II. Ecoles gallo-romaines
Il y avait longtemps que Rome convoitait la Gaule, quand une querelle de peuplades fournit à César le prétexte de gagner à l'empire cette admirable conquête, et l'occasion de satisfaire son ambition personnelle. Déjà les Romains s'étaient fait
Ibid.
ET DE LA. LIBERTÉ n'ENSEIGNEMENT. l5
connaître dans les contrées qu'ils envahissaient, mais non pas comme nation avide et belliqueuse. Sans doute ils s'étaient emparés de la Narbonnaise , mais c'était à titre d'alliés de Marseille, et ils avaient borné leur prise de possession à la Province. Seulement cette province avait paru renaître sous leur domination : des colonies florissantes, un commerce étendu et prospère, l'agriculture perfectionnée, des travaux importants exécutés, répandaient partout la vie et l'opulence. Mettant d'ailleurs parfaitement à profit leur séjour, et sachant merveilleusement s'adresser aux penchants de leurs voisins pour les séduire , les Romains s'étaient montrés amis des lettres, des arts, de l'éloquence. Il semblait qu'ils prissent plaisir à justifier le titre d'alliés de Marseille par une similitude de goûts et d'habitudes. Narbo- Martius, toute fondée qu'elle était par une légion de vétérans, devint une ville polie et studieuse; ses écoles rivalisaient avec l'académie marseillaise.
Il avait suffi d'un coup d'oeil aux proconsuls de Rome pour mesurer toute l'influence que l'esprit littéraire de la Grèce avait prise sur le génie lyj tic,, nal de la Gaule ; ils suivirent la voie d'envahi ment qui leur était tracée. Marseille les seconda avec passion. On ne peut se figurer jusqu'à quel point les mœurs étaient déjà altérées , quand éclata la guerre de l'indépendance. Les armes n'eurent qu'à achever ce que l'intelligence av^it lentement et immanquablement préparé-
Sans doute la défense îut héroïque, et digne de nos aïeux ; mais en réalité elle était due bien plutôt au dévouement de quelques héros qu'au patrio*
l6 HISTOIRE DE l'jNSTRUCTIOX PUtitlÇtTE
tisme des populations : dans le midi la Gaule était romaine de cœur avant César. Le grand capitaine l'avait senti; aussi, inflexible dans le combat, futil généreux jusqu'à la prodigalité après la victoire. La soumission ressemblait à une réconciliation, et les Gaulois avaient le beau rôle. Les privilèges les plus enviés leur étaient concédés avec une munificence sans égale. Les principaux cbefs de l'aristocratie recevaient le droit de cité, ce droit qui avait suscité la guerre sociale en Italie, et dont Rome avait été toujours avare jusqu'à l'injustice. Les grands prirent place dans ce sénat qui dictait des lois à l'univers. Les Romains eux-mêmes en étaient jaloux, et les satires du forum accusaient César d'avoir fait asseoir la Gaule sur son char de triomphe.
La politique d'Octave acheva ce qu'avait commencé la politique de César. Auguste résumait en lui toutes les traditions d'organisation et de conque e de la république : il y joignait l'avantage d' ne volonté unique, et les ressources de la puisas*1 dictatoriale. Il voulut du même coup réduire , vjiMile à l'impossibilité matérielle de la révolte, et se l'attacher par les liens de la reconnaissance. Les Gauiois étaient avides de distinction, enthousiastes de littérature et d'éloquence, pleins de docilité et de talents. Tandis que d'une main il organisait une Jm'inistraV.on vigoureuse cl qu'il enveloppait les provinces d'un réseau indestructible, de l'autre il faisait une large part àti <^\Ae et à la vanité des peuples. « Les arts se nourrissent d'honneurs1,» dit
1 Artes nutriri honore, Symmaque, î. 1, p. i5.
un proverbe ancien; ils devinrent la véritable voie des dignités. Le barreau , l'éloquence donnaient accès à tout. Les Gaulois s'y précipitèrent avec ardeur : en quelques années ils occupaient tous les postes. Du temps d'Auguste déjà, ils tenaient les charges les plus importantes; on les verra mêlés au premier rang à tous les événements et à toutes les vicissitudes de l'empire. Les Romains ne pouvaient s'empêcher de le reconnaître : « Rome, disait Cassiodore *, se faisait un mérite de tirer du fond de la Gaule des hommes pour remplir les magistratures de la république; et cela afin de ne pas se priver des services les plus excellents, ou de ne pas laisser sans récompense un mérite éprouvé. » On pense bien que renseignement était un moyen trop assuré d'influence pour être négligé. Rome devait s'en occuper à deux titres, afin de consolider son pouvoir et de ruiner la nationalité vaincue. Rien de plus efficace pour accomplir la conquête que de la faire accepter, que de la faire passer dans les mœurs; et pour cela rien de plus immanquable que l'éducation , chez un peuple surtout aussi avide de s'instruire. Ensuite, pour forcer dans ses derniers retranchements le patriotisme aux abois , il fallait le poursuivre dans le refuge qu'il s'était ménagé, dans les écoles, et particulièrement dans les écoles druidiques. On n'osa pas d'abord déclarer une guerre ouverte à la religion des Gaulois : on préféra essayer de la transformer, en la confondant et en l'associant avec le polythéisme
1 Cassiodore , 1. II , ep. 3.
l8 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE
romain, en la défigurant sous les fictions de la Grèce. Puis on chercha à la tarir dans sa source, dans l'enseignement. Il s'agissait d'enlever la jeunesse aux druides, et de l'enlever, non pas par la violence, mais par la persuasion. Dans toutes les grandes villes, métropoles nouvelles, le pouvoir impérial fonda des écoles publiques; il espérait y attirer insensiblement la génération aristocratique. En même temps, dans les cités anciennes, dont il changeait les noms et dont il métamorphosait la nature, il ouvrit des chaires en concurrence avec l'école sacerdotale. Ainsi fit-il à Autun.
Les fruits d'une pareille politique ne tardèrent pas à se montrer. Romey gagna d'illustres auxiliairesqui brillèrent au sénat, dans les armées , dans la magistrature ; elle y gagna la conservation de sa conquête. Sans nous arrêter ici à rappeler les personnages éminents que l'empire tira de la Gaule et qui avaient été élevés dans ses écoles, un seul fait nous suffira. Vitellius et Vespasien se disputaient le pouvoir suprême : une assemblée se tint à Reims, pour savoir si les provinces ne profiteraient pas de ces dissensions pour ressaisir leur indépendance.Vivement émus par les chaleureuses exhortations d'un orateur de Trêves, les députés semblaient incliner vers la guerre, quand Auspex , rhéteur de Reims, prit la parole, et vanta si habilement les douceurs de la paix, les bienfaits de la domination romaine et l'activité intellectuelle qui régnait sous l'empire des Césars, que les projets de soulèvement furent abandonnés, et que la Gaule s'endormit de nouveau dans l'obéissance.
On comprend dès lors l'intérêt immense que les empereurs durent prendre aux écoles. Marseille était toujours un des plus célèbres gymnases de l'époque, puisque Agricolay fit ses études ; Lyon, Arles, Toulouse, Narbonne, Trêves, Besançon, Bordeaux, Au ch, Poitiers, Angoulème, etc., acquirent une célébrité que justifient les hommes remarquables qui y enseignaient, tels que Favorinus, le sophiste le plus renommé de son temps , et Fronton , le second maître de l'éloquence romaine après Cicéron1. Qui ne sait que Lyon était devenu le centre littéraire de la Gaule impériale? Son nom seul rappelle les concours publics de poésie et d'éloquence qui se tenaient près de l'autel érigé par Claude, et les lois bizarres imposées par le caprice de cet empereur. Les vaincus étaient obligés de chanter les louanges du vainqueur ; et s'ils ne s'y résignaient pas, ils devaient effacer avec leur langue leurs propres écrits, sous peine d'être battus de verges, ou plongés dans le fleuve. Aussi Juvénal s'écriait-il2 :
Pallidus ut
. . . Lugdunensem rhetor dicturus ad aram!
Florissantes pendant que les provinces furent tranquilles, les écoles romaines ne purent se soustraire aux coups funestes que les discordes civiles portèrent à toute la contrée. Les soulèvements, généraux ou partiels, qui y éclatèrent, et surtout l'insurrection longue et terrible des Bd-
1 Hist. littéraire de France, par les Bénédictins, t. I.
2 Juvénal, satire I.
gàudes, les tentatives d'empire gaulois plusieurs fois renouvelées, toujours malheureuses, dispersèrent les maîtres et les élèves. Les premières invasions des barbares vinrent bientôt ajouter encore leurs terreurs aux désolations de la Gaule; et c'est à peine si lorsque Constance Chlore et Constantin ramenèrent l'ordre et le calme dans les villes pacifiées, c'est à peine s'ils purent retrouver les vestiges des anciennes institutions.
Cependant, il faut le dire, les écoles publiques souffrirent beaucoup plus pendant cette période que les écoles privées; et , malgré les malheurs du pays, l'éducation domestique se perpétua toujours. L'histoire remarque même à l'honneur de la Gaule que dans le chaos où était plongé l'empire, au milieu de ces tyrannies éphémères qui apparaissaient à chaque instant, au sein de cette vaste anarchie qui désolait le monde, les seuls caractères élevés, les seuls noms distingués et généreux qui se montrèrent alors appartenaient à la Gaule. Seule en effet elle avait sauvé encore quelques traditions de race, quelques souvenirs de famille ; seule encore elle était restée fidèle à l'antique patriarcat de ses vieilles tribus. Or, rien n'est plus précieux aux époques de crise que cette salutaire éducation du foyer paternel; et il semble qu'elle devienne plus étroite et plus forte quand l'orage gronde au debors, et que les ténèbres s'étendent au ciel de la patrie !
Une ère de prospérité était pourtant réservée à la Gaule avant la grande invasion. Vers la fin
du troisième siècle , deux illustres princes, soutenant l'empire ébranlé et rappelant la victoire sous leurs aigles, rouvrirent les sources de la science et ranimèrent l'activité des esprits. Constance Chlore était un homme d'un talent supérieur. Lorsque, dans le partage de l'empire, n'étant encore que César, il obtint les Gaules, laBretagne, l'Espagne et la Mauritanie, il comprit que c'étaient là les forces vives du monde, et que la suprématie appartiendrait nécessairement à celui qui posséderait ce commandement. Aussi tous ses soins se portèrent-ils sur la défense et sur la prospérité de ce magnifique apanage, qu'il voulut rendre digne de ses destinées. À peine l'eul-il délivré par ses armes, qu'il s'occupa à le constituer par l'administration, et à le relever par les études.
Constance aimait la liberté: il en fit le plus ferme appui de son pouvoir. La tolérance qu'il mit dans les affaires religieuses s'étendit à tout, et lui concilia l'admiration et l'amour de ses peuples. C'est un hommage que l'histoire se plaît à lui rendre, et que nous reproduisons avec joie : « Sous lui, disent les savants bénédictins1, les Gaules jouirent d'une paix profonde et d'une entière liberté, tant pour l'exercice du christianisme que pour la profession des sciences et des beaux-arts. Bien davantage, il ne laissa pas de travailler à faire fleurir les sciences dans ses États, et de protéger les gens de lettres.» De Trêves, où il avait établi le siège de son autorité, partirent des ordres pour la rénovation des écoles pu-
1 Hist. littéraire de la France , t. I, p. 3i6.
22 HJSTOIRE DE l' INSTRUCTION PUBLIQUE
bliques et pour l'encouragement des écoles privées. Indépendamment de cette nouvelle capitale, où la présence du César et celle des chefs de l'administrai ion attiraient les plus savants professeurs, et où entre autres enseignait le célèbre Claude Mamertin1, les villes importantes des Gaules reçurent ou fondèrent des établissements d'instruction. On cite particulièrement Besançon et Lyon , dont les écoles étaient alternativement dirigées par l'orateur JuliusTitianus, poète et géographe, et précepteur du fils de Maximin ; Bordeaux, où l'on comptait plusieurs chaires de grammaire et de rhétorique grecque et latine; Autun enfin , où se déployèrent plus qu'ailleurs la magnificence et la politique de Constance Chlore.
Le rétablissement de l'école d'Autun est un des faits les plus saillants de l'histoire de l'instruction publique à cette époque, et il mérite une attention spéciale. Les révoltes des Bagaudes y avaient détruit, non-seulement l'ancien collège druidique , mais les beaux gymnases que l'empire y avait fondés, et tout ce quartier des études, séparé de la ville, et uniquement consacré aux exercices littéraires. On regrettait universellement ce centre traditionnel de la science : la noblesse gauloise, parce qu'elle y retrouvait des souvenirs chers à sa splendeurpremière;les familles ralliéesàRome,parce qu'elles se rappelaient la renommée dont récemment encore jouissaient, les écoles Mœnûtnes , pépinière
1 Le panégyriste officiel des Césars; voir ses harangues dans Panegjrici veteres opéra et studio J. de la Baune, societ. Jesu, edili.
ET DE Là LIBERTÉ r/ENSEIGNEMENT. 1 3
d'hommesillustres, et noviciat des dignités et des magistratures; la cour enfin, parce qu'elle y possédait un levier puissant et d'utiles ressources.
Constance chercha dans tous les officiers de son département l'homme le plus habile et le plus renommé, pour le mettre à la tête de l'école qu'il voulait reconstituer. Ce fut l'orateur Eumène, petit-fils d'un des derniers chefs de l'école d'Autun, et secrétaire d'État , magister sacrœ mernoriœ, selon les titres d'alors. Pour donner plus de solennité à son choix, Constancedemanda et obtint des deux empereurs un rescrit adressé à ce personnage. Il est impossible de mettre plus de grâces et d'instances que ne font les souverains. C'est un service qu'Eumène leur rend en acceptant, et ils ne peuvent faire à l'illustre jeunesse des Gaules un présent plus précieux que de lui donner un maître tel que lui : « Quel autre bienfait pouvons-nous leur conférer que celui que la fortune ne saurait ni accorder ni enlever1 ?
1 Quod aliud praemium his quam illud conferre debemns qnod nec dare potest nec eripere fortuna? Unde Auditorio huic quod videtur interitu Praeceptoris orbatum, Te, vel potissimum praeficere debuimus , cujus eloquentiam et gravi tatem monun et Actis nostris habemns administratione compertum. Salvo igitur privilégie Dignitatis tuas, hortamur, ut professionem oratoriam recipias, atque in supradicta civitate quam non ignoras Nos ad pristinam gloriam reformare, ad vitae mêlions studium adolescentium excolas mentes. Nec putes hoc munere antepartis aliquid tuis honoribus derogari , cum honesta professio omet potius omnem quam destruat Dignitatem. Denique etiam salarium Te in sexcenis millibus nummûm ex Reip. viribus consequi volumus, ut intelligas meritis tuis etiam nostram constituere Clementiam. Vale, Eumeni charissime nobis. » Bullaeus, Hist. universitat. Parisiens., t. I.
Cet Auditoire qui semble orphelin par la mort de son précepteur (Eumène l'ancien), nous avons dû vous en nommer le chef, vous dont l'éloquence et la gravité des mœurs nous sont connues par expérience, et parles actes de notre autorité. Aussi, sans déroger au privilège de votre dignité, nous vous exhortons à reprendre la profession oratoire, et à diriger vers l'étude d'une vie meilleure les esprits des jeunes gens, dans cette ville que, vous ne l'ignorez pas, nous voulons ramener à son ancienne splendeur. Et ne croyez pas que cette charge puisse déroger en quoi que ce soit aux titres que vous possédez: une profession honorable augmente plutôt qu'elle ne détruit la dignité. Enfin, nous voulons que vous receviez comme salaire six cent mille nummi par an sur le trésor de la république, afin que vous connaissiez que notre clémence met un haut prix à votre mérite. Adieu, très-cher Eumène.» Il n'y avait pas moyen de refuser; Eumène accepta. Seulement il fut aussi généreux que ses maîtres : il consacra le riche traitement qu'il tenait d'eux à l'embellissement et à la reconstruction de l'école dont la direction lui était confiée.
Ce rescrit est important sous beaucoup de rapports. D'abord c'est un des premiers actes officiels de la puissance publique en matière d'éducation; ensuite il contient des détails curieux. On ne peut s'empêcher d'être frappé de la noblesse et de la délicatesse même avec laquelle les empereurs s'adressent à cet homme delettres, à cet orateur distingué, que ses talents ont élevé à un emploi éminent dans le sacré palais. C'est une invitation plutôt qu'un
commandement, une prière bien plus qu'un ordre. Les princes de la terre parlent à un prince de la pensée; ils lui rappellent les services rendus par son aïeul, et ceux qu'ils attendent de lui. Le salaire est accordé au mérite, et non à la charge. On ne saurait agir avec plus de magnanimité, et cette conduite peut être offerte hardiment en modèle, même de nos jours.
Puis la constitution légale des écoles publiques nous est en quelque sorte révélée par différentes expressions de cet acte. On y voit que l'empereur fonde l'établissement, qu'il nomme le directeur , qu'il affecte des honoraires considérables sur le trésor national ; que cette fonction n'est pas incompatible avec les dignités de la maison impériale; qu'enfin l'école forme un corps, auditorium. Ce que d'ailleurs confirme Eumène lui-même, lorsque, rendant grâces à Constance des bienfaits qu'il a reçus de lui, il dit : «Vous m'avez choisi pour le précepteur de cette assemblée , de cette réunion de jeunes gens, convenlui jiwenlutis prœceptorem electiirn x . »
Du reste , il paraît que celte école Méniane , Mœniana (car elle reprit son ancien nom), devint admirable. Il est question de magnifiques édifices, de portiques et de galeries où étaient exposés des cartes de géographie , et des tableaux qui représentaient les grands faits de l'histoire ancienne et contemporaine.
Fondée par les empereurs, il est à croire que
1 Eumen., Panégyriq. de Constance.
l6 HISTOIRE DE l'tNSTRUCTTON PUBLIQUE
cette école et toutes celles des Gaules reproduisaient les dispositions principales des écoles romaines; et le récit d'Eumène nous autorise à leur appliquer les détails que nous avons recueillis dans les historiens anciens. Ainsi on avait soin de les placer dans des lieux tranquilles, que l'on environnait de beaux ombrages, et où se trouvait réuni tout ce qui favorise les exercices du corps en même temps que ceux de l'esprit : un gymnase et une palestre, des bassins pour la natation , des allées pour la promenade, des clairières pour les jeux. Chaque auditorium avait ses classes, cettalœ seupergulœ magistrales : on y voyait plusieurs salles placées à droite et à gauche d'un vestibule ouvert du côté du nord, et munies de sièges en hémicycle. Il en était ainsi à Y Auditorium Capitol'uuun, fondé par Claude ou plutôt par Hadrien; auditoire où se tenaient des séances de déclamation publique, souvent honorées de la présence des empereurs, et dont la renommée était vivante encore au temps de saint Jérôme. Cette sorte d'académie capitoline fut l'objet de plusieurs décisions impériales. Théodose l'ancien publia un édit pour empêcher les professeurs qui y enseignaient d'ouvrir des cours ailleurs. Il l'appelle auditorium nostrum ; il en énumère les classes : on y comptait trois orateurs et dix grammairiens pour la langue latine, cinq sophistes et dix grammairiens pour la langue grecque ; un professeur de philosophie transcendante, qui philosophiez arcana rimetur, et deux pour les formules du droit et des lois.
C'est d'après ce type que furent constitués l'Athé-
née de Lyon , et sans cloute les autres écoles publiques ou impériales des Gaules.
JNous disons écoles publiques ou impériales , parce que nous voulons les distinguer des écoles municipales établies par les cités, et des écoles libres ouvertes par les particuliers. Des faits que nous avons rapportés résulte en effet la preuve de l'existence de cette instruction publique, officielle, donnée au nom du prince et à ses frais. Édifices spéciaux, professeurs nommés par l'autorité supérieure \ voilà des caractères concluants : il en est d'autres plus significatifs encore. Ainsi les professeurs de l'auditoire impérial ne pouvaient pas faire de cours privés, ne s cholas prwatas exercèrent, dit Théodose, sous peine de perdre les privilèges attachés à leur position exceptionnelle, Utils privilegiis quœ his qui in Capitolio tantum docere prœcepti sunt r. C'était juste : il ne fallait pas que ces docteurs privilégiés vinssent encore faire concurrence à l'industrie particulière, et les avantages attachés à leur titre devaient leur suffire. Ces avantages d'ailleurs étaient considérables. Outre un salaire du trésor public, et quelquefois un droit prélevé sur les familles, minerval , ils possédaient des privilèges inscrits dans les lois, et dont le plus important était l'exemption des charges publiques; faveur immense, surtout lorsque la pénurie du fisc eut rendu les impôts exorbitants et intolérables.
Il paraît que c'est Vespasien qui le premier fixa
1 Bullaeus, op. et loco citatis.
le traitement des professeurs des écoles publiques de Rome, et qu'Antonin le Pieux étendit cette mesure à tout l'empire : « Rhetoribus et philosophis per omnes provincias et honores et salaria detulit, » dit Capitolinus l. Ce salaire ne s'élevait pas à moins de six cents écus d'or par an; car Tatien dans son Apologétique s'écrie : « Vos philosophes sont si loin de mépriser les richesses, que quelques-uns reçoivent des empereurs jusqu'à six cents nummi d'or chaque année! » Le fisc trouva plusieurs fois la somme trop considérable ; tantôt il ne voulait pas payer les semestres, tantôt il effectuait des réductions aux vacances de chaire. Il fallut des constitutions impériales pour garantir les droits des professeurs; le code Théodosien et le code Justinien en contiennent plusieurs. Après l'invasion , les publicains avaient pris sur eux de supprimer les traitements ; ce fut l'objet d'une lettre d'Atalarik, roi des Ostrogoths, au sénat de Rome : « Pères conscrits, dit-il, le bruit est venu jusqu'à nous que les docteurs de l'éloquence romaine ne touchent pas la récompense attribuée à leurs travaux... Aussi, comme il est manifeste que c'est la rémunération qui nourrit les arts, nous avons jugé que c'était un crime d'enlever quoi que ce soit aux instituteurs de la jeunesse , lesquels doivent bien plutôt être excités à leurs glorieuses études par l'attrait des avantages matériels. C'est pourquoi, pères conscrits, nous vous confions le soin de
1 Bullaeus , opère citato : de Rrgimine vctcrum academiarum.
ET DE LA LIBEPxTÉ D ENSEIGNEMENT. 29
veiller à ce que les traitements soient payés exactement et à ce que le successeur reçoive ce qui était affecté à son prédécesseur r. »
Quant aux privilèges, ils consistaient, nous l'avons indiqué, dans l'exemption des impôts, et dans l'immunité des tutelles, du sacerdoce, etc. « Les philosophes, les rhéteurs , les grammairiens , les médecins , dit un édit d'Antonin le Pieux confirmé par Commode 2, sont exempts des tutelles, du gymnase, du sacerdoce, et ne peuvent être forcés ni aux achats de blé, d'huile et de vin, ni aux emplois, ni aux charges de juges, ni à celles de députés, ni à la milice, ni à aucun service public. » Ces privilèges, étendus d'abord à tous ceux qui exerçaient des professions libérales, furent ensuite réduits à un certain nombre d'entre eux, puis à ceux seulement qui avaient le titre ftantistites liberalium artium, comme parle un décret de Dioclétien et de Maximien 3. Or, ces antistites étaient, selon toute apparence, les professeurs et maîtres des écoles impériales.
Restaient les écoles municipales et l'enseignement libre.
1 «Nuper quondam susurratione cognovimus, Doctores Eloquentiae Romanae laboris sui constituta praemia non habere. . . Quapropter cum manifestum sit prœmium artes nutrire , nefas judicavinius Doctoribus adolescentium aliquid subtrahi , qui sunt potius ad gloriosa studia per cominodorum augmenta provocandi. Qua de re, P. C..., etc. » Cassiodore, lib. IX, ep. 21.
2 Modestinus le cite, lib. XXVII des Pandectes, tit. 1, de Excusationibus.
Lib. X , tit. 46. L. I au Code : de Decretis Dec
urionum.
3o HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
L'existence des premières ne saurait être mise en doute. Pour peu que l'on connaisse quelle était la force et quelle fut la persistance du régime municipal dans notre patrie, on comprendra l'importance que les cités y attachèrent , et les garanties qu'elles surent donner à des institutions qui faisaient une partie de leur prospérité, et qui étaient l'un de leurs plus utiles apanages. C'a été en effet de tout temps une des libertés les plus chères à nos antiques magistratures urbaines, que le droit de fonder et d'entretenir des écoles pour la jeunesse de leur circonscription, et pour celle des districts environnants. Les Audltoria impériaux étaient nécessairement peu nombreux. Établissements de hautes études, ils répondaient sans doute aux besoins de la classe supérieure; mais ils ne donnaient pas cette instruction intermédiaire qui convient au grand nombre ; ils étaient d'ailleurs placés dans les centres principaux de la population , et par conséquent éloignés des villes de second ordre. La difficulté des communications, l'esprit de localité , le génie patriarcal dont nous parlions plus haut, la routine provinciale peut-être , les sourdes et vieilles résistances de l'indépendance nationale , toutes ces causes, très-réelles et très-appréciables, devaient naturellement favoriser le maintien d'écoles nécessaires à tous, et protégées par le vœu, par les habitudes , par les mœurs du peuple entier.
Aussi voyons-nous beaucoup de ces écoles trèsflorissantes, à l'époque surtout où la majesté de l'empire s'écroulait, et où la vie, se retirant de l'ensemble, se concentrait dans les points intérieurs.
ET DE LA LIBERTÉ DENSEIGNE^ENT. 3l
A Poitiers, à Clermont, on trouvait des maîtres distingués, publico stipendia conducti, payés par le trésor commun, dit du Boullay x\ à Besançon, Ausone loue l'école municipale , scholam municipalem 2. Et il s'agissait bien ici d'écoles fondées et alimentées par les villes ; il n'était pas question d'écoles soutenues par le fisc impérial. L'empereur Gratien établit parfaitement cette distinction dans son rescrit sur les écoles des Gaules. Il écrit au préfet de ce diocèse : « Par tout le diocèse confié à votre Magnificence, il faut que, dans les villes qui brillent et reluisent par l'éclat des maîtres , les meilleurs de ces maîtres président à l'instruction de la jeunesse ; nous voulons parler des rhéteurs et des grammairiens. »11 fixe ensuite le chiffre des honoraires qu'ils recevront dans les métropoles ; dans les métropoles seulement, ceci est à remarquer. Quant aux autres cités : « Nous jugeons, dit-il, qu'il doit être libre à chaque cité de fournir à ses docteurs et à ses maîtres les traitements qu'il lui plaira 3. » Ainsi voilà bien les professeurs des métropoles, les professeurs impériaux distingués des docteurs des villes, et la liberté municipale respectée à l'égard de ces derniers.
Quelles étaient maintenant les conditions de ce professorat urbain? Elles devaient sans doute va-
1 Hist. universitatis Parisiens. , 1. 1.
2 Ausone , Panégyrique de Gratien. — ■ Ausone fit tout un poëme à la louange des illustres professeurs de l'époque.
3 « Nec vero minus judicemus liberum ut sit cuique civitati suos doctores et magistros , placito sibi juvare compendio. » Bullaeus , ubi supra.
lier selon les villes. Tantôt le traitement était assuré, tantôt un supplément seulement, compendium, était accordé. La plupart du temps, les élèves payaient un minerval. La nomination et la destitution appartenaient à Y Ordre des décurions, ordo : « Les grammairiens et les rhéteurs approuvés par un décret de X Ordre , dit l'empereur Gratien , s'ils ne se montrent pas utiles aux élèves, peuvent être révoqués par le même Ordre1. » Ils jouissaient également de quelques privilèges, et spécialement de l'immunité des charges publiques. Cette exemption , facilement admise dans les premiers temps de l'empire, fut contestée ensuite par le fisc. On sait à quelle détresse en étaient venues les finances impériales ; on sait quelles affreuses exactions pesaient sur les municipalités. 11 faut lire la législation relative aux curiales ou décurions , ces victimes immolées à l'avidité des publicains, enchaînées dans leur cité comme dans une prison , et dont le sort devint si effroyable, qu'il ne leur restait que l'alternative de mourir ou de s'expatrier. Vers la fin de l'empire , la plupart des curiales s'étaient réfugiés dans les camps des barbares, ou les avaient appelés comme des libérateurs. Une exemption alors était, on le comprend, l'objet des vœux les plus ardents , et par cela même les officiers du fisc et les empereurs s'efforçaient de restreindre le nombre des privilégiés. Les fonctions de professeurs furent quelque temps un asile où se réfugiaient
1 Code Justinien , tit. de Medicis et professoribus. Voir Conring : Antiquitates academicœ , dissert. 3.
ET DE LA LIBERTE d'eNSEIGNEMENT. 33
les curiales : les publicains les y poursuivirent. L'immunité Fut contestée, le nombre des exempts fut diminué par les lescrits. Antonin avait déjà fait descendre le chiffre à dix médecins, cinq rhéteurs et cinq grammairiens, dans les villes de premier ordre, dans les métropoles; à sept médecins, quatre sophistes et quatre grammairiens, dans les villes du second ordre, celles où siégeaient des tribunaux; à cinq médecins, trois sophistes et trois grammairiens, dans les autres cités. Dioclétien et Maximien statuèrent qu'excepté les antistitcs des arts libéraux, l'immunité ne pourrait être accordée à personne1. Quelques années plus tard, l'invasion des barbares balayait dans la même tourmente et les privilèges, et les sophistes, et le fisc impérial.
L'enseignement particulier, cependant, n'avait pas cessé de vivre. D'origine, il était libre, libre comme la pensée, dans l'empire romain, A Rome même, avant qu'on ne songeât à former des écoles publiques, l'éducation domestique était dans toute sa plénitude. Concurremment aussi les maîtres privés ouvraient école partout où ils le voulaient, soit chez eux, soit dans des édifices loués; et ils se transportaient partout où bon leur semblait, d'un quartier de la ville à l'autre. C'est ainsi que Marc-Antoine Gnipho enseigna d'abord dans la maison de .Iules-César, qui était encore enfant; puis dans la sienne2. Lœneus, affranchi de Pompée,
1 Conring, ibid.
2 Suétone, c. 7, lib. de Illustribus grammaticis.
tint école au quartier des Carènes , près le temple de la Terre. Verrius Flaccus, après avoir enseigné ailleurs, se transporta avec toute son école au Palais , et donna ses leçons dans X atrium de la maison de Catilina, qui faisait alors partie du palais d'Auguste. C. Albutius Silus fonda une école particulière, auditoria propria sibi ; et Suétone atteste qu'à cette époque il y avait plus de vingt écoles semblables, « Ejasdem profession is scholœ singulares xx etamplius eodem tempore fuerunt r. »
Ce principe de concurrence, si largement admis jusqu'au principat d'Auguste, fut encore développé par les faveurs que les premiers empereurs accordèrent à l'enseignement. Des rescrits de Vespasien et d'Hadrien témoignent que ces princes avaient exempté de toute charge civile ces grammairiens, les orateurs, les médecins et les philosophes 2. Et comme on ne trouve nulle part de restriction à ces concessions, comme il n'est jamais question de conditions quelconques exigées pour en jouir, il est évident que la munificence impériale s'étendait à tout individu faisant profession d'enseigner; profession qui, de l'aveu de tous les historiens, résultait de l'exercice public, et n'était soumise à aucune autorisation préalable. Reconnaissons-le cependant, le zèle et la générosité des empereurs
1 Suétone , ut supra.
? PandecL, lib. L, 2, 4, de Munerib. et honoribus. « Magistris qui civilium munerum vacationeni habent, item grammaticis et oratoribus, et medicis, et philosophis, ne hospitem reciperent a principibus fuisse immunitatem indultam , et D. Vespasianus et Div. Hadrianus rescripserunt. »
pouvaient devenir une source de difficultés : c'était pousser trop loin l'amour des lettres et des sciences. On s'en aperçut promptement. Les professeurs furent bientôt tellement multipliés, qu'il ne fut plus possiblede leur conserver des immunités dont l'État et dont les autres citoyens souffraient. An ton in fut obligé de diminuer le nombre des docteurs privilégiés. Les décurions , ou plutôt le sénat des décurions, YOrdo optimus, avec le consentement de tous les décurions, choisissait les docteurs qui devaient jouir de ces avantages inappréciables \
Mais la restriction des privilèges portait-elle atteinte à la libre faculté d'enseigner? En aucune façon. C'est le propre de toutes les lois de privilèges, de consacrer la règle dont elles sont l'exception. Que les empereurs accordassent à tout professeur sans distinction l'immunité des charges publiques, c'était une grâce qu'ils conféraient de leur pleine et suprême autorité; ils auraient attaché à cette grâce des conditions préalables, telles que l'approbation du sénat municipal, rien de plus juste. Ils trouvaient convenable ensuite d'abaisser le chiffre des exempts; ils étaient absolument dans leur droit. Personne n'avait à s'en plaindre; les maîtres retombaient dans la loi commune, et la justice était respectée. Mais là où aurait commencé l'odieux et l'arbitraire, c'aurait été dans l'obligation imposée à tout citoyen qui voulait enseigner, de se soumettre à des lois restrictives, dussent ces lois lui assurer
1 C'est ce que démontre avec une parfaite lucidité Conrinj dans sa Dissertatio III , de Antiquitute academiarum.
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des privilèges. Car il était de principe en droit romain, comme en droit naturel, qu'on ne confère pas une faveur à un homme malgré lui, et au préjudice de sa liberté.
Bien entendu que, dans ces lois restrictives, nous ne comprenons pas les mesures de police et de surveillance qui appartiennent au pouvoir, qui sont la conséquence de sa tutelle souveraine, et auxquelles chaque citoyen doit obéir avec respect. Ainsi, par exemple, que les écoles privées ou publiques fussent soumises à l'inspection du mamster census à Rome, des décurions clans les municipalités, rien de plus légitime, rien de plus nécessaire. Que la déclaration préalable de l'ouverture d'une école soit exigée par l'autorité, qu'une preuve de moralité même soit demandée de tout instituteur, rien encore qui ne soit dans l'ordre et dans l'intérêt général. Mais là s'arrêtent et les droits et les devoirs du gouvernement : un pas de plus, et il tombe dans le despotisme.
Telle était, il faut le dire, la tendance de Julien l'Apostat. Ce prince, qui, égaré par sa haine, avait interdit aux chrétiens l'enseignement des lettres profanes, voulut obliger tout professeur à se faire approuver par le conseil de la ville où il exerçait ses fonctions. Mais cetteatteinte portée à la liberté primitive était tellement contraire aux habitudes et aux idées généralement reçues, que l'empereur se vit obligé delà colorer d'un prétexte, et de la dissimuler sous les apparences d'un zèle jaloux de l'honneur et de la dignité des maîtres. « Il faut, dit-il, que les professeurs et les docteurs des études excellent d'abord
m DE LA. LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3*]
par leurs mœurs, ensuite par leur habileté. Or, comme je ne puis être présent moi-même dans toutes les cités, j'ordonne que quiconque veut enseigner se garde bien d'embrasser tout à coup et témérairement cette fonction, mais qu'il se fasse approuver par un décret des Curiales, sur la décision deY Ordre et avecleconsentementdes Optrmi1.» Encore faut-il remarquer que toute la rigueur de cette loi se borne à une approbation municipale. Et si maintenant, des temps de Julien l'Apostat nous reportons notre pensée vers l'époque présente, combien n'accepterions-nous pas avec empressement un régime pareil! Alors, en effet, le génie impérial n'avait pas encore inventé la constitution inouïe du monopole; il n'avait pas encore songé à mettre la science en régie, à confisquer la libre communication de la pensée, et à vendre au profit de l'Etat ce qu'il y a de plus noble et de plus indépendant dans la nature humaine.
Ajoutez enfin que toute la législation dont nous avons donné l'analyse ne s'appliquait qu'aux études élevées, qu'aux lettres et aux humanités, et qu'audessous de cette éducation libérale, et dans tout ce qui forme les connaissances essentielles à l'homme social, dans l'instruction primaire, pour nous servir
1 « Magistros studio ru m Doctoresque excellere oportet moribus primum, deinde facundia. Sed quia singulis civitatibus adesse ipse non possum, jubeo, quisquis docere vult, non repente nec temere prosiliat ad hoc munus, sed judieio Ordinis probatns deeretum Curialium mereatur, Optimorum conspirante consensu. » Conring, Antiquitates academicœ , dissertatio III.
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d'un terme consacré, et dans les mille branches de l'instruction professionnelle, la liberté régnait avec sa plus complète expression : liberté du foyer paternel, liberté des écoles d'enfants, de ces scholœ puériles qui ont existé de tout temps , et dont jamais avant nous l'État n'avait pensé à s'emparer. Liberté, et non licence; car l'autorité des magistrats était toujours présente, toujours vigilante pour réprimer les abus, et pour faire régner l'ordre là comme partout ailleurs.
Un dernier trait enfin qui confirme et qui montre dans leur application pratique ces principes de sage concurrence dont l'ancienne Rome nous donnait l'exemple. Dans les métropoles et dans les établissements d'instruction publique qui y étaient fondés, on comptait trois sortes d'élèves : les externes , externi, qui logeaient en ville, dans les hôtelleries, et qui suivaient les cours des collèges ou des écoles ; les co/wictores , qui se réunissaient et formaient des pensions communes; les alimentarii , ou boursiers, entretenus aux frais de l'empereur ou aux frais de leur patrie. L'origine de ces derniers est fort ancienne, puisque Timon d'Athènes les comparait à ces oiseaux précieux qu'on nourrit en cage. L'empereur Nerva payait de nombreuses pensions dans différentes écoles : ïrajan eut jusqu'à cinq mille alimenlarii des deux sexes , et Hadrien éleva encore ce chiffre. « C'était, dit Pline1, l'espoir des armes, l'ornement de la paix : ils sont destinés à remplir les camps et les tribus. » Le panégyriste
* Panégyrique de Trajarh
ET DE LA LIBERTÉ D ENSEIGNEMENT. 3o,
imita l'exemple de son maître, en fondant plusieurs bourses pour les enfants pauvres et de condition libre. A part ces àlimentarîi, dont la place était naturellement fixée par le vœu de leurs bienfaiteurs, tous les autres élèves étaient libres de choisir tels maîtres qu'ils voulaient, ou que leurs parents leur avaient indiqués. On se les disputait à leur arrivée : les anciens écoliers, réunis par nations ou par factions, assiégeaient les novices, et les entraînaient chez leurs professeurs de prédilection. Les désordres qui résultèrent parfois de cette violente agrégation témoignent hautement de la concurrence, puisqu'ils en accusent même les excès.
Voilà ce qu'était l'instruction publique et privée sous la domination romaine.
Elle participait des avantages et de la force de l'organisation impériale : elle subit la même décadence. La société civile était frappée à mort par les germes funestes qu'elle portait dans son sein : son origine, ses traditions, ses mœurs païennes, la tuaient comme un poison lent. L'invasion ne fit que précipiter une chute inévitable.
Les écoles privées devinrent plus rares, les écoles publiques s'écroulèrent avec les derniers débris de l'autorité des Césars : les écoles municipales, nous l'avons dit , subsistèrent plus longtemps, et se sauvèrent avec les institutions des cités. Les unes et les autres vécurent assez cependant pour que l'Église les relevât, et de leurs ruines reconstruisît l'édifice intellectuel.
/jo htstotre de l'instrucnox publtoue
C'est en effet à la société chrétienne qu'appartient l'avenir; c'est à elle qu'est réservé le privilège de faire renaître le monde de ses cendres. Elle a d'abord essayé de répandre ses éléments de force et de régénération dans l'empire, et elle lui a donné quelques jours de grandeur inespérée. Puis quand elle l'a vu irrévocablement condamné par les arrêts de la Providence, elle a étendu sur ses restes outragés le manteau de sa charité; elle a recueilli les derniers soupirs delà civilisation, et elle a réchauffé dans son sein maternel la dernière étincelle de la science et du génie. Lorsque le bruit des armes et des funérailles aura cessé, lorsque le tumulte de la conquête sera apaisé, elle sera là debout, appuyée sur la croix, et prête à reconstituer la société moderne !