Chapitre II
Critique générale du texte traditionnel de TAncien Testament.
Ce chapitre, consacré à rexamen critique du texte hébreu traditionnel, sera comme un inventaire détaillé des faits et des conclusions dont le chapitre précédent nous a montré Porigine et Tenchaînement. Nous y expo* serons la méthode à suivre dans la critique du texte de l'Ancien Testament ; puis nous donnerons un aperçu des résultats que Tapplication de cette méthode fourait dès maintenant à Texégëse biblique.
Section I^. — Principes de la critique textuelle de V Ancien Testament
Puisque nous traitons un sujet que les exégètes catholiques ont rarement abordé en ce siècle et qui est à peine effleuré dans nos manuels d'introduction biblique, nous insisterons sur les droits de la critique, avant d'exposer ses ressources et de formuler ses règles. Nous allons donc répondre à ces trois questions : l'usage de la critique est-il légitime? de quels moyens dîspose-t-elle? comment ces moyens doivent-ils être appliqués ?
§ 1 . — Le droit de la critique textuelle.
Nous n'avons pas à justifier ici l'application générale de la méthode critique aux études scripturaires en ce qui regarde les questions d'origine et d'interprétation des Livres saints. Ces questions relèvent de ce qu'on appelle volontiers la haute critique, comme si on voulait distinguer celle-ci de la critique textuelle, qui sans doute est quelque chose de très humble. En fait, la critique
textuelle et la critique réelle ne doivent pas être séparées, celle-ci ne pouvant s'exercer utilement sur les textes anciens sans le concours de celle-là. Il n'y a qu'une critique, laquelle n'est ni haute ni basse, et qui s'applique aux textes pour en déterminer à la fois la teneur et le sens primitifs. Mais nous prenons ici la critique par son côté matériel, en tant qu'elle a pour objet de fixer la lecture des documents, et non par son côté formel, en tant qu'elle a pour objet de les interpréter. Nous nous demandons simplement s'il est permis de discuter les détails du texte biblique, en particulier ceux du texte hébreu de l'Ancien Testament, en suivant les principes adoptés dans l'examen de tous les textes anciens qui n'ont pas un caractère sacré.
En théorie, nul ne conteste la légitimité de Texamen critique dont nous parlons, surtout lorsqu'il s'agit du texte hébreu, que les décisions de TEglise n'ont jamais visé directement, comme c/est le cas de la Vulgate. Les savants qui s'occupent de la critique des textes bibliques posent en principe que ces textes n'ont pas entièrement échappé aux divers genres d'altération qui se rencontrent dans toutes les œuvres de l'antiquité qui nous ont été transmises par la copie. Or jamais l'Église n'a prétendu être infaillible dans la conservation matérielle du texte sacré, pour autant que l'intégrité de ce texte n'est pas en rapport nécessaire avec l'intégrité de la substance doctrinale qu*il renferme. L'Eglise ne pouvait pas employer, elle n'a jamais employé un texte dont les altérations auraient compromis la doctrine de la foi et des mœurs; mais elle a pu employer, elle a employé réellement des textes qui, littérairement parlant, avaient beaucoup souffert. Le texte de la Bible grecque était en assez mauvais état au III^ siècle, et il s'en fit diverses recensions qui étaient, en un certain sens, des éditions corri-
gées. L'ancienne Vulgate latine était fort corrompue au IV' siècle. La Vulgate hîéronymienne s'altéra notablement durant le moyen âge : c'est pour remédier aux nombreuses fautes qui s'y étaient introduites que le concile de Trente pria le Pape d'en faire préparer une édition correcte. L'édition clémentine, qui répond à ce désir des Pères de Trente, ne se donne point comme parfaite, et l'Église ne nous oblige nullement à croire qu'elle représente partout jusque dans les moindres détails le texte biéronymien. L'Église défend d'employer dans l'usage liturgique, dans l'enseignement pastoral et dans celui de la théologie, un autre texte que celui de la Vulgate ; mais elle n'interdit pas aux critiques de rechercher, par les moyens qui sont à leur disposition, le texte primitif de saint Jérôme, de relever les modifications que ce texte a subies au cours des temps et qui se sont maintenues en partie dans la Bible officielle de l'Église romaine (1). La critique a donc le droit de s'exercer sur le texte de la Vulgate latine, nonobstant les décisions du concile de Trente et les prescriptions relatives à l'usage officiel de la Bible de Clément VIII (2). Elle a le même droit sur la Bible des Septante et sur le texte grec du Nouveau Testament. Quant au texte de la Bible hébraïque, ni une déclaration expresse, ni l'usage de l'Église ne lui confèrent Fauthenticité officielle qui appartient aux textes ecclésiastiques, en sorte qu'on pourrait soutenir qu'il est altéré même dans les passages concernant la foi et les mœurs, sans contrevenir aux principes de la théologie.
(1) Ce travail avait été commencé par le P. VercellDne : Varias lectiones Vulgatœ latinœ Bihliorum edilionis (1860, 1864). Cf. Martin, La Vulgate latine au XllI^ siècle diaprés Roger Bacon.
(2J Sur la portée des décrets de Trente, v. Histoire du canon du N. T. p. 261-271, 281-294,
Les théologiens catholiques n'ont pas les mêmes raisons que les protestants orthodoxes pour se défier de la critique textuelle. Le protestantisme orthodoxe, faisant de rÉcriture sainte la seule règle infaillible de la foi, a besoin d*un texte certain et impeccable, et il n'a pas le temps d* attendre que la critique le lui fournisse, parce que le doute serait jeté provisoirement sur celui dont il se sert. Voilà pourquoi, aujourd'hui encore, certains commentateurs protestants, tout en reconnaissant théoriquement la possibilité d'altérations dans le texte hébreu traditionnel, se refusent néanmoins pratiquement à admettre d'autres corrections que celles de laMassore, imputent volontiers aux traducteurs toutes les divergences qui existent entre Fhébreu massorétique et les anciennes versions^se résignent malaisément à changer quelques voyelles dans le texte reçu, et s'efforcent de justifier les fautes de copistes les plus évidentes. Au point de vue de la théologie catholique, la règle immédiate de la foi n'étant pas TËcriture mais renseignement officiel de l'Église, les altérations possibles du texte sacré n'ont pas beaucoup de conséquence. Comme l'infaillibilité de l'Église nous garantit que ces altérations n'ont pas eu pour effet d'introduire dans la Bible ecclésiastique et dans l'enseignement traditionnel une erreur en matière de foi ou de morale ; comme la Bible de l'Église et son interprétation authentique ont une valeur doctrinale qui leur vient de la tradition même et de l'Église qui les autorisent, indépendamment de leur conformité plus ou moins rigoureuse avec les textes originaux et primitifs de l'Écriture, le travail de l'apologiste et du théologien n'est pas sérieusement entravé par la découverte des altérations qui se sont produites dans les différents textes des Livres saints.
Cependant, la plupart des exégètes catholiques trai-
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tent le texte de la Vulgate de la même façon que les protestants conservateurs traitent le texte de la Massore. Us admettent difficilement qu'il y ait dans la Bible clémentine la moindre interpolation. N'a-t-on pas jusqu'à ce jour considéré comme téméraires ceux qui contestaient Tauthenticité du verset des trois témoins célestes dans la première Épître de saint Jean? On ne se contente pas des déclarations de l'Église touchant l'intégrité substantielle de la Bible latine. On se comporte, en pratique, comme si cette intégrité s'étendait aux moindres détails du texte. Tout ce qui est contenu dans la Vulgate de Clément VIII est censé avoir appartenu au texte primitif de la version latine et aux textes originaux de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'hébreu traditionnel a profité de ce que saint Jérôme s'est servi pour sa version d'un texte à peu près identique à celui de la Massore, sauf les points-voyelles, et Ta interprêté le plus souvent selon la tradition exégétique des Juifs palestiniens. Dans la plupart des endroits où les Septante s'écartent de l'hébreu actuel et représentent un texte meilleur, ils s'écartent pareillement de la Vulgate, qui est conforme à Thébreu. Abandonner la leçon de l'hébreu serait abandonner la Vulgate. On aime mieux ne pas discuter les divergences qui existent entre Fhébreu, le grec et la version latine. Les commentateurs qui mentionnent ces divergences évitent généralement de se prononcer pour ou contre l'une d'entre elles : ils s'efforcent de trouver à toutes un sens édifiant. De même, si quelque passage de la version ne se rencontre pas dans les textes originaux, on suppose ou l'on essaie de prouver qu'il est authentique, sans faire aucune différence entre les passages en question et le contexte qui est représenté actuellement dans les originaux. C'est que nos commentaires sont restés généralement
ce qu'ils étaient au moyen âge et même au XVI* siècle, des commentaires tbéologiques et non des commentaires historiques et critiques de TÉcriture sainte. La théologie scolaslique s*est faite sur la Bible latine, presque sans recours aux textes originaux, sans égard aux divergences qui pouvaient exister entre ceux-ci et le texte ecclésiastique. Les docteurs se servaient de la Vulgate avec la même sécuritéque s'ils avaienteuen mainlesmanuscrits autographes des écrivains sacrés. Ils en avaient le droit, parce que Tautorité de la tradition et de TÉglise venait compléter celle que la version tenait de sa conformité substantielle avec les textes primitifs de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais il n'en est pas moins vrai que ce procédé sommaire diffère notablement de la méthode d'investigation critique qui devient de plus en plus la loi de l'exégèse moderne. Il faut dire aussi que les théologiens ne sont arrivés que de nos jours à distinguer nettement la Vulgate, texte de l'Écriture, de la Vulgate, document traditionnel ecclésiastique, et par suite à reconnaître que les observations critiques touchant les différences constatées entre la version et les originaux, atteignent la Vulgate comme texte d'Écriture, mais non comme texte traditionnel, en sorte que les conclusions que l'on a fondées sur le texte de la Bible latine ne sont pas compromises par le seul fait qu'on n'aurait pas pu les déduire aussi facilement du texte original. On conçoit que cette distinction, avec toutes ses conséquences pratiques, ne soit pas encore entrée dans l'exégèse courante et que la plupart de nos commentateurs aient hésité jusqu'à ce jour à manier librement le couteau à deux tranchants qu'on nomme la critique.
Il est temps néanmoins que nous apprenions à nous en servir. Un grand mouvement scientifique s'est opéré
en dehors de TÉglise. Tout le travail de Téxégèse protestante et rationaliste ne se résume pas dans une attaque injuste contre le caractère surnaturel delà Bible et contre la révélation. La critique n^est pas responsable des erreurs que Ton veut mettre sous son patronage; et malgré les écarts de ceux qui se donnent pour ses représentants, elle a contribué à perfectionner ce qu'où pourrait appeler Tintelligence historique des Livres saints. Elle a entrepris d'écrire l'histoire de la littérature biblique, d'analyser la conscience religieuse d'Israël, de suivre le développement de l'idée monothéiste et des institutions qui l'ont environnée, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la naissance de TEglise chrétienne et mêmejusqu ànous. La critiques'est fait un magnifique programme qu'elle ne désespère pas de remplir. Pour cela, elle soumet la Bible à un examen très minutieux ; elle étudie l'histoire et discute les textes, afin d'arriver à des conclusions certaines touchant leur provenance et lanature deleur contenu. Saméthode est aussi nécessaire que son programme est beau. Mais ce programme doit être le nôtre, puisque la foi dont il s'agit de raconter l'histoire est notre foi. Nous ne pouvons pas laisser à des étrangers, qui parfois sont des ennemis, le soin d'étudier les origines de notre religion. La méthode s'impose donc pareillement à nous comme le seul moyen de mener à bonne fin l'œuvre dont la science protestante et rationaliste a conçu le projet, dont il importe à la science catholique de s'assurer les fruits.
Ilest impossible d'asseoirsur des bases solidesl'histoire de la religion si on n'a sérieusement discuté et démontré la valeur des sources où Ton puise cette histoire ; impossible d'établir le véritable caractère et le contenu de ces sources, àmoinsde s'appliquer à la critique des textes qui les réprésentent; impossible de s'appliquer à la criti-
que des textes sans être amené à faire un choix entre les leçons divergentes qu'offrentlesoriginauxetletexteecclésiastique. Nous ne saurions, par conséquent, traiter les variantes de l'hébreu, du grec et du latin avec la bienveillance des anciens commentateurs. Pour le critique, il n'y a qu'une bonne leçon, celle qui était primitivement dansForiginal, et c'est celle-là qu'il s'agit de retrouver, autant que*possible, à travers les divergences des témoins. On a vu par Thistoire du texte hébreu de l'Ancien Testament ce qu'il faut penser de la fidélité avec laquelle les livres de la Bible juive nous ont été conservés. Le texte a été bien gardé depuis le second siècle de notre ère. Il n'en était pas ainsi auparavant. S'en rapporter absolument à la tradition massorétique serait suivre en aveugle un guide qui n'était pas lui-même très clairvoyant. On ne peut pas songer cependant à abandonner l'hébreu pour la Vulgate, attendu que la Vulgate n'est pas autre chose que Je texte de la tradition juive assez fidèlement traduit, et que, pour la critique, l'original est préférable à la version. On ne peut pas non plus sacrifier, sans autre forme de procès, l'hébreu massorétique au grec des Septante, parce que la version d'Alexandrie est assez défectueuse, surtout dans certaines parties. L'hébreu massorétique ne mérite pas une confiance entière, mais aucune version ne peut le remplacer. Dans son ensemble, il représente beaucoup plus fidèlement les Ecritures primitives que toutes les versions existantes. Les versions ne peuvent servir qu'à le corriger, non à le supplanter. Mais il faut le corriger, parce qu'il est altéré en beaucoup d'endroits et de diverses manières. Corriger avec prudence le texte de rÉcriture, ce n'est pas traiter rÉcriture avec irrévérence, c'est la purifier des scories que l'humaine faiblesse y a introduites et témoigner aux Livres saints le
respect le plus éclairé. Cette forme de respect est celle dont Origène, saint Jérôme, les Pères de Trente, les papes Sixte V et Clément VIII ont usé à l'égard du texte biblique. En nous en servant à notre tour, nous ne ferons pas qu'exercer un droit, nous accomplirons un devoir.
§ 2. — Les ressources de la critique textuelle.
Le texte hébreu de FAncien Testament est altéré en divers endroits et de diverses manières ; il a besoin d'être corrigé; on a le droit et le devoir de le corriger ; mais en a-t-on les moyens ?
Pour d'autres livres, pour les Septante, pour le texte grec du Nouveau Testament, pour la Vulgate, on commencerait par dire : Comme moyen de critique, nous avons premièrement les manuscrits. D'ordinaire, en effet, les manuscrits sont les témoins les plus importants de la tradition du texte. On les partage, s'il y a lieu, en diverses classes ou familles, selon les rapports qui existent entre eux, et chaque groupe indépendant fournit un témoignage dont la valeur est en rapport avec le caractère du groupe dont il s'agit. Mais nous savons que les manuscrits hébreux ne peuvent être soumis à un pareil classement ; que tous les manuscrits connus procèdent d'une même recension; qu'ils n'ont généralement entre eux que des variantes sans importance ; en sorte que leur suffrage à peu près uniforme est aussi un suffrage unique. On pourrait être tenté de regarder le manuscrit de Saint-Pétersbourg dont nous avons parlé plus haut, comme un témoin isolé dont la déposition n'est pas à confondre avec celle de la grande famille massorétique. Mais le D' Gornill, qui a collationné le texte de ce manuscrit pour le livre d'Ezéchiel avec
rédilion de Hahn, n'a trouvé en tout que seize variantes modifiant le sens; encore ces modifications sont-elles pour la plupart de médiocre importance (1). On ne trouve pas d'exemple d*une pareille uniformité dans les manuscrits anciens d'un livre quel qu'il soit, pas même dans ceux du Nouveau Testament. Il est donc vrai que tous les manuscrits du texte massorétique sont à compter, en général, pour un seul témoin, témoin principal sans doute, mais d'autant plus sujet à caution qu'il est intéressé dans la cause et qu'on a voulu le soustraire à tout contrôle pour en faire le texte même, le texte pur et inaltéré des Écritures primitives. Cependant, si rares que soient dans les manuscrits les variantes réelles et affectant sérieusement le sens du texte, il convient de les prendre en considération, parce qu'elles peuvent représenter,dans tel ou tel cas particulier, des leçons anciennes qui se sont perpétuées en dépit de la Massore.
A l'égard de certains morceaux le témoignage du texte massorétique se dédouble. Un même récit, une même pièce de poésie se trouvant parfois reproduits en deux endroits différents, il est possible de critiquer un exemplaire par l'autre, parce que l'autorité qui a fixé le texte traditionnel les a gardés comme elle les avait trouvés, avec les variantes qu'ils présentaient, sans chercher à établir entre eux l'uniformité. Nous avons cité précédemment l'exemple du psaume XVIII et du texte parallèle que présente le second livre de Samuel, chapitre XXII. Des cas du même genre se rencontrent dans la collection même des Psaumes.
Ainsi, le psaume XIV et le psaume LUI sont un seul et même cantique dont nous avons deux éditions, parce
(1) Cornill, op, cit. 8-9.
qu'il s'est trouvé dans deux collections partielles qui sont entrées ensuite dans le recueil général. Comme les deux exemplaires offraient plusieurs variantes, on les a maintenus séparés. Dans le psaume LUI, le nom de lahvé a été remplacé intentionnellement par Élohim (j^. 2, 4, 6); le mot nS^Sy « exploit » [f. 2) lu de travers par un copiste distrait, est devenu Siy « iniquité » ; le mot 1D « il s'est éloigné » {f. 3) cède la place à un synonyme ;iD ; enfin les deux derniers versets (1) sont corrompus de la façon la plus singulière. On lit dans le psaume XIV, f. 5-6 :
Alors, ils sont saisis de crainte, parce que Dieu
Est avec la race juste.
Flétrissez le conseil de Thumble (2) !
lahvé est son appui.
Le même passage devient au psaume LUI :
Alors, ils sont saisis de crainte,^ il n y a pas crainte; —
Parce que Dieu disperse Les os de ceux qui f assiègent; tu flétris :
Dieu les méprise.
Le choix est facile à faire entre un texte intelligible et un texte qui ne signifie rien. Mais les variantes ne laissent pas d'être curieuses à étudier. Dans le psaume XIV, rien ne correspond aux mots « il n*y a pas crainte » inD HM kS, réflexion prosaïque qui détruit le rythme de ce passage et doit être considérée comme une glose. Les autres variantes sont des bévues de scribe : iîd, « dis-
(1) Le ff, 7 est une addition postérieure, phrase de prose ou strophe d'un rythme entièrement différent de ce qui précède. Le contenu de ce verset n'est pas en rapport avec le reste du psaume.
(2) Sorte de défi adressé aux impies.
perse », est une fausse lecture de ma (l'îs)» « avec la race » ; le mot pns? «juste » a été omis tout-à-fait ; les mots yn mDxy « les os de ceux qui t'assiègent », sont une fausse lecture de "»jy n3?5r « le conseil de l'humble »; nnT:;"'3n « tu flétris », est une fausse lecture de w:in « flétrissez »; enfin ddkq, (Dieu) « les méprise », est une fausse lecture de inona « son appui ». La fausse lecture est calquée sur la vraie, avec des additions, omissions et substitutions de lettres dont quelques-unes pourraient avoir été favorisées par l'assonance des mots, mais qui dans l'ensemble doivent être plutôt les conjectures d'un copiste maladroit sur un texte peu lisible. D'où que viennent les variantes, il est certain que le texte du psaume XIV corrige heureusement celui du psaume LUI, et que la comparaison des deux morceaux est fort instructive, puisque, dans une pièce d'ailleurs fort courte, elle atteste l'existence de modifications volontaires (substitution d'Élohim à lahvé) et d'altérations accidentelles s'étendant à des versets entiers.
On peut faire la même expérience sur les psaumes LXX et XL, 14-18; CVIII, 2-6 et LVII, 812; CVIII, 7-14 etLX, 7-14. Ces morceaux parallèles offrent aussi de nombreuses variantes. Ils nous apprennent de plus un fait qui n'intéresse pas seulement la critique textuelle, à savoir, que certains psaumes sont formés de morceaux qui ont été pris ailleurs. Le psaume LXX est complet en lui-même : il est entré néanmoins dans la rédaction définitive du psaume XL. Le psaume CVIII est formé de deux morceaux disparates empruntés l'un au psaume LVII, l'autre au psaume LX, et dont la réunion a pu être d'abord purement fortuite. La comparaison des passages parallèles qui sont écrits en prose offre le même intérêt que celle des morceaux poétiques. Si l'on rapproche les récits con-
cernant l'invasion de Sennachérib et la" maladie d'Ézéchiasdans le second livre des Rois, XVIII, 13-XX, 19, des mêmes récits dans Isaïe,XXXVI-XXXIX, on trouve aussi des occasions fréquentes de compléter et de corriger les textes Tun par l'autre. Isaïe ne mentionne pas le tribut payé par Ézéchias au roi d'Assur, bien que ce fait (emprunté d'ailleurs à une autre source que le reste de la narration) semble appartenir à la contexture du récit tel qu'il était constitué avant d'être transporté dans le livre dlsaïe. Il est probable que l'omission a été volontaire, vu que l'on trouve ailleurs dans le même morceau d'autres omissions qui sont intentionnelles. Le livre dlsaïe (XXXVI , 2) ne mentionne qu'un ambassadeur de Sennachérib, celui qui prend la parole sous les murs de Jérusalem ; le livre des Rois (II Rois XVIII, 17) mentionne, avec le rabsaké, le Carton et le rabsaris. A propos de l'ange exterminateur, Isaïe (XXXVII, 36) dit simplement : « Et l'ange de lahvé vint frapper», etc.; l'autre texte ajoute : « Et dans cette nuit même^ Fange de lahvé », etc., détail qui ne laisse pas d'avoir son importance et qui ne peut guère avoir été omis dans le récit primitif. Le procédé de l'abréviateur est visible dans le passage relatif à la maladie d'Ézéchias. On lit dans Isaïe, après que le prophète a prévenu le roi de se préparer à la mort et qu'Ézéchias a supplié lahvé de lui faire grâce :
Et la parole de lahvé fut adressée à haie en ces termes : « Va dire à Ézéchias : Ainsi parle lahvé, le dieu de David, ton père : J'ai entendu ta prière, j'ai vu tes larmes; je vais ajouter quinze années à tes jours. Je te sauverai des mains du roi d'Assur, ainsi que cette ville, et je protégerai cette ville. — Et voici le signe par lequel lahvé t'assure qu'il accomplira ce qu'il a dit : Je vais faire reculer l'ombre d'autant de degrés qu'elle en a descendu sur le cadran
(TAchaz avec le soleil, (soit) dix degrés en arrière. » Ei le soleil remonta les dix degrés qu'il avait descendus sur le cadran.
Suit le cantique d'Ézéchias, dont il n'y a pas trace dans le livre des Rois, le compilateur d'Isaïe l'ayant sans doute emprunté ailleurs. Après quoi on lit :
Et Isaïe dit : a Qu'on fasse un cataplasme de figues, qu'on retende sur la tumeur, afin qu'il guérisse. » Et Ézéchias dit : « Quel signe (me prouvera) que je monterai au temple de lahvé ? »
Il est évident que ce passage n*est pas à sa place et la comparaison de Tautre texte en fait foi. Mais il n'appartenait pas non plus d'abord à la rédaction plus courte qui a été jointe aux oracles d'Isaïe ; car il ne s'adapte pas commodément à cette rédaction et la mention du temple ne se rapporte à rien dans le récit prophétique. C'est une glose empruntée à la narration des Rois et placée en marge du texte d'Isaïe par un copiste qui jugeait celui-ci trop succinct. Voici ce qu'on trouve dans les Rois (II «0/5, XX, 4-11):
Et Isaïe n'était pas sorti de la cour (1) du milieu, que la parole dé ^ahvé lui fut adressée en ces termes : « Retourne dire à Ézéchias, le chef démon peuple: Ainsi parle lahvé, le dieu de David ton père: J'ai entendu ta prière, j'ai vu tes larmes ; je vais te guérir. Bans trois jours tu monteras au temple de lahvé ; et f ajouterai quinze années à tes jours. Je te sauverai des mains du roi d'Assur ainsi que cette ville, et je protégerai cette ville, à cause de moi et à cause de David mon serviteur, »
Et Isaïe dit : « Prenez un cataplasme de figues. » On en prit (un); on le mit sur la tumeur, et (Ézéchias) fut guéri.
(i) D'après le keri, lïn; le ketib a i"»5rn t la ville ».
Et Ëzéchias dit à Isaïe : c Quel signe (me prouvera) que lahvé me guérira et que je monterai dans trois jours au temple de lahvé ?
Et Isa'ie dit: « Voici le signe par lequel lahvé t'assure qu'il accomplira ce qu'il a dit : L* ombre a descendu dix rfegrés; faut-il qu'elle avance encore de dix degrés ? » Et Ézéchias dit: a Cest chose facile que Vombre avance de dix degrés. Que Vombre remonte dix degrés en arrière. » Et le prophète Isaïe invoqua, lahvé. Et (lahvé) fit remonter l'ombre de dix degrés en arrière, sur les degrés qu'elle avait descendus au cadran d'Achaz.
Autant la dépendance des denx textes est évidente, autant il est clair que celui des Rois l'emporte en général sur celui dlsaïe. Il est très remarquable cependant que la glose ajoutée au récit d'Isaïe permet de rectifier en un point l'autre récit. Dans sa forme actuelle, celuici anticipe d'une façon maladroite sur le développement régulier des événements, lorsqu'il mentionne la guérison d'Ezéchias avant de lui faire demander une garantie de la promesse qui vient de lui être donnée au nom de lahvé. Quand la glose a été jointe au texte d'Isaïe, celui des Rois, où cette glose a été prise, était meilleur qu'il n'est aujourd'hui dans le passage concernant les figues, Pusage qu'il fallait en faire et leur efiFet curatif . Isaïe annonçait en cet endroit la guérison d'Ezéchias. Un copiste, ayant voulu marquer expressément que le roi avait été guéri, a modifié le texte afin de substituer à la promesse l'indication formelle de son accomplissement. On voit par cet exemple que les textes parallèles n'ont pas laissé, dans les temps anciens, d'exercer les uns sur les autres une certaine influence, puisqu'on a voulu compléter le récit d'Isaïe par celui des Rois.
Le passage concernant Mérodach-baladan offre quelques variantes curieuses: le mot Mérodach est écrit à
tort Bérodach dans le texte des Rois ; oa y fait aussi un remarquable quiproquo sur le mot pîrT'l « et (qu') il était guéri » {Is. XXXIX, 1), changé en in"»pîn « Ezéchias » (II Rois y XX, 12), ainsi que sur le mot nDU"»*! « et il se réjouit », transformé en Vî2U''1 « et il fut informé ».
Des variantes analogues à celles qui viennent d'être signalées se trouvent aussi dans les passages parallèles de Jérémie et du second livre des Rois {Jér. LU et XXXIX, 1-10 ; II Rois, XXIV, 18-XXV). Il est donc vrai que dans les narrations historiques aussi bien que dans les cantiques et les pièces de poésie la comparaison des morceaux parallèles aide à reconstituer le texte primitif, en permettant de constater, avec plus ou moins de vraisemblance, les modifications volontaires ou les altérations involontaires que le texte a subies. Aucun homme sensé ne soutiendra que les morceaux parallèles avec leurs divergences émanent directement des auteurs primitifs. Les variantes proviennent évidemment de ce que le texte original a été modifié diversement dans les copies qui nous sont parvenues. Si ces variantes n'ont pas de portée doctrinale, elles n'en ont pas moins souvent une assez grande importance littéraire ; et elles sont nombreuses partout, dans les textes en prose comme dans les documents poétiques. Que des modifications du même genre se soient produites dans les passages qui ne sont pas conservés en double copie, c'est ce dont il n'est pas possible de douter. Il n'y avait pas de raison pour que ceux-ci fussent gardés plus scrupuleusement que les autres. Par l'examen des passages parallèles on peut se faire une idée soit du caractère, soit du nombre des altérations plus ou moins graves que le texte biblique a supportées dans son ensemble. Ce témoignage que la Bible hébraïque se rend à elle-même est au dessus de toute discussion, et il est assez surprenant qu'on n'en
ait pas plus tôt compris la portée. La comparaison des Septante et les autres moyens de critique ne conduisent à admettre dans le texte de l'Ancien Testament aucun changement dont la vraisemblance ne soit appuyée par des faits du même genre attestés par l'hébreu seul dans les endroits parallèles.
Nous avons dû, en racontant l'histoire du texte hébreu, insister sur les variations qui sont attestées parla comparaison des Septante avec l'hébreu massorétique : cette comparaison nous a révélé que, dans les siècles antérieurs à l'ère chrétienne, le texte des Livres saints n'était pas très scrupuleusement gardé, qu'il a subi des modifications assez notables entre l'époque des Septante et le second siècle de notre ère. Mais le rapprochement de la version grecque et de l'hébreu traditionnel peut servir à autre chose. La version des Septante, par cela même qu'elle représente un texte hébreu plus ancien que celui de la Massore, représente assez souvent un texte meilleur. On a déjà pu voir, par les exemples que nous avons empruntés aux livres de Samuel et de Jérémie {supr. p. IH et suiv.), les içervices que la Bible grecque peut rendre à la critique de l'Ancien Testament. Toutes les divergences qui existent entre l'hébreu et le grec ne sont pas des défauts de la version. Cette conclusion proclamée par Cappel, Richard Simon, Wellhausen, sera rendue évidente par la critique de quelques passages où le grec corrige utilement l'hébreu.
Au premier livre de Samuel, à l'endroit où il est dit que les gens de Saul s'aperçurent du tumulte occasionné dans le camp des Philistins par Jonathas et son écuyer (1), on lit dans l'hébreu (I Sam. XIV, 18-47) :
(i) Le commencement du récit offre une variante assez notable au V. 7 ; mais nous ne voulons pas prolonger outre mesure la citation.
220 HIvSTOIRE CRITIQUE
Et Saûl dit à Achia : « Apporte Varche de Dieu », Car l'arche de Dieu était ce jour-là avec (?) les enfants d'Israël. Et comme SaUl parlait au prêtre, le tumulte allait grandissant dans le camp. Et Saul dit au prêtre : « Retire ta main .»
Et Saûl et tout le peuple qui était avec lui se rassemblèrent et vinrent au lieu du combat : or Tépée de l'un était contre l'autre ; c'était une énorme confusion. Et les Hébreux qui, auparavant, appartenaient aux Philistins et qui étaient venus avec eux au camp tout autour, se mirent aussi avec les Israélites qui accompagnaient Saûl et Jonathas. Et tous les Israélites qui s'étaient cachés dans les montagnes d'Éphraïm apprirent que les Philistins étaient en fuite et ils s'attachèrent aussi à leur poursuite en combattant. Et lahvé donna en ce jour la victoire à Israël, et le combat s'étendit au-delà de Bethaven (1).
Et les hommes d'Israël étaient harassés ce jour-là ; et Saûl adjura le peuple en disant : « Maudit soit celui qui prendra de la nourriture avant le soir, jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis I » Et personne du peuple ne goûta de nourriture. Et tout le pays entra dans la forêt, et il y avait du miel à la surface du sol. Et le peuple entra dans la forêt; or il y avait là une traînée de miel ; et nul n^ atteignit de la main sa bouche, parce que le peuple craignait le serment.
Cependant Jonathas n'avait pas entendu son père adjurer le peuple, et il étendit l'extrémité du bâton qu'il avait à la main, la trempa dans le rayon de miel et porta la main à sa bouche, et ses yeux se ranimèrent (2). Et quelqu'un du peuple prit la parole et dit : « Ton père a adjuré le peuple en ces termes : Maudit soit celui qui prendra de la nourriture aujourd'hui ! » Et le peuple était fatigué, et Jonathas
(ij Septante: pafjiwô.
(2) Littéralement : « sllluminèrent ». Leçon du keri (n^lNH), confirmée par le t. 29 (répouse de Jonathas) et suivie par la Vulgate. Ketib : « virent » (nJNIH), leçon suivie par le grec.
dit : « Mon père afflige le pays. Voyez comme mes yeux se sont ranimés parce que j'ai goûté un peu de ce miel. A plus forte raison, si le peuple avait mangé des provisions des ennemis qu'il a trouvées, la défaite des Philistins ne seraitelle pas plus grande ?
Et ils battirent ce jour-là les Philistins depuis Mikmas jusqu'à Aialon, Et le peuple était très fatigué. Et le peuple se jeta (1) sur le butin, et Von prit les brebis, les bœufs, les veaux, et on les égorgea sur la terre, et le peuple les mangeait avec le sang. Et l'on vint dire à Saûi : t Voici le peuple qui offense lahvé, en mangeant (la chair) avec le sang. » Et il dit : « Infidèles I Roulez-moi aujourd'hui une grosse pierre. » Et Satil dit : « Dispersez-vous parmi le peuple et dites-leur : « Apportez-moi chacun votre bœuf et votre mou- Ion et égorgez-les en cet endroit, puis vous mangerez sans offenser lahvé en prenant (la chair) avec le sang. » Et tout le peuple amena de nuit les bœufs que chacun avait sous la main, et on les égorgea au lieu fixé. Et Saûl érigea un autel à lahvé. Ce fut le premier autel qu'il érigea à lahvé.
Et Sattl dit : « Poursuivons les Philistins durant la nuit, faisons du butin sur eux jusqu'au lever du jour, et n'en laissons pas survivre un seul. » Et Ton répondit : « Fais ce que tu juges à propos.» Et le prêtre dit : «Allons consulter Dieu •. Ft Saûl interrogea l'oracle de Dieu (2) : « Descendrai-je à la poursuite des Philistins? Les livreras-tu aux mains d'Israël? » Et il ne répondit pas ce jour là. Et Satil dit t Approchez ici, tous les chefs du peuple ; reconnaissez et voyez ce qu'est ce péché (dont nous souffrons) aujourd'hui. Aussi bien, par la vie de lahvé, le sauveur d'Israël, si Jonathas, mon
(1) Leçon du keri {)DT^) autorisée par XV, 19 ; le ketib (v^y^i) ne donne pas de sens.
(2) Littéralement : t Approchons-nous iic de Dieu. » — Et Saûl fit la demande par Dieu. » Interrogation directe de lahvé, que Ton distinguait des autres communications divines par la voie des songes, des prophètes^ etc. Il s'agit sans doute de la divination par l'éphod.
fils, en était Vauteur (1), il serait mis à mort! » Et dans tout le peuple personne ne répondit.
Et il dit à tout Israël : « Vous serez d'un côté (2), et moi avec Jonathas, mon fils, de Tautre côté. » Et le peuple répondit à Saûl : « Fais ce que lu juges à propos. » Et Sattl dit à lahvé : « Dieu d'Israël, donne la sainteté. » Et Jonathas et Satil furent pris, et Je peuple fut hors de cause. Et Sattl dit : « Jetez (les sorts) pour (3) moi et pour Jonathas, mon fils. • Et Jonathas fut pris. Et Saul dit à Jonathas : t Déclare-moi ce que tu as fait. » Et Jonathas le lui déclara en disant : « J'ai goûté un peu de miel au hout du bâton que je portais à la main. Je suis prêt à mourir (4). • Et Sattl dit : « Dieu (m')accable deux fois (5)1 Tu mourras, Jonathas. » Et le peuple dit à Sattl : « Jonathas mourrait, lui qui a procuré ce grand succès à Israël I Non (6). Par la vie de lahvé, pas un cheveu de sa tète ne tombera à terre, car il a été aujourd'hui l'agent de Dieu (7). Et le peuple sauva (8) Jonathas de la mort.
(1) Mot à mot : « S'il est (le péché) dans Jonathas. » Septante s eàv àicoxptô^ = r^^lX^^ lu ie^unne\ cette leçon est à retenir avec la lecture iesnâ, de préférence à l'hébreu IJU*» (iesnô), HNTan « péché • étant un mot féminin.
(2) Septante : SouXetav = "ITJ, erreur de lecture, au lieu de Hj;. - (3) Mot à mot : « Jetez entre moi et Jonathas. »
(4) Ou bien : « Et je mourrais pour cela ! » Le texte dit simplement : t Et me voici, je mourrai. »
(5) Imprécation. Littéralement : « Dieu me fasse ceci et ajoute cela ! »
(6) nS''Sn absitl Ce mot n'est pas représenté dans le grec. Dans les lignes précédjentes, l'interprète a lu deux fois « aujourd'hui » (DVn) au lieu de « Jonathas » hTù'V) : « Tu mourras aujourd'hui... Il mourrait aujourd'hui, celui qui », etc. L'hébreu est préférable.
(7) Mot à mot : c Car il a fait ce jour avec Dieu. » Le traducteur grec s'est mépris dans la lecture de D^ *tm « avec », dont il a fait *am « peuple » : « le peuple de Dieu a fait ce jour. »
(8) Mot à mot : « racheta Jonathas et il ne mourut pas. » Ewald et Welhausen entendent le mot « racheter » dans le sens propre, c'eslà dire qu'une autre victime aurait été substituée à Jonathas.
Et Saûl s'en revint, abandonnant la poursuite des Philistins, et les Philistins gagnèrent leur pays.
Et Sattl prit la royauté (1) sur Israël, et il fit la guerre alentour contre tous ses ennemis, contre Moab et contre les fils d'Ammon, et contre Édom, et contre les rois de Çoba, et contre les Philistins ; et de quelque côté qu'il se tournât, il condamnait, »
Divers passages de ce récit n'ofiFrent pas un sens satisfaisant, et il se trouve que la version grecque les a lus autrement qu'ils ne sont aujourd'hui dans l'hébreu.
Au commencement, on ne voit pas ce que Saul veut faire avec l'arche, ni ce que signifie l'ordre donné au prêtre de retirer sa main. Il est dit plus haut (j^. 3) que le prêtre Achia portait l'éphod, c'est-à-dire l'instrument par lequel lahvé rendait ses oracles, et l'on voit, en effet, plus loin, comment le prêtre et Saûl ont recours à l'objet sacré. Or, on lit dans le grec : « Et Saiil dit à Achia : « Apporte Véphod. » Car il (Achia) portait ïéphod ce jour-là devant Israël. » Il est clair que Saiil, apprenant ce qui se passe dans le camp des Philistins, veut interroger l'oracle pour savoir ce qu'il faut faire. Mais la marche des événements rend celte interrogation superflue. C'est pourquoi il dit au prêtre, qui se disposait à faire manœuvrer l'instrument divinatoire, de se tenir tranquille. La substitution de l'arche à l'éphod a dû être faite volontairement par un copiste maladroit qui n'a pas compris de quoi il s'agissait (2).
(1) Le grec a ici un doublet : xai SaouX eXa^^sv toi) paatXsuetv (leçon de l'hébreu), xaxaxXTfjpoùxat ep-^ov (ce dernier mot supposant la lecture riD^Sa au lieu de HDiSd). La seconde traduction, qui est fautive, est néanmoins la leçon authentique des Septante. Cf. versets 4i-42.
(2) Le texte primitif était : -nSNH KUJ] •T'H [MH] ^3 [^^SN^] HU^^in SnIUI [''JSS (Welhausen).
La phrase concernant les Hébreux qui étaient avec les Philistins et qui se tournent contre leurs maîtres n'est pas non plus correcte dans le texte massorétique. Elle est ainsi conçue dans les Septante (j^. 21) : • Et les serviteurs qui étaient auparavant avec les Philistins et qui étaient venus au camp se tournèrent aussi (contre eux), pour se mettre avec les Israélites qui accompagnaient Saûl et Jonathas. » La lecture « se tournèrent, eux aussi », nun D3 mo, est certainement préférable à la lecture « à l'entour, et eux aussi », nnn d:^ a'^iD, dont le premier mot ne signifie rien ici. Mais faut-il lire onayn, « les serviteurs », ou Dnisrn « les Hébreux »? Pour le sens, on doit joindre les doux lectures, car il s'agit d'Hébreux qui étaient au service des Philistins. Peut-être le texte primitif portait-il en réalité onavm onwi « et les serviteurs hébreux. »
Le grec ne parle pas de la fatigue du peuple avant de mentionner le vœu de Saûl, et le serment du roi est amené comme il suit : « Et toute la troupe qui accompagnait Saûl était d'enviroji dix mille hommes ; et le combat s^ étendit dans la montagne d'Èphraïm[i). Et Saiil fit une grande faute en ce jour-là, et il adjura le peuple en disant : « Maudit soit celui qui prendra de la nourriture avant le soir, jusqu'à ce que je me sois vengé de mon ennemi (2). Et personne du peuple n'avait goûté de nourriture (3). Et il y avait du miel à la surface
(1) Le grec a ici un doublet : eU 6'Xr,v TcéXtv = 1^3; SdS, qui fait double emploi avec h ttj) opet = "1.12. Les mots in et TJjr sont échangés ailleurs, v. Jos, XV, 10 (grec et hébreu), II Bots, XXIII 16, etc.
(2) Un simple changement de voyelles dans l'hébreu permet de lire le pluriel qui est préférable.
(3) Le grec a encore ici une double traduction : xai icacra ^ 'fy ^pijxa, « et tout le pays avait dîné », tandis que la troupe de Saûl n'avait rien pris; xxl oux ï^z\>^%zo icac ôXao< apxou, leçon conforme
du sol (1); et le peuple arriva près du miel; ovils'en allait parlant ; et nul ne porta (2) la main à sa bouche parce que le peuple craignait l'adjuration du SeU gneur (3). » Le commencement de ce passage ofiFre toutes les marques de l'originalité, tandis que Thébreu qui lui correspond est obscur et embarrassé. L'hébreu des Septante et très facile à rétablir (4). Les dernières lignes, où il est question du miel, ont été surchargées de gloses dans l'hébreu massorélique, à cause du double sens de ir, qui signifie « miel » et « forêt », et ces gloses ont occasionné ensuite l'introduction de doublets dans le texte grec. Mais là encore l'original est facile à reconstituer. Une bévue du traducteur fournit même la matière d'une correction qui améliore sensiblement cette finale. « La traînée » ou mieux « l'allée de miel » est quelque chose de singulier ; le passage correspondant du grec, « il s'en allait parlant », est encore moins satis-
à l'hébreu et meilleure que la première, bien que celle-ci soit sans doute la leçon authentique des Septante. La variante « et toute la terre » a exercé une influence sur le texte massorétique, où elle s'est glissée un peu plus loin (verset 25) pour donner naissance à cette phrase bizarre : t et tout le pays entra dans la forêt ».
(i) Le grec est surchargé en doublets : xai 'làaX opuijtôç ^v [jieXi(jjtôvo;. 'làaX est une transcription et 8pu|jt6;une traduction de iyi, Le même mot se trouvant traduit par jjieXt<i<ia>v au verset suivant, il est de toute vraisemblance que la leçon primitive des Septante était : xai^v iJLeXtffdwv =nM I3;i1 (Wellhausen, Driver).
(2) 'Eirtorpicptov = a'»UD, meilleur que l'hébreu :i"»UD.
(3) Il est difficile de dire si Tinter prête a lu réellement mn^ nsnsu, ou bien s'il a ajouté le nom divin pour plus de clarté.
(4) nïi)D3 nonSan ^im u-jk d'»sSn hiwd Siku dj; r\'^n uvr\ bsn
nmn Din nS"T:i nw\z; nw SinuI anSK ini (Wellhausen, Driver). Les derniers mots de cette restitution rejoignent le verset 24 de l'hébreu, qui paraît en être simplement une reproduction altérée dans la formule MJ SkiiZ71 'tt7''Nl. On peut croire que la formule : « et le combat s'étendit au-delà de Béthaven », au verset 23, est une simple variante de la leçon primitive conservée par le grec : t et le combat s'étendit dans la montagne d'Ëphraïm, »
faisant pour le sens. Mais qu^on le remette en hébreu in iSn, etqu'on se rappelle que le nom des abeilles nmii se rattache à la racine in, on n'hésitera pas à lire : « or, les abeilles étaient parties », détail qui est tout à fait de circonstance (1).
Le grec fournit encore quelques bonnes corrections dans la suite du récit : « vois » (•'8e = nxi), au lieu de (c voyez » (lKi), dans la réponse de Jonathas à celui qui l'avertit de l'anathème lancé par Saiil (2); « à Makmas»^ au lieu de « depuis Makmas jusqu'à Aialon », les Israélites n'ayant pas dû s^éloigner beaucoup de l'emplacement où était le camp des Philistins, puisqu'on les voit après la bataille se précipiter sur les troupeaux que Tennemi n^avait pu emmener dans sa fuite (3) ; € ici » (evtaiiôa «* dSh), au lieu de <i aujourd'hui» (dw), ce dernier mot n'ayant pas de sens dans la bouche de Saûl lorsqu'il demande qu'on amène une pierre pour Timmolation du bétail (4); de même, « ici », au lieu de « à moi » ("'Sk), dans le discours que Saiil fait adresser aux
(1) Le premier membre du verset 25 est à supprimer dans Thébreu ; au verset 26, au lieu de "crn il faut lire yo.! « l'abeille », singulier collectif ou bien en mettant le verbe au pluriel Vlin IdSh « ses abeilles étaient parties. »
(2) On lit dans le grec (verset 29): « Et Jonathas connut (le serment de son père) et il dit » etc., ce qui donne en hébreu VTi mv IDN"»*!. Il est possible que la phrase précédente: « et le peuple était fatigué » (ayn s]y^1) qui est sans lien avec le contexte soit une glose engendrée par une fausse lecture de 3;t»1 ( Wellhausen) ; cette phrase est maintenant dans la version grecque, mais il semble que l'ancien interprète ne l'a pas connue.
' (3) Le grec confirme la leçon du keri au commencement du verset 32: xailxXiOr) ô Xaô; = D^n T3^1, fausse lecture qui vient de "QT^ et non de i:;t^. Au verset 33, l'interprète a lu de travers le mot Dniia « vous prévariquez », où il a pensé trouver un nom propre :
u rmaiii (Dni:ia ?).
(4) On s'explique aisément l'échange des mots aS»1 et D%"l par une bévue de copiste; de même, l'échange de oSn et "»Sn.
Israélites, puisque ce n'est pas lui qui tuera toutes les bêtes ; au taême endroit, « et tout le peuple amena « ce que chacun avait sous la main » (à'xaatoç tJ Iv tîj yt\^'^ a-jTou = nu 11Z7K u'^n), au lieu de « et tout le peuple amena de nuit les hœufs que chacun avait sous la main » (nS^Sn im rm ;2r»K), car il n'y avait pas que des bœufs à tuer (1), et le mot « de nuit », qui paraît superflu, a dû être emprunté au contexte (^ 36) ; « en qui est ce péché » (èv ^{vt = "^ûa, le traducteur ayant certainement songé à une personne), au lieu de « en quoi (consiste) ce péché » (nai), dans l'endroit où Satil veut qu'on cherche la faute qui a causé le silence de l'oracle (j^ 38). Mais le passage où le grec remédie le plus heureusement à la corruption de l'hébreu est celui où est racontée la consultation par laquelle on découvrit la faute de Jonathas (j^ 41-42). Il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver un sens à l'hébreu : « Et Saûl dit à ïahvé : « Dieu d'Israël, donne la sainteté. t» Et Jonathas etSaiil furent pris.» Un mot d'explication est indispensable ici. La version grecque le fournit, bien que l'interprète lui-même n'ait peut-être pas très bien vu de quoi il s'agissait. On lit dans les Septante : « Et Saûl dit: « Seigneur {lahvé)^ Dieu d'Israël^ pourquoi n^ astu pas répondu aujourd'hui à ton serviteur? Si Finiquité est en moi ou en Jonathan, mon fils, Seigneur ilahvé) Dieu d'Israël, donne t évidence^ et s'il est dit (?) qu'elle est (2) (à lire simplement: et si elle est) dans
(1) Il était facile de lire W « bœuf », au lieu de Wk « ce que t.
(2) Le texte grec est surchargé en cet endroit : xat iàv tàSe tXttt^ (ms. Alexandrin, eiTTiif;), ooç 8y) xîf) XatJ) (toj 'lapar^X, So; Ir^ ôffiotrjxa. 11 est évident que le premier ooc ôtj doit être supprimé. Quant à Tà8è £t''ïtT|, c'est une fausse interprétation de l'hébreu iJ'iz;'» (ou njU"»), comme au verset 39. On lisait sans doute primitivement dans le grec: xai eàv zéZz sI'ttti h Ttp Xat]) x»t.X. L'ancienne Vulgate donnait le vrai sens du passage: Si in me aut in Jonatha filio meo est
Israël^ ton peuple^ donne la sainteté. » Et Jonathas et Saûl furent pris, et le peuple fut hors de cause. Et Satil dit : « Jetez (les sorts) pour moi et pour Jonathas, mon fils. Celui que le Seigneur {lahvé) prendra sera mis à mort. » Et le peuple dit à Saûl : « Cela ne peut pas être, yy Et Saûl contint le peuple, et on jeta {les sorts) pour lui et pour Jonathas, son filsn Et Jonathas fut pris. »
Ce morceau, dont la première partie au moins représente le véritable texte de Toriginal, nous fait assister à une scène de divination par urim (aniK) et tummim (D'^an), espèce de tirage au sort dont Texécution ressemble beaucoup au jeu de pile ou face. Le mot grec S^Xouç, que nous avons traduit par « évidence » est cercertainement w>'tm, et « la sainteté », ôffioxiQTa, est tum^ mim. Avant qu'on jette les sorts, Satil prend lerîmpour lui et Jonathas, et il attribue tummim au peuple. L'opération se fait : urim parait ; Satil et Jonathas sont pris. La consultation recommence ensuite dans les mêmes conditions pour le roi et son fils, les chances de Tun étant rattachées à urim^ celles de l'autre à tummim. Il y a donc une grande lacune dans le texte hébreu. L'omission est sans doute accidentelle et provient de ce que, le mot Israël étant répété plusieurs fois dans ce passage, un copiste distrait aura passé des premiers mots prononcés par Satil: • lahvé, dieu à' Israël », aux derniers, qui suivent également le nom d'Israël: « donne tum^ mim{i). I La discussion qui précède la dernière consul-
iniquitas hœc, da ostensionem ; aut si haec iniquitas est in populo tua da sanctitatem. La Vulgate actuelle contient la leçon de l'hébreu et celle du grec ; mais la Vulgate hiéronymienne suivait l'hébreu massoré tique. On y a interpolé la leçon de l'ancienne version latine.
(1) En hébreu : 1ru^u ^K n ^2n Dx nvn j\2V HK T\Kv nS naS
D^DH n:in (Wellhausen, Driver).
tation du sort n'est pas une glose de l'interprète ni d'un copiste grec. Elle parait provenir d'un original hébreu (1). On a pensé qu'elle arrivait mal à propos, parce qu'il aurait été inconvenant d'interrompre le jugement de lahvé et de laisser peser sur deux personnes la responsabilité d'un péché commis par un seul homme (2). Ces raisons ne sont pas très convaincantes. Il est naturel que le peuple intervienne lorsqu'il se voit sur le point de perdre Saiil, son roi, ou Jonathas, son libérateur, qu'il tient à garder tous les deux ; et il ne devait pas avoir plus de scrupule à empêcher la dernière consultation du sort qu'il n'en eut à soustraire Jonathas à la condamnation qui le frappait. Jonathas tombait sous l'anathème de Saûl, et celui-ci ne croyait pas pouvoir manquer à son serment. Que le fils du roi ait été remplacé ou non par une autre victime, Je vœu^e Saûl n'a pas été exécuté, parce que le peuple a pris sur lui d'en empêcher l'accomplissement. Si l'on renonce à poursuivre les Philistins, c'est qu'on ne se croit plus tout à fait en règle avec lahvé ni assuré de sa protection, après que le serment de Saûl a été éludé. La dernière addition du grec a donc quelque chance d'être authentique. Elle a pu être omise avec intention, ou glisser comme la précédente entre les deux formules semblables : « Jetez (les sorts) pour moi et pour Jonathas, mon fils », et: « on jeta les sorts pour lui et pour Jonathas, son fils. »
A la fin du récit, le grec lit : t Et le peuple intercéda pour Jonathas en ce jour-là^ » au lieu de : « Et le peuple racheta Jonathas. » Il est probable que la leçon des
(1) nin inn hm"» kS Siku Sn oyn idn*»! nia^ mn"» tsS'» icnt 1 ja ]ri3*i^ ]"»:n i:u iS''S^t W2 Sintzt ptnn
(2) Wellhausen, op, cit., 95.
Septante provient d'tin original hébreu (1) ; mais la formule employée :peut être considérée comme explication de celle qui nous est cpnservée dans le texte massorétique (2). Le dçrniermot « il condamnait » est remplacé dans le grec par « ilse sauvait, » c'est-à-dire, « il se tirait d'affaire, » ou bien « il réussissait. » Ici encore la lecture de la version est meilleure que celle de Thébreu massorétique.(3)^
On n'exigera pas sans doute que nous poussions plus loin rexpériençe. La version des Septante peut rendre des services considérables à la critique du texte hébreu. L'importance de ces services varie d'ailleurs suivant les livres, parce que toutes les parties de la Bible hébraïque ne sont pas aussi mal conservées que le livre de Samuel, et toutes les parties de là version grecque n'ont pas non plus là même valeur comme traduction. L'étude comparée du texte[massorétique et des Septante n'a pas encore donné tousr ses fruits parce* qu'elle n'a pas encore été faite complètement et avec suite pour tous les livres de l'Ancien Testament. On a pu voir dans le morceau qui vient d'être discuté quelle attention est souvent nécessaire pour distinguer la véritable leçon des Septante d'avec les variantes qui y ont été surajoutées. -On a vu aussi dans quelles erreurs parfois grossières î les interprètes sont tombés. Ces fautes mêmes servent .parfois à la critique de l'hébreu. La version des Septante, étant donnés son caractère et les conditions dans lesquelles elle nous est parvenue, réclame de ceux qui veulent s'en servir pour la critique du texte hébreu, beaucoup de clairvoyance, de souplesse d'esprit et de
(i) ]T)2vh avn iSSsn.
(2) Wellhausen, op, cit,
(3) yil71\ On ne peut pas invoquer Tusage de l'araméen pour interpréter sr'^UTJ dans le sens de a il remportait» (sur ses ennemis).
circonspection. Mais les savants exégètes qui ont examiné dans ces derniers temps le texte de Samuel (1), ont prouvé par Tévidence des faits ce qu'un pareil moyen de crilique peut valoir entre des mains habiles et exercées.
Les variantes qui sont supposées dans l'original hébreu par les Targums, la Peschito et la Vulgate hiéronymienne peuvent également servir à la correction du texte massorétique : on sait déjà que le texte original de ces versions ressemblait beaucoup plus à l'hébreu traditionnel que celui des Septante.
La comparaison de l'hébreu et des Septante, comme celle des passages parallèles, a l'avantage de fournir le remède aux altérations du texte en même temps qu'elle en fournit la preuve. On ne saurait en dire autant de l'examen critique des Livres saints pris en eux-mêmes, lorsque les lois du rythme ou celles de la logique et du langage révèlent des altérations contre lesquelles ne proteste aucun témoin. Dans ce cas, le mal est souvent plus facile à constater où à soupçonner qu'à guérir.
Le rythme et la mesure, lorsqu'ils sont suffiisamment connus, permettent néanmoins de découvrir les additions ou les omissions qui se sont produites dans les morceaux poétiques. Seulement, quand il s'agit d'omissions, on n'a d'autre ressource que l'hypothèse pour suppléer ce qui manque, à moins que les versions n'aient eu encore un texte plus complet.
Dans le texte massorétique du psaume CXLV (gr. CXLIV), qui est un psaume alphabétique, on remarque l'absence de la strophe qui devait commencer par la lettre j. Il y a donc en cet endroit une lacune certaine ; et chaque strophe étant d'un distique, nous savons qu'il manque deux vers en cet endroit. Le traducteur grec
(i) Wellhausen, Driver.
les lisait encore et on peut les rétablir d'après les Septante. Il faut restituer après le j^ 13.
lahvé esl fidèle dans ses paroles,
Et bienfaisant dans toutes ses œuvres.
La ressemblance de ce distique avec le 7. 17 sert à expliquer l'omission du texte hébreu, mais ne la justifie pas.
On a vu plus haut (p. 124) que le psaume IX-X a été privé de plusieurs strophes; et que, nonobstant l'addition d'une strophe supplémentaire à la fin du psaume IX et la transposition de deux strophes au commencement du psaume X, l'altération du texte est aisée à reconnaître.
Le psaume XIX (XVIII) fournit des exemples de mutilation incurable et d'interpolation prosaïque. Il commençait par trois superbes distiques :
Les cieux racontent la gloire de Dieu,
Et le firmament célèbre l'œuvre de ses mains.
Le jour transmet la parole au jour,
La nuit communique la science à la nuit.
Leur voix se répand dans toute la terre,
Et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde.
Entre le deuxième et le troisième distique on lit à présent : Il n'y a ni parole ni discours] on n'entend pas leur voix. Pour le sens, cette réflexion a l'air d'une glose faite sur le second et le troisième distique, afin d'expliquer le mot parofe et le moi voix (1); elle interrompt la suite des idées. Pour le rythme, il est impossible d'y retrouver un distique aussi plein que les autres et qui leur soit proportionné. L'interpolation ne
(i) Cette glose sert du moins à montrer qu'il faut lire ûSlp (verset 5) au lieu de D*lp. Bickell, Carmina, 12.
parait donc pas douteuse. Voici maintenant les mutilations :
Il (i) y a fixé la demeure du soleil,
Et il (2) est comme un époux sortant de la chambre
nuptiale ; Il s'élance comme un guerrier pour accomplir sa
course.
Il sort d'une extrémité des cieux, Et son parcours atteint l'autre extrémité.
Rien ne peut échapper à ses ardeurs.
Il est évident que les six vers qui précédent ne forment pas trois distiques. Le premier vers et le dernier n'ont pas de parallèles. Les vers intermédiaires forment deux distiques excellents. Il y a une lacune d'un vers avant ou après les deux vers qui sont isolés (3). Cette lacune est certaine, parce que chacun de ces vers a par lui même un sens incomplet et que le début du poème indique assez clairement que le morceau tout entier était formé de distiques.
La suite du psaume révèle un fait plus grave, à savoir que le morceau dont on vient de lire la traduction est un fragment qui se trouve maintenant réuni avec une pièce poétique de caractère tout différent. Cette conclusion aurait pu êlre garantie par la simple analyse du psaume. Le début annonce une description des merveilles que le ciel découvre à nos regards. Après une strophe d'introduction, le cours du soleil est représenté en termes d'une véritable poésie. Puis le sujet change tout à
(1) Dieu.
(2) Le soleil.
(3) On ne peut pas songer à rattacher le dernier vers au premier, car il n'y aurait pas de parallélisme. La description du soleil comportait plus de trois distiques dans le poème primitif.
coup : la suite du psaume est un éloge de la Loi. Les commentateurs ont remarqué qu'il n'y avait pas de transition. Mais là raison de ce défaut n'est point à chercher (Jaqs k libre caractère de la poésie orientale. Il n'y a pas plus de rapport entre les deux parties du psaume XIX qu'entre le psaume XIX et le psaume XX. Ce sont deux morceaux d'origine différente et qui sont simplement juxtaposés. Le rythme du second morceau nelaisse pas le moindre doute à cet égard :
La loi de lahvé est parfaite,
Consolante à Tâme ; • Le témoignage de lahvé est fidèle,
Il instruit le simple ; Les préceptes de labvé sont justes.
Ils réjouissent le cœur ; Le commandement de lahvé est pur.
Il éclaire les yeux ; etc.
La différence du rythme est sensible à travers la traduction (1). Le psaume XIX contient le début d'un poème sur le ciel, poème dont la majeure partie, qui ne nous a pas été conservée, avait déjà péri quand la collection du psautier prit sa forme définitive, et un autre poème complet, rattaché après coup au fragment qui le précède.
(1; Voici la transcription des quatre premiers vers de chaque morceau, selon la vocalisation massorétique :
Hassamaïm mesapperim kebod £/, Uma'asé iadav maggid haraqV lom leiom iabbV orner, Velayla lelayla iechawé da*at.
Torat lahvé temimay Mesibat nafes ; Edut lahvé néémana^ Machkimat pétL
Lorsque les additions ou omissions sont peu étendues, le parallélisme et le- rythme ne permettent pas de les découvrir aveela même certitude, parce que, la prononciation de l'hébreu, telle que la Massore nous l'enseigne, n'étant pas sûre dans les détails, la computation des syllabes peut être sujette à erreur. Cependant, on s'aperçoit aisément que le texte est surchargé, lorsqu'on lit au psaume II (10-12) :
Et maintenanl, rois, comprenez,
Instruisez-vous, juges de la terre.
Servez lahvé dans la crainle,
Et réjouissez-vous (?) en tremblant ;
Embrassez le filsj de peur qu'il ne se fâche et que vous
n'alliez à votre perte.
Car son courroux s'allume aisément :
Heureux ceux qui se confient en lui I
Les mots : « embrassez le fils » ou • la pureté *> , ne donnent aucun sens et dérangent la marche naturelle du discours. Ils sontpareillement une surcharge évidente pour le parallélisme et le rythme, bien qu'ils soient très courts et ne comptent que pour trois syllabes (1).
De même on constate aisément des lacunes légères dans des cas pareils à ceux que présente le psaume XXXyII,^ 27-29;
(1) Ve*atta melakim hashilUj
Hivvaseru sofeté arec ; 'Ibdu et lahvé beïr*a, Vegilu bir'aday
[Nassequ bar] Pén ié'naf vetobedu dérek ! Ki îb'ar kim'at appo :
Asré kol chose bo !
Éloigne-toi du mal, fais le bien, Pour que tu habites à jamais....
Car lahvé aime la justice ; Il n'abandonne aucun de ses fidèles.
à jamais il sont gardés,
Et la race des pécheurs est détruite ; Les justes posséderont la terre.
Et ils y resteront toujours.
Le psaumeeslalphabétique,etla première strophe citée commence par D.(ùhaque strophe est de quatre vers. Le second vers de la première strophe est incomplet pour le sens, car on doit dire où le juste habitera ; il est sensiblement plus court que les autres et il faut sans doute ajouter un mol, « le pays », ou « la terre (1) ». Le premier mot de la strophe suivante, qui doit commencer par un V , a disparu. Les deux mots qui restent, iiar7j oSiyS, ne peuvent pas constituer un vers. Ils donnent d'ailleurs un sens peu satisfaisant, car Téconomie de la strophe semble consister dans ^opposition du premier distique décrivant le sort des méchants, au second qui décrit le sort des justes. Or la leçon primitive du grec (2) paraît avoir élé : avo[xo( Ss êxStwy.O^ffovxat, ce qui suppose dans Thébreu : na^a D^S^iy. Cette lecture est satisfaisante pour le sens et fournit le mot exigé pour le début de la strophe. Mais le vers demeure trop court. On est autorisé à garder devant le verbe le mot dSivS « pour toujours » : c'est grâce à la ressemblance de celui-ci
(i) yiN. Cf. versets.
(2) Conservée dans le ms. Alexandrin. Ce passage fournit un curieux exemple des altérations qu'a subies le texte des Septante. On y trouve un doublet : ètc x6v alwva «puXa^^ÔTfîdovxat, traduction de Thébreu actuel; puis, dans le ms. du Vatican, afitofiot sxSixTjÔYiffovxat, corruption de la leçon primitive du grec.
avec le mot restitué que D^S^y (dSiv) a disparu du textetraditionnel, comme oSiyS avait disparu du texte des Septante. On lira donc avec beaucoup de probabilité : t Les méchants sont pour toujours exterminés (1). »
Les surcharges et les lacunes sont moins facilement' reconnaissables dans les textes en prose. Mais là encore on trouve des cas oti il est possible de se prononcer avec certitude.
Les interpolations que nous avons signalées plus haut (p. H6 et suiv.) dans le chapitre XXV de Jérémie pourraient être déterminées sans le secours du grec. Le même livre de Jérémie offre l'exemple d'une glose monumentale au commencement du chapitre XXXIX. Dans le chapitre XXXVIII, il a été question des rapports de Jérémie avec Sédécias durant le siège de Jérusalem, et la narration se continue (j^. 28) : « Et Jérémie resta dans la cour de la prison jusqu'à ce que Jérusalem fut prise. Et quand Jérusalem eut été prise... » La phrase n'est pas achevée. On a inséré en cet endroit un récit du siège de Jérusalem, commençant par ces mots : « Dan la neuvième année de Sédécias, roi de Juda, le dixième mois, Nabuchodonosor, roi de Babel, vint à Jérusalem avec toute son armée, » etc. La phrase coupée par ce récit s'achève ensuite (ch. XXXIX. j^. 11): « Nabuchodonosor donna des instructions au sujet de Jérémie à Nabuzaradan, chef des satellites, » etc. Le passage ainsi interpolé reproduit avec certaines variantes un
(J) Sur méra* va* osé tohy
Usekon le*olam areç; Ki lahvé ohéb mispat, Vélo ia'zob et chasidav, *AviIim le'olam nismadu,
yj
Vezéra' resa'im nikrat ; etc. ;
morceau qui se trouve au dernier chapitre des Rois et au dernier chapitre du livre môme de Jérémie. Il n'est i^ans doute pas téméraire de penser que celui qui a raconté d'abord la captivité et la délivrance de Jérémie ne s'estpas interpolé lui-même, et que la glose dont nous parlons (glose qui a, par ailleurs, tous les droits d'être considérée comme Écriture), a été jointe après coup au texte primitif.
Un passage qui n'est certainement pas complet est ce verset de Samuel (I Sam. XIII, 1) : « Saûl avait (?) année quand il devint roi, et il régna deux ans sur Israël, h L'âge de Saûl à son avènement n'est pas indiqué, bien qu'on ait voulu le marquer, et il est certain aussi que Saiil a régné plus de deux ans sur Israël. Mais on ne peut faire ici de conjecture suffisamment probable pour restituer les chiffres qui ont disparu.
Ailleurs, pour corriger certaines altérations du texte, la conjecture critique donne d'excellents résultats, et même parfois des résultats certains. Voilà, par exemple, un passage d'Isaïe {Is. VIII, 12-13) qui n'a pas beaucoup de sens dans l'hébreu :
N'appelez pas conjuration tout ce que ce peuple appelle
conjuration ; Ne craignez pas ce qu'il craint;
Et ne redoutez pas :
C'est lahvé Cebaoth que vous devez proclamer saint; C'est lui que vous devez craindre ; C'est lui que vous devez redouter.
Il est évident que les trois derniers membres de phrase doivent correspondre aux trois premiers, et que Paltératîon de ceux-ci a détruit l'économie de la pensée et de la phrase. Mais le mot de conjuration^ i^p [q&éer)
qui ne signifie rien ici, ressemble fort en hébreu au mot xjip (qode^), qui signifie « chose sainte ». Il y a eu transposition des deux lettres vi, avec échange de T et i (1). Demème, au troisième membre, il manque un mot hébreu à traduire par « ce qu'il redoute », et le choix de ce mot est déterminé par le verbe qui est employé dans ce troisième membre et dans le sixième. C'est un dérivé de yiV (2). On peut lire sans hésitation :
N'appelez pas saint tout ce que ce peuple appelle saint ; Ne craignez pas ce qu'il craint, El ne redoutez pas ce qu'il redoute.
Mais si la critique peut beaucoup pour améliorer le texte et en faciliter Tintelligence, c'est à condition d'user prudemment des moyens qui sont à sa disposition, de suivre les règles sans lesquelles elle serait un jeu d'esprit beaucoup moins inoffensif que les spéculations des vieux rabbins sur la présence et l'omission des lettres quiescentes.
§ 3. — Les règles de la critique textuelle.
Nous n'avons pas à établir ici les règles générales de la critique textuelle, mais plutôt à en faire l'application au sujet qui nous occupe, à savoir, l'examen du texte traditionnel de PAncien Testament. Les principes que nous allons formuler sont fondés sur ces règles générales et sur les données qu^ fournit l'histoire du texte hébreu.
(1) Correction proposée par plusieurs critiques (Krochmal, Cheyne, Graetz).
(2) yiiyo ou HïlTO*
Le champ de la critique textuelle est aussi vaste que celui des altérations auxquelles elle doit remédier, et celui des moyens dont elle dispose. En ce qui regarde l'étendue des altérations, nous pouvons établir les conclusions suivantes :
/• U accord des manuscrits de la Bible hébraïque ne gàran^ tit pas l'intégrité de tous les passages où cet accord se mani" feste.
On a vu plus haut que tous les manuscrits de la Bible hébraïque appartiennent à une même recension et que cette recension procède, selon toute vraisemblance et en général, d'un seul manuscrit. Ce manuscrit typique de chaque livre, alors même qu'il aurait été très bon, n'était certainement pas parfait, étant une copie de beaucoup postérieure à la composition de Touvrage. Et nous savons que pour certains livres on s'est servi de mauvais manuscrits. Prendre les manuscrits de la Bible hébraïque pour témoins autorisés à Texclusion des versions serait canoniser la plupart des fautes et les plus graves qui se sont introduites dans le texte traditionnel.
2^ L'accord du texte massorétique et des anciennes versions n'^estpas non plus une garantie certaine d'intégrité pour tous les endroits où cet accord est constaté.
Les versions peuvent avoir été faites, elles ont été faites certainement sur un texte déjà altéré. Le cours de ces altérations était endigué quand furent écrits les Targums, la Peschito, la Vulgate; il ne l'était pas encore à l'époque des Septante. C'est à cette époque et dans les temps antérieurs que le texte a le plus souffert. Des altérations ont pu se produire et se sont produites réellement en très grand nombre avant ^qu^on s'occupât de traduiï-e la Bible en grec. Ces altérations
ont pu se perpétuer et se sont perpétuées dans l'hébreu, dans le grec et dans les autres versions. On ne serait autorisé à les maintenir dans le texte sacré que si elles n'étaient pas reconnaissables, afin de ne pas s'exposer à sacrifier ou à corrompre une parcelle authentique en voulant rejeter ou corriger une parcelle suspecte. Mais elles sont parfaitement reconnaissables en plusieurs cas; et dès lors le droit de la critique est au-dessus de toute contestation.
3^ On 7i'est donc pas fondé à invoquer Vunanimité des ma-nuscrits hébreux ou l'accord du texte et des versions contre la réalité ou la vraisemblance d'une altération, lorsque les versions fournissent une leçon meilleure que celle du texte reçu, ou lorsque la grammaire, la logique ^ ou le rythme attestent V invraisemblance ou Vimpossibilité d'une leçon recommandée à la fois par le texte massorétique et les anciennes versions.
Cela reviendrait à dire qu'il ne s'est produit aucune altération dans le texte avant l'époque des Septante ; et Pon arriverait logiquement h cette conséquence absurde, que les variantes des passages parallèles ne pourraient servir à la correction de ces passages et devraient être toutes regardées comme authentiques, les versions s'étant généralement conformées aux variantes de l'hébreu. Si l'on autorise Texégète à employer comme moyen de correction les leçons diverses de ces passages, nonobstant le témoignage que le texte et les versions rendent à l'antiquité de leurs variantes, on ne peut lui interdire de toucher aux morceaux qui ne sont pas conservés en double, lorsqu'il a établi par de bonnes preuves que tel passage a subi telle ou telle modification dont la possibilité se trouve attestée par les divergences des textes parallèles. Dès qu'on cesse de regarder les variantes et les fautes de copiste contenues dans le texte hébreu comme des particulari-
tés mystérieuses que les auteurs sacrés ont placées intentionnellement dans leurs écrits, il n'y a plus qu'à laisser la critique faire son œuvre.
Mais s'il est vrai qu*en refusant à la critique le droit de s'exercer sur le texte hébreu de l'Ancien Testament on jetterait l'exégèse dans une voie fausse, anti-scientijBque et, par conséquent, dangereuse, il est vrai aussi qu'une critique imprudente, sans règles, prête à accueillir sans discernement toutes les hypothèses contraires à l'intégrité du texte, aboutirait au bouleversement complet de l'Écriture et. à la destruction de la science biblique. C'est pourquoi, après avoir posé les principes négatifs qui assurent à la critique sa liberté, nous devons établir les principes positifs qui doivent être appliqués dans Texercice de la critique, pour que cette liberté ne dégénère pas en abus.
4* Le texte hébreu traditionnel étant le témoin principal du texte primitif de V Ancien Testament^ ou, pour mieux dif*e, étant ce texte même, sauf les altérations de détail qui ont pu se produire au cours des siècles, doit être supposé intègre, tant qu'il ny a pas un motif sérieux de le croire corrompu sur tel ou tel point particulier. La lecture massorétique, telle qu'elle a été fixée par le système des points-voyelles et des accents, et pour autant qu'elle détei^mine le sens du texte des consonnes, doit être aussi jugée exacte, tant que le contraire n'est pas démontré au moins d'une manière probable. Dans les passages où la Massore elle-même indique une variante et substitue à la leçon du texte ou ketib, une autre lecture ou keri, il faut examiner le caractère de ces variantes avant d'adopter la leçon du keri de préférence à celle du ketib, quoique la tradition massorétique recommande celle-là de préférence à l'autre.
L'hébreu massorétique doit profiter de l'axiome : melior est conditio possidentis. Il est l'original de l'Ancien Testament, et, dans l'ensemble, il représente plus fidèlement qu'aucune traduction le texte primitif des
Livres saints. « Il est vrai, dit R. Simon, que le texte hébreu d'aujourd'hui a des défauts très remarquables; mais, d'autre part, les anciennes versions, soit grecques ou latines, sont encore beaucoup plus défectueuses (1) », si Ton fait abstraction de leur^ valeur théologique pour les considérer simplement comme témoins du sens et du texte, comme exemplaires des écrits rédigés par les auteurs bibliques. Pour que l'hébreu massorétique perde son caractère d'original dans tel ou tel cas particulier, ou qu'il soit permis de mettre en question son intégrité, il est nécessaire de démontrer que la leçon de la Massore n'est pas l'unique leçon traditionnelle, ou bien qu elle porte en elle-même des marques certaines ou probables d^altération. Les manuscrits, dans certains cas, et les versions, très souvent, permettent d'affirmer que la leçon de la Massore n'est pas la seule autorisée par la tradition ancienne, qu'il a existé sur tel ou tel point des variantes réelles dans les manuscrits hébreux* La présence d'une de ces leçons dans le texte massorétique ne prouve nullement l'exactitude de celle-ci et la fausseté des autres, pas plus que la notation du keri n'est à prendre pour une condamnation indiscutable du hetib. Dès que l'existence d'une variante extra-massorétique est constatée, comme l'intégrité du texte reçu n'est pas autrement garantie dans les détails, il y a lieu de considérer les divergences, celles du ketib et du keriy celles du texte massorétique et des manuscrits ou des versions, comme des variantes d'un même texte, entre lesquelles on peut choisir après en avoir discuté la valeur.
5o Les altérations du texte hébreu qui sont le mieux docu^ mentéeSy que Von constate avec le plus de facilité et que Von
(1) Hist. crit. du V. T.. III, p. 353.
corrige avec le plus de certitude sont celles que présentent les passages conservés dans la Bible hébraïque en deux endroits différents.
On ne saurait trop s'appliquer à l'étude de ces passages, parce que Ton y saisit très nettement les modifications volontaires et involontaires qui ont affecté le texte primitif. On y trouve des gloses, des additions, des omissions, des substitutions de synonymes, des altérations provenant de simples changements de lettres ou mots qui se ressemblent dans récriture ou dans la prononciation. La critique s'exerce là sur des matériaux excellents et tout préparés. Ce n'est pas à dire néanmoins que l'appréciation des divergences et le choix à faire entre les variantes soient exempts de difficultés. Mais l'çxégète peut se dire au moins qu'il est en présence de variantes incontestables. Il n'a qu'à en chercher l'origine et, cette origine étant déterminée, il sera en mesure d'apprécier leur valeur, en les jugeant d'après les lois de la grammaire, le sens du contexte, le style ordinaire de l'auteur.
Observons d'ailleurs que les morceaux conservés en double peuvent présenter des fautes communes aux deux exemplaires dans les endroits où ils s'accordent ; et, dans les endroits où ils diffèrent, des variantes dont aucune ne reproduit exactement la leçon authentique de l'original.
60 Les variantes réelles de V ancien texte hébreu qui sont attestées par les manuscrits et les versions, fournissent un élément de critique pareil à celui qu^offrent les variantes des morceaux parallèles. Mais on doit prendre garde^ dans l'examen des manuscrits comme dans celui des versions, que beaucoup de variantes sont occasionnées par des bévues ou de simples conjectures des copistes et des traducteurs, bévues et conjectures qui ont été faites sur un texte pareil au nôtre^si bien
que cette catégorie de variantes, la plus nombreuse de beau^ coup, n'a que peu ou point de valeur pour la critique.
Toutes les variantes qui se sont produites daus la transcription des Livres saints et qui en ont altéré le texte primitif proviennent de la volonté ou de l'inattention et de l'inintelligence des copistes. Le travail du critique, dans les passages où les témoins du texte présentent des leçons diverses consiste donc à chercher parmi ces leçons celle qui a le plus de chances d'être primitive et d'où les autres procèdent par voie d'altération involontaire ou de substitution intentionnelle. Le critique a pour but d'éliminer les variantes en les comparant et en les discutant, afin d'arriver, autant que possible à la leçon unique et vraie du texte primitif. Pour atteindre ce résultat, il importe de connaître les variantes qui ont existé antérieurement à la fixation de notre texte hébreu, parce que celles-là seulement peuvent avoir chance de représenter des leçons originales que notre texte a perdues. Toutes celles qui dérivent de celui-ci, qui le supposent, qui en sont de simples altérations ne peuvent servir à le corriger; ou bien, si ce sont des conjectures, elles n'ont aucune valeur traditionnelle, mais une simple valeur d'hypothèse pour le cas où le texte serait douteux par ailleurs. Si donc une version s'écarte de Thébreu massorétique, ce n'est pas une raison pour mettre en doute la légitimité de celuici, à moins que la divergence soit inexplicable autrement que par l'existence d'un texte hébreu différent du texte actuel et n'en dérivant point en manière d'altération accidentelle ou de conjecture.
Quelques exemples feront mieux comprendre la portée de cette observation.
Lorsqu'on lit, par exemple dans le grec, au psaume XXIX (grec, XXVIII), S-6 :
La voix de lahvé brise les cèdres,
lahvé brise les cèdres du Liban ;
Il les broie comme le veau du Liban,
Et le bien-aiméy comme le petit des licornes,
tandis que Ton a dans Thébreu :
Et il les fait bondir comme le veau du Liban
Et le Sirion (Hermon), comme le petit des buffles,
il est évident que l'interprète grec a eu sous les yeux un texte pareil au nôtre ou qui en provenait. La traduction « il les broie », suppose dans l'hébreu DpTl, au lieu de DTpTT ; mais la leçon que suppose le grec est une corruption de celle que contient Thébreu. De naême, « le bien-aimé » suppose une lecture piu^ (Jesurun), au lieu de pn-cr, qui est certainement la lecture primitive. Les variantes du grec ne sont pas autre chose que des fautes commises sur un texte identique à l'hébreu actuel. Ces fautes viennent s'ajoutera celles que contient le texte traditionnel ; car il faut lire dans l'hébreu T^pi^i et non DTpin :
Et il fait bondir comme un veau le Liban, Et le Sirion comme le petit des buffles,
Les variantes du grec ne sont ici d'aucune utilité pour la correction du texte hébreu.
De même lorsqu'on lit dans la Vulgate d'Isaïe (XI, 10) : et erit sepulcrum ejus gloriosum^ il ne faut pas conclure de là que saint Jérôme lisait dans l'hébreu un autre mot que inm:a « lieu de repos, séjour » ; car saint Jérôme lui-même déclare qu'il a lu mnuatho ; mais , pensant qu'il s'agissait en cet endroit de la mort du Sauveur et de sa résurrection glorieuse, il a voulu
rendre plus clairement ce qu'il croyait être la pensée du prophète (1).
Les exemples de ce genre sont très fréquents dans les Septante et ils ne sont pas rares dans la Vulgate hiéronymienne.
7® V ancienne version grecque y dite version des Septante^ quiy prise dans son ensemble, est Vinstrument de critique le plus important dont disposent les interprètes de l'Ancien Testament, demande à être étudiée avec le plus grand soin par ceux qui veulent s'en servir pour corriger le texte massorétique. Son témoignage est aussi autorisé que celui de Vhé^ hreu toutes les fois qu'il se produit entre l'hébreu actuel et la version une variante qui remonte à Voriginal de celle-ci et qui ne peut-être considérée comme une simple bévue de copiste ou une correction voulue du texte traditionnel. Mais l'état dans lequel le texte de la version grecque nous est parvenu oblige les exégêtes à beaucoup de circonspection. Ils doivent faire l'examen critique des Septante avant de s'en servir pour critiquer le texte hébreu.
On a vu plus haut les règles pratiques dont Welhausen a donné la formule et dont il a fait lui-même l'application au texte de Samuel. Il convient d'observer qu'on ne doit pas se contenter d'une connaissance générale de la version grecque ; mais que, celte version étant l'œuvre de plusieurs mains, on doit étudier aussi chaque partie, afin de connaître le vocabulaire, le génie, la méthode, les qualités et les défauts de chaque traducteur. Cette connaissance est indispensable pour que Ton puisse rétablir, avec des garanties suffisantes de probabilité, le texte hébreu dont le traducteur s*est servi. La valeur critique de la version est en proportion de la fidélité avec laquelle l'interprète s'est attaché à son original.
(1) Vt manifestum legenti sensum facei^emm. S. Jérôme, In Is. XI, (P. 1. 24, 149).
248 HISTOIRE CRrriQUB
Ce qui vient d'être dit pour les Septante s'applique aux autres versions anciennes, dans la mesure où elles représentent un texte hébreu réellement différent du texte traditionnel.
8^ Dans les endroits où le texte reçu n'est pas contredit réellement par les manuscrits et les anciennes versions^ la leçon traditionnelle ne doit être mise en doute que si elle ne paraît pas en harmonie suffisante avec les lois de la grammaire, de la logique et {s'il s^ agit de morceaux poétiques) avec celles du parallélisme et du rythme. Elle ne peut être condamnée ou déclarée suspecte que si elle choque certainement ces lois et si Von peut, sinon la remplacer par une leçon conjecturale plus satisfaisante y du moins fournir une explication probable de son origine.
Les menues fautes dont l'existence n'est manifestée par aucun témoignage de passages parallèles, de manuscrits ou de versions sont assurément très nombreuses dans la Bible hébraïque. Mais le danger de prendre pour authentiques un mot ou un passage qui ne le seraient pas est beaucoup moins à craindre que celui de rejeter sans motif sérieux, ou pour des raisons purement subjectives, un mot ou un passage qui appartiendraient réellement au texte sacré. Les moyens dont dispose la critique conjecturale, la critique abandonnée à elle-même, s'exerçant sur le seul texte hébreu sans être appuyée par le témoignage des manuscrits ou des versions, sont loin d'être infaillibles. Il convient de se prononcer discrètement en matière d'impossibilités grammaticales, lorsqu'il ne s*agit pas de fautes grossières. On doit être également réservé dans les cas de contradiction logique. C'est là surtout que l'interprète doit se défier de son propre jugement, voir si la contradiction n'est pas simplement apparente, si elle ne résulte pas d'une façon de comprendre les choses dont parle le
texte biblique; autrement que ne les comprenait Fauteur sacré lui-même. La connaisssance que nous avons des lois particulières de la métrique biblique est aussi trop peu sûre pour que la considération du rythme permette d'affirmer avec certitude une omission ou une surcharge dans le texte reçu, à moins que le parallélisme, la grammaire, les exigences d'un équilibre satisfaisant de la pensée et de la phrase, n'autorisent les revendications de la mesure poétique.
Autre chose pourtant est de constater les altérations du texte, autre chose d'y remédier. Une altération du texte peut être certaine bien qu'on ne puisse y remédier que par une correction conjecturale, ou qu'il soit même impossible d'y remédier en aucune façon. Nous avons cité plus haut le passage du livre de Samuel qui mentionnait l'âge de Saûl lorsqu'il monta sur le trône, et la durée de son règne. Ce passage est certainement altéré, bien qu'on ne puisse hasarder même une conjecture probable pour le rétablir dans son état primitif. Mais on peut du moins expliquer comment l'altération s'est produite. Il est vraisemblable que les chiffres primitifs avaient été omis ou qu'ils étaient devenus illisibles dans le manuscrit original.
Une conjecture qui ne s'appuie pas sur le sens général du passage à corriger, sur la teneur du contexte, et qui ne sert pas à expliquer l'origine de la leçon traditionnelle, supposée fausse, qu'elle prétend remplacer, n'a aucune valeur. Pour que la critique conjecturale donne de bons résultats, il est nécessaire qu'elle s'appuie sur une connaissance minutieuse et approfondie du livre qu'il s'agit de critiquer. Pour faire la critique d'Isaïe, il faut étudier la langue d'Isaïe. La critique de chaque livre réclame ainsi une étude particulière sans laquelle il est impossible, dans la plupart des cas
de pourvoir sérieusement à la correction du texte. En disant que Texégète doit rendre raison des fautes qu'il découvre dans le texte biblique, nous ne voulons pas dire qu'il doit les expliquer toutes malériellement par desL erreurs de copie. L'histoire du texte hébreu ne tient pas dans celle de l'écriture hébraïque. Ce texte a subi bien des modifications dont la paléographie ne donne pas la def . Il suffit que le critique fournisse une explication plausible, en rapport avec la nature de la faute qu'il croit reconnaître et qu'il veut corriger.
Section //•. — Résultats de la critique textuelle de r Ancien Testament. A Itérations du texteprimitif,
La critique textuelle est bien loin d'avoir accompli son œuvre, dans la mesure où cette œuvre peut s'accomplir. Il est même assez difficile de dire où en est aujourd'hui le travail de correction que poursuivent avec plus ou moins de bonheur un grand nombre d'exégètes modernes. Les ouvrages qui ont été consacrés spécialement à la critique du texte sont faciles à compter, comme ils sont faciles à juger. Mais une multitude de corrections ont été et sont chaque jour proposées pour des passages isolés, soit dans les commentaires, soit dans les articles de revues. On ne trouvera pas ici un relevé complet de toutes les conjectures qui ont été faites par les exégëtes anciens et modernes pour améliorer le texte massorélique. Une telle énumération dépasse les limites de notre programme. Il est vrai aussi qu'elle comprendrait beaucoup d'hypothèses risquées et qui ne méritent pas d'être reproduites. Nous devons nous contenter de donner ici quelques exemples des différentes sortes d'altérations qui se rencontrent dans la Bible
.massorétique. En signalant ces altérations nous indi" querons les corrections plus ou moins probables des passages corrompus. On pourra de la sorte se faire une idée d'ensemble touchant Tétat dans lequel nous est parvenu le texte de la Bible hébraïque et touchant les améliorations que la critique peut y apporter. Des ob^ servations détaillées sur la conservation du texte de chaque livre nous entraîneraient beaucoup trop loin, Ces observations seront d'ailleurs mieux placSes dans l'introduction particulière à l'étude des diverses partiel de l'Ancien Testament,
Les altérations du texte hébreu se partagent logiquement, d'après leur origine, en deux groupes principaux, les altérations volontaires et les altérations involontaires. Cette division très exacte en principe n'est pas toujours facile à suivre dans la pratique, parce que la corruption du texte peut s'expliquer parfois des deux manières, par un changement arbitraire ou par un accident de transcription. Nous classerons donc les altérations du texte d'après leur nature, leur étendue et leur importance, sauf à marquer dans le détail la cause à laquelle on peut les rapporter avec plus ou moins de vraîscm^ blance, et nous donnerons des exemples d'additions, d'omissions, de substitutions, de transpositions de mois ou de phrases, ou de morceaux plus étendus ; puis noua passerons en revue les menues erreurs de transcription, provenant de la ressemblance des sons et des caractères, d'addition, omission ou transposition de lettres dans ua mot, d'un faux groupement de lettres en mots, ou ei>fia d'une vocalisation ou d'une ponctuation incorrectes,
§ 1. — Additions de mots ou de phrases. On a vu plus haut (p. 108), comment le manque de
précision qui se remarque surtout dans les récils en prose sollicitait en quelque sorte les copistes à introduire ici la mention explicite d'un sujet du verbe, là celle d'un complément. Certains passages, qu'on jugeait avoir besoin d'explication, ont été glosés, soit au moyen de courtes notes, qui ont pu être placées d'abord en marge d'un exemplaire puis transcrites avec le texte, soit au moyen d^additions plus étendues qui appartiennent plutôt à rhistoire de la composition des livres qu'à celle de leur conservation. Souvent aussi certains mots ont été répétés accidentellement,, ou bien des variantes d'un même mot ou d*un même passage ont trouvé place dans le texte traditionnel.
La comparaison des passages parallèles, celle de l'hébreu et des Septante, montre que Ton usait primitivement d'une très grande liberté dans la transcription des textes surtout des textes en prose, et qu'on ne se faisait pas scrupule d'ajouter ou d'omettre certains mots et d'échanger des synonymes. Aux exemples qui ont été cités précédemment, on pourrait joindre de nombreux passages des Chroniques et des livres de Samuel ou des Rois. Même quand le Chroniqueur ne commente pas le texte plus ancien qu'il reproduit, il s'écarte souvent de celui-ci dans les détails, ou, pour mieux dire, le Chroniqueur et les copistes qui nous ont transmis son texte ainsi que celui de Samuel et des Rois ne se piquaient pas d'une exactitude minutieuse. Voici, par exemple, le nécit de l'ambassade envoyée par David au roi des Ammonites. On lit dans Samuel (II Sam. X, 1-6):
Après cela, le roi des fils d'Ammon vint à mourir, et Hanun, son fils, régna à sa place. Et David dit : « Je serai bienveillant pour Hanun, fils de Nahas, comme son père a
BU TBXTB BT DBS VERSIONS DE LA BIBLE 253
été bienveillant pour moi. » Et David envoya de ses serviteurs pour lui faire ses condoléances touchant (la mort de) son père ; et les serviteurs de David arrivèrent au pay^; des fils d'Âmmon ; et les chefs des fils d'Ammon dirent à Hanun leur maître : « Crois-tu que ce soit pour honorer ton père que David t'envoie ses condoléances ? N'est-ce pas plutôt pour examiner la ville , pour V explorer et pour la détruire^ que David t'a envoyé ses serviteurs ? » Et Hanun fit saisir les serviteurs de David ; il leur fit raser la moitié de la barh\ et il fit couper le bas de leurs vêlements jusqu'aux fesses, et il les renvoya. Et ils avertirent David, et il envoya à leur rencontre, car ces gens avaient été trop outragés ; et le roi (leur) fit dire : « Restez à Jéricho jusqu'à ce que votre barbe ait repoussé ; puis vous reviendrez. » Et les fils d'Ammon s'aperçurent qu'ils s'étaient rendus odieux à David, et ils envoyèrent engager les Araméens de Bel- Rehobj et les Araméens de Çoba, vingt mille fantassins^ et le roi de Maaka /)OMr miZZe hommes, et ceux de lob pour douze mille hommes.
On lit dans les Chroniques (I Chron. XIX, 1-7) :
Après cela, Nahas, roi des fils d'Ammon, vint à mourir, et son fils régna à sa placTe. Et David (Kt : « Je serai bienveillant pour Hanun, fils de Nahas, parce que son père a été bienveillant pour moi. » Et David envoya des messagers pour lui faire ses condoléances touchant (la mort de) son père; et les serviteurs de David arrivèrent au pays des fils d'Ammon, près de Hanun pour lui faire (leurs) condoléances. Et les princes des fils d'Ammon dirent à Hanun : « Crois-lu que ce soil pour honorer Ion père que David t'envoie ses condoléances? N'est-ce pas plutôt pour examiner, jpoî/rd^/rm>*e et pour explorer le pays que ses serviteurs sont venus près de toi? » Et Hanun fit saisir les serviteurs de David; il les fit raser et il leur fit couper le bas de leurs vêtements jusqu'aux hanches, et il les renvoya : Et ils s'en allèrent, et on avertit David au sujet de ces gens, et il envoya à leur rencontre, car
ces gehs avaient été trop outragés, et le roi (leur) fît dire: « Restez à Jéricho jusqu'à ce que votre barbe ait repoussé ; puis vous reviendrez. » Et les fils d'Ammon s'aperçurent qu'ils s'étaient rendus odieux à David ; et Hanun et les fils d'Ammon envoyèrent mille talents d'argent pour engager à leur service des chars et des cavaliers d^kram-Nakaraïm, et d'Aram-Maakay et de Çoba. Ft ils engagèrent à leur service trente-deux mille chariots, ainsi que le roi de Maaka et son peuple, Ft (ceux-ci) vinrent camper en face de Médeba; et les fils d'Ammon se rassemblèrent de leurs villes et ils s'avan^ cèrent pour combattre.
Aucun critique ne peut se vanter d'établir le nombre juste et la provenance de tous les auxiliaires que la Syrie fournit aux Ammonites. Mais on peut, par cet exemple et par tous ceux qui ont été précédemment rapportés, se faire une idée de la nature et de la quantité des altérations diverses que la liberté des copistes a fait subir aux textes bibliques, alors même qu'ils ne se permettaient pas de compléter un document par un autre, comme dans le chapitre XXXIX de Jérémie et ailleurs encore (1).
Le nombre des mots qui ont été ajoutés au texte primitif par manière d'explication ne peut pas être évalué même approximativement. Il est certainement considérable ; mais celui des cas oii ces additions ont compromis le sens du texte l'est beaucoup moins. Ainsi, dans le cantique de Moïse (Deut. XXXII, 20) les mots : « Et il dit », avant: « Je détournerai d'eux mon visage », sont une surcharge pour le rythme, et ils ont été ajoutés pour marquer expressément tjue les paroles
(i) Jér. XXXIX, i-10, supr. cit. V. aussi Jér. LU, 28-30, un passage qui n'est pas dans le texte parallèle II Rois, XXV ; en revanche le texte des Rois contient au même endroit (v. 22-26) une notice qui paratt empruntée à Jér. XL-XLIII.
suivantes doivent être mises dans la bouche de lahvé ;* ce qui est vrai. Au contraire, dans les bénédictions (Deut. XXXIII, 4), il est bien probable que le nom de Moïse a été placé à tort dans la formule : « Moïse nous a donné une loi », puisque c'est Moïse lui-même qui parle ; que le contexte se rapporte à lahvé ; que la mention de Moïse alourdit le vers et en fait une phrase très prosaïque. Le texte primitif n'exprimait pas le sujet : « Il (lahvé) nous a donné une loi. » L'introduction du nom de Moïse, si peu justifiée qu'elle soit, s'explique aisément.
Lesglosesplus étendues, cpmme cellesque nousavons relevées dans le chapitre XXVde Jérémie(l), sontrelative-^ ment rares dans les autres livres de l'Ancien Testament^ surtout dans les écrits prophétiques. Le livre de Jérémie est peut-être celui où l'on rencontre le plus grand nombre de ces additions, soit parce que le style un peu diffus du prophète se prêtait facilement aux interpolations, soit plutôt à cause de son objet et des circonstances dans lesquelles il a été d'abord publié et conservé. On croit reconnaître dans les chapitres XXVII- XXIX la main de l'interpolateur qui a glosé le chapitre XXV. Bien que le texte grec de ces chapitres ne soit pas de tout point préférable à l'hébreu, il est probable que tel ou tel passage dont il n'y a pas trace dans les Septante a été ajouté après coup, et que le verset 7 du chap. XXVII, par exemple, où il est dit : « Et toutes les nations le serviront, lui (Nabuchodonosor) et son fils, et le fils de son fils, jusqu'à ce que vienne aussi l'heure de son pays et que des nations nombreuses et des rois puissants le soumettent », est l'œuvre du glossateur qui a écrit le verset 14 du chapitre XXV;
(i) V. supr. p. 116 et suiv.
« Car eux aussi (les Chaldéens) seront soumis à des nations nombreuses et à des rois puissants. )>
On trouve quelques exemples de mots ajoutés pour modifier le sens de certaines phrases qui ont été trouvées choquantes. Lorsque David fait serment d'exterminer Nabal et ses gens (I Sam. XXV, 22), il emploie la formule ordinaire : « Que Dieu frappe David et qu'il redouble, si je laisse vivre quelqu'un des siens jusqu'au matin ! » Telle est du moins la leçon du grec. Mais on aura été scandalisé de voir David sous le coup d'un serment qui n'a pas été tenu, et on lit maintenant dans l'hébreu : « Que Dieu frappe les ennemis de David ! » De même, lorsque Nathan reproche à David son adultère, il lui dit (II Sam. XII, 14) : Tu as blasphémé lahvé en agissant de la sorte. » Pour éviter le rapprochement des termes nïN: et m^^ on a inséré entre les deux n'^K « les ennemis », et on fait dire à Nathan : « Tu as méprisé les ennemis de lahvé (1) », ce qui, dans la circonstance, ne signifie rien.
Ailleurs, les copistes ont eu Tintention de substituer un terme inoffensif à un terme malsonnant ; mais le mot primitif s'est maintenu à côté de l'autre et le texte actuel présente un doublet. C'est ainsi qu'on lit au psaume X, (j^. 3) : «Le voleur bénit, blasphème lahvé » le mot-jin ayant été destiné par celui qui l'a écrit d'abord à remplacer le mot y^:. Selon toute vraisemblance, l'auteur avait écrit simplement : « Le voleur blasphème lahvé (2). »
Parfois aussi de simples variantes se sont accumuljèes au même endroit. On lit au psaume XVIII (j^ 7) : «Et
(1) On traduit généralement : « Tu as fait blasphémer les ennenemis de lahvé. » Mais on n'a pas ici la forme du causatif . Driver, op, cit.., 225.
(2) Geiger, Bickell.
ma plainte vient devant lui, à ses oreilles. » Dans le texte parallèle (II Sam. XXII, 7) on a seulement : « Et ma plainte (arrive) à ses oreilles. » La leçon du psaume vient de ce qu'on a combiné celle-ci, qui parait primitive, avec la variante : « El ma plainte vient devant lui. » On peut croire également que Çophar n'a pas dit à Job (Job, XX, 17) : « 11 (r impie) ne verra pas couler les fleuves des ruisseaux de miel et de lait » ; mais que Jes fleuves {'^in^) sont une variante des ruisseaux (iSnJ), et qu'il faut lire simplement ; « Il ne verra pas couler les ruisseaux de miel et de lait- » Les cas* de ce genre sont assez fréquents dans les morceaux poétiques, et c'est là qu'on le constate le plus aisément. Assez souvent les additions proviennent de la distraction des copistes qui ont écrit deux fois les mêmes mots ou la même formule sans s'en apercevoir, inséré dans des passages où on n'avait aucune raison de les mettre, tel mot ou telle formule amenés sous leur plume par l'effet d'un souvenir irréfléchi. Ceat ainsi qu'une ligne a été répétée accidentellement dans le passage de Samuel où on raconte la translation de Tarche (II Sam. YI, 3-4):
Et on transporta Tarche de Dieu sur un char
neuf, et on Temmena de la maison d'Abinadab, sur la
colline, Et Uzza et Ahio, fils d'Abinadab, conduisaient le char neuf et on remmena de la maison d^Abinadab^ $ur la
colline, avec l'arche de Dieu, et Uzza marchait devant l'arche.
Il est clair que la quatrième ligne de cette citation est une reproduction accidentelle de la seconde. Le traducteur grec ne l'avait pas dans son exemplaire^
Les massorètes se sont abstenus de ponctuer certains
mots qui ont été répétés accidentellement (1). Mais le nombre de ces accidents dépasse de beaucoup celui des cas reconnus par la Massore. La sagacité des interprètes s'est exercée en pure perte sur des passages qui avaient été altérés de cette manière. Job dit de l'enfer que c'est
Un pays sombre jeomme la nuit, (Pays) de ténèbres et de chaos, Et il (y) fait clair comme la nuit,
La réflexion est assez singulière. C'est une phrase isolée dans un poème qui est tout en distiques. Si Ton observe que le texte hébreu Ssn idd jrsm reproduit à peu près la fin du premier vers Ss^« *1D3 nnsjr, on est amené à penser que la formule : « Et il y fait clair comme la nuit », est une mauvaise variante ou une répétition accidentelle des mots a sombre comme la nuit (2). »
Il convient de remarquer dès maintenant que les additions accidentelles sont moins nombt*euses et plus faciles à reconnaître que les additions volontaires. Les exemples que nous donnons des unes et des autres sont à considérer comme de simples échantillons des différentes sortes d'additions, ou surcharges qui se sont introduites dans le texte hébreu. Pour se faire une idée plus exacte de toutes ces interpolations, de leur nombre, et de leur cause, il est nécessaire de s'appliquer d'une manière suivie à la comparaison des textes parallèles. Et ce que nous disons des additions peut s'appliquer aux omissions, aux transpositions, et généralement à tous les genres d'altération qui affectent le texte traditionnel de la Bible hébraïque.
(i) V. par ex. Jér. LI, 3; Êx>. XLVIU, 16. (2) Bickell.
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBL^ 2o9
§ 2. — Omissions et lacunes.
Contrairement à ce qui vient d'être dit pour les additions, les omissions volontaires semblent avoir été moins nombreuses que les omissions accidentelles. Mais la différence provient peut-être en partie de ce qnc, dans les cas d'omission volontaire, le texte a été légèrement retouché, en sorte que l'omission ne peut plus être constatée avec certitude, ni parfois même soupçonnée, tandis que, dans le cas d'omission accidentelle, le contexte réclame ce qui a disparu par la négligence des copistes*
Nous avons mentionné plus haut la suppression de quelques strophes dans le psaume IX-X, le silence gardé sans doute intentionnellement dans Isaïe (Is, XXXVI) sur le tribut payé par Ézéchias à Sennachérib, et les passages des Rois qui ont été abrégés de propos délibéré par le rédacteur des chapitres XXXVI-XXXIX du même livre d'Isaïe. On peut dire que ces modifications intéressent à la fors l'histoire de la composition et celle de la conservation des écrits dont il s'agit. D'autres passages ont pu être et ont été modifiés de la même manière sans qu'il soit possible aujourd'hui de s'en apercevoir.
On peut constater un très grand nombre d*omîssions plus ou moins étendues, qui semblent accidentelles.
Dans le récit delà création, après ces mots (Oen,l,8 )* « Et Dieu appela le firmament ciel », le grec ajoute * « Et Dieu vit que c'était bien. » Cette formule existait très probablement dans le texte primitif (cf* versets 3, 10,12, 18,21,25,31).
Au second chapitre de la Genèse (Gen. Il, 24), au lieu de : « Ils seront en une seule chair », le Nouveau Testament et les anciennes versions ont lu : r Et les deux
seront en une seule chair. » Le mot dh^j^ «eul deux », aura été omis par un copiste distrait, devant im l^sS « en une chair ». Comme il y a dans la pensée de l'auteur une sorte d'antithèse entre les deuoc époux et Vunité qu'ils forment, il est invraisemblable que le mot « deux » n'ait pas été exprimé (1).
Au chapitre IV {Gen. IV, 8), dans le récit du meurtre d'Abel, le texte hébreu est visiblement incomplet : « Et Caïn dit à son frère Abel : Et quand ils
furent dans la campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua. » Comme dans le cas précédent, le Penlateuque samaritain et les anciennes versions s'accordent pour lire : « Et Caïn dit à son frère Abel : « Allons dans la campagne » (ni^i^n nzhi). Les mots qui ne se trouvent pas actuellement dans l'hébreu sont exigés par le contexte, par la formule qui les annonce et par la suite du récit (2).
On lit au chapitre XIV (j^ 10) : « Et le roi de Sodome et de Gomorrhe s'enfuirent, x) Il est absolument nécessaire de lire avec le Pentateuque samaritain et la version des Septante : « Et le roi de Sodome et le roi de Gomorrhe s'enfuirent. »
Les omissions de ce genre ne sont pas rares dans les livres historiques et elles atteignent parfois des proportions assez considérables, principalement dans le livre de Samuel (3).
Ainsi, au lieu de lire avec l'hébreu (I Sam. I, 9) : « Et Hanna se leva, après avoir mangé à Silo, et après avoir bu ; et le prêtre Éli était assis sur son siège, au seuil du temple de lahvé », il faut lire avec le grec : t Et Hanna
(1) Spurrell.
(2) Spurrell.
(3) Exemples déjà cités.
DU TEXTE ET DES VJiRSIONS DE LA BIBLE 261
se leva, après avoir mangé à Silo ; et elle se présenta devant lahvé (mn^ ^^S ax^nm) ; et le prêtre Éli » etc. La glose insignifiante : « et après avoir bu », que Tinterprète grec n'a pas connue, se trouve maintenant remplacer un détail important de la narration.
Le sacre de Saiil (I Sam. X, 1) est raconté dans l'hébreu comme il suit : « Et Samuel prit une fiole d'huile et il la lui versa (à Saiil) sur la tête et il l'embrassa et dit : « lahvé t'a oint comme prince de son héritage. Ea t'en allant aujourd'hui d'avec moi, tu trouveras deux hommes » etc. Dans le grec, le discours de Samuel est plus développé : « lahvé t'a oint comme prince d'Israël son peuple y et tu régiras le peuple de lahvé, et tu le sauveras des mains de ses ennemis ; et voici le signe que lahvé Va oint comme priyice de son héritage ; en t'en allant » etc. On peut se demander si les mots compris entre les deux formules identiques : « lahvé t'a oint comme prince » ont disparu accidentellement du texte massorétique, oubien siun copiste aura jugé bon de supprimer les promesses que Samuel faisait à Saùl. Mais lé texte des Septante est incontestablement préférable à celui de Thébreu (1).
Un peu plus loin, lorsqu'on tire au sort pour savoir qui sera roi (I Sam. X, 21), il y a encore une lacune dans l'hébreu : « Samuel mit au sort toutes les tribus d'Israël, et la tribu de Benjamin fut prise (désignée par le sort) ; puis il mit au sort la tribu de Benjamin par familles, et la famille de Matri fut prise ; et Saùl, fils
de Kis, fut pris. » Il faut lire avant ces derniers mots, conformément au grec : « Enfin il mit au sort par têtes
(1) Le passage omis se laisse aisément rétablir en hébreu (Drî ver):
d'hommes la famille de Matri, etSaul, fils de Kis, fut pris (1). »
On lit de même au livre des Rois (I Rois, VIII, i6) : « Depuis le jour où j'ai tiré de TÉgypte Israël mon peuple, je n'ai pas choisi de ville parmi toutes les tribus d'Israël pour y construire une demeure consacrée à mon nom ; et j'ai choisi David pour gouverner Israël mon peuple. » Cette phrase est incohérente et ne donne pas un sens satisfaisant. Le grec est plus complet que l'hébreu, mais le passage ne se retrouve intégralement que dans les Chroniques (II Chron.y VII, 5). « Depuis le jour où j'ai tiré mon peuple de la terre d'Egypte, je n'avais pas choisi de ville parmi toutes les tribus d'Israël pour y construire une demeure consacrée à mon nom ; et je n'avais pas choisi d'homme pour être chef d^Israël mon peuple. Mais f ai choisi Jérusalem pour que mon nom y demeure \ et j'ai choisi David pour gouverner Israël mon peuple. »
On rencontre souvent de légères lacunes dans les textes poétiques. Les auteurs qui pensent que le nombre et la mesure des membres du parallélisme n'étaient gouvernés par aucune loi en reconnaissent naturellement beaucoup moins que ceux qui osent croire à la division strophique des psaumes et autres pièces de poésie même non alphétiques, et qui admettent une mesure plus ou moins rigoureuse dans les vers. Cependant une étude attentive du rythme des différents morceaux de poésie qui sont contenus dans la Bible hébraïque ne révèle guère de lacunes quelque peu importantes dont l'existence ne soit rendue probable par un défaut de sens, d'équilibre ou d'harmonie dans la phrase. On peut assu-
(1^ La phrase qui a disparu de l'hébreu se lisait (Driver) : np^T
D'JiiaS n^aan nns^a hn
rément discuter sur la division strophique et la mesure d'un certain nombre de morceaux. Mais il est des cas nombreux où Ton peut aussi s'appuyer sur le parallélisme et la mesure poétique pour affirmer une lacune.
Lorsqu'on lit dans les bénédictions de Moïse {Deut.^ XXXIII, 8) :
Tumméka
Vè'uréka leië chasidéka, A$er nissito he Massa Teribéhu 'al m^ Meribâ,
on peut trouver que le premier distique est mal équilibré, le premier vers étant par trop court. Si on réunit le mot tumméka à ce qui suit, il n'y a plus de parallélisme. Or toutes les parties intelligibles de ce pofeme sont en distiques. Les Septante ont ici quelque chose de plus que l'hébreu : Aots Aeuel Si^Xouç auiou, ce qui suppose dans l'original (1) :
Tend le-Lévi tumméka, etc.
L'adversaire le plus résolu de la métrique biblique ne pourra s'empêcher de reconnaître que le rythme devient beaucoup meilleur. Le parallélisme est rétabli, elle sens, très incertain d'abord, puisqu'on ne savait pas de qui Moïse veut parler, devient satisfaisant :
Donne à Lévi ton tummim
Et ton urim (2) à ton dévot serviteur,
Que tu as éprouvé à Massa,
Avec qui (?) tu as eu querelle aux eaux de Meriba.
(1) Le grec donnerait : tenu le-Lévi urav ; mais le contexte demande qu'on lise tenUj uréka, tumméka,
(2) Il s'agit de Toracle dont nous avons parlé précédemment^ p.
Il est certain aussi que la bénédiction de Siméon a disparu, au moins en partie (1), du morceau qui vient d'être cité.
De même, quand Job dit (/oô, XII, 12) :
Bi^Hm chokma Veorek iamim tebuna^
le premier vers paraît un peu court. Qu'on regarde le contexte, on s'apercevra que Job a dû dire le contraire de ce qu'il dit maintenant :
Adresse-toi à la terre et elle t'instruira ; Les poissons de la mer te donneront des leçons. Qui n'apprend de tous ces êtres, Que la main de Dieu a créé l'univers... ? La sagesse est dans les vieillards.
Et le grand âge donne la raison :
C'est en Lui {en Dieu) que sont la sagesse et la puissance, A lui qu'appartiennent le conseil et l'intelligence.
Job se serait donc donné la peine de prouver que Dieu est aussi sage que les hommes. Il est bien évident qu'il a voulu mettre en opposition la vraie sagesse, qui est celle de Dieu, avec l'ignorance des hommes. Il disait sans doute :
Ki en biëiëim chokma.
Car la sagessç n'est pas dans les vieillards Et le grand âge (ne) donne (pas) ]a raison : C'est en Dieu, etc.
(1) La mention de Siméon et le commencement du passage quile concernait ont disparu; mais la fin de ce passage a pu se joindre à la bénédiction d'un autre tribu. On pourrait la retrouver au verset 11, qui ne se rattache pas bien à la bénédiction deLévi.
Un copiste aura trouvé impertinente la déclaration de Job et supprimé la particule négative (1).
Dans le premier vers de ce distique (/o6, XXXII, 8);
Aken ruch hi bé^no^ Veni^mat Saddai tebinem,
il y a quelque chose d'insuffisant pour le rythme et pour le parallélisme. Selon toute vraisemblance, un monosyllabe, jff/, est tombé après le motrMC^(cf, XXXIII, 4);
C'est l'esprit de Dieu^ (mis) dans l'homme,
Et le souffle du Tout-Puissant qui rend intelligent (2).
On pourrait citer des cas nombreux où une omission, accidentelle ou non, peut être ainsi corrigée avec vraisemblance, et d'autres, plus nombreux encore, où le texte ne peut être rétabli que d'une façon purement hypothétique. Parfois même l'hypothèse n'a pas lieu de s'exercer, lorsque l'omission est d'une certaine étendue et antérieure aux versions, ou lorsqu'il s'agit de morceaux incomplets, tels que le poème dont les premièreâ strophes nous ont été conservés au commencement du psaume XIX. Des mutilations de cette dernière sorte sont généralement imputables à un accident survenu dans la copie unique d'où procédaient tous les ancieDS exemplaires des morceaux dont il s*agit.
§ 3. — Substitutions et transpositions.
Il n'y a pas lieu d'insister sur la simple substitution de mots synonymes. La .comparaison des morceaux parallèles montre bien que cette substitution a eu lieu très
(i) Bickell.
(2j Bickell.
souvent par cette raison que les copistes ne reproduisaient pas scrupuleusement leur texte, et sans que l'on puisse toujours attribuer à une intention réfléchie le remplacement d'un mot par un autre. On peut croire que, dans un assez grand nombre de cas, un mot plus usité ou plus clair a été substitué à un terme vieilli, obscur ou douteux.
On trouve certains cas de substitution accidentelle ou lapsus calami.
Ainsi, dans les Chroniques (I Chron. XXI, 12), le prophète Cad propose à David de choisir pour sa punition, après le recensement du peuple, entre trois années de famine, trois mois de guerre malheureuse et trois jours, de peste. C'est probablement par une distraction de copiste que le chiffre des annés de famine est élevé de trois à sept dans le livre de Samu(?l (II Sam. XXIV, 13).
Après l'élection de Saul, Samuel dit aux Israélites (ISam. XII, 14-15) : « Puissiez-vous suivre (fidèlement) lahvé votre Dieu, vous et le roi qui règne sur vous! Si vous n'écoutez pas la voix de lahvé,... la main de lahvé sera sur vous et sur vos pères, » La leçon du grec : « et sur votre roi, » est assurément préférable.
Nabal dit au sujet de David et de ses compagnons (I5am. XXV, 11) : « Faut-il que je prenne mon pain et mon eau... pour les donner à des gens qui viennent je ne sais d'où ? » L'interprète grec a lu : « mon pain et mon vin », ce qui doit être la vraie leçon (cf. f. 18). Mais le pain et l'eau vont si souvent ensemble qu'un copiste a remplacé ici le vin par Peau sans s'en apercevoir.
Les cas de substitution volontaire sont assez variés, et il en est de très curieux.
Nous avons signalé précédemment l'altération voulue
des noms propres dans la composition desquels entrait le mot baal. Cette altération, qui a été faite dans le livre de Samuel, n'a pas eu lieu dans les Chroniques ; et le nom de lerubbaal (Gédéon), que les copistes de Samuel ont changé en lerubboset (II Sam. XI, 21), se lit encore au livre des Juges dans sa forme primitive.
Une ancienne tradition des docteurs juifs (1) attestait • que dans le passage de la Genèse (Gen. XVIII, 22) où on lit maintenant : « Et les hommes s'éloignèrent et ils allèrent à Sodome; et il 6raAa/n se tenait encore devant lahvé, » le texte portait primitivement « Et lahvé se tenait encore devant Abraham. • Un scrupule théologique aurait donné lieu à la transposition. Rien n'est plus vraisemblable, quoique les anciennes versions et les manuscrits confirment la lecture du texte reçu. Trois hommes se sont présentés à Abraham et ont reçu de lui rhosçitalité. Ce sont en réalité trois êtres célestes et Fun d'eux se trouve être lahvé lui-même. C'est lahvé qui promet un fils à Sara; c'est lui encore qui annonce à Abraham ses intentions concernant Sodome et (romorrhe. Deux hommes, qui sont appelés au chapitre suivant {Gen. XIX, 1) « les deux messagers » ou « les deux anges » partent pour Sodome; le troisième, Iahv<?, reste avec Abraham, afin de fournir au patriarche Toccamion d'intercéder pour les coupables; après quoi, lui aussi « s'en va » comme les autres. Il est certain que la suite naturelle de la narration demande qu'on lise ; « Et deux (2) hommes s'éloignèrent pour uUer à Sodome ; et lahvé resta en face d'Abraham (3). Alors
(1) G^igerop. ciY. 331.
(2) Le mot ^:u a pu tomber facilement après DUD-
(3) Spurrel {op. cit. 168; cf. Dillmann. Genesis, 5« éd., 264) trouve dans Gen. XIX, 27, un argument en faveur de la leçon massorétique. Mais le rapprochement n'est pas tout à fait concluant et le passage allégué pourrait bien avoir été aussi quelque peu retouché,
Abraham s'approcha et dit : « Détruiras-tu le juste avec le méchant, « etc.
On lit dans le cantique dje Moïse {DeuL XXXII, 8) :
Quand le Très-Haut pourvut les nations, Quand il sépara les fils de l'homme, Il fixa les frontières des peuples D*après le nombre des fils d'Israël :
Mais la part de lahvé, c'est son peuple ; Jacob est sa part d'héritage.
L'interprète grec met au lieu des « fils d'Israël • les « anges de Dieu, i II y avait sans doute dans le texte primitif : « les fils de Dieu. » La leçon actuelle de l'hébreu ne donne pas un sens satisfaisant. Mais on comprend aisément qu'elle ait été substituée à une leçon que Ton trouvait difficile à expliquer.
Il est dit au livre de Samuel (II Sam. V, 21) que les Philistins vaincus à Baal-peraçim « laissèrent 'leurs idoles (onn^f^) et que David et ses compagnons les emportèrent. » On lisait d'abord « leurs dieux » et non «leurs idoles»; car le traducteur grec a lu «leurs dieux », et cette leçon est maintenue dans le passage parallèle des Chroniques (I Chron. XIV, 12). Seulement, le Chroniqueur, au lieu de dire que David et ses compagnons emportèrent les dieux des Philistins, dit que « David ordonna de les brûler. »
D'après le livre de Samuel (II Sam. VIII, 18), « les fils de David étaient prêtres. » Le Chroniqueur, dans le passage parallèle (II C/iron. XVIII, 17), n'a pas voulu employer le mot prêtres^ et il dit : • Les fils de David étaient les premiers à côté du roi. »
Le même livre de Samuel dit à propos du dénombrement commandé par David (II Sam. XXIV, 1) : « Et la colère de lahvé s'alluma de nouveau contre les Is-
raélites, et il excita David contre eux, disant : « Va, dénombre Israël et Juda. • Et le Chroniqueur, atténuant et expliquant ces formules d'une théologie pou rigoureuse, écrit : « Et Satan s'éleva contre Israël et il excita David à faire le dénombrement d'Israël. »
Une substitution importante par son étendue sinon par son objet se rencontre dans la réponse de Job au dernier discours d'Éliphaz {Job, XXIV, 4-8, 10-24), Job entreprend de prouver que la justice de Dieu ne se manifeste aucunement dans la marche des affaires humaines et il commence à raconter les exploits et le bonheur des méchants. Puis vient une description assez longue de la vie des vagabonds qui demeurent au désert : il est question ensuite des souffrances de ceux qui travaillent dans la campagne; des crimes qui se commettent dans les villes; du malheur qui attend le méchant. La fin du discours se trouve ainsi en contradiction parfaite avec le début et avec les autres réponses de Job à ses amis. On ne voit pas après cela pourquoi Job dit en terminant :
S'il n'en est pas ainsi, qui prouvera que je mens, Et pourra réduire à néant mon discours ?
Bien que le texte de ce morceau soit fort altéré d'un bout à l'autre et plus corrompu qu'aucune autre partie du livre, on s'aperçoit aisément que les vers ne vont pas deux à deux mais trois à trois, contrairement à la règle suivie partout ailleurs. Enfin la couleur du style est tout à fait particulière. Il est donc bien probable que l'on possède là un fragment d*un aperçu général sur le gouvernement de ce monde, fragment emprunté à un écrit philosophique du même genre que Job, mais d'un autre auteur et probablement aussi d'une autre époque. Il est également vraisemblable que ce fragment
a été inséré dans le livre de Job pour substituer une description inoffensive à un développement que Ton aura jugé trop hardi et dont il nous reste seulement le début et la conclusion (1).
Les cas de transposition accidentelle (2) ne sont pas rares dans la Bible hébraïque. Ils peuvent provenir de la simple inattention des copistes ou bien de ce que certains passages se trouvant, pour une raison ou pour une autre, écrits dans les marges des manuscrits ont été recopiés ensuite hors de leur place naturelle.
Dans le récit de la création (Gen. I, 7) la réflexion : c< et il en fut ainsi, » ne vient pas bien après : « Et Dieu fit le firmament, et il sépara les eaux qui sont audessous du firmament, de celles qui sont au-dessus du firmament. » Mais cette réflexion doit être placée à l'endroit où elle se lit dans le grec, à la fin du verset précédent (3) : « Et Dieu dit : « Qu'il y ait un firmament au milieu des eaux, pour séparer les eaux d'avec les eaux. » Et il en fut ainsi, »
Il y a une transposition évidente dans le passage de Samuel où la naissance du prophète est racontée (I Sam. I, 19-21) : « Elkana connut Hanna sa femme et lahvé se souvint d'elle ; et au renouvellement de Vannée y Hanna conçut, et elle enfanta un fils...; et Elkana vint avec toute sa famille sacrifier à lahvé. » Le renouvellement de l'année ne peut indiquer l'époque où
(1) Bickell. Quelques lignes du morceau interpolé se retrouvent sans doute un peu plus loin (/o^, XXX, 3-7). Peut-être est-il bon d'observer ici que nos conjectures sur l'origine de ce fragment ne visent en aucune manière à lui contester la qualité d'Écriture sainte.
(2) Nous n'avons pas à nous occuper ici des transpositions que les historiens bibliques ont pu pratiquer dans les documents qu'ils ont rais en œuvre. Se rappeler l'histoire du livre de Jérémie, supr, p. 116 et suiv.
(3) Spurrel.
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BlBLB 271
Hanna conçut ni celle où elle enfanta, mais bien Tépoque du pèlerinage, le temps où Elkana avait coutume de se rendre à Silo. On doit donc lire : « Elkana connut Hanna sa femme et lahvé se souvint d'elle ; et lianna conçut...: et au renouvellement de Vannée (1)^ Klkana vint avec toute sa famille sacrifier à lahvé. » On lit dans le psaume XCVI (j^ 10-12) :
Dites parmi les nations : « lahvé règne ! »
La terre est affermie : elle ne branlera pas.
11 juge les peuples avec équité.
Que les cieux se réjouissent,
Et que la terre soit dans l'allégresse ;
Que la mer frémisse avec tout ce qu'elle con Lient î
Le même passage est modifié comme il suit dans les Chroniques (I Chron. XVI, 30-32) :
La terre est affermie : elle ne branlera pas.
Que les cieux se réjouissent,
Et que la terre soit dans Tallégresse.
Et qu'on dise parmi les nations : « lahvé règne ! n
Que la mer frémisse avec tout ce qu'elle contient ï
Il y a eu transposition d'un côté ou de raulre. Mais il suffit de lire les deux textes pour préférer celui du psaume.
La description du festin de U sagesse (Prot?. IX, . 1-12) est complètement défigurée par des seutences qui lui sont étrangères :
La sagesse s'est bâti une maison ; "Elle en a taillé les sept colonnes.
(1) On a dans le grec : a Hanna conçut et au renouvellement de Vannée, elle enfanta un fils. » Sans être tout à fait satisfahante, cette disposition est meilleure que celle de Thébreu. Mais c'est peutêtre déjà une correction intentionnelle du texte qui nous est parvenu.
Elle a tué sa bête, préparé son vin ;
Elle a dressé sa table.
Puis elle envoie ses servantes crier
Sur les points élevés de la cité •.
Si quelqu'un est ignorant^ qu'il approche !
Si quelqu'un est faible d' esprit j elle lui dit :
a Venez manger mon pain ;
Venez boire le vin que j'ai préparé.
Laissez votre ignorance, afin que vous viviez :
Suivez le chemin de la raison.
Qui morigène le railleur recueille le mépris :
C'est chercher la honte que de réprimander V impie.
Ne réprimande pas le railleur ^ de peur qu'il ne te haïsse :
Réprimande le sage, pour qu'il t'en soit reconnaissant.
Donne au sage, pour qu'il soit plus sage encore :
Instruis le juste, pour accroître sa science.
Le commencement de la sagesse est la crainte de lahvé :
La connaissance du Saint est la (vraie) science.
Par moi tes jours se multiplieront,
Et les années de ta vie seront prolongées.
Si tu es sage, tu es sage pour toi :
Si tu es impie, tu en souffres seul.
Que Ton écarte les lignes écrites en italique, il reste un petit poème de douze vers, qui fait pendant à la description de la folie (j^ i3-i8), description contenue pareillement en six distiques. Les deux lignes qui précèdent rinvitation de la sagesse appartiennent à la description de la folie (j^ 16), et on les a répétées à tort dans celle de la sagesse oîi elles n*ont rien à faire. Quant aux-sentences qui interrompent le discours de la sagesse, elles appartenaient sans doute à la grande collection de proverbes qui vient ensuite {Prov. X et suiv.), et c'est par un accident de transcription qu'elles se trouvent maintenant où nous les voyons.
Il semble que le livre de Job a été ainsi dérangé en
plusieurs endroits. Nous nous bornerons à citer une transposition qui n'a peut-être pas été accidentelle. La magnifique péroraison qui terminait le discours de Job est maintenant offusquée par trois distiques visiblement empruntés au long développement où le juste éprouvé décrit les vertus qu'il a pratiquées dans sa vie antérieure. On a dit que l'auteur de Job ne suivait pas les règles de notre rhétorique et que le défaut de suite dans les idées trahissait l'émotion de son héros. Mais si l'auteur de Job n'est pas classique à notre manière, il l'est à la sienne ; et cette manière sublime et droite exclut l'incohérence et la subtilité. Dans le passage qui nous occupe, il y a autre chose que le retour imprévu d'un sentiment déjà exprimé : il y a une conclusion savamment ménagée par un grand artiste, et déformée par un copiste maladroit ou un éditeur intéressé. La rédaction première du livre faisait intervenir lahvé après le discours de Job. Celui-ci, après avoir tracé le tableau de sa vie passée, disait :
Et maintenant je me tairais, je n'oserais comparaître ? Ah I quen'ai-je quelqu'un pour m'entendre I Voici mes conclusions : que le Tout-Puissant me réponde I Mon adversaire a dû écrire aussi sa cédule. Que je la porte sur mon épaule I Que je m'en ceigne le front comme d'une couronne ! Je veux lui exposer en détail mes démarches, Et je m'avancerai vers lui, fier comme un prince !
Ensuite on lisait (Job, XXXVIII) : « Alors lahvé répondit à Job du sein de la tempête. » Dieu se rendait à la sommation de son serviteur.... Maintenant, les discours d'Élihu sont intercalés entre la demande et la réponse. Et comme si cela ne suffisait pas, les dernières paroles de Job sont suivies de cet appendice :
Si ma terre a crié contre moi,
Et si ses sillons ont pleuré ;
Si j'ai mangé ses fruits sans l'avoir payée,
Et si j'ai réduit son possesseur à l'extrémité :
Qu'elle produise des ronces au lieu de froment,
Et de l'ivraie au lieu d'orge !
Est-ce bien par accident que cette strophe a été enlevée de sa place naturelle dans le corps du discours, et n'aurait-on pas voulu par là cacher la plaie que Tinsertion des discours d'Elihu a ouverte dans la composition primitive ?
§ IV. — Erreurs de transcription provenant de la ressemblance des sons ou des lettres.
Il s'agit ici des erreurs de transcription qui ont pour objet réchange de certaines lettres, échange qui peut s'expliquer par la confusion de mots homophones ou de caractères qui se ressemblent dans l'écriture. Ces échanges se sont produits très fréquemment et ils ne proviennent sans doute pas tous de 1 inadvertance de copistes. Il est bien probable que ceux-ci ont de temps en temps remplacéuns lettre par une autre, parce qu'ils croyaient ainsi obtenir un meilleur sens et qu'ils supposaient euxmêmes une erreur dans le texte, ou bien parce qu'ils ont rétabli par conjecture certains passages ou mots peu lisibles. Il semble toutefois que la plupart de ces fautes sont imputables à la négligence de copistes peu attentifs au sens des morceaux qu'ils transcrivaient. ^
On petit expliquer par une erreur d'ouïe certaines substitutions de lettres :
lo L'échange des labiales a et % a et d, "i et r, 1 et a.
Le nom de Bethsabée Mu-na est écrit à tort dans les Chroniques(I Chron. III, S) :riu7-na
On a beaucoup discuté sur ce passage de Jérémie Jêr, IX, 24) : « Voici venir des jours où je punirai tous ceux qui sont circoncis en incirconcision (nSivi Snn Sd), rÉgypte et Juda...., parce que toutes les nations sont incirconcises et que toute la famille d'Israël est incirconcise de cœur. » Selon toute vraisemblance on doit lire au commencement : « tous les circoncis et les incirconcis » nSiyi Sia Sd (1).
Le verset d'Osée [Os. XIII, 9) : «Tues perdu, Israël, car, enmoi (n)àton secours », ne trouve un sens que si on lit avec le grec : « Car qui (^a) peut te secourir ? )*
De même dans Job (XXIII, 12), au lieu de ; et De ma loi Opna) j'ai retenu les paroles de sa bouche >, il faut lire avec le grec et la Vulgate ; « Dans mon sein (^p^nz) j'ai retenu » etc. Cet échange du i et du î3 peut s'expliquer aussi par une erreur de lecture dans Talphabet carré.
Échange de a et de T :
Que ton père se réjouisse, et ta mère ("jÛN*!), Et que celle qui t'a enfanté soit heureuse.
Ce distique des Proverbes (XXIII, 25) n'est pas bien équilibré. L'ancien interprète grec lisait, ce semble ; « Que ton père se réjouisse à ton sujet ("jaa). )>
Il est dit au livre de Samuel (I Sam, XXI, 14) que David, contrefaisant l'insensé chez les Philistins, faisait des marques (^v:^i) sur les portes. Le grec dit qu'il tambourinait {^'^^). On peut choisir entre les deux.
2° L'échange des lettres a, 3 et p.
Ézéchias dit dans son cantique (/5. XXXVIII, 17) : a Tu
(1) D'autres exemples plus ou moins probables sont signalés par Graetz C. z, d. Psalmen, 121.
as aimé (np^n) ma vie de la fosse ». Il faut lire : « Tu as préservé (nDun) ma vie de la fosse (1). »
Ézéchiel (XLV, 4) détermine Tespace qui devra être laissé libre pour construire les maisons des prêtres et servir de « sanctuaire (wTpa) au sanctuaire. » Il faut lire probablement : « et pour servir de banlieue (uiao) au sanctuaire (2). » Outre l'échange de a et de p il y a aussi dans cet exemple celui du i et du i, qui se rencontre souvent ailleurs.
3*" L'échange des liquides S, i, :, D. Au livre de Samuel {ISam. VI, 18), à Tendroit où il est question du grand pâturage (Ssk) où l'on déposa l'arche de lahvé, il faut lire certainement : « Et la grande pierre (]3k) sur laquelle on déposa l'arche de lahvé subsiste encore [ve'od, au lieu de ve^ad) aujourd'hui dans le champ de Josué de Bethsémés. »
On trouve quelquefois (par exemple Is. XIII, 22) mjDSN « les veuves », pour mjaiN « les palais. »
L'échange de d et de :, qui est assez fréquent, provient plutôt de la ressemblance graphique de ces lettres.
Dans Jérémie (XLVII, 5), les Philistins sont appelés
« reste de leur vallée (Dpas;) », ce qui ne donne aucun
sens. Il faut lire avec le grec : « reste des Anakim
D"'p3^) », la vieille race de géants à laquelle appartenait
Goliath.
a se confond aisément avec ^j ou 13 (ressemblance graiphique) dans l'écriture carrée.
David dit à Saûl, au moment où il va combattre le géant (I Sam. XVII, 32) : Que le cœur de Vhomme (d^n) ne défaille pas : ton serviteur ira combattre ce
(1) Graetz.
(2) Id.
philistin. » On doit lire avec les Septante : • Que le cœur de mon maître (^jtn) ne défaille pas. »
On lit dans Isaïe (XXXIII, 2) : « lahvé, aie pitié de nous, nous espérons en toi : sois leur bras (défense oïn) chaque jour. » La vraie leçon est wiî « notre bras »,
40 Échange des lettres n, n, n, y.
>e et y s'échangent aisément dans les mots nm « maintenant » et nriK « toi », et surtout dans les prépositions Sy « sur » et Sk « vers, à ».
Maison trouve encore ailleurs la substitution de k à y.
On dit que Samuel, ayant retenu Saûl à dîner lorsque le fils de Kis vint le consulter au sujet desânesses de son père, lui fit servir « un gigot et cequHly avait dessus (.TSsrn). » La locution hébraïque est peu conforme à l'usage et à la grammaire l'idée qu'elle exprime n'est pas satisfaisante. Geiger {op. cit. 380) conjectuie avec beaucoup de vraisemblance qu'il faut lire : « le gigot et la queue (.TSKn)»,laqueue d'une certaine espèce de moutons étant réputée morceau de choix, et, pour ce motif, réservée aux prêtres dans les sacrifices de la loi mosaïque. Cette circonstance a pu contribuer à Taltération du texte, parce qu'on aura trouvé peu croyable l'assertion de rhistorion.
Dans Isaïe (XI, 4) :
Il frappera la terre avec la verge de sa bouche» Et par le souffle de ses lèvres il tuera l'impie,
le parallélisme n'est pas satisfaisant, car la terre et l'impie sont des termes qui n'ont guère de rapport entre eux. On est pour le moins autorisé à présenter comme conjecture probable la lecture yn^r (1), « l'homme violent » ou « le tyran », au lieu de yiK « la terre, w
(1) Graetz.
n paraît avoir pris la place de n à Tendroit de la Genèse (XXVII, 5) où il est dit qu'Ésaû « s'en alla dans les champs chercher du gibier pour apporter (N^'snS). » Les Septante lisaient (1) : a pour son père (rsKS). »
De même, dans Michée (VII, 13) : • Comme au jour où tu sortis du pays d'Egypte, je lui montrerai (i:kik) des mfïrveilles. » Le contexte demande qu'on lise : « montre lui (ou montre nous^ liKin) des merveilles (2). »
La Massore indique la substitution de n à n dans nv*\ {ketib : ntj% non sens) au livre des Rois (II Rois XVII, 21) : « Et Jéroboam détourna Israël de suivre lahvé. »
L'échange de n et de n se rencontre assez fréquemment. Il a toujours été facilité par la ressemblance graphique de ces lettres.
On lit au psaume CXIX [^ 119) : « Tu fais cesser riTJn) comme des scories tous les pécheurs de la terre. » Le contexte demande qu'on lise avec les Septante et saint Jérôme : « Je regarde (Tia^'n) comme des scories » etc.
n a remplacé v dans Sophonie (II, 14), à l'endroit où le prophète annonce la ruine de Ninive et énumère les bêtes qui prendront possession de ses palais déserts. Le texte massorétique met « la dévastation (ain) sur le seuil. » Le grec y place avec plus de raison le corbeau
Au contraire y a remplacé n dans le passage des Proverbes (XI, 16), où il est dit que x( les hommes violents (D^yny) acquièrent des richesses. » On doit lire d'après le grec, en rétablissant aussi par les Septante le vers parallèle à celui qui vient d'être cité :
(1) La teneur des versets 4 et 7 ne prouve rien contre la leçon du grec.
(2) Graetz.
La fortune ne vient pas au paresseux (1) :
Les gens actifs (D"'Vlin) acquièrent des richesses,
5** Échange de n et de d et p.
On lit au livre des Rois (I Rois IX, 7) : J'exterminerai Israël de la surface du pays que je lui ai donné ei /enverrai (nS^N) de devant ma face le temple que j'ai consacré à mon nom. » Le passage parallèle des Chroniques (II Chron. VII, 20) a retenu la vraie leçon : «je rejetterai (I^Sun) », au lieu de « j'enverrai ».
Balaam dit [Nombr. XXIV, 17).
tJne étoile marche ("[IT) de Jacob, Et un sceptre surgit d'Israël.
Au lieu de -jn « marche », les Septante Usaient niT « se lève » et cette leçon a beaucoup de chances d*ètre la vraie. L'échange de t et de t peut s'expliquer aussi par rhomophonîe de ces deux articulations.
Lorsque Samuel décrit aux Israélites les inconvénients de la royauté, il dit que le roi prendra leurs fila, leurs filles, leurs champs (I Sam, VIII, 16) : « Il prendra aussi vos serviteurs et vos servantes, et le choix de vi^s jeunes gens (a^mna) et vos ânes. » Au lieu des jeunes gens dont il a été question plus haut, le grec met les bœufs (DDipn), ce qui va beaucoup mieux avec le contexte.
Dans le récit relatif au recensement ordonné par David, on dit que ses envoyés (II Sam, XXIV^ 0] allèrent en Galaad et au pays de "funn DTinn. Les Septante, dans la recension de Lucien, indiquent «le pays des Hittites, Kadès (2). » On ne peut guère hésiter à reconnaîtro
(1) Bickell.
(2) EU Y'yîv yÊTTisifji KaoTr](;. Ms. Alex. :'£'.(; v-^v EG^tiiv ASstait,
..j»i^ij^__
cette lecture pour primitive et à voir dans Kadès l'ancienne capitale des Khétas, si souvent mentionnée dans les documents hiéroglyphiques (1). Il faut donc lire v^'p Q^nnn ou nu^p. "L'échange de n et de n s'explique par la ressemblance de ces deux lettres dans l'écriture carrée.
6" Échange de î, d, y, v*
Cet échange a pu être occasionné quelquefois par la ressemblance des caractères autant que par l'homophonie.
Osée (V, H) reproche à Israël de marcher « derrière le précepte i& (i3f). Dans le grec, Israël suit « la vanité » (m*iu)j ce qui donne au moins un sens acceptable.
Le prêtre Achimélek dit pour se justifier d'avoir accueilli David (I Sam. XXII, 14)': « Il est gendre du roi et s' éloignant (id) pour son conseil. • La leçon du grec: ït prince (lu) de son conseil » , ou « chef de ses audiences», est assurément préférable.
Les édi lions imprimées font dire à David (I Sam. XVII, 3i) : « Quand un lion ou un ours prenait ceci (m) dans le troupeau, je me mettais à sa poursuite. » Les manuscrits s'accordent avec les versions pour mettre un agneau (nu) à la place de ceci.
D'antres altérations s'expliquent mieux par la ressemblance graphique de certaines lettres dans les différentes traasformations qu'a subies l'écriture hébraïque. Nous devons nous borner à indiquer les cas les plus communs et les plus certains.
1** L'échange de 3 et d, assez fréquent et facilement explicable dans l'écriture carrée. C'est ainsi que les particules préfixes n « dans » et d « comme » ont été souvent prises l'une pour l'autre.
(1) Driver.
« Qui trompera Achab, dit lahvé en son conseil (I Rois XXII, 20), pour qu'il aille à Ramoth-Galaad et qu'il y périsse. » Et l'un disait en ceci (n^n), et Tautre disait en cela^k {j\:û). L'interprète grec paraît avoir lu nsD « ainsi », et cette leçon est confirmée par le passage parallèle des Chroniques (II Chron. XVIII, 19). Le sens est : « Celui-ci disait une chose, celui-là une autre. »
2** L'échange du ^eti, confusion facile dans l'ancien alphabet comme dans l'alphabet araméen. La Massore en signale plusieurs cas. Mais il en existe beaucoup d'autres qu'elle n'a pas remarqués.
On lit, par exemple, dans la Genèse (XL VII, 21), que Joseph acquit tout le pays d'Egypte au pharaon durant les années de famine, et qu'il « fit passer tout le peuple dans les villes^ d'un bout à Tautre de l'Egypte, » De quelque manière qu'on s'y prenne, on ne peut trouver à ce passage un sens satisfaisant (1). La leçon du grec : « Et il réduisit le peuple en servage d'un bout de TÉgypte à l'autre », est seule admissible, nsrn « il asservit h est devenu dans le texte massorétique i^syn ; et Dn:is;S « en esclaves », par suite de l'omission d'une lettre et d'une seconde substitution de n à t, est devenu DnvH « dans les villes ».
Un autre exemple fort curieux se rencontre dans Jérémie (XLI, 9) : %< Le puits où Ismaël jeta les cadavres des hommes qu'il avait tués par la main de Godolias est celui qu'avait fait le roi Asa. » On sait que Godolias lui-même était parmi les morts. Au lieu dein^STa Ta « par la main (ou à côté?) de Godolias », l'interprète grec lisait Sna ya : « Le puits où Ismaël jeta les cadavres.... est le grand puits qu'avait fait le roi Asa, » La leçon massorétique, n'est pas facile à défendre, F^Ue
(i) V. Dillmann, GenesU, 437.
est sortie de Tautre par une série de méprises, confusion de *) et ^ de 1 et T dans le mol m, et adjonction du nom divin 1.T (jugé omis par accident ou par abréviation) au mot Sia.
3® L'échange de ^ et de n dans les désinences verbales et l'expression des pronoms suffixes, signalé souvent par la Massore. 11 n'y a pas eu là de confusion ; mais l'orthographe a varié suivant les temps, et ceux qui ont fixé le texte biblique n'ont pas cherché à la rendre uniforme dans leurs manuscrits. Il est certain que le n à été employé d'abord pour écrire le pronom suffixe de la troisième personne du singulier, au masculin comme au féminin (1). Plus tard on s'est servi du ^ pour le masculin et c'est cette écriture qui est commune dans le texte traditionnel.
Ces variations de l'écriture ont donné lieu à quelques erreurs.
Lorsque David consulte lahvé touchant la famine de trois années qui a frappé son royaume, lahvé répond (II Sam, XXI, 2) : « A Saul et à la maison de sang (D^Din n"»!!), parce qu'il a mis à mort les Gabaonites. » La construction de la phrase n'est pas correcte. Il faut lire avec le grec : « Sur Saûl et sur sa maison (il y a) du sang (d^dt inn), parce qu'il a mis à mort les Gabaonites. »
4* L'échange de n et de n, assez fréquent dans les préformantes verbales, facilité par la ressemblance de ces lettres, principalement dans l'alphabet carré. On peut croire aussi que les copistes ne se faisaient pas scrupule de substituer les unes aux autres les lettres adventices qui servent à l'expression du sujet et du
(1) Inscription de Mésa. Le n paraît même avoir été employé pour marquer la désinence de la troisième personne du pluriel (féminin?) au parfait.
complément et à la distinction des conjugaisons verbales.
Nous avons cité plus haut un exemple certain de cette confusion de n et de n dans le psaume LUI j^ (i, où la leçon originale lu^n, attestée par le psaume XIV, est devenue nnu^an (1).
5* L'échange de n et de a, dont la Massore cite quelques exemples et qui se produit aussi de préféreuce dans les lettres préfixes ou affixes des mots.
SamuOl est averti que Saûl est revenu de son expédition contre Amalec (I Sam, XV, 12) ; « Satil est venu au Carmel et voici qu'il s'érige (s^ïd) un trophée ; puis il est parti d'un autre côté, et il est descendu à GalgaK » Le contexte demande qu'on lise avec le grec ; il s'e*^t érigé (s-'yn).
6** L'échange de n et de :, dans les mêmes circonstances que l'échange de cette lettre avec n et d.
On lit dans Daniel (X, 13) : « Le prince du royaume de Perse m'a résisté pendant vingt et un jours; mais Michaël, un des premiers princes, est venu à mon secours; et fai été Zaï^^^ ("Tnm:) là, auprès des rois de Perse, et je suis venu pour t'instruire. » En terminant son discours (j^ 20), l'ange dit qu'il retourne combattre le prince de Perse, Dans ces conditions, mieux vaut lire avec le grec (Septante et Théodotion) : « Et je tai laissé (wirnn) là, auprès des rois (du roi ? ou du prince du royaume) de Perse. » Michaël est resté pour contenir l'ange de la Perse, pendant que le révélateur est venu trouver Daniel (2).
7° L'échange de ^ et de i, très fréquent et facilité par la ressemblance de ces lettres dans les formes plus récentes de l'alphabet.
(1) Swpr. p. 215.
(2) Graetz.
Le même nom propre est lu ^vn dans Je livre de Samuel (II Sam, VIII, 9) et lyn dans les Chroniques (I C/tron. XVIII, 9). Le grec a lu partout lyn (©oou), et telle doit être la leçon primitive (1).
On lit au psaume LXXIII (j^ 7) :
Leur œil sort de la graisse,
Les visions de leur cœur viennent au jour.
Au lieu de « leur œil » (iaj"'s;), locution qui ne donne aucun sens, on doit lire avec l'interprète grec iqto * a Leur iniquité sort de leur cœur alourdi. »
La confusion de i et de ^ s'est produite assez souvent dans les pronoms suffixes, soit par méprise involontaire soit par conjecture de copistes. Ainsi, dans Job (IX, 19), au lieu de:
S'il s'agitde force, il (Dieu) est puissant; S'il s'agit de droit, qui m'assignera ("'J^^VI"') ?
il faut lire avec le grec : t Qui /'assignera (ij^^vv)? »
8* L'échange de n et de n, faciles à confondre dans l'alphabet carré.
« Il n'y a de bon pour l'homme, dit l'Ecclésiaste (Eccl, II, 24), que de manger et de boire et de se procurer du plaisir dans ses peines. Mais j'ai reconnu que cela aussi est dans la main de Dieu. Qui peut, en effet, manger et s'empresser si ce n'est par moi. Car il donne à qui lui plaît la sagesse, la science et la joie. » Les mots ''^aa yin uw ^a*i que Ton traduit, contrairement à l'usage de la langue, par : « qui jouit si ce n'est moi », ont été lus par l'interprète grec : nnurt "ïdi i:Da y*in « et qui boit, si ce n'est par lui? » La phrase et
(1) Graetz.
le passage entier deviennent clairs dès qu'on Ul : « Qui peut, en effet, manger et boire si ce n'est par lui? s II y a eu confusion des lettres n et n avec transposition de la lettre altérée et omission du n final (1).
9* L'échange de s et de a, notamment dans les particules préfixes.
Josias dit à Safan (II Rois XXII, 4) : a Va trouver le grand-prètreHelcias, i^onr qu'il achèoe {aT\'^^ qu'il paie?) l'argent apporté au temple delahvé. » Le verbe nn^ est très suspect à cause du sens qu*il fournit. Safan ^ rendant compte de sa mission au roi, dit [f 9) : i* Tes serviteurs ont versé (vidé, ^y^nn) l'argent qui se trouvait dans le temple. » Il est bien probable qu'on doiL lire plus haut-jn^l (2), « et qu'il verse, w La leçon du ^rec : « et cacheté » Dnm, paraît moins autorisée par l'ensemble du récit.
Isaïe (XXVIII, 20), employant peut-être un proverbe populaire, décrit en ces termes la situation précaire du royaume de Juda :
Le lit est trop court pour qu'on s'y étende,
Etla couverture est étroite comme (pour) s envelopper (DJ^nriD)-
La vraie leçon paraît être DJDnna (3) : « Et la couverture est trop étroite pour qu'on s'en enveloppe.
10*^ L'échange de 3 et de ;3, soit à la fin, soit dans le corps des mots.
On lit dansEsdras (X, 6) : « Et Esdras s éloigna de la maison de Dieu, et il se rendit à la chambre ]Je lobanaUf fils d'Eliasib, et il se rendit là; il ne mangea pas de pain et il ne but pas d'eau, » etc. Au lieu de répéter une
(1) Graetz.
(2) Graetz.
(3) GraeU.
seconde fois « et il se rendit » -jS"»'!, ce qui est peu naturel, le grec lisait (au premier livre d'Esdras, qui est pour nous le troisième, IX, 2) : « et il demeura » ]S"'l, ce qui est préférable.
Malheur à loi, pillard que Ton n'a point pillé, — dit Isaïe (XXXIII, 1), —
Voleur que Ton n'a point volé !
Quand tu auras fmi de piller, tu seras pillé,
Quand tu auras de voler, tu seras volé.
Le verbe du dernier membre de phrase, inSjD, qui correspond au verbe « finir » -jD^nnD, du membre précédent, est absolument inconnu. Ilfaulqu'il aitle sens à*achever. Mais beaucoup de critiques ont pensé, après L. Cappel, qu'on doit lire inSsD : « Quand tu auras achevé de voler, tu seras volé. »
H* L'échange de d et de s, facilité comme le précédent par la ressemblance des caractères dans les formes plus récentes deValphabet.
Au livre des Chroniques (I Chron. XXI, 12), à Peudroit oîi Gad offre à David de choisir entre les trois fléaux, famine, guerre, ou peste, le second fléau est énoncé en ces termes : « trois mois de destruction (hidd:) devant tes ennemis ». Le passage parallèle, dans le livre de Samuel (II Sam. XXIV, 13) donne : « durant trois mois fuir ("io:) devant tes ennemis. » Le Chroniqueur luimême parait avoir mal lu en cet endroit le texte qu'il reproduisait.
L'échange de ■] et de =] s'est produit assez fréquemment dans les particules i^ et b]N.
Ainsi, dans Isaïe (XXXIV, 14), au lieu de:
Mais ("jK)là, Lilith est tranquille Et trouve son lieu de repos,
il vaut mieux lire : « Là aussi («]n) Lilith... » etc.
12» L'échange de ■] et de 1, très fréquent dans les pronoms suffixes de la seconde et de la troisième personne du singulier, soit que la substitution provienne de la volonté des copistes ou d'une méprise occasionnée par la ressemblance de ces lettres finales.
On lit â la fin du cantique de Débora {Jug. V^ 31) :
Ainsi périssent tous tes ennemis, lahvé, Et que ses amis (VinNI) soient comme le soleil qui se lève dans sa force !
On ne peut guère hésiter à lire : « et que t€[S amis (-jnnNi) soient » etc.
13° L'échange de a et de d, facilement explicable dans l'alphabet carré.
11 y a, au commencement du livre de Samuel {I Sam. I, 5), un passage dont le texte massorétique ne peut fournir un sens acceptable : « Et Ëlkana donnait à Uanna une part D^SN, parce qu'il aimait Hanna ; et lahvé TavaiL rendue stérile. » L'usage de la langue n'autorise pas a traduire D')3N par tristement ou par double ; et k^ sens ordinaire, narm^^ ou visage^ ne convient pas ici. Llnterprète grec lisait tout simplement dsï<j qu'on doÎL réunir au mot suivant ^d, pour former une locution conjunclîve : « Et Elkana (qui donnait plusieurs parts à Feninna pour elle et ses enfants) donnait une (seule) part à Hanna; cependant^ il aimait Hanna (de préférence à Feniima), bien que lahvé l'eût rendue stérile (1). »
14* L'échange de d et de y, qui semble provenir d'une confusion entre la forme plus récente de d et la forme ancienne de V'
Il est probable que dans Isaïe (XLI, 24) : ce Car vous êtes de rien et votre œuvre est v^kQ », on doit lire DSxa : « et votre œuvre est de néant. »
(1) Wellhausen, Driver.
15° L'échange de y et de^, dans leurs formes plus récentes.
Gédéon, repoussé par les gens de Succoth, les menace de les faire passer à son retour sous les ronces et les épines, comme on passait les gerbes sous le rouleau à battre. Le texte dit que la menace fut exécutée {Jug, VIII, IS) et que Gédéon « instruisit » (yw) avec des épines les gens de Succoth. Le grec conserve ici avec raison le verbe dont Gédéon s'était servi pour la menace [f 7), et lit: « Et il battit (uTi) les gens de Succoth avec des épines,».
16° L'échange très fréquent des préformantes de l'imparfait, des désinences personnelles et des pronoms suffixes, indépendamment des cas précédemment signalés. Toutes ces confusions ne sont pas de simples bévues de copistes qui ont pris une lettre pour une autre. Il yen a certainement un grand nombre qui résultent de substitutions fortuites et de la distraction des copistes ; d'autres qui sont des conjectures malheureuses, faites peutêtre sur un texte peu lisible ou bien sur un texte où les désinences vocaliques n'étaient pas régulièrement indiquées par des lettres quiescentes.
On lit au livre de Samuel (II Sam. VU, 15) : « Et ma miséricorde (la miséricorde de lahvé) ne se retirera (llD^j pas de lui (du roi fils de David) comme je l'ai retirée de Saûl. » Le grec et le passage parallèle des Chroniques (I Chron, XVII, 13) ont une leçon plus correcte : «Ety^ ne retirerai ^^dn) pas de lui ma miséricorde, » etc. Cet échange des préformantes vi ei •» a pu être occasionné dans certains cas par une erreur d'ouïe.
Lorsque Booz demande le désistement du plus proche parent d'Élimélek, afin d'épouser Ruth, il lui dit {Ruth IV, 4) : « Si tu veux réclamer ton droit, réclame ; s'il ne veut pas le réclamer (Sm^ vh dni), dis-le moi. » Le con-
texte exige: « si tu ne veux pas le réclamer », nh DKl S^an comme a lu l'interprète grec.
Au livre des Rois (II Rois XVIII, 20), on trouve le mot moK « tu as dit », et dans le passage parallèle d'Isaïe (XXXVI), 5), on trouve ^niDH «j'ai dit », qui eat la vraie leçon.
Nahum (III, 9) dit en parlant de Thèbes :
L'Ethiopie était sa force, avec TÉgyplc innombrable ; Put et les Lybiens étaient tes auxiliaires»
Dans tout ce passage, le prophète ne s'adresse pas à Thèbes. Au lieu de inTî^s, il faut lire avec le grec nnitîn « ses auxiliaires ».
Les exemples de ce genre sont nombreux et vi^riés.
Il est d'ailleurs impossible d'énumérer ici loutes les altérations du texte qui consistent en une simple substitution de lettres. Nous venons d'indiquer celles dont on a le plus d'exemples certains ou probables. Mais il y en a beaucoup d'autres moins évidentes ou moins communes (1), ou bien dont la provenance est moins facile à déterminer.
§ y. — Erreurs provenant (Tadditionj omission ou transposition de
lettres.
Les erreurs provenant d'addition ou d'omission de lettres dans les mots du texte primitif sont extrêmement nombreuses. Une grande partie de ces erreurs portent sur l'emploi des lettres faibles h, n, \ ^ Elles ont eu pour cause soit l'incurie et l'inattention des copistes, soit une interprétation inexacte du texte primitif et des coBJectures non justifiées sur des passages incompris,
(1) Échange de 5^ et y, î et l, D et T, >j et D, etc-
On lit dans la Genèse (XLIX, 28), après les bénédictions de Jacob : « Tous ceux-là sont les douze tribus d'Israël, et voilà ce que leur dit leur père en les bénissant ; il les bénit chacun selon ce qu'était sa bénédiction. » Au lieu de cette finale embarrassée, les Septante, le Pentateuque samaritain, la Peschito donnent : « Il bénit chacun d'eux selon sa bénédiction. » Il ne faut donc pas lire iun u>k, mais u\s u^n, ou peut-être simplement ^"fN (1).
Le roi, dit Isaïe (XXXll, 1) va régner selon la justice. Et aux princes, ils gouverneront avec équité.
Il faut évidemment lire: « et les princes (Dnui) gouverneront, » etc. La lecture DnuSl parait provenir d'une distraction de copiste, comme la lecture iun dans l'exemple précédent.
Dans Ézéchiel {XXIV, S), a un monceau d'ossements » a^Dïs;, a pris la place d'un « monceau de bois » D^ïîr, le mot D^ayy se rencontrant plusieurs fois dans le contexte.
lahvé se plaint, au livre de Samuel (I Sam. III, 13) que les enfants d'Eli « blasphèment pour eux » onS. Il est dit dans le grec qu'ils « blasphèment Dieu », D'^nSK, ce qui doit être la vraie leçon.
Ne Tannoncez pas (le malheur d'Israël) à Geth, Gardez- vous de pleurer, —
dit Michée (1, 10). Le grec lisait encore un nom propre dans le second membre (2). Le contexte le réclame. Au
(1) Spurrel.
(2) Ce passage n'a pas été compris par Tancien traducteur. On lit dans le grec : o\ 'Evay.£i|ji. Il y a là sans doute une faute ancienne, pour o\ h 'Ax/to.
DU TEXTE ET DES VERSIONS DE LA BIBLE 29l
lieu de rinfinitif 122, qui n'a pas ici sa raison d'être, il faut, selon toute vraisemblance, lire i:V2 ; « N'allez pas pleurer à Akko. »
Néhémie rapporte les plaintes des Juifs pauvres qui disaient [Néh. V, 2) : « Nos fils et nos filles, nous (sommes) nombreux (□U'^), et nous achèterons du froment.jj D'autres disaient (j^ 3) : » Nous donnerons en gage nos champs, nos vignes et nos maisons, et noua achèterons du froment. » Il est clair que les premiers ont dit aussi en réalité : « Nous mettrons engage (DUiy) nos fils et nos filles, et nous achèterons (1), » etc.
Dans Job (XXXVIII. 8), lahvé ne doit pas dire en interrogeant le patriarche :
Et il (Dieu) a fermé la mer avec des portes Quand elle jaillit pour venir au monde, —
mais : t Qui a fermé » etc., ■jd'' ^a, au lieu de -jon,
Une erreur d'ouïe a pu faciliter dans les trois derniers exemples Tomission des lettres dont la restitution s'impose.
L'emploi peu réglé des lettres k, n, ^ et % pour marquer les voyelles, a eu pour résultat de les faire ajouter souvent là où elles ne sont pas nécessaires et omettre dans des endroits où elles sont indispensables.
Il est bien probable que, dans la Genèse (IV, 26), à l'endroit où il est dit à propos d'Ênos ; « Alors on commença (SmnTK) à invoquer le nom de lahvé >s on doit lire avec le livre des Jubilés, la Vulgutc et sans doute aussi les Septante (2) : « Celui-ci fut le premier (Snn n7) à invoquer lenomdelahvé (3). »
(1) Graetz.
(2) OuToç TjXittffsv = Snn n*r, lu zé hochiL
(3) Spurrel. Le démonstratif « celui-ci » a été représenté d'abord par la seule lettre 7, dont le texte traditionnel fait 7« « alors »,
292 HISTOIBB CRITIQUE
Dans les passages parallèles, le même verbe se présente ici au singulier, là au pluriel, surtout quand il s'agit des formes verbales de la troisième personne. On lit, par exemple, dans Samuel (II Sam, X, 20): Et il (Joab) confia le reste du peuple à son frère Abisaï, et il (Abisaï) se rangea (p5r"'l ) en face des fils d'Ammon. » Dans les Chroniques (I Chron. XIX, 11), on lit : « Et ils se rangèrent ("isisr"'*!). » La comparaison des Septante et du texte massorétique donne à penser également que la voyelle destinée à marquer le pluriel des formes verbales de la troisième personne manquait souvent dans les textes primitifs ; qu'elle a été ajoutée plus tard dans certains endroits où elle n'avait pas de raison d'être, tandis que Pon continuait à s'en passer dans d'autres endroits où il aurait fallu l'écrire (1).
On peut en dire autant du n final, soit le n dit paragogique des formes verbales de l'impératif et de l'imparfait, soit le n dit local, qui s'ajoute aux noms exprimant la circonstance de temps ou de lieu, soit même quelquefois le n des noms féminins et celui qui marque la désinence vocalique des verbes appelés n"*? (2). Il est arrivé aussi que dans les noms masculins (substantifs, adjectifs, participes) appartenant a cette catégorie des n'S, on a écrit le pluriel construit avec n, comme le singulier, au lieu de Técrire avec ^ (3). Mais ce sont là des irrégularités d'orthographe qui le plus souvent ne modifient pas le sens du texte.
Il en est souvent autrement quand les lettres n, \ ^ sont ajoutées ou omises mal à propos dans le corps des mots.
On lit dans la Genèse (XLVI, 28) : Et (Jacob) députa
(1) V. supr. p. 105-107.
(2) Echange des formes complètes et des formes dites apocopées. Cf. U ilots,XXII, 19 et U Chron. XXXIV, 27.
(3) Ex. : Gen. XLVII, 3, nnpour ^vi.
Juda vers Joseph pour conduire devant lui à Gosen ; et ils arrivèrent au pays de Gosen. Et Joseph fit atteler son char, et il vint au-devant de son père Israël à Gosen, et il parut devant lui » etc. Le grec dit que Jacob députa Juda vers Joseph pour que celui-ci vînt à sa rencontre. L'interprète lisait sans doute niNinS, a pour paraître «^ au lieu de nmnS, « pour conduire » ; cette leçon du grec est confirmée par le sens général de la phrase et par le contexte (1).
Au contraire, n a été ajouté à tort dans ce passage de Job (XXVII, 18).
Le riche se couche et n*est pas ramassé ; Il ouvre les yeux et il n'est plus.
Il est question de la mort subite du mauvais riche qui se couche pour la dernière fois. LHnterprète grec lisait : « et il ne recommencera pas b, (t|">DV)^D^ ah au lieu de
Diverses variantes qui existent entre l'hébreu massorétique et les Septante semblent provenir de ce que les manuscrits anciens contenaient des abréviations, certains mots n'étant pas écrits en entier. Il est très probable, par exemple, que le nom de lahvé a été souvent écrit par un simple \ On s'explique ainsi que les Septante aient pu traduire par « serviteur du Seigneur » (mnm:;) le mot nssr a hébreu », dans Jonas (I, 9), et par « ma colère » ("'nan) ce que nous lisons aujourd'hui dans Jérémie (VI, 11) m»Tnan « la colère de lahvé. >ï
Quecette pratique ait donné lieu à quelques méprises, c'est ce qui résulte du passage d'Isaïe (XII, 2) ;
Car ma force et le cantique (est) lah, lahvé Et il est mon sauveur.
(1) Dillmann.
Au lieu de .T» ma"? ,il faut lire ^niOT : « lahvé est ma force et mon cantique », la cause de ma joie. Le ^ final paraît avoir été pris pour le sigle du nom divin.
Oq a supposé aussi avec vraisemblance que la finale du pluriel masculin des noms avait été indiqué autrefois dans les manuscrits par un simple trait au-dessus de la dernitîre lettre radicale des mots pourvus de cette désinence, et que bien des irrégularités grammaticales que présente aujourd'hui le texte hébreu n'auraient pas eu d'existence réelle (1). Certaines particularités de la version des Septante peuvent être alléguées en faveur de cette opinion, ainsi que le nombre assez considérable des cas où le texte massorélique garde au singulier des mots qui devraient être au pluriel.
La tradition massorétique a relevé un assez grand nombre de mots altérés par transposition de lettres. Mais le chiffre des fautes non constatées est encore plus considérable. Ces fautes sont d'autant plus regrettables qu'elles compromettent généralement le sens du texte.
Au livre des Nombres (XXI, 28), dans le vieux chant relatif à la prise de Hésébon, nous lisons maintenant.
Un feu est sorti de Hésébon,
Une flamme de la ville de Sihon :
Elle dévore Ar-Moab
Les maîtres des hauteurs de TArnon.
Au lieu des « maîtres », 'ihn, le Pentateuque samaritain et les Septante recommandent la lecture nvh2, qui est assurément préférable : « Elle consume les hauteurs de rArnon. »
Après que Saûl eut dîné avec Samuel et les enfants dlsrai^l, le prophète et lui « descendirent du haut lieu à
(!) Graetz.
la ville, et {Samuel) conversa avec (nyiin) Saiilsur la terrasse (de sa maison) ; et ils se levèrent de bon matin (iQDun), et, aux premiers rayons de Taurore^ Samut"! appela Saûl sur la terrasse, en disant : a Lève -toi » etc. (ISam. IX, 25-26). Lisons sans hésiter, avec Tinterprète grec (1) : « Ils descendirent du haut lieu h la ville, et on fit un /îYûSaul (S^nwS TOTI) sur la terrasse, etii se coucha (iDU"»"!), et, aux premiers rayons de T aurore, )) etc.
Lorsqu'on sortit l'arche de la maison d'Abinadab {Il Sam. VI, 5), David et tout Israël mantfeslaîent leur joie « avec tous les bois de cyprès » (D^riin^ïybL^). La vraie lecture est gardée dans le passage parallèle des Chroniques (I Chron, XIII, 8) : « de toute leur force et enchantant i (on^usi 7:; Sdi).
Michée parle des princes d'Israël qui dévorent le peuple,
Qui le mettent en pièces, comme si c'était (1UN3) dans la
marmite, Et comme la viande dans la chaudière*
Au lieu de iukd, l'interprète grec lisait avec raison 1NU3 « comme la chair ».
Nous lisons dans les Proverbes (XIV, 32) :
•' Le méchant périt par sa malice ; Le juste se confie dans sa mort.
Le parallélisme demande qu'on lise avec le ^ec icra « dans son innocence », et non imoi.
Ces exemples paraîtront sans doute suffisamment instructifs.
(1) Hébreu restitué par Thenius.
296 HIî^TOIRE CRITIQUE
§ VI. — Erreurs provenant d'un groupement défectueux des lettres en mots^ de la vocalisation, ou de la poncttiation.
Les erreurs dont nous avons S parler d'abord sont assez nombreuses et presque toutes altèrent plus ou moins profondément lé sens du texte.
Lorsque Saûl et son compagnon arrivent à la ville où était Samuel, ils rencontrent des jeunes filles et leur demandent où est le voyant. Celles-ci (I Sam, IX, 12) leur répondent en disant : « Le voici devant toi ; hâtetoi maintenant; car aujourd'hui il est venu à la ville, parce qu'il y a aujourd'hui un sacrifice pour le peuple sur le haut lieu. En entrant dans la ville, vous le trouverez B, etc. On ne voit pas bien pourquoi les jeunes filles parlent d'abord à l'un de leurs interlocuteurs, puis à tous les deux ; on ne voit pas non plus pourquoi Saûl doit se presser puisque Samuel arrive en même temps que lui. Le traducteur grec lisait : « Le voici devant vous ; en cet instant même il arrive à la ville », etc. Au lieu de l'hébreu actuel nvn ^3 nnsnna 7J9S, Tinlerprète lisait : orn^ nn:; ds^jsS. D'où viennent les deux lettres superflues in, qui jointes au a de aD"'JsS ont servi à former le mot ma « hâte-toi » ? Ce sont probablement les premières lettres du mot HNin « le voyant » qu'un copiste aura voulu ajouter en cet endroit (1). L'échange de la particule préfixe d et de la conjonction f^, dont on trouve ici un exemple, se rencontre souvent ailleurs, lahvé dit à Jérémie (Jér. XXIII, 33) : Quand on te demandera « quelle est la charge (l'oracle, nud) de lahvé, tu diras : Quelle charge (K^a na hn) ? Et je vous rejetterai, parole de lahvé ! » On doit lire avec le grec :
(1) Wellhausen, Driver.
€ C'est VOUS (qui êtes) la charge («^an dhk), et je vous rejetterai. »
Dans le psaume XLIV (j^ S), au lieu de
C'est toi qui es mon roi, Dleuy Ordonne le salut de Jacob, —
on doit lire aussi avec le grec :
Tu es mon roi et mon Dieuy
(Toi) qui ordonnes le salut de Jacob,
Les mots rmi2 mSkt sont devenus dans le texte massorétique mïa\nSK (1).
Le Sage dit (Prov. XXVII, 9) :
Les parfums et l'encens réjouissent le cœur,
Et la douceur de son prochain {vient) du conseil df? Vdme.
Les commentateurs pensent que le dernier vers signifie : La douceur de l'amitié consiste dans les bons conseils que donne l'ami véritable. Pourquoi l'auteur n'at-il pas dit cela? L'interprète grec traduit : Ce sont les pensées qui tourmentent Pâme. Il lisait donc nïipnai iTiDJ mïsra. Le texte massoré tique détruit le sens en lisant insnpnoi.
La vocalisation et l'accentuation massorétiques représentent, comme nous l'avons établi précédemment, une tradition de lecture et d'interprétation qu'il convient de garder toutes les fois qu'on n'a pas de bonnes raisons pour en contester l'exactitude. Mais cette tradition, bien qu'elle soit ancienne et autorisée dans son ensemble, ne remonte pas jusqu'aux auteurs des livres qu'elle a pour objet de rendre plus intelligibles. Elle
(1) On peut voir un autre exemple du même genre, Ps* XLIl, 0-7»
s^est formée sur un texte déjà corrompu et raltération du texte des consonnes dans tel ou tel passage détruit naturellement Tautorité de la lecture traditionnelle en ces endroits. Même dans les passages où le texte est bien conservé, la ponctuation massorétique n'est pas toujours exacte.
Pendant que lahvé prédisait à Abraham la naissance d'Iaaac^ Sara, lisons-nous dans la Genèse (XVIII, 10), m écoutait à la porte de latente, et elle (la porte) était derrifei e lui (lahvé), » Le grec suppose, avec plus de raison > que ces derniers mots se rapportent encore à Sara, qui écoutait à la porte de la tente, mais derrière la porte, croyant n'être pas vue. Il n'aurait donc pas fallu attribuer la voyelle u au pronom Mn, pour le rattacher à nns « porte », mais la voyelle i, pour le rapporter à Sara.
Quand Abraham demande aux fils de Het une place pour ensevelir Sara, les fils de Het lui répondent « en lui disant : Écoute-nous, seigneur », etc. {Gen.j XXIII, 3-4). La locution iS TCt^S w en disant à lui » est inusitée. iS doit être lu ici, non pas lo « à lui », mais lu (particule précative), et se rattacher au premier mot du verset 4 (cf. f 13) : Daigne nous écouter, seigneur. »
Un peu plus loin (f 11), quand Éphron répond à Abraliam : ^Non, seigneur, écoute moi », au lieu de vh a non », il faut lire encore *iS lu : «Daigne, seigneur, m'écouter, >
a Quel est donc, dit Isaac (ffen. XXVII, !33-34), celui qui est allé à la chasse et qui m'a apporté du gibier... ? Je l'ai béni ; certes béni il sera. » En entendant les paroles de son père, Ésaû poussa un grand cri. » Le grec et lePentaleuque Samaritain lisaient avant srauD « en entendant », le mot \Ti « et il arriva ». Ce mot parait indispensable. Mais il n'a pas dû être omis accidentellementj et il subsiste dans le dernier mot du verset
• TTjnBT'^ •
précédent ,TiT « il sera », Par suite, le mol y^j. n'est pas à lire baruk * héni «, mais barok « bénir n, et sert tout simplement à mettre en relief raffirmation dlsaac : « Je Tai béni pleinement », de tout cœur, sans restriction. Le sens est done : <* Quel est celui,,, que j'ai béni parfaitement î n Or, quand Esaiï entendit les paroles de son père, il poussa un grand cri, » Il semble qu'on a tenu à dire que la bénédiction reçue par Jacob était irrévocable (1)» Mais ce n'est pas cette idée qui frappe d'abord Isaac : le patriarche est stupéfait de Terreur dans laquelle il est tombé.
Le teste massoréiique interprète comme il suit un passage de la bénédiction donnée par Jacob à Joseph ;
Les bénédictions de ton père l'emportent Sur les bénédictions de vies pm^ents^ Jusquâ la limite des collines éternelles,
Le parallélisme demande qu'on lise les deux derniers vers, avec le Pentateuque samaritain et les Septante ;
Sut les bénédictions des montagnes aTit'tquest, Les richesses des collines éternelles.
Le mot inn est à lire ^'\r^ (^iin) ; on doit en rapprocher le mot vj qui n'est pas ici la préposition <k jusqu'à », mais le substantif tt éternité » ; enfin mKn est à prendre dans sa signification ordinaire de et désir » (ici, chose désirée^ désirable).
Le parallélisme et le sens du texte sont pareillement compromis dans le passage suivant du cantique de Dé* hova{Jug, V, 13):
(1) Geiger,
Alors, descends, reste ; aux nobles, peuple ; lahvéj descends pour moi avec les vaillants.
IT n'est pas un impératif, mais un parfait ; et il ne faut pas séparer le mot ny (t peuple », du nom de lahvé :
Alors un reste (une petite troupe) est descendu vers les /
nobles, Le peuple de lahvé m'est arrivé avec les vaillants.
C'est encore une vocalisation incorrecte, compliquée d'une accentuation défectueuse, qui rend inintelligibles les données du livre des Rois concernant la flotte d'Ézé- ^
chias (I Rois XXII, 48-49) : « Or il n'y avait pas de roi en Édora, de roi établi {niççab mélek). Josaphat fit cons- j^^ truire des vaisseaux pour aller à Ophir. » Selon toute vraisemblance il faut lire (1) : « et le préfet du roi [unecib hamméhk) Josaphat fit construire des vaisseaux » etc.
Dans le cantique de Jonas {Jon. II, S), au lieu de : « Mais je contemplerai encore ton saint temple », il faut lire : « Comment pourrai-je encore contempler ton saint temple ? »
A cette place Jonas décrit sa situation désespérée. La particule -jx doit se lire '^ftetnon 'ah.
Oïl trouve à la fin du cantique de Habacuc (III, 19) une rubrique concernant l'exécution musicale de ce morceau : u Au maître de chœur, sur les cithares. » La ponctuation massorétique rattache cette rubrique au dernier verset du psaume, et lit :
lahvé me conduit sur mes hauteurs,
AumaMvede chœur, avecmon accompagnement de cithares,
a Tout, dit TEcclésia^te (III, 20-21), aboutit au même
(l) Stade,
lieu; tout vieat de la poussière et tout retourne à la poussière : qui sait si Tesprit de l'homme monte en taut, et si Tesprit de la bète descend en bas sous terre ? » La vocalisation massorétique, sans égard au contexte, lui fait dire : « Qai connaît Tesprit de Thomme, qui nionte en haut, et Tesprit de la bête, qui descend en bas sous terre ? n Pour modifier ainsi le sens, il suffit de vocaliser le n des mots nhyn t est-ce qu'il monte ? » et niTH » est-ce qu'il descend? » comme sice n représentait Tarticle et non Tinterrogation. La tradition rabbinique a eu en cet endroit un scrupule Ihéologique dont les Septante et saint Jérôme n^ont pas été atteints*
il est tout naturel que la ponctuation des massorèles ait été influencée par leur exégèse. On doit la traiter en pareil cas comme on traite une version qui reûîste les opinions personnelles du traducteur, et la maintenir seulement dans la mesure où elle n'est pas contredite par le sens que fournit le texte des consonnes interprété sans parti pris.
§ YII- — Alt&aiioTis diverses qui se sont produites dam le même mot ou k même passage.
On a déjà pu voir, par un grand nombre des exemples qui ont été cités jusqu'ici^ que diverses causes ont souvent contribué j soit simultanément^ soit successivement, à Taltération d^un mot ou d une phrase. Une première faute en appelle souvent une autre. Un mot mal écrit peut détruire le sens de tout un passage et provoquer ensuite le zèle de correcteurs maladroits qui aggravent le mal au lieu d'y remédier. De là vient que des fautes nombreuses se sont souvent entassées dans le même passage, en partie par la négligence, en partie par la volonté plus ou moins intelligente des copistes.
303 fflSTOlRB CRITIQUE
Certains mots, par exemple, les noms de personnages inconnus à la tradition populaire, pouvaient être altérés facilement, parce qu'on les transcrivait avec un soin médiocre, et que le souvenir traditionnel n'aidait pas à les corriger lorsqu'ils étaient une fois corrompus. Il suffit dementionnerces altérations de noms propres, qui sont tr^s fréquentes dans les listes généalogiques et danslesénumérations de villes et de pays. Disons seulement, pour en donner une idée, que, la généalogie de Samuel étant reproduite en trois endroits (I Sam. 1, 1 ; I Chron. VI, 11-13 ; I Chron. VI, 19-20), le même personnage qui s'appelle Élihu dans le premier, s'appelle Èliab dans le deuxième, Eliel dans le troisième ; Tohu s'appelle Nahat et Toh ; Çuf s*appelle Çofaï et Cif. On peut voir aussi, dans le livre de Samuel et dans les Chroniques (II Sam. XXIII; I Chron. XI, XXVII), les transformations qu'ont subies les noms des héros de David. Un des plus maltraités est le prenlier, que les Chroniques (I Chron. XI, 11 ; XXVII^ 2) appellent lasobam. Au livre de Samuel, Diriu^ est remplacé par une formule qui n'a pas Tair de représenter un nom propre : raua au'' « assis sur le siège. » Le brave compagnon de David avait, aux yeux des scribes postexiliens, le tort de s'appeler Isbaal, comme le ûla de Saiil. De là vient que son nom a été estropié, hviv^ ou SynuN est devenu dans les Chroniques □îQun Dans le livre de Samuel, on l'avait changé en J1U2U7^ , en sorte qu'il faisait pendant à Isboseth et à Miphibosetb. Mais un copiste maladroit l'écrivit de travers en répétant la lettre a (1).
Comme exemple de passage entièrement corrompu dans le texte massorétique, on peut citer le récit de la
{\) Driver. On a dans les Septanle 'le^oaSc (Isboseth) ; dans la recension de Lucien, 'IsjpaaX.
mort d'Isbaal (Isboselh, II Sam. IV, 6) : Rékab et Baana étant yenua vers le milieu du jour à la niatsoiL d'Isbaal, « ils y pénétrèrent^ jusquau milieu de la demenre^ en prenant du blé; et ils le frappèrent au ventre. Et Rékab et Haana son frère, se faufil ant, entrèrent dans la maison; et il (Isbaal) reposait sur sa couche^ w etc. On dit ensuite que les assassins frappèrent Isbaal et le tuèrent^ Il esl évident que le commencement du récil est fautif; mais on n'aurait jamais soupçonné^ sans le secours du grec, ce qui se trouvait dans ToriginaL Nous lisons dans les Septante inOrla portière de la maison nettoyait du tlé; prise par le sommeil^ elle s'était endormie. Et Rékab et Baana.,. se fauftlant, >> etc. Rien de plus naturel. On comprend pourquoi Rékab et Baaua ont pu s'introduire jusqu'à Isbaal sans fitre aperçus. Ce qui est plus singulier peut-être que la différence du sens^ c'est la façon dont le texte massorétique est sorti du texte primitif, représenté par les Septante, .uni (vehinné) « et voici », est lu vehennà « et là » ; niïn™n {la portière) fournit la matière de trois mots ihj. (lun) € ils entrèrent »j rj {yj) « jusques », ^in (n) « au milieu »> ; nSpn « nettoyant d devient mpS ï< prenant. » On peut croire que Tauteur de la méprise, une fois en si beau chemin, aura substitué par conjecture, ayant encore dans la mémoire le récit delà mort d'Abner (II Sam. III, 27), les mots ;ïann b*c in::^i a et ils le frappèrent au ventre », à la formule p^m D:m « et elle fut prise de sommeil et s'endormit (1), » Ces méprises accumulées proviennent peut-être de ce que leur auteur a commencé par se tromper sur le sens du verbe IdSqj « ils se faufilèrent j>j en le prenant dans le sens plus commun de « s'enfuir», ce qui supposait le crime accompli,
(1) Wellhauseo,
De pareilles divergences peuvent se rencontrer même dans les passages conservés en double, et l'on ne voit pas toujours clairement lequel des deux doit être corrigé par l'autre-
Oïl lit dans le livre de Samuel (II Sam. XXI, 19) : « Et Elhanan fils de larê-oregim^ de Bethléenij tua Goliath de Geth; et le bois de sa lance était comme une ensouple de tisserand. » La même notice devient dans les Chroniques (1 Chron. XX, 5) : « Et Elhanan fils de laor{keri: laîr) tua Lahmi^ frère de Goliath dô Geth, et le bois de sa lance, » etc. Les deux textes se répondent à peu prîîs mot pour mot :
Le mot D^aiN (tisserands), dans le texte de Samuel, a été répété par accident; mais il doit se trouver seulement à la fin de la notice. Le père d'EIhanan s'appelait sans doute laïr, comme le veut le heri des Chroniques. Mais faut- il lire Lahmi ou Bethléem^ Goliath ou frère de Goliath? C'est une question difficile à résoudre. Le texte de 5amu5l a néanmoins, critiquement parlant, plus de chances d'être original. Car il est peu probable qu'un copiste, ayant sous les yeux le texte du ChroniqueuFj Tait altéré, même involontairement, de façon que la mort du fameux Goliath pouvait sembler attribuée à Elhanan; tandis qu'on voit bien comment on a pu être amené à substituer au Goliath de ce passage un autre individu, créé de toutes pièces par une fausse lecture du texte primitif (1),
On a vu plus haut les altératioias importantes que la
(i) Driver. Nous n'a vans pas à examiner ici dans quel rapport «« rouve ce Golitilh avec celui qui est mentionné I Sam. XYII.
finale du psaume XIV-LIII a subies dans l'une de ses deux recensions. Un exemple du même genre nous est fourni par un fragment placé en tête du psaume LXXl, et qui a été emprunté au psaume XXXL Le texte de ce dernier psaume {y. 2-4) est correct ;
En toi, lahvé, je me confie :
Que je ne sois pas k jamais confondu !
Sauve-moi dans ta justifie.
Incline vers moi ton oreille ;
Hâle-toi de me délivrer.
Sois pour moi un roc inexpugnable,
Une forteresse pour me sauver;
Car tu es mon roc et ma forteresse (l).
Le même morceau se lit comme il suit au psaume LXXI:
En toi, lahvé, je me confie :
Que je ne sois pas à j amais con fondu !
Tu me délivreras dans ta justice,
Et tu me sauveras;
Incline vers moi ton oreille,
Et sauve-moi.
Sois pour moi un rocher d'hahifathn
Pour iy) venir toujours; : fu as ordomv} mon ealut,
Car tu es mon roc et ma forteresse.
Ici, les deux premiers vers sont gardés intacts. L'équilibre des trois suivants est bouleversé par des transpositions; deux verbes sont à l'imparfait au lieu d'être à Timpératif ; un seul mot du texte primitif (mnn « hâte-toi ») a été omis. Apres cela, vient une sé-
ll) Ce vers appartient à la seconde strophe du psaume. Mais le morceau reproduit dans le Pb. LXXF ne va paa plus loin.
rie de fautes qui modifient le sens du texte et transfornienl un distique en une lourde phrase de prose. Au lieu de Tiya iix « rocher de protection » ou a de refuge », on a lu pyanx «rocher d'habitation »; et au lieu de la formule « demeure de forteresse », qui répond au « rocher de refuge », on a trouvé, moyennant l'addition ou rechange de lettres quiescentes et la transposition d'une lettre, celte autre formule : « pour venir toujours, tu as ordonné » :
(Fiy. LXXij ^iîr^uinS rym T^cn NinS
Nous ne sommes pas en présence d'un remaniement voulu du texte primitif, mais d*un entassement de fautes qui ont eu leur origine dans une lecture et une transcription incorrectes de ce texte.
Il serait facile de signaler dans la Bible hébraïque un assez grand nombre de passages qui ne sont pas en meilleur état que celui-ci. Citons pour finir un texte d'Isaïe, dans la prophétie relative à Damas (Is. XVII, 9) : « £n ce temps-là, ses villes fortes (d'Israël) seront abandonnées comme la forêt et la cime ont été abandonnées devant les enfants d'Israël. » On voit aisément que le prophète fait allusion aux souvenirs de la conquête de la Terre promise par les Israélites. Mais que viennent faire ici «la forêt et la cime »? Les Chananéens n'habitaient pas dans les bois. L'interprète grec a vu simplement en cet endroit deux des principaux peuples chananéens qui ont été dépossédés par les enfants d'Israël, à savoir, les Amorrhéens et les Hiwites. Sans doute on doit lire avec lui "^iiDi^n^ nnn (1), au lieu de i>DNni winn : « comme (les villes que) l'Amorrhéen
(i} De Lagurde*
et le Hiwite ont abandonnées devant les enfants d'Israël. » Ainsi qu'en bien d'autres cas, la fausse lecture a pu être occasionnée soit par le mauvais état du texte, soit, en partie du moins, par une exégëse trop étroite. On s'est dit peul-êlrc que les Clianiinéens ne s'étaient pas enfuis devant les Israélites, et Ton a préféré une leçon conjecturale à celle qui était réclamée par le contexte.
§ Vlll. — Conclusion.
Richard Simon écrivaîtj au commencement de son Histoire critique du Vieux Testament : <t Comme les hommes ont été les dépositaires des livres sacrés aussi bien que de tous les autres livres, et que les premiers originaux ont été perdus, il était en quelque façon impossible qu'il n'y arrivât plusieurs changements, tant à cause de la longueur du temps que par la négligence des copistes. C'est pourquoi saint Augustin recommande avant toutes choses, à ceux qui veulent étudier TÉcriture, de s'appliquer h la critique de la Bible et de corriger les fautes de leurs exemplaires. Codicibits etnendandh primitus débet invigilare solertia eorum qui scripturas di^ vinas nosse desiderant (1).... Comme cette étude est aujourd'hui négligée et qu'il y a peu de personnes qui s'y appliquent avec soin, à cause des grandes difficultés qui s'y rencontrent, j*aicru être utile au public en lui donnant une histoire critique du texte de la Bible depuis Moïse jusqu'à notre temps,,. Les catholiquesjqui sont persuadés que leur religion ne dépend pas seulement du texte de rÉcriture, mais aussi de la tradtlion de TÉglise^ ne sont point scandalisés de voir que le malheur des temps
(1) De BocU\ chri&L II^ 14 (P. L 34, 45).
et la négligence des copistes aient apporté des changements aux livres sacrés aussi bien qu'aux livres profanes. Il n y a que des protestants préoccupés ou ignorants qui puissent s'en scandaliser. Je dis des protestants préoccupés ou ignorants, parce que les plus habiles d'entre eux n'ont fait aucune difficulté de les reconnaître tant dans le Vieux que dans le Nouveau Testament (1). »
Certes, il ne nous est pas venu en pensée de comparer notre modeste essai au chef-d'œuvre d'érudition saine et clairvoyante dont Richard Simon avait voulu doter l'exégèse catholique du XVIP siècle. Mais, toute proportion gardée, les raisons qu'il fait valoir pour expliquer la publication de son livre sont propres à justifier la méthode quenous avonssuivie dans notre travail et spécialement dans le dernier chapitre, où nous avons pu, en nous appuyant sur les travaux les plus importants de l'exégèse moderne, faire la critique du texte hébreu traditionnel plus minutieusement que Richard Simon n'avait jugéàpropos delafaire dans sonHistoire critique.
Nous savons que, sauf d'honorables exceptions, les commentateurs catholiques, surtout en France, n'ont pas coutume de discuterainsile textehébreu. Mais lacritique textuelle, on ne saurait trop le répéter, a sa raison d'être puisque le texte de la Bible ne nous est point parvenu sans altération. Pour la Bible hébraïque en particulier cette critique est de première importance à cause des graves questions d'histoire littéraire qui ont été soulevées ausujetde presque tous les livres de l'Ancien Testament. Lacritique textuelle ne fournit pas la solution de ces problèmes, mais elle la prépare. C'est pourquoi nous avons cru devoir exposer très nettement les faits qui confnment l'autorité du texte massorétique pris dans
{ijUisi. criL 1,1, p. 1,2,8.
DU TEXTE ET DBS VKRSIONS DE LA. BIBLlî 309
son ensemble, et ceux qui obligent à faire de nombreuses réserves sur les détails. Nous n'avons pas cru devoir nous joindre au groupe des exégètes « préoccupés » qui défendent encore avec une science et un courage dignes d'une meilleure cause Pintégrité quasi absolue du texte massorétique.
Nousavons assez dit que toutes les menues altéralions qui se rencontrent dans le texte hébreu et qui existaieiiL pour la plupart dans Toriginal de notre Vu 1 gale n'ont aucune portée en ce qui regarde la doctrine de la foî et des mœurs. Dans le texte hébreu et dans la Vulgate hiéronymienne, qui est généralement conforme h Thébreu, ces altérations peuvent compromettre dans le détail le sens historique de tel ou tel passage, ou bien elles en diminuent tout simplement Ja beauté littéraire et la régularité logique, prosodique ou grammaticale. PuriGer le texte biblique de ces légères imperfections, que, vu leur médiocre portée et aussi leur grand nombre, on peut comparer à des grains de poussière, c'est le rendre plus intelligible. Si on ne prenait soin d'époussctcr les chefs-d'œuvre de la peinture, on finirait par ne plus distinguer les sujets qu'ils représentent. Ceux qui veillent à ce nettoyage ne sont pas les ennemis des chefsd'œuvre ni du public appelé à les admirer : ils sont les conservateurs des uns et les utiles serviteurs de l'autre.
Quant aux changements plus considérables, aux additions quiont unecertaineétendueetqueronpeat considérer comme des parties de rÉcriture t telle qu'on a coutume de la lire dans l'Église et qu'elle est conservée dans la Vulgate latine » , nous ne leur contestons nullement l'autorité qui leur appartient comme œuvre inspirée. Les faits de ce genre que l'histoire du texte peut révéler sont à ranger avec ceux qu'observe l'analyse critique des Livres saints. Ils peuvent avoir une grande signification
historique en ce qu'ils aident à comprendre les transformations que certains écrits bibliques ont pu subir avant d'afriver à leur état définitif ; on doit en tenir compte dans l'interprétation scientifique de ces écrits. Mais les conclusions de la critique touchant le rapport de ces morceaux avec le reste des livres où ils se rencontrent n'atteignent en aucune façon leur qualité d'Écriture. Les gloses moins étendues, qui ne sont pas de simples accidents de transcription et qui sont néanmoins bien caractérisées comme interpolations, ne doivent pas, nous semble-t-il, être considérées comme appartenant au livre sacré. Si elles ont un sens doctrinal et qu'elles se trouvent reproduites dans la Vulgate, nous croyons qu'elles possèdent la valeur théologique d'un document traditionnel autorisé par l'Église (1). Le grand nombre d'incorrections légères qui se rencontrent dans les textes bibliques montre que « TÉglise a été très sage en s'en tenant (dans ses définitions concernant l'Écriture) à la substance (des Livres saints) et en enseignant seulement que, dans les choses intéressant la foi et les mœurs, il n'y avait pas lieu de se tromper en suivant la Bible (2).»
11 convient d'ailleurs de se mettre en garde contre l'impression fâcheuse que pourrait donner la momenclature de tous les accidents qui sont survenus au texte hébreu de l'Ancien Testament. Nous avons dû mettre dans un certain relief les défauts de ce texte, afin de montrer qu'on a le droit et le devoir de le corriger dans la mesure du possible. Mais si l'on considère l'étendue et l'antiquité du document sacré, les imperfections inhérentes à la langue et au système d'écriture dans lesquels
(1) V. Hist. du Canon du N. T. , p. 260 et suiv.
(2) P, Martin, Origine du Pentateuque 1, 104,
DU TEXTE ET DBS VERSIONS DE LA BIBLE 311 îl a été rédigé, les bouleversements politiques et toutes les vicissitudes à travers lesquels il nous a été conservé, ou sera plutôt disposé à s^é tonner qu*il u'ait pas souffert bien davantage. La Bible hébraïque se défend elleniérne contre ceux qui voudraient la présenter comme un livre très corrompu dans son texte. Elle se laisse lire et comprendre, nonobstant les imperfections que la critique relève çà et là ; et quand ces imperfections sont corrigées autant qu^elles peuvent Têtre, on s^aperçoit que la substance de la Bible n*est pas cbangée par les corrections, parce qu'elle ne Tavaît pas été par les altérations. La critique améliore seulement le texte sacré d ans le s détails, et elle peut ainsi jeter un supplément de clarté sur Tensemble.
C^est là encore un service très appréciable et dont tout ceux qui aiment véritablement la Bible ne sauraient méconnaître la valeur.