II. LA CONCURRENCE ET LA LIBERTE
§ i . Les Universités de province. — Les collèges.
11 y avait longtemps déjà que les premiers coups avaient été portés à la prédominance de l'Université de Paris.
Tout en se servant de son appui , les rois de France avaient appris à la redouter, et depuis Philippe le Bel ils ne songèrent qu'à lui créer des rivales. Partout où se rencontraient des écoles publiques de quelque importance, ces écoles furent érigées en Universités. La royauté y voyait l'immense avantage de favoriser la vie locale, de s'attacher par des grâces et des concessions particulières les cités et les populations. Elle voulait au besoin pouvoir s'appuyer de l'autorité de ces compagnies contre celle de l'Université de Paris ; elle avait grand soin d'ailleurs de consacrer et de faire reconnaître les droits de son autorité. Ainsi, ce n'est plus le souverain pontife qui agit seul. On lui demande bien l'élection et l'institution; mais le roi approuve, confirme, ratifie. L'exemple de l'Université d'Orléans n'était pas perdu. Ainsi, pour Poitiers, Charles VII réclame une bulle d'Eugène IV;
20,4 HISTOIRE DE l'ïNSTRUCTION PUBLIQUE
mais il fait enregistrer la bulle au parlement, et, « passant outre, veut que la nouvelle Université jouisse des mêmes privilèges que celles de Paris, Toulouse, Orléans, Angers et Montpellier. » Le pape n'avait entendu accorder que les privilèges de Toulouse.
On alléguait l'intérêt général , l'amour des études, le zèle pour la diffusion de la science. Que ce fût affaire de politique ou de bon vouloir, la liberté et l'émulation en profitèrent. Chaque Université fut un centre d'activité et de lumières dont l'influence s'étendait sur toute une province, et qui y répandait la vie et le mouvement. D'ailleurs, une fois que l'on avait acquis le bonuet dedocteur dans quelque faculté que ce fût, on avait droit d'enseigner par toute la terre chrétienne. Les grades pris à Cahors, à Prague ou à Paris, étaient valables en tout lieu ; conférés en vertu de la puissance apostolique, ils n'avaient d'autres limites que cette puissance même. Le monde était leur domaine comme celui de l'Eglise. On comprend alors quel prix devaient attacher les villes à posséder des institutions aussi favorisées, quelles instances elles devaient faire pour en obtenir. En France seulement quinze Universités furent fondées du xive au
xvie siècle
1 Ce sont celles de Cahors, i33i ; Perpignan, i34<); Angers, i3o,8; Aix, 1409; Dole, 14-26; Caen, i43o; Poitiers, i43i; Valence, i45a; Nantes, 1460; Bourges, 1 465 ; Bordeaux, i4?3; Reims, i548; Besançon, i564; Douai, i56g; Pont-à-Mousson,
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3g5
«Ces Universités, dit M. Jaquemet r , fondées et encouragées soit par les papes, soit par les rois, et favorisées de certains privilèges au profit de leurs membres, étaient toutes libres et indépendantes les unes des autres; mais aussi ne devaient-elles point prétendre à sortir du cercle qu'avaient tracé autour d'elles, dans l'intérêt des libertés de tous, des lois que nous pouvons ajuste titre appeler libérales, si nous les comparons à celle qui nous régit aujourd'hui. Elles devaient, ces universités si favorisées pourtant, laisser à d'autres encore leur part de liberté pour enseigner; et la reine de toutes, celle qui s'intitulait la fille aînée de nos rois, fut repoussée, avec plus ou moins de sévérité, de ses prétentions ambitieuses . lorsque se posant en suprême dispensatrice de l'instruction, en souveraine maîtresse du droit d'enseigner, elle voulut imposer son veto à ceux qui se présentèrent successivement pour établir des chaires magistrales. »
L'Université de Paris ne vit pas sans peine ces établissements nouveaux qui lui enlevaient des écoliers et qui diminuaient sa force et son importance. Elle ne pardonna pas aux docteurs de Toulouse de lui avoir fait une opposition sérieuse et redoutable à plusieurs reprises, dans l'affaire du schisme. Elle essaya plusieurs fois de résister à la fondation de ces institutions; elle employa la menace, les supplications, l'intrigue, comme elle fit à propos des universités de Caen , de Bourges ,
1 Dans une excellente brochure publiée en ï84o sous ce titre : De la liberté d'enseignement et du monopole universitaire.
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de Poitiers. Elle échoua partout : ses prétentions n'accusaient que ses craintes, et le bon droit était contre eîle. Elle eût agi plus sagement et plus loyalement en acceptant immédiatement la situation , et en ne se servant que des armes de la concurrence.
La prépondérance, toutefois, lui resta toujours : aucune école ne pouvait l'emporter sur sa vieille renommée; aucune ne rassemblait autour d'elle tant d'éléments de succès. Les collèges, pendant tout le xive siècle, s'étaient multipliés au quartier Latin dans une proportion incroyable. A. l'époque de la réforme, on en comptait plus de trente, dont la création ne remontait pas plus loin que i3ao l. Le régime de ces établissements avait été amélioré : de la condition de simples hôtels pour les étudiants , ils étaient passés à l'état de maisons d'étude où se donnait un enseignement régulier. Sous Louis XI, dix-huit collèges, à l'exemple du collège de Navarre, avaient des classes ouvertes dans leur intérieur pour la grammaire, la rhétorique et la philosophie. C'est ce qu'on appela le plein
1 Tels étaient ceuxduPlessis, i323; de Marmoutiers, 1329; d'Arras, i332; de Bourgogne, i332; de Tours, i334; de Lisieux, i336; d'Autun, i337 ; d'Huban, 1 33g ; Mignon, i343; des Écossais, i326; des Lombards, i334;des Allemands, i348; de Chanac, i348; de Cambrai, i348; deBoncours, i353; de Justice, i354 ; de Boissy, i35o,; de Dormans, 1370; de Maître- Gervais, 1370 ; de la Marche, i375; Dainville, i38o;de Thou, 1393 ; de Fortet, i3g4; de Rheims, 1412; de Saint- Victor, 1412; de Séez, 1428; de Sainte-Barbe, i43o; de la Merci, i5i5; du Mans, i5a6; des Grassins, 1569; etc.
exercice. L'Université, d'ailleurs, savait parfaitement faire appel à la liberté quand son intérêt l'y engageait; aussi n'aurait-elle pas touché à l'indépendance de ces collèges; il lui suffisait qu'ils la reconnussent pour leur dame et patronne. A part cela, chacun d'eux était libre; 'chacun suivait la règle tracée par son fondateur , et aucun lien ne l'attachait aux autres. La France pouvait donc se couvrir d'universités et de collèges : Paris aurait senti diminuer sa puissance , mais serait toujours resté à la tête de l'instruction publique.
§ 1. Les écoles municipales et privées.
Ce n'est pas que les écoles particulières ne fissent une véritable concurrence. K Paris même, les maîtres forains , comme les appelait l'Université avec un dédain superbe, lui donnaient souvent des inquiétudes. La peur est mauvaise conseillère; elle dicta quelques décrets arbitraires qui n'eurent pas d'exécution. En 1/191 , une assemblée décréta qu'il ne serait pas loisible d'enseigner au delà des ponts; et que silence serait imposé aux maîtres forains, par autorité de l'Université , s'ils en étaient membres, ou del'évêque, s'ils ne l'étaient pas. La défense était injuste; elle ne fut pas appliquée, et les maîtres forains continuèrent de professer la médecine, le droit civil et la poétique, avec plus ou moins de tranquillité.
Dans les provinces, la liberté n'avait pas à craindre les mauvais vouloirs de la fille aînée des rois. D'ailleurs, l'attachement aux franchises municipales
est fortement enraciné dans notre pays, et voilà de longs siècles qu'il dure, appuyé et défendu par les mœurs publiques. Or, jamais il n'a été plus fécond et plus puissant que dans les époques de troubles où la nationalité elle-même était menacée. Les corps de ville tenaient à honneur de fournir à leurs concitoyens les ressources de l'instruction. Tantôt ils encourageaient les maîtres particuliers qui venaient s'établir au milieu d'eux; plus souvent ils confiaient leurs enfants aux ordres religieux, dont ils appréciaient les bienfaits, et à qui ils offraient des concessions de rentes ou de domaines. L'histoire, trop peu connue, de nos principales villes, contient de précieux renseignements sur les nombreux collèges qui y étaient entretenus par la charité ou par le zèle de la bourgeoisie, par les dons des seigneurs et de la noblesse. Presque partout, comme h Paris, les familles riches, dans l'aristocratie ou dans les classes moyennes, se faisaient un devoir de contribuer à la fondation d'asiles pour l'étude. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les noms des collèges de Paris , par exemple , pour reconnaître avec respect et avec admiration , les témoignages de cette bienfaisance éclairée qui songeait à faire l'aumône aux intelligences après l'avoir prodiguée aux souffrances du corps. Il y a , il faut le dire , de cette noble émulation , une raison supérieure qui ne se comprend plus guère, hélas, de nos jours, et qui était toute-puissante aux époques de croyance et de foi! Les largesses faites à l'enseignement sont partout appelées des œuvres pies , et la doctrine catholique promet
les récompenses éternelles à ceux qui se dépouillent en faveur de l'instruction des pauvres et des petits, en faveur des misères de l'esprit, pour guérir cette plaie de l'ignorance, triste suite de la tache originelle. C'est le verre d'eau pure et limpide donné à la soif ardente de l'âme , et qui gagne le ciel. Cette idée, répandue dans l'ancienne société chrétienne, opérait des prodiges : une famille consacrait son patrimoine entier pour créer des bourses aux étudiants, pour loger et nourrir à perpétuité les pèlerins et les hôtes de la science. Aujourd'hui encore, l'Université profite de ces legs antiques, dont elle acquitte si mal la primitive destination. Les pauvres eux-mêmes apportaient leur denier, et mouraient contents, dans la pensée que le bien leur survivrait et que leur bonne œuvre plaiderait pour eux au tribunal de l'éternelle justice. Un simple cuisinier d'un collège de Paris accumula pendant toute sa vie les gages de son emploi pour fonder une bourse dans le collège où il servait. « C'est une aumône que nous prétendons faire, disent les fondateurs du collège de Boissy, en vue de Dieu, aux pauvres écoliers qui n'ont point de quoi se soutenir aux écoles, pourvu qu'ils ne soient point nobles, mais du petit peuple, et pauvres comme nous et nos pères l'avons été. »
La liberté donnait carrière à la charité et assurait l'existence de ses œuvres. Chaque fondateur fixe les règles qu'il veut, sans être obligé de s'astreindre à aucune formalité, sans subir l'autorisation de qui que ce soit. Il remet à l'homme ou au corps qu'il juge digne de sa confiance, le soin de pourvoir
à la direction de son établissement, de veiller à sa durée, à sa prospérité. Il n'y avait pas un seul collège dans toute la France qui vécût sous une loi uniforme. Ici, un ordre religieux; là, un dignitaire de l'Église; plus loin, un corps de magistrature, étaient désignés par les titres originaires pour exercer l'autorité dans la maison nouvelle. Si la ville possédait une université, le collège sollicitait d'ordinaire son agrégation; l'on juge bien qu'elle n'était jamais refusée. Le collège de Boissy venait d'être fondé ; Etienne Vidé, chanoine de Laon , son premier auteur, attribua la nomination du supérieur et la collation des places au chancelier de l'église de Paris et au prieur des Chartreux. « Tout étant ainsi réglé, Etienne se présenta à l'Université et demanda qu'elle daignât agréger à son corps le collège et les boursiers qu'il fondait, les mettre sous sa protection et sauvegarde, et les associer à ses privilèges. L'Université nomma des députés. Ces députés ayant pris connaissance de l'affaire, accordèrent à Etienne Vidé l'effet de sa requête, et ils mirent en possession actuelle de la maison et de ses appartenances, le maître et les boursiers déjà institués par le fondateur \ » Voilà pour les maisons d'ordre supérieur.
Quant à l'enseignement moins élevé, il était donné dans des institutions particulières, dans ces pédagogies., par exemple, qui datent de la fin du xive siècle, et où tous les élèves étaient reçus moyennant un prix de pension. Quelques-unes prirent des
1 Crevier,t.II,l. IV, p. 4i4-
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régents à demeure, d'autres n'offraient que des cours faits par des maîtres du dehors. La responsabilité tout entière pèse alors sur les pédagogues , et c'est une des preuves de la liberté dont ils jouissaient. Il est vrai que cette liberté reçut quelques atteintes de la part de l'Université dans la ville de Paris, ou plutôt dans le quartier Latin. L'esprit d'envahissement qui déjà s'était plusieurs fois manifesté dans la savante corporation, s'étendait de plus en plus, à mesure qu'elle sentait l'autorité du talent et de la renommée lui échapper, l'Université semblait jalouse de compenser cette perte par des essais de tyrannie. Aussi rendit-elle en 1 458 un statut qui imposa aux pédagogues l'obligation de demander, avant d'ouvrir leurs écoles, la permission des maîtres es arts. Il paraît, au reste, que cette permission n'était dans l'origine qu'une simple déclaration, mesurede police et d'ordrepublic nécessaire pour la surveillance. Par la suite, et l'Université aidant, elle devint un véritable droit de souveraineté. Hors de Paris, les pédagogies restèrent libres et ne subirent que la loi ordinaire et l'inspection de l'autorité civile et religieuse.
Enfin la France possédait encore une multitude de petites écoles élevées et entretenues, soit par des laïques, soit par des prêtres. La plupart du temps elles étaient placées sous la juridiction d'un chanoine de l'église cathédrale, qui était le chantre ou l'écolâtre , quelquefois elles étaient remises aux soins des curés. « En beaucoup d'églises , dit Guy Coquille1, il y a un scolastique qui , en au-
1 Traité des bénéfices de l'Église, ï. I,p. 290.
cunes 1 s'appelle maître des écoles ou écolâtre : c'est lui qui a la direction de tout le diocèse, à ce qu'il ne s'y enseigne d'autre doctrine que la catholique. » Cette direction devint en divers diocèses un droit d'institution : ainsi le chantre de l'église d'Autun, le scolastique d'Orléans, l'écolâtre d'Amiens exerçaient un pouvoir presque discrétionnaire. Cette souveraineté était même de leur part l'objet d'un serment de foi et hommage que ces dignitaires prêtaient aux mains de leur évêque. A Paris, le chantre ne réclamait obéissance que des maîtres de la ville, faubourgs et banlieue. Partout ailleurs, le curé était l'inspecteur né de ces établissements dont la charité était le principal soutien.
Hâtons-nous de constater que le droit exercé sur les écoles était toujours une protection et jamais une entrave, et que si l'Église veillait à ce qu'il n'y fût enseigné « d'autre doctrine que la catholique, » nulle part le zèle des particuliers qui sedévouaient à l'enseignement n'était découragé ni combattu par de jalouses formalités. Non pas qu'en ces temps il ne s'élevât, de la part même du clergé et dans certaines localités, quelques tentatives de domination, mais ces oppositions partielles, œuvres des individus et repoussées par l'esprit général du sacerdoce, tombèrent devant la justice et le sentiment national.
§ 3. Les écoles ecclésiastiques.
Comment l'Église se fût-elle élevée contre la liberté de l'enseignement, elle qui l'avait défendue et
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3o3
sauvée depuis tant de siècles, elle qui la protégeait chaque jour contre les envahissements des Universités, elle qui en avait besoin et qui la revendiquait comme un de ses droits les plus sacrés? Et qu'étaitce, sinon l'exercice de la liberté, que cette multitude d'écoles qu'elle ouvrait et qu'elle entretenait, depuis la chaire de théologie des religieux jusqu'à l'humble classe du curé de village? 11 y a mieux. Combien de fois, dans la période qui nous occupe, l'Église ne va-t-elle pas, fidèle à sa noble mission, prendre en main la cause de son libre enseignement et faire reconnaître ses imprescriptibles droits, même par les organes de la justice humaine! La lui le qu'elle a déjà soutenue en faveur des frères mendiants, elle la recommence avec la même intrépidité et elle la termine avec un succès pareil. Ainsi, en i384, elle combat pour le chapitre de Notre-Dame. La Faculté de décret de l'Université de Paris ne prétendait-elle pas s'attribuer à elle seule l'enseignement du droit canon et le renfermer dans ses chaires du Clos-Bruneau? Et si un chanoine se proposait de donner des leçons de droit dans les écoles du chapitre, ne voulait-elle pas le soumettre à l'obligation de lui en demander la permission ? Le chapitre résista énergiquement : ses écoles existaient et les canons y étaient expliqués longues années avant qu'il ne fût question de la Faculté de décret. Clément YII évoqua l'affaire et maintint les chanoines dans leur droit et dans leur liberté. A peu près un siècle plus tard, en 1462, le pape Pie II consacra d'une manière plus explicite encore peutêtre la liberté des maîtres. Il s'agissait de personnes
3o4 HISTOIRE DE INSTRUCTION PUBLIQUE
incorporées à l'Université, des docteurs dominicains et franciscains. Le souverain pontife les autorise à continuer leurs leçons publiques , lors même que l'Université prescrirait une cessation1. Une troisième circonstance fut aussi favorable à l'Eglise : cette fois le parlement lui-même consacra ses droits. L'Université ne voulait pas admettre plus de deux franciscains à cliaque licence : sur la plainte des mendiants, le pape Jules lli leur accorda (i55a) un rescrit qui enjoignait à l'Université de recevoir quatre cordeliers. La Faculté résista, plaida, mais elle sentait la faiblesse de sa cause, son avocat ne donna que de vagues allégations et se retrancha sur l'usage. Le parlement entérina le rescrit du pape, et l'exécution en fut ordonnée.
La liberté des hautes études fut donc respectée dans les chaires des couvents et des chapitres. Elle le fut également dans les écoles ecclésiastiques destinées à l'enseignement de la jeunesse laïque ou sacerdotale. Sans doute l'éclat >et la multiplicité des Universités et des collèges ont diminué considérablement le nombre de ces écoles; sans doute les Facultés de théologie, véritable initiation à la science sacrée, ont rendu moins nécessaire une instruction spéciale, et la milice du sanctuaire ne craint plus de voir ses rangs déserts ou abandonnés. Mais l'Église, mère tendre et, prévoyante, ne peut s'empêcher de redouterpourl'adolescenceleséjourde ces bruyantes réunions où la politique nuit au travail, où le calme de la méditation est si souvent troublé par les tristes
1 Hist. de Paris , t. II.
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agitations des partis, où la science sert trop souvent de prétexte à l'intrigue, où l'humilité et la pureté , ces deux vertus érninentes du prêtre, se perdent ou se flétrissent. Elle regrette les pieux asiles ouverts à l'ombre des cathédrales; partout où ils ont survécu elle s'efforce de les soutenir ; partout où ils ont disparu elle tente de les relever. Elle sait bien que le clergé a besoin de sages et de courageuses réformes ; elle gémit et elle pleure sur les désordres qui l'affligent.
Mais , hélas ! elle n'a pas à sa tête l'homme de sainteté et de force qui aurait pu saisir le glaive et trancher dans le vif, qui se serait jeté à corps perdu en travers du torrent, l'homme qui aurait renouvelé le miracle opéré par saint Grégoire VII. Dieu ne le permit pas : il faut attendre le saint concile de Trente. Jusque-là, les efforts seront faibles, incertains, impuissants.
Qu'est-ce que devaient espérer les Pères de Baie, malgré leur bon vouloir, et avaient-ils quelque motif de croire qu'ils seraient obéis, eux qui ne donnaient pas l'exemple de la soumission au chef de la catholicité? En vain recommandèrentils l'instruction ecclésiastique; en vain renouvelèrent-ils les décrets d'Alexandre III et d'Innocent III1. « Il leur manquait, dit le docteur Theiner, la consécration nécessaire pour résoudre le grand problème du siècle; et comment auraient-ils pu conjurer la tempête , eux qui dans leur triste et malheureuse timidité, témoins irrécusables d'une
1 Sessio XXI, c. III, apud Harduin. Coll. Cona'L, t. VIII, p. 1248.
3o6 HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
mission manquée, crurent devoir lui faire tant et de si honteux sacrifices l ? »
Mais si le jour d'une résurrection générale des séminaires et des écoles sacerdotales n'est pas encore arrivé, il ne faudrait pas croire que le clergé eût complètement déserté l'éducation secondaire. Non, dans beaucoup de diocèses, de nombreux établissements lui furent confiés, et la jeunesse laïque et ecclésiastique y était formée à la science et aux lettres. Le clergé était la providence d'une foule de cités du second ordre, et quand les ressources des habitants ne suffisaient pas, il y suppléait par les inépuisables trésors de la charité.
Enfin, le triomphe de l'Église, ce fut toujours l'éducation du peuple. Pour le peuple l'Église multiplie dans les campagnes ces humbles écoles où le curé choisit quelques jeunes enfants d'élite qu'il prend sous son toit, qu'il admet à sa table, dont il se fait l'instituteur et le père, et qu'il prépare aux devoirs et parfois aux grandeurs du sacerdoce. Que de pauvres fils de paysan , sortis des derniers rangs de la population , montèrent ainsi de l'asile du presbytère aux dignités de la religion ! L'Église se souvient toujours de la parole de saint Paul, infirmiora elegit Drus; et elle aussi fait tomber son élection sur les petits, sur les faibles, sur les méprisés de ce monde. A coté de l'école presbyteraie , si l'on peut ainsi parler, voici Y école du village où un clerc, sous l'inspection du curé et sous
2 Aug. Theiner, trad. par Cohen : Hist. des institutions d'éducation ecclésiastique , t. I, p. 197.
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le titre modeste de m agis te r , offre les éléments des connaissances nécessaires à tous, et forme des hommes dévoués à Dieu et à leur patrie. Dans les villes , les écoles paroissiales sont encore l'œuvre chérie des pasteurs. Placées sous l'inspection directe du curé, ou relevant, dans les métropoles et dans les cathédrales, d'un des dignitaires du chapitre, elles sont nombreuses et florissantes. A. Paris le chantre revendique sur elles un droit de juridiction et se fait appeler le collateur , juge et directeur des petites écoles. Mais celte juridiction ne passe pas la banlieue : dans le reste du diocèse les curés sont souverains sous la responsabilité de l'évêque.
Enfin les écoles des pauvres, cette oeuvre naturelle et chérie de l'esprit chrétien, ont été de tout temps la gloire et la consolation de l'Église en France. Au xive et au xve siècle, malgré les troubles, malgré les désordres, elles vivent, elles se soutiennent. 11 y a toujours, même aux époques de crise, une étincelle sacrée qui ne périt pas, et qui, au contraire , semble se raviver comme pour rendre le courage aux esprits chancelants et l'espoir aux âmes timides. Cette étincelle, c'est la charité, et c'est elle qui donna son nom aux écoles dont la piété des fidèles offrit les prémices vers le xviesiècle, comme pour conjurer l'hérésie et préparer une digue au torrent du protestantisme.
Voici venir en effet cette redoutable épreuve. Comment sera-t-elle supportée par l'enseignement public et privé? quelle influence exercera-t-elle?
3o8 HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
quel rôle joueront les corporations enseignantes, et que deviendra la liberté?
Jusqu'à présent, la liberté demeure. L'instruction publique, l'instruction universitaire a eu ses phases de gloire, de progrès, de décroissance. Au déclin de sa renommée , elle s'est engagée dans la triste voie de l'arbitraire : l'Église lui a fait une énergique et victorieuse résistance. Plus que jamais les antagonistes vont être en présence. Quelle sera l'issue, quelles seront les circonstances de la lutte?