, et il semble avoir été à Tibériade le chef d*une école opposée à celle des Ben-
(i^ Harrisjop. cit. 245.
(S) I! est dalé de Tan 895 Mais son authenticité n'est pas certaine. Cf. Hariiis, op. cit. 246. et Dillmann, op. cit. 397.
(3^ Opinion de Graetz et autres auteurs. V. les raisons pour et eODtre daoa Uarris. op. cit» 247.
Ascher (1). Le gaonSaadia {j;' 942) écrivit aussi conlre Aaron ben-Ascher. Mais les efforts de Ben-Neplilalî et deSaadia ont été inutiles; leurs œuvres massorélîques ne se sont pas conservées, et le manuscrit d' Aaron ben- Ascher a fait loi dans la tradition des siècles sui-* vants (2). L'objet principal de la controverse entre Bon- Ascher et Ben-Nephlali était l'emploi du metheg, signe qui marque un accent secondaire ou qui a pour but do régler la prononciation de certaines syllabes. Ces docteurs ne s'accordaient pas non plus sur des queslions particulières de vocalisation et d'accentuation (3). Quelques leçons de Ben-Nephlali ont été conservées dans le texte reçu. Aaron ben-Ascher avait écrit aussi de petits traités sur les points-voyelles, les accents, le dage^ et le raphê (4), où les indications massorétiques se mêlaient à des observations grammaticales ; le tout fut incorporé dans un ouvrage connu sous le nom de D^csmn ^pnpi idikdukê-haiêamim) « règles des accents (.") ».
On peut dire que les deux Ben-Ascher ont donné à la Massore sa forme définitive ; non qu'ils aient réduit en corps d'ouvrage toutes les observations qui avaient été faites antérieurement ; mais parce qu'ils en ont recueilli une grande partie et que leurs manuscrits ont servi de
(1) Les variantes de Ben-Ascher et de Ben-Nephtali n'ont pas de rapport avec celles des mss. orientaux et occidentaux.
(2) Un ms. conservé dans la synagogue karaïte d*Alep ii êié signalé à tort comme venant d' Aaron ben-Ascher. Y. Wîckes, The accentuation of the Prose bocks, VII-IX.
(3) La liste des variantes reproduite dans les bibles rabbiniques mentionne 864 (ou 867) leçons diverses dont quelques-unes seulement atteignent le texte des consonnes.
(4) Trait horizontal au-dessus d*une consonne; marque Tab&ence du dagre.s, principalement du dages doux; se rencontre rarement dans les textes imprimés.
(5) Publié dans la première édition de la Pible rabhiuique de Bomberg (Venise. 1518); édité séparément par Dukes (IBiH;, puîg par Bafîr et Strack (1879).
types soit pour la ponctuation, soit pour l'annotation massorétique reproduite partiellement dans les copies de la Bible, L^œuvre de la Massore a été en partie une compilation ; cette œuvre est représentée soit par les notes annexées au texte même, et que peut-être on avait relevées d'abord séparément (1), soit par des recueils d*observaLions plus ou moins étendus, résumant le travail de plusieurs auteurs et ayant la forme de dictionnaires* Les notes marginales placées à côté du texte constituent la petite Massore ; les notes plus étendues qui sont placées au-dessus ou au-dessous forment la grande Massore ; les listes de mots ou groupes de mots ayant entre eux quelque chose de commun étaient la plupart du temps rangées par ordre alphabétique et placées au commencement ou à la fin de la Bible, ou bien dans des livres spéciaux. C'est ce qu'on appelle la Massore finale^ Un de ces dictionnaires massorétiques, connu soua le nom de Okla veokla nous est parvenu. On le trouve cité dans la seconde moitié du XIP siècle et il a pu être composé au XV siècle (2). Son nom (nS^Ni hSdï*) lui vient des premiers mois de la liste à deux colonnes qui se trouve au commencement du livre : cette liste contient les mots qui se trouvent dans la Bible une fois sans le *i copulatif et une fois avec le n. Ainsi la Massore a gardé jusqu'au terme de son développement l'esprit de minutie qu^elle tenait de son fondateur Alciba,
L'œuvre de la Massore a été diversement jugée. Avant de suivre ThisLoire du texte biblique dans les temps plus rapprochés de nous, il importe d'examiner de plus près la valeur et la portée des travaux massorétiques en ce qui
(i) Harris, op. cit. p. 252, n. 3.
(3) GiaeU {Monatsschriftf 1887, p. 1-34) a essayé de prouver que Tauteur de re livre est le rabbin Gerson ben-Juda (•{• 1028). V. HarrU, op* ciî^ 234.
concerne la ponctuation, la critique et la conservation du texte.
Il est certain que la ponctuation massorétique ne représente pas d'une manière absolument exacte la prononciation de rhébreu au moment où les différents livres de la Bible ont été écrits. Cette prononciation avait nécessairement varié en certains détails depuis Tépoque de Moïse jusqu'à celle où Thébreu cessa d'être une langue populaire et vivante ; elle dut changer aussi dans le temps qui s'est écoulé depuis la composition des livres canoniques les plus récents jusqu'à la fixation définitive du système des points-voyelles. Car il s^agit d'un système, et d'un système unique appliqué à tous les livres, aux plus anciens comme aux plus modernes, Si ce système était purement artificiel, il n^aurait aucune valeur grammaticale ou exégétique. Il peut contenir et il contient incontestablement une part de convention, puisqu'il donne à la prononciation de l'ïiébreu lirie fixité, une exactitude, une uniformité qui n'ont jamais existé dans aucune.langue vivante, et qu'il représente la prononciation d'un texte lu suivant certaines règles, non pas celle du langage ordinaire. Mais il faut bien adopter un système pour lire les textes écrits dans une langue morte. La ponctuation massorétique a une valeur très appréciable parce qu'elle représente une tradition sérieuse, la seule tradition complète et directe qui nous renseigne sur la prononciation de l'hébreu. « Bien que les hommes soient les auteurs des points qui servent maintenant de voyelles au texte de rÉcriture, observe R. Simon, la lecture de ce texte n'a pas pour cela dépendu entièrement d'eux ; parce qu'ils ont seulement limité par le moyen de ces poinls la lecture qui était déjà reçue et autorisée par l'usage (1). » Au point de vue
(1) HisU criU du V. T. I, 27. p. 148.
philologique^ la vocalisation des massorètes, prise dans soa ensemble, est en parfaite harmonie avec la phonétique des langues qui appartiennent à la même famille que riiébreu. Ln système purement artificiel n'aurait pas eu ce caractère ; car les inventeurs de la ponctuation n'étaient pas en état d'apprécier la valeur grammaticale et philologique de la prononciation qu'ils entreprenaient de fixer par écrit. Les transcriptions de saint JéromCj celles d'Origène, qui sont plus anciennes encore^ s'accordent en substance avec la lecture massorétique. Les données qu'on possède sur la prononciation du phénicien confirment également le caractère traditionnel de cette lecture. On peut en dire autant des transcriptions de noms propres qui se trouvent dans la version des Septante, pour autant qu'elles fournissent une base suffisante àja comparaison, et de celles qu'on rencontre dans les textes assyriens. Mais il est vrai aussi qu^ ces moyens de contrôle permettent de constater certaines divergences dans les détails (V) et que parfois
(1) Ainsi la lecture 'Paajawv {Is. VIT, l ; Il Rois XV, 37) au lieu de I^ÏT Reçm est conGrmùe par la transcription assyrienne Raçunnu. AicTTi, au lieu de VïJin, Ilosée [Nombr, XIII, 8), est confirmé par la IranscripLion assyrienne Ausih (nom du dernier roi d'Israël} : on peut dûn4! se demander si récriture Kïia, dans l'inscription deSiloé, ne correspond pas à la prononciation mauça au lieu de moçcu L'assyrien et le grec s'accordent souvent pour mettre une voyelle dans des syllabes ou l'hébreu masjsorétique n'a qu'un scheva incolore, par ex. dan& les noms d^Askalon^ Mageddo, Raçon [supr. cit.^ etc. Les transcriptions des Hexaples omettent parfois le scheva dans la première syllabe d^uii mot - le pbis souvent elles le remplacent par e ou par la voyelle qui se trouve dans la seconde syllabe : Ex. cpaXaYao = TaSs [pelagfiv ; Ps, XLVj 5 . Exemples du même genre dans les Septante: rdrîri-jLi^ l>j^^pp3t, etc. Ou dolt obscrver que Ben-Ascher prescrit de lire n le schcra qtii se trouve au commencement d'un mot, lorsqu'il est pourvu du mélheg et de lui donner devant une aspirée le son de la voyelle qui suit ; ex. : N*iii (écrit behô), bobo, Tî<a (écrit meùd) moud. Les Septante et Origène (s. Jérôme aussi le plus sou-
P^Hw. ipvjTs-* ; «^
raltération du texte ou d'autres molifs (1) ont induit les massocètes à consacrer des lectures qui û'ont jamais existé dans la langue parlée.
Comme apparat critique, la Massore contient « une infinité de minuties inutiles (2) » ; mais elle a gardé aussi des matériaux importants pour la correction du toxto. II suffit pour en tirer parti de ne pas considérer comme de profonds mystères les anomalies et les variantes signalées par la tradition, d'en examiner le caractère et d'utiliser les ressources qu'elles fournissent pour apprécier Tétat du texte ou pour le corriger. Les irrégulariléa que la Massore constate et auxquelles elle s'efforce de remédier sont à prendre comme exemples des alléraliona que le texte a pu subir à une époque relativement récente et non comme la liste complète des modifications qu'il a subies depuis Torigine. S'il y a eu des lettres échangées, omises, ajoutées, trauspost^es; si Ton trouve des mots mal écrits, déplacés, supeillus ou bien au contraire faisant défaut dans le texte, on ne doit pas attribuer ces différences « à Esdras, ni à aucun docteur inspiré de Dieu, mais aux copistes et à la diversité d'exemplaires, comme il arrive dans les livres grecs et latins (3). » C'est d'après les règles d'une critique saine et prudente qu'il convient de juger les variantes dn kert et du ketib, celles des manuscrits orientaux et occiden-
vent» lisent â la voyelle que représente le kamer. des Masorètes; ils transcrivent invariablement 2 par «p et redoublent souvent le i*, ils lisent ak le pronom suffixe delà seconde personne du masculin singulier; etc.
(1) La lecture iraddof {^ly, Ps, VII, 6), par ex., est tout à fait barbare. C'est peut-être une combinaison des, deux lectures possibles irdof ei ieraddéf qui auraient été recommandées par des auloriléa diirércntes. Harris, op. czf . 240, n. 1.
(2) R. Simon, op. cit. I, 2o. p. 137. (3; R. Simon, op. cit. l, 2o, p. 139.
m HISTOIRE CRITIQUE
taus {!), et toutes les parties de la Massore qui ont uue signification pour l'histoire du texte.
Les travaux massorétiques ont eu pour résultat de conserver le texte sans altération notable. Mais le texte qu'ils nous ont conservé n'est pas l'original des différents livres qui font partie de l'Ancien Testament, c'est, à peu de chose près, le texte de ces livres tel qu'il a été stéréotypé par l'école d'Akiba. La Massore n'a pas amélioré ce texte : elle l'a empêché de se corrompre davantage* Elle n'est pas arrivée d'ailleurs à prévenir toutes les modifications et toutes les variantes qui s'introduisent naturellement dans les livres transmis par la copie, puisque la tradition babylonienne différait sur plusieurs points de la tradition palestinienne, et que les écoles orientales elles-mêmes n'étaient pas non plus d'accord sur tous les détails du texte (2) ni sur la façon d'écrire les voyelles. Le texte hébreu actuel est celui de la Massore palestinienne au x° siècle de notre ère, c'est à dire une recension particulière du texte fixé au second siècle par Akiba et ses disciples. Toutes les précautions prises durant Fàge talmudique et massorétique n'avaient pas empêché certaines variantes de s'y introduire ; et depuis la fin de Page massorétique, des variantes se sont glissées encore dans le texte de la Bible et dans celui des annotations qui l'accompagnent. La fixité et l'uniformité du texte hébreu massorétique sont choses relatives. Aucun texte n'a été plus scrupuleusement gardé ; mais, à défaut d'autres témoignages, les manuscrits seraient
(1) GraeU(C. z. d. Fsalmen, II0-II8) pense que les variantes mas- Borétiqueii groupées sous la rubrique I^IUD (Sebirin) et où Ton voit ordinairement des leçons conjecturales, seraient empruntées à des mss. orienlaux. La rubrique "[i^T'DOI (jointe quelquefois à la précédente) sigfnillerait que la leçon dont il s'agit doit être écartée.
(â) Gert ai ues« différences existaient à cet égard entre l'école de Sura et celte de Nehardéa. Harris, op. cit. 242, n. 1.
là pour témoigner que la copie des Livres saints n'a jamais été totalement exemple des accidents qui ont coulume de se produire dans la transcription des livres
profanes.
Section v^ — Le texte hébreu de T Ancien Testament depuis le xii*" siècle jusqu'à nos jours.
Les travaux massoréliques ont donné au texte de l'Ancien Testament sa forme définitive. Son histoire n'est plus signalée par des événements tels que la fixation de la leçon écrite au temps d'Akiba et TintroducUon des points-voyelles durant la période que nous venons d'étudier. Il nous reste simplement à dire comment le texte s*est conservé, depuis la fin de Tâge massorétique, dans les manuscrits et dans les éditions imprimées.
Les manuscrits hébreux se partagent, comme nous Tavons dit, en deux catégories: les rouleaux des synagogues et les manuscrits privés.
Les rouleaux des synagogues ne contiennent que la Loi, les haphtaroth ^ ou sections des Prophètes qui sont lues publiquement, et les cinq livres qu'on désigne précisément sous le nom de meghilloth « rouleaux » (Cantique, Ruth, Lamentations, Ecclésiaste, Esther), La copie de ces rouleaux a toujours été très surveillée ; mais il est défendu de les vendre aux chrétiens ; et quand ils ne peuvent plus servir à Tusage liturgique, ils doivent être jetés dans la geniza, espèce de puitî^ ou piscine annexée à la synagogue, où ils se consument sans être souillés par un contact profane. Les mêmes prescriptions s'appliquent aux manuscrits privés ; mais on conçoit qu'elles aient été observées moins rigoureusement. La Bibliothèque nationale possède néanmoins
cinq exemplaires du Pentateuque, du xiii» et du xiv® siècle, qui ont été copiés pour l'usage des synagogues (1). A la dilléreiice des manuscrits officiels, qui sont toujours sur parchemin en forme de rouleaux, les manuscrits privés sont écrits sur parchemin ou sur papier en forme de livres. Ils varient de format, depuis rin-folio jusqu'à rin-li, et sont généralement l'œuvre de plueieuis mains^ un premier copiste ayant écrit le texte des consonnes^ un autre les points, d'autres encore les corrections, la massore, ainsi que les targums et les commentaires rabbiniquos qui sont joints souvent au texte scrîpluraire. Leur date et leur provenance sont souvent indiquées dans les souscriptions ou les notes finales ; mais il ne faut pas toujours se fier à ces indications, parce qu'il y en a de mensongères. Lorsque les manuscrits ne contiennent aucune donnée sur leur origine, on n'a phi s que des critères assez vagues pour déterminer leur patrie et surtout leur âge. La forme des caractères et les autres particularités graphiques sont, en effet, des indices plus sfu s pour marquer le lieu où un manuscrit a été copié que la date précise à laquelle on doit le reporter. Les manuscrits se partagent en trois catégories générales se Ion le type d^écriture qui y est employé. Le caractère des manuscrits allemands et polonais est plus anguleux ; celui des manuscrits espagnols « est parfaitement carré et majestueux (2) » ; celui des manuscrits frani;ais et italiens a une forme intermédiaire. Il
(1) Catalogue des mss. hébreux, n*»» 56-60. On a pensé que les documents de te genre pouvaient être des mss. composés pour l'usage des synaf^oguesj et qui auraient été mis au rébus à cause de leurs défauts- Cette hypothèse n'est pas admissible pour la généralité des cas. Des ci riiona tances particulières ont pu faire tomber ces mss. aux mains des chrétiens,
(i) R. Simon, op. cU, I, 21, p. 120.
existe un certain nombre de manuscrits privés en écriture rabbinique, forme cursive de Técrilure carrée, presque tous sur papier, sans points-voyelles ni massort^ et pourvus quelquefois d'une traduction arabe. Us sont relativement récents. La plupart des manuscrits contiennent seulement une partie de la Bible. Sur centquatre manuscrits signalés dans le catalogue de la Bibliothèque nationale, vingt-cinq seulement contiennent tous les livres du canon hébreu (1). Généralement ces copies ont été faites par des Juifs et pour des Juîtâ ; quelques-unes cependant ont été rédigées par des chrétiens ou du moins pour eux. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale, contenant les livres de Jérémie, d'Ezéchiel et de Daniel, présente sur deux colonnes juxtaposées le texte hébreu et la Vulgate latine (2).
Très peu de manuscrits sont antérieurs au XII* siècle. Nous avons cité le manuscrit de Saint-Pétersbourg qui remonte au X®. Une bible complète, censée écrite en 1009 (ou 1010) et conservée aussi à Saint-Pétersbourg, un manuscrit de Cambridge, rapporté à Tan 856, sont tous les deux antidatés (3). Outre les manuscrits des deux Ben-Ascher et celui de Ben-Nèphtali, d'autres exemplaires encore ont joui d'une certaine célébrité chez les rabbins du moyen âge et sont maintenant perdus (4). Les ouvrages massorétiques mentionnent cer-
(1) Le ma. 13-14 est incomplet, mais a dû comprendre d'abord ua troisième tome qui est perdu. Catalogue supr, cit., p. 3.
(2) Ms. 99. La copie commence du côté gauche. CataL p. 10.
(3) Pour la bible, v. Wickes, op. ci^,p. IX, et Buhl, op. cit.j 89; ■pour le ms. de Cambridge, v. Neubauer, Studia biblica et etcleatastica. ra, 27-36.
(4) V. Neubauer, Studia, III, 24. Le ms. de Hillel, que cerlains auteurs avaient voulu attribuer au célèbre rabbin du premier siècle avant J.-G., n'était pas fort ancien, puisque plusieurs variantes de ce ms., qui sont signalées dans la littérature postérieure, ont pour
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taines variantes qu'ils présentaient. On recourait à ces manuscrits pour corriger les fautes qui s'introduisaient dans les exemplaires communs.
Les prescriptions les plus minutieuses ne peuvent rien contre la négligence dès copistes et elles ne préviennent pas davantage les changements qui résultent des distractions inévitables ou de la volonté des scribes. Malgré toutes les précautions massorétiques, le texte traditionnel ne s'est pas conservé sans quelques modifications, surtout dans les manuscrits privés. Au XIIP siècle, Meïr ben-Todros (Abulafia), de Burgos, se plaint de ce que les meilleurs manuscrits du Pentateuque laissent à désirer, qu'ils ne s'accordent pas entre eux, que les notes massorétiques dont ils sont pourvus ne sont pas sûres (1): pour se procurer un exemplaire correct, il en collationne plusieurs de ceux qui passaient pour bons, et en cas de divergence, il suit la leçon recommandée par le plus grand nombre de témoins. Son contemporain Iakutiel ben-Iehuda, qui vivait probablement en France, s'insurge contre les copistes qui, nonobstant la Massore, corrompent le texte biblique,
objet la ponctuation (R. Simon, op, cit., I, 22, p. 124): c'était probablement l'œuvre d'un Hillel qui vivait en Espagne çlu X« siècle. On ne saurait dire s'il y a quelque lien entre te Hillel et Moïse fils de Hillel, qui a copié en 994 un ms. desHagiographes conservé à Saint- Pétersbourg. Cf. J. Harris, Academy du 17 nov. 1888; et Neubauer, Siudiay III, 23. On s'est occupé ces derniers temps des variantes d'un ancien ms. qui, d'après les témoignages rabbiniques, aurait été transporté de Jérusalem à Rome en l'an 70 ; on a cru pouvoir l'identifier à l'exemplaire de la Loi qui figura dans le triomphe de Titus. Il ne semble pas qu'on doive attacher grande importance à ces hypothèses, bien que les variantes dont il s'agit ne soient pas sans intérêt. Cf. Epstein, Monatsschrift 1885, p. 337-331-, Hochmulh, ibid, 1886, p. 274-279 ; Neubauer, Studia, III, 19-22.
(1) Introduction au livre massorétique de cet auteur sur le Pentateuque, citée par Graetz, C. z, d. Psalmen^ 114,
BU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE î79
même celui du Pentateuque, par omission ou addlUon de mots : il veut aussi obtenir un texte exact, et, à cet effet, il collationne les écrits massorétiques ainsi que six manuscrits espagnols qu'il juge anciens et corrects. Reste à savoir si les bons manuscrits de Iakutiel n étaientpasles mauvais d'Abulafia, et réciproquement (1), Ces essais de correction restaient d'ailleurs isolés ; ils n'ont jamais abouti et ne pouvaient pas aboutir à une révision générale de tous les manuscrits. L'uniformité absolue de toutes les copies est donc un idéal que la Massore a rêvé, mais qu'elle n'a point réalisé. Les notes massorétiques étaient moins encore à l'abri des accidents de transcription que le texte biblique, si bien que « la haie du texte » s'est trouvée insuffisante à le garantir tout à fait. Les manuscrits actuellement connus contiennent des variantes, non seulement en ce qui regarde la ponctuation, mais encore dans l'écriture des lettres quiescentes, et dans le texte même, soit par la substitution du keri au ketib, soit par d'autres changements qui ne sont, à la vérité, pour la plupart, que des fautes de copistes. Le nombre des variantes réelles, c'est-,à-dire des leçons qui ne proviennent pas de simples accidents de transcription est relativement peu cou-sidérable; plus restreint encore est le nombre de celles qu'on peut regarder comme Véritablement anciennes et non comme des conjectures faites sur le texe massorétique (2).
(1) Iakutiel est pareillement auteur d*un ouvrage massorétique. Passage reproduit par Graetz, loc. cit.
(2) Sur les mss. de la Cible hébraïque, v. Strack. Vroleffomtma critica in V. T., les catalogues imprimés des grandes bibliotlièquesj les préfaces des éditions partielles de Baer et Delitzsch. On trouve dans divers ouvrages des fac-similé d'anciens mss , par ex, dans Vigouroux, Man. bibl.^ A. T. (7® éd.) 1, 161 ; Trochon, Introduction, 1, 283 ; Neubauer, Studia, III, 36, etc.
L'invention de l'imprimerie aurait permis de faire une édition correcte du texte traditionnel, si Ton avait dès l'abord coUationné les meilleurs manuscrits massorétiques. Mais les premières éditions furent faites sur des manuscrits peu nombreux et dont on n'avait pas beaucoup discuté la valeur. On commença par imprimer certaines parties de la Bible: d'abord les Psaumes, en 1477 (sans indication de lieu), avec le commentaire de Kimchi entre chaque verset, sans points-voyelles ni accents, sauf dans les trois premiers psaumes et quelques versets des suivants, le texte étant d'ailleurs très défectueux (1) ; puis le Pentateuque vocalisé, en 1482, à Bologne, avec le Targum d'Onkelos et le commentaire de Raschi; les Prophètes, à Soncino, près Crémone, en 1486, avec les commentaires de Kimchi ; les cinq Meghillolb, au même endroit et dans la même année ; enfin, tous les Hagiographes, à Naples en 1487, avec des commentaires rabbiniques (2).
La première édition complète de la Bible hébraïque, avec voyelles et accents, fut imprimée à Soncino, en 1488, partie d'après les manuscrits, partie d'après les éditions antérieures, ce qui fait qu'elle est de valeur inégale, comme les sources d'oii elle procède. C'est d'après cette édition qu'a été faite celle de Brescia (en 1494), sur laquelle Luther a préparé sa version de l'Ancien Testament. Le même texte, corrigé diaprés quelques manuscrits, a été reproduit dans la première édition de la bible rabbinique de Bomberg (Venise 1517- 1S18), dans les éditions communes de Bomberg (1817- 1521), de R. Estienne (1539 et suiv.), de Sébastien Munster (Bâle, 1534-1535).
(i) S. Baer, Liber Psalmorum, praef. IV-V. ^2) Dillmann, op, cit., 398; Buhl, op, cit. 82.
La deuxième édition indépendante, préparée sur d*i bons manuscrits massorétiques, est celle qui a été imprimée dans la Polyglotte d'AIcala (1514-1547). Le teste est ponctué, mais non accentué.
Une troisième édition indépendante est celle que Jacob ben-Chayim a donnée dans la seconde bible rabblnique de Bomberg (Venise, 152S-1526). C*est dans celte bible que la division des livres en chapitres, imitée de laVulgate, fut d'abord introduite. Le texte a été soigneusement revisé d'après la Massore, et la Massore elle-même a été reproduite aussi complètement que possible. « La petite Massore est écrite en lettres qu'on nomme rabbiniques, dans la marge intérieure de la lîible, entre le texte hébreu et la 4)araphrase chaldaïque. La grande est en partie au haut et au bas des marges du texte, et quelquefois à la marge au-dessous des commentaires (rabbiniques), écrite en lettres carrées; et en partie à la fin de toute la Bible, comme si c'était un ouvrage séparé ; ce qui fait qu'on distingue cette grande Massore en Massore du texte et en Massore de la fia {Massera finalis). Le style en est très difficile, car outre qu'elle est écrite en langue chaldéenne, la plupart des mots sont abrégés, principalement dans la petite Massore (1). »
On trouve dans les éditions postérieures un texLn mêlé. Ces éditions procèdent généralement du texte d'Alcala et de celui de Bomberg ; il suffit de mentionner l'hébreu des Polyglottes d'Anvers (1569-1572), de Paris (1629-1645) et de Londres (1654-1657), l'édition de Butter (Hambourg, 1587) et celles de Reineccius (Leipzig, 1725 et suiv.). Le texte de l'édition commune (1611) et celui de la Bible rabbinique de Buxtorf (1618-1 619) sont
(1) R. Simon op cit., I, 25, p. 136.
dans les mêmes conditions, si ce n'est que Buxtorf s'est conformé le plus possible aux données de la Massore. Joseph Athias a publié en 1661, à Amsterdam, Tédition qui a depuis servi de bas^ à toutes les autres (1); il avait revisé le texte des éditions précédentes sur quelques manuscrits anciens. Parmi les éditions qui procèdent du texte d' Athias, il suffit de mentionner celles de Jablonsky (Berlin, 1699), de J. H. Michaelis (Halle, 1720) et celle de Van derHooght (Amsterdam, 1708), qui aété jusqu'à ces derniers temps comme le texte reçu de la Bible hébraïque. Les éditions de Jahn (Vienne, 1806), de Hahn (Leipzig 1832, plusieurs fois rééditée) de Theile (Leipzig, 1849), S. Davidson (Londres, 1855), reproduisent à peu de chose près le texte de Van der Hooght.
Ces éditions n'ont pas atteint pleinement le but qu'elles poursuivaient, à savoir, donner une reproduction exacte du texte massorétique. La Màssore, même dans les grandes bibles rabbiniques de Bomberg et de Buxtorf, n'était pas éditée avec une correction parfaite; et l'oi^ n'a pas appliqué rigoureusement et avec suite, pour fixer le texte, le principe de critique d'après lequel on doit se régler sur les plus anciens et les meilleurs manuscrits (2). Les grandes collections de variantes qui ont été faites au siècle dernier par Benjamin Kennicott et J. Bernard de Rossi ne sont pas l'équivalent d'une édition critique et ne sont pas suffisantes pour la prépa»
(1) La numération des versets, imitée de la Vulgate (éd. de Rob. Estienne, 1555j se trouve déjà en partie dans une édition de 1557 {Editio sabhioneta Pentateuque, Meghillot et Haphtaroth. La numération y est indiquée de cinq en cinq versets par une lettre hébraïque.) Mais l'édition d' Athias paraît être la première qui présente le système complet de notation reproduit dans les éditions modernes.
(2) Dillmann, op. cit., 399.
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Ter OU la remplacer. Kennicott, dans son Velus Testamentum hebraicum cummriis lectionibus (Oxford, 1766-1780), etdeRossi dans ses Varice lectiones Veieris Testamenti (Parme, 1784-1788 ; Supplementum, 1798) ont relevé seulement les variantes du texte des consonnes. Kennicott avait fait lui-même ou fait faire par Bruns, professeur à Helmstadt, et d'autres collaborateurs, la collation de 615 manuscrits, de 52 éditions et du Talmud. Le résultat de ces recherches fut publié dans une édition de la Bible hébraïque sans pointsvoyelles ni accents. Une partie seulement des documents cités ont été coUationnés entièrement ; les autres ne l'ont été que pour des passages choisis, et certaines collations ont été faites avec un soin médiocre. De Rossi s'est borné à recueillir les variantes de certains passages déterminés. Aux matériaux fournis par l'édition de Kennicott il joignit la collation de 700 manuscrits hébreux et d'environ 300 éditions imprimées. Sur la quantité innombrable de variantes qui ont été ainsi recuoil-^ lies, il y en a très peu qui aient une valeur pour la critique du. texte : la plupart ont pour objet l'addition ou l'omission de lettres quiescentes, ou bien ne sont que des fautes de copistes.
Il y a beaucoup plus à prendre pour la correction du texte massorélique dans l'ouvrage que Meïr ben Todros {•j 1244), dont nous avons parlé plus haut, a composé sur la Massore du Pentateuque et qui a pour litre ni*inS a^D niDO (l), « la Massore, haie de la Loi » ; dans l'ouvrage analogue de Menahem de Lonzano (2), nnn tik, « la lumière de la Loi » (Venise, 1618); dans le commentaire critique composé en 1626 par Salomon de
(1) Imprimé à Florence en 1750.
(2 Collation de dix mss., la plupart espagnols, avec le texte de Téd. de Bomberg, in-4, 1554.
Norzi, et qui s'étend à toute la Bible (1) ; dans les éditions modernes de la Massore ou d'anciens ouvrages massorétiques (2) ; enfin dans les manuscrits anciens qui n'étaient pas connus ou qui n'ont pas été collationnés pour les éditions de la Bible hébraïque (3).
Une édition critique du texte hébreu massorétique a été commencée en 1861 par Seligmann Baer, avec la collaboration de Franz Delitzsch (j; 1890). Ont été publiés jusqu'à ce jour: la Genèse, Isaïe, Job, les douze Prophètes, les Psaumes, les Proverbes, Daniel, Esdras- Néhémie, Ezéchiel, les cinq Meghilloth, les Chroniques, Jérémie. Delitzsch observe, dans la préface de la Genèse, que dans toutes les éditions antérieures, même les plus soignées, la tradition massorétique n a pas été observée avec une fidélité entière ; on y trouve non seulement des fautes d'accentuation et de vocalisation, mais encore des mots altérés dans le texte des consonnes, par exemple 1^3; "^131 au lieu de i^sr nii (I Sam. XXX, 30) « à Bor-Asan », leçon recommandée par les manuscrits ^corrects et par les Septante (4).
Quand cette édition sera terminée, on possédera un
(1) Ce commentaire est fondé sur une collation sérieuse de plusieurs mss., la plupart espagnols, comme ceux du précédent (Harris, op, cit. 255); publié à Mantoue 1742-1744, sous le titre de "»U' nn^D « tribut dWrande », puis dans la Bible de Vienne, 1813-1816 (Buhl, op. cit. 83).
(2) Elias Levita, nnoGH niloa 13D, Venise 1536; traduction allemande par Seitiler, Halle 1772; nouvelle édition avec traduction anglaise par Ginsburg, Londres, 1867. Buxtorf. Tiberias sive cornmentarius masorcticus triplex ^ Basle 1620. Frensdorff, Massora magna, 1 p., Hanovre 1876. Ginsburg, The Massorqh compiled from. Mss. I-III, Londres 1880-1885. Derenbourg, Manuel du lecteur^ Joum. Asiat.. 1870.
(3) Notamment le fameux Cod, Babylonicus Petropolitanus, dent il a été question plus haut. Dillmann, op. cit. 399.
(4) Liber Genesis, prœf. V-VI.
bon lexte de la Bible massorétique ; mais il s'en faudra que ce soit le texte primitif de la Bible. Ce sera le lexte de la Massore occidentale et non pas même tout à fait le texte qui fut canonisé au second siècle de noire ère. Pour ce qui est de l'état du texte à l'époque des Septante, on ne le connaîtra toujours que par les SeptantG; et quant à la forme originale des livres, on ne pourra la reconstituer en maint endroit qu'en corrigeant le texte reçu avec l'aide des témoins antérieurs à la Massore, principalement des Septante, et par la conjecture critique.
Section VI®. — La critique textuelle de VAnmen Testament,
La Massore est déjà dans quelques-unes de ses parlies uue critique du texte hébreu, et les variantes du keiri et du ketib^ quoi qu'en aient pensé ceux qui les ont relevées, sont en réalité une correction plus ou moins réussie du texte biblique. Il y a bien aussi quelques essais de critique textuelle dans les travaux d'auciens grammairiens qui ont porté leur attention sur les variantes provenant d'une substitution de lettres (1), Toutefois le travail de la critique rationnelle n'a commencé véritablement qu'au XVIP siècle, lorsqu'on a posé et résolu d'une manière scientifique la question de la date et de lavaleur qu'il convenait d'attribuer à la ponctuation des massorètes.
(1) Abraham^ le Babylonien, au X** siècle (v. Neubauer, Joïini. asiiût, 1863, t. Il, 197); au XII", Joria ibn Gannach, dans son Kiiab al Ltima'; l'auteur de la compilation grammaticale éditée pur J. Dcrenbourg sous le titre de Manuel du lecteur, stipr. cit, (se trouvait en tète d'un ms. du Pentateuque de Tan 1390). Ces trois grammairien» sont cités par Graetz, C. z. d, Psalmen, 120.
On a VQ plus haut que la tradition juive avait perdu assez rapidement le souvenir de Torigine récente des poïnts-voyelles, bien que les plus graves autorités ne fussent pas d'accord sur l'époque à laquelle on devait la faire remonter. De loin en loin, certains docteurs émettent encore des opinions analogues à celle de Mar Natronaïll (1). Elias Levita (1471-1549) ne croyait pas non plus que les points- voyelles eussent été inventés par Esdras et la Grande Synagogue. Luther était persuadé que les points-voyelles n'existaient pas encore au temps de saint Jérôme et n'hésitait pas à s'écarter de la vocalisation massorétique lorsqu'il ne la trouvait pas conforme au témoignage du Nouveau Testament (2). Zwingle et Calvin se sont prononcés dans le même sens. Toutefois Topinion d'Aaron ben-Ascher était devenue commune chez les Juifs, et ils se persuadaient volontiers que le texte tout entier, consonnes et voyelles, était l'œuvre d'hommes inspirés. Les théologiens protestants ne tardèrent pas à suivre en grand nombre Une théorie qui s'harmonisait parfaitement avec leur doctrine de Finspiration et dont on peut dire, jusqu'à un certain point, qu'ils avaient besoin dans leur polémique contre r^^gllse romaine et la Vulgate. « Comme la lecture de la Bible, dit Richard Simon, dépend en quelque façon de ces sortes de points qui tiennent maintenant la place de voyelles, il semble qu'on ne pourra pas dire que l'Écriture soit entièrement la parole de Dieu, puisqu'une partie est de l'invention des hommes. Les plus zélés proies tant s ont reconnu que ce principe était dangereux
{!) Babl, op. cit. 209 mentionne les grammairiens Menahenï ben- Sarug- ^milieu du X« siècle) et Juda Chayug (fin du X* siècle) : opiniona aualogizes chez des écrivains chrétiens, Raimond Martin (XIIÏ* siècle) et Nicolas deLyra (XIV® siècle).
(î) C. in Gen. XLVII, 31, cité par Buhl, p. 211.
et capable de détraîre le principal fondement de leur religion (i). « Ils proclam^reot donc, avec le coniniundea auteurs juifs, l'inspiration des points-voyelles. Les deux Buxtorf surtout dépenseront beaucoup d'érudition pour soutenir cette tlièse insoutenable.
Ce fut un protestant, Louis Cappel (^^ 1658), qui en démontra la fausseté dans son Arcanum ptmctationis Tevelatum publié à Leydo, sans nom d'auteur, en 4624- Buxtorf le jeune voulut à son tour le réfuter en 1648, dans son Traciatus de punctorum et acceniuum in libris V, T. hebraicis origine, antiquitate et auctoritate. En 1643, Buxtorf avait écrit son livre De Htteray*tim hebraicarum genuina antiquitate, où il soutenait que l'usage de l'écriture carrée était aussi ancien que Moïse, Cappel (Diatribe deveris etantiquis Hebrœorum literis, 164,") lui répondit en prouvant que récriture dite samaritaine était plus ancienne que Técriture carrée. C'est alors que Buxtorf entreprit son adversaire sur la question des poinla-voyelles. Il essayait de prouver que, d'après la tradition juive, les points-voyelles avaient pour auteurs Moïse el les autres écrivains bibliques, ou tout au moins Esdras, L'intérêt théologique passionnait ce débat où il ne s'agissait pas uniquement des pointa et des accents^ mais de Tautorité même du texte massorétique. Car Louis Cappel ne soutenait pas seulement Torigine récente des points- voyelles; il pensait aussi que dans les cas où les anciennes versions supposent une 1er on ditîérente de celle qui est présentée par le texte traditionnel des consonnes, les versions ont quelquefois raison contre l'hébreu actueL II avait composé sa Critique BRcvée (Cri tica sacra, sive de variis qnœ in sacrii F, T. libris occurrunl lectionibus libri
[i}msLcnt. du y. TA, il, p. 146.
sex) pour montrer les défectuosités du texte massoréfique^ el, ati dire de Richard Simon, il les avait un peu exagérées. Ce livre écrit dès 1634 ne fut imprimé qu'en 1650, parce que les théologiens protestants réussirent à en empêcher la publication à Genève, à Sedan et à Leyde. « Le P, Petau, jésuite, le P. Morin de TOratoire et le P. Mersenne, minime, obtinrent le privilège du roi pour le faire imprimer (à Paris). Ce qui alarma tellement la cour de Rome qu'elle fut sur le point dp le con-. damner, à causé que c'était une chose sans exemple qu'on imprimât en France avec privilège du roi les livras des hérétiques où il était traité de matières de théologie. Mais le P. Morin, qui avait eu part à cette impression et qui peut-être n'en avait pas prévu toutes les suites, écrivit • au cardinal Barber ini (1) « qu'on ferait plaisir à Gappel de condamner à Rome sa critique, qui lui avait attiré la haine de ceux de sa secte; et qu'en même temps, on ferait tort aux catholiques, qui se servaient de Tautorité de ce livre pour montrer que les protestants n'avaient aucun principe assuré de leur religion en rejetant la tradition de l'Église (2). »
L'ouvrage de Cappel avait été communiqué en manuscrit k divers savants; et Buxtorf ayant eu connaissance des opinions qui y élaient défendues l'avait déjà combattu dans son livre sur la ponctuation massorétique, lui reprochant de détruire le fondement de la foi. Cappel en imprimant sa critique y joignit une réponse justificative [Defensio adversus injustum censorem) où il déclarait que les altérations du texte n'avaient aucune conséquence h l'égard de la doctrine révélée, et que la foi et la morale demeuraient sauves même dans le texte
(1) Lellrc da 27 nov. 1653. citée par R. Simon dans la préface de son nht. criL du V. T. i w V. r. )pr
[^)Hi}iL tT\t.iîuV. T.préf.
hébreu, qui n'a pas été gardé sans altération, et dans les anciennes versions, qui ne sont pas non plus tout à fait exactes. C'est à peu près ce que disent maintenant les théologiens catholiques lorsqu ils défendent l'autorité de la Vulgate. Mais une telle opinion devait paraître subversive aux protestants rigides, d'autant que la nécessité du magistère ecclésiastique est rendue évidente par l'incertitude même des textes scripturaires. Buxtorf réfuta exprofesso la critique de Cappel dans son Anticritica seu vindidœ veritatis hebt^aicœ adversm Lud, Cappelli criiicam quam vocat sacram, quitus sacrosanctœeditionis Bibliorumhebraicœ authoritas, îniegritas et sincerilas a variis ejus strophis et sophùmatis, quamplurima loca a temerariis censm^ù et variarum lectionum commentis vindicantur^simul etiam explicantur et illustrantur (Bile, 1653). Bien que Topinion de Cappel fut conforme à celle des premiers réformateurs et même à celle des principaux docteurs protestants du XVII® siècle (1), ce fut la thèse de Buxtorf qui l'emporta bientôt dans les écoles protestantes, surtout en Suisse et en Allemagne, Cappel passa pour un ennemi des Écritures (2). La confession
(1) Témoignage d'Alexandre Morus, professeur de Genève à qut l'ouvrage de Cappel avait élé communiqué avant sa publication (tiité par R. Simon, Uist, crit. du V, T. III, ti), p. 478}. Morua cite les noms de Drusius, Casaubon, Scaliger, Erpenius, Sauniais^i, Grotius, [leinsius, et il dit: nec dubitem quin ejus cnum viceritt sf res doctorum su/fragiis et auctoritate transigatur. Mais les pasteurs étaient d'un autre avis et la Critica sacra les épouvauliiit : opus quantîvii pretii (dit encore Morus) sed a multis zelo Dei pagrantibus eliam hic 0enev3Ë refo^Tnidatum.
- (2) Wasmulh, dans ses Vindicise S. hehrssm Scriplnrm (Bostock 1664). écrivait: Cappellus prof anus Bihlioma&iix^ et ejm critica atheismi buccina et Alcorani fulcimentum publica flamma abolendum. De son côté, Isaac Vossius, appelait les défenseurs fies pointsvoyelles : asellos togula cinctos profesmriu. pro rlypeo geMantoi Biblia masoretica cum omnibus suis puncti^. Passages cités Hist, mt, duV. T., préface dePédileur.
lÔO HISTOIRE CRITIQUE
de foi dressée par Heidegger en 167S et adoptée par les Églises réformées de Suisse canonisa sans aucune restriction (l)le texte massorélique de l'Ancien Testament. La critique textuelle y était expressément condamnée et le texte hébreu déclaré authentique dans le sens le plus absolu, à l'exclusion des versions (2).
Ce n'est pas qu'il n'y eût de bonnes raisons théologiques à faire valoir contre l'autorité absolue et exclusive du texte hébreu. Cappel, qui avait traité en critique une question que ses adversaires traitaient surtout en théologiens, n'avait pas insisté sur l'importance que donnaient à la version des Septante l'usage qui en était fait dans le Nouveau Testament et le témoignage de rÉglise primitive. Le P. Morin (^ 1659), qui diminuait beaucoup plus que Cappel l'autorité du texte hébreu, fit valoir ces argumente, et Isaac Vossius s'en servit après lui. t S'étant proposé de donner au public une seconde édition des Septante selon l'exemplaire du Vatican (en 1628) et de faire imprimer dans la Polyglotte
(1) Can. 2 .* In specie autem hebraicus V, T. codex, quem ex traditione ebclesiœ judaicœ, oui olim oracula Dei commissa sunt, accepimus hodieque retinemus, tum quoad consonas, tum quoad vocalia, sive puncta ipsa, sive punctorum saltem potestatem, et lum quoad res, tum quoad verba ôeoirveuaToç, ut fidei et vitœ nostrœ, una cum codiceN. T. sit canon unicus etillihatus, ad cujus normamy ceu Lydium lapident, universas quœ exstant versiones, sive orientales sive occidentales exigendœ, et sicubi deflectunt, revocandœ sunt.
(2) Can. 3 : Eorum proinde sententiam probare neutiquam possumus, qui lectionem quam hebraicus codex exhibet kumano tantum arbitrio constitutam esse definiunt^ quique lectionem hebraicam quam, minus commodam judicant conflgere eamque ex LXX seniorum aliorumque versionibus grœcis, codice samaritano, targumim chaldaicis vel aliunde etiam, imo quandoque ex sola ratione emendare religiofie neutiquam ducunt, neque adeo aliam lectionem authenticam quam quœ ex collatis inter se editionibus^ ipsiusque etiam hebraici codicis, quem variis modis corruptum esse dictitant, adhibita circa lectiones variantes humani judicii tl^I^u eruipossitagnoscunt.
DU tEXTB ET DBS VERSIONS DE LA BIBLE 19l
de Paris l'exemplaire hébreu-samaritain du Pentateuque, » le P. Morin « forma dès ce temps-là le dessein de détruire autant qu'il lui serait possible, le texte hébreu d'aujourd'hui, afin de faire valoir davantage la version des Septante et le Pentateuque hébreu-samaritain Il crut rendre par ce moyen un grand service à
l'Église, en défendant par toutes sortes de voies les anciennes versions qu'elle avait approuvées par un long usage (1). I C'est à l'Église et non aux Juifs qu'il faut demander les véritables exemplaires de l'Ecriture (2). Isaac Vossius (3), bien que protestant, suivit les mêmes errements que le P. Morin; il regardait la version des Septante, qui avait été la Bible des Apôfres, comme divinement inspirée, le texte hébreu ayant été altéré volontairement par les Juifs, en sorte qu'il attribuait au texte de la version grecque la même autorité absolue que d'autres protestants reconnaissaient à la Bible massorétique.
Richard Simon observe avec raison qu'il y avait un inilieu à garder entre ces deux extrémités. « On ne peut pas nier que les exemplaires hébreux et grecs auxquels les protestants donnent la qualité d'originaux n'aient été en effet altérés en une infinité d'endroits ; mais il ne faut pas les abandonner pour cela, afin de suivre entièrement les anciennes versions, soit grecque ou latine, que l'Église a autorisées par un long usage, mais on doit tâcherderéparerlemieux qu'il sera possible ces premiers originaux de la Bible, tant sur le texte hébreu d'aujour-
(1) Richard Simon, op. cit , 464.
(2) Quœramus ergo divina m'acula in Ecclesia et ah Ecclesia^ eaqtie non de alienigenarum nedum hostium manibus sed de Ecclesiœ pastophoriis et archivis promamus et excipiamus^ Morin, Exercitationum biblicarum de hebrœi grœcique textus sinceritate libri duo, passage du livre 1", cité par R. Simon, p. 465.
(3) De LXX interpretibus eorumque iranslatione, (1661).
d'huiquesur les anciennes versions derÉcrilure..., et bien que nous puissions établir une règle certaine de notre créance sur les versions que TÉglise a approuvées, la même Église n'a p.as prétendu que ces versions fussent infaillibles dans toutes leurs parties et qu'on ne pût rien faire de plus exact (1). »
Le fameux oratorien a bien mérité d*être appelé le pfere de la critique sacrée ; il en a posé les vrais principes surtout en ce qui regarde la critique textuelle. Les chapitres du troisième livre de V Histoire critique où il expose son « projet d'une nouvelle version de l'Écriture sainte » ont été écrits par un maître, un maître qui, malheureusement, n'a pas fait école.
Au XVIIP siècle, le P. Houbigant entreprend de corriger le texte hébreu dans son édition de la Bible hébraïque avec traduction latine et notes critiques (2). Il reproduit le texte de Van der Hooght sans ponctuation ni massoi e ; les nombreuses corrections qu'il fait au texte sont indiquées dans les notes et sa traduction représente le texte corrigé. Plusieurs de ces corrections sont justifiées ; souvent aussi la leçon massorétique est sacrifiée avec trop de facilité pour des leçons recommandées par le Pentateuque samaritain ou par les Septante.
Kennicott avait sur la valeur du texte massorétique les mêmes idées que les précédents, et il a plaidé la cause du Pentateuque hébreu-samaritain contre le Pentateuque de la tradition juive (3). Mais ses opinions n'eurent pas plus d'influence sur le développement de
(1) HisL cnf. du V. T, III. 18, p. 465.
(2) Les Prolégomènes furent imprimés d'abord en 1745; puis reproduits dans l'édition de la Bible en 1753 (Paris); les notes critiques ont été réimprimées à part (Francfort-sur-le-Mein, 1777).
(3) Dissertatio generalis dans le second volume du V. Test, hebraicum c. var, lectionibus.
lexégëse protostante que les opinions de Rirhard Simon et de Houbiganl n'en ont eu sur celui de rex»'*gèse caiholique. Cappel avait rendu un signalé service à la science scripturaire en démontrant que la ponctuation massorétique est relativement récente; le P. Morin nonobstant ses exagérations, avait fait valoir l'importance des Septante pour la correction du texte hébreu; Richard Simon avait formulé de la manière la plus exacte les droits et les devoirs de la critique textuelle. La critique cependant n'accomplit pas son œuvre. La force des habitudes et des intérêts théologiques l'empêcha de prendre son essor : l'exégèse catholique continua de s*atlacher au texte de la Vulgate et Texégèse protestante à rhébreu massorétique.
Ce sont les exégètes rationalistes qui ont repris d'abord en notre siècle Toeuvre que la science orthodoxe avait négligé de poursuivre. Les grandes collections de variantes publiées par Kennicotl et de Rossi avaient plutôt rassuré qu'ébranlé l'opinion commune des exégètes protestants sur la valeur du texte massorétique. Tous les manuscrits offraient une telle conformité, sous une multitude de variantes sans portée, que l'on était naturellement disposé à croire que les Juifs avaient de tout temps conservé le texte biblique avec le même soin scrupuleux. On ne songeait pas que la fixité du texte depuis une certaine époque ne prouve rien pour les temps plus reculés et qu'il reste toujours à déterminer le rapport du texte reçu avec le texte primitif, rapport que la comparaison de manuscrits provenant tous d'une recension unique, postérieure de plusieurs siècles à la composition des livres, ne permet pas d'apprécier.
Justus Olshausen constata le premier et n*hésita pas à déclarer que les commentateurs en admettant comme
exactes toutes les leçons du texte massorétique sont amenés souvent à violenter la grammaire et le dictionnaire (1). Selon lui, le simple examen de la Bible, d'après les règles de la grammaire et de la logique, démontre que la lecture primitive a été corrompue en plusieurs endroits. Ainsi Oishausen ne va pas chercher hors du texte traditionnel la preuve des altérations qu'il a subies. Il essaie de remédier à ces altérations par la conjecture critique. Ses principes sont exacts, mais ils ne constituent pas une méthode complète de critique textuelle, attendu que les anciennes versions, surtout la version des Septante, fournissent pour la correction du texte hébreu des éléments plus solides que la simple conjecture.
Un autre critique, Thenius, dans son commentaire sur les livres de Samuel (2), montra le parti qu'on peut tirer des Septante pour la critique du texte hébreu, bien quHl ait, dans certains cas, accordé trop de confiance à la version grecque. J. Weilhausen, en soumettant le texte des livres de Samuel à un nouvel examen, s'est gardé de cet excès, et l'étude qu'il a publiée (3) en 1871 fait époque dans l'histoire de la critique textuelle. Les travaux des critiques antérieurs et notamment le livre d'Abraham Geiger sur le texte et les versions de la Bible (4) lui avaient donné Tidée de faire la critique suivie d'un livre biblique, parce qu'il lui semblait, avec raison, que la correction des passages détachés ne peut ordinairement s'eiBFectuer avec des garanties suffisantes
(1) Emendationen z, A. T., 1826; seconde édition du Job de Hirzel, 1852 ; Commentor zu d. Psalmeriy 1853 ; Lehrbuch der hebr, Sprache, 1861.
(2) Première édition 1842.
(3) Der Text der Bûcher Samuelis,
(4) Urschrift und Uebersetzungen der Bibel^ in ihrer Abhdngigkeit von der innem Entwickelung des Judenthums, (1867).
de certitude si l'on n'a d'abord étudié dans l'ensemble le caractère du texte traditionnel et celui des altérations qu'il a subies. Jusqu'à présent, observe-t-il, on s'est empressé de soigner le malade sans avoir bien étudié sa constitution (1).
Geiger avait essayé d'expliquer les transformations du texte hébreu; mais il s'était trop hâté de conclure et de formuler un système dont un examen plus attentif de la Bible massorétique et de la Bible grecque a dé-> montré la fausseté. Selon lui, le texte de l'Ancien Testament aurait été conservé peu fidèlement par les Sadducéens depuis le temps d'Esdras jusqu'au premier siècle de notre ère; puis ce texte aurait été fixé par Técole d'Akiba et le parti pharisien, après que le parti sadducéen eut été anéanti dans la ruine de Jérusalem et la répression de la dernière révolte des Juifs sous Adrien. Les Sadducéens, c'est-à-dire le parti sacerdotal et aristocratique, ne se seraient pas fait scrupule de modifier les anciens textes dans l'intérêt de leurs prétentions. Les pharisiens, c'est-à-dire le parti démocratique, auraient eu plus de respect pour la lettre de l'Écriture et ils auraient conservé en maint endroit la vraie leçon, qui était altérée dans les exemplaires sadducéens ; mais ils ont retenu aussi des passages modifiés par leurs adversaires, parce qu'ils ne se trouvaient plus en mesure de restituer la lecture primitive, et que la tendance sadducéenne n'était pas sensible en ces endroits. Au lieu d'altérer le texte au profit de leurs idées et de leurs revendications, comme faisaient les Sadducéens, les Pharisiens se contentaient d'interpréter d'une manière artificielle et arbitraire les passages embarrassants.
(1) Op. cit, préf, I.
De cette théorie générale il n'y a qu'une seule choi^e à retenir, à savoir : que pendant un assez long temps, le texte de la Bible n'a pas été fort exactement gardé ; après quoi une réaction s'est faite contre les procédés trop libres des siècles antérieurs à notre ère. Mais les causes qui ont produit d'abord les modifications du texte n'ont pas été temporaires et ne sont pas en rapport direct avec les querelles des Sadducéens et des Pharisiens. L'histoire du texte ne commence pas au temps d'Esdras ; elle commence pour chaque livre à l'époque où ce livre a été composé. Geiger lui-même reconnaît qu'il y a toute une série de changements qui répondent à une cause générale et non aux tendances particulières d'une secte, par exemple, la substitution du mot bosel « honte » au mot baal dans Isboset, qui s'appelait de son vrai nom Isbaal (1), ou bien celle du nom divin El au même mot Baal dans Eliada, pour Baaliadia (2) ; le remplacement des mots obscènes par des mots indifférents, tel qu'il est prescrit dans le keri de la Massore ; de même les simples fautes de copie auxquels le keri a pour but de remédier.
Wellhausen accepte la thèse de Geiger en ce qu'elle a de vrai. Il fait très large la part de l'élément subjectif dans les modifications que le texte biblique a subies dans les temps anciens : les copistes, dès avant l'époque d'Esdras, se sont fait souvent les interprètes du texte en remplaçant tel mot par un synonyme, en ajoutant tel mot ou membre de phrase par manière d'explication ;
(1) « Homme de Baal »; cf. II Sam. VII, 8 et I Chron. VUI, 33, IX, 39. Le nom de Baal était sans doute employé au sens étymologique (baal = seigneur) et s'appliquait à lahvé. Même cas pour Miphiboset qui s'appelait en réalité Meribaal; cf. II Sam. IV, 4 et I Chron. VUI, 34, IX, 40.
(2) Cf. II Sam. V, 16 et I Chron. XIV, 7. lerubbaal (Gédéon) est travesti en lerubboset, II Sam, XI, 21.
mais les changements qui ont pu être introduits à raison des divergences théologiques ou autres, sont extrêmement rares (1). On doit tenir grand compte dans la critique du texte des changements de l'écriture, surtout en ce qui concerne les lettres quiescentes. La version des Septante peut servir à corriger l'hébreu massorétique et il ne faut pas prendre dans un sens trop absolu l'assertion de P. de Lagarde : « Avant qu'on ait rétabli la version grecque dans sa forme primitive la recensîon égyptienne de la Bible ne peut pas servir au contrôle de la recension palestinienne (2). » Sans doute on ne doit pas employer à la critique du texte hébreu ce qui n'appartient pas réellement à la version des Septante, et il Qe faut pas considérer comme appartenant réellement aux Septante tout ce qui se trouve dans nos éditions : ainsi, notre texte grec contient beaucoup de mots ou de passages traduits en double et qu'on ne saurait utiliser avant d'avoir dégagé la leçon primitive du doublet qui lui est surajouté. Mais il n'est pas nécessaire d'attendre l'édition définitive des Septante pour faire de cette version un usage critique. « On peut opérer sans danger avec un couteau à deux tranchants, lorsqu'on sait qu'il coupe des deux côtés, et que l'on s'en sert avec précaution (3). «Les passages les plus importants pour la critique du texte massorétique sont ceux où le grec s'éloigne de l'hébreu actuel. Or ces passages, par cela même qu'ils s'écartent de notre texte hébreu ont
(1) Wellhausen (op. cit, 30) cite en exemple I Sam, II, 22, passage relatif à la mauvaise conduite des enfants d'Héli. et qui serait une glose dirigée contre les Sadducéens. Ce passage n'est pas dans le grec. Mais il peut avoir été ajouté sans intention satirique à Tégard des Sadducéens.
(2) P. de Lagarde, Anma^kungen z. griech. Uebersetzung d. Proverhien (1863). p. 2.
(3) D. Text. d B. Samuelis, 4.
des chances particulières d'authenticité, vu que les versions grecques moins anciennes, qui ont réagi sur la version des Septante, procèdent d'un original hébreu beaucoup plus conforme au nôtre que celui de la vieille traduction d'Alexandrie. Au contraire, dans les passages où le grec actuel confirme la leçon massorétique, on n'est pas toujours sûr de posséder la leçon primitive des Septante, qui a pu être remplacée par une autre plus conforme à l'hébreu traditionnel. Le danger de prendre pour une variante réelle ce qui n'est qu'un doublet, une altération accidentelle ou une glose du grec, est réduit à son minimum pour celui qui rétablit la leçon hébraïque supposée par le grec, afin de voir quelle peut être la source commune de cette leçon et do celle qui nous a été conservée par la tradition juive. Ce moyen est souvent le seul qui soit à la disposition de ceux qui veulent corriger le texte des Septante. Et Wellhause cite en exemple une variante curieuse du manuscrit Alexandrin (Juges^ V, 8) : (ntéxt; veovfSwv (Jipo[K(X(Tzm ôvi^çÔY) ocal atpojxàtjTYjç. La comparaison de l'hébreu *txo nan hkt dk montre qu'il y a eu dans le grec mélange de deux traductions : (jxériQV èàv rSo) (nKlK) xat atpopâanQv, et (jxéTTY) iàv 09Ô9J x.(x\ atpojxàariQç. De ces deux traductions, la première qui s'écarte de l'hébreu actuel, a le plus de chances d'être primitive (1). Ainsi la critique de l'hébreu et celle du grec peuvent marcher ensemble et contribuer de concert à la restitution du texte primitif. Quand on est en mesure de faire la critique du grec, il suffit d'étudier le génie du traducteur et le caractère de la version, afin de ne pas confondre les divergences qui ont pour cause la liberté ou la maladresse de l'inter-
(1) L'explication de ce passage a été donnée par Ewald (Gôtting, gel. Anzeigen, iS67). Le ms. du Vatican et Téd. sixtine ont : 6upeô(;
prête avec celles qui supposent un original différent de ^ rhébreu massorétique. Il va sans dire que les Septante ne sont pas tout à fait pour nous Téquivalent des manuscrits hébreux qui ont servi aux traducteurs alexandrins et qu'il est souvent impossible de discerner avec certitude les divergences qui sont imputables à la version, de celles qui représentent une variante réelle du texte original.
D^autres critiques se sont occupés plus spécialement des altérations qui se sont introduites dans le texte hébreu par la maladresse des copistes. La comparaison des anciennes versions avec Thébreu massorétique révèle un très grand nombre de divergences qui proviennent de substitution, omission, addition acidentelles de lettres ou de mots. Des fautes de ce genre se sont produites dans tous les temps et le keri-ketib de la Massore nous en fait connaître un certain nombre. Il y en a beaucoup d'autres dont la tradition massorétique n'a pas eu connaissance. Le D' Graetz dans son commentaire critique sur les Psaumes, publié en 1882, a donné une bonne classification des fautes de copie qui ont été occasionnées par l'analogie des sons, la ressemblance des caractères graphiques, Tinintelligence ou la distraction des scribes (1). Mais si les fautes sont aussi nombreuses dans le texte des Psaumes que cet auteur le suppose, on doit reconnaître que sa critique n'est pas toujours sûre dans les détails, que les leçons incriminées ne sont pas toujours mauvaises et surtout que les corrections proposées ne sont pas toujours satisfaisantes. L'emploi de la conjecture critique pour corriger le texte hébreu est comme l'usage des Septante un instrument qui demande à être manié délicatement.
(1) KriU Comm. z. d, Fsalmen, 12i-147.[
Les savants protestants et rationalistes n*ont guère essayé jusqu'à présent de faire servir Télude du rythme à la correction des morceaux poétiques. Il arrive même assez fréquemment que l'on prétend rectifier certains passages, alors que Ton bouleverse en réalité Téconomie du parallélisme et la proportion rythmique des vers. Un exégfete catholique, le D' Bickell, s'est appliqué à retrouver les lois de la prosodie hébraïque (1). Quelle que soit la valeur des règles métriques dont il a fait l'application aux poèmes hébreux, il est certain que ces règles fondées sur la loi incontestée du parallélisme sont un guide excellent pour reconnaître-les altérations qui se sont produites dans les Psaumes et autres parties poétiques de l'Ancien Testament, surtout en matière d'omissions ou d'additions. On a objecté au D' Bickell le grand nombre de corrections que sa métrique l'obligeait de faire dans le texte hébreu. Le fait est que les corrections exigées par le mètre ne supposent pas tant d'altérations qu'il en existe en réalité dans les textes qui nous ont été conservés en double et qu'on peut contrôler dans la Bible même. La métrique permet seulement de constater les altérations qui dérangent le parallélisme et l'harmonie des vers. Mais il suffit de jeter un coup d'œil sur le psaume XYIII et le chapitre XXII du second livre de Samuel pour se convaincre que la moyenne des corrections exigées par la métrique du D' Bickell ne dépasse pas celle des altérations du même genre qui sont attestées par le texte massorétique du psaume dont nous parlons et d'autres morceaux qui nous ont été conservés dans les mêmes conditions.
Lorsqu'on lit les textes avec attention, sans parti
(1) V. principalement Metrices biblicsB regulœ (1879) et Cartnina y. T. meirice (1882;.
pris, on s'aperçoit aisément qu'il y a proportion entre les vers et les groupes de vers d'un morceau poétique ; que les vers sont mesurés d'une manière assez rigoureuse et qu'ils sont aussi comptés de façon à former des strophes contenant un nombre de vers déterminé. Ainsi les vers des Proverbes sont apparemment de même longueur que ceux des discours de Job, et, dans un livre comme dans l'autre, les vers parallèles sont régulièrement au nombre de deux. Les vers des Lamentations sont pareillement mesurés et comptés ; mais ils sont beaucoup plus longs que les précédents, sauf dans la dernière pièce, et la division strophique est marquée par la lettre initiale de chaque couplet, ces initiales se succédant suivant l'ordre traditionnel des caractères alphabétiques. Ailleurs des vers plus courts alternent avec des vers plus longs, et Talternance est régulière dans toutes les parties d'un même morceau. Dans les endroits oii la mesure est gravement compromise, le sens et Tharmonie de la phrase ne sont pas satisfaisants ; quand une strophe est boiteuse, le parallélisme est aussi incomplet ; enfin, très souvent les Septante ont gardé ce que la métrique réclame et ils n'ont pas ce qu'elle rejette. La métrique peut donc être aussi un bon instrument de critique, dès que l'on a déterminé avec une précision suffisante la mesure et le type strophique du morceau que Ton veut étudier. Ce critère garderait sa valeur alors même que toutes les règles formulées par le D' Bickell ne seraient pas absolument exactes. L'application que le savant professeur a faite de ces principes à différents morceaux de la Bible peut être contestée dans les détails ; plusieurs de ses corrections peuvent n'être pas justifiées ou avoir besoin elles-mêmes d'être améliorées. Mais son travail est, dans Tensemble, l'essai le plus remarquable et le plus heureux qui ait
été tenté jusqu'ici pour rétablir les poèmes bibliques dans leur forme primitive.
Nous ne pouvons mentionner ici toutes les publications dHnégale importance qui ont paru dans ces derniers temps sur le sujet qui nous occupe. La critique textuelle tient une place plus ou moins grande dans un grand nombre des commentaires qui ont paru en Allemagne depuis cinquante ans, ainsi que dans les revues d'exégèse et de science religieuse, qui sont, comme on sait, fort nombreuses dans ce pays. Citons en particulier le livre du D' Cornill sur Ézéchiel, ouvrage de critique savante et méthodique, nonobstant la hardiesse de certaines corrections (1). On peut dire, en général, que beaucoup de savants allemands se laissent aller trop aisément à des modifications arbitraires du texte, et que si leurs principes de critique sont généralement bons, l'usage qu'ils en font est souvent défectueux. En dehors de TAllemagne, la critique textuelle est cultivée surtout en Hollande et en Angleterre. Un des meilleurs livres qui aient été écrits sur ces matières est celui que M. S. R. Driver, professeur à Oxford, a publié sur le texte des livres de Samuel, avec une histoire de l'écriture hébraïque et une étude approfondie sur l'emploi des versions anciennes, particulièrement des Septante pour la critique du texte hébreu (2). Aucun ouvrage de ce genre n'a été, que nous sachions, publié en France (3).
(1) Dos Buûh des Propheten Ezéchiel (1886).
(2) Notes on the Eebreio Text ofthe Books of Samuel (1890), déjà cité.
(3) On peut néanmoins citer Bruston, Du texte primitif des Psaumes; certaines étudesdeM.J.Halévy dans sesRecherches bibliques, et le chapitre!" du cours autograpliié de l'abbé Martin, De Vorigine 4u Pentateuque, h