I. Ministère de M. de Salvandy* — Progrès du monopole
C'est une chose remarquable que, dans l'Université, les hommes changent, mais le système général est immuable; la force de l'institution entraîne la volonté de ses chefs. Il peut bien y avoir des divergences d'opinion sur l'administration inté-
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Heure du corps, sur la division des études, sur l'importance des méthodes; mais les affaires extérieures, la politique, l'esprit, demeurent les mêmes; c'est toujours l'envahissement et la domination.
M. de Salvandy remplaça M. Guizot : il modifia l'ordre des exercices1, rendit la prédominance aux connaissances littéraires et classiques, augmenta la part des langues vivantes 2, multiplia les concours entre les collèges, améliora la situation pécuniaire des agrégés et des maîtres d'étude, toutes choses qui tenaient à l'ordre intérieur de l'Université , et que ses successeurs purent défaire après lui. Mais, à l'exemple invariable de tous les grands maîtres, sa principale affaire fut la glorification et l'extension du monopole. C'est ainsi que, pour river en quelque sorte à toute la génération nouvelle les fers de l'Université, il inventa les bulletins scolaires^ ;, qui devaient contenir, classe par classe, année par année, un historique complet de la conduite de l'élève et le suivre dans toute sa carrière : « En cas de compétition pour des fonctions ou des projets d'établissement, ces livrets seraient une preuve probante où la partialité paternelle ne pourrait être suspectée; dans une société comme la nôtre, où toutes les positions sont disputées, il ne devait pas être indifférent d'avoir à produire des preuves manifestes d'aptitude, de travail, de moralité précoces 4.» Cette prétention exagérée révolta, et la
' Arrêté du 26 septembre 1837.
a Arrêté du ai août i838.
3 Circulaire du 5 octobre i838.
4 Journal officiel de l'instruction publique.
ET DE LA LIBERTÉ RENSEIGNEMENT. l\\'6
circulaire fut frappée de nullité. La tentative n'en est pas moins instructive.
;: C'est par cette même sollicitude pour les établissements universitaires que M. de Salvandy remit strictement en vigueur * les dispositions du décret de 1811, qui obligeait tous les maîtres de pension à conduire aux collèges leurs élèves âgés de moins de dix ans. De plus, il essaya de porter une dernière atteinte au seul droit paternel que le monopole eût respecté , le droit d'études domestiques, en interdisant d'une manière absolue à toute personne, graduée ou non graduée, d'annoncer et d'ouvrir, sous quelque forme que ce pût être, des cours préparatoires au baccalauréat es lettres2. «Le compelle intrare est à l'ordre du jour , dit le Constitutionnel; ce qu'on n'eût pas osé faire sous la Restauration, on s'en fait un jeu maintenant. » Toute la presse se souleva sans distinction d'opinion ; le ministère public, obligé de poursuivre un honorable instituteur, M. Delavigne , ne put s'empêcher de déclarer :
Qu'il n'avait pas mission de soutenir que les poursuites de l'Université fussent opportunes, qu'elles fussent intelligentes, et qu'il ne fallait rien moins que toute la rigueur de son devoir pour le décider à demander avec regret, avec tristesse, l'application d'un décret que la Charte de i83o avait promis de bannir de nos codes.
L'Université payait cher la joie d'opprimer un rival.
1 Circulaire du 12 octobre i838.
3 Ordonnance du 28 août i838.
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Aa reste, personne avant M. de Salvandy n'avait plus hardiment formulé ce que nous pourrions appeler la pensée du règne universitaire : personne ne s'était mieux dévoué à
Servir les intérêts de l'Université, qui sont ceux de l'État; la fortifier pour fortifier les garanties qu'elle donne aux bonnes études et aux mœurs publiques; lui donner tous les avantages d'une organisation puissante, pour qu'elle triomphe des difficultés que de nouvelles circonstances lui préparent. Avec un bon gouvernement intérieur, ajoutait-il, la liberté d'enseignement, loin de lui être un péril, lui sera un secours et un honneur.
Ainsi, en 1839, au dire de son grand maître, l'Université en était encore à se préparer aux difficultés qui s'annonçaient, et elle n'ajournait la liberté que pour en triomplier par son organisation puissante. C'est ce système que M. Yillemain va continuer, mais avec plus d'adresse.
II. Ministère de M. Fille main. — Nouveaux progrès du monopole.
Enfin, après dix années de vice-présidence au Conseil royal , M. Yillemain revêtait la simarre '. Ce fut l'habileté sur le trône universitaire.
La patience publique commençait à se lasser singulièrement. De nombreuses pétitions venaient des divers points de la France rappeler au gouvernement ses promesses ; des propositions législatives
' «Le grand maître. Simarre de soie violette, ceinture pareille à glands d'or, robe pareille, bordée d'hermine, l'épitoge en hermine, cravate de dentelle, toque violette bordée d'or à deux rangs (décret du 3 1 juillet 1809). »
leur succédèrent. Ou demanda à la Chambre des députés l'abrogation des dispositions du décret de 1811 qui forcent les chefs d'institution à envoyer leurs élèves aux collèges; on demanda la suppression de tout certificat d'études pour les examens au baccalauréat es lettres. Le ministre ne s'effraya pas , protesta de son bon vouloir pour la liberté, et annonça la présentation prochaine d'un projet de loi. D'ici là, était-ce la peine d'abolir provisoirement la législation existante? Le délai devait être si court ! Et puis ? la loi devait être si douce et si facile!
Ce qu'il importe, disait le grand maître, c'est, à côté delà juste et nécessaire part qui sera faite au libre enseignement, de maintenir les droits de l'État, en substituant au monopole et au privilège la supériorité, si nous pouvons t obtenir.
L'Université semblait s'exécuter de si bonne grâce, faire si bon marché de son monopole et se résigner si humblement à la concurrence, que la Chambre des députés se laissa prendre à ces touchantes assurances. Le monopole resta provisoirement.
Quelque temps après, M. le ministre était plus fier et moins traitable : il s'agissait de la rétribution universitaire. L'abolition de cette taxe odieuse et illégale était depuis longtemps réclamée. M. Saint- Marc Girardin lui-même avait écrit dans le Journal des Débats l les lignes accablantes que voici :
Jamais impôt ne fut plus mauvais et plus illibéral que l'impôt universitaire. Faire payer le droit de s'instruire, cela
1 Octobre 1838
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se peut-il concevoir ? Payer l'instruction que l'on reçoit, c'est chose toute simple; mais payer le droit de recevoir cette instruction, voilà qui est étrange dans un pays civilisé.
Néanmoins, M. Villemain repoussa la proposition, elle lui paraissait impolitique ! Et puis la rétribution forme souvent la seule distinction entre renseignement primaire et renseignement secondaire. Quelles raisons ! Mais voici le vrai motif : il est déclaré, avec une incroyable naïveté : « écartez cette limite, il se formera une foule d'écoles mixtes, élémentaires de nom, secondaires de fait; et quand la loi sur la liberté de renseignement surviendra avec les règles nécessaires à cette liberté, toutes les positions seront prises et les garanties légales deviendront illusoires x; » c'est-à-dire, quand, sous le nom de liberté, nous forgerons des chaînes, il ne faut pas qu'on puisse s'y soustraire d'avance.
En revanche, et si le ministre ne cédait rien de la rétribution , il obtenait une augmentation de 200,000 fr. sur les traitements alloués aux fonctionnaires des collèges royaux. Puis il demanda la création de nouveaux collèges royaux : toujours pour la plus grande gloire du corps enseignant et pour la meilleure exécution des promesses de la Charte !
M. Villemain était dans cette voie de progrès quand le Ier mars 1840 l'arrêta brusquement. M. Cousin devint ministre à sa place; mais l'éclipsé ne fut pas longue.
1 Rilian, op. cit., p. 26.
ET DE LA LIBERTÉ d'eJYSEIGNEMENT. 4*7
III. Ministère de M. Cousin. — Opinions et actes du ministre, — Réclamations de la liberté.
Certes l'occasion était belle pour M. Cousin de réaliser les plans qu'il avait pompeusement annoncés , et il devait être d'autant plus impardonnable de les oublier, que, le 5 mars, il signait la troisième édition de son livre de l'Instruction publique en Allemagne. Les phrases suivantes venaient de lui passer de nouveau sous les yeux, et sa position nouvelle leur donnait un poids immense :
Un véritable enseignement religieux est indispensable, disait-il. La Restauration a réduit l'aumônier à n'être qu'un desservant et à peine un catéchiste pour les classes inférieures, tandis que ce serait précisément aux classes supérieures que conviendrait renseignement religieux tel qu'il devrait être... Je demande comme une mesure à la fois sociale et littéraire, l'établissement, dans chaque collège, d'un enseignement religieux confié à un aumônier professeur '.
La Charte promet la liberté de l'enseignement. II faut abolir l'obligation de passer par les écoles secondaires publiques pour être admis à l'examen du baccalauréat ès-lettres qui ouvre les portes des facultés, et par conséquent des professions savantes. Ce monopole doit être détruit. Il n'existe pas en Prusse, et les gymnases n'ont d'autres privilèges qu'une excellente organisation et l'habileté de leurs professeurs. Ce sont là les seuls que je réclame pour nos collèges. Ainsi que la jeunesse française soit entièrement libre de suivre ses collèges ; et que non-seulement de la maison paternelle, mais aussi des établissements privés on puisse se présenter à l'examen du baccalauréat èslettres sans autre certificat d'études que les connaissances dont on fait preuve.
En fait, M. Cousin se contenta de changer le rè-