‹ Histoire critique du texte et des versions de la BibleChapitre 8 sur 37 · LXXI-LXXIV · texte numérisé non relu

LXXI-LXXIV

aucune trace et qui comprenait au moins les Psaumes (1).

Comme il n'y avait que six colonnes pour la plupart des livres (2), le nom qui est employé le plus communément par les auteurs ecclésiastiques pour désigner l'ensemble de l'œuvre est Ta èÇaxXa les six (textes bibliques ), ou chez les écrivains plus récents to èÇaTcXouv le sextupde (texte). A cause de la disposition des textes, on a dit aussi To è^afféXiBov le (livre à) six colonnes (3). On rencontre aussi les noms à'Heptaples (4) et à'Octaples (S).

En dehors des textes qui étaient reproduits intéfi^ralement, les Hexaples contenaient des notes critiques empruntées à des documents cités sous les noms de b 'E^poioç, b Supoç, TÔ Sajjiapemxov. La première appellation (ô ^EigpaToç ou TO *E6païx6v) s'emploie pour désigner les deux premières colonnes des Hexaples, c'est-à-dire le tf^xte et la transcription de l'hébreu. Mais elle sert au.<^si chez

(i) Eusèbe (HisUeccl.f VI, 16) ne la mentionne que pour les Psaumes. Les indications de s. Jérôme sont plus vagues, par ex. In, TU, m, 9 (P. 1. 26, 595) : Unie et nobis curœ fuit omnes veteris Legis Hbros, guos vir doctusAdamantim in Hexapla digesseratt de cmariensi bibliotheca descriptos ex ipsis authenticis emendare, in^vMbtis et ipsa hebrxa propriis sunt characteribus verba d,escripta et grœcis litteris tramite expressa vicino, Aquila etiam et Symmachus^, Septuaginta quoque et Theodotion suum ordinem tenent. NonnulU vero libri et maxime hi qui apud Hebrœos versu composai sunt, ires alias editionés additas habent, quam quintam et sextam et septimam translation nem vocant, aiuitoritatem sine nominibus interpretum consecutas,

(2) Le nom d'Hexaples ne se rapporte pas aux six versions grecques à l'exclusion des colonnes de Phébreu. V. Field, op, cit. proleg. X.

(3) On donnait le nom de àirXà, simples, aux mss. qui contenaient seulement le grec des Septante.

(4) Dans les notes de la version syriaque, dite syro-hexaplaire, de IV Rois.

(5) Dans la version syro-hexaplaire de Job et l^s scolies grecques des Psaumes.

les auteurs ecclésiastiques à introduire des leçons grecques autres que celles des versions connues. Les citations faites sous les deux rubriques suivantes sont également en grec. On a émis à ce sujet beaucoup d'hypothèses. Sans parler de celles dont la fausseté a été démontrée, on a supposé que ['Hébreu pourrait être une version particulière de certains livres, faite par un juif ; le Syriaque une autre version grecque, faite en Syrie ; le Samaritain une version grecque du Pentateuque hébreu-samaritain ou de la version samaritaine (1). Mais il est bien douteux que toutes ces versions aient existé. Pourquoi donner le nom d'Hébreu ou de Syriaque à des versions qui se seraient trouvées absolument dans les mêmes conditions que les autres versions grecques ? Les variantes de VHêbreu n'auraient-elles pas été empruntées à quelque targum, celles du Syriaque à la Peschito, celles du Samaritain aux livres samaritains ? Ces variantes ne pouvaient être données qu'en grec ; mais Origène a pu se les procurer sans avoir la traduction complète des documents où on les a puisées. Certaines citations du Syriaque ne s'accordent pas avec le texte traditionnel de la Peschito ; seulement, comme il y en a d'autres qui sont conformes à ce texte, pour écarter l'idée d'un emprunt fait à la version syriaque, il fau-* drait savoir si toutes les citations nous sont parvenues sans altération, et il faudrait aussi pouvoir dire que la Peschito n'a pas été revisée après le temps d'Origène. Il parait incontestable que les citations du Samaritain dépendent du Pentateuque hébreu-samaritain et de la version samaritaitie qui nous a été conservée (2). Ainsi conçue et exécutée, l'œuvre d'Origène, si on la

(^) Opinions de Field, op, cit. proL lxxi-lxxxiv. (2) Field, loc. cit.

juge dans son ensemble, était un incomparable instrument de critique, sans être tout à fait en elle-même une œuvre critique. Le manuscrit original comprenait cinquante grands rouleaux. Il est vraisemblable qu'on n'en tira jamais copie. Origène lui-même avait reproduit séparément les quatre colonnes des versions grecques : Aquila, Symmaque, Septante, Théodotion ; c'est ce qu'on appela les Tétraples (toc TeTpaicXa, to Te-cpaxXoOv, xo TSTpaaéXtâovJ. Mais il semble que cette édition réduite n'exista pas davantage en plusieurs exemplaires. Dans les Hexaples comme dans les Tétraples, ce qui intéressait surtout le lecteur c'était la colonne des Septante. Aussi bien, lorsqu'on s'occupa de vulgariser le travail d'Origène, se borna-t-on à reproduire le texte de cette colonne, avec des notes empruntées aux colonnes voisines et aux scolies du manuscrit original.

Cette colonne des Septante se présentait au lecteur dans des conditions tout à fait particulières. Le texte des autres versions était reproduit intégralement, sans addition ou annotation d'aucune sorte. Mais le texte des Septante, au lieu d'être simplement copié d'après les meilleurs manuscrits du temps, était affecté de signes particuliers destinés à marquer le rapport de tel ou tel passage avec Thébreu, et, ce qui était beaucoup plus grave, il était interpolé au moyen de morceaux pris des autres versions, ordinairement de Théodotion, dans les endroits où l'hébreu contenait quelque chose de plus que le grec. Origène se permettait aussi des transpositions lorsque l'ordre des Septante n'était pas le même que celui deThébreu. Un tel procédé, que nous pouvons dès maintenant qualifier de défectueux et de funeste, s'explique par les opinions du docteur alexandrin touchant le rapport qui devait exister entre l'hébreu et la version.

« Il y a, lisons-nous dans le commentaire d'Origène sur saint Matthieu (I), beaucoup de différences entre les manuscrits (de TÉcriture), soit par l'effet de la négligence des scribes, soit à cause de la témérité condamnable de certains correcteurs, soit parce que quelques-uns, en corrigeant, se permettent des additions ou des suppressions arbitraires. Par la grâce de Dieu, nous avons pu remédier à la diversité qui existait entre les manuscrits de l'Ancien Testament, en prenant pour règle les autres éditions (xpiTY)p(a) ^^pYjaafxevot xaTç XotitaTç £x86ff£fftv) ; car dans les passages des Septante qui étaient douteux à cause des variantes des exemplaires, jugeant d'après les autres éditions (ty)v xp{aiv xotY)aa(ji.evot oltzo tûv Xotxwv exScjewv), nous avons retenu ce qui leur était conforme, et nous avons marqué d'un obèle certaines choses qui ne se trouvent pas dans l'hébreu, n'osant pas les retrancher tout à fait (>ca( Ttva (xèv (i)PeX((7a(ji.£v ev tw 'Ejâpaïxa) \)if\ xe{[ji.£va, ou ToXfJLT^- (javTs; auTaTcavTY) irspteXeTv), tandis que nous en ajoutions d'autres avec des astérisques, pour montrer que nous avons inséré (ces mots ou passages) qui ne sont pas dans les Septante, d'après les autres éditions, conformément à l'hébreu (iivi hï [xst* àaiepCj^wv 'îrpoŒeôiQxafji.ev, Iva SyJXov r^ OTi (JLYj xeip^eva luapi toTç *Ei3§0(;.i^xovTa ex twv Xoitcwv èxSodcWV <7V[/.<pwv(i)ç T(5 Ejjpatxo) xpoaeÔY^xai^^cv) ; de façon qu'on puisse les négliger, si Ton veut, et que, si l'on s'en trouve choqué, on soit libre de les accepter ou non. »

Au fond, Origène n'a pas eu l'intention de donner une édition correcte des Septante, il a voulu donner une édition aussi conforme que possible au texte hébreu qu'il connaissait. A-t-il regardé la version des Septante comme fautive dans tous les endroits où elle ne s'accorde pas avec le texte reçu de la Bible hébraïque ? On est

(1)T. XV (P. g. 13, 1293).

tenté de le croire, bien qu'il ait pris soin de ne pas le dire ouvertement. Il semble que, s'il a laissé dans son édition des Septante les passages qui manquaient dans l'hébreu, ce n'est pas qu'il se crût obligé à le faire, mais pour éviter le scandale : n'osant les supprimer entière^ ment, il les a retranchés, dans la mesure du possible, par la notation qu'il y a jointe. D'autre part, il ne garantit pas autrement les additions qu'il a jugé bon de faire au texte ecclésiastique, pour qu'on ne l'accuse pas de modifier la Bible de l'Eglise sur la foi de la synagogue. L'espèce d'équivoque où il se tient touchant la question du canon (1) se retrouve dans ses opinions de cri* tique. D'un côté, il ne croit pas pouvoir blâmer dans le texte ecclésiastique autre chose que des fautes de copistes ; et, d'autre part, il est persuadé que ce texte doit s'accorder avec l'hébreu, tel qu'on le lisait au IIP siècle. Il est obligé de compter avec les opinions reçues dans l'Église et, pour ce motif, il n'omet rien de ce qui se trouvait dans les bons manuscrits des Septante ; mais pour ne rien laisser perdre de ce qui est dans l'hébreu sans être dans le grec, il n^hésite pas à interpoler le texte ecclésiastique, tout en évitant d'affirmer la nécessité de pareilles interpolations. Dans sa pensée, comme plus tard dans celle de saint Jérôme, Tobèle marquait les mots ou les passages non authentiques, superflus ou moins autorisés, tandis que l'astérisque indiquait un supplément dont la valeur était suffisamment garantie par sa présence dans la Bible hébraïque et les versions grecques plus récentes. Cette manière de voir, qui ressort suffisamment des paroles citées plus haut, n'a jamais été acceptée par le plus grand nombre des Pères. On croyait généralement que, les Septante ayant été

(1) V. Hist. du can. de VA. T. 74-75.

inspirés, ce qu'ils avaient pu ajouter au texte primitif était utile ou nécessaire comme explication de ce texte et possédait la môme autorité, tandis que ce qu'ils avaient pu omettre était superflu. Cette dernière opinion n'a jamais été combattue ouvertement par Origène, et elle est même défendue par lui, jusqu'à un certain point, dans sa lettre à Jules Africain. Cependant, la façon dont il s'exprime, quand il ne parle pas en apologiste, laisse voir qu'il ne l'adoptait pas sans réserve. Il n'aurait jamais pensé non plus à interpoler comme il l'a fait le texte des Septante, s'il avait jugé ce texte irréprochable en luimême et gâté seulement par des fautes de copiste. Il n'ignorait pas que toutes les différences des Septante et de l'hébreu ne venaient pas des copistes et il en imputait certainement une bonne partie aux traducteurs. C'était donc une grande audace, le mot est de saint Jérôme (1), que de modifier gravement la forme du texte ecclésiastique, comme si la version n'avait pas été suffisamment autorisée par elle-même et tenait uniquement sa valeur d'une correspondance rigoureuse avec le texte de la synagogue. En dépit des précautions de son langage, Origène a traité le texte des Septante, qui était le texte traditionnel de l'Église, avec moins de respect que celui d'Aquila, de Symmaque et de Théodotion.

Il suit de là que les signes diacritiques employés dans les Hexaples avaient pour Origène un sens analogue à celui que leur attribuaient les grammairiens d'Alexandrie. L'obèle marquait les passages à supprimer comme

(1) Et certe Origenes non solum exempla composuit quatuor edU tionuniy e regione singula verha describens, ut unus dissentiens statim ceteris inter se co7isentientibus arguatur ; sed, quod majoris audacix esty in editione LXX Theodotionis editionem miscuit, astericis desiynans quœ minus fuerant, et virgulis quœ ex superfluo videbantur apposita, Praef. in Parai., ad Chromatium.

interpolés (1). L'astérisque s'employait, à ce qu'il semble, pour marquer les passages qui se retrouvaient deux fois en termes identiques, avec chances d'interpolation dans l'un des deux cas : un simple astérisque marquait l'endroit où le passage en question se trouvait à sa place ; un astérisque flanqué d'un obèle indiquait la répétition suspecte (2). Dans la pensée d'Origène, l'obèle semble indiquer un mot ou passage superflu, sinon apocryphe, et l'astérisque une addition autorisée, sinon nécessaire. L'obèle garde un sens défavorable et l'astérisque un sens favorable. Saint Jérôme leur donna la même signification. Les autres Pères n'y virent généralement que de simples indications pour marquer le rapport de la version des Septante avec l'hébreu.

La comparaison des deux textes était poussée jusque dans les détails, et la notation diacritique indiquait les moindres additions ou omissions de l'ancienne version ♦ grecque. C'est ainsi que le mot ^ se trouvait affecté de l'obèle dans la formule : xat oaa èàv ^ exi ty)ç y?Jç (Gen. VI, 17), parce qu'on a seulement dans l'hébreu -^utk Sd yiNi ; tout comme le mot plus important XéYouja, dans la formule : xal liçwvôfjLaae to Svofxa auiou SrjôXéYouaa [Gen, lY, 25), rhébreu introduisant brusquement les paroles d'Eve), et l'addition indispensable : SiéXôwfxev elç to xe^iov (Gen. IV, 8, dans l'histoire de Caïn et d'Abel). En re-

(1) La forme de Tobèle était celle d'une petite broche, ou trait — ; le lemnisque—:^ et Vhypolemnisque -^ avaient la même signification que l'obèle. V. Field, op. cit. prol. lviii-lix.

(2) L'astérisque était figuré par deux traits croisés avec un point dans chaque angle, X. La fin de l'addition indiquée par l'obèle et celle de l'omission signalée par Tastérisque étaient marquées dans les manuscrits hexaplaires grecs et latins par deux points superposés :, plus rarement parune ligne inclinée, avec un ou deux points (/•, •/• ). Ce signe, appelé mélobèle, affecte, dans les mss. syriaques et arabes, la forme d'un coin X . Field op» cit. lvii.

41 ET DES VERSIONS DE LA BIBLE 4i

vanche, le mot Ity; a été ajouté dans la généalogie des patriarches là où l'hébreu porte le mot n:^, quand Fancien interprète l'avait omis comme inutile en grec: èircà xal iTCTaxoffia ïvq n'est pas censé représenter suffisamment nju mi<a (1) nw d^j^ snur, et Origène veut qu'on lise Itt) lirxàxxX, en faisant précéder le mot Ity; d'un astérisque. De même, il trouve que din ]T)D (Gen. XXVIII, 2, 5) n'est pas suffisamment traduit par Me(io7coTa[j.(a, et il ajoute 2up(aç ; an*» nan"^ par TcXaieta {Gen. XXXIV, 21), et il supplée ev xep<J^^ L'astérisque ne lui sert pas seule-ment à indiquer les mots ou passages qu'il convient d'ajouter pour se conformer à Thébreu ; il l'emploie encore de temps en temps, conjointement avec l'obële, pour corriger une interprétation supposée fautive. Par exemple, l'ancien interprète ayant traduit par la formule abrégée : (ô Xaoç) xaTexévôiQjev sv TcevôtxoTç, ce passage de l'Exode (XXXIII, 4) : hn u-^k inu NSnSii^nn vSy iny, les mots ev wevôaoTç sont affectés de Pobèle, et l'on ajoute, en les faisant précéder de l'astérisque, les mots : xal oux Iôyîxsv ôv/ip x6ff[xov aÙToU ki:' auTou. On doit observer néanmoins que les cas de ce genre sont relativement peu nombreux et qu'ils attestent moins Fintention d'écarter une interprétation défectueuse que celle d'établir une correspondance matériellement plus exacte entre le grec et l'hébreu (2).

En cas de divergence entre les manuscrits des Septante, Origène, comme il le dit lui-même, suivait la leçon la plus conforme à l'hébreu et aux autres versions

(1) L'hébreu anJDU.

(2) Veram hebraici graecique textus congruentiam non inlelligens (OrigenesJ, stichos qui rêvera, tamquam falso, versi erant, non versos esse, eorumque versionem ad anteriorem vel posteriorem stichum pertinere arbitraius est. Bickell, De indole ac ratione vers, klex, in

nterpretmido L Johi, 3i .

grecques. Ainsi, le début du premier livre des Rois (ISam, 1,1) se présentait dans certains manuscrits sous la forme "Avôpwxoç "^v ; dans d'autres, sous la forme Kal èy^veTo avôpwTcoç elç. La seconde leçon étant calquée sur l'hébreu, Origène déclai^ qu'elle est celle des manuscrits les plus corrects. Il est bien probable que ces manuscrits soit-disant corrects contenaient un texte déjà revisé, au moins partiellement, d'après l'hébreu, et qii'Origène, en les suivant de préférence, n'a pas laissé i^ubsister dans les Hexaples quantité de leçons qui représentaient le texte primitif de l'ancienne version. Il ne se faisait pas scrupule de changer l'ordre des mots, sans prévenir le lecteur. On lisait dans les Septante, au livre des Nombres (X, 28) : auxat al aipaxtal utwv lapo^^X, xal èÇyipav aùv Suvafjiet aùiwv. Dans les Hexaples, les mots ff'jv 5uvà[ji.£t auTwv étaient transposés avant xal èÇYjpav conformément à l'hébreu. Quant aux passages et morceaux entiers que la version ne présentait pas à la même place que le texte hébreu traditionnel, nous avons déjà dit qu'Origène avait été amené à les déplacer dans le grec pour faciliter la comparaison : il le faisait avec d'autant moins de scrupule qu'il voyait dans ces divergences un défaut de la traduction ou des manuscrits grecs. Il remania de la sorte le livre de Jérémie, à partir du chapitre XXV. Cependant il n'a pas modifié l'ordre des Septante à la fin du livre des Proverbes, se bornant à marquer, avec l'astérisque et l'obèle réunis, les passages qui n'étaient pas dans le grec à la même place que dans l'hébreu (1). Les noms hébreux transcrits en grec s'étaient plus ou moins altérés dans les manuscrits des

(1) Causa hujus exceptionis nohis non est in promptu^ nisi forte in opère ethicOj in quo singulis fere versiculis singulae yvwjJLai concludanturj seriem sententiarum curiose servare non tanti momenti esse vider etur, Field, op. cit. lxi.

Septante : Origène en corrigea Torthographe d'après la prononciation reçue de son temps chez les Juifs.

Cette manière de traiter le texte des Septante présentait de graves inconvénients. Le procédé suivi par Origène avait pour résultat immédiat d'altérer notablement ce texte et de préparer pour l'avenir des altérations beaucoup plus considérables. Le texte hexaplaire des Septante, abstraction faite des interpolations marquées d'un astérisque, ne représentait pas fidèlement l'ancienne version, puisqu'on y avait reçu des leçons modernes et introduit diverses modifications dans la forme des noms propres et dans Tordre des mots, des transpositions de passages et de morceaux entiers. Les additions notées par l'astérisque avaient ensuite l'inconvénient de détruire en maint endroit l'économie du sens perçu par l'ancien traducteur et de donner au nouveau texte l'apparence d'une mosaïque formée de pièces mal jointes. Enfin, pour l'avenir, il y avait à craindre ce qui est arrivé : la confusion au moins partielle du texte primitif des Septante avec les morceaux interpolés. Origène a dû prévoir le danger de cette confusion ; il ne s'en est pas effrayé ; on peut dire qu'il l'avait préparée et que même il l'avait souhaitée. Il jugeait en théologien le texte des Septante comme il l'avait arrangé. Il croyait que son texte représentait l'original hébreu plus exactement que l'ancien texte ecclésiastique, et il le supposait meilleur que celui-ci. De ce point de vue il pouvait trouver son œuvre excellente. Mais si l'on regarde la cinquième colonne des Hexaples comme édition de la Bible des Septante, on jugera que le texte de cette édition n'était pas absolument sûr, n'ayant pas toujours été fixé d'après ses propres témoins, et qu'il était gâté par l'interpolation d'éléments étrangers, interpolation dont la notation hexaplaire n'atténuait pas

dans le présent et ne prévenait pas pour l'avenir tous les inconvénients. Le Job des Septante avait environ trois cent quatre-vingts vers de moins que celui de la Bible hébraïque ; complété par Origène, il cesse de représenter les Septante, sans être une bonne version de Fhébreu.

On ne sait pas au juste à quelle date ni en quel endroit Origène accomplit son gigantesque travail. Né vers Fan 185, il a quitté définitivement Alexandrie en 232, et il est mort à Tyr vers 284. A partir de Tan 232, il a séjourné ordinairement à Césarée. C'est probablement dans cette dernière ville que le travail des Hexaples fut achevé, avant Tan 249, date assignée approximativement par Eusèbe au commentaire d'Origène sur saint Matthieu (1). Les Tétraples ont-ils été rédigés avant ou après les Hexaples ? Eusèbe parait avoir considéré les Tétraples comme un extrait des Hexaples (2) et il n'y a aucune raison sérieuse de contester son témoignage (3). On peut croire qu'Origène voulait par là mettre son œuvre critique à la portée d'un plus grand nombre de personnes, les deux colonnes réservées à rhébreu dans les Hexaples ne pouvant être d'aucune utilité à ceux qui ignoraient cette langue.

Les Hexaples et probablement aussi les Tétraples n'existèrent jamais que dans l'exemplaire original, conservé à Césarée au temps de Pamphile et d'Eusèbe ; c'est là qu'il fut consulté plus tard par saint Jérôme, et qu'il

(1) Hist. Eccl. VI, 36.

(2) Tftuxaç 81 àiuàda^ (exS'^Œetç) ItzI Tauxov auvaYa^wv, 8teXu)v xe Trpôi; xtoXov, xal àvTt7rapa0£Î<; àXXTJXaK; [izzk xal ccùzr^ç t'?)<; 'E^paJtov (j£(jL£ia>(Tea);, xà twv XsYOfJf-svwv •?){ji'iv IJaTuXwv àvTiYpacpaxaxaXâXonrev, î8(to? TT)v 'AxuXou xai SujjLjjià^o'j xoù Oeoooxtwvoç exSoatv à(i.a xtj xwv ipSoixYJxovxa £v xo"tç X£xpaTrXo7ç ETTtxaxaoxEuàaaç. Hist, eccl, VI, 16-

(3) V. dans Field, op. cit, p. xii, la critique des arguments allégués par Montfaucon pour établir la priorité des Tétraples.

resta jusqu'au VI® siècle. Il périt peu après cette époque, avec la bibliothèque de Césarée ; mais on ignore dans quelles circonstances il disparut (1). Avec lui périrent les versions d'Aquila, de Symmaque, de Théodotion et celles qu'on connaît sous le nom de cinquième^ sixième^ septième. Le manuscrit des Hexaples n'en avait pas moins exercé une influence considérable sur la tradition du texte des Septante, parce qu'il avait été consulté depuis la fin du IIP siècle. La bibliothèque de Césarée était devenue alors comme un centre littéraire, une officine de manuscrits bibliques, où Ton faisait valoir l'héritage d'Origène, et qui tient une grande place dans l'histoire du texte grec de l'Ancien et du Nouveau Testament (2).

§ 4. — Le texte des Septante depuis la fin du III^ siècle jusqu^à la fin du Z7^

La recension hexaplaire des Septante ne paraît pas s'être répandue dans les Eglises avant la fin du IIP siècle. Vers cette époque, le prêtre Pamphile (+ 309) et son disciple et ami, Eusèbe de Césarée, multiplièrent les copies de la colonne des Hexaples qui contenait la version des Septante, en maintenant les signes diacri-

(1) Les hypothèses de Montfaucon touchant la destruction de la bibliothèque de Césarée par les Perses de Ghosroès ou par les Arabes sont purement conjecturales. Field, op. cit, xcix, n. 5.

(2) Ad ecclesiarum nécessitâtes suhlevandaSy bibliotheca Caesanen^ sis quasi in officinam librariorum conversa (est) in qua exemplaria novae editionis calligraphorum sive voluntariorum sive mercede con-* ductorum assiduo labore multiplicarentur, praesidentibus et ipsis operam daniibus Pamphilo et EusebiOt quibus eam operis partem, quae ad collationem et correctionem pertineret, reservatam fuisse, non conjecturay sed ipsorum qui in manibus sunt codicum attestatione ediscmMs (souscriptions de mss.). Field, op, cit» p. xcix-c.

tiques adoptés par Origène et en joignant au texte des Septante de nombreuses notes marginales empruntées soit aux autres colonnes soit aux scolies hexaplaires. C'est par cette édition et sous cette forme que la recension d'Origène pénétra dans les Églises. Elle fut acceptée dans les communautés de Palestine, où elle régnait sans contestation vers la fin du IV' siècle.

Mais, dans le temps même ou Pamphile et Eusèbe s'occupaient à vulgariser l'œuvre d'Origène, le texte ecclésiastique était soumis d'autre part à des travaux de révision, conçus probablement à l'imitation de la recension hexaplaire, et dans lesquels on ne semble pas avoir eu le même souci de respecter extérieurement la teneur traditionnelle du texte (1) des Septante, en essayant de le rendre plus conforme à Phébreu.

Lucien de Samosate (-|- 312), le fondateur de l'école d'Antioche a fait une recension des Écritures qui fut acceptée en Syrie et à Constantinople. On était assez mal renseigné, jusqu'à ces derniers temps, sur la méthode suivie par Lucien. Il paraît certain qu'il a voulu établir une conformité aussi grande que possible entre le texte ecclésiastique et le texte hébreu de l'Ancien Testament, qu'il a employé les autres versions grecques pour compléter les Septante, et qu'il ne s'est pas fait scrupule de changer les expressions et la forme du texte traditionnel, quand elles ne lui semblaient pas exactes ou qu'un remaniement pouvait être nécessaire pour

(i) C'est ce qu'on peut conclure d'un passage de S. Jérôme {Praef. in Ev,, ad Damas) Prœtermitto eos codices quos a Luciano et Hesychio nuncupatos paucorum hominum asserit perversa conteniio ; quitus utiqne nec in toto veteri instrumento post Septuaginta interprètes emendare quid licuit nec in novo profuitemendasse^ quum multarum gentium linguis Scriptura ante translata doceat falsa esse quse additasunt.

mettre Fancien texte en harmonie avec les additions nouvelles (1).

Autant qu'on en peut juger par les manuscrits qui représentent la recension de Lucien, cette recension était fondée généralement sur le texte commun des Septante ; mais Iqs omissions de Tancienne version étaient comblées, suivant les cas, par des emprunts faits à Aquila, à Symmaque ou à Théodotion (2) ; très souvent lorsque l'ancienne traduction lui paraissait défectueuse, Lucien, sans la supprimer, y joignait celle qui lui paraissait plus exacte (3) ; il se permettait certaines interpolations destinées à faciliter Tintelligence^ du texte, ou bien substituait un mot à un autre (4). De toutes ces modifications il résulte que les Septante de Lucien s'éloignent souvent des Septante primitifs autant qu'aurait pu le faire une version indépendante. Voici, par exemple, les premiers versets du psaume qui est reproduit au second livre des Rois (Il Sam. xxu), d'après les Septante et d'après Lucien (5) :

(1) On lit au sujet de Lucien, dans la Synopse dite de S. Athânase (n. 77 ; P. g, 28, 436) : Taï^ irpoYSYpafXfjiivaiç èxScSdejt (Aquila, Symmaque, Théodotion) xaî toTç 'EppatxoTç èvxu^wv xat é'jco'7rT£U(Ta<; (i.£Tà àxpipeta; xà Xeiirovxa r^ xal icepixTà x-^ç àXTr)6eta<; prjjxaxa xal 8iop6ti)aàfxevo<; sv xoTç o'txe(ot<; xwv ^p^^tôv xdirotc è{48oxo xoT^ XP'^* xtavoT<; à8eXcpoTç. Jacques d'Édesse (dans une scolie publiée par Nestlé, Zeits. d. D. MorgenL Gesellschaft, XXXII, p. 481 et suiv., reproduite par Buhl, op. cit. 133) dit que Lucien améliora en plusieurs endroits le texte dePA. T., qu'il changea certaines expressions employées par les traducteurs précédents et notamment qu'il transcrivit en lettres grecques le tétragramme sacré, lu 'ASovai, tout en introduisant dans le texte le mot xupto;, antérieurement écrit en marge comme lecture du mot hébreu,

(2) Exemples dans Field, op. cit. lxxxix.

(3) Field, loc. cit.

(4) Ibid, xc.

(5) D'après le cod. Coislin. ni (Holmes, 82). On trouve les vv. 2- 12 dans Field, loc. cit.

HISTOIRE CRITIQUE DÛ TBXfJE

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