ÉTAT DE LA QUESTION
La lutte est plus vivement engagée que jamais entre le monopole et la liberté. Résumons la situation.
En droit, la liberté reproche à l'Université de
1 Quelle que soit l'issue des grands débats qui s'agitent aujourd'hui, ils sont d'un puissant intérêt, et ils jettent sur la question un jour admirable. Nous ne désespérons pas de donner prochainement Y historique du projet de 1 844 > ce sera la suite nécessaire de ce livre. En attendant, qu'il nous soit permis de payer un tribut public de sympathie et d'admiration aux nobles orateurs qui ont si courageusement défendu la cause de la liberté, à MM. Beugnot, de Fréville , de Courtarvel , de Brigode, de Barthélémy, Séguier, et surtout à M. deMontalembert, le premier et le plus invincible des champions de la liberté !
conserver, malgré la Charte, la direction absolue, exclusive de l'enseignement. La liberté a pour elle des siècles d'existence ; depuis cinquante-cinq ans elle a été écrite dans toutes les constitutions de la France et proclamée par toutes ses assemblées législatives. Elle a été défendue par tout ce que la nation a compté d'amis sincères des institutions libres, d'hommes dévoués à la foi, à la religion, à la patrie. Elle n'a eu pour adversaires que des tyrans ou des philosophes. Enfin elle est écrite dans le pacte constitutionnel, pacte inviolable et sacré, auquel on ne saurait toucher sans bouleverser les fondements mêmes de l'ordre social actuel. Voilà ses titres.
L'Université s'appuie sur une usurpation flagrante des droits de la famille et de l'autorité paternelle, sur des décrets impériaux entachés de nullité et d'arbitraire, sur une législation expirante , et ses défenseurs, avouant qu'elle a le droit contre elle, sont obligés, pour la soutenir, d'invoquer la seule raison qui n'ait pas de force devant la conscience et la justice, la raison d'Etat.
En fait : une réprobation unanime s'élève contre les établissements universitaires ; on leur reproche de donner une mauvaise éducation et une instruc~ don dangereuse.
Quant à l'instruction, il nous suffira de répéter les paroles des archevêque et évêques de la province de Paris, dans leur mémoire au roi x.
« Quand nous disons , Sire, que depuis i83o les professeurs
1 Chez Adrien Lcclère, p; 1t.
des collèges se sont cru tout permis dans leurs cours en matière de doctrine religieuse, c'est que cela résulte clairement, pour tout homme attentif et de bonne foi, tant de leurs propres aveux que de leurs leçons , de leurs ouvrages et de la conduite même de l'Université.
« Tous les jours des ouvrages hostiles à la religion sont lancés dans le monde studieux. Ils le sont ordinairement par des professeurs de collège ou par de plus hauts fonctionnaires encore. Que fait l'Université ? Elle prend ces ouvrages sous sa protection; elle les approuve, elle les recommande, elle va même jusqu'à les imposer; et les convertissant en livres classiques, elle assure à la fois et d'un seul coup la fortune des auteurs et la subversion des lecteurs. Elle nomme indifféremment pour occuper ses chaires des hommes de toute religion ou des hommes sans religion !
« Il y a des protestants pour enseigner l'histoire ; il y a des juifs pour enseigner la philosophie ; il y a des panthéistes pour diriger, pour inspirer l'école même où l'on apprend à enseigner. Que l'on s'effraye sous le point de vue religieux d'un enseignement si funeste , l'Université n'en tient aucun compte : elle maintient ces hommes , elle les élève même à de plus hauts postes, à de plus flatteuses dignités, à une indépendance plus complète ; et ceux-là n'en deviennent que plus audacieux et plus violents! »
Quant à l'éducation, le blâme n'est pas moins accablant ; il part de toutes les bouches, et les défenseurs naturels de l'Université ne peuvent s'empêcher de le reconnaître avec douleur.
Au lit de mort, Msr l'évêque de Limoges disait:
«Le caractère sacré dont je suis revêtu, mon grand cage, mes cheveux blancs et ma santé affaiblie, qui me rendent présente la pensée de la mort et du jugement de Dieu, m'ont fait un devoir de parler avec vérité, avec modération et avec charité. Oui, c'est la main sur la conscience et en présence de l'éternité, que je me résume en disant : L'éducation donnée
dans la plupart des écoles de l'Université est très-mauvaise / cette éducation, au lieu de corriger dans les générations nouvelles les vices de la nature humaine communs à toutes les époques et particuliers à la nôtre , les entretient et les développe; et si cet état de choses est conservé , il ne peut manquer de produire, dans un avenir peu éloigné des maux incalculables pour la religion et la société : Et nunc . . . intellicite ;
ERUDIMINI QUI JUDICATIS TERRAM. » (Psallïl. 2.)
Après la voix d'un évêque, que Ton écoute celle d'un protestant :
«L'éducation est nulle dans les collèges, dit M. le comte Ag. de Gasparin. Cette éducation a été la mienne ; je l'ai reçue dans les conditions les plus favorables. Point de collège qui fût supérieur pour la sagesse de sa direction, de sa discipline, pour la régularité de l'instruction religieuse protestante , à celui où j'ai été élevé. Dans ce collège, aucun élève qui ait conservé avec sa famille des relations plus suivies, plus excellentes, plus propres à le soutenir; aucun qui ait eu plus à se louer des professeurs, des maîtres d'études; aucun qui ait plus uniformément obtenu et même mérité (c'est une déclaration que je fais aujourd'hui sans le moindre orgueil, on peut m'en croire) une réputation de bon sujet.
« Or, je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations. Étions-nous de bien excellents citoyens? Je l'ignore; mais assurément, nous n'étions pas des chrétiens ; nous n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la vie évangélique.»
Enfin voici les témoignages des grands maîtres et des chefs de l'Université; on ne les suspectera pas.
C'est M. Guizot , reconnaissant devant la Gham-
bre des députés % en i836, que « Y éducation n'était pas au niveau de l'instruction. »
C'est M. Cousin qui, dans un rapport sur l'état de l'instruction publique en Allemagne 2, attaquait vivement le système de l'Université de France, et disait : « Si cette éducation est si bonne , on devrait en voir les fruits ! »
C'est M. Dubois, directeur de l'École Normale, déclarant que 3 : « Dans l'École Normale, tout parait à merveille organisé pour l'instruction. En général, c'est en France notre mérite. Mais il est une autre partie des devoirs de l'enseignement sur laquelle nos écoles de tous les degrés laissent beaucoup à désirer : L'Education, jadis tout à fait et exclusivement religieuse, œuvre de la famille et du culte, semble aujourd'hui s'effacer devant la science. Quelques traditions vagues , souvent contradictoires , demeurent à peine dans les esprits , et nous voyons
JEEE SAIS QUELLE DÉPLORABLE INDIFFÉRENCE DE l'a-
ven[r moral des hommes et de leur destinée se répandre là même où le soin et le souci profond de cet avenir doit être le premier et le plus saint devoir. » C'est enfin M. Saint-Marc Girardin 4, membre du Conseil royal, s'écriant avec amertume: « Nous ne
FAISONS PAS PLUS DES CITOYENS QUE DES DÉVOTS DANS NOS COLLÈGES. QUE FAISONS-NOUS DONC? NOUS INS-
1 Exposé des motifs de la loi de i836. Ier février, p. 5. a i833, p. n3.
3 Rapport du 18 mai i836, p. a5.
4 De l'Instruction intermédiaire et de son état dans le midi de l'Allemagne; 1839, p. 277.
TRUISONS, NOUS n'ÉLEVONS PAS. NOUS CULTIVONS ET DÉVELOPPONS L'ESPRIT, MAIS NON LE COEUR ! »
En présence de ces témoignages , que Dieu et la France voient et nous jugent !