JÉSUITES ET LA LIBERTÉ
§ i. U Université et le protestantisme.
L'Université de Paris, épuisée par ses succès comme par ses bassesses , était tombée en décadence. L'enseignement qui avait fait son honneur n'existait plus; les études avaient dégénéré; la scolastique n'était qu'une fatigante routine; les langues anciennesn'étaientpluscultivées.François Ier en avait honte. « Depuis un long temps, disait-il, les bonnes lettres ont été discontinuées et peu honorées dans le royaume. » Chacun attaquait cette science appauvrie. Les savants surtout, les hommes de la renaissance païenne, ne se firent faute de frapper sur les formes vieillies, sur la méthode servile, sur les puériles questions. On ridiculisa l'expression barbare et la langue inintelligible de l'école. On opposa l'idiome pompeux des anciens, les leçons brillantes du paganisme, k peine se trouva-t-il quelques champions pour la scolastique condamnée; elle
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEICNEMENT. 3c>9
tomba aux applaudissements de la foule. Et cependant elle emportait dans sa chute la seule science profonde , la seule philosophie véritable. Gardiens ignorants de trésors inépuisables, les indignes successeurs de saint Thomas, d'Albert le Grand, de saint Bonaventure laissèrent ensevelir sous leurs sièges renversés le travail de six siècles, l'œuvre des plus grands génies que l'humanité ait jamais admirés. Nul n'y prit garde alors. A l'invasion de l'antiquité sensualiste et matérielle, nul ne résista. L'Université essaya de se défendre; elle n'avait plus que le corps, l'esprit s'était enfui. Elle n'eut pas même la force de tourner la difficulté , de prendre dans la renaissance ce qu'il y avait de bon et d'utile, et de rejeter le reste. François Ier désespérait d'elle. 11 lui porta un coup terrible.
De sa pleine autorité et puissance royale, il institua, par lettres patentes du il\ mai 1589, des professeurs et lecteurs royaux qui devaient enseigner publiquement les langues anciennes, les mathématiques , etc. Payés directement par le trésor royal, ils formaient un corps à part, n'étaient pas obligés de posséder les grades universitaires , et cependant professaient dans les collèges de l'Université, où bon leur semblait. L'Université fut bouleversée de cette décision. Elle sentait bien que le roi était dans son droit, et elle ne se dissimulait pas et la portée de l'outrage et la portée du préjudice qu'elle allait subir. Mais que faire? Se révolter? Avec François Ier on ne l'eût pas osé ; et puis par quel motif? Malgré l'envie qu'elle pouvait avoir de conquérir le monopole ? cette prétention eût été
trop violente, et le bon sens public en eût fait justice avant que le pouvoir ne l'eût repoussée. Elle intrigua , fit des représentations, obtint des ajournements; mais àlafin elle devint importune. François voulait être obéi , il intima sa volonté à sa fille bien aimée y et il fallut plier.
Alors commença entre le Collège royal et la Sorbonne une guerre sourde, intestine, qui présagea des violences et excita d'irréconciliables inimitiés. Il est vrai de dire que les professeurs royaux usaient et abusaient de leur liberté. Ces érudits prenaient en grand dédain la science des docteurs et frondaient volontiers les décisions de la tbéologie. La Faculté se tenait sur ses gardes, et au premier mot qui lui paraissait suspect, elle jetait l'alarme. En tout autre cas, c'aurait été une simple rivalité sans conséquence. Mais, dans les circonstances présentes, ce ne fut rien moins que le bdiisme el l'hérésie.
Le protestantisme avait pénétré en France. François Ier en contint l'explosion par la terreur; mais comme, tout en faisant brûler les bérétiques à la place de l'Estrapade, il donnait la main à la ligue lutbérienne de Smalkalden, le temps ne pouvait être éloigné où les réformés lèveraient la tête dans le rovaume. Sous son règne il n'y eut donc pas de soulèvement. Élevé aux traditions de son père, Henri II vint facilement à bout de quelques révoltes qui troublaient le midi : quand les Vaudois, réveillés par l'écho des prédications protestantes , recommencèrent leurs excès, un ordre du parlement d'Aix suffit; ils furent écrasés.
Mais dans la sphère des idées , les princes lais-
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3 1 t
saient à la réforme de terribles auxiliaires. La plupart des professeurs royaux penchaient vers les doctrines nouvelles et sapaient l'édifice catholicpje par sa base. Le héros de cette triste lutte, c'est Ramus. Ramus commence par épouser toutes les inimitiés de son corps contre l'Université : il la bat en brèche et bientôt l'exaspère en présentant un plan de réforme contre elle en i56i. 11 demandait qu'on reprit les leçons publiques de la rue du Fouarre, qu'on enseignât les mathématiques , la physique , là morale. Il en veut surtout à la philosophie: d'un trait il efface les thèses, les examens, tout le bagage dialectique et scientifique que les facultés traînaient après elles. C'était une grande hardiesse : on la lui eût pardonnée peut-être. Ce qu'on ne lui pardonna pas, c'est qu'il réclamât la diminution ou même le retranchement absolu des frais d'études. L'Université repoussa durement ces projets \ et garda à leur auteur une haine implacable.
Au reste, Ramus ne donnait que trop de sujets de défiance. Les protestants avaient ; depuis la mort de Henri II, gagné singulièrement de terrain. En i55o ils n'avaient qu'un temple : ils en possédaient plus de deux mille dix ans après. Ils ne se contentèrent plus de se réunir en plein vent pour entendre les harangues des ministres huguenots. Ils mirent l'épée à la main et se prirent à renverser les autels et à démolir les images. Ces nouveautés et ces occasions de troubles séduisaient les écoliers de l'Université; le pré aux Clercs était devenu un prêche permanent, et sans cesse catholiques et réformés s'y livraient bataille. Dans de pareilles conjonctures
3l2 HISTOIRE DE l'ïNSTRUCTION PUBLIQUE
il aurait fallu d'au 1res hommes sur le trône que les trois fils de Henri II. Leur mère, l'Italienne Catherine de Médicis , formée à l'école de Machiavel, voulait diviser pour régner. Au lieu de réduire les protestants, comme c'était son droit et son devoir, son esprit étroit et astucieux préféra les soutenir pour établir une sorte d'équilibre entre deux factions qui ne pouvaient pas faire la paix. Elle espérait les vaincre l'une par l'autre, et dominer sur leurs ruines : elle ne parvint qu'à les armer contre elle et contre la royauté.
Le colloque de Poissj est un des premiers traits de cette politique bâtarde. Les catholiques n'en voulaient pas, et avec raison. La Faculté de théologie refusa d'y assister. Mais le coup était porté. Rien n'égala l'audace des protestants après cette discussion solennelle. Le prêche se faisait publiquement à la cour et à la ville : les maîtres de l'Université y menaient eux-mêmes leurs écoliers. Enfin arriva Tédit de janvier i56s, qui accordait aux religionnaires le libre exercice de leur culte hors de l'enceinte des villes. L'Université s'opposa à l'enregistrement de cet édit:ellefut vaincue, etlesprotestants triomphèrent. C'est alors que Ramus se déclare : à la fin de janvier il brise les images qui se trouvaient dans la chapelle du collège de Presle , disant « qu'il n'avait pas besoin d'auditeurs sourds et muets. » En vain l'Université le cite à son assemblée; il en appelle, insulte le Recteur, et, s'unissant aux professeurs attachés comme lui à l'hérésie, il essaye de jeter le trouble dans la ville. Mais les catholiques étaient les plus forts ? Ramus est obligé de fuir, et le
ET DE LA LIBERTÉ ©ENSEIGNEMENT, 3l3
roi lui donne un asile à Fontainebleau. Il revint après la mort du duc de Guise, et après l'édit de pacification de mars i563. Il allait avoir de bien plus redoutables adversaires à combattre.
§ 2. Les Jésuites 3 l'Université et les écoles libres.
L'année même où les doctrines des réformateurs faisaient invasion en France (i534), le jour de l'Assomption de la très-sainte Vierge, à Paris, dans la chapelle souterraine de Montmartre, quelques hommes réunis autour de la table eucharistique, s'engageaient à renoncer à tout ce qu'ils possédaient en ce monde , et à aller offrir au vicaire de J. C. leurs âmes et leurs corps, pour annoncer la parole de Dieu en quelque lieu que ce fût. L'un de ces hommes était un Espagnol, don Ignace de Loyola; les autres étaient de divers pays; il y avait des Français, comme Pierre Lefèvre. Ils éprouvèrent des obstacles incroyables, et ils souffrirent avec une inébranlable constance. Quatre ans après, Vinstitut d'Ignace de Loyola était approuvé par le pape Paul III, et le saint-père s'écriait en le bénissant: « Le doigt de Dieu est ici : si j'en augure bien , cette société ne contribuera pas médiocrement à essuyer les larmes de l'Église, dans l'état de désolation où elle se trouve. » La Compagnie de Jésus était fondée.
Eclairé par l'inspiration d'en haut, saint Ignace avait compris la situation de l'Église au milieu de l'ère moderne. Il voulut que la compagnie de Jésus suffît à toutes les exigences; il voulut que ses frères
3 f 4 HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE
fussent les apôtres des deux mondes, et il y réussit. Des docteurs pour l'Eglise, des savants pour l'instruction publique, des maîtres et des professeurs pour la jeunesse catholique, des prédicateurs pour les incrédules, comme des missionnaires pour les barbares et pour les sauvages , il créa tout et parvint à tout. Et voilà trois cents ans que , malgré les haines, malgré les supplices des gouvernements policés, malgré les tortures des hordes indomptées, la société de Jésus a sans cesse accompli les généreuses intentions de son fondateur l.
Munis d'une bulle de Paul III en i54o, d'une autre de Jules III en i55o, les Jésuites se présentent en France et obtiennent des lettres patentes du roi Henri II. Le parlement, hostile à tout ce qui émanait du souverain pontife, fit des difficultés pour l'enregistrement. L'Université aussi s'émut, et, chose étrange, elle alla chercher des appuis parmi ses ennemis jurés de la veille. La faction protestante du Collège royal et les gallicans de la Faculté de théologie se donnèrent la main et oublièrent toutes leurs animosités pour s'unir contre l'institut approuvé du Saint-Siège. « L'Université de
1 Aujourd'hui encore les Jésuites sont l'honneur de la science et la gloire de la chaire chrétienne dans notre patrie. Attaqués par la calomnie, ils se vengent par leurs bienfaits. On leur reproche de se cacher, et voici que, par le plus illustre de leurs organes. ils déclarent ce qu'ils sont, ce qu'ils ont toujours été, et réclament le droit de vivre au soleil de la liberteetde se dévouer au service de leurs frères et de leur patrie. Voir l'admirable écrit du R. P. de Ravignan sur l'Existence et l'institut des Jésuites (1844).
ET DE LA LIBERTÉ d' ENSEIGNEMENT. 3 1 5
Paris estoit lors tellement assiégée d'hérésie, et ceux de la prétendue y estoient en tel nombre, qu'on siffloit en pleine chaire les professeurs catholiques. C'est de ce costé-là que vindrent les grandes oppositions qu'on faisoit à tout cet Ordre par l'entremise de Raraus , Mercerus, et autres atteints delà contagion du temps l\ » Tout le mouvement de l'Université, du parlement et des hérétiques , se brisa contre de nouvelles lettres patentes de François II, accompagnées de lettres dejussion pour l'enregistrement.
Aussitôt après cet enregistrement, les PP. jésuites s'adressent, le 5 février i563, au recteur de l'Université, Me Julien de Saint-Germain. Cet homme n'avait pas trempé dans le complot; c'était un loyal catholique, un personnage de vertu et d'honneur. Il leur accorda « lettres testimoniales et de protection pour les faire jouyr des privilèges d'icelle Université, comme les autres collèges d'icelle. ïi Reconnus et admis dans la corporation au même titre que tous les collèges existants, les Jésuites font venir des régents et commencent à enseigner : « Ad quos slalitn fit concursus : ut visi et auditi, statim probati, disait Pierre Versoris2. Leur doctrine est estimée, leur méthode approuvée, leur industrie recommandée, et leur libéralité et charité en réputation. Hinc irœ. »
En effet, rien n'égalait la renommée naissante du collège deClermont. L'Université s'en indigna. Elle
1 Plaidoyer de J. de Montholon pour les Jésuites, en 1612. a Dans son plaidoyer de i564.
3t6 histoire de l'instruction publique fut blessée au cœur de voir ces nouveaux venus lui enlever ses élèves par la puissance de la concurrence et par l'excellence de leurs méthodes. Reje tant de leur enseignement les vaines et inutiles subtilités pour s'attacher aux principes essentiels et aux connaissances certaines, les Jésuites ruinaient l'échafaudage intellectuel sur lequel reposait la science vide et vermoulue des docteurs. Mais surtout, et c'est là l'impardonnable grief, ils donnaient des leçons gratuites, tandis que MM. delà Faculté des arts se faisaient largement payer, au témoignage même de Ramus.
A<:e dernier coup, l'Université se crut anéantie ; le Recteur convoqua une assemblée extraordinaire, où les Pères furent traités d'orgueilleux, de sectaires. Cependant , on n'osait pas contester leur droit. « Qu'ils aillent rendre le service d'enseigner dans les lieux où on manque de maîtres, et qu'ils ne troublent point le bel ordre d'études qui règne à Paris. » Forts de la justice de leur cause, les Jésuites, dont toute la prétention se bornait à être reçus dans l'Université , portent l'affaire au parlement, et un arrêt les maintient provisoirement en possession de faire des leçons publiques '. Puis ils renouvellent leur requête à l'Université. C'était pour elle une question d'argent : elle ne devait céder que par la force. Elle plaida, mais elle était fort embarrassée de trouver un avocat. « Elle en avait quatre, dit Crevier: Montholon, qui fut depuis garde des sceaux ; Choart , Chauvelin et Chippart. Le premier avait servi les jésuites de ses
1 Crevier, 1. XI, t. VI, p. 172.
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3l7
conseils; Choart était suspect, parce que son beaupère se montrait dévoué aux jésuites; Chauvelin et Chippart avaient aussi signé pour eux dans quelques occasions r. » L'Université prit une consultation du protestant Dumoulin , et choisit Estienne Pasquier pour son défenseur. Tout le talent de l'avocat et toutes ses diatribes ne purent exercer d'influence sur le parlement. « Maistre Pierre Versoris défendit les jésuites, lequel fit si dignement, répondant seul à huit advocats, que la cour, appointant la cause au conseil, les maintint en possession d'enseigner publiquement, ce qu'on a continué l'espace de trente ans, c'est-à-dire, depuis l'an 1 564 jusqu'à Tan i5g4, avec très-grande affluence d'escholiers2.» — «Chacun gagna et perdit sa cause, dit Pasquier; car ils ne furent agrégés au corps de l'Université, mais aussi ne leur fust-il défendu de continuer leurs lectures (ou leçons) publiques. »
La liberté triomphait donc dans l'arrêt du parlement; les prétentions de monopole que l'Université avait semblé mettre en avant, étaient absolument condamnées. «Il fallait bien, dit M. J. Jaquemet3, que le droit de prohibition dans les mains de l'Université, ne fût guère soutenabîe pour que son avo-
1 Ibid., p. 181. Il y a loin de ce récit à celui que M. Dupin , procureur général à la cour de cassation, a cru devoir faire dans son Éloge (V Estienne Pasquier. Voir, au surplus , ce que nous avons dit sur cette affaire dans la Lettre que nous avons publiée au sujet de cet éloge. (Brochure in-8°, au bureau de Y Univers, i843.)
2 Jacques de Montholon , plaidoyer cite.
3 De la liberté d'enseignement, 1840.
3l8 HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE
cat, si abondant d'ailleurs dans son discours et si explicite, l'eût négligé. C'était en réclamant leur exclusion absolue du royaume, que l'Université espérait arriver à imposer silence à cette voix rivale dans l'enseignement. »
La bonne intelligence passagère établie entre les gallicans et les huguenots contre les jésuites, ne pouvait pas durer. La guerre civile venait de recommencer : Ramus saisit l'occasion, lit une scission éclatante, et passa dans le camp du prince de Coudé. Le parlement répondit par un arrêt qui le destituait, et l'Université exigea de tous ses suppôts et de tous les maîtres une profession de foi catholique. Les lecteurs royaux alors refusent de se soumettre à l'injonction de l'Université , « non pas, disent-ils, qu'ils fassent difficulté de signer l'acte de foi, mais parce qu'il n'y avoit aucune lettre du roi qui leur enjoignît d'obéir à l'Université, et qu'ils ne dépendoient que de S. M. et du cardinal de Lorraine, président de leur collège. »
On voit que l'Université n'était pas heureuse dans ses tentatives de domination sur les communautés et les corps ; elle ne réussit pas mieux contre les individus. Un des poètes illustres de la cour de Charles IX, une des étoiles delà pléiade française , Antoine Baïf , s'imagina de se faire chef et entrepreneur d'une académie de poésie et musique, et demanda des lettres patentes pour sa compagnie, qui devait se composer de musiciens, poètes, chanteurs, et d'honnestes auditeurs. Le roi goûta fort ce projet, qui devait lui donner plaisir , et voulut être le protecteur et premier auditeur de l'académie nouvelle.
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3lO,
L'Université, toujours prompte à prendre l'alarme, s'émut : on eût dit qu'il ne fût plus permis de chanter sans elle. Baïf y mit d'abord de la déférence, et présenta requête afin de n'être pas troublé dans l'exercice de son œuvre; mais comme l'Université suscitait mille difficultés, il conclut qu'il n'obtiendrait jamais son consentement, et résolut de s'en passer. De secondes lettres du roi défendirent à qui que ce fût de faire obstacle à l'académie de la rue des Fossés-Saint-Victor, et appelèrent les contrevenants au conseil. L'Université se le tint pour dit, ne songea même pas à protester, tant elle avait peu de confiance en ses propres exigences; et Baïf fit de la poésie et de la musique en dépit d'elle et pour le plaisir de Charles IX et de Henri III, tant que les événements publics le lui permirent.
Voici, en effet, les guerres religieuses qui recommencent avec un acharnement inouï. De part et d'autre on recourt aux massacres. Les protestants inondent de sang toutes les villes du midi; à Nîmes, ils remplissent les puits des cadavres des catholiques. Ceux-ci se vengèrent cruellement dans la funeste journée de la Saint-Barthélémy (1572). Ramus s'était caché dans une cave; Charpentier, un de ses collègues au Collège royal , le livra aux couteaux des assassins. Les écoliers de l'Université flagellèrent son cadavre, le traînèrent dans les rues et le mirent en pièces.
Passons rapidement sur les dernières années du xvie siècle. L'Université, enfermée dans Paris , dominée par les Seize, redevient la proie des factieux.
3lO HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE
Dans les collèges , « il se faisoit des catéchismes d'hérésie calvinienne et de toute mauvaise doctrine, il s'y vendoit des livres scandaleux et hérétiques ; il y régnoit une excessive corruption de mœurs, et ces maisons, destinées à la science et à la vertu, étoient devenues des repaires de femmes de mauvaise vie, de monopoleurs et d'assassins1. » A cela que pouvait faire le roi? Trop faible pour garder son autorité, il n'avait pas la force de remédier même aux abus des collèges. D'ailleurs l'Université aurait-elle obéi? Ses écoliersdevinrentbientôtlesplusardents champions du duc de Guise et poussèrent leurs barricades jusqu'au Louvre. La corporation accueillit l'éclit de réunion avec enthousiasme. La Faculté de théologie décréta «que l'on pouvoitôter le gouvernement aux princes qu'on ne trouvoit pastels qu'il falloit, comme l'administration à un tuteur qu'on avoit pour suspect2. » Et elle répondit au prévôt des marchands que l'on pouvait refuser l'obéissance à Henri III, et prendre les armes contre lui. Enfin, lorsque le poignard de Jacques Clément eut frappé le roi , elle fit l'apologie du régicide.
On la retrouve aux états de la Ligue, on la retrouve aux pieds du duc de Mayenne , et aussitôt que le comte de Brissac a ouvert à Henri IV , réconcilié avec l'Église, les portes de la capitale, elle se précipite aux genoux du conquérant, lui demandant pardon de ses injures, implorant sa clémence et prêtant serment d'inaltérable fidélité.
1 Requête du recteur au roi, en 1387.
* De Thou, Hist.) 1. XCIV. — Censures de la faculté de théologie ,imprimées en 1 7 1 7.
Henri IV ne se fia qu'à demi aux protestations de sa bien-aimée fille, mais couvrit tout de l'oubli et la reçut en grâce.
Elle ne tarda pas à profiter de la paix pour recommencer son procès contre les Jésuites. La supériorité des Pères l'écrasait. « Laissez les Jésuites par toutes les provinces, disait son avocat Antoine Arnaud , il faut que l'Université tarisse. Et à la vérité la seule comparaison du haut degré de gloire auquel vous avez vu l'Université monlée, sa décadence continuelle depuis que les Jésuites sont venus en France et se sont établis par toutes les villes d'où venoit l'abondance des écoliers, et l'abîme de pauvreté , de misère, d'indigence, auquel elle est maintenant réduite, prêle à rendre les esprits, si elle n'est pas par vous, messieurs ses enfants, secourue en cette extrémité, ne font-ils pas assez clairement connaître la justice delà plainte et delà demande qu'elle vous fait aujourd'hui '? » Elle concluait à l'expulsion ; c'était, son seul et perpétuel argument. Le Collège royal lui vint encore en aide : l'élégant Passerat fit en pleine chaire une sortie violente contre la compagnie. Enfin, l'attentat de Châtel fournit un prétexte, et le parlement prévenu, cédant aux intrigues et aux obsessions, chassa les Jésuites de la ville (1594).
La Providence leur réservait une éclatante réparation. D'abord les parlements de Bordeaux, de Toulouse, etc., n'avaient pas voulu se conformera l'arrêt de Paris. Puis, en i6o3, Henri IV, par un
1 Crevier, t. VI, p. 458.
3l1 HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE
Édit solennel, rétablit la société dans ses droits et dans le libre exercice de sa sainte mission. Qu'on nous permette de citer ici quelques fragments d'une harangue prononcée par ce grand roi en faveur des Jésuites. L'opinion du Béarnais aura toujours en France de puissants échos. D'ailleurs c'est le démenti le plus formel des calomnies de l'Université. Henri s'adressait au premier président de Harlay : « Vous faites les entendus en matière d'État, disait-il, et vous ne vous y entendez non plus que moi à rapporter un procès... Je m'étonne sur quoi vous fondez l'opinion d'ambition en des personnes qui refusent les prélatures et les dignités quand elles leur sont offertes , et qui font vœu à Dieu de n'y aspirer jamais, et qui ne prétendent autre chose en ce monde que de servir sans récompense tous ceux qui veulent tirer service d'eux... \] Université les a contre point es; mais ça été ou parce qu'ils faisaient mieux que les autres, témoin l'aff licence des écoliers qu'ils avaient en leurs collèges, ou parce qu'ils n'étaient incorporés en l'Université, dont ils ne feront maintenant refus quand je le leur commanderai, et quand, pour les remettre, vous serez contraints de me les demander. Ils entrent comme ils peuvent : aussi font bien les autres et suis moimême entré comme j'ai pu en mon royaume; mais il faut ajouter que leur patience est grande et que moi je l'admire ; car , avec patience et bonne vie , ils viennent à bout de toute chose...
« Quant à Châtel, les tourments ne purent lui arracher aucune accusation à l'encontre de Varade ou autre Jésuite, et, si autrement était, comment
Vauriez-vous épargné? Dieu m'a voulu alors humilier et sauver, et je lui en rends grâce. Il m'enseigne de pardonner les offenses, et l'ai fait pour son amour volontiers : tous les jours je prie Dieu pour mes ennemis; tant s'en faut que je m'en veuille souvenir, comme vous me conviez à faire peu chrétiennement, dont je ne vous sais point gré. »
Henri fit mieux encore : il donna aux Jésuites sa maison de la Flèche pour y établir un collège, et par son testament il leur légua son cœur; admirable et dernier témoignage de cette affection qu'il leur portait et qui lui faisait dire : « Je vous ai aimés et chéris depuis que je vous connais! »
Encore une fois la liberté était sauvée; le grand nom de Henri IV la protège et la consacre.
§ 3. Les séminaires.
L'Église, ajoutons-le, en usait avec cette fécondité de ressources qui ne se trouve qu'en elle. Le saint Concile de Trente, en la retrempant aux eaux vives de la vérité, ne vient-il pas en effet de lui rendre une force et une énergie nouvelle? Que de soins pris pour l'éducation, quelle sollicitude touchante en faveur de l'instruction des ministres du sanctuaire, de l'instruction du pauvre! quel élan pour la renaissance des études et du savoir!
Prenant en considération le triste état du clergé et la réformation nécessaire de la discipline, le saint Concile parle ainsi ' :
1 Session 23, chap. XXIII. Nous empruntons la trad. de M. Rendu, dans son livre sur les Écoles secondaires.
«Les jeunes gens, s'ils ne sont bien élevés et bien instruits, se laissent aisément aller à suivre les plaisirs et les divertissements du siècle; et n'étant pas possible, sans une protection de Dieu, très-puissante et toute particulière , qu'ils se perfectionnent et persévèrent dans la discipline ecclésiastique, s'ils n'ont été formés à la piété et à la religion dès leur tendre jeunesse, avant que les habitudes des vices les possèdent entièrement, le saint Concile ordonne que toutes les églises cathédrales , métropolitaines et autres supérieures à celles-ci, chacune selon la mesure de ses facultés et l'étendue de son diocèse, seront tenues et obligées de nourrir et élever dans la piété et d'instruire dans la profession et discipline ecclésiastique, un certain nombre d'enfants de leur ville et diocèse ou de leur province, si, dans le lieu , il ne s'en trouve pas suffisamment, en un collège que l'évêque choisira près des églises mêmes, ou en quelque autre endroit commode pour cela.
«On ne recevra aucun enfant dans. ce collège qui n'ait au moins douze ans; qui ne soit né de légitime mariage, et qui ne sache passablement lire et écrire, et dont le bon naturel et les bonnes inclinations ne donnent espérance qu'il sera pour s'engager à servir toute sa vie dans les fonctions ecclésiastiques. Veut le saint concile qu'on choisisse de préférence des enfants de pauvres gens, mais il n'exclut pas cependant ceux des riches, pourvu qu'ils y soient nourris et entretenus à leurs dépens, et qu'ils témoignent désir et affection pour le service de Dieu et de l'Église.
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 3îi5
« L'évêque, après avoir divisé ces enfants en autant de classes qu'il trouvera bon , suivant leur nombre, leur âge, et leurs progrès dans la discipline ecclésiastique, en appliquera ensuite une partie au service des églises, lorsqu'il le jugera à propos, et retiendra les autres pour continuer d'être instruits dans le collège, ayant toujours soin d'en remettre d'autres en la place de ceux qu'il en aura tirés, de manière que ce collège soit un perpétuel séminaire de ministres de Dieu, haut hoc collegium Dei ministrorum perpetuum seminariwn sit.
«Ils y apprendront la grammaire, le chant, le calcul ecclésiastique et tout ce qui regarde les bonnes lettres; ils s'appliqueront à l'étude de l'Écriture sainte, des livres qui traitent des matières ecclésiastiques, des homélies des saints, à ce qui concerne l'administration des sacrements, et surtout à ce qu'on jugera à propos de leur enseigner pour les rendre capables d'entendre les confessions; enfin ils s'y instruiront de toutes les cérémonies et usages de l'Église.
« Toutes ces choses et toutes les autres qu'il sera nécessaire et à propos d'établir pour le succès de cet ouvrage, seront réglées par les évêques, assistés du conseil de deux chanoines des plus anciens et des plus expérimentés et choisis par les évéques mêmes, selon que le Saint-Esprit le leur inspirera. Ils auront en une singulière recommandation tout ce qu'ils jugeront qui pourra contribuer à conserver et à affermir un établissement si pieux et si saint, et éloigneront tout ce qui pourrait y apporter obstacle
3l6 HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
« Que si, dans quelques provinces, les églises se trouvent en si grande pauvreté que l'on ne puisse établir le collège en toutes, alors le synode provincial ou le métropolitain , avec deux de ses plus anciens suffragants, aura soin d'établir dans l'église métropolitaine, ou dans quelque autre église de la province plus commode , un ou plusieurs collèges, selon qu'il le jugera à propos, du revenu de deux ou de plusieurs desdites églises. Au contraire, dans les églises qui ont de grands et puissants diocèses, Févêque pourra avoir en divers lieux un ou plusieurs pareils séminaires, selon qu'il le jugera à propos.... »
Ces citations suffisent pour témoigner de la pieuse sollicitude des Pères du concile ; elles suffisent pour maintenir le droit imprescriptible de l'Église catholique. Les évêques ont reçu de Dieu même le pouvoir et l'obligatidn de fournir au recrutement du sacerdoce et à l'instruction de la société chrétienne. Nulle puissance en ce monde ne saurait leur ravir ce glorieux privilège.
Personne, au seizième siècle, n'eût osé le leur contester. Bien au contraire , les rois et les peuples, tout opposés qu'ils pussent être d'ailleurs au catholicisme, quelque hostilité qu'ils eussent déclarée au Saint-Siège apostolique et aux doctrines consacrées par les évêques assemblés à Trente, s'empressèrent de rendre hommage aux décisions relatives à l'éducation, et d'en faciliter l'accomplissement dans leurs empires. Les prélats rivalisèrent de zèle pour répondre à l'appel de l'Église. Ainsi, en France, tandis que les États réunis à Blois insistaient avec force sur
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3l 7
la constitution des séminaires, qu'ils regardaient comme le terme des maux de la religion *, l'assemblée de Melun imposait leur érection auxévêques à titre de devoir indispensable, et rédigeait le plan de leur organisation et de leur administration 2. Le cardinal de Lorraine y avait préludé en établissant son séminaire de Reims, qui devint le modèle de tous les autres. A sa suite et à son exemple, l'archevêque de Rouen, en 1 58 1, les archevêques de Tours et de Bordeaux, en 1 583 et en 1 584 3, se firent dans leurs conciles provinciaux les apôtres de la réforme ou de la résurrection des écoles ecclésiastiques.
Les exhortations de ces pieux pontifes et de leurs collègues furent admirablement écoutées et suivies. Partout alors les maisons d'éducation se relèvent. L'archevêque de Bourges félicite son clergé de ce qu'il voit reparaître avec une vigueur nouvelle les écoles sacerdotales qui avaient survécu aux malheurs des temps4. A Cambrai (i588), l'archevêque
1 Ordonnance concernant l'établissement, dotation et gouvernement des séminaires. Extrait de l'ordonnance de Blois, art. 24 ,p. 591.
a Extrait du règlement général , concernant la discipline ecclésiastique, dressé devant l'assemblée générale du clergé de France, convoquée à Melun en 1579, tit. 24. Leges seminarii, quodjuxta Conc. Trid. decretum. Sess. XXIII , cap. XXIII, institut débet in quavis diœcesi.
3 Theiner, Hist. des institutions d'éducation ecclésiastique , t. I, p. 263.
4 Nondesunt quibusdamin urbibus collegia ab Ecclesiasticis instituta, et proprio patrimonio dotata quae instar seminariorum sunt. (Tit. 29, de seminariis maj. et minorib.) Harduin. Coll. Conc. t. X, p. 1489.
3^8 HISTOIRE DE L'iNSTRUCTÏON PUBLIQUE
veut que toutes les sciences enseignées clans les académies le soient clans ses séminaires. Sur toute la surface de la France le mouvement est spontané, général; rien ne l'entrave, rien ne l'arrête.
Et qui donc aurait pu s'y opposer? Qui donc aurait osé placer des bornes à la charité, au dévouement, à l'indépendance du sacerdoce et de l'épiscopat? La royauté? Mais elle était trop heureuse de voir les germes de régénération et de force semés par l'Eglise ; mais au milieu même de ses ruines, elle accueillait avec joie et consolation l'espoir d'un avenir meilleur, et elle l'aidait de tous ses efforts. Que sera-ce quand le calme rétabli aura donné les prémices d'une ère de grandeur et de puissance? Que sera-ce quand la majesté du trône restaurée rendra le courage à toutes les loyales institutions, et protégera tous les droits et tous les services? Les Universités sans doute avaient bien quelque velléité de résistance, mais elles sentaient l'odieux dont elles se couvriraient si elles mettaient en avant d'aussi iniques prétentions. Et puis, il y a, même dans le cœur des plus ambitieux, je ne sais quelle conscience intime des droits d'autrui qui fait rougir de les attaquer de front. Enfin, en eussent-elles la triste hardiesse, l'autorité royale les eut fait rentrer dans l'ordre : le pouvoir, qui s'inclinait devant les privilèges de l'Église, qui reconnaissait que les lettres patentes n'étaient pas nécessaires pour l'érection des écoles ecclésiastiques, aurait défendu la liberté des évêques comme il avait défendu celle des religieux.
La liberté sortait donc encore triomphante de
ET DE LA LIBERTÉ DENSEIGNEMENT. foo,
toutes ces épreuves, et le grand siècle allait naître et se former sous ses auspices.