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III. Publications en faveur de la liberté

Certes , en notre temps de matérialisme et d'apathie, c'est un honneur pour la foi et pour la patrie que de voir avec quelle énergie la cause de la religion et de la vérité est abordée, soutenue et vengée; avec quel dévouaient les intérêts les plus chers , les droits de la conscience sont défendus et revendiqués; et cela, sans préoccupation d'ambition personnelle, sans esprit de parti, sans haine, sans passion, avec l'ardeur de la conviction et la force invincible de la justice!

Nous ne pouvons pas, les bornes que nous nous

1 Discours prononcé à l'ouverture de l'Académie de la religion catholique. Univers du samedi 2 septembre 1843.

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l\?)?>

sommes imposées y résistent, faire connaître ici toutes les protestations qui depuis quelques mois se sont produites si nombreuses et si imposantes. Tous les catholiques, tous les amis de la liberté les ont lues, et l'accueil empressé que la plupart d'entre elles ont reçu , est un éloge plus complet que celui que nous pourrions leur donner. Elles doivent cependant prendre place ici, ne fût-ce que par leur titre. Sous le régime du monopole , c'est une consolation de parler de la liberté, et, pour cette reine dépossédée, elles sont les plus beaux fleurons de sa couronne.

Le champ de la polémique fut inauguré par M. L. Veuillot, rédacteur de Y Univers. Sa Lettre à M. le ministre de l'instruction publique, franche comme une déclaration de guerre, retrace les griefs des catholiques contre l'Université, rappelle ces attermoiements perfides, ces délais sans cesse prolongés, cette défiance coupable delà liberté, qui désolent tant de familles, et elle ajoute au nom des chrétiens :

Quel combat voulez-vous qui nous effraye ? Vous prenez toujours, et vous avez tort , tous les chrétiens pour des hommes comme les autres, qui calculent, qui ont besoin de réussir, qui n'entreprennent rien si le succès n'est probable, et s'ils n'en peuvent toucher et manger les fruits. Sachez que nous n'avons besoin ni de calculer ni de réussir, mais seulement de connaître notre devoir, et de le remplir avec simplicité de cœur. Nous sommes ici l'Église militante. Vous attaquez la religion, et vous l'attaquerez davantage si vous pouvez : notre devoir est de combattre, et de former des combattants pour l'avenir. Où se forment les soldats? sous les coups de l'ennemi... Le bon régiment n'est pas celui qui sort au grand complet , frais et dispos,

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des exercices de la caserne, mais celui qu'ont décimé le fer et le feu. Aidez-nous. Faites-nous perdre un peu de cette graisse de la paix y qui nous rend pesants et lâches : vous retrouverez les hommes à qui Tertullien pouvait dire: Il n'est pas nécessaire que vous viciez ; il est nécessaire que vous serviez Dieu ; et qui faisaient comme il leur dit.

Mais enfin , que ferons-nous ? car il ne s'agit pas de mourir.

Nous ne mentirons pas, nous ne conspirerons pas, nous ne résisterons pas par la force.

Ou je me trompe fort, ou vous pouvez compter sur tout le reste.

Cette pensée, de l'action pacifique et légale, fut merveilleusement développée par l'un des plus courageux défenseurs de la liberté, par un homme dont le nom est cher à l'Eglise et à la foi , par M. le comte de Montalembert, dans sa brochure : du Devoir des catholiques1.

La liberté ne se reçoit pas ; elle se conquiert , dit l'éloquent écrivain. Cela est surtout vrai de la liberté dans l'ordre moral et religieux.

La constitution politique de la France offre aux catholiques tous les moyens qui leur sont nécessaires pour revendiquer leurs droits et en consolider à jamais la possession. Malheur à nous, si elle continuait à être pour eux l'objet d'une défiance absurde ou d'une indifférence coupable ! C'est un instrument admirable et irrésistible; mais à une condition toutefois, c'est qu'on veuille et qu'on sache s'en servir.

Cette Constitution effraye les plus perfides de nos ennemis, qui préparent déjà le sacrifice de la Charte à la philosophie.

Cette Constitution nous fournit le moyen de contraindre le pouvoir à se prononcer devant la France, l'Europe et l'Eglise,

1 Au bureau de l'Univers. Novembre 1843.

ET DE LA LIBERTÉ d' ENSEIGNEMENT. 4^5

entre le système belge qui sauve la religion parla liberté, et le système russe, qui, un peu moins généreux que M. Villemain, ne laisse pas même aux pères de famille la ressource des précepteurs domestiques.

Cette constitution nous garantit la liberté de la presse, la liberté de la tribune et le droit de pétition.

Avec ces armes-là, mais moins bien assurées que les nôtres, les catholiques belges ont créé une résistance légale au despotisme hollandais, et après avoir renversé le trône de Nassau, et fondé une Constitution qui ne consacre pas un seul privilège à leur profit, c'est encore avec ces armes qu'ils maintiennent le droit commun contre les libérâtres qui voudraient les en exclure.

Avec ces armes-là, l'Irlande catholique, guidée par ses généreux évèques , a reconquis sa nationalité , fait trembler la puissante Angleterre , et se trouve à la veille d'accomplir ce que les politiques ont si longtemps déclaré impossible : le rappel de l'union.

Avec ces armes-là, les catholiques français peuvent briser, au bout de quelques années d'efforts et pour jamais, le joug d'une législation abusive , qui est un attentat aux droits de la conscience, de la famille et de la société.

Les catholiques répondirent avec empressement à l'appel du courageux pair de France.

M. Lamache , avocat à la Cour royale, dévoila dans un rapide tableau les dispositions les plus oppressives de la législation du monopole I ; rien ne devait exciter davantage le zèle des adversaires de l'Université, que cette exposition de ses tyranniques décrets, que la mise à nu du joug odieux qu'elle fait peser depuis trente-six années sur notre patrie.

En même temps , M. Laurentie retrouvait toute

1 Aux bureaux de f Univers, rue du Vieux-Colombier, 29,

cette vigueur de langage, toute cette énergie de conviction, tout cet entraînement de logique avec lesquels déjà il avait poursuivi le monopole. Les ennemis étaient les mêmes; la liberté avait de plus la Charte et seize années de souffrances. La brochure de M. Laurentie est le second tome de son œuvre de 1828, avec plus d'autorité et non moins d'éJoquence *.

C'est ensuite X Appel a la France ou Réclamation des pères famille , publié avec Y approbation de plusieurs évéques*, où sont énumérés à la suite les griefs des citoyens et des parents, les vœux et les devoirs des catholiques et des. amis précieux de la liberté. C'est un jeune écrivain qui a déjà donné des gages à la cause chrétienne, M. Théod. Nizard, et qui examine le Monopole au point de vue politique 3, en disant : Religion et liberté, voilà notre devise! C'est M. d'Exaiwillez qui a voulu ajouter aussi quelques mots sur la liberté d'enseignement 4, parce que c'est un devoir à tout citoyen de joindre sa voix à celles qui se sont déjà élevées pour protester contre une illégalité qui compromet à un si haut point la prospérité publique et la paix intérieure des familles. C'est M. L. F. Guérin qui apporte une Nouvelle protestation contre le monopole universitaire 5, etc., etc 6.

1 Chez Sagnier et Bray , 64 , rue des Saints-Pères. a Même maison.

3 Chez Gauthier frères, rue Hautefeuille, 16.

4 Chez Sagnier et Bray.

5 Chez Camus, rue Cassette.

* Il est impossible que nous n'ayons pas oublié quelques-

ET DE LA. LIBERTÉ d' ENSEIGNEMENT. 4^7

Dans la province, le mouvement n'est pas moins général et pas moins actif. A JNanci, une petite brochure populaire , à cinq centimes , expose les Devoirs du citoyen français au sujet de la liberté d'enseignement; à Moulins r, M. Mazeron donne un écrit plein de force sur les droits de la famille; à Rouen , M. L. d'Estaintot développe cette pensée : la liberté d'enseignement est un droit que la société a toujours revendiqué et dont à aucune époque elle ne s'est départie 2 ; à Bordeaux , M. Jules Pommez , dans ses Quelques considérations sur la liberté d'enseignement 3, résume avec une netteté parfaite, un style toujours élégant et une argumentation pressée et convaincante, les vrais principes qui dominent la discussion entière.

Tout rapide et tout incomplet qu'il est, cet examen prouve deux vérités incontestables et qui nous remplissent de joie et de consolation. D'abord, l'intérêt puissant et universel que soulève l'une des plus graves questions qui se soient jamais agitées au milieu d'un grand peuple; puis l'amour ardent et pur que de nobles âmes portent encore à leur foi et à la liberté. Chez tous les écrivains dont nous venons

unes des remarquables publications auxquelles a donné lieu dans ces derniers temps la grande lutte de la liberté. Nous en demandons pardon aux auteurs, et nous serions heureux de réparer cette omission involontaire à la plus prochaine occasion.

" Chez Desrosiers. — A Paris, chez Chamerot, quai des Augustins.

a Chez Haulard; et à Paris, chez Schwarts et Gagnot, quai des Augustins, 9.

3 Chez Prosper Faye, Fossés de l'Intendance.

4^8 HISTOIRE DE L'i INSTRUCTION PUBLIQUE

de tracer les noms à la hâte, et dont nous aurions vivement, désiré reproduire au moins quelques paroles, on retrouve un sentiment profond de dévoûment à la cause de la religion catholique, une intime et inébranlable confiance dans la liberté. Tous revendiquent leurs droits, sans violence, sans injustice; tous reconnaissent les droits de l'État, cette tutelle supérieure de surveillance et ce pouvoir souverain de répression qui sont la garantie de l'ordre dans un gouvernement libre; et tous réclament, non la destruction de l'Université, mais la ruine de son monopole, de ce monopole condamné par la loi naturelle, par la Charte et par le bon sens, antérieur à la Charte!

C'est aussi cette confiance dans la liberté qui fait le caractère de deux livres dont l'importance et la nature méritent une mention séparée. Nous voulons parler de l'ouvrage de M. L. Corne, député, sur Y Éducation publique f et de celui de M. de Gasparin, député, sur les intérêts généraux du protestantisme en France 2.

M. Corne cependant n'est pas partisan de la liberté au même degré que les publicistes dont nous citions les noms tout à l'heure. En tant que législation, il se contenterait d'un régime analogue à celui de 1 833 pour l'instruction primaire. Ce dont il s'occupe spécialement, c'est le côté moral de l'éducation; ce quil veut, c'est sa réforme; car il y trouve des désordres effrayants.

1 Chez Hachette , rue Pierre-Sarrazin , 12. a Chez Delay, rue Tronche t , 2.

«L'éducation de collège, dit-il1, n'est autre chose qu'une sorte de compression morale qui peut arrêter pour un temps l'expansion de quelques vices, mais qui n'en détruit pas les germes; encore plus est-elle impuissante à créer les motifs d'honorables déterminations, et elle laisse le cœur des jeunes gens dans un dénuement déplorable de sentiments et de principes propres à régler leur vie. »

Dans la bouche d'un homme comme M. Corne, d'un homme qui défend l'Université, mais qui exige qu'elle s'améliore , de pareils reproches sont écrasants, et ils justifient bien d'autres attaques. Surtout quand ils trouvent tant d'échos, et quand, par exemple, un homme tel que M. le comte Agénor de Gasparin, l'organe le plus distingué du protestantisme, vient y ajouter ses plaintes :

«Avant tout, dit-il en parlant de Y éducation nationale que répand l'Université, avant tout, je lui reproche son origine. Elle nous vient en ligne directe des républiques de l'antiquité, en passant par Rousseau, la révolution française et Napoléon. Eh bien! je dis que c'est là une origine suspecte de despotisme, suspecte de mépris pour les droits des consciences individuelles a.

« Mais quelque emprisonné que fût le principe de liberté religieuse admis par l'Empire, il n'en subsista pas moins comme l'ennemi né de l'éducation nationale. C'est lui qui se lève aujourd'hui contre elle, plus fort, plus vivace qu'elle j et il la tuera.

« L'éducation religieuse n'existe réellement pas dans les collèges.

« Ce sera l'un des étonnements de l'avenir, que d'apprendre

. * Page G2.

a Page 580.

qu'une société, qui se disait chrétienne, avoué les sept ou huit plus belles années de la jeunesse de ses enfants à l'étude exclusive des auteurs païens; qu'elle lésa nourris, exclusivement nourris, de leurs fausses idées, de leurs fausses vertus, de leurs fausses gloires; qu'elle leur a lentement et laborieusement inspiré tous les sentiments les plus opposés à l'Évangile ; que cet Évangile a été relégué à une place tellement subordonnée, tellement infime, qu'il a pu rarement contrebalancer l'influence de ces détestables doctrines, si bien adaptées à nos penchants naturels; et qu'au nom de Jésus-Christ on s'est efforcé de faire beaucoup de disciples de Socrate ou de Zenon J. »

Certes, ces récriminations sont terribles; et devant de pareilles imputations, que peuvent faire quelques démentis officiels jetés du haut de la tribune ou dans un discours d'apparat?

Enfin voici deux voix parties des rangs les plus avancés de l'opposition radicale, deux voix de la démocratie qui lancent aussi leur anatlième contre l'Université. C'est d'abord M. Ledru-Rollm, qui, avec la rudesse de son expression , s'écrie 2 :

« Pour délivrer aujourd'hui les diplômes, l'État exige que le candidat ait paru un certain temps dans ses collèges; mais, si ces collèges sont, de bonne foi, considérés par certains hommes comme des écoles de pestilence; si la conscience de certaines familles s'épouvante de livrer leurs enfants aux dangers de l'enseignement officiel , n'y a-t-il pas injustice, n'y a-t-il pas violation de la liberté dans cette condition antérieure à l'examen? Existe -t-il une souffrance plus grande pour l'individu que /'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils

* Page 64.

2 Manifeste de M. Ledru-Ilollln publié dans le National et cité par l'ÇTni-> vers, 3 janvier 1844.

dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l'enfance traînée violemment dans un camp ennemi et pour servir l'ennemi?»

C'est ensuite M. de Lamartine, le grand poète et le grand orateur, qui gémit sur l'éducation de la génération actuelle :

« Que voulez-vous, demande-t-il aux hommes qui célèbrent chaque jour les merveilles de l'enseignement universitaire , que voulez-vous que devienne l'homme moral et intellectuel dans un état d'enseignement et de société où l'enfant, comme ces fils des barbares qu'on trempaitjtour à tour, en naissant, dans l'eau bouillante et dans l'eau glacée pour rendre leur peau insensible aux impressions des climats, est jeté tour à tour ou tout à la fois dans l'esprit du siècle et dans l'esprit du sanctuaire, dans l'incrédulité et dans la foi? Il sort de la maison d'un père peut-être croyant, peut-être sceptique; il a vu sa mère affirmer et son père nier; il entre dans un collège, divisé d'esprit et de tendances. L'enseignement du professeur n'y concorde en rien avec l'enseignement du sacerdoce. En supposant même que ces deux enseignements se tolèrent et ne se heurtent pas dans le collège, ils se séparent ..entièrement à la fin de l'enseignement élémentaire; et au sortir du collège, dont les murs garantissent sa foi de l'air du siècle, il trouve à la porte et dans les cours transcendants la philosophie, l'histoire, la science, la liberté, le scepticisme, qui le saisissent pour lui enseigner une autre foi. Il lui faudrait deux âmes , et il n'en a qu'une! On la tiraille et on la déchire en sens contraire. Les deux enseignements se la disputent; le trouble et le désordre se mettent dans ses idées. Il en reste quelques lambeaux à la foi, quelques lambeaux à la raison. Il s'étonne de cette contradiction entre ce qu'on lui disait dans sa famille, ce qu'on lui enseignait dans son collège, ce qu'on lui démontre dans ses cours. Il commence à se douter qu'on lui joue une grande comédie, que la société ne croit pas un mot de ce qu'elle enseigne , qu'elle a deux fois et deux morales , deux Dieux dans

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le ciel, une foi et un Dieu pour les adolescents, peut-être une autre foi et un autre Dieu pour les hommes faits. Il pense en secret qu'il faut que tout cela ne soit pas bien important pour que la société et l'État s'en jouent avec cette légèreté et avec ce mépris. Sa foi s'éteint ; sa raison , sans ardeur, se refroidit ; son âme se sèche, son enthousiasme se change en indifférence et en découragement. Il ne lui reste d'une pareille éducation que juste assez des deux principes opposés dans l'âme, pour que cette àme soit une guerre intestine de pensées contraires, et pour qu'il ne puisse pas même vivre en paix avec lui-même dans une vie qui a commencé par l'inconséquence, et qui se prolonge dans la contradiction \»

Sous tant d'ennemis, l'Université se sentait, accablée. Le fer était resté dans la blessure, et elle le traînait partout avec elle. Elle redoubla de colère, et sa colère, de nouveau , accusa son impuissance. Elle fit traduire devant les tribunaux l'un de ses agresseurs les plus redoutables, M. l'abbé Combalot, auteur d'un Mémoire aux éuéques, et elle obtint une condamnation. Il ne nous appartient pas de parler de cette affaire ; nous respectons la chose jugée, et nous gardons un silence que les convenances nous imposent plus impérieusement encore. Mais l'Université croit-elle avoir démontré , en vertu de l'arrêt , que son enseignement est irréprochable ?

En tout cas, elle n'aurait pas eu le don de le persuader à tant d'autres, et à de bien plus puissants adversaires qu'elle rencontre à chaque pas sur sa route ; elle n'aurait pas eu le don de conjurer d'au-

1 Dans son écrit intitulé l'État, l'Église et l'Enseignement. Chez Pagnerre, rue de Seine.

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l\Ç)Z

1res et bien plus terribles condamnations , qui tombent sur elle du haut de la conscience de nos prêtres et avec l'autorité invincible de la parole épiscopale.

IV. Attaques du clergé et des chèques contre l'Université. — Vépiscopat défend la liberté.

Ce n'est pas d'hier que le clergé avait manifesté publiquement et sa répulsion profonde contre le monopole, et l'ardent espoir qu'il plaçait dans la liberté. Dès i843, M. Carie, docteur en théologie, démontrait parfaitement dans un écrit remarquable1, que la liberté de renseignement est une nécessité religieuse et sociale. Dès cette même époque, lWr l'arc/ievéque de Paris publiait des Observations sur la controverse élevée à l'occasion de la liberté d'enseignement2, et le prélat établissait solidement les droits des familles, la nécessité de les reconnaître, l'impossibilité pour le gouvernement de conserver le monopole de l'instruction, lui qui est incapable de poser la base essentielle de l'enseignement public. Attaquant les divers projets qui avaient déjà été émis parle pouvoir, S. G. repousse l'obligation du certificat de moralité, preuve illusoire; celle des grades, qui n'a jamais été exigée pour l'enseignement avant la création de l'Université, et qui pourrait être bien plus utilement remplacée par des garanties plus réelles et plus pratiques.

1 Chez Herman , rue de Tournon , 7.

2 Ad. Lcclère , rue Cassette , 29.

M§r l'archevêque de Paris, en se plaçant sur le terrain inexpugnable de la liberté, avait courageusement renoué les traditions de i84i> et son exemple devait être promptement suivi par ses illustres collègues dans Fépiscopat. Le mot de saint Anselme est encore aujourd'hui, comme dans tous les temps , la devise de l'Eglise catholique , et la règle de conduite de ses premiers pasteurs : « JSil mugis diligit Deus , quam libertatem Ecclesiœ suœ. » L'infatigable antagoniste du monopole , le savant et pieux évêque de Chartres continua avec une ardeur inépuisable sa lutte à outrance contre le philosophisme éclectique et panthéiste des chefs du corps enseignant. Et bientôt parut dans la lice un des plus intrépides et des plus invincibles défenseurs de la liberté: c'est M§r Parisis , évêque de Langres, qui présenta un Examen de la question delà liberté d enseignement au point de vue constitutionnel et social x.

Nous n'hésitons pas à le dire : cette brochure et les deux qui la suivirent 2 sont de vrais chefsd'œuvre. Il est impossible de poser les principes avec une plus admirable netteté, de tirer des déductions plus claires et plus pressées,^ d'offrir une démonstration plus lucide et plus convaincante; c'est la splendeur du vrai! Jamais la liberté n'inspira de plus purs, de plus irrésistibles accents. Qu'on nous permette, puisque nous nous voyons contraints à analyser des pages , que nous vou-

' Paris, chez Sirou,rue des Noyers, 37.

2 Deuxième et troisième examens; chez le même libraire.

(Irions pouvoir reproduire intégralement, qu'on nous permette de citer au moins la conclusion du premier examen, et l'alinéa où sont formulées les demandes des catholiques :

Ainsi , ce sont pour nous deux choses démontrées jusqu'à la dernière évidence x :

i° Que la liberté d'enseignement est une nécessité, parce qu'elle est un droit pour tous les Français ;

2° Que, vu l'état de notre société, la liberté d'enseignement ne peut, sous tous les rapports, qu'être un bien pour la France.

Maintenant, nous ne voyons plus qu'un mal possible, le voici :

La liberté d'enseignement vous est due, mais vous ne l'aurez pas, PARCE QUE NOUS NE VOULONS PAS.

Nous ne savons si quelqu'un osera prononcer ce mot; mais nous ne pouvons avoir la crainte que la législature le consacre jamais par un vote solennel , autrement nous y verrions en germe la ruine de la société. Il est écrit que celui qui sème l'injustice moissonnera des malheurs : Qui seminat iniquitalem metet mala. (Prov., XXII, 8.)

L'infraction volontaire, publique et persévérante d'un point essentiel du pacte social serait le sujet légitime d'un mécontentement profond et impérissable pour tous les gens de bien; il serait en même temps un prétexte de guerre toujours prêt pour tous les ennemis de l'ordre public.

Quoi qu'il en arrive, nous aurons, pour notre part, cherché à conjurer ces malheurs , en apportant notre tribut d'observations dans une question dont tout le monde s'est emparé.

Le serment que nous avons fait nous -même à la Charte, nous autorisait plus particulièrement à demander son entière exécution ; et les liens, bien plus sacrés encore, qui nous attachent à la vraie foi, nous imposaient le devoir de demander qu'elle ne soit pas plus longtemps exposée à un système d e-

1 Premier examen, p. 62.

IL 3o

ducation qui, par sa nature même, tend à la ruiner. Nous avons doue parlé comme Français et comme chrétien.

Nous ne nous faisons pas illusion sur la portée de nos paroles ; nous ne comptons pas sur elles dans la cause sainte que nous défendons ; mais elles nous ont été impérieusement dictées par notre conscience. Quel que doive être l'événement , nous n'aurons pas à nous les reprocher. Si, comme nous aimons à le croire, la liberté d'enseignement nous est rendue , nous nous féliciterons doublement d'avoir atteint ce but si désirable. Si, au contraire, ce qu'à Dieu ne plaise, malgré tant de réclamations et d'instances, le monopole était maintenu, du moins on saurait que nous n'avons pas déposé les armes, même au plus fort du combat, et que jusqu'à la fin nous avons protesté hautement contre une détermination qui serait un immense malheur pour la religion et pour la patrie.

— Que demandons-nous * ? L'Université nous dit : « Ce qu'il nous faut , ce sont des plans de lois positifs, et non de ces théories qui n'avancent pas d'un mot la question. » Nous ne nous blesserons pas de ces paroles, mais on savait qu'elles ne nous sont pas applicables, et que nous ne faisons pas de pures théories.

NOUS DEMANDONS QUE INACTION d'eNSEIGNER NE SOIT PAS UN

délit, et que personne en France ne puisse être ni puni, ni poursuivi , ni inquiété en aucune façon, quand on ne pourra lui reprocher que d'avoir cherché à communiquer l'instruction à d'autres quels qu'ils soient, et voici comment nous comprenons que le corps universitaire se maintient concurrement avec cette liberté donnée à tous.

Il importe de bien distinguer Y instruction publique > donnée aux frais de l'État qui la réglemente, d'avec Y enseignement libre, dont la liberté consiste à être affranchi de toute entrave de la part du gouvernement, sauf la surveillance des magistrats, et la poursuite des délits devant les tribunaux. L'enseignement//^ prend aussi la dénomination d'enseigement/?ra><?, par opposition à l'instruction publique réglementée, parce qu'il

Second examen y p. 76

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 4^7

émane de simples particuliers qui, sous le rapport de l'enseignement libre, ne relèvent pas du gouvernement.

L'instruction publique est réglée par la loi, parce qu'étant subventionnée par les deniers publics, par le produit des impôts publics, elle doit être soumise aux pouvoirs qui déterminent l'impôt. C'est pour l'instruction publique, et pour elle seule, que la Charte a promis une loi.

L'enseignement privé n'est soumis qu'à la conscience de chacun, parce qu'il n'est que le résultat de la libre demande des familles, et n'est soutenu que par les sacrifices particuliers. C'est pour lui , et pour lui tout entier, que la Charte a promis la liberté.

A ces manifestations si dignes et si élevées, l'opinion publique répondait par l'enthousiasme. Le sentiment national accueillait avec respect et faveur ce loyal et noble usage delà liberté; et le flot montant de l'indignation universelle se soulevait chaque jour plus fort et plus menaçant contre l'œuvre impériale.

V. Discours de la Couronne. — Défense du monopôle. — Le R. P. de Ravignan et M. de Vatimesnil. — Protestations de Pépiscopat. — Présentation du projet de loi.

L'Université tremblait : ses appuis se dérobaient sous elle, et elle voyait à chaque instant tomber un de ses étais. En vain avait-elle encore évoqué les Jésuites; en vain, par une habileté nouvelle, avait-elle essayé d'intéresser à son sort les préjugés gallicans, jansénistes et parlementaires; en vain M. le procureur général à la cour de cassation s'était-il présenté comme son défenseur officieux,

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et à propos d'Estienne Pasquier * , avait-il lancé un réquisitoire contre l'illustre compagnie de Jésus. L'effet était manqué : M. Dupin en était encore au temps de Ripert de Monclar; il ne s'apercevait pas que la France avait marché pendant un siècle, depuis l'auto-da-fé de 1762.

La session approchait; il fallut s'exécuter. Le ministre fit placer dans le discours du Trône la phrase suivante 2 :

« Un projet de loi sur l'instruction secondaire satisfera au vœu de la Charte pour la liberté de l'enseignement, en maintenant l'autorité et l'action de l'État sur l'instruction publique. »

« Un projet de loi sur l'instruction secondaire satisfera au ■vœu de la Charte, dirons-nous avec M%v l'évêque de Langres. Voilà pour l'instruction publique, qui doit être libre, non d'après un vœu, mais d'après un engagement formel. En maintenant l'autorité et l'action de l'État sur l'instruction publique, voilà ce qui seul doit être réglé par la loi. Si, contre toute interprétation naturelle , la phrase du discours n'admettait pas cette distinction , elle consacrerait l'odieuse et l'injuste servitude du monopole; ce qui serait dérisoire en annonçant une loi de liberté, et de plus, il n'y aurait jamais eu de phrase parlementaire plus inconcevable que celle-là. En effet, elle signitierait : satisfaire au vœu de la Charte pour la liberté, c'està-dire , acquitter ce qui est promis et dû, et qu'on n'a pas réglé jusqu'ici ; l'acquitter, en maintenant l'autorité et l'action de l'État sur l'éducation publique, c'est-à-dire, en conservant précisément l'état de choses tout provisoire, sous lequel rien n'était ni réglé ni acquitté ; ce qui se réduirait à dire : Donner en ne donnant pas, acquitter en gardant pour soi. Nous man-

1 Dans son discours de rentrée du mois de novembre 1843. * Séance d'ouverture, 27 décembre 1843.

querions de respect au pouvoir, si nous réfutions plus longuement cette interprétation insoutenable.

« La Couronne a donc compris la Charte comme nous; elle a signalé solennellement la distinction que nous réclamons, et que nous réclamerons toujours jusqu'à ce que la loi ait irrévocablement consacré ce principe : «L'enseignement prive

EST LIBRE ; LA LOI NE RÈGLE QUE L'INSTRUCTION PUBLIQUE x. »

On le voit, à l'annonce du projet de loi, et surtout aux commentaires dont la presse universitaire entourait le discours de la Couronne , toutes les alarmes des amis de la liberté se réveillent avec une vivacité nouvelle. Sur tous les points de la France 7 l'agitation s'organise; des comités se constituent pour faire parvenir des pétitions aux Chambres. Aujourd'hui, plus de vingt mille signatures ont été adressées déjà au palais du Luxembourg. Les évêques favorisent le mouvement ; quelques-uns même, à l'exemple de Mgr Févêque de Quimper, le prennent hautement sous leur patronage. L'Université sent redoubler ses craintes; elle fait un dernier effort, ameute ses satellites , et se prépare à son dernier combat. Un petit pamphlet à bas prix, sous le titre : De la liberté de V enseignement , véritable état de la question au point de vue constitutionnel , crie à la domination cléricale, à l'envahissement du clergé : «Le prêtre catholique, dit l'auteur anonyme, s'élançant hors du sanctuaire, met le pied sur le seuil du prétoire; le dispensateur de la foi veut devenir le distributeur de la science; l'initiateur sacré demande à être aussi l'éducateur profane;

x Deuxième examen , p. 79.

Dieu ne lui suffit plus , il lui faut César / » Puis, dans les régions inférieures de la polémique, on trouve un professeur de l'Université qui, rassemblant en un énorme volume les diatribes dont, depuis deux ans, il orne les colonnes d'une feuille révolutionnaire, prodigue le sarcasme aux choses les plus saintes du catholicisme, et essaye de rajeunir des rapsodies voltairiennes, en les intitulant : Les Jésuites et F Université. Il nous suffira de citer quelques têtes de chapitres pour donner une idée du livre : « La religion offerte au rabais * — les Jésuites tyrans du clergé* — Tolérance du gouvernement poussée jusejuà la faiblesse ; — le Confessionnal des Jésuites, etc. On ne répond à ces œuvres que par le dédain , et on laisse au bon sens public le soin d'en faire justice.

Si mal défendue par ses vassaux du ban et de Farrière-ban , l'Université ne fut guère plus heureuse dans la sphère de la politique. Lors de la discussion de l'adresse, elle eut à subir un admirable discours de M. de Carné, dont la voix a toujours été au service de la vérité catholique, et qui flagella le monopole au nom de la constitution , et l'enseignement public au nom de la religion et de la morale. M. le ministre commençait cette période décroissante que chaque jour il descend avec plus de rapidité. Il ne fut pas heureux ; la faiblesse de sa cause le dominait malgré son talent et son habileté. Le lendemain , nouvel et double échec : la France catholique recevait, le cœur plein de reconnaissance et de joie , la magnifique déclaration du R. P. de

Ravignan 1 , où l'homme de Dieu plaçait sous l'égide des lois et de la liberté cette société de Jésus tant calomniée, et en appelait du jugement des passions à l'honneur et à la loyauté de ses concitoyens et de ses frères; puis le Mémoire de M. de Vatimesnil'2- , consolante et noble conquête; ce mémoire où l'ancien ministre, le jurisconsulte éminent, le chrétien courageux, mettait au service de la foi et des religieux persécutés , ce beau talent et cette science profonde dont il avait jadis fait un autre usage: loyale amende honorable, qui est, sans contredit, l'un des sublimes spectacles qui puissent être offerts à la société moderne.

Enfin, voici un dernier et soudain embarras. La querelle grandit tout à coup, et elle atteint des proportions redoutables. L'épiscopat a parlé y non plus isolément , mais selon les degrés de sa divine hiérarchie. Le gouvernement des églises de France s'adresse au gouvernement des peuples. Voici le mémoire des archevêque et évêques de la province de Paris, du cardinal-archevêque et des évêques de la province de Lyon, des archevêque et évêque de la province de Toulouse, des archevêque et évêques de la province de Bourges, etc., etc. Quelques jours encore, et tous les évêques auront , province par province, apporté au Conseil du prince et dans les assemblées de la nation, l'expression de leurs vœux et la déclaration de leurs droits !

* De l'Institut et de l'existence des Jésuites; chez Poussielgue, rue Hautefeuille, 9.

2 Mémoire sur l'état légal des associations religieuses non autorisées; chez Poussielgue , 9, rue Hautefeuille.

C'est au milieu de cet éclat universel que M. Villemain présente à la Chambre des pairs son projet de loi !...

Arrêtons-nous ici. Aussi bien l'histoire n'est pas née encore pour la nouvelle œuvre du génie universitaire. Suspendue dans la balance des pouvoirs de l'Etat, elle n'est pas encore tombée dans le domaine de nos annales l>. Attendons!

Mais, quoi qu'il arrive, il nous restera toujours Dieu et la justice, et avec ces deux appuis, dans notre glorieuse terre de France, tôt ou tard, la liberté triomphera !

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