‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en France (volume 2)Chapitre 29 sur 81 · III. Actes du gouvernement · texte numérisé non relu

III. Actes du gouvernement

«L'année i8i4,ditM. Rendu, conseiller au Conseil royal de l'Université r, avait paru donner les moyens

1 De l'instruction secondaire, 1842, p. n #.

2l4 HISTOIRE DE L'iNSTRUCTlON PUBLIQUE

de réaliser ton tes les espérances des honnêtes gens. Un nouveau jour s'était levé sur la France. Le long cercle de malheurs dont cette nation puissante, qui ne peut s'agiter en vain , devait accahler l'Europe, était enfin parcouru et fermé, ce semhle. Nous avions rappelé, nous possédions, sous l'abri d'une charte constitutionnelle, cette famille auguste de rois qu'un long orage avait si fatalement dispersée. Le monde entier respirait. »

La Restauration avait annoncé le désir sincère de rendre à notre patrie les véritables éléments de prospérité, de force et de grandeur, et en même temps d'assurer l'exercice de toutes les libertés na^ tionales. A ce double titre , l'attention des hommes d'État devait se porter dès l'abord sur l'éducation de la jeunesse.

Le monopole universitaire, constitué par les décrets de l'Empire, était incompatible avec les principes posés dans la Charte. De toutes parts s'élevèrent les plaintes et les réclamations des pères de famille : la voix de la puissance paternelle, si longtemps opprimée, porta ses griefs au pied du trône. On déplorait le triste état des lycées, on se révoltait contre leur enseignement corrompu, contre leurs mœurs dépravées. On réclamait pour les droits méconnus et pour la liberté outragée. L'Université elle-même sembla accepter sa condamnation : à peine quelques défenseurs anonymes osèrent-ils hasarder de faibles apologies.

Dans l'intérêt de l'instruction publique et dans l'intérêt de la liberté, une réforme était nécessaire.

Louis XY1II le comprit, et ses premiers actes

répondirent aux vœux de tous les bons citoyens. Malheureusement la catastrophe du 20 mars ajourna les plans du monarque et rendit l'espoir à l'Université. Au retour des Bourbons, le monopole, un instant ébranlé, se consolida avec plus d'énergie que jamais.

lycées, les collèges, les pensions.

Pour justifier les plaintesuniverselles qui retombaient sur l'instruction publique, il suffit de jeter un coup d'œil sur la situation intérieure de ses établissements.

Les intentions excellentes et le zèle louable de M. de Fontanes avaient échoué contre les mauvaises dispositions des hommes qu'il avait été obligé d'employer, contre les vices de l'institution à laquelle il présidait, et contre la volonté absolue de Napoléon. En vain était-il parvenu quelquefois, selon son expression,^ tourner l 'empereur y la plupart du temps il était dépassé lui-même ; et quand on songe qu'il lui avait fallu six mois de négociations et d'instances pour obtenir la nomination de M. l'abbé Frayssinous, l'illustre conférencier de Saint-Sulpice, à la simple place d'inspecteur de l'Académie de Paris1, on se fera sans peine une idée des difficultés qu'il rencontrait et de son impuissance à les surmonter. En vain avait-il essayé de rendre l'instruction plus littéraire; admirateur des chefs-d'œuvre du siècle de

1 Fie de Msr Frayssinous, par le baron Henrion, 1844, p. 76.

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Louis XIV, il n'avait rien négligé pour remettre en honneur ces modèles proscrits par le génie révolutionnaire ; mais toutes ses tentatives avaient échoué contre l'esprit du gouvernement qui voulait des soldats et non pas des idéologues. Tout ce qu'il put faire, fut de constituer une régularité apparente dans les exercices, et les études n'en restèrent pas moins faibles et insuffisantes.

Mais la véritable plaie des lycées était le manque absolu d'éducation. Tandis que les proviseurs expient absorbés par les détails de l'administration et de la comptabilité, les censeurs se bornaient à faire observer des règlements militaires, quipouvaientbien dompter les habitudes, mais qui n'avaient aucune prise sur le cœur. « Les professeurs se renfermaient strictement dans les fonctions du professorat, et le soin de former les mœurs et le caractère des élèves ne les regardait point; leur classe faite, ils avaient remplileur tâche. Restaient les maîtresd'étudequi ne quittaient pas les élèves, mais qui, loin de les édifier par une conduite régulière, étaient pour eux un sujet de scandale l. »

Ainsi il est difficile de se représenter l'état d'abaissement moral où était plongée cette malheureuse jeunesse. Un seul fait nous dispensera déplus longs détails : des élèves se sont tués dans les lycées de Paris. « Le plus récent de ces suicides, dit un auteur contemporain2, a répandu une grande lumière

1 Mémoires pour servir h l'hist. de Vinstruct. publique, t. III, 1818, p. 109.

* Ibitl., p. ni.

sur ces mystères effrayants, et malgré les soins qu'on a pris pour que le public ne connûtpas les circonstances de ce crime , tout Paris s'en est entretenu pendant plusieurs jours. Un enfant de quinze ans, pensionnaire du gouvernement dans un lycée de Paris, s'échappe à une promenade, rentre volontairement le soir; on le condamne à trois heures de prison. Il prend la résolution de se tuer pour punir le proviseur et pour l'empêcher à l'avenir de punir ses camarades. Cette résolution lui paraît héroïque. Entré dans la chambre d'arrêt, il cherche à se pendre et ne peut y parvenir; après plusieurs tentatives inutiles, il attache sa cravate à une chaise et s'étrangle en se penchant avec effort; fureur aveugle et obstinée, dont le pays le plus fameux par le nombre des suicides n'offre pas d'exemples! Ses camarrdes produisent le même jour son testament écrit de sa main : « Je lègue, dit-il, mon corps « aux pédants , et mon âme à Voltaire et à Rous- « seau, qui mont appris à mépriser la superstition1. » Ce testament est aussitôt répandu dans les lycées de Paris ; on s'en arrache les copies , et les élèves s'unissent pour admirer ce crime monstrueux qu'ils regardent comme le plus noble des dévouements.» Un pareil récit en dit plus que toutes les réflexions,

1 Voici une copie du testament :

« Je lègue mon corps aux pédants, mon âme aux mânes de Voltaire et de J. J. Rousseau, qui m'ont appris à mépriser toutes les vaines superstitions de ce monde, et toutes les sottises qu'a enfantées la grossièreté des hommes, et surtout les subtiles noirceurs des fourbes de prêtres. J'ai toujours reconnu un Etre suprême, et ma religion a toujours été la religion naturelle .

11 fallait arriver au xixe siècle et à l'Université impériale pour voir ce forfait inouï jusque-là : le suicide de l'enfance!

Quant à la moralité des lycées, on nous permettra d'emprunter quelques lignes au récit d'un élève qui en était sorti en 1 8 1 4-

« Mœurs. Je n'y ai vu aucune de ces vertus qui font le charme de la vie; la douceur, la sagesse,

« Quant à mes biens terrestres, je donne (suit une

liste de sept légataires, que nous croyons devoir supprimer).

«J'ai toujours reconnu, comme je l'ai dit plus haut, un Èh e suprême; j'ai toujours pensé que la seule religion digne de lui était la probité et la vertu. Je crois que je m'en suis rarement écarté, malgré la faiblesse et la fragilité humaine. Je parais devant l'Etre suprême, en disant avec Voltaire :

« Un bonze honnête liomme, un dervis charitable, Trouveront plutôt grâce à ses yeux , Qu'un janséniste impitoyable Ou qu'un pontife ambitieux.

« Omnia debentur morti , paulumque inorati « Serins aut citiùs sedem properamus ad unam. « Tendimus hùc omnes, haec est domus ultima.

« De tous les pédants qui m'ont le plus tourmenté, je compte « surtout * * *, qui est cause du vol que je fais à la nature : je « lui pardonne ; l'équité le fait aussi.

«• Mon plus grand crime sera, sans doute, celui que j'ai com- « mis envers la nature, en coupant moi-même le fil de mes «jours. Je me suis en vain répété avec J. J. Rousseau. — Tu « veux cesser de vivre ; mais sais- tu bien si tu as commencé ?

« Je meurs victime de l'injustice. Adieu , mortels , et faiblesse. »

« Pleurez * * * « De l'injustice il fut victime ; « Pédant , qui fus sou assassin,

& Maudis ton crime*. »

* Mémoires pour servir, etc., t. III , p. 118.

la tempérance, y étaient également inconnues. Le libertinage, la paresse, l'intérêt, animaient tons les cœnrs. Aucun lien d'amitié n'unissait les maîtres aux élèves, ni les élèves entre eux. J'ai entendu parler des souvenirs de collège, je ne crois pas que personne parle des souvenirs de lycée.

« Les quartiers étant fort nombreux, le pouvoir des maîtres se trouvait extrêmement limité. Quand un maître voulait faire son devoir avec rigueur, les élèves se réunissaient et l'assommaient de coups. De mon temps, trois maîtres ont été fort maltraités; mais aussi la plupart étaient des gascheux, pour qui leurs supérieurs n'avaient aucun égard, et qui, à leur tour, n'avaient aucune affection pour les élèves.

« Les punitions étaient dures, et, loin de corriger, aigrissaient les caractères. Aucune de ces remontrances paternelles qui suffisent pour changer un jeune homme, n'était employée, même pour prévenir un dérangement. Mais en voyant la pauvreté méprisée, les égards, les préférences réservés à la richesse, on était tenté de croire que la vertu était un être imaginaire, et l'argent la seule divinité qu'il fallût adores-.

« Religion. On entendait la messe le dimanche ; mais comme les supérieurs ne donnaient aucun bon exemple, qu'on les voyait tout occupés de leurs intérêts temporels, que d'ailleurs les mœurs étaient fort corrompues, il était impossible qu'il y eût de la piété. Les prières ne se faisaient point, ou, si elles se faisaient, cela ne servait qu'à montrer dans quel mépris le culte était tombé. INon-

seulement le nom de la Divinité était sans cesse profané par les plus infâmes jurements, mais encore on lui insultait jusque dans le sanctuaire. Ce qu'il y a de plus sacré pour un chrétien, le plus auguste de tous nos mystères , était un sujet de dérision ....

« Je viens de tracer le tableau exact de ce dont j'ai été témoin pendant trois années consécutives que j'ai habité le lycée ***. Les abus y subsistent en leur entier depuis l'origine de la maison. Comme j'ai passé le même nombre d'années dans un autre lycée, j'y ai vu, dans le cœur des élèves, les mêmes turpitudes; dans les maîtres, le même caractère de cupidité, la même indifférence pour le progrès des élèves r. »

On comprend , avec de pareilles mœurs et avec un pareil enseignement, avec les progrès immenses qu'y faisaient l'incrédulité et l'irréligion , que les pères de famille fissent entendre les accusations les plus énergiques contre ces lycées, où se perdaient sans ressources l'âme et le corps de leurs enfants.

Ajoutons que le gouvernement impérial sacrifiait tout à la prospérité de ces établissements, et qu'il en assurait le développement au mépris de tous les droits et par la ruine de toutes les autres institutions. Ainsi , rien n'égale les vexations dont les collèges communaux étaient les victimes, si ce

1 Ce tableau, tracé par tin élève, est de i8i/j- [Ibidem, p. 129.)

n'est la tyrannie qui dépeuplait les pensions particulières. Un collège s'était-il élevé avec succès dans le voisinage d'un lycée, le cours d'études y était-il complet, aussitôt l'Université défendait d'y professer la rhétorique et la philosophie, afin de forcer les élèves à l'abandonner et à aller chercher dans le lycée l'enseignement supérieur nécessaire. L'empereur s'étant d'ailleurs emparé des revenus des communes , avait fixé en conseil d'État les traitements des régents x, et l'Université se faisait un jeu de déplacer les professeurs habiles , et de leur substituer trop souvent les intrigants qui assiégeaient les bureaux de son administration centrale. Plus d'une fois les principaux furent obligés, comme celui du collège de Saint-Affrique, de renvoyer les élèves de l'école Normale qui venaient, au nom du corps enseignant, leur apporter les doctrines et l'esprit universitaire; mais il fallait, pour cela, un héroïsme peu commun, et la plupart des villes aimaient mieux laisser tomber leurs collèges, que d'entrer en lutte avec l'autocratie du grand maître.

Bien plus violente encore était la tyrannie exercée sur les écoles particulières. Le décret de i8ii portait ses fruits. Avec la faculté d'enlever aux chefs d'institution le contingent nécessaire pour remplir les cadres des lycées, il n'était plus possible de conserver la moindre sécurité. A chaque recensement universitaire, le proviseur, pouvant exiger de la pension voisine le nombre de têtes d'élèves

c Décret du i5 novembre 1811.

qui lui manquaient, l'existence des établissements privés ne dépendait plus que de l'état des finances du lycée, et si ce lycée se trouvait décidément mauvais, il n'y avait plus d'espoir de former dans les environs aucune maison où les malheureux enfants pussent trouver asile. Avec de si puissants moyens de destruction, les écoles publiques, impuissantes pour reconstruire, n'avaient pas la triste consolation de s'élever sur les ruines dont elles s'entouraient.

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