‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en FranceChapitre 9 sur 34 · I. Ecoles gauloises · texte numérisé non relu

I. Ecoles gauloises

Que l'enseignement fût libre et qu'un système plus ou moins large d'instruction publique fût organisé dans la Gaule avant et pendant la domination romaine, ce sont deux faits dont ne permettent pas de douter les notions positives , quoique malheureusement incomplètes , que nous possédons sur l'état de l'éducation durant cette période.

On sait quelle obscurité règne sur tout ce qui tient à l'organisation sociale de la Gaule avant

4 HISTOIRE DE l'iAtSTRUCTIOTV PUBLIQUE

l'arrivée du peuple conquérant. Les origines celtiques sont environnées de ténèbres que la science moderne n'a pas encore pu dissiper; et spécialement il semble que les détails relatifs à la religion et aux lettres soient condamnés à rester ensevelis dans la nuit des siècles. Néanmoins quelques points principaux sont acquis : ainsi nul n'ignore la puissance dont jouissait le sacerdoce druidique; nul n'ignore qu'à l'exemple des castes religieuses de l'Orient, il était en possession de toutes les connaissances intellectuelles, et qu'en particulier l'éducation de la jeunesse, au moins delà jeunesse aristocratique, lui était confiée.

Or, parmi les grands foyers d'instruction que le druidisme avait répandus sur la surface de l'empire des Celtes, il n'en était pas de plus célèbre que l'école de Bibracte, capitale des /Eduens. Non pas sans doute que cette ville fût la seule où existassent de semblables établissements; mais ce fut celle, du moins, dont la renommée dura le plus longtemps. On la cite d'abord pour son antiquité1 , on la cite pour le nombre et pour le haut rang de ses disciples. Il paraît que de toutes les provinces les familles nobles avaient coutume d'y envoyer leurs enfants2 ; et cet usage était encore vivant lors de la tentative faite par Sacrovir pour rendre à la Gaule

1 Omnium gallicanarum antiquissima , dit Bullœus (du Boullay) , Historia uni<>ersitatis Parisiensis , t. I.

'■'■ On trouve encore aujourd'hui un souvenir de l'établissement des druides dans le nom de Montant ou Montdcru, que porte une colline près d'Àutun.

son indépendance. La nationalité gauloise n'avait pas eu depuis Vercingétorix un champion plus dévoué et plus hardi : à sa voix les cités avaient chassé les garnisons romaines, et formé une ligue redoutable. Mais Sacrovir craignait la mobilité de ses compatriotes , les séductions et les forces de ses ennemis; il s'empara de toute la jeune noblesse qui étudiait à Bibracte, et déclara qu'il la gardait comme otage de la fidélité des Gaulois à sa cause. La tête des enfants répondait de la constance des pères t.

Si Rome n'avait pas compris d'ailleurs toute l'importance de l'école de Bibracte , ce fait seul la lui eut révélée, aussi ne négligea-t-elle rien pour s'emparer de ce moyen certain d'influence. L'ancienne cité druidique fut comblée des faveurs impériales : tout fut mis en œuvre pour la rendre digne du nom nouveau que les Césars lui avaient imposé; et Aiigustodunum vit s'élever dans ses murs des monuments témoins de la magnificence et de la générosité du peuple roi. L'école sacerdotale fut remplacée par une école publique entretenue aux frais du fisc impérial; les plus habiles rhéteurs, les grammairiens les plus savants y offrirent des leçons gratuites; et, jusqu'aux troubles excités par la grande révolte des Bagaudes, l'affluence des auditeurs prouva que la célébrité d'Autun n'était pas au-dessous de la gloire de Bibracte.

Nous verrons plus loin avec quel soin Constance et Constantin rétablirent les études dans cette ville, lorsque la Gaule, pacifiée par leur habileté , reprit

1 Bullaeus, loco citato.

sous leur commandement une vie et une organisation nouvelles.

Mais Autun n'était pas le seul centre d'activité intellectuelle en Gaule. Tandis que les races antiques occupaient les régions mitoyennes sans laisser encore accès à l'invasion , le littoral de la Méditerranée avait don né asile à des exilés de l'Asie Mineure, et la colonie grecque de Massilie avait été fondée. Avec les traditions, la vivacité et l'admirable aptitude du génie hellénique, les Phocéens avaient apporté ce goût exquis et cet amour des lettres, caractères distinctifs des peuples de l'Ionie. Dans les écoles de la ville étrangère , sous ces ombrages qui rappelaient les jardins d'Acadème, on cultivait les arts et les sciences delà mère patrie, on se passionnait pour la philosophie, pour l'éloquence, pour la médecine, comme dans Athènes. Les Gaulois, légers, avides, enthousiastes, accouraient en foule aux leçons de ces sophistes élégants, de ces brillants rhéteurs. Les particuliers et les villes se disputaient les savants sortis d'une pareille école. Tantôt un riche citoyen s'assurait à prix d'or les leçons d'un précepteur en renom ; tantôt les magistrats d'une cité offraient à l'intérêt et à la vanité d'un maître l'auditoire nombreux d'une jeunesse qui ne croyait pouvoir jamais assez récompenser les talents. On allait plus loin, etla cité s'engageait ellemême à garantir des honneurs, des dignités, et à rémunérer largement celui qui consentirait à se charger d'ouvrir dans ses murs une école publique l.

1 Ex hac illustri et in omni génère disciplinarum florentis-

Bientôt ce fut de l'autre côté des mers que les disciples affluèrent à Marseille. Sa réputation avait passé jusque dans la ville éternelle ; et les jeunes Romains, oubliant pour l'Athènes des Gaules la prédilection que leur avait inspirée si longtemps la terre natale de Périclès, venaient y achever le cours de leurs études. Tacite se plaisait à la nommer une école de science et de sagesse, et il attribuait les hautes vertus d'Agricola beaucoup moins à la nature qu'aux enseignements des maîtres de Massilie1, «Comme les Marseillais avaient égalé les Lacédémoniens par leurs richesses, les Rhodiens par le nombre de leurs vaisseaux, disait Strabon2, aussi égalaient-ils les Athéniens par la profession de toutes les sciences. » On ne s'étonnera donc pas de voir cette cité représentée comme « le séjour des Muses, la source des beaux-arts et la pépinière des savants3.»

11 est impossible que le voisinage de la colonie grecque n'ait pas exercé une influence considérable sur les contrées qui l'entouraient, surtout sous le rapport intellectuel. On a vu déjà avec quel empressement des cités et des particuliers recher-

sima schola, caeterae Galliae urbes tum publicos professores, tum privatos praeceptores et paedagogos accipere solebant olini , grandiqne stipendio et mercede conducebant, ut ait Strabo. Bullaeus, Historia universitatis Parisiensis , t. I, de Academia Massiliensi. — Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins, t. I.

1 Yita Agricole, 4.

a Strabo, lib. 4? P- i^3.

3 Histoire littéraire de la France, par les religieux bénédictins, t. I.

8 HISTOIRE DE ï/jNSTJU GTIOW PUBLIQUE

chaient les maîtres de Marseille. Hospitalière autant par politique que par instinct, elle accueillait un nombre immense de Gaulois, elle leur ouvrait ses temples et ses écoles; et ils retournaient dans leur pays séduits et charmés par les beautés de la littérature dont ils avaient appris à admirer les modèles. Ils étaient devenus Philhellènes , ainsi que parle Épbore dans Strabon1.

Successivement Corbilon , Arles, Vienne, Toulouse, Lyon, Nîmes, virent se propager dans leurs murs cet esprit d'enthousiasme pour la Grèce. Des sophistes et des rhéteurs, appelés par les magistrats , ou s'i introduisant sur la foi de leur renommée, aidèrent au mouvement; et quand les Romains arrivèrent, ils trouvèrent le terrain déjà préparé pour leur établissement.

Voilà tout ce que nous savons sur les écoles gauloises.

Maintenant quel était le régime extérieur de ces établissements? Quelle était la loi qui présidait à leur existence? Nous n'avons pas la prétention de résoudre complètement cette difficulté, les éléments nous manquent : cependant nous croyons pouvoir affirmer que quant aux druides, s'ils possédaient de fait le dépôt des connaissances humaines, s'ils se réservaient autant qu'il était possible l'éducation religieuse et littéraire de la jeunesse, ceprivilége était beaucoup plutôt le résultat de la puissance qu'ils possédaient comme ministres du culte, que la conséquence d'un monopole légal et exclusif.

■ Strab., liv. 4, p. 137.

Chez un peuple pieux jusqu'à la superstition, accoutumé à regarder ses prêtres comme les oracles infaillibles et directs de la Divinité ; chez un peuple qui ne faisait pas difficulté de se laisser décimer pour les horribles sacrifices qu'exigeaient des dieux sanguinaires , il était tout naturel que le collège des druides, bardes et vates, dans les divers ordres de sa hiérarchie, gardât le secret des sciences qui faisaient en partie sa force et sa prédominance. La médecine, réduite alors à la notion de quelques simples, et presque uniquement fondée sur des incantations et des opérations théurgiques; l'astronomie, bornée à de vagues pratiques d'astrologie religieuse; la musique, toute consacrée à la pompe des cérémonies ou au chant des nobles actions; la poésie, vouée au service des dieux et des grands hommes; la philosophie, soigneusement abritée derrière les ombres du sanctuaire, et confiée ainsi que l'histoire à la seule mémoire des disciples , étaient presque nécessairement des attributs sacerdotaux, et les druides ne négligeaient rien pour s'en réserver le domaine. C'est ainsi qu'ils attiraient dans leurs écoles toute la jeune aristocratie du pays, et qu'ils perpétuaient à l'aide de leurs leçons cette suprématie qui a fait dire à un orateur grec que , « assis sur leurs trônes d'or, les rois euxmêmes étaient les serviteurs de leurs prêtres1. »

Néanmoins ce serait une grave erreur que déconsidérer l'ordre des druides comme une caste jalouse et exclusive, ne se recrutant que dans son propre

1 Dion. Chiysost., or. 4.

sein. Si, sous beaucoup de rapports, cet ordre a des analogies frappantes avec les bramines de l'Inde, les mages de la Perse et les sacerdotes de l'Egypte, il y a entre eux une différence capitale: c'est que les druides accueillaient parmi eux les hommes de tout rang et de toute condition. Qu'un Gaulois appartînt à la noblesse ou au peuple, qu'il fût de race royale ou qu'il sortît des degrés les plus infimes, il suffisait qu'il se vouât au noviciat, pour obtenir accès dans la hiérarchie et pour en partager les privilèges. Le noviciat était pénible sans doute : il fallait, vingt années durant, se livrer aux privations de la vie ascétique au milieu des forêts et dans la solitude des cavernes; mais à ce prix on achetait l'exemption de toutes les charges publiques, même du service militaire; on acquérait la vénération universelle, et la plus redoutable autorité qui fut jamais.

Or, pour peu quel'on fasse attention àcemodede renouvellement du sacerdoce qui s'opérait par voie d'initiation scientifique % et qui mettait en quelque sorte la nation entière à la portée de toutes les connaissances ; que l'on observe surtout cette sorte de condamnation portée par les mœurs et par le génie des Gaulois contre l'idée de monopole, même dans les choses où le monopole est le plus naturel, dans les sciences sacrées ; l'on sera convaincu que dans l'éducation le même fait se reproduisait, et à plus forte raison. Là comme ailleurs , les druides ré-

1 Voir l'Histoire des origines et des institutions des peuples de la Gaule armoricaine et de la Bretagne insulaire, par M. A. de Courson.

ET DE LA LIBERTE D ENSEIGNEMENT. I ï

gnaient par l'ascendant de leur caractère et de leur érudition, mais nullement par l'arbitraire ni par la loi.

Ajoutez de plus la multitude de bardes et de vates que les cités entretenaient, que les grands attachaient à leur personne, et qui, à leur* profession de poètes et de prophètes, joignaient aussi la pratique de la médecine et l'enseignement de quelques notions élémentaires. Nul doute qu'ils ne fussent, à de certains degrés, les professeurs et les instituteurs particuliers des familles qui les prenaient à leurs gages.

Enfin, quand on examine de près la constitution de la tribu en Gaule, quand on y reconnaît le régime patriarcal, ou du moins le régime de clan avec ses distinctions de personnes , avec ses membres de la famille , ses clients et ses débiteurs (àbœrati)\ quand on voit l'influence suprême, pour ne pas dire l'omnipotence des chefs de race I , on arrive nécessairement à conclure qu'avec un pareil cortège la gens , la famille, trouvait moyen de se suffire à elle-même, sous le rapport de l'éducation moyenne. Que les héritiers présomptifs de ces souches antiques se rendissent aux écoles sacerdotales pour s'y perfectionner dans les sciences divines et humaines, nous le croyons volontiers; mais que ce fût une obligation pour eux, et qu'ensuite pour tout ce qui faisait l'éducation de l'homme

1 M. A. de Courson , dans l'ouvrage cité plus haut , a parfaitement établi l'état des personnes dans la Gaule celtique. Nous sommes heureux de rendre ici témoignage à son érudition et à son talent.

libre, éducation fort restreinte quant aux facultés de l'esprit, l'intervention des prêtres fût nécessaire, et qu'on fût réduit à ne rien savoir si l'on n'avait pas passé dans leurs collèges, c'est ce que l'histoire et le bon sens ne peuvent admettre.

En résumé, ilnous semble évident que d'une part l'éducation domestique était libre en Gaule comme elle l'a toujours été dans les autres contrées; là aussi le foyer paternel était un sanctuaire que la volonté du législateur savait respecter. De l'autre côté, il nous semble non moins évident que les druides possédaient deux sortes d'écoles t les unes ouvertes à toute la jeunesse aristocratique, comme celle d'Autun, et où ils dispensaient, dans la mesure dont ils étaient juges, les notions qu'ils possédaient-, les autres, écoles de noviciat sacerdotal, où étaient initiés aux secrets de la religion les futurs ministres des autels.

Telle ou a peu près devait être la situation des écoles gréco-gauloises, à commencer par celle de Marseille; avec cette distinction essentielle cependant, que l'instruction y était beaucoup plus littéraire que religieuse.

Ainsi, il est probable que dans la colonie grecque, comme dans la mère patrie, les prêtres donnaient une sorte d'enseignement théologique et cérémoniel pour préparer les aspirants au service du culte ; que cet enseignement était surtout extérieur et poétique, ainsi que le comportait la mythologie brillante et sensuelle de l'hellénisme; que peut-être.

et selon toutes les apparences J il se trouvait dans quelque sanctuaire particulier une initiation plus avancée, des mystères, une théologie ésotérique qui n'était confiée qu'à un petit nombre d'adeptes et sous le sceau du secret. Mais ce qui est positif, c'est que Marseille, et à son exemple les cités gauloises où ses maîtres avaient pénétré , possédaient d'abord une instruction officielle, des écoles publiques; et ensuite que l'éducation particulière, soit domestique, soit privée, y jouissait d'autant de liberté qu'il était possible d'en désirer.

Les auteurs anciens s'accordent à constater l'existence d'établissements municipaux, d'académies locales, si l'on peut ainsi parler. Des grammairiens, des rhéteurs , des philosophes, des médecins y enseignaient en public, dans des lieux disposés à cet effet par la prévoyance des magistrats; et ces professeurs étaient rétribués par l'Etat, qui passait un bail avec eux : grandi stipendie) et mer cède condacebant, dit Strabon'1. Et du Boullay a soin de faire remarquer que ces écoles étaient bien des écoles publiques : scholas publicas, répète-t-il à plusieurs l'éprises 2.

Or, ces écoles ne nuisaient nullement au développement de l'industrie particulière, qui pouvait à son gré ouvrir des maisons d'études, ni aux droits des parents, qui avaient le choix entre les établissements de l'État, ceux des maîtres privés et l'éducation domestique. C'est ce qui résulte expressé-

1 Strab., liv. 4-

2 Bullaeus, Opère citatn , de Academia Massiliensi.

ll\ HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

nient du passage suivant de Strabon *: « Indépendammenl des sophistes qui s'y établissent à leurs propres frais, les villes entretiennent sur les fonds publics des sophistes et des médecins. »

Il y a mieux : l'examen approfondi des faits prouve que les écoles privées, les écoles libres ont presque toujours été l'origine des écoles publiques. La multiplicité des premières, l'affluence qu'elles attiraient, le mérite des professeurs, ouvrirent lesyeux des magistrats. On songea à encourager les études, à favoriser l'activité , à stimuler le zèle ; des récompenses, des privilèges, puis des fondations, furent accordés; et enfin la cité ou le prince adoptèrent une institution, et se chargèrent de subvenir à toutes ses dépenses. Quand ils voulurent mettre le dernier sceau à leurs bienfaits, cette instruction répandue en leur nom devint gratuite : ce fut là un des traits habiles de la politique romaine.

Nous arrivons en effet à l'époque où la Gaule, l'ancienne ainsi que la nouvelle, la Gaule méridionale comme la Gaule celtique, dut subir le joug des maîtres du monde.

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